Victor Tissot
Constant Améro

LA COMTESSE DE MONTRETOUT

LES AVENTURES DE GASPARD VAN DER GOMM
(volume 1)

1879

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Table des matières

 

AVANT-PROPOS. 5

I 9

II 18

III 28

IV.. 38

V.. 57

VI 64

VII 73

VIII 81

IX.. 89

X.. 96

XI 105

XII 115

XIII 125

XIV.. 132

XV.. 140

XVI 148

XVII 157

XVIII 167

XIX.. 174

XX.. 187

XXI 196

XXII 206

XXIII 216

XXIV.. 228

XXV.. 237

XXVI 247

XXVII 254

XXVIII 261

XXIX.. 270

XXX.. 282

XXXI 290

XXXII 298

XXXIII 308

XXXIV.. 319

XXXV.. 329

XXXVI 338

XXXVII 347

XXXVIII 358

XXXIX.. 366

XL. 377

XLI 387

XLII 396

XLIII 410

XLIV.. 421

XLV.. 439

XLVI 451

XLVII 461

XLVIII 471

XLIX.. 480

L. 487

LI 494

LII 512

LIII 524

LIV.. 532

LV.. 547

LVI 556

LVII 565

LVIII 572

LIX.. 589

LX.. 598

LXI 609

Ce livre numérique. 620

 

AVANT-PROPOS

Ceci est moins du roman que de l’histoire contemporaine, – histoire des mœurs et des idées, avec des échappées sur la biographie inconnue et l’anecdote mystérieuse ou piquante. Les personnages qui vivent et agissent dans ce récit ne sont pas des créations imaginaires, mais des êtres de chair et d’os que nous avons vus d’assez près, observés attentivement, indiscrètement peut-être, dans tous les cas, copiés d’après nature. Il y a encore de l’autre côté du Rhin de plantureux restes d’une organisation politique et sociale qui s’est largement épanouie, là, au dix-huitième siècle. Nous avons montré un petit coin de ce passé, précisément au moment où il va disparaître. On pourra reconnaître et recevoir le salut – Te morituri salutant – des derniers représentants d’une Allemagne galante, dont les palais, petits Versailles machinés par des Robert-Houdin selon les caprices de principicules Soleils, s’écroulent aux sons retentissants des trompettes prussiennes. Dans ce milieu, tout a un cachet particulier d’excentricité, presque d’extravagance. Les physionomies y sont drolatiques comme celles de certains portraits affublés de perruques à boudins et autres accessoires démodés ; les allures y sont étranges, les faits et gestes fantasques, odieux ou burlesques : on se croirait à la cour de potentats d’opéras-bouffes ; le vrai y est si peu vraisemblable, qu’on peut craindre d’avoir perdu pied dans le champ de la réalité terrestre et de se trouver transporté en pleine fantaisie. Mais ce n’est pas nous qui avons inventé le grand-duché de Gérolstein.

On a voulu voir, dans la première partie de notre roman, le tableau d’une des grandes cours de l’Allemagne du Sud. Nous ne nous y opposons pas. Plusieurs ont cherché nos modèles dans d’autres régions. Qu’on ne nous presse pas trop de donner la clef de cette partie de l’œuvre : on serait surpris d’avoir en mains un véritable passe-partout.

L’action de la seconde moitié, transportée à Berlin, se déroule dans les salons à la mode du nouvel Empire, et dans les bas-fonds de la capitale de la Prusse ; elle oscille entre le monde des scélérats correctement gantés et celui des messieurs en guenilles. Sur cette scène nouvelle, le drame succède au vaudeville. Là encore, nous devons insister sur l’exactitude et la « réalité » de nos peintures. Si même nous avons été amenés à entrer dans des détails un peu crus, c’est pour rester fidèles à la Vérité, déesse qui a le privilège, croyons-nous, de se promener encore à demi nue, malgré les protestations des hypocrites. On verra que nous nous sommes faits les historiens de la bataille des milliards, de la spéculation effrénée, engendrée par l’or français et l’avidité prussienne, et qui a abouti, comme on sait, à la plus grande catastrophe financière du siècle. Nous avons évoqué le spectre de la misère de la métropole allemande, et nous sommes descendus dans les rues de Berlin agitées par les premières émeutes socialistes. Quelques-uns de nos types sont la personnification vivante des tendances, des aspirations et des revendications d’un parti assez fort pour donner des inquiétudes aux puissants du jour, et qui, malgré la persécution exercée contre lui, attend son heure avec une patience toute allemande.

Il serait injuste de nous taxer de fantaisie ou d’exagération. Au moment où paraît notre livre, écrit avant les attentats de Hœdel et de Nobiling, les journaux d’outre-Rhin sont amenés à jeter des regards inquiets sur la situation intérieure de l’Allemagne, et ils ne craignent même plus de nous faire leurs tristes confidences. Dernièrement, c’était la National-Zeitung qui se lamentait, sous l’arbre de Noël, tout illuminé et tout enguirlandé. Elle y retrouvait « la blonde Germania », mais « comme elle a changé ! » disait-elle. « Elle a maintenant la joue pâle et le front soucieux ; elle jette un regard mélancolique sur sa robe de l’an passé qu’elle porte encore n’ayant pas pu la remplacer à l’approche de l’année nouvelle. Quant à Hermann, il songe aux dividendes nuls de ses mines et de ses chemins de fer ; il songe aux échéances prochaines, à ses immeubles hypothéqués, qu’il sera obligé de céder demain à ce vilain cagneux de père Samuel, au nez crochu, à la lèvre de sangsue, dont il a vu jadis la famille grouiller dans une cave, et qui lui envoie aujourd’hui, du bel étage, ses sommations signifiées au nom du baron Samuel de Silberstein, – le baron Samuel de la Roche-d’Argent ! »

Il y a huit ans, l’Allemagne s’était couchée sur un lit de triomphe et d’or, et la voilà qui s’éveille sur un misérable grabat de paille, dans une maison menaçant ruine. « Que sont devenues nos espérances s’écriait aussi la Tribune ? » le 1er janvier 1879. « Quand renaîtront la confiance et la joie ? » Le Courrier de la Bourse de Berlin, sous l’influence des mêmes préoccupations, disait de son côté : « On s’est cru à la veille d’une ère nouvelle, d’une ère heureuse… et l’on s’est promptement trouvé en face d’une situation vraiment attristante et inquiétante… Le rêve de bonheur et de puissance que nous avions fait ne s’est évanoui que trop tôt, laissant à sa place une sombre réalité d’anxiété, de détresse et de misère ! » Cette complainte aura plus d’un couplet. Ce n’est pas avec des allocutions pieuses, émaillées de gendarmes, qu’on nourrit ceux qui crèvent de faim. Le mouvement socialiste n’est enrayé que pour un jour ; il existera toujours à l’état latent, et un souffle de mauvais vent suffira pour disperser les cendres sous lesquelles il va cacher ses tisons d’incendie. L’active propagande des chefs du socialisme allemand, la presse puissante dont ils disposaient naguère, leur admirable organisation, leur discipline, auraient peut-être fait éclater plus tôt la crise inévitable et fatale. En tous cas, des mesures de répression qui créent des martyrs, l’exagération sans cesse croissante des charges militaires et des impôts ne guériront rien ; c’est la société entière, c’est le système de gouvernement qu’il faudrait transformer, et c’est, avant tout, la maladie de la misère qu’il faudrait guérir.

Après ces quelques éclaircissements, il nous reste à toucher à un point qui concerne le lecteur français. Lorsqu’on a pour cadre d’un récit l’histoire de son temps, on s’expose à froisser bien des susceptibilités. Mais prendre trop de précautions vis-à-vis du lecteur ne serait-ce pas faire injure à son bon sens ? – Nous reparlerons de cela un peu plus loin, dans une note, pour ceux qui ne lisent pas les préfaces. Le public, croyons-nous, sait entendre la vérité ; du moins il ne reçoit pas toujours ceux qui la lui disent, comme le Pharaon du tableau de Lecomte reçoit les porteurs de mauvaises nouvelles, – à coups de sabre.

I

Un soir d’été, à l’heure où le chemin de fer de Bingen à Mayence jette dans cette ville un flot de voyageurs, un jeune homme d’une trentaine d’années, long et sec, mais de haute mine, à l’allure décidée et légèrement excentrique, portant moustache noire aiguisée en pointes et fine barbiche au menton, sortait de la gare, son sac de voyage à la main.

Il était vêtu d’un paletot bleu foncé, très court, d’un pantalon à carreaux, et coiffé d’un chapeau de paille jaune doré, rond de calotte, étroit des ailes, qui rappelait par la forme et la couleur l’armet de Mambrin.

Le nez en l’air, le regard errant d’une maison à l’autre, il arpentait cette vilaine « rue du Rhin », séparée du fleuve et des quais par de vieilles murailles fortifiées devenues aujourd’hui bien inutiles. Ce voyageur était évidemment à la recherche d’un logis. Mais il fallait qu’il eût une adresse en poche ou qu’il fût plus qu’original, car il avait passé raide et fier devant tous les garçons d’hôtel de Mayence, rangés comme un bataillon prussien sur le perron de la gare.

Arrivé près de la porte des Pêcheurs, il tourna à droite et disparut dans une petite ruelle entr’ouverte dans la nuit comme la brèche d’un rocher. Les maisons de ces vieilles rues de Mayence se penchent tellement l’une vers l’autre qu’on peut se tendre la main de fenêtre à fenêtre, des deux côtés. Cet étroit couloir le conduisit dans la rue des Augustins. Il eut alors devant lui ce magnifique Dôme commencé il y a bien des siècles, incendié plusieurs fois et toujours rebâti avec la même magnificence, la même ardeur. Rival de ceux de Cologne et de Strasbourg, il élève les clochers de ses hautes tours en granit rose presque à la hauteur de la colline où la forteresse commande la ville et d’où les maisons se répandent en blanche cascade jusqu’au Rhin.

L’étranger, après s’être orienté, reprit son pas cadencé, et disparut de nouveau dans une ruelle. Mais au lieu d’arriver sur la Ballplatz, comme il le croyait, il se fourvoya et se trouva tout à coup à l’entrée d’une rue étrange où de petites maisons à un étage avaient un aspect de taupinières à côté de deux ou trois grandes diablesses de casernes qui projetaient une ombre noire. L’éclairage municipal était moins parcimonieusement distribué là qu’ailleurs. Du reste, toutes les fenêtres des rez-de-chaussée de ces maisons basses étaient éclairées, sauf quelques-unes dont les épais contrevents étaient hermétiquement clos.

Le voyageur hésita un instant, ne sachant s’il devait continuer sa route ou retourner sur ses pas. Mais le rideau d’une fenêtre ouverte se souleva ; une jeune femme en peignoir blanc avec des ruches bleues, les cheveux flottants sur ses épaules à demi nues, se montra et piqua si vivement la curiosité de l’étranger, qu’il avança cette fois sans plus hésiter.

Le volet se ferma presque aussitôt : deux secondes après c’était la porte de la maison qui s’ouvrait, et dans son encadrement sombre, la jeune femme apparut avec une blancheur de fantôme. Ses yeux brillaient comme des escarboucles et elle semblait être venue au-devant de notre voyageur comme si c’eût été un amant ou un mari dont le retour est impatiemment attendu.

Celui-ci regardait d’un œil surpris cette singulière apparition, demeurant immobile devant elle, lorsqu’un petit homme, au visage velu et noir, sortit précipitamment de la maison d’en face, et lui mettant la main sur l’épaule, lui dit avec vivacité :

— Je suis sur la piste…

— De quoi ? répondit le voyageur passablement étonné.

— Des voleurs des diamants du grand-duc de Himmelstein.

— Mais encore ?…

— L’un des trois est là-dedans, gardez-le moi, tandis que je vais quérir main-forte ; il y a cent thalers pour vous ! Venez surveiller mon filou, tandis que j’irai jusqu’au poste de police.

Et le petit homme, débarrassant le voyageur de son sac, l’entraîna dans l’allée d’une maison suspecte…

Une porte poussée, l’étranger se trouva dans une salle assez bien éclairée où, autour de nombreuses tables rondes, des buveurs, tout en tirant sans façon de leurs pipes de longues bouffées de fumée, versaient de la bière à des dames en toilettes d’odalisques.

— C’est celui qui est dans le coin, là-bas, assis entre deux Vénus, dit au voyageur l’homme qui l’avait si brusquement introduit dans cet étrange milieu.

Et en disant cela, il le força à s’asseoir sur un divan de cuir usé et crasseux qui longeait la muraille.

— Par saint Liéven, apôtre et martyr ! s’écria l’étranger, que voulez-vous de moi ?

— Un peu de complaisance seulement, reprit le petit homme au visage velu ; il s’agit de ne pas perdre de vue le gredin que je viens de vous montrer.

Le « gredin » ainsi désigné s’était aperçu, à travers le nuage de fumée, qu’il était l’objet d’une attention particulière et trop soutenue ; et sa conscience, sans doute, la lui rendait désagréable, car il se déplaça un peu pour tourner le dos du côté où on l’observait.

— Je vous ai promis cent thalers, reprit le petit homme, vous les aurez ; c’est comme si vous les teniez ! De plus, vous faites votre devoir en m’aidant à arrêter un coquin des plus rusés et des plus dangereux.

Au mot de « devoir », l’étranger avait pris l’attitude attentive et sérieuse d’un soldat à qui l’on dicte une consigne.

— Je n’ai que faire de votre récompense, dit-il, si je peux seulement vous aider dans votre poursuite, je serai content. Tous, nous devons faire la guerre à pareille engeance !

Celui qui parlait ainsi était évidemment de cette race un peu espagnole de conquérants et de redresseurs de torts, qui se perd de plus en plus dans notre siècle de chemins de fer, de tramways, de ballons captifs, de lumière électrique, de fabricants de cirage et d’emballeurs décorés.

— Pensez donc, monsieur ! les diamants valent deux millions de thalers, reprit le petit homme. Ainsi, vous n’allez pas bouger d’ici, à moins que notre filou ne quitte la place… Dans ce cas, je me fie à votre intelligence… Je vais chercher… un de mes amis, le commissaire du quartier. Si nous ne pouvions nous retrouver ici, vous demanderiez Peter Ziegenbock à l’auberge du Rhinocéros. Je ne vous en dis pas davantage…

Le petit homme s’enfonça aussitôt dans l’épaisseur de la fumée, et disparut.

Alors l’une des femmes qui tenaient compagnie au « gredin » qu’il s’agissait d’épier, quitta celui-ci et vint s’asseoir en face de l’étranger. Elle mit ses deux coudes sur la table et le fixa dans le blanc des yeux. C’était une malheureuse fille à la tignasse rousse, au regard éteint, au menton épais, à la mâchoire proéminente, signe d’appétits charnels. Elle n’avait pour vêtement que quelques mètres de gaze pailletée, des bas couleur de chair et des bottines en satin rouge, à talons de cuivre doré.

Le jeune homme se demanda si son introducteur dans cette société interlope ne l’avait pas mystifié, et s’il ne fallait pas voir là une façon allemande d’attirer les chalands. Il s’assura alors que son sac de cuir était encore à côté de lui, et, par précaution, il posa un de ses pieds dessus. Il regrettait de n’en avoir pas tiré son coup de poing en acier.

La bayadère qui lui faisait vis-à-vis, ne rencontrant pas un accueil empressé, avait élargi ses coudes et croisé ses mains sous son menton, comme pour faire un léger somme sur la table.

L’étranger regarda alors autour de lui. Tout semblait l’étonner dans ce milieu, nouveau pour ses yeux.

D’immenses serpillières de toiles à matelas, à carreaux alternés rouges et blancs, indiquaient, en les masquant, les fenêtres de la salle, dont les parties hautes entr’ouvertes, apportaient l’odeur fétide du ruisseau et les bruits du dehors. Tout autour des murs régnait, semblable à une large bordure, une suite de glaces aux dorures vert-de-grisées, posées non dans leur hauteur, mais dans leur longueur ; si bien que ceux qui s’y regardaient étant debout s’y voyaient sans tête, comme si on eût voulu leur épargner la honte de se reconnaître dans ce mauvais lieu. Au-dessus de ces glaces, dont les défauts du verre faisaient grimacer les figures, allongeant la tête comme une aubergine ou l’aplatissant comme un potiron, on avait placé entre quatre baguettes noires des nudités d’une médiocre exécution artistique, représentant toutes des scènes de la vie parisienne, quoique exécutées en Allemagne par des artistes du cru qui n’avaient jamais vu Paris. À l’endroit le plus apparent se trouvait le buste de l’empereur Guillaume avec une large couronne d’immortelles en sautoir, et deux ou trois couronnes de laurier sur la tête. Aux quatre angles, s’élevaient des palmiers de fer-blanc, aux branches desquels fleurissaient des casquettes déformées, des chapeaux crasseux et des bonnets d’ordonnance de soldats. De courts becs de gaz descendaient du plafond, – véritable ciel d’oasis, blanc et étoilé, – et laissaient la circulation libre, placés comme ils l’étaient à l’abri du va-et-vient et des bousculades. Un vieillard à barbe blanche, une zither sur les genoux, – on eût dit Alfred parmi les Danois, – s’était établi près de la porte et grattait le ventre jaune et tanné de son instrument, au milieu du bruit des conversations qui se croisaient d’une table à l’autre, des coups frappés à en casser les marbres pour appeler les filles de service, de cris répétés à tue-tête, tels que : Des bocks ici ! Une canette de la plus forte ! Saucisse et choucroute ! Et puis des jurons, des « Zum Teufel ! » par-ci, des « Vivats ! » par-là, poussés par les buveurs, et des « Au ! » des « U weh ! » d’une donzelle qu’on chatouillait ou d’une autre qu’une forte pince dans le gras du bras réveillait de son engourdissement ; à tout cela se mêlaient les voix avinées des passants.

Les habitués de l’établissement et son personnel féminin étaient bien faits pour accaparer une bonne part de l’attention de l’étranger. C’était, ici, une vieille culotte de peau, tête en brosse, moustache grise et courte, ayant aux lèvres une énorme pipe de porcelaine et de cerisier, en forme de trompe d’éléphant ; là, un ouvrier en veston, au menton laissé bleu par un rasoir sans mordant ; plus loin, autour d’une table, et patinant des cartes graisseuses, de petits employés, des garçons de magasin ayant l’air heureux d’échappés de l’usine et du comptoir, le propos libre et bruyant, fumant le cigare d’un kreutzer et demi, façonné de feuilles de choux ou de betteraves, ou la cigarette aristocratique ; à une autre table, plusieurs soldats de la garnison prêtaient l’oreille aux clairons de la retraite, tout en trinquant avec des mariniers du Rhin.

— Eh bien, disait un caporal de 108e régiment à un marinier, tu as fait le tour du monde sur le Prince-Électeur ?

— Oui.

— Tu as dû voir des choses superbes ?

— Que veux-tu que j’aie vu ?… J’étais dans les infirmiers !

L’auditoire, après deux minutes bien comptées de muette réflexion, éclatait de rire. Rivarol a dit que les Allemands se cotisent pour faire ou comprendre un bon mot.

Le consommateur suspect à la garde duquel le voyageur était préposé, un peu rassuré par la disparition de l’homme au visage velu, avait trouvé un partenaire, à longue chevelure noire pommadée et luisante, et jouait aux dés avec lui, tous deux assis à un guéridon de tôle qui vacillait sous leurs mains. Le voyageur regarda longtemps l’homme accusé du vol des diamants. C’était un garçon de vingt-six à vingt-huit ans, à l’air intelligent, portant une fine moustache, soigné dans sa tenue, même élégamment vêtu, avec le grand col et les amples manchettes inaugurés par les petits crevés parisiens quelques années auparavant, et beaucoup de toile empesée sur la poitrine. Il pouvait, sans conteste, revendiquer le titre de fashionable de l’endroit. La femme qui était restée auprès de lui, s’était appuyée sur son épaule, l’accablant des opulences de sa chair. Elle étudiait son jeu et le conseillait, malgré les protestations du partenaire aux cheveux gras.

Allant et venant d’une table à l’autre, huit ou dix femmes promenaient leurs robes diaphanes et leurs grâces frelatées. Il en était venu échouer là de bien loin ! C’était quelque Poméranienne, peut-être, cette rougeaude à la forte carrure, à l’œil effronté, à la poitrine robuste et vivante ; quelque Danoise, la longue et sèche fille, droite et raide, ayant des cheveux cendrés, comme passés de couleur, dont les longues nattes enrubannées lui descendaient sur le dos ; quelque Bavaroise cette autre aux jambes bariolées comme des mâts de cocagne, aux pieds démesurément longs, portant sur elle une odeur de choucroute ; ce pouvait bien être une Brabançonne, cette ribaude au regard cynique, avachie, traînant son pas ; une Tyrolienne, cette espèce de bergère des Alpes, aux tresses blondes rejetées en arrière sur un corset formé de bandes bleues laissant échapper entre elles la chemisette de mousseline qui montrait ce qu’elle avait mission de cacher ; enfin, avec plus de certitude, on pouvait deviner une habituée des trottoirs du Strand, de Londres, dans cette enfant blanche et délicate de peau, aux yeux noirs brûlants, enfoncés sous leurs paupières rougies, grisée de bière et semblant avoir la nostalgie du gin…

Un nouveau personnage venait d’entrer en scène.

II

Ce nouveau personnage était un énorme perroquet enchaîné à son perchoir ; un magnifique ara du Brésil, rouge de ventre, jaune et vert des ailes, avec une longue queue où le plus beau vermillon se mariait à un bleu ardent. Il saisit et croqua de son bec blanc un morceau de sucre qu’on lui avait fait passer ; puis, tout ragaillardi, il se mit à proférer d’une voix de polichinelle enroué un cri qui n’avait rien de séditieux et qui réjouit fort l’assemblée :

— Honneur à Bismarck !

En ce moment la bergère des Alpes et l’ange déchu de Street Strand essayaient, dans un étroit espace, de polker sur l’air de romance du Beau Danube bleu, que le zithariste à barbe vénérable détachait tant bien que mal des cordes de son instrument, sans pouvoir le transformer en air de danse.

Une sommelière aux cheveux frisés, au grand tablier de toile blanche bordé d’un liseré rouge, les bras nus, pleins de caresses chatouillantes, apporta à notre voyageur ahuri une énorme canette de bière qu’il n’avait pas demandée et deux chopes. Le bruit des verres posés sur le marbre réveilla la femme rousse pelotonnée et assoupie qui lui faisait vis-à-vis. Elle s’étira en baillant, se mit en demeure de remplir les chopes et vida la sienne d’un trait, en poussant un soupir de soulagement tel qu’il semblait quelle eût étanché une soif de quarante-huit heures.

Tout à coup il se fit un mouvement dans la salle.

— La police ! avait crié la tourière.

Ce n’était pas moins que le commissaire du quartier que Peter Ziegenbock amenait.

À ces mots : « la police ! » plusieurs hommes s’étaient levés. Le « gredin » placé sous la haute surveillance du voyageur, n’avait pas été le dernier à s’acheminer vers la pièce voisine, séparée de la salle principale par une portière de vieille tapisserie représentant, en tons pâles sur un fond effacé, Geneviève de Brabant abandonnée avec son enfant au fond d’une forêt sauvage.

— Par les reliques de sainte Ursule ! murmura l’étranger, mon homme va m’échapper. Si encore Ziegenbock était en vue…

De la salle contiguë affluaient des hommes à l’air inquiet qui avaient aussi entendu prononcer le mot de « police ». Ce fut un chassé-croisé pittoresque et bruyant.

Notre voyageur n’hésita pas longtemps. Saisissant son sac de cuir, et sans vider son verre ni payer les consommations, il s’élança à la suite de son voleur, bousculant et buveurs et filles sur son passage, et paraissant plus effrayé que les autres de l’invasion policière annoncée.

Au milieu du désordre, le « gredin » s’aperçut bien qu’il était serré de près par cet étranger, qui n’avait nullement l’air d’un habitué de l’établissement. Il continua de s’éloigner d’un pas furtif, regardant de côté derrière lui, sans tourner la tête, grâce à une habitude acquise. Il ouvrit une porte, gagna un couloir sombre et se laissa glisser dans un jardinet où l’on buvait aussi sous des tonnelles éclairées par des chandelles aux lueurs vacillantes. L’étranger pénétra dans le jardin. Il suivit l’allée principale plantée de palmiers de zinc où son homme venait de s’engager, et, dans l’obscurité il fut en un moment sur lui et lui donna une poussée.

— Que me voulez-vous enfin ? lui demanda d’un ton brusque le petit crevé allemand.

— J’ai… je voudrais vous parler, répondit-il.

— Et moi je n’ai que faire de vous entendre.

— Que lui voulez-vous à ce brave garçon ? dit une femme dont la silhouette vigoureuse, se détachant en noir sur la partie faiblement éclairée du jardinet, laissait deviner la Poméranienne supposée.

« — C’est une indignité, dit une autre voix, très jeune, nuancée d’accent anglais, qu’on ne puisse plus rigoler à son aise et que des « rascals » viennent chaque soir troubler notre fête ! Cousine, appelez le combattant de Sadowa, et mettons cet homme dehors.

— C’est cela ! mais allez vous-même, cousine, chercher Michel.

Le « combattant de Sadowa », chargé de maintenir l’ordre dans la maison, semblait avoir deviné que sa présence était nécessaire. En entendant prononcer son nom, il se précipita tête baissée comme s’il s’agissait d’enfoncer un carré de tirailleurs.

Alors il y eut dans l’ombre une bousculade dont notre héros, – nous pouvons bien l’appeler ainsi, – était le centre. Autour de lui pivotaient, le poussant, le frappant, le culbutant, lui faisant des crocs-en-jambe, s’attachant à lui, les deux hommes et les deux femmes. Les coups pleuvaient drus. C’était une averse, un cyclone, une cataracte de horions. L’étranger pirouettait sur lui-même, allongeant de furieux coups de poing à ses agresseurs, lançant des coups de pied aux mégères, à tout hasard, et sans se préoccuper de détériorer les appas dont elles faisaient marchandise.

— Frisch auf ! Frisch auf ! Sus ! sus ! criait la pseudo-Poméranienne pour exciter le « combattant de Sadowa ».

— Up ! up ! cheer up ! Courage ! vociférait l’Anglaise en son patois.

Au milieu de la lutte, l’étranger sentit qu’il se trouvait adossé à une muraille. Il se préparait à mieux résister, mais les assaillants se montrèrent décidés à tenter un grand effort.

— Par-dessus le mur, mon brave Michel ! disait la grosse Allemande ; par-dessus le mur ! Allons-y droit, de par le diable !

— Un coup de main, là-bas ! dit alors l’Anglaise au petit crevé.

Notre héros sentit qu’il perdait pied, qu’il était soulevé. Il se raidit, mais en vain. Une seconde après la crête effritée d’un mur lui égratignait le visage, son pantalon faisait entendre un craquement de mauvais augure, et il tombait dans le vide, à plat, au milieu d’une flaque d’eau boueuse avec un grand bruit d’éclaboussement.

— Par saint Bavon, patron de Bruges ! l’aventure est mignonne, s’écria-t-il dès qu’il put se redresser.

Autour de lui tout était noir comme de l’encre. Il se tâta les côtes : rien n’était cassé ; et son portefeuille se trouvait dans sa poche ; mais la partie la moins noble de son corps frissonnait sous la brise qui venait du Rhin.

— J’ai mes billets de banque, murmura-t-il, et son portrait !…

Mais le sac de voyage ? À quel moment de la lutte cette arme défensive et d’hast lui était-elle échappée des mains ? Réflexion tardive et inutile !… Le jeune homme se mit en devoir de s’orienter ; c’est tout ce qu’il pouvait faire. Il se trouvait au milieu d’une cour irrégulière formée par les murs des jardins de plusieurs maisons et traversée par une petite ruelle.

L’intéressante victime du devoir longea la ruelle jusqu’à la rue sur laquelle elle débouchait. Là étaient la lumière, le calme, la vie honnête. Lui, cependant, sentait son corps tout meurtri des coups reçus. Il reprit toutefois le chemin qu’il avait suivi dans la ruelle, barbota dans plusieurs flaques d’eau, tâta les murs pour se reconnaître, se heurta à quelqu’un qui fuyait et qui lui parut être le petit crevé, voleur des diamants du prince de Himmelstein. Finalement, il renonça à retrouver l’endroit d’où il était tombé.

Alors, le brave garçon se rappelant le nom de Peter Ziegenbock, sortit de ce cloaque impur, après avoir noué son mouchoir à sa ceinture, comme un pagne ; il gagna la grande rue et demanda aux passants, surpris de le voir dans cet équipage, à quel endroit se balançait au vent l’enseigne de l’auberge du Rhinocéros. Cette auberge était de l’autre côté du Rhin, à Castel.

Notre héros traversa le fleuve sur le pont qui relie Castel à Mayence, et trouva aisément l’auberge du Rhinocéros. Mais il lui fallut attendre le retour du petit bonhomme poilu, le grand dépisteur muni des pouvoirs du prince de Himmelstein.

Enfin, vers minuit, Peter Ziegenbock rentra, le sac de voyage à la main.

— J’ai trouvé votre sac dans le jardin, dit-il ; mais, hélas ! j’ai perdu la piste de mon filou. Pensez donc ! Des diamants pour plus de quatre millions de thalers ! Que dira mon auguste prince ? Peter Ziegenbock est perdu de réputation !… Que pensez-vous de la façon dont je vous ai si brusquement associé à mon entreprise ? Je vous avais vu tantôt à la gare, arrivant de Bingen. Votre air m’avait séduit. Vous avez une figure si sympathique et si franche !… J’ai su depuis que vous êtes de Lokeren en Flandre, et que vous vous nommez Gaspard van der Gomm.

— Comment êtes-vous si bien renseigné ?

— Par l’indiscrétion de votre sac de voyage déchiré dans la lutte et laissant échapper des lettres…

— Enfin, qu’est-ce donc que cette affaire des diamants du prince de Himmelstein ? demanda le voyageur. J’en ai lu quelque chose dans les journaux, et je n’ai entendu parler que de cela en wagon…

— Je puis vous en parler savamment, dit l’agent ; je suis le chef de la police du grand-duc.

— Par saint Bavon ! vous donnez des oreilles d’âne à ma curiosité ! s’écria Gaspard van der Gomm tout affriandé.

— Tout le monde sait, commença Peter Ziegenbock, que Son Altesse Fridolin Ier a toujours eu l’esprit faible ; disons mieux : il a le cerveau dérangé. Ce pauvre prince a perdu tout repos depuis la création de l’unité allemande. Il s’imagine qu’on veut le chasser de ses États, le dépouiller de tout ce qui lui appartient. Dans ses moments de crise, il croit qu’on va l’assassiner.

— Dame ! la force prime le droit, dit le Flamand en manière d’observation.

— Il s’est confiné dans un pavillon de son palais et l’a fait entourer de murailles hautes comme des remparts. Au-dessus de ces murailles règne une grille de fer non interrompue. Si après avoir escaladé les murs on voulait s’aider des flèches pour franchir la grille, aussitôt les pointes de ces flèches, tournant sur leurs tiges de fer, mettraient en mouvement des carillons électriques assez nombreux pour attirer toute la domesticité du prince…

— Ho, ho ! elle est ingénieuse, Son Altesse, elle rendrait des points à Bosco !

Peter Ziegenbock reprit :

— Trois portes cochères où le fer massif est dissimulé sous des ornements dorés, ferment ce séjour vraiment impénétrable. Il n’est pas facile de se faire ouvrir ces portes, comme vous le pensez bien. Il faut avoir le mot d’ordre, chaque jour changé, ou une lettre d’audience ; encore est-il nécessaire de parlementer à travers un guichet grillé, comme à la porte d’une prison.

Pour pénétrer dans la chambre à coucher du prince, il faut faire jouer des ressorts cachés dans la muraille de fer qui entoure ce réduit de toutes parts ; car sous les tapis, sous les tentures, murs, parquet, plafond, tout est en fer.

Je puis bien vous dire, à vous, que c’est dans cette chambre blindée que se trouve le coffre-fort de Son Altesse, sa cachette aux diamants, renfermant tout ce qu’il a de précieux : pierreries, placées par surcroît dans une boîte de fer recouverte de velours, lingots d’or, sous la forme de tablettes de chocolat, billets de banque, titres de rentes, actions des chemins de fer de tous les pays. Ce coffre-fort est suspendu par quatre chaînes et peut, à volonté, glisser dans des coulisses jusque dans un puits creusé sous les fondations du pavillon. L’exécution en a été confiée à des ouvriers différents, de sorte que chacun d’eux ne connaît que la partie qu’il a faite. J’oubliais de vous dire que quiconque voudrait forcer la porte du coffre-fort recevrait en pleine poitrine la décharge d’une véritable machine infernale. Mais comment se peut-il, devez-vous penser, que, dans ces conditions, un vol ait pu être commis ?…

— Oui ! c’est ce que j’allais dire en effet, répliqua le voyageur.

— C’est là qu’est le mystère ! reprit l’agent. Je veux être rasé jusqu’au bout du nez, s’il a été possible à quelqu’un de non initié de mettre la main dans le coffre-fort. »

— Mais que supposez-vous, alors ?

— Je m’y perds ! j’ai cru d’abord qu’il n’y avait pas eu de vol, et que le prince devenait tout à fait fou ; mais bientôt après, une fois lancé en avant, j’ai recueilli des indices certains sur l’existence des voleurs : ils sont trois, je les ai suivis et dépassés sur le chemin qu’ils semblent devoir suivre, et revenant sur mes pas, je les ai retrouvés dans cette ville. Un moment, le plus jeune des trois a paru se séparer de ses compagnons ; je sais son nom ; il s’appelle Reinhard. J’ai alors essayé de m’assurer de lui pour être libre de filer les deux autres. Tantôt, j’ai cru, grâce à votre assistance, pouvoir mettre la main sur lui. J’ai été autrefois attaché à la police municipale de Mayence. J’y ai un ami, commissaire de quartier. Il m’aurait gardé mon homme. Au besoin, il m’eût été facile d’obtenir son élargissement. Vous savez que les choses ont marché à l’encontre de mes espérances. Je vous prie maintenant de me renseigner exactement sur ce qui s’est passé.

Le Flamand raconte alors à Peter Ziegenbock ce qui lui était arrivé depuis le moment où celui-ci l’avait laissé en observation ; et il put aisément se disculper de n’avoir pas fait mieux.

III

Lorsque Gaspard eut fini son récit et montré son pantalon déchiré, l’agent du grand-duc de Himmelstein prit à son tour la parole.

— Selon toute apparence, dit-il, les trois voleurs, – je dis voleurs, en attendant de leur donner un nom plus exact, – tous les trois se proposent de gagner la frontière française. Reinhard s’est séparé de ses complices ou associés au moment où ceux-ci, qui se ressemblent étonnamment, se préparaient à prendre le chemin de fer pour Worms. J’ai réussi à savoir cela. Ils vont ainsi de ville en ville, peut-être pour attirer moins l’attention des agents apostés aux gares de grandes lignes. Me voilà donc, maintenant, dans une cruelle perplexité ! Dois-je encore chercher Reinhard à Mayence ou l’abandonner et courir après les deux autres à Worms et plus loin s’il le faut ?

Gaspard allait ouvrir un avis : l’agent l’arrêta d’un geste.

— Attendez un peu, dit-il. Vous ne savez pas tout ce qu’il est bon que vous sachiez. Ce qui rend ma tâche extrêmement difficile, c’est que je ne puis m’aider de la police des pays que je traverse, et encore moins des agents qu’on pourrait expédier de Berlin.

— Cependant vous étiez allé chercher des gens de police quand vous avez réclamé mon intervention ?

— Ici, je le pouvais sans rien compromettre. Je viens de vous dire que le commissaire du quartier m’est tout dévoué et qu’il n’aurait donné à l’arrestation de Reinhard que la suite qui m’eût été favorable.

— Quelle singulière restriction vous est imposée ! fit Gaspard. À vous tout seul vous ne vous rendrez jamais maître de trois hommes.

— Je dois être rejoint par d’autres agents, reprit Peter Ziegenbock. En attendant, mes instructions écrites me prescrivent de suivre les trois détenteurs des diamants du prince. Lorsque le moment sera venu de les arrêter, on me prêtera main-forte. Jusque-là je dois les défendre à tout prix, – même au prix des diamants, – contre la police prussienne. C’est un peu étrange, n’est-ce pas ? mais tout est extraordinaire dans notre grand-duché de Himmelstein, à commencer par le prince, notre souverain bien-aimé.

— Il y a « détenteurs » dans vos instructions, observa Gaspard en soulignant le mot. Aux yeux du prince ces gens-là ne l’ont donc pas dérobé ?

Peter fit un geste qui équivalait à un point d’interrogation.

— Ainsi le grand-duc, reprit Gaspard, préférerait perdre ses diamants ?…

— Oui, plutôt que de voir les trois hommes en question entre les mains de la police envoyée de Berlin à leurs trousses.

— Mais alors, en réunissant ces indices on est forcé de croire que ce sont des agents, des mandataires, ces hommes-là et non des voleurs ! dit Gaspard avec force.

— S’ils étaient les agents du prince, on ne m’aurait pas lancé après eux.

— Eh ! peut-être ! Permettez-moi de vous faire remarquer que vous avez si peu de moyens de les arrêter dans leur fuite que vous êtes à peu près réduit à l’impuissance vis-à-vis d’eux. Par saint Bavon ! je suis persuadé que vous n’avez pas affaire à de simples malfaiteurs. Il y a un point obscur dans tout ceci, que je ne me charge pas d’éclaircir ; mais vous me paraissez être l’instrument inconscient du prince. Si vous voulez m’en croire, c’est dans cette circonstance qu’il faut se rappeler cette recommandation du plus rusé des diplomates : surtout, pas de zèle !

— Pas de zèle ! pas de zèle ! répéta l’agent du grand-duc. Vous me dites cela à moi qui, à cette heure avancée de la soirée, n’ai pas encore déjeuné ! c’est cruel !…

— Voulez-vous, reprit le Flamand, que je vous parle franchement ? Vous me semblez bien plus chargé d’escorter ces messieurs, et de les protéger, que de leur barrer le chemin.

— Vous êtes peut-être dans le vrai ! s’écria Peter. Je me suis toujours demandé pourquoi il m’était prescrit de suivre de préférence à toute autre voie, le chemin de la France, de Paris.

— On vous a fait cette recommandation ?

— Oui, très expressément.

— C’est une nouvelle preuve, dit Gaspard, que votre prince sait où vont ses diamants.

— Votre raisonnement me paraît ne pas manquer de justesse.

— Il est évident que si ces gaillards-là l’avaient volé, ils ne lui auraient pas fait connaître leur itinéraire. Comprenez-vous cela ?

— Oui, dit le petit homme. Comment n’ai-je pas réfléchi à ces choses-là ? ajouta-t-il un peu honteux et paraissant s’adresser un reproche.

— Votre grande envie de servir votre prince, l’énormité du vol, la lourde responsabilité dont vous vous êtes senti chargé, et même le mouvement du voyage, tout cela a pu absorber vos facultés.

— Mais le grand-duc ignore les noms de ces gens…

— Qu’en savez-vous ?

— Il est vrai qu’il a pu feindre d’ignorer.

— Une chose qui ne s’explique pas aisément non plus, dit l’agent, c’est la lenteur qu’ils mettent dans leur fuite…

— Ou dans l’accomplissement de leur mission, dit Gaspard.

— Soit ! Ils avaient le temps de gagner la frontière avant que la police allemande fût sur pied ; au lieu de cela, ils se sont arrêtés partout, à Cassel, à Giessen, à Francfort, prenant du bon temps, se montrant dans les lieux publics, les cafés, les théâtres ; passant leurs nuits à boire et une partie de leurs journées à dormir. Ils n’ont retrouvé un peu d’activité que lorsque le bruit du vol s’est répandu. Lancé après eux je les ai d’abord dépassés dans la direction qui m’était indiquée ; je suis allé jusqu’à Landau, et j’ai dû rebrousser chemin. Mais pendant que ces messieurs flânaient et se promenaient en touristes, plusieurs agents étaient expédiés secrètement de Berlin après eux. J’en ai reçu avis à Mayence où j’ai trouvé une dépêche en arrivant.

— Mais pourquoi donc, demanda Gaspard, des agents ont-ils été envoyés ainsi de Berlin, avec tant d’empressement ?

— Que sais-je ? Son Altesse ne serait-elle pas seule intéressée en tout ceci ?

— C’est probable. Il doit y avoir dans cette affaire une raison politique que nous n’apercevons pas.

— Il faut, observa l’agent du prince, que la police de Berlin soit bien faite, pour que le premier cri d’alarme poussé par mon bien-aimé souverain ait été entendu au Présidium ; et M. de Madaï doit avoir l’oreille bien fine !

— Nul doute que des agents de la police impériale ne soient à demeure auprès de votre grand-duc, dit Gaspard.

— On peut le croire, répondit Peter. Les gens employés par le prince, ou qui ont trompé sa confiance auront commis quelque indiscrétion… Et voilà comment on a été si vite renseigné à Berlin. L’espionnage se fait en grand chez nous ; et les souverains à qui on a laissé leur couronne sont surveillés de près et ne sont pas les maîtres chez eux.

— L’activité déployée par ces messieurs de Berlin doit vous faire comprendre que là aussi on ne croit pas à un vol. Ne serait-ce pas que le grand-duc voulait mettre ses richesses en lieu sûr ? Avec son esprit faible il a pu craindre…

— Mais alors, objecta le petit homme, il n’aurait pas crié au voleur ! Il n’aurait rien dit.

— C’est juste, répliqua Gaspard. Ce n’est pas encore cela. Il y a autre chose. Enfin on n’aventure pas pour sept ou huit millions de joyaux sur les grands chemins sans savoir ce qu’on fait.

— Vous voyez que plus nous cherchons, moins nous trouvons. C’est une énigme dont je n’ai pas à deviner le mot maintenant… On le saura plus tard… Cela étant, je dois m’appliquer à suivre à la lettre mes instructions.

En ce moment deux étrangers, légers de bagages, pénétrèrent sournoisement dans la salle basse de l’hôtellerie où causaient le Flamand et Peter Ziegenbock.

Le premier qui entra était un homme de haute taille et très maigre. Son visage émacié, percé de deux yeux d’un gris douteux, était entouré d’un collier de barbe dont les poils rares laissaient voir un menton osseux et long. Il était coiffé d’un chapeau à haute forme et couvert d’un manteau.

L’autre le suivait et lui montrait de la déférence. Son humilité, sa raideur quasi-militaire, son œil faux et inquiet décelaient un homme appartenant à la police. Sa physionomie était déplaisante, presque repoussante. Il ôta, pour saluer, sa casquette à large visière, et montra un front dégarni qu’il inclinait en avant, comme pour permettre à son regard de s’embusquer derrière d’énormes sourcils ; des pommettes saillantes et enflammées d’un vermillon ardent ajoutaient à la dureté de l’expression de ses traits, et une moustache fauve taillée en brosse, ainsi que des favoris roux abondants faisaient penser à un superbe échantillon de la race simiesque. Ajoutez à cela la forte charpente d’un gorille et une large carrure écrasant des jambes grêles. Il se montra enveloppé dans une couverture de voyage comme dans un tartan écossais.

Peter Ziegenbock attira Gaspard sur le seuil de la porte, et là, il lui fit signe de sortir. Du milieu de la rue, perdus dans l’obscurité, ils se mirent à étudier les allures des nouveaux venus. Ceux-ci se trouvaient en pleine lumière.

Le plus important des deux personnages causait mystérieusement avec maître Kleinschwein, le loquace hôtelier du Rhinocéros. L’autre, assis à une table, dans un coin de la salle, dévorait déjà les aliments placés devant lui.

— Ce ne sont pas là les gens que vous cherchez ? dit le Flamand à l’agent du prince.

— Certainement non, répondit celui-ci. Mais ils m’intéressent presque autant.

— Par la raison ?…

— Que ce sont, à n’en pas douter, deux de ces agents berlinois qu’on a mis en campagne. Je ne les croyais pas si près de moi ! Maintenant tout est perdu !

Les réponses de maître Kleinschwein, toutes verbeuses qu’elles fussent, ne paraissaient pas renseigner beaucoup le questionneur, à en juger par son air déconfit. Collé à la muraille il arc-boutait son long corps en appuyant ses mains sur ses genoux cagneux. Ainsi courbé, et penché en avant, il était plus près de l’oreille de l’hôtelier, petit et ventru.

— Je connais cet homme ! dit tout à coup d’une voix altérée Peter Ziegenbock.

— Celui qui parle à l’hôtelier ?

— Oui, c’est un misérable !… un assassin !… À n’en pas douter c’est lui !… C’est Kilian Dornig ! Le loup est devenu berger ! Il y a huit ans, un professeur de français, un sieur Grégy, fut tué à coups de hache dans une cave de Berlin ; son cadavre, coupé en morceaux et mis dans un sac, fut jeté dans la Sprée… Voilà le principal auteur de ce crime ! Un de ses complices Ludwig Grothe, a péri sur l’échafaud, – et c’est la dernière fois qu’il a été fait une exécution capitale à Berlin. – Celui que vous voyez là, s’est dérobé au sort qu’il méritait, parce qu’il a échappé de mes mains par un nouveau crime. Cet homme, que j’avais arrêté dans cette même ville, où vous le voyez aujourd’hui chargé d’une mission de police, – c’est à n’en pas croire mes yeux ! – m’a lâchement donné un coup de couteau qui m’a laissé trois mois entre la vie et la mort. – Je te revaudrai cela, Kilian ! murmura Peter d’une voix concentrée. Tu crois sans doute que je ne suis plus de ce monde… je te donnerai de mes nouvelles… un jour… bientôt !

— Et vous avez lieu de croire, dit Gaspard, qu’il est attaché à la police de Berlin ?

— Oh ! cela est certain. Nous avons entre nous une manière de nous reconnaître qui ne nous trompe jamais. Vous voyez, ajouta-t-il, que je n’exagérais rien tantôt en vous parlant d’agents qu’on devait expédier du Présidium ?

— Si vous dénonciez ce misérable assassin ! si vous le faisiez arrêter ?

Peter réfléchit un instant.

— Non, je ne le puis, dit-il, cela prendrait du temps, me retiendrait à Mayence. Je substituerais aux affaires de mon prince, le soin de ma vengeance personnelle. Et, tandis que je m’occuperais de cela, mes voyageurs gagneraient du champ. Je ne dois plus les perdre de vue maintenant, puisque le grand-duc a un si grand intérêt à ce qu’ils ne tombent pas entre les mains de ses ennemis politiques.

— Par saint Bavon ! s’écria le Flamand, le diable m’emporte si j’y comprends quelque chose ! Mais il y a dans toute cette affaire un côté mystérieux qui me séduit étrangement ! Je donnerais beaucoup pour pénétrer le sens de l’énigme qui est offerte à notre perspicacité.

— Que ne venez-vous avec moi, à Worms ? dit Peter Ziegenbock d’un ton insinuant. Votre bonne et loyale figure m’a, à première vue, inspiré confiance et attiré vers vous. Topez là ; vous êtes mon ami ! soyez mon allié !

— Aller avec vous ? C’est que j’ai besoin d’être ici, fit Gaspard en laissant tomber sa main dans celle que Peter Ziegenbock lui tendait.

— Cela ne vous dérangerait pas beaucoup… Vous reviendriez bientôt dans cette ville… Nous partirions dès demain matin…

— C’est tentant !

— Je ne sais ce qui vous amène en Allemagne, reprit Peter ; mais je puis vous assurer que le grand-duc n’est pas un ingrat, et pourrait vous être fort utile.

— Ho, ho ! si vous disiez vrai, repartit Gaspard, ce serait pour moi un bonheur que de vous avoir rencontré sur mon chemin. J’ai besoin, en effet, d’être piloté par quelqu’un comme une Altesse ; non pas pour moi : mon ambition est plus élevée ; vous saurez peut-être cela un jour. Puisque le grand-duc tient à cacher ses affaires à ces messieurs de Berlin, je me fais un devoir de l’y aider. Nous faisons un peu, Son Altesse et moi, cause commune puisque nous agissons contre cette tyrannie exercée dans tout l’empire par le fort contre le faible. Et puis il y a une chose encore qui me détermine.

— Laquelle ?

— Je ne veux pas vous laisser seul vis-à-vis de cet ancien brigand et de son collègue qui, peut-être, ne vaut pas mieux que lui.

— Merci ! dit Peter en saisissant de nouveau la main du Flamand.

— Je suis votre auxiliaire, estimable Peter. Vous pouvez compter sur moi demain matin, à la première heure.

— Pourquoi ne resteriez-vous pas ici ? dit l’agent du prince.

— C’est que je ne me sens pas à mon aise dans cette hôtellerie. Excusez-moi. J’ai été un peu gâté dans mon pays.

Le fait est que l’auberge du Rhinocéros était empuantie par une forte odeur de choucroute, de vin répandu, de lait aigre, mêlée à un vague arôme de café.

Pénétrant dans un cabinet obscur, le Flamand changea de culotte et prit congé de Peter Ziegenbock, en jetant un regard de défi aux deux émissaires de M. de Madaï.

L’agent du grand-duc de Himmelstein se dissimulait de son mieux aux regards de ces derniers.

Gaspard van der Gomm repassa l’eau, et n’eut pas de peine à trouver dans Mayence même, une hôtellerie digne d’abriter le sommeil réparateur d’un petit-cousin de Don Quichotte.

IV

Le lendemain, à la première heure, Gaspard van der Gomm vint réveiller le petit homme au visage velu, si actif, si dévoué aux intérêts de son prince. Le Flamand n’avait pu fermer l’œil de la nuit. Les diamants du grand-duc qu’il voyait en imagination, scintillaient, rayonnaient autour de lui, multipliés à l’infini.

Peter Ziegenbock et son bénévole auxiliaire montèrent dans le train de Worms.

À dix heures du matin ils arrivaient dans l’antique « cité impériale ».

— Je veux vous épargner le pénible de notre besogne, dit Peter à Gaspard. Vous pouvez vous installer quelque part, ou voir les curiosités de la ville, si cela vous semble amusant. Moi, je vais aller d’hôtel en hôtel jusqu’à ce que j’aie déniché les deux rusés compères.

— Je vais tout simplement, mon brave Peter, me faire servir du café au lait au premier endroit venu, dit Gaspard. Tenez, là, en face ! Décidément l’odeur qui domine en Allemagne… c’est celle du café au lait. Vous me retrouverez là, ajouta-t-il, en désignant un établissement élégant, ouvert vis-à-vis du portail de la cathédrale.

L’agent du grand-duc de Himmelstein salua, et, partant du bon pied, allongea la jambe pour commencer sa tournée. Notre Flamand s’assit devant le café-brasserie qu’il avait avisé, et se mit à examiner commodément le Dôme, dans une attitude nonchalante et pleine de désinvolture, tout en confectionnant ses tartines beurrées.

Au bout de quelques minutes, son attention se porta à côté de lui sur un étranger soigneusement enveloppé d’une pelisse fourrée, malgré la chaleur de la saison. Il était assis à l’une des tables placées devant l’établissement et semblait boire avec beaucoup d’entrain pour un malade, – car ce devait être un malade, – il geignait de temps en temps et remontait ses fourrures bien haut sur ses épaules, et il regardait fixement, préoccupé, dans la même direction, comme s’il eût attendu quelqu’un.

Bientôt Gaspard vit déboucher, de la principale rue qui donnait sur la place du Dôme, un domestique affublé d’une livrée voyante mais qui allait mal à sa taille : des galons d’or couraient sur toutes les coutures d’un habit bleu de ciel, longeaient la culotte courte ; des guêtres et un chapeau à cocarde brillante complétaient cette tenue.

Ce valet de bonne maison s’approcha de l’homme aux fourrures et lui dit, en mettant son chapeau à la main :

— Monsieur le comte, tous les bijoutiers de cette ville sont juifs à ce qu’il paraît… tous.

— Ils ne veulent donc pas ?… dit le malade en retrouvant soudain son énergie.

— J’en demande pardon à monsieur le comte ; j’en ai rencontré un de raisonnable, tout au bout de la ville. J’ai fait affaire pour deux cent vingt marcs.

— L’argent ? dit le comte.

— Il m’a été refusé. Le bijoutier va venir vous l’apporter lui-même… Il veut ses garanties…

— Très bien. Et la bague ?

— Je l’ai laissée entre ses mains, monsieur le comte.

— Ce n’est peut-être pas prudent. Enfin, attendons.

— Si monsieur le comte voulait bien le permettre, j’irais voir un peu là-dedans.

Le valet montrait la cathédrale.

Le comte fit un signe d’assentiment plein de dignité.

Au moment où le valet allait s’éloigner, le comte le rappela du doigt, et lui parla à voix basse.

Gaspard, qui prêtait l’oreille plus que ne le permettait la bienséance, entendit le valet dire à son maître d’un ton familier :

— Je m’esquiverai par la porte de la sacristie et j’irai casser une croûte quelque part ; j’ai rudement faim !

Il fit semblant de n’avoir pas saisi ces mots, mais il regarda plus attentivement le comte et son domestique, et il trouva entre eux cette ressemblance frappante dont lui avait parlé Peter.

Le valet s’éloigna, et le comte recommença à geindre.

Quelques minutes plus tard, débouchait sur la place du Dôme un homme qui s’avançait tête nue, un peu voûté, grands cheveux argentés et longue barbe au vent. Il était vêtu d’une grande redingote brune, et portait des pantalons d’une couleur indéfinissable.

Il regardait tout en marchant la pierre précieuse qui brillait à la bague qu’il avait passée au petit doigt de la main gauche. De l’autre main, il tenait un petit sac de toile.

— Voilà évidemment le bijoutier annoncé, se dit Gaspard. On le reconnaîtrait rien qu’à son type israélite.

Le bijoutier, – car c’était bien lui, – s’approche de Gaspard dont l’œil ne le quittait pas, et lui dit en s’inclinant humblement :

— Monsieur le comte de Schwarzenbach ?

— C’est monsieur ! répondit Gaspard étourdiment en montrant au juif l’homme aux fourrures.

Le comte, ainsi désigné, fit un mouvement et regarda le Flamand. Celui-ci s’était remis à tartiner son pain.

Le bijoutier fit deux pas, recommença sa courbette et dit au comte, en lui montrant la bague :

— C’est bien à vous, monsieur le comte, cette bague ?

— Elle était à moi tantôt, répondit l’autre, non sans quelque embarras ; mais ne l’avez-vous pas achetée ?

Ce disant, le comte se plaça de manière à dérober ses traits à Gaspard.

— Je l’ai rapportée, dit le bijoutier, parce que je ne savais pas si les conditions du marché vous conviendraient. Il m’est vraiment impossible de donner plus que… je n’ai dit. Tenez, voulez-vous voir encore mes confrères ?… pour vous lever tout regret ?

— Finissons-en, dit le comte. Il m’en coûte assez de me dessaisir d’un bijou de famille… Il faut que j’y sois contraint par un embarras passager… Mais je reviendrai dans cette ville ; je vous rachèterai cette bague…

— Vraiment ! fit le juif. Alors, je vous la garderai le plus longtemps possible, ce que ne pourraient faire ni Held, ni le petit Salomon qui revendent tous leurs achats. Ainsi, c’est un marché conclu ?

— Je suis souffrant, dit l’homme aux fourrures, et je n’ai pas envie de disputer sur le prix. Ce n’est nullement, du reste, dans mes habitudes de « grand seigneur ». Je suis sûr que vous avez graissé la patte à mon valet, naturellement, en retranchant sur ce que vous auriez dû ajouter aux deux cent vingt marcs pour le prix véritable de ce joyau… En Autriche, nous sommes habitués à être ainsi volés par nos gens…

Évidemment ce petit discours du comte était à l’adresse de cet étranger dont la présence l’agaçait. Celui-ci paraissait tout à sa tasse de café au lait et à la lecture de son Guide.

— Nous disons deux cent vingt marcs ! répéta le juif, sans s’arrêter aux paroles de son client d’occasion. C’est bien la somme convenue, et je vois par là que vous êtes véritablement le comte de Schwarzenbach.

— Je ne vous permets pas d’en douter ! répondit l’autre avec hauteur.

— Permettez, permettez, monsieur le comte, je ne peux pourtant pas compter mes deux cent vingt marcs au premier venu ! Pensez donc ! C’est une grosse somme. Dieu d’Israël ! que d’argent pour un caillou qui miroite ! Il faut donc que je prenne mes précautions. Mes profits sont si petits ! Que serait-ce si je m’exposais à payer deux fois ! Voilà les deux cent vingt marcs. Je suis honnête. Au surplus, nous le sommes tous, ici, et il y a un proverbe qui dit : Juifs de Worms, juifs exacts et pieux.

— C’est bien, donnez ! dit le comte avec assez de brusquerie.

Et il prit le sac des mains du juif et le glissa dans la poche de sa houppelande.

— Si monsieur le comte voulait me faire l’honneur de compter ? dit le bijoutier avec un sourire qui éclaira sa large face colorée et ses yeux expressifs.

— Après vous, cela n’est pas nécessaire.

— Cela me flatte, et je vois bien que Son Excellence n’ignore pas qu’il est de tradition que les juifs de cette ville s’y sont établis 558 ans avant la naissance du Christ et qu’ils ont protesté contre sa mise en croix ; mais souffrez pourtant que je compte encore une fois moi-même cette somme, qui n’est pas petite, certes : l’argent ne se fâche pas des précautions qu’on prend avec lui. Je serais désolé de vous donner moins que ce qui vous est dû ; d’autre part, je ne puis me permettre de vous donner davantage.

L’homme aux fourrures rendit le sac, et le bijoutier se mit à étaler lentement et avec symétrie sur la table même où se trouvaient les chopes vidées par son client, les diverses pièces de monnaie qui formaient la somme à payer. Il faisait remarquer au comte que quelques-unes des pièces, bien que noires ou usées, n’avaient rien perdu de leur valeur ; et celui-ci paraissait vivement impatienté.

En ce moment, Peter Ziegenbock revint de sa tournée d’exploration.

— Rien ! fit-il en s’approchant du Flamand.

L’agent laissait voir de la lassitude et de l’ennui.

— Êtes-vous bien sûr, dit Gaspard, que les gens en question soient arrivés à Worms ?

— J’en suis sûr !

— Eh bien, alors, faites comme moi ; déjeunez tranquillement : ventre affamé n’a pas d’oreilles, dit-on, – ni d’yeux, à ce qu’il paraît.

La manière dont ces mots furent dits, et le signe imperceptible qui les accompagna, éveillèrent l’attention de Peter Ziegenbock.

Il regarda l’homme aux fourrures et le juif qui comptait de l’argent devant lui. Justement, de la cathédrale sortait, en s’essuyant la bouche sur la manche de son habit bleu, le superbe valet doré du « grand seigneur autrichien ».

— Eh, mon Dieu ! fit Peter.

Et pris d’un saisissement, il s’assit, ou plutôt se laissa tomber à côté de Gaspard.

— Je veux être rasé jusqu’au bout du nez, dit-il, si je ne vois pas là les deux hommes que nous cherchons.

— Je m’en doutais un peu… et même beaucoup, répondit Gaspard à voix basse. Eh bien, il faut se réconforter, estimable Peter, ajouta-t-il.

Et il commanda de nouvelles tasses de café au lait : une pour Peter, une autre pour lui.

— Notre poste est ici, n’est-ce pas ? dit-il à l’agent. Déjeunons et redéjeunons. Le comte finira bien par quitter la place.

Le valet du comte était entré dans la brasserie, probablement pour y attendre les ordres de son maître, – le verre en main.

Le comte, naturellement soupçonneux, paraissait décidé à ne pas bouger avant que ses ennuyeux voisins fussent partis.

Il se fit apporter une nouvelle chope – au risque de se refroidir le corps malgré ses fourrures.

Gaspard, qui était capable de pousser le dévouement très loin, demanda encore du café au lait.

Ses dispositions impatientaient évidemment le « grand seigneur ».

Le Flamand affecta de se donner l’air d’un touriste. Il y réussit. Cela lui était facile avec son visage franc et ouvert, sa tenue un peu excentrique. Tout en lui excluait l’idée qu’on pût avoir affaire à un policier, même à un policier de bonne volonté. Il feuilletait et consultait un petit livre cartonné en rouge.

— C’est un beau monument, dit-il à Peter, en regardant la cathédrale et ses quatre clochers. Il paraît, si j’en crois mon Guide, qu’il y a là-dedans les tombeaux de sainte Embède, de sainte Barbède et de sainte Wellebède…

— Vous voulez rire ? dit Peter Ziegenbock.

— Je ne ris pas, et je n’invente rien, dit Gaspard. Mademoiselle, ajouta-t-il en s’adressant à une fille de service, encore un café au lait !

— Sommelière, une chope ! dit le faux Autrichien d’un ton lugubre.

— Mon cher Peter, reprit Gaspard, vous qui êtes archéologue…

Peter fit un mouvement.

— … Vous devez voir que le Dôme appartient à la famille romane des cathédrales à double abside ?…

— Vous vous y entendez bien mieux que moi, répondit l’agent, qui se sentait incapable de soutenir le rôle de savant, que son auxiliaire lui attribuait.

— Par saint Liévin ! j’ai quelque envie de dessiner cette façade, dit Gaspard s’avouant l’impossibilité d’ingurgiter davantage de café au lait.

Et il tira de sa poche son carnet et un crayon.

Le comte commençait à se laisser persuader.

Gaspard mit sous les yeux de Peter un portrait-carte photographié qu’il venait de trouver en ouvrant son carnet. C’était un portrait de femme.

— N’est-ce pas qu’elle est belle ! s’écria-t-il avec enthousiasme.

— Oh ! bien belle ! répondit Peter, avec trop de feu pour un archéologue.

— C’est pour elle que je vais à Mayence, dit notre héros, de manière à être bien entendu.

— Ah ! c’est pour… cette dame ? fit Peter. Et plus bas, il ajouta : Que je vous ai d’obligation : vous avez sacrifié vos sentiments à mes intérêts…

Gaspard se mit à tailler son crayon, tout en étudiant les mouvements d’impatience du comte.

Il y avait dix minutes que Gaspard coupait du bois, lorsque le comte jugea enfin qu’il pouvait battre en retraite sans avoir rien à craindre pour ses derrières. Il appela son valet par un petit sifflement peu aristocratique, se débarrassa de sa vaste houppelande et en chargea celui-ci.

Les chopes payées, le comte autrichien se mit en marche ; suivi, à distance respectueuse, de son valet.

Le noble étranger avait fort bonne tournure, serré dans une tunique hongroise, le pantalon collant, des demi-bottes montant jusqu’au mollet, un léger chapeau de voyage crânement placé sur la tempe.

— C’est maintenant, ami Peter, dit notre héros, qu’il faut faire montre de toute votre habileté.

— Attendez-moi là, dit l’agent du grand-duc. Je veux être rasé jusqu’au bout du nez, si je ne reviens pas tantôt vous dire où loge Sa Seigneurie : ce sont nos deux filous ; je les ai parfaitement reconnus. Vous voyez : ils vendent les diamants peu à peu, partout où ils passent, pour se procurer des fonds. S’ils étaient chargés d’une mission par le grand-duc, mon maître, ils seraient munis d’argent ; dans tous les cas, ils n’égrèneraient pas sur leur chemin les joyaux qu’on leur aurait confiés. Donc, ce sont des voleurs.

— Rien de moins certain pour moi, dit Gaspard.

Une heure après, Peter Ziegenbock se trouvait en mesure d’apprendre à son auxiliaire que le grand seigneur autrichien était descendu à l’hôtel de la Porte de Mayence.

— Je puis me vanter, dit Peter, de m’être procuré ce renseignement avec adresse. Mais, savez-vous qui j’ai aperçu en venant vous retrouver ?

— Par saint Bavon ! c’est facile à deviner, s’écria Gaspard, vous avez vu les deux agents de la police secrète de Berlin ?

— Justement ! Je les ai évités. Et maintenant je vais vous dire ce qu’il faut que vous fassiez si vous m’êtes toujours dévoué.

— Parlez.

— Il faut aller vous installer à l’hôtel de la Porte de Mayence et vous faire l’ami, – vous montrer l’ami, – du soi-disant comte.

— Ho, ho ! ne me demandez-vous pas trop, estimable Peter ?

— Les agents de Berlin viendront rôder autour de mes aventuriers…

— Alors, ils sont perdus !

— Oui, à moins que nous ne fassions leur jeu. Or, c’est ce qui m’est ordonné expressément ; et c’est en cela que je vous demande de me seconder.

— Vous ferez bien, dit Gaspard, de ne pas vous montrer dans l’hôtel que vous m’indiquez.

— J’irai me loger à l’autre bout de la ville…

— Monsieur Peter, vous me subjuguez ; vous me faites faire tout ce que vous voulez !

— Pensez à la reconnaissance du prince !

— Je cours de ce pas chercher mon sac de voyage à la gare et je vais me loger au susdit hôtel.

— C’est dans cette brasserie que nous nous retrouverons, si vous le voulez bien.

— Voilà qui est entendu.

Gaspard se sépara de l’agent du grand-duc de Himmelstein et s’achemina vers la gare.

Bientôt, muni de son modeste bagage, il se présenta à l’hôtel de la Porte de Mayence : un des agents berlinois venait de l’y précéder. Ce fut lui qu’il vit tout d’abord en entrant dans le bureau de l’hôtel.

On conduisit notre Flamand à une chambre. Il y déposa rapidement son sac de voyage et redescendit.

L’agent était engagé dans une conversation mystérieuse avec le propriétaire de l’hôtel. C’était l’agent avec qui Peter Ziegenbock avait un compte à régler.

Gaspard alluma un cigare et se promena dans le corridor, devant la porte du bureau de l’hôtel. Il entendit nommer le comte de Schwarzenbach.

Il avança la tête.

— Pardon ! dit-il. Est-ce que j’entends bien ? Vous avez dans la maison le comte de Schwarzenbach ?

— Oui, répondit l’hôtelier.

— C’est un grand seigneur autrichien, n’est-ce pas ?

— Vous ne vouliez pas me croire ! dit l’hôtelier à l’agent.

Et il prit un air triomphant.

— Ma maison est très bien fréquentée, ajouta-t-il. Très bien. Et jamais on n’y est venu arrêter des malfaiteurs, je vous l’assure.

— Il y a commencement à tout, observa l’agent sur un ton déplaisant et presque impoli.

— Pas chez moi, répliqua l’hôtelier ; je suis physionomiste, et je ne prendrais pas plus un homme de rien pour un noble, que je ne confondrais un vaurien avec un limier de police.

L’agent fit bonne contenance. Gaspard le regardait pourtant d’une manière qui paraissait le gêner.

— Le comte de Schwarzenbach ! reprit Gaspard, mais on ne voit que lui dans les villes d’eau de l’Allemagne ; partout où se presse le monde élégant. La livrée bleu de ciel de sa maison est connue de Constantinople à Paris. C’est un homme d’une trentaine d’années ?

— Oui, dit l’hôtelier.

— Sans barbe ?

— C’est cela.

— Avec un fort menton ?

— Un menton avancé.

— Bien fait de sa personne ?

— J’en conviens.

— Mais un peu souffrant, frileux à l’excès !

— Oh ! je le crois bien !

Notre héros poussa un soupir. Il lui fallait, pour le faire parler ainsi, tout le dévouement qu’il avait conçu pour Peter Ziegenbock, et l’intérêt que provoquait en lui cette affaire des diamants du prince. Il se disait, après tout, que s’il égarait la justice, en se mettant en travers de son chemin, il ne faisait, en cela, qu’obéir à une volonté supérieure, souveraine.

— C’est que notre signalement, reprit l’agent berlinois, répond tout à fait au physique de votre Autrichien. Voilà pourquoi j’insistais…

— Inutile maintenant, répliqua l’hôtelier d’un ton fâché.

— Inutile !… c’est selon, dit l’homme tenace à ce qu’il avait affaire.

— Vous venez d’entendre, monsieur ? Je ne le lui ai pas fait dire, hein ?

— Alors, je dois me déclarer satisfait, dit l’agent de police en prenant un air qui contrastait avec ses paroles.

— Cherchez dans la ville : il ne manque certes pas de maisons assez mal famées pour que vous puissiez y découvrir vos pratiques. Voyez à côté de l’ancien palais des évêques ; voyez vis-à-vis de la synagogue et à l’enseigne de Sigefroi le Cornu. Il fallait qu’on vînt de Berlin pour douter de l’honnêteté de mon établissement ! ajouta l’hôtelier, en mettant son poing sur la hanche. Toutes les vexations, toutes les contrariétés, toutes les avanies, nous viennent de là !

L’agent prit avec raison ces paroles pour un congé. Il salua et déguerpit.

— Vous connaissez beaucoup le comte ? demanda l’hôtelier à Gaspard.

— Oh ! beaucoup ! mais je n’ai pas… l’honneur d’être connu de lui personnellement.

— Il est riche ?

— Très riche !

— Et tout à fait bien dans ses affaires ?

— Tout à fait bien. Pourquoi cette demande ?

— C’est qu’il a dû vendre un bijou de prix. Nous savons tout nous autres.

— Oh ! il est si léger, si étourdi, si fou !

— On ne le dirait pas… à le voir.

— J’ai entendu raconter sur son compte des choses surprenantes ! Sa générosité n’a pas de bornes…

L’hôtelier se frottait les mains d’un air réjoui, et Gaspard eut la satisfaction de penser qu’au moins le louche et mystérieux personnage acquitterait, avec sa note à payer, l’éloge pompeux qu’il était obligé de faire de lui pour entrer dans les vues de Peter Ziegenbock.

Gaspard alla achever de fumer son cigare du côté du Dôme. Là, il retrouva l’agent du grand-duc, et il lui raconta le rapide succès de son intervention.

— Je ne vous le cache pas, dit-il en terminant, vous me faites jouer un rôle qui ne me plaît guère.

— Ne vous ai-je pas donné toutes mes raisons ? Laissez-moi vous remercier et n’ayez aucun regret.

Ils allèrent dîner à l’extrémité de la ville ; ils burent largement de ce vin blanc fameux, produit du terroir, et qu’on appelle « le lait de Notre-Dame[1] ».

Après le dîner, pour tuer le temps et éviter de se montrer, ils allèrent en se promenant, visiter à Pfiffligheim, l’orme de Luther.

Il faisait presque nuit, lorsqu’ils rentrèrent en ville.

— La nuit, dit Peter Ziegenbock, va nous permettre d’épier les agents berlinois…

— Et de reconnaître leurs faits et gestes, ajouta Gaspard.

Ils ne furent pas longtemps sans découvrir, longeant les murailles, le grand et sec envoyé du Présidium et son compagnon à forte carrure.

— Il faut les suivre de loin, dit Peter, voir où ils finiront par s’arrêter.

Les deux agents allaient par les rues. Ils ne connaissaient pas la ville, et plusieurs fois ils s’engagèrent dans des chemins déserts et durent revenir sur leurs pas.

Tout à coup, ils se trouvèrent face à face avec Peter Ziegenbock et Gaspard, et ceux-ci ne purent maîtriser un mouvement de surprise.

— Quel intérêt avez-vous à nous épier ? dit Kilian Dornig, s’adressant à Peter.

En entendant cette voix, Peter sentit tout son sang bouillonner.

— Peu t’importe ! répondit-il.

— Comment ?

— Misérable ! te souviens-tu de Grégy ?

L’autre ne répondit point et recula d’un pas.

— Respectez en nous des agents de l’autorité, dit à Gaspard le compagnon de Dornig, en lui mettant rudement la main sur l’épaule.

— Des agents bien peu respectables ! dit Gaspard en administrant une forte poussée à l’agent subalterne.

Peter s’élança à la gorge de son adversaire.

— Et te souviens-tu, s’écria-t-il, de Peter Ziegenbock, que tu as laissé pour mort à Mayence !

— À moi ! cria le vieux brigand en se voyant reconnu. Et se souvenant qu’il était de la police, il dit à son collègue : Arrêtons-les. Gaspard, qui s’était muni de son « coup de poing » en acier, envoya rouler dans la poussière le compagnon de Dornig.

Dans le même instant, Peter évitait un terrible coup de casse-tête, asséné par Kilian.

— Misérable assassin ! s’écria-t-il, écumant de rage ; c’est pour recevoir ton châtiment que tu es venu au-devant de moi !

Et tirant son revolver de la poche de son paletot il en approcha le canon de la tempe du Berlinois et fit feu.

Kilian alla retrouver par terre son compagnon qui se roulait en gémissant. Quant à lui, il ne devait plus se relever : la balle de Peter l’avait mortellement atteint, et il gisait dans une mare de sang qui grossissait à vue d’œil.

Au milieu de la demi-obscurité de la nuit, qui devenait plus noire, Peter et Gaspard se questionnèrent du regard.

L’œil de Peter brillait d’une joie sauvage ; il venait, pensait-il, de se venger et de punir un assassin qui, par deux fois, avait échappé au châtiment de la justice.

Notre héros, lui, était fort surpris de la rapidité de l’événement et se montrait un peu effrayé des conséquences.

— Êtes-vous blessé ? lui demanda Peter.

— Nullement, répondit Gaspard ; mais très fâché de me trouver dans cette bagarre.

— Je crois que le scélérat a son compte ! dit Peter encore aveuglé par la colère.

Au loin, on entendait une vague rumeur, qui allait augmentant : le coup de pistolet avait mis en émoi ce quartier tranquille et reculé. Les questions se croisaient d’une fenêtre à l’autre, et, sur le seuil des portes, des chiens aboyaient furieusement.

— Je voudrais m’assurer qu’il est mort, reprit Peter en s’avançant vers l’homme qu’il avait allongé sur le sol.

— Par saint Liévin, nous ferions mieux de déguerpir ! s’écria Gaspard, car tout cela est grave ! Même dans l’intérêt de votre poursuite, il ne ferait pas bon d’avoir à répondre ici de nos actions. Vous avez été bien violent et vous vous êtes taillé, en plein drap, une mauvaise affaire.

— Je ne regrette qu’une chose, répondit Peter : que vous y soyez mêlé. Je suis sûr d’avoir vengé sur cet homme bien des crimes !… Si je l’avais manqué, il m’aurait tué. J’étais en droit de légitime défense. Mais éloignons-nous. Son compagnon, qui peut-être ne vaut pas mieux que lui, se tirera de là comme il pourra !

V

Une heure après, en rentrant dans son hôtel, Peter Ziegenbock se frottait les mains.

— Enfin, murmurait-il, les agents de M. de Madaï sont distancés ! Mon maître sera content de moi !

Gaspard van der Gomm, le héros de notre véridique récit, dans le même moment, regagnait sa petite chambre de la Porte de Mayence, beaucoup moins satisfait que l’agent du grand-duc. Il regrettait d’avoir entamé cette lutte, fatale au moins à un homme, peut-être à deux. Il voulut d’abord se mettre au lit pour dormir, oublier… Après s’être à moitié déshabillé, il remit ses vêtements et se prépara à sortir. Il voulait aller relever le blessé, lui porter secours comme c’était son devoir ; mais la crainte d’avoir à répondre du meurtre de Dornig, ou de se trouver dans l’obligation de dénoncer celui dont il s’était fait assez étourdiment l’auxiliaire, le retint.

Il alluma un cigare et rouvrit sa fenêtre pour donner un peu d’air à sa poitrine oppressée.

La fenêtre de la modeste chambre qu’il occupait donnait sur une cour. En face, se trouvait un haut mur blanc qui ressemblait à une immense toile fortement tendue. Sur ce mur un carré de lumière dans lequel se jouaient des ombres, attira son regard. Cette lumière s’échappait d’une fenêtre ouverte au premier étage, – le bel étage comme disent les Allemands. Gaspard se trouvait logé au deuxième.

Peu à peu, notre Flamand distingua deux profils, et dans ces profils les aventuriers que Peter Ziegenbock avait mission de suivre de près. Les deux hommes étaient assis autour d’une table, fumaient familièrement la pipe et buvaient un mélange qu’ils faisaient dans leurs verres. Leur conversation avait lieu à voix basse, d’une façon mystérieuse ; et à tous moments on voyait les deux silhouettes se pencher l’une vers l’autre. Gaspard suivait très bien les mouvements des verres et percevait les chocs chaque fois que l’on trinquait.

Quand ils eurent bien bu, l’un d’eux, celui, à ce que crut Gaspard, qui se donnait pour un grand seigneur, se leva et rapporta sur la table un coffret qui fut ouvert. Différents objets, des bijoux sans doute, en furent tirés avec soin et examinés longuement.

Le comte essaya plusieurs bagues et finit par en trouver une à sa convenance qu’il garda à son doigt.

— Évidemment, pensa Gaspard, ces gens-là ont toutes les façons d’habiles voleurs : fuite avec détours, lenteurs calculées, déguisements, faux noms, et le reste. Et pourtant si ce n’étaient que des voleurs ils ne seraient pas protégés dans leur fuite par celui-là même qu’ils ont dévalisé, lequel, d’après ce que dit Peter, semblerait avoir poussé bien plus loin encore sa complaisance, et peut-être jusqu’à leur ouvrir son coffre-fort. Singulière affaire sur laquelle il n’est pas facile d’appeler la clarté !

Au moment où le « grand seigneur » résolut de se coucher, il se mit à donner très haut des ordres à son prétendu valet :

— Titus, mes pantoufles ! Titus, ma robe de chambre ! Titus, mon grog ! Titus, tu me réveilleras de bonne heure !

Le Titus aurait été assurément bien embarrassé d’avoir à produire robe de chambre et pantoufles : il suffisait au faux grand seigneur de soutenir publiquement son personnage ; et sa garde-robe n’était pas si bien montée. Quant au grog, il y avait plus d’une heure que Son Excellence s’en abreuvait largement, en compagnie de Titus.

— Ce sont d’habiles coquins, murmura Gaspard. Mais pourquoi donc tient-il à être réveillé de si grand matin ?

Cette question qu’il se répétait sans cesse, l’empêcha de dormir.

Au petit jour il entendit quelque bruit dans l’escalier.

Il se leva, descendit et apprit que le noble autrichien venait de partir par le premier des quatre bateaux qui font journellement le trajet de Worms à Mayence, sur le Rhin.

— Bon ! pensa-t-il, voilà nos gaillards qui ont l’attention délicate de me ramener à Mayence sans me forcer de quitter Ziegenbock. C’est pour le mieux !

La nouvelle qu’il apprenait devait être portée sans retard à la connaissance de ce dernier. Gaspard ne perdit pas un moment.

— À Mayence ! par le bateau à vapeur ! s’écria le petit homme dès les premiers mots du Flamand accouru chez lui. Eh bien, dans une heure il y a un départ au chemin de fer… Faisons diligence : nous arriverons à Mayence avant eux.

Gaspard avait renoncé au droit de résister. Il suivit l’agent du grand-duc de Himmelstein. Peter Ziegenbock avait dit vrai. Lui et son auxiliaire furent déposés en gare de Mayence au moment où la cloche du bateau à vapeur était mise en branle pour annoncer son arrivée.

Gaspard et Ziegenbock s’acheminèrent du côté du Rhin et prirent position derrière le chaland de débarquement. De leurs quatre yeux agrandis outre mesure, ils dévisagèrent tous les voyageurs qui descendaient à terre. Ce fut en vain : il n’y avait là ni le comte (vrai ou faux) ni son serviteur (réel ou supposé).

Notre héros commençait à sentir le ridicule de la situation, lorsque l’agent du grand-duc, habitué à ne se déclarer battu qu’à la dernière extrémité, entreprit de questionner le pilote, – à qui dix minutes d’arrêt laissaient le loisir de venir se dégourdir les jambes sur le quai.

— Vous avez donc jeté par-dessus bord, lui dit-il, deux passagers que je ne vois point parmi ceux que vous avez débarqués.

— Par-dessus bord ? répondit celui-ci, ma foi, ce n’est pas l’envie qui m’en manquait : les gens de religion cela porte malheur sur l’eau : je l’ai toujours entendu dire. Et mon cousin a déserté une gabare de Brême qui avait reçu parmi ses passagers un évêque et deux religieuses se rendant à Sumatra.

Les matelots étaient sûrs que leur présence porterait malheur au navire.

— Mais je ne vous parle pas de gens de robe, dit Peter. Vous aviez avec vous un grand seigneur autrichien et son domestique, embarqués à Worms ?…

— Connais pas.

— Je vous dis que si !

— Et moi je vous dis que non ! Est-il à la mamelle votre grand seigneur ? Nous avons débarqué une nourrice et son poupon à Gernsheim…

— Vous vous moquez !

— Sont-ce deux landwehrs en congé ? Nous en avons quitté deux vis-à-vis de Nierstein. Les autres voyageurs, nous les avons pris durant le trajet, aux diverses escales, et nous les avons laissés un peu partout.

— C’est étonnant ! murmurait Peter Ziegenbock. Mais ces gens de religion dont vous parliez tantôt ?

— Ils étaient deux aussi, répondit le pilote, une façon de prieur, de curé catholique, et une sorte de sacristain.

— Qu’en avez-vous fait ? dit vivement Peter.

— Le prêtre avait l’air malade. Nous les avons mis à terre à Nakenheim…

— Ho, ho ! voilà du nouveau ! fit Gaspard intervenant. Estimable Peter, c’est bien sûr votre gibier qui a coupé à travers champs. Vous êtes en défaut, vieux limier !

L’agent du grand-duc paraissait passablement déconcerté.

— C’est un homme jeune votre soi-disant prieur ou curé ? dit Peter au pilote.

— Une trentaine d’années, répondit celui-ci.

— Alors je vais achever le signalement, dit Gaspard. Teint pâle, presque verdâtre, nez mince, en lame de couteau, comme on dit, menton proéminent, cheveux un peu frisés, ni barbe ni moustache. En somme, un assez bon air, malgré l’imperfection des traits.

— C’est cela ! c’est cela ! fit le patron. Vous cherchez donc quelqu’un ? ajouta-t-il.

— Nous cherchons quelqu’un… doublé de quelqu’un, répondit Gaspard.

— Ces gens-là, dit le pilote, seraient-ils ceux qui ont assassiné deux fonctionnaires berlinois la nuit passée, à Worms ?

Gaspard allait répondre étourdiment, et sans doute se montrer plus instruit qu’il ne convenait du meurtre dont on parlait. Peter Ziegenbock l’arrêta d’un geste et prit la parole :

— On a donc tué deux personnes, la nuit dernière, à Worms ? dit-il.

— À peu près. Il y en a un qui a pu parler et donner le signalement des assassins, mais l’autre a perdu la voix pour toujours.

Divers mouvements contraires agitaient l’esprit de Peter Ziegenbock ; tandis que Gaspard retenait cette phrase du marinier : « Il y en a un qui a pu parler. »

Peter reprit avec le plus grand calme :

— Nous sommes à la recherche de ces hommes pour des faits antérieurs… assez graves déjà, sans qu’il soit besoin d’y rien ajouter.

— Si vous voulez aller à Nakenheim…

— Nous n’avons que cela à faire, dit Peter.

— Il y a un départ dans deux heures.

— Merci, mon brave homme, dit le Flamand. Vous nous rendez un vrai service, ajouta-t-il avec moins de chaleur.

Peter et Gaspard avait pris trop d’élan pour s’arrêter court en si beau chemin. Il leur fallait aller jusqu’au bout ; et ils y allèrent. Peter plein d’ardeur ; Gaspard tout en dissimulant une grimace de déplaisir.

VI

Nakenheim est une modeste localité des bords du Rhin. La bourgade est pauvre, mais le pays est riche, et l’on y voit plus d’une belle résidence d’été. C’est là que les détenteurs des diamants du grand-duc de Himmelstein avaient résolu de descendre et de séjourner un temps, pour dépister les limiers de police qu’ils sentaient derrière eux avec cet instinct que possèdent les malfaiteurs, – comparable à l’instinct de la bête qui se sait poursuivie par les chasseurs et les chiens.

Une paire de bas de soie noirs et des escarpins à boucles d’argent substitués aux bottines hongroises, une cravate blanche, une redingote lévite avaient transformé le grand seigneur en chapelain. La livrée galonnée du valet, vendue la veille à un brocanteur, qui avait donné par-dessus le marché une souquenille de lustrine noire, avait permis au serviteur de passer du laïque au régulier.

Le déguisement s’était opéré sans peine, grâce à la pelisse, dans laquelle « le comte » s’enveloppait et à un long manteau de voyage semblable à celui des officiers prussiens, que portait son compère. Nos aventuriers en avaient fait bien d’autres et de plus difficiles !

Dans la distribution des rôles, – comme au théâtre de Molière et de Beaumarchais, – c’est le plus habile qui avait pris le rôle inférieur, celui de valet, laissant à l’autre les rôles en vue, mais exigeant moins de rouerie. Pour commencer, les deux habiles voleurs avaient monté à bord du bateau séparément, et personne peut-être, – si ce n’est le pilote, – ne s’était aperçu qu’ils descendaient ensemble à Nakenheim.

L’ecclésiastique était un nommé Karl Betrüger qui avait pris ses grades dans les tripots de Berlin. Son suivant, – Hans Kralle, – était avantageusement connu dans le monde des Bauernfaenger[2].

Ils avaient à peine touché terre qu’ils possédaient les noms, et connaissaient l’histoire des propriétaires des campagnes environnantes. Ils jetèrent tout de suite leur dévolu sur une certaine baronne de Kuppenheim.

Madame Balbina de Kuppenhein était une blonde fade, mais grosse et bouffie, veuve par surcroît, qui, depuis une douzaine d’années, avait vingt-cinq ans immobilisés. Femme excellente du reste, dont le seul défaut connu était de s’ennuyer considérablement partout où elle ne faisait pas suffisamment sensation. Elle était charitable, et les sommes hypothéquées sur son château n’avaient pas toutes été employées à l’achat de colifichets, en coupons de loges l’hiver à Stuttgard, – où elle demeurait durant la mauvaise saison, – et en consultations aux stations balnéaires qu’elle fréquentait assidûment l’été. Elle avait fait présent à la chapelle catholique de la localité d’un chemin de la croix exécuté par un jeune et fantasque artiste de l’école de Düsseldorf, et cette œuvre pieuse menée à bonne fin sous ses yeux même par son protégé, lui avait coûté une vigne et un pré vendus pour payer les toiles, les couleurs, – et le vin de Champagne de l’inspiration.

Hans Kralle et Karl Betrüger surent promptement toutes ces choses, après un repos d’un moment à la principale auberge de Nakenheim.

Leur plan fut vite dressé : Ils iraient demander l’hospitalité à la pieuse donatrice de chemins de la croix, et recueillir son « obole » pour la construction du couvent de la Sainte-Crèche, à Jérusalem. De fausses lettres de créance, que les deux escrocs possédaient par hasard dans leur arsenal, leur avaient donné l’idée de ce stratagème.

Karl Betrüger devait se présenter comme étant le chapelain de la princesse dalmate Vladika, – une princesse de son invention, aussi dévote que riche, – et Hans Kralle le suivait, se montrant serviteur fidèle et respectueux.

Les voilà donc en route pour le château de la baronne. Hans Kralle portait le trésor, les diamants du prince. Il était question de les montrer comme étant le fruit de nombreuses quêtes et de riches dons. – Karl Betrüger, sans fierté aucune, avait jeté sur ses épaules les bagages de l’association, un paquet de hardes dans une forte toile ; de sa main libre, il traînait un sac de voyage rebondi. Une autre disposition devait être nécessairement adoptée aux abords de la noble demeure, où les deux voyageurs redeviendraient maître et valet. La fatigue de Karl Betrüger pourrait être mise sur le compte de son extrême faiblesse. Ainsi Karl était homme de peine avant d’apparaître en très honorable chapelain fort bien noté à la cour de Rome.

Les choses réussirent à souhait.

La baronne voulut que son hôte se reposât chez elle des fatigues endurées pour le bien de l’Église.

Elle se chargea de réunir les offrandes de ses voisins.

Karl Betrüger sut si bien gagner sa confiance qu’elle demanda la faveur de se mettre sous sa sainte direction, voulant faire une véritable « retraite » avant d’aller aux eaux de Nauheim, qu’elle comptait embellir de sa présence, cet été-là.

Betrüger ne craignit pas de pousser jusqu’au bout cette comédie sacrilège et de recevoir la confession de la trop naïve baronne…

Cependant, depuis trois jours Peter et Gaspard étaient à Nakenheim. Ils semblaient y avoir pris racine. Ils savaient que les deux coquins, dont il leur importait de suivre la piste, se ravitaillaient chez la baronne ; leur devoir était d’attendre qu’ils fussent suffisamment rassasiés.

Peter passait ses journées à pêcher à la ligne au bord d’un petit ruisseau qui portait ses eaux au Rhin ; et il regardait plus souvent le château de la baronne, sur la colline d’en face, que le bouchon flottant de sa ligne. Gaspard dessinait au crayon sur de petits papiers les sites environnants, sans oublier le château de la baronne ; mais il commençait à regretter sérieusement d’avoir suivi Peter par amour du bon droit… et de l’inconnu, – deux choses qui avaient toujours eu la puissance de le faire lever le matin.

Peter profita de son inaction forcée pour se mettre en relation avec le grand-duché de Himmelstein ; il fit savoir où il était et les résultats obtenus.

L’entretien de Peter et de son auxiliaire roulait invariablement sur les deux aventuriers et sur l’incident dramatique de la dernière soirée passée à Worms, qui ne laissait pas que de préoccuper notre Flamand.

— Vous verrez que nous serons inquiétés pour cette affaire, disait-il souvent.

Peter jetait un coup d’œil sur le château, un coup d’œil sur le liège entraîné par l’eau et répondait invariablement :

— J’en fais mon affaire ! Quand je dirai qui était ce scélérat, et que je représenterai que je n’ai pas voulu être traité par lui une seconde fois comme je l’ai été dans l’exercice de mes fonctions, on étouffera la chose. Vous devriez plutôt vous préoccuper de l’homme que vous avez envoyé rouler à dix pas de vous.

Gaspard passait la gomme élastique sur quelque trait de crayon égaré et disait :

— Je connais la force de mon poignet, je suis sûr qu’il s’en est relevé celui-là.

Cet entretien recommençait vingt fois par jour, avec de légères variantes.

Peter et Gaspard étaient à Nakenheim depuis le mardi, logeant à l’auberge et mangeant autre chose que la friture de Peter. Le samedi matin, ils apprirent que les aventuriers avaient quitté le château pour une destination inconnue.

Peter alla bien vite rendre une visite à la baronne.

Celle-ci avait encore les yeux humides des larmes versées au départ de l’excellent chapelain, du pieux directeur de sa conscience. Peter n’hésita pas. Il lui apprit cruellement qu’elle avait été abusée par d’indignes coquins. Toutefois, il garda le silence sur le vol des diamants. La baronne ne l’entendit pas jusqu’au bout : elle s’évanouit. Revenue à elle, elle donna l’ordre de compter les serviettes et de vérifier le panier à l’argenterie. Rien ne manquait.

— Ah ! s’écria la baronne, j’aurais mieux aimé qu’ils eussent pris quelques cuillères à café, que d’avoir fait de moi… leur dupe.

— Que madame se console puisque l’intention était honorable, dit Peter ; que madame se console.

— Jamais ! Ne me suis-je pas confessée à eux ?

La baronne fit ouvrir toutes les fenêtres : elle étouffait. Lorsque le rouge de la confusion eut un peu abandonné ses joues, elle dit à l’agent :

— Allez-vous les arrêter au moins ? Je vous dirai où ils sont.

— Je prie bien née madame la baronne, de me dire ce que sont devenus ces gens, mais je ne suis pas chargé de les arrêter…

— Cela est odieux ! s’écria madame de Kuppenheim. Ils vont faire des victimes… sans empêchement aucun… partout !

— Que madame soit tranquille ! On leur fera rendre des comptes. Et maintenant il me reste à prier madame la baronne de garder le silence sur ces aventuriers… C’est d’une importance extrême. Je n’ai parlé qu’avec la certitude que cette demande ne serait pas repoussée…

— Que le diable vous emporte, mon petit homme de malheur ! s’écria la baronne étonnée et irritée d’une telle défense.

Peter ne se départit point de son calme.

— De mon côté, reprit-il, je veux être rasé jusqu’au bout du nez si je parle de la mésaventure essuyée par bien née madame la baronne… Du moins pas avant d’y être autorisé par madame la baronne elle-même… Et encore avec toute la discrétion possible.

Il fallut bien que madame de Kuppenheim en passât par ce que voulut Peter, et promit très expressément de ne rien divulguer.

— Affaire d’État ! dit Peter en plaçant un doigt sur sa bouche.

— Et si les autres sont échaudés comme moi ? dit la baronne avec un demi-sourire.

— Eh bien, on ne pourra pas dire que madame la baronne a été seule trompée.

Où étaient cependant les détenteurs des diamants du prince ?

Partis dès la veille au soir, ils se préparaient à faire une nouvelle station à quatre lieues de là, dans la résidence d’été d’un négociant de Mayence retiré des affaires, dont madame de Kuppenheim leur avait dit que la fille était d’une exceptionnelle beauté.

Nos deux aventuriers s’étaient demandé si le moment n’était pas venu de faire souche d’honnêtes gens. Rivaux en bonnes intentions, ils avaient tiré à la courte paille pour savoir lequel des deux devrait aspirer au titre de futur gendre.

Le sort favorisa Karl Betrüger.

Il parut aux deux compères qu’après une nouvelle modification d’habits, il leur serait facile de reprendre la fable de Worms. Le « grand seigneur autrichien » montrerait ses richesses, ses joyaux ; et les choses tourneraient bien mal s’il ne leur était pas permis de goûter durant quelques semaines de la vie du châtelain. Madame de Kuppenheim allait partir pour les eaux. Donc, rien à craindre de son côté. Du reste, ils n’avaient pas à être difficiles : du moment que les auberges leur étaient interdites, il fallait bien qu’ils s’adressassent aux châteaux ! Trois semaines seulement auprès du riche Lory et de sa charmante famille, et tous les agents lancés après eux rentreraient bredouilles, et les grands chemins redeviendraient libres !

Peter n’en put pas dire aussi long à Gaspard, lorsqu’il revint lui apprendre le résultat de sa visite chez la baronne. Mais tout ce qu’il avait pu lui raconter de romanesque ne pouvait avoir la puissance de le retenir davantage sur les bords du Rhin.

— J’en suis bien fâché pour vous, estimable Peter, lui dit-il ; mais je vais vous abandonner à votre sort. Par saint Liévin ! je n’étais pas fait pour votre métier ! Et puis je ne suis pas venu en Allemagne pour dessiner des cathédrales et des châteaux, prendre du café au lait et manger de la friture.

Dès ce soir, je vous abandonne et je reprends le bateau pour Mayence. Vous me retrouverez dans cette ville si vous y revenez bientôt. Tenez, ajouta-t-il, en ouvrant son Guide, à l’hôtel de la Carpe. J’aurais bien peu de chance, si je n’y trouvais pas de place. Vous me tiendrez au courant de ce que vous aurez fait. N’oubliez pas que vous m’avez promis la protection du grand-duc ! Mais l’ai-je gagnée ?

— Vous l’avez gagnée ! dit Peter avec force. Ne m’avez-vous pas aidé à dégager nos gens de toute entreprise de la part des agents envoyés à leur poursuite ? Sans notre intervention, sans notre complicité volontaire, auraient-ils pu s’échapper de Worms si facilement ? Vous l’avez donc gagnée cette protection. Et même à votre corps défendant, puisqu’il nous a fallu combattre…

— Ah ! voilà ce qui me contrarie… de laisser derrière moi cette fâcheuse affaire de Worms.

— Ne vous tourmentez donc point ! Je prends tout sur moi.

— Mauvais début, mon cher Peter, mauvais début ! murmura notre héros.

VII

Il y a sur la place Schiller, à Mayence, vis-à-vis de l’ancien hôtel du gouverneur, une vieille maison qui a été une auberge, au temps où la place oblongue plantée de tilleuls, sur laquelle on a dressé une statue au plus grand poète dramatique de l’Allemagne, était un marché aux bestiaux.

Cette maison appartient à un colonel en retraite, Herr von Brandt, bien connu de tout Mayence, tant par ses qualités personnelles que par les agréments physiques de sa séduisante moitié.

Le colonel avait été anobli en 1871. Commandant d’un régiment de la landwehr, il avait fait son siège de Paris, en manœuvrant avec tant d’habileté, – après chaque combat s’entend, – qu’à la suite des batailles de janvier il était devenu comte de Montretout. Voici de quelle manière : À la fin de l’action, le colonel avait rencontré des prisonniers faits sur les hauteurs qui dominent Saint-Cloud et que conduisait un lieutenant. Il se mit à la tête de la colonne ; et, comme par une bonne fortune, il avait reçu un moment auparavant dans son col-cravate, une balle morte ayant assez appuyé pour laisser une marque sur la peau, Herr Brandt montra son bleu à tout le monde, parla bien haut de sa blessure et laissa s’établir sur la capture des prisonniers, une confusion dont il sut profiter. L’empereur, désireux de témoigner sa reconnaissance à la ville de Mayence qui l’avait si bien reçu lorsqu’il y établit son premier quartier général, saisit cette occasion avec empressement, anoblit le colonel, lui donna le titre de comte de Montretout en souvenir de sa belle conduite, et le décora de l’ordre du Mérite.

De méchantes langues insinuaient que les charmes de madame la colonelle, bien née, avaient eu plus d’influence sur l’anoblissement de Herr Brandt que les actions d’éclat du vieux guerrier. Le major de son régiment se plaisait à répéter, dans le temps, que ce nom de Montretout, même, – que la nouvelle comtesse prononçait Montre-toute – était une facétieuse épigramme qu’on s’était permise en haut lieu ; et un sous-lieutenant avait fait des jeux de mots à perte d’haleine sur les analogies de la peau de satin de madame et des parchemins de monsieur.

Un jeune homme brun, venant de la large rue qui descend du nouveau quartier appelé le Kaestrich, se dirigeait à travers la place, vers la maison du colonel. C’était notre Flamand, l’auxiliaire de Peter Ziegenbock, enfin, rendu à lui-même depuis la veille.

Arrivé à la porte de la demeure du colonel, Gaspard van der Gomm saisit le marteau dont elle était ornée, mais d’une main timide, et il le laissa retomber doucement, sans bruit ; puis il retourna sur ses pas, comme pour examiner de près la statue de Schiller, en réalité afin de dissimuler son embarras. Après quelques minutes de réflexion, sa résolution semblant définitivement prise, il revint de nouveau vers la vieille maison et, cette fois, il frappa deux coups secs.

La porte fut ouverte tout de suite et par le colonel lui-même qui, de la lucarne du corridor, ayant aperçu les allées et venues de l’étranger, avaient guetté son retour, bien aise de savoir ce que son manège pouvait signifier.

Notre héros reconnut, à n’en pas douter, dans le petit homme ventru, à l’air rogue, qui le regardait d’un œil mécontent, le maître du logis ; et soudain, toute sa résolution l’abandonna de nouveau.

Le colonel retraité avait une tenue qui décelait l’ancien militaire : large pantalon serré sur le cou-de-pied, redingote boutonnée jusqu’en haut. L’ensemble de sa physionomie trahissait l’homme têtu et maussade, simple d’idées et n’admettant pas les longs raisonnements. Sur sa tête carrée les cheveux étaient taillés en brosse. Ses yeux gris, à moitié fermés, se dérobaient sous d’épais sourcils. Une ride profonde partant du nez coupait son front en deux : c’était le coup de sabre de sa mauvaise humeur habituelle. En fait de moustache, il laissait pousser deux longues mouches grisonnantes dont les crocs aigus faisaient penser aux défenses de sanglier. Une ample et large cravate de soie noire entourait plusieurs fois son cou et donnait une raideur exagérée à tous ses mouvements. En ajoutant à ces traits une carrure écrasée et épaisse, un ventre pendant, on peut se faire une idée du héros de Montretout. Herr von Brandt avait une soixantaine d’années et n’était pas un colonel comme un autre. Son portrait réclame quelques indications supplémentaires.

Le vieux soldat avait la manie de raconter, sous forme d’impressions personnelles, les campagnes qu’il connaissait par ses lectures ou les récits de bivouacs. En fait de campagnes, il n’avait fait que celle de France ; mais le régiment dont il avait été colonel s’était trouvé au Schleswig et en Bohême ; il avait pris part à la bataille de Sadowa, et le colonel Brandt, à force de répéter : « Nous étions là ! Ça chauffait, mille millions de cartouches ! » finissait par croire de bonne foi qu’il avait fait des moissons de gloire un peu partout. Bien plus : le colonel, son prédécesseur, ayant été blessé à la jambe, à Sadowa, Herr von Brandt, lorsque son rhumatisme se réveillait et le faisait souffrir, donnait à entendre qu’à Sadowa les colonels avaient été particulièrement éprouvés. Cette blessure n° 1 avait, on le voit, moins de réalité encore que sa blessure n° 2, reçue aux environs de Montretout. De celle-là, il avait pu conserver la balle. Aussi la montrait-il volontiers à ses visiteurs, placée dans une boîte vitrée, sur un petit coussinet de velours, à l’endroit le plus apparent de son salon ; et il se déridait un moment lorsqu’il lui était permis, en retour des félicitations qu’il recevait, de distribuer la photographie de ce lingot de plomb arrêté dans sa marche homicide par une main providentielle.

Les habitués de la brasserie fréquentée par le colonel ne croyaient peut-être pas à tous ses exploits et à sa bravoure, car ils ne se gênaient pas pour raconter sur lui des anecdotes de nature à le ridiculiser ; il y avait notamment une certaine histoire d’un duel passablement gai dans lequel les deux champions irrités se servant, à l’instigation de leurs témoins, de pistolets préparés pour la soirée d’un prestidigitateur, un valet de carreau était venu, à quinze pas, se coller sur le nez du colonel, tandis que sur la poitrine de son adversaire s’aplatissait, les ailes ouvertes, un serin empaillé.

Chaque matin, à sept heures, hiver comme été, le domestique du colonel venait lui indiquer l’état du ciel et soumettre à son examen le baromètre suspendu à la galerie donnant sur le jardin, derrière la maison. C’était encore là une des manies du vieux guerrier. Quand il avait déjeuné en pantoufles et en caban, il allumait sa grosse pipe de porcelaine et allait faire un tour de jardin en lisant la Gazette de Mayence, commençant toujours sa lecture par le bulletin météorologique et les annonces qui le renseignaient sur ce qui se passait autour de lui ; c’est ainsi qu’un jour il y avait découvert les lignes suivantes adressées, selon toute apparence, à sa provocante moitié : « La dame en robe de velours bleu, avec un chapeau rose, des bas de soie roses, et chaussée de souliers couleur ailes de mouches qui descendait hier, à quatre heures, la rue Louis, est priée de bien vouloir envoyer un mot à son admirateur Edmond S…, au bureau de la Gazette. » Le colonel, déchirant le journal, se promit bien de couper les oreilles à ce polisson d’Edmond. Il écrivit à l’adresse indiquée, donna un rendez-vous ; mais quand il se trouva en présence de « l’admirateur » qui n’était autre que le « haut bien né » adjudant von S…, il lui donna… une poignée de mains, – non sans orgueil.

À onze heures, la lecture du journal était terminée. Alors le colonel allait à la brasserie « l’Allemannia » boire ses deux chopes du matin en guise d’absinthe. Puis il s’en revenait dîner au bercail, en ayant soin de passer près du Dôme, pour y consulter le grand baromètre placé sous la direction, – ou l’inspiration, si l’on préfère, – de M. le professeur de physique, Dr Oxenkopf, qui se croyait bien capable de faire la pluie et le beau temps.

À une heure, on voyait de nouveau le colonel apparaître sur le seuil de sa maison plus rogue et plus hargneux, car il avait la digestion laborieuse. Il se disposait à aller à petits pas vers le café Milani, près du théâtre. C’est là que se réunissent les officiers et les actrices. Herr von Brandt, obéissant à une vieille habitude, s’oubliait quelquefois jusqu’à pincer la taille d’une figurante ; c’est qu’il n’avait pas été toujours à la retraite, Herr von Brandt ! il gardait même un silence prudent sur des campagnes qu’il avait réellement faites, celles-là ! Mais on racontait pour lui qu’il avait été vu, Faust irrésistible, tournant autour de beaucoup d’innocentes Marguerites ; et, sous le manteau, on assurait que le jeune Spitz, le cymbalier de la musique du 98e, était l’un des fruits des amours vagabondes du colonel. Le crédit de l’officier supérieur avait servi à faire adopter comme enfant de troupe par le régiment ce rejeton obtenu en collaboration avec une cantinière, et Spitz était devenu le premier cymbalier de la garnison de Mayence. C’était un assez beau garçon, qui chassait de race, et dont les cymbales attiraient sur le seuil de toutes les portes les jolies filles des boutiquiers de la rue Louis et de la rue des Augustins. Les cuisinières et les bonnes d’enfants accouraient même de la rue du Ciel, quand Spitz passait sur la place Gutenberg, faisant joyeusement résonner ses cymbales.

Mais le temps n’était plus où la patrie pouvait encore compter sur Herr von Brandt pour accroître le nombre de ses défenseurs. Lui, naturellement, mettait tout cela sur le compte de ses blessures !

Au café Milani, le colonel jouait aux cartes avec deux autres officiers, aussi retraités et aussi invalides que lui. À trois heures et demie, régulièrement, ses deux partenaires quittaient la table sans mot dire, car c’était le moment où Herr von Brandt, dodelinant de la tête, s’endormait le nez en l’air. Un jour, une cabotine avait introduit fallacieusement dans la bouche ouverte du dormeur un biberon en caoutchouc qu’il prit, en se réveillant, pour son cigare, car il se mit à crier de sa plus forte voix :

— Garçon, du feu, mille cartouches !

Toute la salle éclata de rire. Pendant vingt et un jours on ne vit plus le colonel au café. Il ne céda qu’aux sollicitations d’une députation des habitués.

À sept heures, le colonel retrouvait à table madame la comtesse et colonelle. On soupait ; après quoi il s’installait en robe de chambre dans son fauteuil américain, et se balançait tout en lisant la Militar Wochenschrift, revue militaire dotée du privilège de le jeter dans des colères rouges et bleues. Dans ces moments-là, sa brusquerie naturelle allait jusqu’à une grossièreté acquise et difficilement refrénée. Il regrettait toutefois le temps où il cravachait vigoureusement son ordonnance, ou encore lorsque après avoir commandé une manœuvre, il se donnait le plaisir, le soir venu, de faire remplir toutes les salles de police de la caserne. Il crevait de rage de ne pouvoir plus prodiguer à son entourage ces expressions à lui si familières : Tais ta gueule (Halt die Maul !) Vieille couenne de cochon ! (Schweinpelz !) Chien de mer ! (Seehunde !), qui toutes venaient lui chatouiller le gosier. La comtesse lui passait seulement quelques « millions de cartouches ». Elle tolérait aussi une de ses habitudes les plus détestables : lorsque son domestique ne se rendait pas assez vite à son appel, l’irascible colonel déchargeait un pistolet dans la cage de l’escalier. La comtesse intéressée à supporter ses manies s’était habituée à bien des choses… Quand son mari faisait ainsi brutalement parler la poudre, la comtesse disait aux personnes terrifiées qui pouvaient se trouver dans son salon : « Ne faites pas attention : c’est le coup… de sonnette du colonel. »

Tel était le mari de la comtesse de Montretout.

Gaspard fut désagréablement impressionné en l’apercevant, et son visage dut le laisser paraître.

— Que voulez-vous ? dit le colonel brusquement.

— Je vous demande pardon, monsieur, c’est madame la comtesse de Montretout que je voudrais voir…

— Je suis le comte, monsieur.

— Parfaitement, monsieur.

Le colonel, devant cette réserve, appela son valet de chambre, donna l’ordre de conduire le visiteur à la comtesse, et s’esquiva sans ajouter un mot.

VIII

Gaspard van der Gomm monta au premier étage, et, un instant après, il se trouvait en présence de la belle comtesse de Montretout.

La comtesse était une blonde de trente à trente-deux ans. Elle avait une taille fort jolie, de beaux yeux, un teint d’une grande fraîcheur, une bouche lippue et sensuelle, des dents qui mettaient des perles dans son sourire, un pied mignon dont elle se servait comme d’une amorce et qui semblait avoir été fait pour tourner la tête aux hommes. Nerveuse et sanguine, elle était possédée du désir de plaire. Tout trahissait en elle une coquetterie innée : ses mouvements de chatte, ses mignardises de petite maîtresse Louis XV, sa bouche en cœur, sa gorge toute frémissante de palpitations amoureuses.

Elle jeta un rapide coup d’œil sur le jeune homme et sourit en reconnaissant le voyageur qu’elle avait aperçu, elle aussi, de sa fenêtre. La tournure cavalière et dégagée de l’étranger, son œil noir et hardi, étaient bien faits pour attirer l’attention d’une jeune femme telle que la comtesse. Aussi trouva-t-elle qu’il ressemblait étonnamment au héros du roman qu’elle lisait.

Le jeune homme vit tout de suite qu’il avait devant lui une véritable Allemande sentimentale et positive à la fois.

— Madame, dit-il, je ne sais comment j’arriverai à vous expliquer… l’objet de ma visite… Laissez-moi vous dire, en guise de préparation, que j’ai la réputation d’être quelque peu original ; mais dans le cas présent, il faut qu’un sentiment bien tendre et bien puissant me fasse agir pour que j’ose…

Ce début devait charmer la belle comtesse, et il la charma. Elle avança un siège, puis, d’un geste très gracieux, elle invita le jeune homme à s’asseoir, tandis qu’elle prenait place en face de lui.

— C’est que je ne sais vraiment par où commencer, fit alors Gaspard en riant.

— Commencez par la fin, si vous m’en croyez !

— Eh bien ! je suis amoureux, madame, voilà.

— Je m’en doutais, dit la comtesse en reculant un peu son siège.

— Mais amoureux fou ! Je suis possédé d’une passion insensée, inconcevable, blâmable peut-être, ridicule à coup sûr pour qui n’a jamais éprouvé cette singulière chose qu’on appelle l’amour.

— Ridicule, dites-vous ?

— Extravagante, si vous préférez, madame.

— Et que puis-je ?…

— Oh ! vous pouvez tout !… s’écria Gaspard. Je ferai le reste, ajouta-t-il plaisamment.

— Monsieur, sans vous connaître, dit la comtesse, vous me voyez on ne peut plus disposée à vous être favorable.

— Oh ! madame, s’écria l’ardent jeune homme en se précipitant aux pieds de la belle comtesse, vous me rendez la lumière du jour !

— Relevez-vous, monsieur, je vous en prie…

— Non, non ! ce ne sera pas avant de vous avoir remerciée comme vous le méritez…

— Relevez-vous ! On peut entrer… le colonel… Dans quel embarras vous me mettez !… Je ne puis continuer de vous entendre.

— Ne craignez rien, madame, ne craignez rien… Un seul mot : Vous avez une cousine ?

— Oui, dit la comtesse, qui se mit à sourire finement, semblant dire : « Je comprends la feinte. Elle est ingénieuse ! »

— Votre cousine se nomme Lina de Demker ?

— Oui, monsieur… parfaitement…

— Comme elle est belle !… Ne trouvez-vous pas, madame ? C’est un enchantement des yeux ! un ravissement de l’âme !

— On la dit belle, en effet, et je ne saurais être absolument d’un avis contraire, répondit la comtesse en jetant, à la dérobée, un coup d’œil à la grande glace du salon.

— Est-elle mariée, madame ?

La comtesse ne sut plus ce qu’elle devait entendre par cette question ; mais comme sa cousine n’était pas mariée, elle répondit simplement :

— Non.

— Ravi ! ravi ! je suis ravi ! s’écria le jeune homme. Je n’oublierai jamais, madame, ajouta-t-il en se levant, que vous avez fait luire sur moi le plus beau rayon de mon existence.

La blonde Mayençaise, qui d’abord avait cru à une déclaration déguisée, paraissait assez embarrassée. Elle voulut aller au-devant d’une explication, au risque de voir s’évanouir subitement l’idée, caressée depuis un moment par elle, de s’attacher ce beau et pétulant garçon qu’elle avait vu, tout ému, à ses pieds…

— Monsieur, dit-elle, vous êtes Français, je crois ; du moins vous en avez la vivacité et la hardiesse. Asseyez-vous, je vous prie, et dites-moi maintenant, – par le commencement, – pourquoi je reçois l’honneur de votre visite.

— Par saint Liévin, apôtre et martyr ! je suis Flamand, madame, et non Français. Je suis né à Lokeren, dans la Flandre orientale ; mon nom est Gaspard van der Gomm… mais vous ?… Vous venez de faire un voyage en France ?…

— En Alsace-Lorraine, avec le colonel.

— Vous vous êtes arrêtée à Metz ?

— Oui, monsieur.

— N’avez-vous rien oublié dans cette ville ? rien perdu ?…

— Mais… non… je ne crois pas.

— Ho, ho ! Et ce livre, madame ? et ce livre ? dit le voyageur en tirant de sa poche un petit volume relié en maroquin bleu. Ce recueil des poésies d’Hébel ?…

— En effet. Je le reconnais ; il est à moi. Et vous me le rapportez ? Que ne disiez-vous cela tout de suite ? Comment avez-vous su que ce livre m’appartenait ? Qui vous a dit mon nom, monsieur Gaspard ? Vraiment, je m’y perds…

— J’ai su que ce livre était à vous, madame, voici comment : J’étais couché dans le lit où probablement vous-même aviez reposé la veille…

La comtesse rougit un peu, mais fit bonne contenance.

— Sur la table de nuit se trouvait un petit livre oublié.

— Je commence à comprendre, dit la comtesse.

— J’ai toujours aimé votre poète de la Forêt-Noire, reprit Gaspard van der Gomm, et comme je me flatte de comprendre et de parler l’allemand aussi aisément que ma langue maternelle, je me mis à lire quelques-unes de ces pages. Je voyais là des femmes qui aiment tant leurs maris ! des mères qui aiment tant leurs enfants ! Cela fait rêver d’autre chose que de chimie internationale, – je suis chimiste, madame la comtesse, – je tourne une page, un portrait photographié glisse dans ma main ; par saint Bavon ! c’est le portrait d’une très jeune femme… d’une jeune fille, sans doute, car je ne vois aucun ornement à ses doigts. Elle me parut incomparable avec son profil de camée antique, avec ses longs cheveux se déroulant sur ses épaules arrondies. Je demeurai en extase, combien de temps ? des minutes ou des siècles… Lorsque je pus rassembler mes idées, ce fut pour me jurer, – bien que j’eusse préféré qu’elle fût blonde, – que je n’aurais jamais d’autre femme que la créature adorable dont l’image était sous mes yeux, en ma puissance, à ma discrétion même ; et je me mis à la couvrir de baisers. Je résolus à l’instant de la trouver… fût-elle au bout du monde. Il y avait une dédicace au revers du carton : « À ma cousine Liselotte Brandt, comtesse de Montretout » et la signature « Lina de Demker. » Cette cousine, c’était vous, madame, – et je suis venu.

— Ce portrait ?… me le rapportez-vous aussi, dit la comtesse avec un dépit mal dissimulé.

— Ho, ho !… fit le voyageur un peu décontenancé. Je n’avais pas prévu qu’il fallût vous le rendre…

— Comment avez-vous pu me trouver, monsieur ? demanda la comtesse pour cacher son embarras.

— Très aisément… Le lendemain, j’appris que vous étiez partie de Metz vous rendant à Mayence… et je vous y ai suivie. Maintenant, dites-moi, je vous prie, si votre belle cousine habite cette ville ?

— Ainsi, vous êtes venu en Allemagne… pour me voir ?… ou plutôt pour retrouver ma cousine Lina ? Puis-je le croire ? Je pensais qu’on ne voyait plus de ces choses-là que dans les romans…

— J’étais en route, madame, je venais ici, non pas à Mayence, mais à Stuttgard, à Munich, à Dresde, que sais-je ? à Bade, peut-être bien, et ailleurs encore. Permettez-moi de taire cet autre motif tout politique de mon voyage ; cela défrayerait mal une conversation avec une aussi aimable dame que vous.

— Trêve de compliments, monsieur, fit la comtesse. Si vous êtes aussi épris que vous le dites, ajouta-t-elle, ma cousine doit seule à vos yeux mériter toutes les louanges. Mais j’oubliais que vous êtes intéressé à vous montrer galant pour savoir de moi où est ma cousine…

— Hélas ! madame, il est vrai ! Vous êtes pourtant bien séduisante, bien digne d’éveiller de tendres sentiments… Mais il me faut avouer que ce que j’attends de vous…

— C’est l’adresse de Lina l’enchanteresse… l’une des plus belles dames de Francfort… et la permission de me quitter bien vite pour courir après elle, n’est-ce pas ?

— Oui, je voudrais la voir, madame ! Est-elle loin d’ici ? Ne vous faites pas un jeu de mon émotion ! prouvez-moi que vous êtes aussi bonne que belle !…

— Mademoiselle de Demker voyage avec le baron son père… C’est une grande voyageuse ; ou plutôt la petite folle ne peut rester en place. – Mais ne touchons pas à l’idole !

— Eh bien, madame la comtesse, vous me direz où elle est, n’est-ce pas ? J’irai, je la verrai… Que sais-je, hélas ! ce qu’il va advenir de moi ! Je regretterai bien peut-être d’être sorti de Lokeren.

— Quand on a une imagination aussi inflammable que la vôtre, monsieur, on n’est jamais tout à fait malheureux. Mais je ne sais si je dois vous dire où se trouve ma cousine… cela demande réflexion… Quoi qu’il en soit, vous devriez avant tout me rendre son portrait.

— Auriez-vous cette cruauté… de me le reprendre ?

— Je tiens à celui-là… Mais peut-être je vous en donnerai un autre, plus beau, plus grand…

— Eh bien, madame, je cours jusqu’à mon hôtel, et si vous le permettez, je reviens dans un moment déposer à vos pieds ce qui est à vous.

Le jeune homme fit un salut, auquel il fut répondu très gracieusement par la comtesse.

— Allez-vous loin ? lui dit-elle.

— À l’hôtel de la Carpe, près de la poste.

— Je sais, dit-elle encore en souriant.

Et il sortit.

IX

Gaspard van der Gomm avait fait allusion aux mobiles sérieux de son voyage en Allemagne. Ce Flamand était de l’humeur de ces inventeurs qui, durant un siège fameux, ne rêvèrent que bombes asphyxiantes, feux grégeois perfectionnés et ballons incendiaires. Ses études de chimie l’avaient amené à s’arrêter, plus qu’il n’aurait dû peut-être, à l’idée d’une certaine fusée… Son invention, en mettant fatalement la victoire à la discrétion de celui qui en posséderait le secret, pouvait rétablir l’équilibre de toutes les forces rompues ; il n’existait plus d’oppresseurs et d’opprimés… Sur ce, et sans s’attarder plus longtemps aux manipulations du laboratoire, Gaspard s’était dirigé du côté de Versailles. Là, on l’avait pris pour un fou, – c’est une vieille habitude à la porte des palais, – en l’entendant parler de lui comme d’un auxiliaire valant des armées, et se vanter d’être de force à imposer la paix universelle ou à pulvériser les récalcitrants.

Il adressa alors lettre sur lettre à M. Gambetta, qui ne lui répondit pas. Il assiégea les bureaux de journaux ; mais en voyant ce grand flandrin avec ses bras qui ressemblaient à des ailes de moulin à vent, les directeurs de journaux le renvoyèrent à leurs fermiers d’annonces.

Gaspard finit cependant par rencontrer le directeur d’une petite feuille militaire qui, flairant quelques louis dans ses poches, lui proposa de lancer son affaire en attaquant à fond de train le ministre de la guerre qui était « un ignare, un incapable, puisqu’il ne soumettait pas même à un examen des propositions aussi sérieuses. » Mais comme le directeur de cette feuille demandait qu’il fût versé auparavant cinq mille francs dans la caisse vide de son journal, Gaspard le planta là un soir que, invité par lui à dîner chez Brébant, il eut l’agréable surprise d’entendre cet entrepreneur de littérature militaire, qui avait l’habitude d’oublier son porte-monnaie, le prier de solder l’addition.

Dépité de se voir méconnu et repoussé, Gaspard eut d’abord la pensée de se détruire avec sa propre fusée, pour ne pas survivre à tant d’humiliation. C’eût été beau et grand, tout à fait antique, – moins la fusée. Mais la gloire ? que devenait la gloire de l’inventeur ? Ah ! quand il voulait cesser de vivre, c’est qu’alors il avait oublié la gloire ! Non, il lui était imposé d’expérimenter sa découverte, n’importe où, au profit de n’importe qui, pour qu’il fût avéré qu’il avait « trouvé » tout simplement ; ou encore pour que le bourgmestre Van der Bogaert, son futur beau-père cessât de diriger contre lui ses plaisanteries mordantes. Et puis on devait se battre quelque part ? Dans quelle contrée du globe le canon grondait-il dans ce moment-là ? Gaspard fit une revue rapide de la politique des deux mondes… Finalement, et après y avoir bien rêvé, il ne vit de rôle vraiment utile à jouer que de l’autre côté du Rhin… pas tout de suite, mais le temps viendrait. Il lui parut clair comme le jour que la Saxe, la Bavière et le Hanovre devaient ronger leur frein. Il existait là, s’imaginait-il, des foyers de résistance tout trouvés, de réelles velléités d’autonomie et des agitations socialistes très sérieuses à exploiter : les journaux ne le disaient-ils pas ? Et comme il y avait du don Quichotte dans notre ami Van der Gomm, il s’écria avec enthousiasme : « Allons à la rescousse des petits États de l’Allemagne ! Ce sera encore servir la France ! »

Bien qu’il eût été si singulièrement reçu à Versailles et à Paris, le pauvre garçon, on le voit, demeurait encore Français de sentiments. Né en Flandre, de mère française, il avait souffert comme un vrai Français de tous les désastres subis par la France en 1870-71.

Son paquet fut vite fait. Son père, sans trop s’alarmer de sa nouvelle fantaisie, garnit une fois encore son portefeuille de quelques billets de banque. Seulement, avant de le laisser s’éloigner de Lokeren, il voulut que l’époque de son mariage avec sa fiancée fût exactement arrêtée ; car le jeune Flamand avait une fiancée, mademoiselle Edmée, la fille du bourgmestre de la bonne ville de Lokeren, qui lui avait promis sa main avec ses dépendances, le jour où il aurait rencontré la fortune, ou trouvé une position digne d’elle. Gaspard consentit à tout ce qu’on lui demanda et fit de tendres adieux à sa très pratique fiancée.

Par un dernier scrupule, scrupule fort honorable, il voulut faire une dernière tentative à Versailles ; il ne s’y prit pas mieux que la première fois et échoua piteusement, honteusement. Alors, de Paris, il s’achemina vers l’Allemagne en prenant par Metz : c’est ce qui le perdit.

S’il se fût rendu directement à Strasbourg, il n’eût jamais entendu parler de mademoiselle Lina de Demker, il n’eût jamais vu la tête fière et romanesque de la belle Allemande qui, actuellement, hantait son imagination, et il serait demeuré fidèle au souvenir de mademoiselle Edmée, aux engagements pris vis-à-vis d’elle et de M. Van der Gomm père.

La comtesse de Montretout, au moment des confidences pénibles de l’amoureux de Lina, avait prêté attentivement l’oreille au regret exprimé par Gaspard de ce que la cousine n’était pas blonde. « Il préfère donc les blondes aux brunes ? » s’était-elle dit.

Partant de là elle avait conçu le projet d’éblouir le jeune homme et de l’enlever, s’il était temps encore, à sa trop aimable parente. La comtesse n’était pas une femme à scrupules. Dans le cas présent rien ne la retenait : sa cousine ne connaissait pas encore son adorateur ; bien plus, étant donné le caractère de la jeune personne, il était plus que probable que l’enthousiaste Flamand courait à une déception. D’autre part, il y avait longtemps que la baronne ne se contentait plus, pour échapper aux ennuis de la vie qu’on menait sous les Tilleuls de la Schillerplatz, à porter envie aux héroïnes des romans loués aux cabinets de lecture : elle avait voulu, à son tour, être une héroïne de roman ou quelque chose d’approchant.

Mariée depuis sept ans au colonel Brandt, Liselotte la blonde s’était tout d’un coup trouvée vis-à-vis de son vieux mari dans les dispositions de la Bartholomée du Calendrier des vieillards, des contes de Boccace. À plusieurs reprises, elle crut avoir rencontré, comme celle-ci, son pirate, un Pagamin de Monègue, capable de l’initier à une vie nouvelle. Cette fois, le Flamand semblait posséder mieux que tous les autres les aptitudes requises. Pourquoi fallait-il que ce jeune homme si intéressant, et qui absorbait toutes les pensées de la belle comtesse, eut en tête un amour de fantaisie, un amour « ridicule » comme il le disait lui-même.

Liselotte appartenait à l’Adelherrschaft (l’aristocratie). Elle était issue d’une antique famille noble, ruinée par le désordre de son chef ; et ses premières années avaient été attristées par le tableau d’un intérieur pauvre, au foyer duquel la discorde avait fait élection de domicile.

Jeune fille, Liselotte se montrait taciturne et indolente. Elle grandit sans joies et sans distractions dans un vieux château des bords du Rhin, agitée par toutes sortes de sentiments contraires, et passant promptement, d’une heure à l’autre, des enthousiasmes juvéniles aux profonds découragements dont nous gratifie l’expérience. Elle raffolait de cette pernicieuse poésie allemande qui porte à la rêverie, surexcite les sens, et qui avait développé en elle cette sentimentalité dangereuse qui alanguit les femmes délicates et mène tout droit les autres à l’abandon de la vertu. Elle avait l’imagination pleine de clairs de lune, de forêts profondes, de barques balancées sur le Rhin, dans des anses solitaires et tranquilles. Elle rêvait, la nuit, de Minnesaengers[3] sous les balcons, ou se réveillait en sursaut dans les bras de quelque jeune et hardi chevalier. Prétentieuse comme une Berlinoise, elle s’imaginait qu’on ne pouvait la voir sans tomber amoureux d’elle. Sans sourciller elle recevait des bordées de compliments qui eussent renversé dix Parisiennes ; elle était ignorante autant que sentimentale et la monotonie de sa vie n’avait pas tardé à la lancer dans les passions excentriques.

Liselotte, après la mort de son père, était venue s’établir à Mayence avec sa mère, morte depuis. C’est là que le colonel Brandt, alors major, l’avait connue, au moment où elle se trouvait en passe de devenir une vieille fille. Celui-ci, cherchant une femme digne de lui faire honneur, jeta les yeux sur elle. Le major, bien qu’il eût de l’avenir dans sa carrière, la guerre aidant, n’en était pas plus séduisant pour cela. Sa tête carrée, ses joues pendantes, sa mauvaise humeur lui donnaient des airs de bouledogue. Mais Liselotte, qui s’était abandonnée plusieurs fois à des espérances décevantes, et qui s’affectait de voir les années s’accumuler sur sa jolie tête blonde, avait fermé les yeux et donné son consentement.

On comprendra facilement, après ce que nous avons dit du fameux comte de Montretout, qu’il n’y eût guère d’intimité entre sa jeune femme et lui. Au bout de six mois de mariage, madame von Brandt trouvait le mari insipide et le colonel ridicule. Elle se consola de ses déboires en se lançant à corps perdu dans les plaisirs et le luxe féminin, et devint vite la dame la mieux mise et la moins vêtue de Mayence, car ses robes étaient aussi raccourcies par le haut que par le bas. On disait bien que ce n’était pas le colonel qui payait toutes ses toilettes, mais le monde est si méchant ! Du temps que Bade était encore une ville de jeux, madame von Brandt s’y rendait plusieurs fois chaque été sous prétexte de prendre les eaux ; mais il paraît qu’elle y prenait tout autre chose. À la suite d’une de ces excursions où elle rencontrait souvent un mari par intérim, doté des qualités qu’elle aurait souhaitées au sien, une terrible brouille était survenue dans le ménage. Comme le colonel était Prussien et que le mariage avait eu lieu en Prusse, les époux demandèrent et obtinrent le divorce… mais ils n’en profitèrent pas. Ils continuèrent de vivre ensemble, avec cette différence que le colonel avait perdu le droit de crier très fort et de menacer.

Madame Brandt était connue de tous les voyageurs de modes parisiens, qui possédaient en elle une de leurs meilleures clientes. Un commis voyageur en bas de soie, qui fournissait Victor-Emmanuel et sa cour, avait réussi à persuader à la coquette Mayençaise que les Parisiennes portaient des bas couleur du temps : en soie bleue ou rose, les jours où le ciel est beau, en soie grise ou nacarat les jours où le temps est couvert ou à la pluie ; si bien qu’on appelait les jambes de madame von Brandt les baromètres du colonel.

On disait encore qu’elle se tenait à l’affût des étrangers de distinction qui descendaient à l’hôtel. On la voyait du reste se promener chaque après-midi sur le pont de Castel, avec cette manière provocante de relever sa jupe, qui semble l’art exclusif des Parisiennes. Un petit chien, au cou entouré d’un ruban flamme, trottinait derrière elle…

Un jour, le vent enleva le chapeau La Vallière de la belle blonde. Un Anglais, qui la suivait, se jeta dans le Rhin, le repêcha et le lui apporta. Le lendemain, à la première heure, il recevait une boucle des cheveux de la comtesse. Cette boucle eut la puissance de le retenir à Mayence quatre mois, durant lesquels l’hôtel du Cygne, où perchait l’oiseau d’Albion, reçut plus d’une fois la visite de la Léda allemande.

X

À Mayence, il y a encore quelques anciennes maisons qui sont ornées de galeries vitrées, surplombant sur la rue comme des miradors. La maison du colonel von Brandt avait un de ces balcons. Les fenêtres en étaient garnies de petits rideaux de soie bleue retenus par des embrasses à glands rouges. Deux étroites glaces appelées espions, placées à droite et à gauche, montraient les personnes qui passaient. C’était l’endroit favori de la comtesse. De là, elle voyait sans être vue, et ceux qu’elle voulait voir recevaient un salut de sa main blanche. Régulièrement, il y avait à neuf heures, à dix heures et à onze heures moins le quart, le conseiller intime Herder, l’inspecteur supérieur des douanes et des sels Hagstolz, le secrétaire de préfecture Blut, qui passaient pour obtenir un sourire de l’idole. Tous les jeunes officiers de la garnison qui descendaient la rue tenaient aussi leurs yeux fixés sur la galerie vitrée.

Placée en observation sur son petit sofa, au milieu des fleurs et des cages de ses canaris, la comtesse guettait le retour du trop aimable Gaspard.

Enfin, elle l’aperçut. « Qu’il est bien ! murmura-t-elle en le regardant avec des yeux chargés de flammes, qu’il est souple et grand ! on dirait un Français ! » Puis elle alla ouvrir tout doucement la porte. Bientôt après, elle introduisit le jeune homme dans son salon, avec des précautions mystérieuses, ravie d’avoir occasion de prendre de telles précautions.

Ce salon tenait à la fois des salons français et allemands. On voyait accrochés au mur les épées du colonel, des plans stratégiques, la carte en relief de la bataille de Montretout, son brevet de comte, encadré et enguirlandé de feuilles de laurier ; enfin, les portraits à l’huile du colonel et de la colonelle. Lui, raide, important, avec une tunique bleue de Prusse, à parements rouges, l’ordre du Mérite sur la poitrine, des gants jaunes ; – elle, décolletée, la tête ornée de perles et de plumes de colibris, comme une reine sauvage, en corsage de satin blanc, – avec la chaîne de montre et les breloques. Sur un meuble, bien en évidence, se trouvait dans un petit coffret à parois de verre, comme une relique, une balle, – la fameuse balle conique de Montretout.

Sous un verre aussi, la couronne de mariée de la comtesse, – et les bouquets rapportés de Bade.

— La voilà, madame, cette image qui a fixé ma destinée ! dit Gaspard avec feu en remettant à la comtesse la photographie de mademoiselle de Demker.

— Vous en parlez comme d’une chose faite, répondit la comtesse, bien décidée à entrer en concurrence avec sa cousine.

— Quand je dis fixé, repartit Gaspard, je n’entends pas assurer que ce soit d’une manière favorable. Par saint Bavon ! je ne puis tant me flatter ! C’est peut-être à une ample récolte d’infortunes que je vais me préparer. Pourtant, la façon dont vous m’avez reçu devrait me faire bien augurer. Faut-il espérer, madame ?

— Espérez, dit la comtesse, en regardant attentivement le portrait qu’elle tenait à la main, autant par contenance que pour étudier le côté faible de l’adversaire. Ce qui me fait de la peine pour vous…

— Eh bien ?

— C’est que ma cousine ne soit pas blonde…

— Oh ! si elle avait vos yeux bleus, vos belles tresses dorées, s’écria Gaspard. Non, en vérité, j’aime mieux qu’elle me laisse quelque chose à désirer. Par tous les saints honorés en Flandre, ce serait à perdre tout à fait la raison.

La comtesse revenait à cette agréable supposition déjà faite par elle : ce jeune homme ne feindrait-il pas ? et la cousine, le portrait, le livre, ne seraient-ce pas des prétextes… de ces inventions de l’amour ? Une fois, déjà, elle l’avait vu à ses genoux… D’honneur ! une coquette devait tirer avantageusement parti d’une telle situation…

— Ah ! je vous en prie, monsieur, dit-elle, ne me mêlez pas à vos sentiments. Je suis plus humiliée que flattée de toutes vos comparaisons, même de celles qui sont à mon avantage, puisque quelques traits estompés sur ce carton font sur vous plus d’impression… En ma présence, le respect, il me semble, devrait retenir un peu votre enthousiasme.

— Vous aurais-je offensée, madame ? dit Gaspard. Si cela est, c’est à vos pieds que je vais implorer mon pardon, madame, bien déterminé à ne me relever que lorsque vous m’aurez pardonné.

Et joignant l’acte à la parole, Gaspard se laissa tomber aux pieds de la belle.

— Voilà certes une attitude qui vous est familière, dit celle-ci en minaudant ; et c’est la seconde fois en moins d’une heure que je vous la vois prendre.

— Quand on aime bien véritablement, le cœur s’attendrit à l’excès ; la passion sans cesse tumultueuse n’attend que l’occasion de déborder ; on a des mouvements de sensibilité qu’on ne se connaissait pas auparavant. Voilà !… Que la plus aimable des cousines en veuille bien croire mon affirmation.

Une fausse porte, placée dans un coin du salon, venait de jouer sans bruit sur ses gonds. Le maître du logis fronçait de là ses épais sourcils. La comtesse l’aperçut la première.

— Bien, monsieur, dit-elle à Gaspard sans se déconcerter. Je suis sûre que vous aimerez ma cousine et que vous ferez un bon mari, attentif et tendre pour sa femme, jamais bourru… ce qui est une fort bonne disposition dans le mariage. Mais relevez-vous.

À son tour Gaspard vit le vieux colonel.

Il se releva sans se faire prier davantage.

— Quelle cousine, ma chère ? dit M. Brandt, en s’avançant de quelques pas. Mais pardon, ajouta-t-il en ricanant, monsieur est peut-être cordonnier ?

— Ma cousine de Demker, ma chère Lina, répondit la comtesse sans faire semblant de comprendre. Elle a trouvé un nouvel adorateur dans la personne du monsieur que vous voyez là.

— Mais il l’adore… à vos genoux, il me semble ? reprit le colonel. Hé, hé ! il y a une heure et trente-cinq minutes, si je ne me trompe, que monsieur vous fait connaître les sentiments qu’il a pour votre « chère cousine… »

— Vous exagérez, Habacuc, répondit madame de Montretout avec hauteur (elle appelait son mari Habacuc lorsqu’elle voulait l’humilier), ou plutôt, poursuivit-elle, vous ignorez que monsieur est sorti tantôt pour aller chercher, chez lui, ce portrait. (Elle passa la photographie au colonel, qui l’examina avec un visible soulagement.) Il vient de revenir à l’instant…

— C’est bon, c’est bon ! interrompit le vieux colonel. Mais c’est à Wiesbaden que vous devez aller porter vos hommages, hé ! Vous trouverez là notre cousine de Demker. Hé, hé ! Savez-vous le chemin ?

— À Wiesbaden ! s’écrie Gaspard tout joyeux de savoir enfin l’endroit où il trouverait la belle Lina.

— À Wiesbaden ou à Baden, je ne sais plus lequel des deux, répondit le comte de Montretout.

— Mais non, mais non, dit la comtesse en haussant les épaules ; Lina a changé d’idées depuis… selon sa coutume ; elle m’a écrit… Où allait-elle en quittant Francfort ? Je ne sais plus, je chercherai sa lettre. – Quant à vous, monsieur, ajouta-t-elle en se tournant vers Gaspard, je n’ai pas sous la main le portrait que je dois vous donner en échange de celui-ci ; mais lorsque vous me rapporterez les poésies d’Hébel, – que je consens volontiers à vous prêter, je vous remettrai le portrait que je vous ai promis.

En même temps, la comtesse montrait du doigt à Gaspard le volume de vers demeuré sur un petit meuble.

Il comprit qu’elle voulait lui ménager la possibilité de revenir, – pour lui dire sans doute le lieu où résidait sa cousine. Il eut dans le regard un remerciement éloquent, prit le livre, salua la comtesse très courtoisement, puis salua cérémonieusement, – bien qu’il eût une forte envie de rire, – le colonel qui continuait de froncer les sourcils et se retira.

Deux heures plus tard, Gaspard van der Gomm lisait son Hébel dans sa petite chambre de l’hôtel de la Carpe – cet Hébel qui était le seul lien existant entre lui et Lina, lorsqu’il entendit frapper discrètement à la porte.

Quelle ne fut pas sa surprise en voyant entrer presque aussitôt, qui ?

La comtesse de Montretout !

Elle était dans une toilette ravissante qui n’eût pas été dépaysée sur le boulevard des Italiens. Sa robe serrée plaquait sur le corps, accusant des formes exquises, modelant le buste. Les plis n’en étaient pas drapés avec une correction académique, mais ils couraient en ravissants zigzags qui donnaient à la soie des miroitements d’argent ou de nacre. Elle avait mis un grand col de garçon, qui faisait ressortir les fines et délicates attaches de son cou, les rondeurs grasses de sa nuque où de petits cheveux follets semblaient se tordre voluptueusement. Son chapeau « Amphitrite » était une des dernières créations de madame Élise et faisait alors fureur à Étretat. Elle l’avait commandé par dépêche et eût voulu le recevoir par le télégraphe. Le fond, garni de nœuds surah crème, formait une aile de coléoptère retenue par une couronne de fleurs des champs. En dessous, il y avait un plissé de soie bleue qui mettait comme une auréole d’azur autour des cheveux blonds de la comtesse. Et toute sa personne exhalait une enivrante odeur d’ylang-ylang.

La belle Allemande s’avança toute émue.

— Vous m’avez compromise, monsieur, dit-elle, par votre fougue, votre exaltation… Voilà bien les hommes ! Parce qu’il leur convient de nouer une intrigue… chimérique, toutes les autres femmes n’existent plus ! Qu’importe qu’on jette le trouble dans leur intérieur ! Depuis sept ans de mariage, mon mari ne m’avait jamais fait l’injure de douter de moi. Mais vous voulez absolument me mettre dans vos confidences ; vous me faites jouer un rôle dans vos amours. Est-ce là du respect ? N’abusez-vous pas de l’indulgence que je vous ai tout de suite montrée et que votre air semblait tout d’abord justifier ? Ce matin, je ne vous connaissais pas, je ne vous avais jamais vu. En une journée vous m’avez forcée à épouser vos intérêts… Vous m’avez brouillée avec le comte, vous m’avez appris à le détester. Savez-vous ce que je ferai pour vous punir ?

— Achevez, madame, dit Gaspard, véritablement peiné d’entendre ces reproches.

— Je ne vous dirai pas où est ma cousine.

Et la comtesse de Montretout, rencontrant le dossier d’un siège sous sa main, s’assit comme pour mieux juger de l’effet de ses paroles.

— Mais c’est la conduite d’un anthropophage, madame ! s’écria Gaspard ; non, vous n’aurez pas cette barbare cruauté ! Au surplus, je ne vous laisserai pas sortir de cette chambre avant que vous ayez rempli votre promesse.

La comtesse sourit.

— Je me jetterai à vos pieds, poursuivit Gaspard.

— Pour cela, je n’en saurais douter !

— Je m’y traînerai, je m’y frapperai, vous m’y verrez réduit au désespoir, j’embrasserai vos genoux en suppliant, jusqu’à ce que vous vous montriez attendrie, désarmée… Je vous forcerai bien à avoir pitié de moi.

Et Gaspard fit comme il venait de dire. Saisi d’un beau désespoir, il se précipita aux pieds de la blonde Allemande.

— C’est la troisième fois aujourd’hui, si je compte bien, dit-elle en riant aux éclats, afin de bien montrer ses dents de perle.

— Vous ne pleurez plus à présent, madame, s’écria Gaspard, vous riez, et c’est de ma misère que vous riez !

— Je ris de l’étrangeté de ma situation vis-à-vis de vous. Voilà de quoi je ris…

— Madame, reprit Gaspard avec chaleur, madame, faites ce que je vous demande ! vous le pouvez sans indélicatesse. Faites-le, et je voudrais pouvoir être votre serviteur toute ma vie, votre esclave… pour vous apporter vos pantoufles le matin, chasser les mouches durant votre sommeil !… Laissez-vous toucher !

— Ah ! comme vous savez aimer, vous ! dit la comtesse en croisant ses deux mains derrière la tête du jeune et beau Flamand. Comme vous savez aimer ! répéta-t-elle en l’attirant un peu vers elle et en le regardant fixement, les yeux dans les yeux. Je n’aurais jamais cru qu’un homme fût capable d’une passion si vraie. Certes, personne ne m’a jamais montré tant d’ardeur ; c’est que je suis laide, sans doute ; c’est que je suis vieille, maussade, décharnée…

Gaspard fit un geste qui était une protestation, et, saisissant la main de la comtesse, il la serra avec chaleur contre ses lèvres.

XI

Madame von Brandt paraissait vivement émue. Ses joues étaient toutes rouges, sa poitrine se soulevait comme une vague, et elle ne retirait pas la main que Gaspard continuait à couvrir de baisers.

— Oh ! madame, dit celui-ci avec un accent convaincu auquel il cherchait à donner plus de force si c’était possible, vous êtes la perfection même ! Le juge le plus rigoureux ne trouverait pas le plus léger défaut dans votre beauté. Près de vous, comme je le suis, lisant dans vos yeux limpides, jusqu’au fond de votre âme, j’avoue que je suis troublé… plus que je ne le devrais devant la cousine de ma Lina…

— Mon ami, dit la dame d’un ton de doux reproche, il me semble que vous renoncez à me demander ces indications que vous brûliez tantôt d’avoir ?…

— C’est que je veux les obtenir de vous librement, et non par l’importunité…

— Et moi, dit la comtesse en riant, je ne céderai qu’à la force. Vous voyez ce papier (et elle montrait un papier plié en billet qu’elle fit entrer dans le haut de son corsage) ? Eh bien ! venez le chercher ! En cédant à la force, je me sens dégagée de toute responsabilité…

— Madame, le respect m’empêchera…

— Laissez donc là votre respect, monsieur !

Alors Gaspard avança une main hardie.

La comtesse de Montretout se leva et se réfugia au fond de la chambre.

Gaspard l’y suivit.

— C’est la première fois, n’est-ce pas, dit la comtesse, que vous venez en Allemagne ?

— C’est la première fois, répondit-il, un peu étonné de cette question.

— On s’en doute aisément, reprit-elle, à voir ce beau ténébreux qui n’est jamais sorti de son trou, et tout disposé à lâcher la proie pour courir après l’ombre.

Notre héros comprit enfin à quelle femme il avait affaire.

— Savez-vous seulement si vous plairez à Lina ?

— Hélas ! dit-il avec un soupir feint.

— Si vous serez aimé ?

— Il est vrai !

— Si on vous laissera la liberté de vous expliquer ? car elle est ambitieuse et fière, ma cousine, je vous en préviens !

— Vous m’effrayez…

— Vous pouvez vous attendre à tout !

— Eh bien, je rendrai rigueur pour rigueur, fierté pour fierté.

— Ah ! vous me plaisez ainsi ! Les hommes de votre sorte doivent être appréciés comme ils le méritent. Je vais vous donner ce papier. Un mot auparavant. Quand comptez-vous partir pour Francfort ?

— C’est donc à Francfort qu’elle est ?

— J’en ai trop dit… Mais Francfort est sur le chemin.

— Je voudrais partir demain.

— Seul ?

— Oui… seul.

— C’est que j’ai un valet de chambre à vous donner.

— Et quel besoin ai-je d’être flanqué d’un ?…

— Je vous dis que j’ai un valet de chambre à vous donner, répéta la comtesse de Montretout en articulant chaque mot avec netteté.

— Alors, je le prendrai ; très certainement…

— C’est le grand garçon qui vous a ouvert la porte lorsque vous êtes parti. Le colonel l’a envoyé ici…

— Ici ?…

— Oui, il est en bas… pour exécuter les ordres du colonel.

— Et il vous a vue entrer, madame ?

— Il m’a vue… Quand je vous dis que vous me perdez, monsieur !

— Vous m’en voyez désolé, madame.

— Je l’ai dégagé de toute obéissance… en lui donnant son congé.

— Mais que venait-il faire ici ?

— Vous le saurez tôt ou tard… Actuellement, et pour éviter toute explication fâcheuse, il ne rentrera pas à la maison, et il va venir ici à la nuit avec son paquet. Je vous recommande ce garçon, qui a bien son petit mérite.

— Par saint Bavon ! il est à moi, madame la comtesse, puisque vous en avez ainsi décidé.

— Et maintenant, voulez-vous toujours savoir où est ma cousine ?

— Eh oui, puisque vous-même me donnez l’homme qui doit boucler ma valise…

— Sans cela ?

— Sans cela… vous me verriez moins pressé de quitter Mayence… Vous le savez, madame, les absents ont tort… et les absentes aussi, – surtout lorsque c’est vous qui êtes là pour les faire oublier…

— Eh ! voyez ! si j’étais coquette ! dit la comtesse avec un regard langoureux indiquant assez qu’elle touchait à ses fins. Vous voilà hésitant, ce me semble…

— Oui… entre elle et vous…

Gaspard voulut la prendre par la taille pour saisir le papier, mais au lieu de lui résister et de se défendre, elle se laissa doucement couler dans ses bras ; et il la déposa frémissante et pâmée sur le canapé…

Et alors on eût dit que le petit Cupidon qui surmontait la pendule se mettait à sourire d’un air content et malin.

Malgré son langage, Gaspard n’avait pas un moment cessé de songer à Lina. Mais il était jeune et ardent. Il n’avait guère vu le monde, ayant fait ses études à l’Université de Gand, où tout respire la vie calme et paisible d’une ville de province, et d’une province flamande encore. La bière avait sans doute refroidi le volcan, mais à voir les yeux vifs et noirs de Gaspard, il était facile de deviner que le feu couvait sons la cendre. Gaspard eut enfin sur la cousine de la comtesse toutes les indications désirables ; il conquit sans trop de peine le petit papier ambré sur lequel elles étaient écrites ; et il put les déchiffrer aidé par la bouche charmante d’une jeune femme remplie de séduction et de bonne volonté.

Il était vrai que le colonel avait fait une scène de jalousie à sa femme, aussitôt après la sortie de Gaspard. L’air de hauteur qu’elle avait pris en lui parlant, cette affectation de l’appeler « Habacuc » lorsqu’elle savait si bien qu’il tenait à son titre de colonel ou de comte, devaient immanquablement paraître à cet homme soupçonneux des motifs suffisants de s’alarmer. Il fit semblant de se contenter des raisons que lui donnait sa belle moitié pour excuser l’insistance du jeune étranger. Mais il ne se tint pas pour battu et résolut de faire tête à l’ennemi.

Or, voici comment le comte de Montretout, stratégiste en chambre, s’y prenait dans ces derniers temps, pour détourner de lui toute avanie fatale à son honneur de mari. Il avait chez lui depuis six mois, comme valet de chambre, un grand coquin de garçon, à l’esprit aventureux, point sot, qui s’appelait Christian Voss. C’était le dix-huitième enfant d’un pauvre sonneur de Cologne, et Christian avait dû, dès l’âge de onze ans, se frayer lui-même un chemin dans la vie. D’abord enfant de chœur, puis sommelier dans une brasserie borgne, il était devenu successivement garçon sur un bateau à vapeur du Rhin, et, sous le titre de famulus, domestique d’étudiants. Puis il avait un peu voyagé ; il était même allé jusqu’à Londres. Le colonel l’avait pêché dans les annonces de la Gazette de Cologne entre un professeur qui demandait à faire des brochures socialistes ou cléricales et un vicaire vieux-catholique qui demandait des veuves en disponibilité. Il lui avait envoyé deux thalers pour qu’il se fît photographier, et le questionnaire suivant à remplir :

I. – Sais-tu faire le moulinet ? Réponse :

II. Es-tu assez courageux pour te battre au besoin, à ma place ? – Réponse :

III. Prends-tu l’engagement d’être toujours vertueux dans ma maison, et dévoué à ton maître ? – Réponse :

IV. Il doit être entendu que tu n’as ni maladie, ni défauts secrets ? – Réponse :

Christian lui avait renvoyé ce papier, en écrivant au bout de chaque ligne un YA majuscule. Enfin, sur sa robuste carrure, sa mine intelligente, le colonel l’avait engagé. À ses yeux, Christian Voss était comme un molosse préposé à la garde de l’honneur de « monsieur » et de « madame ». Dieu sait si ce brave colonel se faisait illusion !

Herr von Brandt ne manqua pas de jeter son chaouc sur les pas du jeune Flamand.

— Suis cet ébouriffé, lui avait-il dit, ce doit être un Français qui n’avoue pas sa nationalité. Fais-le déguerpir, quand tu devrais ameuter contre lui tout Mayence ! Je t’ouvre un crédit de chopes… sans limites… c’est-à-dire raisonnable… sus ! sus ! Ce sont ces gens-là qui viennent dans ce pays faire des coups comme l’autre nuit à Worms, où deux respectables émissaires du préfet de police de Berlin ont été massacrés, éventrés… (le colonel ne croyait pas dire si vrai). Sus ! Sus !… À tout hasard, prends l’archet de ton violon…

Christian ne se l’était pas fait répéter deux fois. Il courut sur les traces de « l’ébouriffé » ; le suivit jusqu’à son hôtel, sans toutefois pouvoir l’atteindre. Puis, après s’être fortifié de trois mauvais drôles qui flânaient au hasard, il vint s’attabler avec eux sur le devant du café ouvert au bas de l’hôtel. Ayant placé un gourdin, – l’archet de son violon, – entre ses jambes, il ouvrit conseil sur ce qu’il y avait de mieux à faire. Les avis étaient partagés, lorsque Christian vit venir de son côté la comtesse de Montretout. Il se dissimula derrière ses compagnons ; mais au moment où celle-ci mettait le pied sur le seuil de l’hôtel, elle aperçut Christian. L’ennui qu’elle en conçut ne lui fit point perdre sa présence d’esprit. Elle se montra, et d’un petit signe appela le valet de chambre du colonel.

— Que faites-vous là ? lui demanda-t-elle avec autorité.

— Bien née madame la colonelle, répondit-il, je me divertis avec quelques amis, comme vous pouvez le voir.

— Et que voulez-vous faire de ce bâton que vous essayez de cacher sous votre redingote ?

— Bien née madame la colonelle, dit Christian, c’est que j’ai un poulet à plumer avec quelqu’un…

— Vous êtes discret, Christian, et vous ne répondez pas… Eh bien, je vais vous dire, moi, pourquoi vous êtes ici. Vous guettez le jeune homme qui est venu chez nous tantôt.

— Ordre du colonel, madame la comtesse, répondit Christian, qui ne chercha plus à nier.

— Je m’en doutais, reprit la comtesse, et c’est pour cela que je suis venue. J’ai voulu éviter qu’on fît des avanies à cet étranger… qui ne sera pas toujours un étranger pour nous, puisqu’il ambitionne d’entrer dans la famille. C’est très-mal, Christian, de vous être chargé de pareille commission !

— Ordre du colonel, madame la comtesse. Ordre du colonel, répétait Christian.

— N’avez-vous pas honte ? dit la comtesse. Je ne veux plus vous voir, Christian, je ne veux plus vous voir chez moi.

— Mais si vous me chassez, que vais-je devenir, bien née, madame la colonelle ? s’écria Christian stupéfait de voir la tournure que prenaient les choses. Le proverbe a raison : On tombe souvent dans le piège qu’on a tendu à autrui.

La comtesse parut réfléchir, bien que son plan fût tout tracé.

— Voulez-vous que je vous pardonne ? dit-elle.

— Très gracieuse madame la colonelle, c’est ce que j’attends de Votre Hauteur. Comme dit le proverbe, j’ai suivi le chemin du bois, je me suis fourvoyé ; mais, à l’avenir, je prendrai toujours les ordres de madame avant d’exécuter les ordres de monsieur.

— Ce n’est pas ainsi que je l’entends, dit la comtesse en riant. Je ne veux pas que vous rentriez à la maison, si ce n’est pour y faire votre paquet.

— Alors, je suis un garçon perdu ! s’écria Christian.

— Avez-vous de l’ambition, Christian ? Voulez-vous vous attacher à un maître… jeune, sachant vivre, capable de vous apprécier ?

— Celui-là de là-haut ?

— Oui, celui-là. Je n’ai qu’un mot à dire, et demain vous quittez Mayence avec lui.

— Mais si c’est un Français ?

— C’est le colonel qui vous a fait croire cela, niais que vous êtes ! – Acceptez-vous ? Il vous donnera trente florins par mois.

— Le double de ce que me donne le colonel ?

— Oui.

— Alors, j’accepte avec reconnaissance, madame la comtesse, puisque aussi bien il faut vous quitter : de la sorte, je n’aurai pas besoin de certificat. Du reste, je suis résigné à tout. Je sais pratiquer le proverbe : Supporte et évite !

— Je me charge de vous recommander, et je monte. Allez à la maison ; ne vous montrez pas au colonel, ce sera facile, car, à cette heure, il doit être à la brasserie, – et apportez ici vos hardes sans hésiter.

— Avec mon violon, madame la comtesse ?

— Avec votre violon.

C’est après ce rapide entretien avec l’émissaire de son mari que « bien née madame la colonelle » vint relancer le jeune Flamand dans sa chambre.

XII

Le lendemain à la première heure, Gaspard van der Gomm, flanqué de Christian Voss, devenu son serviteur, prenait place à bord du vapeur qui remonte le Mein[4] depuis l’endroit où ce fleuve se jette dans le Rhin jusqu’à Francfort. Il voyait s’éloigner par degrés Mayence et sa fameuse citadelle, les tours de ses anciennes fortifications, le joli petit parc traversé par le chemin de fer, les clochers rouges de son Dôme et de ses églises, si finement travaillés qu’on dirait de la dentelle, les nombreux forts nouvellement construits pour répondre aux nécessités modernes de l’art de la guerre ; enfin, au loin, dans la campagne, les restes de l’aqueduc romain, dont les piles et deux ou trois voûtes sont encore debout.

C’était avec un véritable soulagement que Gaspard quittait Mayence. Il s’y sentait trop près de Worms. Dès qu’il ne pensait ni à mademoiselle de Demker, ni à la comtesse de Montretout, il était torturé par la crainte de voir tout à coup surgir devant lui quelque « chien » de commissaire venant l’interroger sur ce qu’il avait fait lors de son arrivée à Mayence quelques jours auparavant, sur son départ mystérieux de cette ville, et lui demander d’expliquer sa présence à Worms, – où il avait pu être remarqué, – le soir même de l’assassinat du Prussien appartenant à la police berlinoise. Quand il dirait : Lina, on lui répondrait : Kilian. Mieux valait cent fois s’éloigner plutôt que d’être compromis et d’avoir à dénoncer Peter Ziegenbock.

Gaspard se rendait à Nauheim par Francfort. Qui donc viendrait le chercher là ? Suivi d’un domestique, il faisait assez bonne figure. En le lui faisant agréer, la colonelle lui avait rendu sans le savoir un véritable service. À Nauheim, personne ne soupçonnerait, en le voyant dans ce monde élégant des eaux, qu’il fût un des auteurs « du crime de Worms, » dont tous les journaux remplissaient leurs colonnes. C’est à Nauheim que devait être à ce moment de l’année l’aimable personne dont la beauté lui faisait oublier qu’il n’était pas venu en Allemagne pour s’y abandonner à l’amour, alors surtout qu’il était fiancé le plus sérieusement du monde à mademoiselle Edmée van der Bogaert, la chaste fille du bourgmestre de Lokeren.

Les rives du Mein sont pleines de surprises pittoresques, surtout la rive gauche, occupée tout entière par la belle chaîne de montagnes du Taunus, dont les gradins montent vers le ciel comme une tour de Babel de verdure. Gaspard, tout préoccupé qu’il fût, n’était pas insensible aux charmes de cette région fertile. Son valet, qui connaissait le pays, lui nommait les villes devant lesquelles on passait, et disait leurs particularités, tout en égrenant, selon son habitude, un chapelet de proverbes.

— Voyez-vous, monsieur, sur cette éminence, au milieu des vignes ? c’est Hochheim. Le vin y est bon. Les vignobles appartiennent au duc de Nassau. Quand les Prussiens arrivèrent, en 1866, le duc, qui n’avait pas de canons, mais plus de mille foudres de vin, les dirigea sur Strasbourg, où ils furent vendus. Mais la Prusse fit opposition, et le produit de cette vente rentra dans les caisses prussiennes. Les souches des environs ne donnent pas le même jus, tant s’en faut ! mais, comme dit le proverbe, chacun croit que sa chouette est un faucon… Tout au bord de l’eau, là-bas, c’est Flœrsheim. Nous allons passer devant. Le bateau y fera escale.

Un peu plus loin :

— Attention, monsieur le docteur, ici nous nous trouvons à Höchst. (C’est par déférence et suivant un usage répandu que Christian qualifiait son maître de docteur.) Cette tour que vous voyez près du clocher de la vieille église, c’est tout ce qui reste du palais de l’Électeur de Mayence, détruit par ceux de Francfort il y a plus de deux cents ans : Mieux vaut la moitié de l’œuf que la coquille tout entière. Regardez maintenant, en levant la tête, monsieur ; vous apercevez, au milieu des arbres, des ruines ? Eh bien, ce sont celles du château de Falkenstein ; vous allez voir bientôt la chapelle blanche de Hofheim, d’où l’on jouit d’une vue superbe. La voilà ! Et tout à fait à l’horizon, ces hauteurs, c’est le petit Feldberg, et à côté, le grand Feldberg. Il y a quelques mois on avait appris que le prince-héritier d’Allemagne allait y passer, et le maître d’école s’était empressé de composer le texte d’une cantate de circonstance, sur un air connu, et de la faire apprendre par la jeunesse du village. Tout marcha à merveille. Le prince arriva et fut reçu par les enfants qui s’acquittèrent fort gentiment de leur tâche, si gentiment même, que le prince désira avoir le texte de la cantate. Le maître d’école se hâta de tirer le manuscrit de sa poche et de le remettre à notre Fritz. Et, tout plein d’enthousiasme, il rentra chez lui pour raconter son succès à sa femme. Celle-ci ne put croire à tant de bonheur, et pour s’en convaincre, elle fouilla dans les poches de son mari, d’où elle retira le manuscrit qu’il prétendait avoir remis au prince ; mais ce qu’elle ne retrouva pas dans la poche de son mari, ce fut la facture non acquittée du tailleur, qui avait confectionné le nouvel habit sous lequel le maître d’école s’était présenté à Son Altesse.

Voilà la joie changée en déception, et le maître d’école fut si honteux de sa méprise qu’il faillit en tomber malade, mais bientôt arrive un pli daté de Hombourg. Tremblant d’inquiétude, le pauvre homme déchire la lettre et en retire… la facture du tailleur, acquittée. Quand Dieu ferme une porte il en ouvre une autre !

— Sommes-nous bientôt à Francfort ? demanda Gaspard que la loquacité de Christian laissait indifférent.

— Monsieur, nous approchons, car voilà l’Altkœnig, avec sa hauteur entourée de grandes pierres sèches sur trois rangs. Tout peut se voler, dit le proverbe, excepté une meule de moulin et un fer rouge, c’est pourquoi ces pierres sont encore là. Je me suis laissé conter que ce sont les Romains, monsieur le docteur, qui les y ont portées. Moi, je croirais plutôt que c’est le diable !

— Par saint Bavon ! je ne saurais trancher la question, répondit Gaspard.

— Regrets éternels ! Pourquoi faut-il que je ne sois qu’un ignorant incapable de mieux répondre à ce que vous pouvez attendre de moi, monsieur ?

— Mais, c’est très bien, Christian, dit Gaspard. J’aurais voulu prendre un guide au lieu d’un larbin, que je n’aurais pas pu mettre la main sur mieux que toi. Mais quel était donc ce mauvais tour que tu voulais me jouer à Mayence… d’après l’inspiration du vieux colonel ?

Christian rougit, parut hésiter, puis avec résolution, il s’écria :

— Ô confusion extrême ! Je ne parlerai pas ! Il m’est impossible de vous le dire, monsieur… Jamais je ne l’oserai… non jamais !

— Il est donc bien cruel ce gros ventru ? – Ho, ho ! il en tient ! fit Gaspard en riant malicieusement. – Toi, Christian, tu ne veux point parler ? C’est bien Christian Voss qu’on te nomme ? ajouta-t-il.

— Oui, monsieur, pour vous servir avec tout le zèle possible ; car vous me plaisez. Vous n’êtes pas Français, au moins ?

— Je t’ai déjà dit que non… puisque je suis Flamand…

— Ignorance toujours ! Flamand, n’est-ce pas comme qui dirait Hollandais ?

— Oui… un peu… Mais ce nom de Voss me revient. Par sainte Gudule ! j’y suis. Est-ce que tu descendrais de ce fameux Balthazar Voss, juge d’instruction du tribunal de Fulda au dix-septième siècle, qui put se vanter d’avoir fait périr à lui seul près de sept cents sorciers et sorcières ?

— Ma foi, cela se pourrait bien, répondit Christian. On ne sait jamais au juste de qui l’on descend. Ce Voss de Fulda est peut-être venu à Cologne, ou les Voss de Cologne sont allés à Fulda. L’oiseau ne se perche pas toujours sur la même branche. Une parenté avec un juge de cette force n’est certes pas à renier !

Christian parlait encore que le bateau à vapeur abordait à Francfort. Alors ce fut au tour de son maître de prendre langue et d’admirer :

— Une ville superbe ! s’écriait-il. Que de belles rues, quelle quantité de palais et d’églises ! et quelle magnifique cathédrale domine tout cela ! Par saint Liévin, je suis émerveillé !

On débarqua. Le mouvement et la vie étaient partout. Gaspard regardait particulièrement les femmes. Il était séduit par cette langueur alliée à tant de vivacité qui les caractérise entre toutes les Allemandes. Que de fois, en apercevant une jeune fille à la démarche noble et gracieuse, au teint blanc, au profil régulier, à l’abondante chevelure noire, il crut avoir devant lui l’objet de sa poursuite ! « Il n’est pas étonnant, disait-il, que Lina soit belle, puisqu’elle est née dans cette ville, où toutes les femmes sont comme des déesses de l’Olympe grec ou des houris du paradis de Mahomet ! »

Christian portait la valise de son maître et son petit bagage à lui, sans oublier sa boîte à violon. L’admiration du voyageur ne lui échappait pas.

Des garçons d’hôtel s’approchaient de Gaspard pour leur recommander l’établissement qui les envoyait.

— Hôtel du Cygne, monsieur ! c’est là que M. de Bismarck a signé la paix avec la France !

— Hôtel d’Angleterre, monsieur ! Nous y avons des attestations flatteuses de MM. Jules Favre et Garnier-Pagès, nos clients…

— Décidément, ces drôles-là me prennent pour un Français, murmura Gaspard, mais assez haut pour que Christian l’entendît.

— Circonspection inutile ! observa celui-ci. Vous n’avez rien à craindre, les Français sont aimés ici ! Où irons-nous, monsieur ? ajouta-t-il.

— Où nous irons ?

— Oui, dans quel hôtel ?

— Nous allons à la gare du chemin de fer de Mein-Weiser, et nous partons pour Nauheim.

— Sans voir les curiosités de Francfort, monsieur le docteur ? Quoi ! pas même la maison de Goethe ? Nous n’aurions pas à nous détourner beaucoup…

— Non, non, je suis trop pressé… Et puis mon esprit n’y est pas… il est déjà en wagon.

Gaspard van der Gomm se fit conduire au chemin de fer de Mein-Weiser. Quelques heures après il était à Nauheim. En passant à Bonames, qui est la seconde station sur la route suivie, un quidam, une manière de professeur en rupture de… bancs, qui descendait là pour y prendre l’omnibus d’Hombourg, voulut absolument entraîner Gaspard avec lui. Mais notre héros avait juré de ne plus se laisser détourner de son chemin.

Depuis que les jeux de Hombourg sont fermés, plusieurs tripots clandestins y sont ouverts. « Bonames, disait le professeur, en latin Bona messis, bonne moisson. Ce nom ne vous semble-t-il pas d’un augure favorable, mon jeune ami ? C’est la fortune ! » Mais Gaspard résista sans effort. « La fortune, murmura-t-il dédaigneusement, lorsque le bonheur m’attend à deux pas d’ici ! » Il développait encore dans sa pensée ce thème favori avec toutes les variantes imaginables dans le mode majeur, que déjà la locomotive s’engageait sur le gigantesque viaduc d’où l’on aperçoit Nauheim, ses salines surmontées du panache de fumée qui s’échappe incessamment des ateliers d’évaporation, et le parc de l’établissement thermal de cette localité chère aux rhumatisants et aux graveleux. Puis la ville tout entière, – trois cents maisons à peine, – fut visible au fond du vallon, étreignant en demi-cercle le pied d’une colline appelée le Johannisberg et qu’il ne faut pas confondre avec la fameuse côte du même nom, renommée pour ses vins et créée tout spécialement par Jéhovah, comme la source dans le désert, pour étancher la soif de M. de Metternich et de ses descendants.

Un petit omnibus descendit nos voyageurs jusqu’au Pariser Hof : c’est dans cet hôtel, – si les indications de la comtesse de Montretout étaient exactes, – que devaient loger le baron de Demker et sa fille.

Comme il arrivait devant l’hôtel, Gaspard vit un rassemblement. Deux jeunes gens de tournure distinguée soutenaient un blondin d’une soixantaine d’années, coquet de sa personne, et qui pouvait à peine mettre un pied devant l’autre.

— Ho, ho ! fit Gaspard, est-ce qu’un malheur serait arrivé ?

Et il pensait : « Pourvu que ce ne soit pas au père de mademoiselle Lina ! »

— Ce n’est rien !… ce ne sera rien. Un accident, répondit un des jeunes gens.

— Messieurs, je suis tout à fait remis, dit le vieillard. Je vous remercie et je vous demande pardon pour la peine que je vous ai donnée…

Les jeunes gens le saluèrent.

— Vous savez, baron, nous sommes à votre service, dit avec une pointe d’ironie celui qui avait parlé jusque-là.

Puis il s’approcha de Gaspard et lui dit :

— C’est le baron de Felsner. Il nous a fait une peur atroce. N’avait-il pas essayé de se suicider en prenant un bain d’acide carbonique ? Il cherche depuis quarante ans, à travers le monde, un suicide original. Celui-là en était un, et, ma foi ! il a bien manqué de compter pour le dernier de la collection. On l’a relevé évanoui au fond de la grande boîte dans laquelle se prennent ces sortes de bains, tout habillé, assis sur une chaise… mais la tête dehors, bien entendu. Vous verrez cela, monsieur, car je présume que vous venez pour être des nôtres ?

Une certaine familiarité a cours dans les stations thermales. Gaspard répondit sans embarras par quelque mots aimables à ce grand garçon à l’air hardi.

— Mon nom est Max Roller, dit le jeune homme. Nous nous retrouverons, monsieur.

Il salua et rejoignit son camarade.

L’hôtelier s’empara du nouvel hôte qui lui arrivait.

Maître Rothmann était un gros réjoui, très intéressé au fond, et dont le sourire perpétuel n’était accroché sur les lèvres que comme une fallacieuse amorce. Son air et ses discours étaient si drolatiques qu’on ne savait vraiment pas s’il parlait et agissait sérieusement ou s’il plaisantait sans intermittence.

Gaspard fut vite installé au Pariser Hof.

— Maintenant, dit-il à Christian, il s’agit de savoir si le baron de Demker est dans cet hôtel. Je compte sur toi pour cela.

Un quart d’heure après, Christian revint dire à son maître qu’il avait pu lire le nom dudit baron sur le livre de la maison. Le baron de Demker était accompagné de sa fille et avait avec lui un petit groom noir.

— Tenez : c’est le moricaud que vous voyez là-bas contre la grille du parc, fit Christian en s’avançant vers la fenêtre.

XIII

Gaspard s’approcha à son tour, regarda le négrillon à jaquette noire et culotte de peau blanche, et, à l’idée qu’il allait enfin voir « sa » Lina, son cœur se dilata et il eut une sensation de bonheur délicieuse et presque douloureuse à supporter tant elle était intense.

La journée était belle. Le ciel se montrait dégagé de tout nuage. Le parc de Nauheim resplendissait sous les derniers poudroiements du soleil. Car ce n’était pas un de ces couchers de bataille, tragiques et triomphants, dans lesquels les nuages s’entassent comme des coussins pour étouffer l’astre de feu, dont les rayons ressemblent alors à des ruisseaux de sang c’était au contraire un coucher de soleil calme et doux, presque bourgeois, qui convenait à cette nature alignée au cordeau par des jardiniers podagres et parcourue par des malades asthmatiques.

À travers les grands arbres, on apercevait d’immenses carrés d’une verdure veloutée encadrant des parterres bariolés de fleurs de toutes couleurs, d’orchidées d’une belle venue, de plantes exotiques aux formes étranges, d’arbustes exportés à grands frais du Nouveau-Monde. Une petite rivière aux eaux tranquilles serpentait à travers tout cela, coupée par d’élégants ponts rustiques, à demi cachés sous la chevelure des saules. Des faisans dorés, laissant miroiter leur plumage sous les rayons obliques du soleil, suivaient d’une allure lente les petits sentiers sablés.

Plus près de lui, Gaspard distinguait des plantations où le thuya, le cytise, le rubus odoratus, l’amorpha, la tulipe du Kentucky se mêlaient harmonieusement aux mélèzes, aux peupliers blancs, aux takamahakas. Il voyait au milieu du parc la tour de Waitz, restes pittoresques d’un ancien moulin, avec ses murailles ébréchées par le haut, couvertes de lierre, et dont la base se perd dans un fouillis de végétation ; près de la grille s’élevait le Kursaal, et, dans le fond, une vaste Trinkhalle. Du côté de la Trinkhalle se faisait entendre la musique d’un orchestre qui jouait en plein vent une valse langoureuse et passionnée de Gung’l ou de Strauss.

En ramenant ses regards sur la rue qu’il habitait, bâtie seulement sur le côté opposé à la grille du parc, Gaspard vit une longue suite d’élégants petits palais avec tourelles gothiques et balcons vénitiens, parterres de vergiss-mein-nicht[5] et tonnelles de glycine ; sur une terrasse, suspendus à une ficelle, séchaient des bas de femmes et d’enfants, des chemises et des gilets de flanelle ; – livre de prose à côté du livre de vers ! Et au-dessus de tout cela, un beau ciel rempli d’une brume d’or et des arbres qui laissaient tomber de leurs branches une ombre bleuâtre, caressante et très douce, comme une impalpable poussière. Des baigneurs revenaient de faire leur promenade dans les environs de la petite ville, les hommes à pied, les dames juchées sur des ânes. Des paysannes se montraient dans leur costume indigène : jupes courtes aux mille plis, corsage étroit, le tout en drap noir ; comme complément, un petit fichu retombant en pointe dans le dos, et un petit bonnet, juste assez grand pour enfermer le peigne qui retient les cheveux sur le sommet de la tête.

La physionomie de Nauheim a beaucoup changé depuis la guerre, comme celle de toutes les villes d’eaux allemandes. Les Parisiennes n’y viennent plus apporter leurs grâces et leurs élégances ; il n’y règne plus cet air de grand luxe et ce suprême bon ton qui transformaient autrefois Bade, Wiesbaden et Nauheim en de vastes salons parisiens, transportés dans ces oasis de verdure, de fleurs et d’aimables ombrages. Tout est comme fripé, fané aujourd’hui, et les parterres sont moins beaux, les pièces d’eau moins claires. On dirait qu’un immense ennui plane sur les choses, sur les hommes, – surtout sur les femmes. Paris mettait autrefois son sourire au milieu de toute cette gravité lourde et pédantesque ; le sourire a disparu et l’on ne s’amuse plus dans les villes d’eaux d’Allemagne.

La musique du Kursaal avait cessé. En se retournant, Gaspard aperçut la boîte à violon de Christian oubliée sur une chaise. Il l’ouvrit, saisit l’instrument, l’accorda, en tira quelques sons bien pleins, et se laissa aller à jouer le début d’un quatuor de Beethoven qui lui était familier, le Retour. Il avait exécuté quelques mesures de l’allegro lorsqu’il entendit une fenêtre s’ouvrir au-dessus de sa chambre. Quelques secondes après, un alto venait combiner sa partie avec la sienne. Le jeune Flamand sourit, trouva le procédé aimable, et poursuivit son exécution sans s’intimider aucunement. Il entama résolument l’andante. Le musicien invisible l’y suivit avec non moins de résolution. Soudain un deuxième violon se mit à jouer, avec les variantes voulues, la partie de Gaspard. C’était encore un voisin, sans doute, qui apportait son contingent de talent et de bonne volonté au quatuor de Beethoven. Décidément il y avait de quoi se piquer au jeu ! De l’andante on passa au menuet avec beaucoup d’ensemble ; mais il était dit que la surprise de Gaspard augmenterait encore. Un quatrième musicien, invisible comme les deux qui s’étaient joints à lui, vint compléter le quatuor en associant son violoncelle aux deux violons et à l’alto. C’est ainsi que fut exécuté le menuet et puis le finale.

Les sons des quatre instruments s’unissaient comme sous le bâton d’un chef d’orchestre et montaient dans l’air semblables à une volée de rossignols qui gazouillent ; l’hôtel était enveloppé d’une atmosphère harmonieuse, comme un palais enchanté. Les promeneurs s’arrêtaient pour écouter, dans des attitudes diverses ; les uns la tête penchée, les yeux fermés, semblables à des fumeurs d’opium qui rêvent ; les autres battant la mesure avec leur canne. Les dames s’appuyaient sur leur ombrelle ; les jeunes filles prenaient des airs de sentimentalité et roulaient des yeux de colombes amoureuses ; quelques vieilles, les paupières à demi closes, ressemblaient à des lunes mortes.

Lorsque le quatuor fut achevé, Gaspard se montra à la fenêtre avec l’intention de saluer ses voisins. Mais il ne vit pas les exécutants.

Déjà les musiciens invisibles étaient le sujet de toutes les conversations dans la petite ville d’eaux.

Madame la conseillère Von Nabel prétendait qu’il s’agissait là d’un pari.

Monsieur le capitaine Donnerwetter assurait que c’étaient des artistes princiers qui voyageaient incognito et qui avaient pris rendez-vous à Nauheim avec le roi de Bavière.

Le fabricant de corsets de la cour de Wurtemberg, jurait au contraire qu’il ne fallait voir dans ce concert qu’une réclame en faveur de l’hôtel.

— Maître Rothmann, disait-il, veut faire croire qu’il a un orchestre, voilà tout !

Les commentaires allèrent ainsi leur train jusqu’à l’heure du dîner, ou plutôt du souper, car en Allemagne on dîne à midi et l’on soupe à sept heures. Toutes les cloches des hôtels se mirent en branle à la fois. Ce fut alors, pour les oreilles de Gaspard, un carillon étrange, extravagant. Au milieu de toutes ces cloches celle du Pariser Hof tintait plus aiguë, plus criarde que toutes les autres, comme si maître Rothmann faisait un appel désespéré à la clientèle nomade.

Gaspard se préparait à descendre dans la salle du rez-de-chaussée, où les hôtes de maître Rothmann prenaient leurs repas en commun, lorsque Christian vint lui offrir ses services. Il dit à son maître qu’il avait été ravi de la belle musique qu’on venait de faire.

— Sais-tu quels étaient les autres exécutants ? lui demanda Gaspard.

— Mais… je pense en connaître au moins un. C’est ce grand jeune homme blond à qui vous avez parlé tantôt…

— M. Roller ?

— Je crois, en effet, que c’est son nom. Il m’a demandé de quel pays vous arriviez… si vous n’étiez pas Hollandais…

— En bien ?

— Eh bien, j’ai pensé que je pouvais dire la vérité… et j’ai dit que vous étiez Hollandais… ou quelque chose d’approchant.

Sur le palier, Gaspard rencontra Max Roller.

— Joli talent, joli talent, monsieur ! lui dit celui-ci. Mais vous n’êtes pas venu en Allemagne pour y exécuter des quatuors, n’est-ce pas ? ni à Nauheim pour prendre les eaux ?

— Comme vous dites… je vois que mon domestique a jasé.

— Non pas ; il est discret comme il convient…

Il y eut un moment de silence.

— Par saint Bavon ! on voyait bien tantôt que l’Allemagne est le pays de « l’harmonie », dit Gaspard, pour ne pas prolonger ce silence embarrassant.

— Il y a harmonie et harmonie ! observa son interlocuteur. Nous aurons un de ces jours à exécuter certaine symphonie… en si bémol… Pouvons-nous compter sur vous ? Ce sera dur à enlever…

Gaspard, qui ne comprit que le sens apparent de ces paroles, et non leur signification cachée, se mit à rire doucement.

— Bravo ! Vous êtes un gaillard, vous, à ce que je vois, s’écria Max Roller, et bien choisi pour représenter les Pays-Bas dans le quatuor.

— Je représenterai, si vous le voulez, la Hollande, le Brabant et toutes les Flandres ! dit Gaspard mis en bonne humeur par la verve de son nouvel ami.

— Vous savez, dit celui-ci, vous pouvez compter sur moi : c’est à la vie, à la mort ! Nous devons être comme la chair et l’ongle. Demain, nous reparlerons sérieusement de tout cela. Que puis-je faire, en attendant, qui vous soit agréable ?

Gaspard trouvait passablement d’originalité dans le jeune Max Roller. Il saisit son offre au passage.

— Ah ! vraiment, dit-il, c’est comme cela ? Eh bien, vous me servirez d’introducteur ce soir au souper. Je ne connais personne en bas, si ce n’est vous… et ce baron à figure enfantine que vous rameniez tantôt du Kursaal.

Tout en parlant, les deux jeunes gens avaient descendu l’escalier.

— Prenez mon bras, dit Max Roller, et entrons comme de vieilles connaissances que nous sommes ; le quatuor de Beethoven a fait cela en un moment.

— Puissance de la musique ! fit Gaspard avec une intention plaisante.

Cependant, Gaspard commençait à trouver aux paroles de Max Roller un sens mystérieux, mais ce sens lui échappait encore. Il pouvait y avoir aussi quelque chose d’étrange dans la façon dont s’étaient imposés les musiciens complétant le quatuor, lesquels, à l’exception de Max Roller, avaient eu garde de se montrer. Tout cela ne laissait pas de donner un peu à réfléchir au jeune Flamand. Mais comme toute réflexion le ramenait à mademoiselle de Demker, il suivit bientôt sa pente favorite.

XIV

Gaspard et Max Roller entrèrent les premiers dans la salle basse, où l’une des tables était dressée. Maître Rothmann allait et venait, donnant ses instructions, toujours sur le ton de Jean Mardi-Gras. Mais il était sans doute pris au sérieux par les gens de la maison qui obéissaient sans hésitation.

Bientôt commença le défilé des baigneurs et buveurs d’eau de l’un et de l’autre sexe.

— Vous voyez là, dit Max à Gaspard, après avoir salué les arrivants, et en entraînant son nouvel ami vers une fenêtre, vous voyez là le baron de München-Wulfen, avec sa femme n° 6. À l’hôtel d’Europe se trouvent justement ses deux premières femmes divorcées… Mais voici, ajouta-t-il, madame Stein avec son quatrième époux. On dit qu’elle accepte encore de temps en temps des rendez-vous avec son premier mari, que vous voyez là-bas causant avec le pasteur Sebulon Volkmar : c’est ce pasteur qui a prêché il y a quinze jours, à Berlin, contre la divinité du Christ, et qui a été destitué par ordre de l’empereur lui-même.

Voici le docteur Quirinus Bose, professeur de puçologie à l’université de Himmelstein, un aimable fou sur le retour, qui propose à toutes les dames qu’il rencontre de l’accompagner à minuit à la pêche des écrevisses, et qui porte toujours sur lui un flacon d’eau-de-vie dans lequel nagent des puces de toute provenance. Il étudie depuis trente ans les mœurs de ces animaux domestiques, et il écrit en ce moment le treizième volume de sa Monographie de la Puce dans les deux mondes.

Ce vieillard décoré à toutes les boutonnières, qui marche à l’aide d’une canne, au bras d’un laquais, poursuivit Max Roller, est l’image vivante de l’ancien régime ; – c’est le passé qui s’en va en traînant la jambe. Il porte un grand nom et n’est autre que Son Altesse le duc de Frauenstadt. Il promène ses infirmités et son ennui d’une ville d’eaux à l’autre. Autrefois, il était accompagné d’un sérail, comme un pacha. Il enlevait les femmes de ses sujets, assurant qu’il faisait ainsi le bonheur de beaucoup de ménages. Il a de tous temps regardé la bourgeoisie et le peuple comme spécialement créés par Dieu pour le servir.

Un homme de haute taille, maigre, à la barbe pleine, serré dans une redingote qui n’était plus à la mode, entra, un livre sous le bras.

— Dieu merci ! voici une figure tout à fait sympathique, s’écria Max Roller. C’est un de nos plus grands poètes, c’est Karl Vogelsang. Il a chanté la liberté en 1848 ; il a été emprisonné, puis exilé ; mais il n’est pas venu, en 1871, s’agenouiller devant le soleil levant, comme tant d’autres ! Celui-là est un vrai poète… L’aigle ne descend pas dans la bassecour. Karl est resté sur les sommets altiers, où il attend l’aurore nouvelle, le retour du soleil de la liberté que voile encore la fumée des canons Krupp. Karl Vogelsang sera le poète de la régénération sociale et politique de l’Allemagne…

En ce moment apparurent, causant amicalement, un homme d’âge mûr et un tout jeune homme. Ils serrèrent l’un et l’autre la main de Max Roller.

Celui-ci dit à Gaspard, mais sans lui présenter les nouveaux venus :

— Ce sont mes amis, nos amis. Vous les connaîtrez ! Le plus âgé est d’origine française ; l’autre est un Saxon.

Une dame entra dans le salon. Gaspard eut un mouvement qu’il ne put réprimer : il avait cru que c’était mademoiselle de Demker, bien qu’il n’y eût vraiment aucune ressemblance entre les deux dames.

— Vous connaissez cette dame ? demanda Max Roller, à qui le mouvement de Gaspard n’avait pas échappé.

— Non pas, non pas… répondit celui-ci.

— Je ne serais pas surpris que vous l’eussiez rencontrée déjà quelque part : madame Balbina de Kuppenheim est le type de la femme qui promène son ennui partout. Elle mène une existence désœuvrée. Ce serait, je gage, une proie facile. Elle n’est point laide !

Et Max se mit à rire.

— Comment cette dame… dit Gaspard surpris, c’est madame de Kuppenheim ?

— Vous avez entendu parler d’elle ?

— Madame de Kuppenheim qui possède un château près de Nakenheim ?

— Elle-même.

Gaspard avait devant ses yeux la dame mystifiée par Kralle et Betrüger. La rencontre lui paraissait surprenante ; mais il se tut.

— Il me semble, reprit Roller, qu’elle a fait tantôt impression sur vous ?

— Hélas ! mon cœur est accroché ailleurs !

— Alors la vaporeuse Balbina n’est pas dangereuse pour vous.

Plusieurs hommes entrèrent successivement, et Roller eut à peine le temps de les nommer :

— Le comte Oswald de Rochlitz, dit-il, le baron de Keppler, le professeur Valesrode, le conseiller Filzen…

Et il alla vers ces derniers, qui lui donnèrent des poignées de mains.

Dans la cour de l’hôtel, la cloche qui annonçait le repas fut mise de nouveau en branle et couvrit le bruit des conversations.

— Enfin, je vais la voir ! murmura Gaspard.

Dans le même moment, mademoiselle de Demker faisait son apparition au bras d’un petit homme blond très empressé. C’était le dilettante du suicide. Un homme grand et de bonne mine les suivait.

— C’est elle ! se dit Gaspard, qui la reconnut parfaitement ; c’est elle ! Elle est encore plus belle qu’en photographie !

— Vous voyez là, disait déjà Max Roller, mademoiselle de Demker et son père…

— Et le petit blondin ? demanda Gaspard pour détourner l’attention de son interlocuteur et cacher son émotion.

— Le blondin ? mais c’est celui de cette après-midi, le baron de Felsner, une de nos meilleures figures de la station thermale. Il est à la recherche d’une mort déguisée et originale, comme madame de Kuppenheim est à la recherche d’une occupation qui puisse remplir son cœur.

Mais Gaspard n’écoutait plus. Il était absorbé dans la contemplation de mademoiselle de Demker.

La jeune fille avait pris place à la première table. Les baigneurs s’asseyaient un peu partout, et comme au hasard, à cette table et à celle dressée dans la salle voisine. Cependant, chacun choisissait avec attention sa place. Les plus galants s’efforçaient de n’être pas trop loin des dames. Gaspard se plaça vers une des extrémités, ayant son nouvel ami près de lui. De là, il lui était possible de bien voir, sans être trop en vue lui-même, la femme qui le captivait.

Mademoiselle de Demker était faite pour exercer un charme puissant, fascinateur. Sa taille, qui dépassait un peu la moyenne, paraissait irréprochable ; l’esprit et la résolution animaient ses beaux yeux bruns ; son front était peut-être un peu grand, et cependant on n’en eût pas voulu d’autre à son visage. La beauté de sa chevelure, dont on devinait l’abondance, ne pouvait être suspectée. La grâce parfaite des lignes de son frais visage, la noblesse du port et des manières achevaient de faire d’elle une jeune fille incomparable, pouvant légitimement aspirer à tous les hommages.

Elle était vêtue de cette façon capricieuse et fantasque qui caractérise la toilette des femmes dans les stations thermales. Son corsage rouge se montrait agrémenté d’une grecque en galons d’or ; des bouillons de gaze remplissaient les crevés pratiqués aux manches, et débordaient, vers le haut de la poitrine, en gentils petits flots écumeux.

À la droite de mademoiselle de Demker, l’enjoué baron de Felsner s’était assis. Le père de Lina avait ensuite pris place. Le baron de Demker était un ancien négociant, à l’air posé, aux manières simples et aisées, ayant acquis laborieusement et honnêtement une immense fortune. Il avait un grand air de dignité, accentué par le type bourbonien de sa physionomie, son front fuyant, ses cheveux bien plantés, son nez fortement aquilin et son double menton.

Malheureusement, il faut dire que l’ancien négociant de Francfort, si soigneux de ses intérêts, si exact dans ses relations, si judicieux en toutes choses, était un père dont la débonnaireté touchait à la faiblesse. Tout ce que sa fille voulait, il le voulait aussi. Aujourd’hui, il se trouvait en villégiature à Nauheim. Il était là comme il aurait pu être aux Pyramides d’Égypte ou aux chutes du Niagara. Il est vrai que l’orgueil que ressentait le baron d’avoir une aussi belle enfant que Lina était pour beaucoup dans cette excessive condescendance à la produire partout où il plaisait à la charmante capricieuse de se montrer.

À côté du baron de Demker, on voyait la baronne de München-Wulfen et son amie madame Stein, si penchées l’une vers l’autre qu’elles semblaient manger dans la même assiette et boire dans le même verre. En face, se trouvaient le comte de Rochlitz et le baron de Kappler, luttant d’amabilité envers la grasse madame de Kuppenheim placée entre eux deux. À leur droite, s’étaient assis le pasteur Volkmar et un jeune homme au type saxon, grand, à la moustache et aux cheveux blonds, au regard calme et doux ; à leur gauche, deux savants, le professeur Valesrode et le docteur Bose, taillés l’un et l’autre sur le même patron : nez longs et minces, lunettes vertes ou bleues, cheveux filasse. Vis-à-vis de Max Roller et de Gaspard était placé un homme entre deux âges, bien vêtu, et dont les manières, le ton et les dehors agréables annonçaient l’habitude de vivre dans le grand monde : c’était cet Allemand, d’origine française, traité d’ami par Roller ; il échangeait des signes d’intelligence avec ce dernier. Enfin, deux ou trois sièges demeurés inoccupés attendaient sans doute des retardataires.

Tout le monde était à table lorsque arriva une grande jeune femme pâle, aux cheveux rouges, aux yeux bleus, dont la bouche dessinait un gracieux sourire. Elle entra avec un frou-frou bruyant de robe soyeuse qui attira vers elle tous les regards. Cette belle et étrange créature était mise avec une recherche excentrique, un luxe qui rappelait les beaux jours de Nauheim.

Sur sa sous-jupe en poult de soie mauve se détachaient les dents d’une seconde jupe grenat, ornée de valenciennes. Elle était drapée dans un paletot péplum en point de Venise, doublé de soie dahlia. Ses cheveux, à demi déroulés, tombaient en grosses boucles sur son cou, où s’enroulaient plusieurs rangs d’un collier de corail.

— Ah ! parbleu ! dit Roller à Gaspard, c’est la signorina Zingarelli, femme mystérieuse et suspecte… Le maître d’hôtel l’a louée pour donner un peu d’animation à l’établissement. C’est une « allumeuse, » comme on dit à Paris… Hélas ! Voilà où ils en sont réduits ! Voilà où nous a conduits la guerre et les cinq milliards ! La signorina a la spécialité de ravager les cœurs et de vider les bourses. Maître Rothmann, qui est un malin, a mis à sa disposition un salon particulier avec glaces et divans. La signorina compte s’y faire payer des soupers fins lui donnant droit, – je le sais par une indiscrétion, – à un prélèvement de 50 pour 100. Elle est arrivée hier, et hier déjà, elle soupait avec le baron de Taunitz, lequel est allé ce matin mettre ses bagues en gage chez Abraham Pollak, le banquier de l’aristocratie nomade de Nauheim.

La signorina hésita un moment, puis, sûre d’avoir produit son effet sur cette première réunion de soupeurs, elle se décida à aller s’asseoir à la table d’hôte de la seconde salle.

XV

Gaspard regardait tellement Lina, et mangeait avec si peu d’entrain, que plusieurs des convives purent suivre la direction fixe de ses yeux. Mademoiselle de Demker ne fut pas la dernière à s’apercevoir qu’elle était l’objet d’une contemplation admirative qui faisait oublier au nouvel hôte de maître Rothmann que l’appétit est chose impérieuse dans une ville d’eaux – et particulièrement à Nauheim.

Les conversations étaient fort animées ; et chacun faisait honneur au repas du soir. La table, somptueusement et abondamment servie, apparaissait encombrée de mets qui semblaient sortir de toutes les cuisines de l’Europe, de hors-d’œuvre appartenant à l’univers entier.

Aussi tout le monde mangeait-il gloutonnement, – tout le monde, excepté Gaspard. Pour aller plus vite, les dames portaient à la bouche fourchette et couteau. Détails qu’il faudrait peut-être laisser dans l’ombre : la belle Lina, elle-même, promenait incessamment sur ses lèvres la lame de son couteau d’acier, et, pour demander du pain, frappait sur son verre.

Max Roller, placé à la gauche de Gaspard, lui communiquait ses impressions ou ses informations sur les personnes assises autour de la table, sans en perdre pour cela une bouchée. De son côté, notre Flamand, autant pour éviter les regards de Lina, souvent dirigés vers lui, que pour satisfaire sa curiosité, se livrait à ses observations personnelles. Il ne fut pas longtemps sans s’apercevoir, à des signes manifestes, qu’il avait de sérieux rivaux dans le comte de Rochlitz et le baron de Kappler, bien que ceux-ci se montrassent fort empressés auprès de madame de Kuppenheim.

Le comte Oswald de Rochlitz n’avait pas encore quarante ans. C’était un homme qui rappelait les seigneurs des anciennes cours. Assurément la noblesse devait être à ses yeux le premier des mérites ; les voyages, la chasse, les premiers des plaisirs ; la courtoisie vis-à-vis des dames, la galanterie le premier des devoirs. Il montrait des manières franches jusqu’à la brusquerie, une certaine rudesse sous l’écorce de laquelle on devinait du savoir-vivre, du bon sens naturel, peu de culture d’esprit, mais une gaieté entretenue et réveillée deux fois par jour par de copieux repas largement arrosés de vins du Rhin.

Le baron de Kappler paraissait plus jeune que le comte Oswald de six ou huit années, au moins. Il était grand, bien bâti ; mais, sur ses larges épaules, sa tête sans expression, avec ses yeux à fleur de peau, à moitié fermés, avait assez l’air d’une tête de bois. Les mouvements automatiques du personnage complétaient l’illusion. Sa tenue était irréprochable, un peu empesée, si l’on voulait absolument lui trouver un défaut. Le baron de Kappler jouissait d’une grande fortune et était connu à Berlin pour mener la vie élégante d’un riche désœuvré.

Le professeur Valesrode tenait fort bien sa place à table. C’était un naturaliste distingué ayant énormément voyagé.

Entre le chevreuil aux confitures et le veau à la sauce poisseuse et douce, le professeur avait engagé avec son voisin de table, autre professeur non moins distingué, « l’illustre » docteur Bose, une discussion bruyante sur l’état de la lune le jour de la mort de Polycarpe. Ce grave sujet avait été laborieusement étudié par M. Valesrode, et tout cela était discuté lourdement, pesamment et au grand déplaisir de l’entourage. C’était un bon type que ce docteur Bose, avec sa tête qui avait l’aspect d’un genou et son long nez mince qui semblait croiser le fer avec celui du professeur Valesrode ; et Max, pour se venger peut-être du bruit qu’il faisait à côté de lui, apprenait à Gaspard que « l’illustre » docteur était membre d’une société de savants empressés à tenir des congrès annuels, tantôt dans une ville, tantôt dans une autre, et que Quirinus Bose profitait de ces petits déplacements pour faire ses fredaines, loin de madame Bose. Au dernier congrès, à Prague, il avait fallu le rapporter chez lui, un soir, après un banquet où quelque discussion scientifique, dans le genre de celle qu’il avait entamée au souper, avait dû allumer dans son esprit la soif de la certitude absolue, et dans son gosier… une autre soif plus impérieuse encore.

— Et moi, je soutiens en outre, disait le professeur Valesrode avec force, que la principale des Églises quartodécimanes devait avoir les mêmes idées sur la chronologie de la Passion que les synoptiques…

— Je m’inscris en faux contre cette assertion ! s’écria enfin « l’illustre » contradicteur exaspéré ; et il donna un violent coup de poing sur la table.

Cela commençait à devenir impatientant. Toutes les conversations étaient interrompues. Quelqu’un, – le dilettante du suicide peut-être, – frappa légèrement la table du manche de son couteau pour rappeler les savants à la modération et aux convenances. Tout le monde se regardait. Le comte de Rochlitz surtout fixait mademoiselle de Demker depuis un moment. Celle-ci soutenait son regard avec une parfaite assurance. À la fin cependant, elle se mit à sourire, comme si elle était frappée d’une révélation soudaine.

— Pourquoi riez-vous ? demanda le comte souriant à son tour.

— Oh ! une idée folle ! répondit-elle.

— Mais encore ? on ne peut pas savoir ?…

— Il me semble que je vous ai vu déjà, ailleurs qu’à Nauheim… Voilà… Mais il y aurait longtemps.

— Longtemps ?

Oui, au moins… six ans.

— Où cela ?

— À Francfort… dans le faubourg de Sachsenhausen, où nous demeurions… lors de l’occupation de la ville par les Prussiens.

Le mot de « faubourg » parut assombrir le baron de Demker.

— Vous ne devez pas vous tromper, mademoiselle, répondit le comte rougissant légèrement. J’étais capitaine dans l’armée du Mein, commandée par le général Vogel de Falkenstein…

— Vous voulez dire de Raubenstein[6], repartit Lina ; c’est ainsi qu’on le nommait à Francfort. Mais oublions cela. Ne vous rappelez-vous pas les hôtes de la maison que vous habitiez ?… J’étais une petite fille alors.

— Si fait ! si fait ! Je commence à me rappeler… dit le comte de plus en plus confus…

— Lina, observa le baron de Demker, il est convenable de laisser de côté ces sujets irritants… croyez-moi.

Mais Lina fit à peine attention aux paroles de son père et reprit :

— Puisqu’il en est ainsi, j’ai une revanche à prendre sur vous, beau vainqueur ! Gare à vous ! ajouta-t-elle avec un geste de coquetterie mutine.

— Oh ! mademoiselle, il n’y a plus ni vainqueurs ni vaincus, dit le comte Oswald. Tous Allemands !

— Oui ! il n’y a plus que la grande patrie allemande, dit le baron de Kappler en se faisant verser un verre de marco-brünn. Il faut la maintenir, la conserver… voilà tout !

— Rude affaire ! rude affaire ! messieurs, murmura Max Roller.

— Bah ! reprit le comte Oswald, une nouvelle et dernière guerre peut-être avec l’ennemi héréditaire… guerre qu’il n’est pas défendu du reste de prévoir : Frédéric le Grand prévit longtemps d’avance la troisième guerre de Silésie, mais il n’entra en Saxe que lorsqu’il n’y avait plus moyen de déchirer le réseau des conspirations européennes. Quand viendra-t-il, pour nous, le moment où nous placerons la France entre le désarmement et la guerre ? C’est le chancelier de l’empire, l’illustre grand chancelier qui peut seul le décider, – avec l’aide de Moltke.

— Au nom de l’Allemagne éclairée et libérale, ne parlez pas ainsi ! répliqua Roller. La France a toujours tenu le flambeau de l’idée, la France affranchira ses voisins. C’est elle qui donne l’exemple. Elle a poussé de nouveau le grand cri de Liberté, et à ce mot l’Allemagne tressaille et l’Italie frémit… La République française sera la République européenne, car la France est le cœur des nations. N’a-t-on pas toujours senti en elle les pulsations de l’humanité entière ?

— Monsieur, vous n’êtes pas patriote, et il est indigne d’entendre un Allemand…

— Parler ainsi, n’est-ce pas ? Que voulez-vous, monsieur ! je crois à la grande République européenne.

— Une utopie, un rêve !…

— Mais un beau rêve, fit Roller… Car le règne de la force serait remplacé par le règne de l’amour ; les peuples ne seraient plus des ennemis, mais des frères. Et alors commencerait le printemps fleuri de l’humanité !

— Oui, je vois ça, dit le comte Oswald en riant ; au lieu de multiplier les baïonnettes, les gouvernements feront pousser des asperges, et ils fourniront la sauce !… Mais, monsieur, on se battra pour avoir la sauce… Et ce sera toujours à recommencer !… L’Allemagne ne peut se maintenir grande qu’en étant avant tout une puissance militaire de premier ordre et en se montrant capable de le prouver aussi souvent qu’on l’y forcera…

Gaspard fut blessé du ton dont ces derniers mots étaient prononcés.

— Je ne suis pas Français, dit-il ; mais je peux vous le dire franchement : prenez-y garde, le secret de votre force est éventé ! Pour vous, il s’agit, – on le sait maintenant, – de poser un pied sur le sol de l’ennemi. Si vous y réussissez, vous faites de la terreur : la maison devient responsable de son locataire, la rue responsable de la maison, la cité responsable de la rue, la province de la cité… Des exécutions sommaires ont raison de quiconque résiste.

— Allons donc ! allons donc ! interrompit le baron de Kappler, vous exagérez !

— Les francs-tireurs ont éprouvé en France toute la rigueur de ce système, poursuivit Gaspard sans s’arrêter à l’interruption ; on les fusillait, les malheureux, sous prétexte qu’ils n’appartenaient pas à l’armée régulière, qu’ils portaient des blouses, « costume national des Français ! »… Cependant, vous le savez, messieurs, l’institution des francs-tireurs est d’origine prussienne ; avez-vous oublié l’existence du décret royal sur la landsturm[7], rendu en 1813 par Frédéric-Guillaume ?… Je veux être forcé de démolir pièce à pièce les cinquante-quatre ponts de Bruges, si le secret de votre force n’est pas connu de tous ! Ce que vous avez fait, d’autres le feront comme vous sans aucun scrupule. Il suffit qu’ils puissent faire le premier pas avant vous.

— Et vous dites, monsieur, observa le baron de Kappler, que vous n’êtes pas Français ? Vous en tenez pourtant bien le langage, quoique vous vous exprimiez dans l’allemand le plus pur !

— Je dis ce que je pense, et voilà tout, répondit simplement Gaspard.

— Bien ! très bien ! dit à voix basse Max Roller.

En face, l’Allemand, d’origine française, approuvait aussi d’un léger mouvement de tête.

Un peu plus loin, le jeune Saxon paraissait approuver aussi.

On se leva de table, et, tandis que chacun se séparait, on put entendre le docteur Bose répéter encore une fois au professeur Valesrode :

— Je soutiens mordicus que vous faites une hérésie historique et chronologique !

— Et moi, je soutiens que mon étude sur l’état de la lune, le jour de la mort de Polycarpe, aura un grand retentissement dans le monde savant.

— L’Allemagne se montre bien ici tout entière, se dit Gaspard : jactance militaire, pédantisme scientifique, aspirations humanitaires, – et goinfrerie !

XVI

Gaspard songeait à se retirer dans sa chambre, car il avait besoin de repos après une journée aussi bien remplie. Mais Max Roller le suivit.

— Avez-vous vu, dit-il, comme la faubourienne de Francfort a été aimable vis-à-vis de l’ex-capitaine prussien ? Que de sourires ! Il est vrai qu’il est comte, et, de plus, bel homme !

— De qui parlez-vous donc ? demanda Gaspard, craignant d’avoir deviné. Est-ce de mademoiselle de Demker ? Dans ce cas, vous ne montrez pas pour elle le respect auquel elle a certainement droit.

— La connaissez-vous, pour parler ainsi ? Je la vois depuis plus de quinze jours, et franchement… ce n’est qu’une coquette.

— Monsieur Roller, vous me faites de la peine en tenant devant moi un tel langage, et si vous désirez conserver mon amitié, je vous prie de changer de ton. Vous me blessez sans le vouloir !

— N’allez-vous pas me demander raison de mes paroles ? dit Max Roller en riant aux éclats. Vous savez que nous avons d’autres intérêts à débattre, et demain je vous présenterai les deux virtuoses, encore inconnus, de notre quatuor. Adieu, j’irai vous prendre dès le matin chez vous.

— Un moment ! fit Gaspard… Monsieur Roller, vous connaissez le comte de Rochlitz et le baron de Kappler ? Sont-ce des gens…

— À craindre ?

— Je ne dis pas à craindre, mais…

— En amour, je redouterais fort de les avoir pour rivaux… En êtes-vous là ?

— Vous voulez rire, dit Gaspard surpris et fâché de se voir deviné. Dites-moi ce que vous savez d’eux.

— Vous le désirez ? Eh bien, tremblez, monsieur. Le comte est un don Juan et le baron un Lovelace. Le comte a été le héros d’une foule d’aventures. La dernière a eu un certain retentissement. Vous en connaissez l’héroïne.

Et Max Roller raconta à Gaspard qu’on accusait le comte d’avoir fait tourner la tête à la baronne de Kuppenheim, du vivant du baron, conseiller de cour. La conseillère n’avait pas hésité à abandonner son mari pour suivre le comte en Italie. Là, elle s’était abîmée dans une vie de béatitude et d’amour. Lui, cependant, se laissait adorer. Le bonheur de la dame eût été divin à la condition d’être éternel ; mais il fallut compter avec l’ennui du tête-à-tête perpétuel, avec la lassitude qui naît souvent des grandes et fortes passions. Peu à peu, on était passé de l’adoration folle et enthousiaste à l’estime raisonnée, puis aux appréciations exactes, réfléchies, rigoureuses, et même sévères ; le comte avait vu dans madame de Kuppenheim une coupable, – simplement une coupable, – à laquelle il avait pardonné d’abord, – par indulgence peut-être, – qu’il avait ensuite blessée sans le vouloir, par des remarques fâcheuses. On en vint aux échanges de paroles dures, de reproches, de récriminations ; finalement, le paradis de Naples ouvrit quantité de fenêtres sur l’enfer ; tant et si bien, dit Roller en achevant cette anecdote, qu’un beau matin le comte Oswald reprit le chemin de Berlin. Madame la conseillère intime n’avait pas tardé du reste à réintégrer le nid conjugal d’où elle reprit, quelques mois plus tard, son vol, en compagnie de son cuisinier, qui, après l’avoir très proprement plumée comme une dinde, la planta là. Heureusement que restait la planche de salut, – le mari. Il fut à la hauteur des circonstances : il pardonna tout. À table, vous avez pu le voir, le comte et la baronne n’avaient pas l’air de se trop connaître.

— Très bien ! fit Gaspard. Mais passons au Lovelace des bords de la Sprée ? ajouta-t-il.

— Le baron de Kappler ? Il serait moins redoutable, personnellement, répondit Roller, mais il a une fortune immense. Il possède un château magnifique près de la Havel, en face de Potsdam. L’argent est un de ses moyens les plus puissants…

— On peut le croire lorsqu’on a vu sa tête de bois…

— Il l’emploie avec une largesse et dans des proportions irrésistibles. On assigne à sa fortune une singulière origine : on dit qu’il descend par sa mère du fameux baron de Syborg qui, au siècle passé, offrit au prince de Sonderhausen un trésor caché dans la Kyffhaeuser[8], – la montagne où dort Frédéric Barberousse. Il en reçut, en échange, des bijoux, une forte somme d’argent et un carrosse à six chevaux, dont il se servit pour prendre la clef des champs le jour même fixé pour la levée du trésor.

— Oh ! l’argent n’est pas un hameçon pour tout le monde ! observa Gaspard philosophiquement.

— L’argent, non… mais la fortune, oui, dit Roller, établissant ainsi une distinction plus subtile que réelle ; mais que sur les genoux du Sommeil tout cela ne vous empêche pas de vous endormir, ajouta-t-il ; soyez éveillé demain, au premier chant de la cloche de l’hôtel, et, encore une fois, adieu !

Sur ces paroles, le nouvel ami de Gaspard le laissa à lui-même.

Le lendemain matin, notre Flamand était en train de s’habiller, aidé par Christian, lorsque Max Roller se présenta.

— Êtes-vous prêt, dit-il, pour la petite promenade en question ?

— Je vous attendais, répondit Gaspard, et je vous suis.

Les deux jeunes gens sortirent.

Il était huit heures. Déjà les allées du parc étaient pleines de promeneurs. À voir tant de gens qui aiment à saluer l’aurore, on pourrait croire que ces petites villes d’eaux allemandes sont les séjours privilégiés de la vertu. Des cavaliers faisaient lentement leur promenade matinale. Madame Stein effeuillait une marguerite à côté du conseiller Filzen, tandis que la femme de celui-ci marchait lentement en arrière, plongée dans la lecture des vers passionnés de Mirza-Schaffi. Madame Balbina de Kuppenheim, sous un grand parasol doublé de soie bleue, était assise sur un banc, à l’écart, attendant que le pasteur Sébulon vînt la rejoindre pour lui parler sans doute de tout autre chose que de l’Évangile. Un peu plus loin, le professeur Quirinus Bose, penché sur un buisson de roses épanouies, son flacon à puces à la main, recueillait des pucerons verts, avec une petite spatule d’argent. Des jeunes filles passèrent en riant de lui sans le distraire de son travail.

Tout au bout de l’avenue, baignée des flots d’un soleil d’or, Gaspard aperçut la jupe blanche et la taille svelte d’une jeune fille, et s’imagina entrevoir celle qu’il aimait. Une bouffée de chaleur lui monta au visage, puis il ne vit plus rien que l’horizon bleu, avec les grands arbres qui se dessinaient en silhouettes vigoureuses, formant comme des découpures de décors.

— Où allons-nous ? demanda-t-il lorsqu’il eut respiré à pleins poumons l’air embaumé qui se dégageait du parc.

— Laissez-moi vous conduire dit Roller.

— Quelle est cette musique ? est-ce déjà celle de Kursaal ?

— Mais oui… trois fois par jour. Oh ! l’Allemagne serait un bien beau pays, si… Mais nous reprendrons cette conversation tout à l’heure. Avez-vous rendu visite à l’un des médecins de la station ?

— Moi ? je n’ai que faire de médecin… Ne vous l’ai-je pas dit ?

— Très bien ! très bien ! Mais, observa Max Roller, c’eût été une bonne précaution… Je n’ai eu garde d’oublier en arrivant d’aller à la consultation de ces messieurs. Vous ferez bien de consulter un peu… pour la forme. Vous direz que vous avez une gastrite… Le fait est que vous ne mangiez guère hier au soir. Par exemple, vous dévoriez des yeux mademoiselle de Demker et vous étiez comme grisé d’elle lorsque nous avons quitté la table, car vous parliez de m’envoyer des témoins.

— Je veux être condamné à mettre en branle le carillon de Bruges jusqu’à extinction de vie, si j’ai dit cela ! s’écria Gaspard. Vous aimez, je le vois, à rire, monsieur Roller, et si je ne me trompe, vous avez un excellent caractère.

— Touchez là, alors ! dit Max en tendant une main que Gaspard saisit avec empressement.

Les deux promeneurs suivaient, d’un pas allègre, la Parck-Strasse, qui longe, – nous l’avons dit, – la grille du parc.

La Parck-Strasse va droit de la plaine jusqu’au pied du Johannisberg.

— Nous allons à la Hasselhecke, dit le compagnon de Gaspard. C’est une grande ferme à une heure d’ici.

En ce moment, un délicieux petit attelage bai vint frôler les deux promeneurs.

Il était conduit par la signora Zingarelli, le lorgnon à l’œil, une toque hongroise avec plume rouge inclinée crânement sur la tempe gauche ; à côté d’elle, se trouvait un jeune monsieur aux favoris roux, aux dents longues, aux yeux clignotants, l’air solennel et niais.

— Tiens ! fit Roller, elle a recueilli dans ses filets le fils du duc de Frauenstadt. Voilà à quoi sont occupés nos grands seigneurs !… Dans l’air empesté des cours, tout naît vieux, vicieux et libertin.

Tout en suivant le chemin bordé d’arbustes en fleurs, Max Roller entretenait Gaspard de choses bien graves et peu en harmonie avec cette splendide nature qui exhalait de si douces ivresses de poésies.

— Voyez-vous, disait Roller, en s’animant de plus en plus, l’empire allemand marche vers une nouvelle transformation. Il y a deux armées aujourd’hui en Allemagne : l’armée du roi et l’armée du peuple. L’armée du roi se fondra dans l’armée du peuple. Nous qui avons brisé le joug féodal, nous secouerons le bât de la bourgeoisie et nous briserons aussi le joug militaire. Dieu n’a-t-il pas fait les hommes pour être des créatures libres, et non des esclaves destinés à mourir pour la défense d’un fauteuil doré, sur lequel est placé, une couronne de métal au front, un homme pétri du même sang et de la même chair que nous ? Le règne de la force doit finir. Une œuvre de révolution et de rénovation se prépare. Dans dix ans, vous verrez ce que sera l’Allemagne sortie de sa torpeur. Les abus sociaux, politiques et religieux auront pris fin ; la société reposera sur d’autres bases ; les spoliés seront vengés, et il n’y aura plus de marchés d’esclaves ! Sur quoi est fondé l’ordre actuel des royaumes et des empires ? Sur le soin qu’ont les grands voleurs d’emprisonner les petits. Quel est le roi, parmi ceux qui règnent aujourd’hui, qui n’ait pas volé quelque chose à son voisin ? Et quand ces messieurs cessent de piller pour leur compte, ils préparent ou protègent le pillage des petits par les grands.

Comme Gaspard ne répondait pas, – il avait la tête pleine encore de la vision de mademoiselle de Demker et son esprit n’avait pas quitté Nauheim et son parc, – Max Roller tira un journal de sa poche, le Neue Zeit, le plus influent des quarante-deux organes du socialisme allemand, qui comptaient ensemble, avant leur suppression en octobre 1878, plus de 200,000 abonnés. Roller entra dans de nombreux détails sur l’organisation et les forces du parti socialiste. Puis, il se mit à lire, avec une sorte d’enthousiasme d’illuminé, le récit des funérailles de l’ouvrier typographe Lackner, qui venaient d’avoir lieu à Berlin :

« Dimanche dernier, Berlin a été le théâtre d’une grande manifestation socialiste comme on ne se souvient pas d’en avoir vu depuis les journées de 1848. Lackner, qui meurt jeune mais déjà célèbre, a été triomphalement conduit en terre par ses compagnons et ses coreligionnaires socialistes. Comme la police avait défendu les drapeaux rouges, il y avait un luxe inouï de rosettes, d’emblèmes, de bouquets et d’écharpes. Deux gendarmes à cheval ouvraient la marche ; puis venaient, en rangs serrés, près de trois mille individus, précédés d’une musique. Immédiatement après le corbillard, on voyait les députés socialistes du Reichstag : Most, qui a été si longtemps en prison ; Hasenclever, Liebknecht, Bracke, etc. ; puis nos deux célèbres oratrices de club : Hahn et Stœgemann, accompagnées d’un millier de femmes. Parmi elles, il y en avait même qui étaient vêtues de robes de velours ou de soie ; quelques-unes tenaient un enfant sur leurs bras, et presque toutes portaient des couronnes avec des inscriptions de ce genre : « Que son souvenir vive ! » – « Il ne sera jamais oublié ! » – « Au combattant pour la liberté ! » À la suite des femmes se pressaient au moins quatre mille ouvriers. Lackner a été enterré dans la partie réservée aux « libres penseurs. »

Le député Most et madame Stœgemann ont prononcé des discours au bord de la fosse. « C’était, a dit Most, un vaillant soldat de la liberté. Il avait compris que l’heure du peuple allait venir, qu’une ère nouvelle commençait pour les prolétaires, qui auront leur tour, comme le clergé, la noblesse, la bourgeoisie ont eu le leur. Lackner a été poursuivi après sa mort ; on lui a infligé la peine posthume de ne pas laisser flotter le drapeau rouge sur sa tombe. Mais nous disons ceci, au bord de cette fosse : « Haine à tout ce qui est méprisable ! » – « Nous le jurons ! » répondirent une centaine de voix.

Les amis de Lackner sont revenus tout émus de leur manifestation.

« — Jamais un roi n’a été enterré avec tant de pompes ! disaient-ils. »

— Berlin se réveille, ajouta Roller, Berlin sort de sa trop longue apathie ! Je te salue, aurore du jour où les prolétaires affamés sortiront de leurs caves, comme les lions sortent de leurs cavernes !…

Les deux promeneurs se trouvaient dans un petit chemin planté de jeunes arbres. Ils tournèrent à gauche. La route s’engageait dans une véritable forêt de sapins et de chênes. Cette route, très pittoresque, s’enfonçait dans une vallée encaissée et tortueuse au fond de laquelle coule un torrent, ombragé de massifs de frênes et de saules ; puis elle débouchait sur une large plaine fermée au loin par des montagnes.

La Hasselhecke était assise au milieu de cette plaine, comme une forteresse.

XVII

— Nous sommes arrivés au lieu de la réunion, dit Max Roller. Vous allez trouver là… les deux « virtuoses » qui manquent à l’appel. Nous déjeunerons à la ferme, si vous le voulez bien.

— Ces messieurs sont vos amis ? demanda Gaspard.

— Naturellement ! répondit Max Roller. Des amis… et quelque chose de plus… L’un est cet Allemand d’origine française, vous savez ?… L’autre est ce Saxon pâle, silencieux.

Max Roller parlait encore, qu’on vit sortir d’un massif d’arbres deux hommes qui s’avancèrent vers les promeneurs. C’étaient eux qu’on venait rejoindre.

Max Roller fit les présentations :

— Deuxième fort violon ! dit-il en désignant le plus âgé. L’harmonieux violoncelle ! ajouta-t-il en montrant le Saxon.

— Sans être sorcier, c’est vous, alors, qui êtes l’alto ? dit Gaspard à Max Roller.

Il y eut un échange de cordiales poignées de mains.

Le premier « virtuose » était en effet un Allemand d’origine française, Herr Paul Lafontaine, de Valmont, dans le Wurtemberg, dont la famille, originaire de la Beauce, avait émigré dans la Forêt-Noire lors de la révocation de l’édit de Nantes. Paul Lafontaine avait tout à fait l’air d’un Français, avec son œil brun, ses cheveux et sa barbe d’un noir de jais. Cette particularité physique s’expliquait par l’isolement du reste de la population dans lequel sont restés les émigrés, chez qui la langue même du dix-septième siècle était encore parlée il y a quarante ans, avec les tours de phrases aisés que l’on trouve chez madame de Sévigné.

Mais le roi de Wurtemberg qui, jusqu’en 1870, avait laissé à ces populations d’origine française leurs écoles et leurs pasteurs français, venait d’enlever à ces braves gens tout ce qui leur rappelait leur ancienne patrie. Paul Lafontaine avait alors quitté le village, vendu sa petite maison, et, pour se venger de l’Allemagne, il s’était appliqué à devenir un des membres les plus influents du parti socialiste allemand. Le comité central en avait fait un propagateur très actif de ses idées ; c’est à lui que l’on confiait la transmission du mot d’ordre aux sections étrangères de l’internationale. Prudent, habile, rusé, il avait souvent des entrevues aux frontières avec des Suisses, des Italiens, des Français et des Anglais.

L’autre « virtuose », le violoncelliste, s’appelait Jacob Kummer et appartenait à une famille bourgeoise de Dresde. Il avait été envoyé à Berlin pour se préparer aux études médicales dans la maison du célèbre professeur Eusébius Baur, qui l’avait volontiers accepté comme pensionnaire et s’était engagé à lui donner quelques leçons. Mais Jacob était devenu amoureux de madame Baur, femme très distinguée, savante, presque autant que son mari, assez belle, et abordant à peine la trentaine. Elle était tellement instruite qu’elle se trouvait en état de servir de répétiteur au jeune Saxon. Si bien que, le professeur étant mort, Jacob resta chez la veuve qui continua de lui donner des leçons. Jacob Kummer parcourait l’Allemagne, en apparence pour réunir les éléments d’un travail sur les stations thermales que renferme ce pays, en réalité pour un motif politique qu’on allait enfin faire connaître à Gaspard, – sans qu’il l’eût demandé.

Jacob Kummer s’était lancé dans les théories socialistes par conviction. Il croyait à la régénération de l’Europe par la république. Il avait traduit en allemand les œuvres les plus remarquables de Proudhon, il était l’ami personnel de Liebknecht et de Bebel. Lorsque le député socialiste Most fut arrêté à Francfort et conduit enchaîné à Berlin, ses amis durent garder à vue Jacob Kummer ; c’était une de ces natures d’apôtre et de sectaire qui se croient nées avec une mission providentielle et l’on sait, depuis 1870, que les « missions providentielles » s’exécutent à coups de fusil.

— Le moyen du quatuor était, en vérité, fort ingénieux, dit Paul Lafontaine.

— Mais il pèche par un petit défaut, observa Max Roller.

— Lequel ? demanda le Flamand.

— C’est que tous les conspirateurs ne sont pas musiciens.

— Les conspirateurs ! fit celui-ci.

— Eh ! sans doute ! dit Roller.

— Ho, ho ! Nous sommes donc des conspirateurs ? s’écria Gaspard. Par saint Liévin, apôtre des Flandres ! conspirateur sonne étrangement à mon oreille.

— Choisissez un autre nom, si celui-là ne vous plaît point, dit Max Roller. Pourquoi êtes-vous venu en Allemagne ? ajouta-t-il.

— Mais… pour visiter Stuttgard, Munich, Dresde.

— Vous n’êtes pas venu pour rencontrer à Nauheim des délégués des comités socialistes de Berlin et de Dresde ?

— Pas le moins du monde.

— Vous ne nous apportez pas les instructions des comités d’Amsterdam et de Bruges ?

— Quels comités, messieurs ? Vous me faites rire avec vos airs de sectaires farouches !…

Max Roller et ses deux amis se montrèrent surpris et alarmés.

— Je comprends maintenant pourquoi, dit Gaspard en s’adressant à Roller, vous m’avez si longtemps ennuyé, et hier, et encore aujourd’hui, avec vos théories sociales auxquelles je n’entends mot… Ah ! vous êtes des socialistes militants !… Mes compliments, messieurs, fit-il en saluant… Mais je le répète, je ne suis pas des vôtres, et je ne veux rien savoir de vos histoires. Parlons, si voulez bien, d’autre chose…

— Monsieur trêve de plaisanterie, répondit d’un ton bref Max Roller, votre domestique nous a parfaitement donné à entendre que vous étiez chargé d’une mission…

— Il n’a pu dire cela !

— Du moins je l’ai compris ainsi, répliqua Roller. Et le quatuor de Beethoven, signe de ralliement ? ajouta-t-il.

— Pur hasard, messieurs, pur hasard, je vous l’assure, dit le Flamand.

— Un hasard ! s’écrièrent à la fois les trois mandataires de l’Internationale que Gaspard avait devant lui.

— Nous sommes trahis ! dit Lafontaine, d’une voix sourde.

— Trahis ! répéta Jacob Kummer.

— Messieurs, dit Gaspard posément, c’est vous qui vous êtes trahis ; mais par les reliques de sainte Ursule, je ne suis pas un traître !

— Qui nous le prouvera ? demanda Max Roller d’une voix irritée, l’œil ardent, le geste nerveux.

— Le calme que je vous montre, répondit Gaspard.

Les trois Allemands se regardèrent comme pour prendre conseil l’un de l’autre, et deviner mutuellement leur pensée.

— Vous n’avez pas d’armes sur vous ? demanda Roller à Gaspard.

— Certes, non… et pourquoi ? dit Gaspard en ouvrant sa redingote. Vous m’avez invité à faire une promenade, je vous ai suivi…

Il y eut un moment de silence.

— Alors, ce quatuor, comment l’expliquez-vous ? demanda Lafontaine.

— J’en jouais les premières mesures pour essayer un violon qui me tombait sous la main ; j’allais jouer autre chose, lorsque vous m’avez fait cette surprise… J’ai pris cela pour une politesse de bienvenue, et je vous ai rendu politesse pour politesse en allant jusqu’au bout…

— C’est singulier ! c’est singulier ! répétait Max Roller. Mais je ne puis pas me décider à voir en vous un ennemi.

— Je ne suis pas votre ennemi, messieurs, nous poursuivons même, je crois, le même but, mais par des moyens différents. Je regrette que vous m’ayez fait connaître le vôtre.

— C’est un regret que vous pouvez avoir, en effet, dit Roller.

— Pourquoi cela ?

— Parce qu’il y va peut-être de votre vie !

— Ho, ho ! vous voulez m’effrayer, messieurs, dit Gaspard, vous n’y réussirez pas. Qui sait même si avec l’humeur joyeuse que je connais à M. Roller, tout ceci n’est pas une comédie destinée à nous ouvrir l’appétit avant d’aller déjeuner à la ferme ? Je m’attends à tout moment à vous voir tous les trois laisser échapper un grand éclat de rire.

— Je puis vous dire, moi, dit Jacob Kummer, qu’il n’y a point en ceci de quoi rire.

— Votre violoncelle faisait pourtant très bien, monsieur, dans le quatuor, dit Gaspard gaiement.

Mais tout le monde garda le sérieux.

— Voyons, monsieur Van der Gomm, – c’est bien votre nom ? dit Roller, – pouvez-vous nous dire pourquoi vous êtes venu à Nauheim ?

Gaspard réfléchit un instant.

— Je ne le puis, répondit-il ensuite.

— Vous voyez bien ! dirent les trois hommes d’une seule voix.

— Vous êtes ici pour nous épier ! ajouta Lafontaine.

— Nous livrer ! dit à son tour le Saxon.

— Cela ne se passera pas ainsi ! reprit Paul Lafontaine.

— S’il ne s’agissait que de nous encore ! dit Jacob Kummer.

— Oui, poursuivit Max Roller, complétant la pensée de son complice, mais il y a des intérêts puissants en jeu ! Les événements se précipitent ; la situation devient grave et périlleuse… Vous ne pouvez pas nous dire pourquoi vous êtes ici… Consentiriez-vous au moins à quitter Nauheim immédiatement, si nous vous en faisions une condition ?

— Non, je ne pourrais m’y engager, répondit résolument Gaspard, qui ne pouvait s’éloigner ainsi de Lina.

— Vous voyez ! vous voyez ! dirent à la fois Lafontaine et Kummer.

— Tout vous condamne, ajouta Roller : vous n’êtes pas venu ici librement, et vous n’êtes pas libre de vous éloigner. Qui vous a envoyé ici ? de qui recevez-vous des ordres ?

— Personne ne m’a envoyé ici, et je ne reçois d’ordre de personne, dit le Flamand. Par saint Liévin, apôtre et martyr ! je vous avertis que votre insistance commence à me lasser…

— Sont-ce les beaux yeux de la petite faubourienne de Sachsenhausen qui vous ont attiré à Nauheim et qui vous y retiennent ? dit Max Roller. Quelle puissance magnétique possède la belle !

— C’est avec intention, je le vois, répondit Gaspard, que vous parlez d’une manière blessante de mademoiselle de Demker… Vous cherchez une querelle, et s’il en est ainsi, c’est que mon affaire prend une meilleure tournure : j’ai cru vraiment que vous vouliez vous débarrasser de moi en me tordant le cou.

— À Dieu ne plaise ! s’écria Roller. Monsieur, je ne suis pas un aventurier, et mes compagnons sont d’honnêtes gens. Si vous vous trouvez blessé par mes paroles, je suis prêt à vous en rendre raison sur l’heure. Ces messieurs doivent avoir sur eux des pistolets chargés ; ils nous les prêteront, et nous les tirerons au sort. Cela vous convient-il ? Ces messieurs voudront bien aussi, j’y compte, nous assister.

— Bien, monsieur, je suis à vos ordres, dit Gaspard. Mais avouez que c’est une singulière promenade que vous me faites faire.

— Il demeurera entendu entre nous, quoi qu’il arrive, que c’est pour les beaux yeux de mademoiselle Lina que nous nous sommes battus. Y consentez-vous ? Il le faut pour notre sûreté à tous !

— Eh bien, j’y consens, monsieur, dit Gaspard, si cela peut vous obliger.

Max Roller prit les devants, se dirigeant du côté de la forêt d’où l’on venait de sortir un moment auparavant ; Gaspard le suivait, suivi lui-même par les deux autres personnages de cette scène étrange. Tout en marchant, Gaspard se demandait s’il ne devait pas craindre de recevoir une balle par derrière de l’un de ces conjurés intraitables. La situation n’était guère plaisante pour lui ; mais il prit son parti bravement. Il commençait à s’irriter, du reste, de cette contrainte qui lui était faite.

On s’arrêta au milieu d’un petit carrefour.

Les dispositions du combat furent bien vite réglées : deux pistolets, d’inégale portée, placés dans un foulard, en furent tirés au hasard ; on mesura vingt pas sur le terrain, et les adversaires prirent position. Ce n’était point là un duel d’une loyauté irréprochable ; les deux « témoins » regardaient Roller en ayant l’air de lui dire : Surtout ne le manquez pas ! Gaspard sentait que s’il avait raison de son premier adversaire, il devrait ensuite se mesurer avec les deux autres, qui trouveraient certainement des raisons suffisantes pour l’y contraindre ; à moins que, procédant autrement que Max Roller, ils ne fussent gens à se débarrasser de lui par un moyen plus expéditif…

Le sort décida que Gaspard tirerait le premier.

Notre héros eut un moment de courte mais intense perplexité. Il comprenait qu’en atteignant son adversaire il se privait d’un défenseur, au besoin, auprès des deux autres conjurés ; que s’il le tuait, c’en était fait de lui-même : car ces hommes de si difficile composition ne le laisseraient jamais sortir vivant de cette forêt. Il tira donc sans décision sur son adversaire… et le manqua.

Un coup de feu, répondant au sien comme un écho, vint l’atteindre au bras droit. Gaspard fit deux pas en arrière et s’appuya à un arbre.

XVIII

Les trois hommes échangèrent un coup d’œil sinistre. Puis ils se concertèrent rapidement à voix basse. Fallait-il imposer de nouveau à Gaspard le combat avec un autre adversaire, bien qu’il ne pût se servir de son bras et que sa blessure parût le faire souffrir ? Fallait-il l’achever dans ce coin de forêt si peu fréquenté ? Max Roller émit un troisième avis, et le fit prévaloir. Il s’agissait, selon lui, de faire un pansement au blessé, dont saurait bien se tirer Jacob Kummer, et de le transporter ensuite à la Hasselhecke, où on le laisserait, en profitant du temps que réclamerait son rétablissement pour quitter Nauheim.

Le projet, adopté sans débat, reçut aussitôt un commencement d’exécution. Le docteur Kummer déchira un mouchoir de toile, banda le bras de Gaspard, après avoir jeté un coup d’œil sur la plaie qui lui sembla n’avoir aucune gravité, et les trois Allemands soutenant le blessé, bien qu’il prétendît marcher tout seul, se dirigèrent vers le fond de la vallée, où la ferme dressait son grand toit de tuiles rouges parmi les noyers au feuillage de bronze et les tilleuls aux fleurs d’argent.

On fut bien vite arrivé.

Le fermier en voyant déboucher ce cortège sur le chemin qui conduisait à la Hasselhecke apparut au milieu de la cour encombrée de chars, de harnais, de herses et de charrues. Sur le fumier, un paon étalait sa queue azurée, semblable à une traînée d’étoiles ; et, près de la fontaine, au bord de la mare aux canards, deux petites filles aux têtes blondes et aux joues roses s’amusaient à construire des pyramides de sable avec des dés à coudre.

— Un homme blessé ! fit maître Réthel, le fermier, en venant au-devant de ceux qui arrivaient et en apercevant le mouchoir, taché de sang, qui entourait le bras de Gaspard.

— Ce n’est rien, ce n’est rien, répondit Max Roller. Affaire d’honneur et histoire de femmes, voilà tout… Les jeunes gens ont le bonnet près de la cervelle. Donnez l’hospitalité à ce brave garçon pendant quelques heures… Nous allons faire un pansement provisoire et nous lui enverrons ensuite un des docteurs de Nauheim. Avez-vous du vieux linge ?

Gaspard regarda autour de lui avec curiosité ; il se sentait heureusement hors de l’atteinte de ces gens qui étaient venus à lui avec une confiance trop grande, et qui avaient voulu lui faire expier leur manque absolu de prudence.

Roller ne perdait pas de vue Gaspard. On voyait cependant qu’il regrettait sincèrement tout ce qui était arrivé. L’air honnête du jeune Flamand, le courage qu’il venait de montrer, la force avec laquelle il supportait sa souffrance, étaient bien faits pour qu’on s’intéressât à lui, – malgré qu’il eût un peu l’air de Don Quichotte, mangeur de coups.

Quatre jeunes filles de douze à dix-huit ans s’agitaient, allaient et venaient dans la salle basse pour apporter ce qu’il fallait au blessé ; et déjà Jacob Kummer s’était mis à la besogne.

— Et celui qui a fait ce beau coup, dit le fermier, il s’est sauvé, bien sûr !

— Comme vous dites, maître, répondit Roller. Mon ami, – ajouta-t-il en désignant Paul Lafontaine, demeuré silencieux, – et moi, nous servions de témoins au blessé… et nous avions amené le médecin que vous voyez là… Les autres sont partis.

— Ils ont aussi bien fait tout de même ! observa maître Zacharias Réthel. Et, se tournant vers le blessé, il lui dit d’un ton amical :

— Allons, entrez.

Gaspard, qui s’était assis sur le banc adossé au mur, se leva et suivit le fermier.

— Là, allez-vous asseoir là, fit maître Zacharias en lui désignant un canapé soigneusement recouvert d’une housse à carreaux rouges et qui brillait dans toute sa gloire entre l’horloge à cage de bois et le lit caché sous des rideaux de percale…

Le fermier de la Hasselhecke était un homme déjà vieux ; il eût été difficile néanmoins de préciser son âge. Ses cheveux courts et épais se montraient d’une entière blancheur, et son menton était entouré d’une belle barbe blanche, douce et soyeuse ; mais son visage avait conservé une certaine fraîcheur juvénile, surtout les yeux, d’un bleu profond, qui, avec leurs sourcils noirs, tranchaient sur l’ensemble de la physionomie.

— C’est à vous, maître, cette marmaille dorée ? dit Max Roller en désignant les fillettes blondes qui regardaient curieusement le blessé.

— Vous voulez rire, sans doute ! Elles sont à mon premier valet de ferme, Peter Laube. Autrefois, il était aussi fermier, et il avait des bœufs, des chevaux, des champs. Mais les mauvais jours sont venus pendant la guerre, et je l’ai recueilli, car on l’avait jeté sur le grand chemin. On a tout saisi chez lui. Le soir du jour des enchères, lorsqu’il rentra dans la maison qu’il devait quitter le lendemain, il n’y avait plus que les quatre murs tout nus, une vieille chaise sur laquelle s’était assis le commissaire-priseur, et, au milieu de la chambre, une longue caisse noire : le cercueil de sa femme morte de chagrin !… Ah ! oui, malgré tout ce que disent les gazettes, c’est toujours le droit du poing, la loi du plus fort qui nous régit. Mais n’est-ce pas que ces fillettes sont belles, et que ces braves créatures du bon Dieu mettent comme un sourire de joie dans la ferme du vieux Réthel ?

— Ça vous fait des enfants à vous…

— Hélas ! pas pour longtemps ! Elles sont destinées à passer l’eau… je veux dire à émigrer en Amérique… Ah ! l’Amérique, mon cher monsieur, c’est le dragon aux quatre-vingt-dix-neuf gueules qui nous enlève nos enfants ! Dans notre district seulement, après 1872, il est parti en une année quinze cents personnes… Jugez un peu !…

Chacun se tut, faisant ses réflexions.

— Si l’affaire de la forêt avait mieux tourné, dit Paul Lafontaine, rompant le silence, nous serions venus vous demander à déjeuner.

— Ce sera, je l’espère bien, pour une autre fois, dit maître Réthel.

Véronika, la fille du fermier, se montra alors, suivie de quelques femmes de service et des valets de ferme qui ne travaillaient pas aux champs ce jour-là. Véronika était une jeune femme de vingt-cinq ans dont les traits ne semblaient manquer d’une parfaite régularité que pour avoir quelque chose de plus piquant. De légères marques de petite vérole paraissaient jetées çà et là pour relever le plus beau teint qu’on puisse voir.

Puis tout ce monde, y compris maître Réthel et les fillettes blondes, prit place autour de la table du déjeuner.

Les trois Allemands profitèrent de ces dispositions pour s’esquiver. Ils donnèrent des poignées de mains au fermier et à Gaspard. Roller semblait dire à ce dernier, en lui faisant ses adieux : « Ce n’est pas ma faute ; je regrette ce qui est arrivé, car j’avais de la sympathie pour vous. »

Il dit tout haut :

— Nous vous laissons en bonnes mains ! demeurez tranquille. Si vous êtes… « ce que vous avez dit », et si vous faites… « ce que vous avez promis », vous entendrez parler de nous « bientôt ».

En rentrant à l’hôtel de la Parck-Strasse, Max Roller chercha tout d’abord Christian.

— Ô malheur ! Qu’est-il arrivé à mon maître ? demanda celui-ci en voyant l’air étrange du jeune homme.

— Mais rien… rien. Une égratignure au bras seulement.

— Il est donc blessé ? Der Teufel ! Celui qui s’expose frivolement au danger y périt.

— Tiens-toi tranquille… et dis-moi d’où il vient ton maître ?

— Nous sommes arrivés hier de Mayence.

— Et d’où venait-il, lorsqu’il est arrivé à Mayence ?

— Ma foi, je ne sais pas trop.

— Parle. Ta discrétion peut être fâcheuse pour lui. Dis-moi la vérité, et je te donne ma parole que ton maître n’a qu’à y gagner.

— Je ne mens pas quand je dis que je ne sais pas au juste d’où venait le bien né M. Gaspard van der Gomm, lorsqu’il m’a pris à son service, à Mayence. Cependant, si j’en juge par quelques mots qu’il m’a dits, il avait passé par Paris et Metz.

— Et que vient-il faire ici ?

— Je crois savoir qu’il s’agit d’une amourette… Il y a une dame de Mayence mêlée à tout cela, et dont la cousine doit être ici.

Max Roller respira, visiblement soulagé.

— Tu rends un véritable service à ton maître en me parlant franchement, dit-il. À ton tour, tu sauras que nous avons eu querelle ensemble au sujet de cette dernière dont il se fait le champion envers et contre tous… Il s’agit de la fille du baron de Demker, n’est-ce pas ?… Enfin les choses pouvaient aller plus mal. À l’heure qu’il est, ton maître fait la cour aux jolies servantes de la Hasselhecke…

Ce nom ne réveillait aucun souvenir dans l’esprit de Christian.

— La Hasselhecke, reprit Roller, est une ferme que tout le monde connaît, à une heure d’ici, en montant au Johannisberg. Il faut envoyer à M. Gaspard un des médecins de la station.

— Je vais tout de suite m’occuper de cela, monsieur, dit Christian. Vraiment, mon jeune maître n’a pas de chance ! Ô sort ! voilà de tes coups ! À Mayence, on voulait l’assommer. Ici, on le blesse en duel.

— Dames partout ! dit en riant Roller, qui s’éloigna.

Une heure après, le docteur Sonnenfels partait pour la Hasselhecke… et les trois « virtuoses » prenaient le chemin de fer pour une destination inconnue.

XIX

Le bruit se répandit bien vite dans la station thermale qu’un duel venait d’avoir lieu aux environs, et le nom de mademoiselle de Demker circula, mystérieusement lié au récit du combat singulier. On disait que deux jeunes gens du meilleur monde, fascinés l’un et l’autre par les perfections de la jeune demoiselle, s’étaient trouvés trop d’accord sur la puissance de ses attraits pour demeurer longtemps amis.

Mademoiselle de Demker fut mise au courant de ces bruits par les filles de service de l’hôtel. Comme elle n’avait rien fait pour amener un tel événement, qu’elle n’avait rien à se reprocher, – bien qu’elle fût coquette à l’excès, – elle prit la chose par son côté plaisant. Elle avait donc ainsi des chevaliers qui s’en allaient par les chemins faire avouer à tous venants qu’elle était la belle des belles !

La fille du baron se rappelait parfaitement Gaspard qui avait attiré son attention durant le repas de la veille. Elle connaissait mieux encore Max Roller qu’elle voyait à la station depuis plus d’une semaine. Le soir, à la table d’hôte, l’absence de l’un et de l’autre fut remarquée ; et, chose à noter, elle fit passer inaperçue l’absence de Paul Lafontaine et de Jacob Kummer.

Le docteur Sonnenfels avait visité le blessé de la Hasselhecke : la plaie n’offrait, selon lui, aucun danger, la balle ayant traversé les chairs sans causer de sérieux désordres et étant ressortie. La faiblesse du malade provenait du sang épanché. Il lui suffisait de garder le repos pendant quatre ou cinq jours pour voir son état s’améliorer sensiblement.

Gaspard était donc condamné à demeurer à la ferme. À part le motif qui l’y retenait, ce n’était pas une chose désagréable pour lui. Mais, avec la fièvre, revenaient toutes sortes de terreurs provoquées par le souvenir du drame de Worms.

Christian était venu s’installer près de son maître. Il lui faisait sa cuisine, et le servait dans la chambre qu’on lui avait abandonnée, – la plus belle chambre de la ferme. Après ce qui était arrivé, il se flattait aisément d’avoir plus de bon sens que son maître. Sage doit être, disait-il, la main qui rase le menton d’un fou. Et il prêchait à Gaspard une morale dissimulée sous force proverbes. Le reste de son temps Christian le passait auprès de Véronika ; et le soir il jouait avec entrain sur son violon, qu’il s’était bien gardé de laisser en arrière, des valses et des « françaises » : c’est ainsi qu’on appelle le quadrille en Allemagne. Il réussissait sans peine à égayer tout le personnel de l’établissement agricole, qui s’en donnait à cœur joie et ne mettait fin aux sauteries bruyantes qu’après entier épuisement de forces.

Ces divertissements avaient lieu dans la salle basse, transformée en salle de bal par le déplacement de la grande table et des bancs. Mais rien ne pouvait distraire Gaspard, pas même le tableau de cette franche gaieté. Il pensait à Lina, il pensait à Liselotte, il pensait à la façon maladroite dont il s’était comporté depuis son arrivée en Allemagne, aux incidents de Mayence et de Worms, à ce duel qui l’avait couché sur un lit. Il s’établissait sournoisement dans l’embrasure d’une fenêtre ; de là il regardait avec tristesse le soleil couchant sur la rivière, dont les larges méandres se confondaient dans le lointain avec l’horizon bleu. Les eaux apparaissaient pailletées des mille reflets du couchant et marquées d’arabesques légères que dessinaient sur elles les longs peupliers des rives. Ces heures du soir avaient pour lui d’amères voluptés.

Entre les phrases cadencées de deux valses, il entendait les merles qui s’appelaient dans les buissons. Et Gaspard songeait aux petits couples amoureux qui se réunissaient sous la feuillée dans l’attente de la nuit. Ah ! si celle qu’il aimait avait été là ! Que de choses il sentait dans son cœur capable de toucher le sien ! Comme ce beau et doux paysage, ce tableau de la vie tranquille et heureuse, eût été, alors, propice aux effusions de sentiment !

Bientôt le soleil disparaissait tout à fait, après avoir décoché une dernière volée de flèches d’or à travers les arbres qui ombrageaient la ferme ; de grandes lignes noires coupaient le ciel, et là-bas, tout au fond, la robe de la rivière étincelait tout à coup, semée de diamants resplendissants : c’étaient les premières étoiles qui couronnaient le front de la nuit.

Le troisième jour était un dimanche. Ce jour-là, commençait à la Hasselhecke une sorte de fête annuelle en l’honneur d’un saint Adalbert, dont la chapelle en ruine se voit à trois cents mètres de là ; la fête dure deux fois vingt-quatre heures.

On était arrivé, dès la veille, des montagnes environnantes. Gaspard espérait que les oisifs de Nauheim seraient aussi attirés par l’attrait des amusements champêtres. Il ne se trompait pas : une promenade à la Hasselhecke avait été projetée par plusieurs baigneurs, et mademoiselle de Demker devait se trouver de la partie, ainsi que le comte de Rochlitz et le baron de Kappler.

Après un repas très gai, présidé par maître Réthel, et auquel assistaient Gaspard et Christian, on transporta les tables sous les tilleuls qui ombrageaient, derrière la ferme, une petite place émaillée de marguerites et de beaux pissenlits jaunes.

Trois musiciens juchés sur des tonneaux donnèrent aux jeunes filles et aux garçons le signal de la danse.

Les jeunes gens avaient revêtu leur longue lévite blanche à double rangée de boutons de cuivre, leur pantalon blanc, leur gilet rouge ; de belles bretelles brodées se croisaient sur leur chemise ; une cravate noire en sautoir, une petite calotte plate et des bottes complétaient leur costume.

Maître Réthel, tout rajeuni, allait d’un groupe à l’autre. Il avait mis son chapeau à trois cornes, en feutre, son gilet rouge à boutons d’argent, sa veste violette, ses culottes jaunes ; ses jambes étaient entourées de guêtres de cuir.

L’air était rempli de cris de joie et de chansons. On s’embrassait, on riait, on dansait. Les verres s’entre-choquaient autour des tables. Le fermier s’était assis en face de son vieil ami Bernard Erthal, un grand vieillard sec et noir, qui heurtait son verre au sien.

— Eh, vieux ! te rappelles-tu notre jeune temps ? disait Réthel ; nous en avons fait, hein ? et de bonnes !

— Coucou ! faisait le joyeux compère en clignant de l’œil.

— Nous n’avions pas besoin de vin chaud alors pour nous ragaillardir.

— Oh ! non. Ah ! les bonnes farces ! les bonnes farces du temps d’autrefois !

— Aujourd’hui, les jeunes gens, ça n’a pas de nerf, pas de courage, poursuivit maître Zacharias Réthel. Tout s’en va ! À ta santé, vieux coquin ! Quand la mort viendra, il faudra qu’elle nous cherche sous la table, où nous aurons roulé…

Le violon, la clarinette et l’indispensable trombone jouaient sans repos ni trêve. Quand l’un des exécutants avait à observer un certain nombre de mesures, il faisait un signe, et les boute-en-train de la fête apportaient à l’envi des gobelets d’étain, pleins jusqu’au bord de vin de pays ou d’une bière dont les flots écumants mettaient aux canettes de grandes dentelles blanches. – Il fallait bien donner de l’énergie aux musiciens.

Christian, avec la permission de son maître, prit part à la fête. Qu’il plût à la fille du fermier, il n’en fallait pas douter ; car on les voyait, lui et Véronika, sans cesse au plus épais des groupes de fraîches jeunes filles et de gros garçons joufflus ; ces derniers, à moitié ivres, et perdus de fatigue, se balançaient encore et tout machinalement sur leurs jambes, paraissant bien déterminés à faire solide contenance tant que la fête durerait. Mais plusieurs garçons et fillettes avaient perdu la raison à force de sauter ou de boire. « Têtes de beurre, répétait Christian aux filles, n’approchez pas du four ! »

Maître Bernard Erthal, après avoir bien bu, voulut danser à son tour. Sans s’inquiéter de leur pesanteur, il fourra dans les poches de derrière de sa longue redingote des longs cailloux anguleux ; puis, s’emparant de vive force de Véronika, il s’élança au milieu des valseurs, faisant le vide autour de lui : car les premiers gars qui sentirent les rudes atteintes des pierres placées dans les poches, se récrièrent tout d’abord, mais s’empressèrent ensuite de faire place à leur ancien.

En ce moment, Gaspard aperçut un certain mouvement dans la foule ; on se rangeait, on se découvrait. De la place écartée choisie par lui, il vit s’avancer du côté des danseurs la société élégante venue de Nauheim. Il reconnut Lina ; Lina qui le cherchait sans doute dans les groupes, comme si elle savait l’histoire du duel et sa fâcheuse issue. Et il se déroba, se contentant de suivre du regard celle qui avait eu la puissance de le détourner de la mission qu’il s’était donnée en venant en Allemagne. Cependant, il ne se cacha pas si bien que Lina ne le découvrît dans son coin. Une étincelle magnétique mit les deux jeunes gens en communication. Il sembla à notre héros que mademoiselle de Demker avait en le regardant, placé une main sur son cœur, soit pour en comprimer les battements, soit pour lui envoyer un mystérieux salut. Lina, animée par la marche, lui parut plus belle qu’il ne l’avait jamais vue.

Mademoiselle de Demker et ses compagnons de promenade prenaient plaisir à suivre des yeux les danseurs. Ceux-ci tournaient et tourbillonnaient avec un entrain du diable. Leurs figures souriantes étaient devenues toutes rouges. Un moment vint où les fichus des corsages furent arrachés au grand plaisir des jeunes gens, qui agitaient leurs chapeaux, et trépignaient avec un bruit de cavalerie dans les instants d’arrêt ou avant de s’élancer dans la ronde.

Un capucin qui, le matin, avait dit la messe à la chapelle de Saint-Adalbert, le père Athanasius, avait été installé à l’ombre d’un arbre, dans un grand fauteuil de cuir, à côté d’une petite table chargée de bière, de pâtisseries et de fruits ; ses pieds reposaient sur un coussinet brodé par la fille du fermier. Il tenait sa tabatière d’une main et chassait de l’autre, avec son mouchoir rouge, les mouches et les abeilles inexpérimentées qui prenaient son nez pour une tulipe.

On dansa sans interruption jusqu’à la nuit, puis, on servit un souper en plein air, et l’on se remit à danser jusqu’à minuit, aux discrètes clartés de la lune.

Gaspard, placé à la fenêtre de sa chambre, se laissait aller à l’espoir que lui donnait la venue de mademoiselle de Demker. C’était presque une visite. Il voyait là un charmant procédé, une attention délicate, et la confiance renaissait en lui. Il prenait un plaisir infini à suivre les péripéties idylliques du bal champêtre ; il éprouvait une sensation délicieuse au milieu de cette oasis qui lui rappelait la vieille Allemagne des ballades ou encore celle de Schiller et de Goethe. Il s’apercevait cependant, avec une certaine jalousie, que des groupes entrelacés se détachaient parfois des autres groupes, et que, dans l’ombre projetée par le feuillage, leurs têtes se confondaient en une seule : on eût dit des nymphes pâmées dans les bras de quelque beau satyre. – Au second plan, les prairies toutes vertes étaient glacées d’argent par les bleuissements de la lune, qui mettaient aux pointes des herbes une rosée scintillante de poussière de diamants. Le regard se perdait dans les vapeurs blanches qui indiquaient le cours de la rivière. Au loin, pas un bruit : le silence doux et recueilli de la nuit ; et, ici, des causeries étouffées par le son des instruments, des poignées de mains furtives échangées dans l’ombre, des serments faits en présence des étoiles, des sensations exquises et voluptueuses de cœurs jeunes battant contre des cœurs jeunes ! – Gaspard aperçut Christian et Vé-ronika qui se parlaient à l’oreille. La jeune fille lui donna le bouquet de roses qu’elle portait à son sein et cacha dans sa poitrine la grappe de glycine que Christian détacha de son chapeau pour elle.

Notre héros repassait dans son esprit les événements si multiples et si singuliers auxquels il s’était trouvé mêlé depuis son passage à Mayence. Il songeait à la comtesse de Montretout, et un sourire railleur voltigeait, sur ses lèvres pâles. « Ô vertu allemande ! » soupirait-il. Puis il revoyait Lina, belle comme il venait de la voir, et son cœur avait des élancements d’amour, et il sentait des frissons parcourir son corps.

Il resta là bien longtemps après minuit, bercé dans ses pensées et ses rêves, – entre le ciel et la terre, jusqu’à ce que Christian vînt l’aider à retrouver son lit dans la ferme où tout s’était endormi dans la grande paix des champs.

Le lendemain la fête continua par la danse.

Vers le soir, à l’heure où les feuillages prennent des reflets et des teintes de moire, où les chevelures des saules s’estompent dans le lointain comme les perruques de grands vieillards, où les ruisseaux glissent entre les prés verts comme des couleuvres argentées, où les vitres des maisons s’enflamment et où les hirondelles se détachent comme des losanges noirs sur le ciel rose du couchant, Gaspard qui admirait ce spectacle éternellement beau et toujours nouveau, fut tout à coup distrait par la présence d’un personnage qu’il n’avait pas aperçu jusque-là.

C’était un gars à mine ingrate et suspecte qui semblait guetter d’un œil d’envie le bonheur des autres.

Appuyé, – et presque caché, – derrière un des tilleuls du lieu de la réunion, il regardait, avec un sourire amer sur les lèvres, danser ceux-ci, chanter et boire ceux-là, et tous se démener et se réjouir.

Gaspard fut vivement intrigué par la présence de cet intrus. Sa figure ne lui semblait pas absolument inconnue. Où l’avait-il vue ? Il ne pouvait se le rappeler d’une manière précise, mais cette physionomie flottait vaguement dans son souvenir.

Le nouveau venu avait la taille serrée dans un petit habit bleu à boutons dorés, et portait une casquette de velours qui ne s’accordait nullement avec l’habit. Gaspard demanda à maître Réthel s’il connaissait l’habit bleu.

— Ce jeune homme n’est point d’ici, répondit le fermier. Il fait le faraud et il s’est arrêté chez nous pour se moquer, bien sûr…

Se tournant vers Bernard Erthal, Gaspard l’interrogea aussi, sans plus de succès.

— Oui, oui, fit Christian se mêlant à la conversation, il a l’air de nous trouver bêtes. Il dévisage les femmes, ajouta-t-il, furieux de voir les regards du personnage suivre partout Véronika. Ça fait le fier et ça se croit au-dessus de tout le monde. Le chaudron, dit le proverbe, trouve que la poêle est trop noire pour frayer avec. Il est bien heureux, dit un autre proverbe, que l’âne n’ait point de cornes ; il a assez de sa bêtise pour faire le mal… Sacrement ! si vous me donniez la permission de le secouer un peu…

— Non pas, non pas, dit vivement Gaspard ; pas de querelle inutile. Seulement tâche de savoir d’où vient cet étranger, ce qu’il veut… Peut-être cela me rappellera-t-il où je l’ai vu avant ce jour ; car, assurément, j’ai eu maille à partir avec lui – ou avec son frère jumeau.

Un moment après, Christian faisait son rapport à son maître.

— C’est, dit-il, un rôdeur sans courage (et je l’ai fièrement toisé !), mais non sans argent ; ce doit être de l’argent mal acquis, et celui qui veut s’enrichir en six mois, dit le proverbe, se fait pendre avant six semaines. Il a de belles bagues à tous ses doigts…

Le contempteur des gaietés champêtres vit enfin qu’on s’occupait de lui, et s’esquiva. Le mouvement qu’il fit pour se dérober fut un éclair pour Gaspard.

— Mais j’y suis ! s’écria-t-il, c’est à Mayence que j’ai eu quelque difficulté avec ce godelureau. C’est un des voleurs des diamants du prince de Himmelstein.

— Magnifique aubaine ! J’en fais mon affaire, dit Christian : je l’arrête et nous faisons de la ferme une prison…

— Après en avoir fait un hôpital pour moi, ajouta Gaspard. J’ai peut-être eu tort, dit-il encore, de te parler de cet escogriffe ; mais je te laisse libre d’agir selon ta conscience.

Christian se crut autorisé par ces paroles. Il se mit à la recherche du petit habit bleu à boutons dorés. Il le chercha d’abord au plus épais des groupes, puis il fit le tour de la ferme, explora les fossés, les bouquets d’arbres du voisinage : mais ce fut en vain.

Alors il se dit que son homme s’était certainement enfoncé dans le bois. Comme le chemin qui le coupait dans sa longueur menait au pont jeté sur la rivière, Christian pensa qu’il avait toutes les chances de rattraper le fugitif, et même de lui barrer le passage, si, en prenant un sentier de traverse qu’il connaissait, il arrivait le premier au bord de l’eau.

Les choses allèrent comme il l’avait espéré ; seulement l’affaire se compliqua un peu lorsque Christian, blotti derrière une grosse pierre, vit l’individu à l’habit aux boutons d’or s’avancer en tenant un solide gourdin. Mais l’ex-valet de chambre du colonel Von Brandt n’était pas homme à reculer, – surtout quand son courage devait recevoir sa récompense.

Au moment où le fugitif mit le pied sur le pont, Christian se dressa tout à coup devant lui, semblable à un diablotin qui sort d’une boîte à surprise.

— Arrête ! cria-t-il d’une voix de stentor, en étendant les bras pour le saisir.

Mais le gars, agile comme un chat, se baissa et donna un violent coup de tête dans le ventre de son adversaire.

Culbuté, Christian tomba dans la rivière en proférant un énorme juron, barbota un moment comme un barbet, puis regagna la rive en quelques brassées.

Le sacripant avait disparu.

Lorsque Christian revint à la ferme, les vêtements tout mouillés, les cheveux collés sur les tempes, l’air désappointé, son maître s’écria :

— Ho, ho ! Tu reviens bredouille comme Peter Ziegenbock, à Mayence… Pauvre Christian ! il t’a fait faire le plongeon…

— Je le tenais ; alors il m’a pris en traître et m’a poussé du pont dans la rivière…

— Il faut avouer que ce drôle est un fameux luron !

L’incident n’eût pas de suite immédiate.

La fête était finie depuis la veille lorsque Gaspard fut ramené à Nauheim. Les chevaux étant rares dans le pays, ce fut modestement monté sur un âne gris dont Christian tenait la bride, que Gaspard, l’habile sportsman Gaspard, longea la Parck-Strasse jusqu’à son hôtel.

Son bras en écharpe rappelait aux hôtes de la station thermale le duel récent de la Hasselhecke, et le Flamand obtint des sourires sympathiques de plus d’une bouche vermeille : il est vrai qu’il était précédé d’une réputation de galanterie chevaleresque…

Au moment où il arrivait à son hôtel, Gaspard se trouva face à face avec mademoiselle de Demker. Il la salua profondément, et elle lui fit le salut le plus gracieux du monde.

Le petit voyage de la ferme à Nauheim n’avait pas laissé de fatiguer un peu Gaspard. Il lui fut ordonné de garder la chambre, et même le lit, pendant plusieurs jours.

Le surlendemain de son arrivée, la romanesque Lina, ne voyant pas reparaître à la table d’hôte son généreux défenseur, ne put résister plus longtemps au désir d’aller le remercier.

Elle en fit demander à Gaspard la permission. Christian se trouva chargé du message ; mais cette fois il garda pour lui le proverbe allemand : « Où le diable ne peut aller lui-même, il envoie une femme.

Au premier mot qui fut dit, le cœur de Gaspard bondit d’émotion ; l’amoureux eut un moment d’ivresse, de joie folle ; il bénit le sort d’avoir si bien fait les choses que mademoiselle de Demker pût se considérer comme son obligée. Que lui importait maintenant de souffrir un peu ? La déesse ne descendait-elle pas de son piédestal pour venir à lui !

XX

Un moment plus tard, la porte de la chambre du malade s’ouvrit.

C’était Lina !

Elle était venue avec cette liberté dont jouissent seules les Allemandes et les Américaines.

Mademoiselle de Demker resta un instant appuyée contre la porte refermée, faisant saillir sa poitrine opulente, et regardant Gaspard qui fixait sur elle ses yeux pleins de passion.

Elle souriait au jeune homme.

Il n’y a plus, chez l’Allemande de vingt ans, cette timidité de Gretchen qu’une fausse littérature d’outre-Rhin a mise à la mode. L’Allemande, aujourd’hui, a de la hardiesse et de l’aplomb. Chez elle, le sentiment n’est guère qu’un rêve de la tête. Elle n’a pas besoin d’être aimée, il lui suffit d’être préférée. L’amour est aussi devenu une question de vanité nationale.

Lina était vêtue avec une coquetterie savante, presque provocante. Son corps souple et flexible dessinait ses lignes gracieuses dans une robe de batiste de lin bleu turquoise, qui plaquait sur sa taille et sur ses hanches comme une tunique. Son corsage laissait échapper une dentelle coquette qui semblait mettre le nez à la fenêtre pour inviter les gens à entrer.

Gaspard se sentit frissonner.

De son pas de reine, elle s’approcha du lit, et se penchant vers le blessé avec intérêt, elle effleura presque ses joues avec les boucles noires de ses cheveux.

Notre héros rougit.

Elle s’assit au chevet du malade avec ce sourire qu’elle n’avait pas quitté et qui encadrait les plus belles dents du monde, – des dents comme Eve dut en avoir pour mordre à la pomme fatale. Et elle lui dit de sa voix doucement timbrée, qu’elle était venue pour le remercier… car elle savait, par la rumeur publique…, que c’était à cause d’elle qu’il s’était battu…

Gaspard ne la laissa parler que pour entendre sa voix si harmonieuse à son oreille ; mais il coupa court aux remerciements dès qu’il put s’y décider, sachant bien qu’il n’y avait pas droit autant que mademoiselle de Demker voulait bien le dire.

Lina, polie, empressée même, demeurait pourtant réservée. Gaspard fut effrayé en mesurant par la pensée le chemin qu’il aurait à parcourir avant d’arriver à se faire aimer.

Cependant mademoiselle de Demker avait été très vivement impressionnée à l’idée que deux hommes avaient risqué leur vie pour elle… De prime abord, Gaspard ne lui avait pas déplu, et elle se sentait très fière de prendre tant de place dans l’existence de quelqu’un. Du bonheur de se savoir aimée à aimer soi-même, il n’y a pas loin pour toute créature généreuse. Malheureusement pour Gaspard, chez cette Allemande de la nouvelle ère, la tête pouvait s’exalter et le cœur demeurer très froid.

Involontairement, Gaspard affecta une réserve tranquille, et, oublieux de ce qu’il lui devait pour sa visite si obligeante, il comparait mademoiselle de Demker à sa fiancée qui eût poussé les hauts cris en le trouvant blessé, retenu par la fièvre dans un lit d’auberge !… Notre héros fut saisi soudain d’un véritable découragement. Des remords vinrent bientôt s’y mêler. Cette bonne Edmée, dont il s’exagérait tout d’un coup les mérites ! il revenait à elle presque repentant. Il ne lui avait pas écrit depuis plus de quinze jours ! Elle le croyait à Paris, à Versailles, la pauvrette… Qu’aurait-elle pensé si elle l’avait vu en Allemagne, avec de nouvelles idées d’amour en tête, se battant en duel et laissant prononcer le nom d’une femme dans la querelle ! Et quand il compara cette belle fille, si décevante malgré ses allures romanesques, à sa simple Flamande, il forma sincèrement le projet d’étouffer en lui cette passion qui l’avait follement conduit à Nauheim.

Il était dans ces singulières dispositions d’esprit, trop soudaines pour être durables et dans lesquelles le dépit s’était glissé, lorsque mademoiselle de Demker, trouvant sa visite suffisamment longue, lui dit au moment de prendre congé :

— Puis-je vous être de quelque secours, monsieur ?

— Non, mademoiselle, non, je vous remercie beaucoup, répondit Gaspard.

Puis, tout aussitôt, il se ravisa : il lui était venu soudain une idée bizarre : il voulait se compromettre aux yeux de Lina, se reprendre, montrer peut-être qu’il n’en était pas réduit à mendier une stérile sympathie, prouver qu’il était aimé quelque part…

— Cependant, dit-il, si j’osais… Le docteur, ne promet pas de me rendre l’usage de mon bras avant huit jours. C’est bien long ! Justement j’ai beaucoup tardé d’écrire à… une jeune dame… dans ma famille. Mon valet de chambre ne sait écrire que l’allemand ; et puis, il y a des choses délicates…

— Voulez-vous que je tienne la plume, monsieur Van der Gomm ? vous dicterez… fit mademoiselle de Demker avec un empressement trop marqué pour qu’il ne s’y mêlât point un peu de curiosité. C’était ce qu’avait souhaité Gaspard. Il accepta donc, mais déjà la chaleur que Lina avait mise dans son offre ramenait Gaspard à celle-ci et repoussait sur des plans lointains l’image de la fille du bourgmestre de Lokeren.

Lorsque Lina eut placé près de son lit la petite table en bois blanc qui se trouvait dans la chambrette, qu’elle eut disposé son papier et pris place devant la table, elle releva la tête, par un mouvement plein de grâce, et dit à Gaspard en le fixant de ses beaux yeux :

— Je suis à vos ordres, monsieur.

Alors notre Flamand ne pensa plus à sa fiancée. Il demeura en extase, absorbé, sans voix.

— Ne sera-ce pas abuser, mademoiselle ? balbutia-t-il.

— Mais pas du tout !…

— C’est que je m’en veux d’avoir accepté votre offre. Une autre fois…

— Nous disons ? repartit Lina en trempant la plume dans l’encre.

L’amoureux fut vaincu par tant d’insistance.

— Ah ! je n’ose plus ! dit-il.

— Vous n’osez plus ?

— C’est que j’écris à une jeune fille… Nous écrivons, mademoiselle, à ma fiancée.

Lina ne put retenir un mouvement de surprise ; il avait donc une fiancée, ce jeune homme si prompt à se faire le chevalier des dames persécutées ! le champion de leur beauté !

Gaspard devina la pensée de la jeune fille. Il mit une main sur ses yeux, moins pour rappeler ses idées, que pour se dérober au prestige que Lina exerçait sur lui. Enfin, il se décida à dicter ; mais sa voix était mal assurée.

« Ma chère Edmée », dit-il.

— Comment ? fit mademoiselle de Demker.

— Elle s’appelle Edmée. Elle a votre âge, mademoiselle. Elle est belle. – Je n’ose, établir aucune comparaison, – elle est bonne, très bonne ; elle est tendre…

Lina eut un imperceptible mouvement d’épaules qu’on pouvait peut-être traduire ainsi : « Tendre, nous le sommes toutes ! »

— Elle a…, reprit Gaspard.

— « Ma chère Edmée », répéta mademoiselle de Demker en interrompant avec un dépit mal déguisé cette apologie d’une femme, presque d’une rivale. Nous mettons « Ma chère Edmée », n’est-ce pas ? dit-elle encore à Gaspard qui l’observait de ses grands yeux noirs, agrandis encore par la fièvre.

« Que devez-vous penser de mon silence ? » dit enfin Gaspard, se mettant à dicter. J’ai reçu trois lettres de vous à Paris…

Il poussa un soupir.

— Les idées ne me viennent pas, observa-t-il un peu confus. Puis il reprit :

« Ne vous alarmez pas, chère amie, en voyant ces lignes… qui ne sont pas de ma main. Une légère blessure au bras m’empêche de tenir la plume… et c’est une jeune personne charmante… »

— Vous n’allez pas me condamner, je l’espère, à tracer ici mon propre éloge ? dit mademoiselle de Demker. Puis elle répéta la dernière phrase, ainsi modifiée : « Et c’est une demoiselle qui prétend m’avoir quelque obligation… » Voilà, avec votre permission, ce que je vais écrire.

Gaspard la regarda et sourit d’un air d’acquiescement.

— « … Quelque obligation », répéta une fois encore Lina.

« … Qui écrit sous ma dictée, poursuivit Gaspard. Vous savez bien que je ne saurais vous oublier, ma chère Edmée. Je vous le jure par saint Bavon ! Si ce respectable patron de notre cathédrale ne suffit pas, je prends à témoin mon aimable secrétaire, à qui je ne peux cacher l’émotion que me donne l’idée seule d’entrer en communication avec vous. Pourquoi suis-je à Nauheim et non à Munich ou à Dresde ? Vous vous demanderez cela sans doute. Je veux qu’on pêche des baleines dans notre mare de Lokeren, si je le sais moi-même. Nauheim est une ville d’eaux où l’on vient chercher la santé… »

— Avec votre permission, dit mademoiselle de Demker interrompant : « … où l’on vient jouer clandestinement, – et elle écrivait en se dictant à elle-même, – se promener à âne dans la campagne… écouter la musique du parc… trois fois par jour… et quelquefois se battre en duel… »

— Ho, ho ! mademoiselle, fit Gaspard, vous allez me trahir.

— Vous ne voulez pas de ma collaboration ? dit mademoiselle de Demker. Puis elle poursuivit avec un entrain du diable, en reprenant le ton de la dictée : « Se battre en duel à propos de la coupe d’une robe ou la couleur des yeux d’une dame… »

— « … Ou encore, ajouta Gaspard d’un ton légèrement railleur, pour défendre une réputation contre les propos légers de la table d’hôte. »

— » Ah, ah ! j’en tiens ! fit Lina. Vous me donnez la leçon que je mérite.

— Pardonnez-moi, je vous en prie, mademoiselle, dit Gaspard confus de son audace ; je voulais vous faire repentir de vos méchancetés ; mais j’ai l’air de tirer vanité d’une chose bien naturelle…

— Voulez-vous que nous reprenions cette dictée ? dit mademoiselle de Demker.

— Je le veux bien, répondit le blessé ; seulement je ne sais plus où j’en suis. Parbleu ! mademoiselle, vous me faites oublier tout à fait Edmée…

Lina rougit légèrement.

— Nous parlions, dit-elle, de ce que l’on fait à Nauheim.

— Ah ! j’y suis, murmura Gaspard ; et il se remit à dicter :

« Quand je retournerai à Lokeren, je saurai bien me justifier et me faire pardonner. »

— Faut-il écrire cette dernière phrase ? demanda mademoiselle de Demker.

— Y trouvez-vous quelque chose de déplacé ?

— Si vous parliez sérieusement, non.

Gaspard comprit que la belle indifférente éprouvait un secret dépit de toutes les bonnes paroles qu’il lui fallait écrire à cette Edmée si parfaite. Il se demanda si ce dépit ne cachait pas un sentiment plus avouable. Il voulut pousser l’épreuve plus loin.

— Je parle très-sérieusement, dit-il, Edmée est la meilleure des femmes !

— Faut-il aussi écrire cela ? demanda Lina en regardant en dessous le blessé d’un air moqueur.

— Maintenant, c’est vous qui raillez, mademoiselle, observa Gaspard. Eh bien, oui ! écrivez-le, et ajoutez : « Je vous aime ! »

Lina ralentit sa plume et rougit.

« — Je vous aime ! » répéta Gaspard, à qui ce seul mot achevait de faire oublier toute sa stratégie.

Il était revenu tout à fait à mademoiselle de Demker ; et cette fois c’était bien réellement à elle que ce mot passionné était adressé. Gaspard trouvait un grand soulagement à pouvoir déclarer ainsi sa pensée à mademoiselle de Demker sans qu’elle pût la comprendre, ni s’en alarmer.

Cependant notre Flamand se trompait. L’expression de son regard était tellement éloquente, que la jeune coquette qui lui servait de secrétaire en fut troublée et comme interdite.

Elle reprit un peu d’assurance, et traça ce mot si puissant qui l’avait paralysée un instant ; mais, au lieu de répéter la fin de la phrase comme plusieurs fois déjà, pour ne pas dire : « Je vous aime », Lina dit simplement : – C’est écrit, monsieur.

Ce détour n’échappa nullement à l’amoureux.

— Après ? fit Lina au bout d’un court moment d’attente.

— Après ? répéta Gaspard ; mais que peut-on dire à la femme de son choix quand on lui a dit qu’on l’aime ? Il n’y a plus d’autre mot pour rendre ce qu’on éprouve…

Lina était attendrie par l’émotion juvénile de Gaspard ; sa chaleur se communiquait à la jeune et froide Allemande.

— Alors il faut fermer cette lettre ? dit-elle.

— S’il vous plaît, mademoiselle. Je vais vous dicter l’adresse. Il y a des enveloppes dans le tiroir de la table, dit Gaspard.

Lina tira à elle le tiroir de la table, et poussa un cri.

Elle venait d’apercevoir son portrait.

XXI

— Ah ! monsieur, qu’est ceci ? dit Lina en montrant la photographie trouvée dans le tiroir. Que signifie votre conduite ? Qui vous a donné ce portrait ? Qu’êtes-vous venu faire ici, et à quoi prétendez-vous ?

Gaspard, surpris et subitement dégrisé comme s’il eût reçu un sceau d’eau froide sur la tête, se sentit forcé dans ses derniers retranchements : il était trahi par ce portrait auquel il ne pensait plus. Le jeune Flamand se remit pourtant assez vite et ne fit pas trop mauvaise contenance.

— Me voilà puni, dit-il, d’avoir accepté votre offre, mademoiselle. Ce portrait me vient de votre cousine Liselotte, – ou plutôt non : je l’ai trouvé, – et je suis venu ici… pour voir s’il était possible que vous fussiez aussi belle que le promettait cette image…

— C’est que les arts embellissent quelquefois, observa Lina un peu radoucie, tandis que Gaspard reprenait haleine.

— Ils ne vous ont rien prêté, mademoiselle, reprit celui-ci avec ardeur, et il n’y a aucune comparaison à établir pour la supériorité entre le modèle et la copie.

— Vous êtes galant, monsieur Van der Gomm, aussi galant que brave, dit mademoiselle de Demker. Mais que deviennent vos protestations à l’adresse de mademoiselle Edmée ?

— J’avoue que je n’étais pas trop décidé à envoyer cette lettre à ma fiancée… Je le suis encore moins maintenant. Pardonnez-moi, mademoiselle, d’avoir saisi sans scrupule cette occasion, que vous m’offriez vous-même, de vous voir un moment de plus, de vous entendre, de vous parler.

— Vous ne niez donc pas ? dit mademoiselle de Demker après avoir un peu réfléchi.

— Puisque le mal est fait ! dit Gaspard. J’ai tant de plaisir à me déclarer coupable !

— Si j’étais coquette, je serais séduite par le côté romanesque de cette aventure. Vous voudrez bien me laisser reprendre ce portrait…

— Me le ravir ! s’écria l’amoureux désespéré.

— Je ne peux le laisser dans cette chambre d’auberge, sans me compromettre. Je vous le rendrai quand vous quitterez Nauheim.

— Oui, je comprends, dit Gaspard. Ainsi, je ne vous verrai plus, – car vous êtes justement courroucée, et je n’aurai même pas votre image pour me consoler !

— Mais vous n’allez pas rester toujours au lit comme cela ? dit mademoiselle de Demker en grondant doucement. Nous allons demain en bande aux ruines du vieux couvent du Johannisberg… Vous n’en serez pas ? Voulez-vous que je fasse retarder d’un jour l’excursion ?

— Mais quelle raison donnerez-vous ?

— Oh ! rassurez-vous ! Vous pensez bien que je ne dirai pas que c’est à cause de vous.

— Eh bien ! j’accepte avec reconnaissance, mademoiselle ! s’écria Gaspard ravi de voir qu’entre Lina et lui il allait y avoir un petit secret, ce qui est souvent le prélude des plus tendres sentiments.

— N’allez pas, sur ce que je vous dis, vous monter la tête plus qu’il ne convient, dit Lina. – Voyons, reprit-elle, après avoir paru prendre un parti décisif. Nous ne sommes des enfants ni l’un ni l’autre. Vous vous posez vis-à-vis de moi… en soupirant, en prétendant…

— Oh ! mademoiselle, je ne l’ose pas… murmura le jeune Flamand.

— Si vous ne l’osez pas aujourd’hui vous l’oserez demain… à moins que tout ceci ne soit qu’un divertissement…

— Oh ! non, je vous aime ardemment, de toute mon âme.

— Et puis après ?

— Après ? répéta Gaspard stupéfait d’avoir à répondre à une question si nette… après, je ne sais, je ne demande rien… plus rien, si ce n’est de n’être pas rebuté…

— Sachez bien que j’ai le droit, – je l’ai pris, – de disposer de ma main.

— Votre main ! ah ! Dieu ! Mais vous êtes riche, vous avez une grande situation, et moi…

— Et vous ? dit sèchement Lina.

— Moi… Ah ! tenez, j’ai fait un rêve insensé.

— Mais encore ?

— Eh bien, je suis pauvre, balbutia l’amoureux Gaspard.

Mais il vit une telle expression d’orgueil offensé sur le visage de mademoiselle de Demker qu’il comprit que s’il n’appelait pas à lui toutes ses ressources, il était perdu sans retour.

— Ce n’est pas, dit-il, mademoiselle, que je sois indigne de vous : je suis gentilhomme et même de haute lignée. Ma famille remonte à un des plus anciens margraves flamands. Nous avons eu de grandes richesses territoriales jusqu’à l’avènement du landgrave Dietrich d’Alsace, qui déposséda les miens pour les réduire à l’impuissance ; mais ma fortune, je puis la refaire, je la referai ! Je venais en Allemagne avec de grands projets, résolument, par le plus court chemin, lorsque votre existence m’a été soudainement révélée… J’avoue qu’à partir de ce moment je n’ai plus pensé qu’à vous. Mais si vous ne m’ôtez pas tout espoir de vous trouver sensible à tout ce que j’éprouve pour vous, je peux dès demain, mademoiselle, réaliser mes espérances. Je puis, en retour de ce que j’ai à offrir, stipuler en ma faveur une récompense, – je n’en aurais pas voulu de récompense ; maintenant j’en réclamerai une : il m’en faut une ! que je l’obtienne du roi de Bavière ou du roi de Saxe, qu’importe ! – Vous ne me comprenez pas ? Soit ! Qu’il vous suffise de savoir que je peux tout d’un coup rendre à mon nom tout son éclat, et me trouver en position de soutenir très convenablement le haut rang auquel je vais aspirer de toute mon âme, de toute la puissance de ma volonté !

— S’il en est ainsi, dit mademoiselle de Demker, qui crut ou ne crut pas aux fastes nobiliaires de Van der Gomm, s’il en est ainsi, touchez là, cher monsieur, et croyez que je suivrai avec un intérêt très réel les tentatives que vous vous promettez de faire. Prenez ma main, ne craignez pas ; aussi bien je veux que nous demeurions, à tout le moins, bons amis… Mais si les circonstances ne vous sont pas favorables… – je pourrais bien dire sans fausse pudeur : ne nous sont pas favorables… – si vous ne réussissez pas… qu’il soit bien entendu que je vous considère comme dégagé complètement vis-à-vis de moi. Permettez-moi d’invoquer de même, pour moi, le bénéfice de cette liberté… Acceptez-vous ?

— Oh ! oui, et avec reconnaissance, murmura Gaspard qui avait saisi la main de Lina et qui la tenait collée à ses lèvres, tandis qu’elle parlait.

— Et maintenant, il ne me reste plus, reprit la jeune fille en retirant sa main, qu’à vous souhaiter une prompte guérison, monsieur, et à me retirer : C’est ce que je fais.

Lina disparut en disant ces mots, et Gaspard eût pu croire à une vision, sans la lettre, demeurée sur la table…

Ce fut une bien belle journée pour notre héros ! S’il allait être aimé de l’éblouissante mademoiselle de Demker ! Si sa chimère prenait un corps ! Lina lui avait paru une créature capricieuse, volontaire, coquette… Mais l’amour a fait tant de miracles de tous temps ! Pourquoi n’en ferait-il pas un de plus en sa faveur ?

Gaspard s’endormit, assez avant dans la nuit, en faisant de bien beaux rêves… Il ne lui fallait, pour les réaliser, qu’un peu de temps, quelques mois…

Lorsque son valet de chambre parut, le soleil était déjà haut dans le ciel. Christian avait un air mystérieux, embarrassé…

— Qu’y a-t-il donc, demanda celui-ci devenu inquiet, rien qu’en le regardant.

— Ô surprise ! Il y a que la belle demoiselle…

— Mademoiselle de Demker, tu veux dire, Christian ?

— Elle est partie par le premier train…

— Au ! trahison ! s’écria Gaspard. Ô duplicité de la femme ! Partie ! partie !

— Et voici pour vous…

— Donne vite, fit Gaspard.

Il arracha des mains de Christian une grande enveloppe fermée ; il l’ouvrit d’une main fébrile et y trouva le fatal portrait accompagné d’un petit billet ainsi conçu :

 

« Au bien-né monsieur Van der Gomm.

« Vous êtes le plus aimable, mais, je le crains, le plus extravagant des hommes ! Je veux bien vous laisser mon portrait ; mais je pars. Je m’y décide après y avoir mûrement réfléchi. Vous pouvez, si cela vous convient, vous vanter d’avoir mis en fuite une femme qui a des idées arrêtées, – très arrêtées, – et qui tient à les garder.

« Je demeure, mon aventureux chevalier,

« Votre DULCINÉE. »

 

— Que ne me traite-t-elle tout de suite de Don Quichotte ! s’écria Gaspard furieux. Non, non ! il faut que je la voie, que je lui parle, qu’elle me laisse le temps de tenter mes démarches…

Bientôt, sa colère, son ardeur, son excitation firent place à un profond abattement. Il se recueillit, réfléchit à sa situation, et descendit enfin au niveau des réalités terrestres jusqu’à « faire sa caisse ».

Notre héros demeura effrayé du résultat de sa vérification. Il n’avait pas même de quoi payer sa dépense à l’hôtel ; et, tout entier à sa poursuite sentimentale, il ne s’en était pas aperçu. L’abandon de Lina lui rendait la raison pour une heure… Qu’allait-il faire ? S’adresser à son père ? Le papa Van der Gomm avait signifié une dernière fois à monsieur son fils sa résolution irrévocable de ne plus satisfaire à ses coûteuses fantaisies. « Se ruiner par la chimie est chose facile déjà, grommelait-il à la journée ; si l’on y ajoute la politique humanitaire, c’est trop de deux. »

— Plus d’argent ! répétait furieusement Gaspard. Se trouver ici sans argent avec des difficultés de toutes sortes : cette blessure qui me prive d’une partie de mes moyens ; cet amour qui m’enlève mes forces et ma volonté ; le bruit de plus en plus grandissant qui se fait autour du meurtre de Worms, exploité par la presse prussienne tout entière. Que devenir ? Courir après Lina. Aller retrouver Peter Ziegenbock à Himmelstein et me recommander au grand-duc ? Me cacher ? Sans argent, quelle figure ferai-je sur les grands chemins ? On me soupçonnera ; et si l’on m’interroge, comme je dirai ce que j’ai vu et ce que j’ai fait, on me mettra en prison pour me juger avec fracas ; heureux encore si l’on ne se contentait pas de me jeter dans les cachots d’une forteresse pour m’y oublier éternellement ! Poursuivre l’objet de mon voyage en ne pensant plus ni à mademoiselle de Demker ni au grand-duc de Himmelstein, est-ce plus aisé ?… sans argent ?…

Gaspard songea à congédier son valet de chambre qu’il n’avait pris que par condescendance pour cette évaporée comtesse de Montretout…

Une fois seul à Nauheim… eh bien ! il verrait comment il se tirerait d’affaire.

Il appela son valet de chambre.

— Christian, lui dit-il, tu me vois calme, mais je peste entre cuir et chair. En ce qui te concerne, j’ai à me louer infiniment de tes services… cela étant je te renvoie. Tu es étonné, et tu me regardes avec de grands yeux bêtes, comme une vache regarde une porte neuve…

— Ô stupéfaction ! s’écria enfin Christian lorsqu’il put parler, est-ce possible, monsieur le docteur !

— Je suis forcé d’agir ainsi par nécessité, par économie… Veux-tu que je te dise, Christian ?… J’étais venu seul en Allemagne… et mon budget n’est plus en équilibre. À parler franc, je ne sais même comment je me tirerai d’ici…

— Je comprends, répliqua Christian, votre cheval a la tête trop grosse et ne peut plus sortir de l’écurie.

— Trêve de proverbes ! Sais-tu par quel chemin se sont éclipsés le baron et sa fille ?

— Ils sont allés à Weimar.

— Ho, ho ! fit Gaspard. C’est une difficulté nouvelle, ajouta-t-il.

Il pensait à aller retrouver Lina pour obtenir d’elle la promesse solennelle de se conserver à lui, d’écarter tous ses rivaux… au moins pendant quelques semaines.

— Tiens, dit-il à Christian, prends dans l’argent qui est sur la table tout ce qui t’est dû ; prends aussi ce qu’il te faut pour t’en retourner à Mayence.

— Qui vous dit que je veux retourner à Mayence ? repartit Christian. Non, non… D’abord, je ne puis rentrer chez le colonel Brandt, après la façon un peu brusque dont je l’ai quitté. Puisque vous me congédiez, eh bien ! je vais aller devant moi, tout du long, tout du long de la grande route… n’importe où. Mais je vous quitte avec regret, monsieur.

— Je suis fâché, moi aussi, de me séparer de toi, mon brave Christian… À propos, me diras-tu avant de partir quel est ce mauvais tour qu’on devait me jouer à Mayence ? Il est bon que je le sache ; car je repasserai un de ces jours par cette ville…

— Eh bien ! monsieur Van der Gomm, il s’agissait tout simplement d’ameuter contre vous la canaille de l’endroit et de profiter du désordre pour vous assommer à coups de bâton. C’est un procédé en vogue chez nous… pour se débarrasser des gens qui nous gênent.

— Ouais ! fit Gaspard. Par saint Liéven, apôtre et martyr, la farce était bonne !

— Je vous demande encore une fois pardon, monsieur, de m’être chargé d’une si laide commission, mais je vous croyais Français.

— Ce n’est pas une raison cela ! dit Gaspard en riant.

Et il lui donna ses gages et une gratification.

— Merci, merci, dit Christian ; mais est-ce le moment, monsieur, d’être prodigue de votre argent… après ce que vous m’avez confié tantôt de vos affaires ?… Vous le voyez : aux plus hautes marées succèdent les plus basses eaux ; rien ne nous instruit plus que ce qui nous manque ; mais vous vérifiez une fois de plus le proverbe : sagesse et jeunesse ne vont pas ensemble.

— Quand tu seras fixé quelque part, tu m’écriras à Lokeren, ajouta Gaspard. Et maintenant bon voyage, ami Christian ! N’oublie pas ton violon.

Ce fut un véritable serre-cœur pour le brave garçon de s’éloigner de Nauheim.

Gaspard se décida enfin à écrire à son père.

Il écrivit aussi à Peter Ziegenbock à Himmelstein pour tâcher de se remettre en communication avec lui.

XXII

En attendant notre héros, forcé de rester à Nauheim, passait ses journées entières dans le parc et aux environs de la petite ville, partout où il lui semblait retrouver la trace de sa belle fugitive. Il allait voir les petites curiosités de la localité, sûr d’avance qu’elle avait dû passer par là… admirer, elle aussi, toutes ces choses !…

Il parcourut ainsi tout le pays situé entre le Johannisberg et le Winterstein, autre montagne plus haute que le Johannisberg, située à l’est de celle-ci ; la forêt de bouleaux, de sapins, de chênes et de mélèzes qui descend du Johannisberg et va rejoindre le Winterstein en devenant plus épaisse à mesure qu’elle s’élève vers son sommet. Gaspard demeurait des heures entières devant les sources jaillissantes, surtout devant celle de Friedrich-Wilhelm, dont l’eau s’élève avec bruit sous la forme d’une pyramide, et comme de la crème fouettée, tant elle est riche en gaz carbonique, pour retomber ensuite en véritable cascade de perles dans un bassin de rocailles où elle se brise en écumant.

Chaque matin il allait boire à la Trinkhalle, puis il se promenait dans ses galeries couvertes qui s’étendent au fond du parc dans toute sa largeur. Les eaux de Nauheim étaient, du reste, tout à fait favorables à une convalescence, à la suite d’une blessure faite par une arme à feu.

Mais la réponse de Van der Gomm le père, quand allait-elle arriver ? Peter Ziegenbock, non plus, ne donnait pas signe de vie.

Un soir, Gaspard était rentré au Pariser Hof plus abattu que jamais ; il était morose, sombre, inquiet ; pour tout dire, certaines côtelettes de veau aux raisins de Corinthe et aux amandes douces, arrosées de lait, servies au souper, lui étaient restées sur le cœur.

Il s’était assis, très mal à son aise, près de sa fenêtre ouverte, s’efforçant d’aspirer les quelques bouffées d’air qui arrivaient par-dessus les arbres du parc, lorsqu’il entendit accorder un violon dans la chambre voisine de la sienne.

« Encore un musicien ! » pensa le Flamand. « Voisinage désagréable ! »

Il fallait que Gaspard fût de bien mauvaise humeur pour maudire ainsi la musique et les musiciens ! Il est vrai que l’instrument grinçait d’une façon lamentable entre des mains ignorantes. Puis, tout à coup, – quelle ne fut pas sa surprise ! – l’inconnu se mit à jouer la partie de premier violon du fameux quatuor de Beethoven, cause de son duel avec Max Roller.

— Voilà l’homme attendu ! s’écria Gaspard, en passant involontairement sa main sur son bras encore endolori. Je veux que les bancs d’huîtres d’Ostende remontent par le canal jusqu’au cœur de Bruges, si j’ai jamais vu quelque chose de plus singulier !

Le musicien promenait sur les cordes du violon un archet mal posé, trop légèrement lancé, trop lourdement ramené ; les notes étaient criardes et fausses ; des mesures entières se trouvaient escamotées dans cette exécution plus que médiocre : on devait jouer de mémoire…

— Tu peux racler jusqu’à épuisement de forces, murmura le Flamand ; l’alto, le violoncelle et le second violon ne viendront pas soutenir ton jeu, et ton quatuor sera un solo.

Mais aussitôt, et comme pour le démentir, une succession de sons se firent entendre ; ils allaient crescendo, – du soupir mâché dans un bâillement féroce jusqu’au rugissement le plus formidable.

— Ho, oh ! le diable s’en mêle ! exclama Gaspard qui n’y comprenait plus rien.

Un deuxième rugissement, – plein, celui-là, – fut poussé ; un de ces rugissements de lion que les voyageurs ont plusieurs fois confondu avec le bruit d’un tremblement de terre.

Le violoneux en fut impressionné ; mais un devoir impérieux, sans doute, remit son archet en mouvement.

Aux rugissements léonins plusieurs fois répétés s’ajoutait maintenant le râlement profond d’une autre bête, qui devait être un tigre ; ce râlement était terminé par un éclat de voix brusque et terrible ; on entendait aussi distinctement les glapissements d’une panthère ou d’un chacal, les hurlements de plusieurs loups. Puis ce fut comme une tempête de cris aigus ; prolongés, indéfinissables, les uns plaintifs, les autres effrayés ou irrités. Tous ces cris se confondirent ensemble, devinrent assourdissants, et s’élevèrent avec un rinforzando de toutes leurs intonations, désolées ou menaçantes, rauques et sauvages, miaulements étranglés, vagissements douloureux ou rugissements sonores et métalliques.

— Mais c’est mieux que le quatuor reconstitué : c’est un orchestre au grand complet ! dit Gaspard. Puis, s’approchant de la cloison qui le séparait de l’exécutant interdit, il frappa quelques coups d’un poing nerveux.

Une porte s’ouvrit sur le palier.

— Entendez-vous ce vacarme ? dit Gaspard en ouvrant de son côté la porte de sa chambre. Le parc de Nauheim est donc habité par des lions et des tigres ? Votre musique, monsieur, a le don de les mettre en belle humeur !

— Très honoré monsieur, dit le musicien, en prenant une attitude humble et respectueuse, ce sont des animaux d’une ménagerie qui arrivait ici tantôt, en même temps que moi.

— Une ménagerie !

— Oui, les voitures sont là, sur le côté de l’hôtel.

Le violoneux se tenait devant sa porte, et, d’un geste raide mais engageant, il invitait son interlocuteur (un moment auparavant auditeur forcé) à entrer chez lui.

Quelle ne fut pas la surprise de notre héros en reconnaissant dans cet étranger à large carrure celui des agents berlinois qui avait été son adversaire à Worms ! Était-ce une illusion de son esprit sans cesse préoccupé par l’événement dramatique qui avait inauguré d’une manière si fâcheuse son voyage en Allemagne ? Mais non : en approchant et en entrant dans la chambre bien éclairée, Gaspard aperçut au front de cet homme la marque très profonde de son coup de poing d’acier.

Gaspard vit tout de suite qu’il n’était pas reconnu. La lutte avait eu lieu dans l’obscurité et l’agent tout d’abord atteint et jeté par terre n’avait pas eu le temps d’examiner celui qui le frappait. Notre héros paya d’audace et résolut de débarrasser promptement Nauheim de cet hôte déplaisant et qui pouvait devenir dangereux si le souvenir se réveillait en lui !

Comme la musique avait cessé, les bêtes s’apaisaient un peu.

— Avouez, dit le Flamand en regardant fixement celui qui avait excité les animaux de la ménagerie, avouez que vous vous attendiez à entendre d’autres exécutants que ceux-là répondre à votre invitation ?

— Très honoré monsieur le docteur, je ne comprends pas bien, dit l’homme au violon, en se grattant l’occiput, ce magasin à idées, comme on l’a dit, de tout Allemand qui sait réfléchir.

— Si fait, si fait ! que vous me comprenez ! avouez donc qu’il vous manque pour votre quatuor un second violon, un alto, et un violoncelle…

Le musicien ouvrait de gros yeux étonnés, craintifs ; il se demandait évidemment, avec une véritable inquiétude, comment cet inconnu qui venait d’entrer dans sa chambre savait si bien toutes ces choses qu’il croyait secrètes.

— Peut-être, répondit-il à tout hasard.

— C’est que vous êtes arrivé trop tard ! dit Gaspard. Ils sont partis !

— Partis ?

— Oui, partis… Il fallait venir plus tôt ! vous arrivez d’Amsterdam ou de Rotterdam, n’est-ce pas ?… Eh ! suis-je bien informé ? Oui, oui, je sais, allez !

Et Gaspard, arpentant la chambre, ou plutôt pirouettant sur lui-même, en gesticulant de ses grands bras, se mit à débiter tout ce qui lui revenait à la mémoire de ce que lui avait appris Max Roller dans la fameuse promenade à la Hesselbecke.

— Quand je vous dis que je suis au courant de bien des choses ! Les socialistes allemands possèdent près de cinq cent mille suffrages dans les élections ; et encore il y en a beaucoup, parmi ceux qui souffrent, qui sont avec eux de cœur, mais qui n’osent pas encore voter pour les candidats de leur choix… C’est qu’ils ont des hommes aujourd’hui, les socialistes ! Et il faut compter dès maintenant avec Most, le député de Chemnitz ; avec le poète et journaliste Hasenclever, avec le sellier Auer, de Hambourg, élu en Saxe ; – avec Liebknecht, disciple et bras droit de Karl Marx, avec Fristtzsche, l’ancien courtier en cigares devenu rédacteur de la Presse libre et député de Berlin ; – et avec l’imprimeur Bracke ! et, le patriarche millionnaire Demmler ! et Molleter ! et Rittinghausen ! et Hirsch, qui travaille la presse française, – et la mère Hahn, donc ! que j’allais oublier… vous me regardez avec de grands yeux, et vous avez l’air tout… chose. On voit bien que vous ne lisez pas le Pauvre Conrad[9] en Hollande !…

Le musicien, tout à fait décontenancé, ôta sa casquette et la lança dans un coin de la chambre. Il eut enfin l’idée d’offrir une chaise à son visiteur.

— Haut bien né monsieur le docteur, sauf correction, dit-il d’un ton mal assuré, faites-moi l’honneur de vous asseoir…

Mis aux trousses des trois socialistes par la police impériale, l’agent était évidemment tout saisi depuis qu’il avait vu ses desseins pénétrés. Gaspard le comprit et résolut d’en profiter en posant habilement ses questions. Il savait que ces gens de la police si rusés, si habiles, ont cela de particulier qu’ils se laissent déconcerter par un regard sévère ou simplement assuré, et que lorsqu’ils pensent avoir affaire à quelqu’un chargé de les épier eux-mêmes, de les surveiller, tout de suite ils se voient « à pied ».

— Je sais fort bien que vous n’êtes pas Hollandais, dit Gaspard. Parlez-vous au moins un peu la langue des Hollandais ?

— Non, répondit le malencontreux mélomane, – mais les autres ne savaient pas non plus cette langue…

— Sans doute ; cependant, à mon avis, c’était périlleux… Et ils étaient gens à vous faire passer un mauvais moment, je vous l’assure ! Qu’avez-vous fait du véritable Hollandais ?

— Votre Honneur, il a été arrêté en route… Et c’est alors que j’ai reçu l’ordre de venir ici. Je venais à peine de rentrer d’une expédition qui n’a pas été heureuse.

— Pour vous surtout ! dit Gaspard par intempérance de langue.

— Pour moi surtout ! répéta l’agent de plus en plus disposé à croire qu’il était connu de celui qui lui parlait.

L’agent demeurait debout tout en parlant. Il avait jugé que celui qui l’interrogeait devait être un inspecteur de police.

— Votre talent de musicien, reprit Gaspard, laisse aussi passablement à désirer.

— À l’ordre de Votre Grandeur, interrompit l’homme au violon, on fait ce qu’on peut.

Les animaux de la ménagerie faisaient encore beaucoup de bruit ; de nouvelles voix s’étaient introduites dans le concert, parmi lesquelles on distinguait des grognements d’ours ; la ménagerie tout entière devait être réveillée.

— Par saint Bavon ! ce que vous entendez vous dit assez, poursuivit Gaspard en indiquant l’endroit d’où venait le vacarme, que vous n’êtes pas aussi sûr de votre archet que le mélodieux Orphée. Maintenant vous n’avez plus rien à faire ici.

— Votre Honneur le pense ?

— « Votre Honneur ! Votre Grandeur ! » comme vous y allez ! dit Gaspard en riant.

Le fait est qu’il se déridait. Il avait assommé cet homme, il est vrai ; mais n’avait-il pas payé sa dette, à lui, en recevant, pour son compte, sur le terrain une balle qui lui était destinée ? Assurément ils étaient quittes !

— Je pense, en effet, poursuivit le Flamand, que le mieux pour vous est de retourner, dès demain…, à l’endroit d’où vous venez.

— Haut bien né monsieur le docteur, sauf meilleur titre, je revenais de Worms et j’allais me rendre à Paris, lorsque j’ai reçu l’ordre de venir ici. Il y a là-bas, comme vous pensez, beaucoup à faire. Certains de nos messieurs n’ont pas assez de zèle… ils sont plus occupés des petites mam’selles parisiennes que des intérêts de maman la Patrie allemande… Mais Fritz Klussmann est là pour remettre les choses sur un bon pied dans la grande ville.

— Ho, ho ! je vois que vous êtes dans de bonnes dispositions, dit Gaspard. Si Dieu le veut… et avec la permission indispensable de M. de Bismarck, vous allez faire une fameuse besogne ! Je vous souhaite une bonne nuit !… si toutefois les bêtes de la ménagerie nous laissent fermer l’œil. Vous savez ? le train part à six heures du matin…

Gaspard reprit le chemin de sa chambre. L’agent le suivait d’un pas mesuré, tenant une bougie, l’autre main sur la couture du pantalon. Lorsque celui qu’il appelait « Son Honneur » fut rentré chez lui, Fritz Klussmann s’inclina profondément, fit un demi-tour à gauche et sortit au pas accéléré, s’imaginant qu’il avait réellement eu affaire à un de ses supérieurs hiérarchiques.

Alors Gaspard très content de lui-même laissa échapper un formidable éclat de rire, couvert toutefois par les grognements des ours et les rugissements des lions. Et il se coucha un peu consolé de n’avoir plus que des poches percées.

XXIII

Lorsque Gaspard se réveilla, il se frotta les yeux et se mit à soupirer : avec la lumière du jour, revenaient pour lui les soucis. Il se leva, s’habilla lentement. – Pourquoi se serait-il pressé ? – Quand il fut sur pied, il frappa quelques coups à la cloison, pour voir si son homme s’était donné le loisir de réfléchir un peu, ou si sa crédulité l’avait ramené au chemin de fer. Personne ne répondit à son appel.

— Il est bien parti, murmura notre Flamand… Décidément… pas fort ! Et après un moment de réflexion : – Voilà un grand ennui de moins pour moi !

Des glapissements de joie qui se faisaient entendre du côté de la ménagerie lui firent lever la tête. Il se décida tout d’un coup : il avait trouvé l’emploi de sa journée ; pendant plusieurs heures, c’était l’oubli : on ne penserait pas à cette lettre chargée de papa Van der Gomm, qui s’obstinait à n’arriver point, et pas davantage au silence gardé par Peter Ziegenbock, – pour cause.

Gaspard retrouva son pas léger. Il descendit l’escalier en sautillant allègrement. Au tournant du Pariser Hof il aperçut une douzaine de grandes voitures vert olive, aux roues boueuses. C’étaient les cages des animaux de la ménagerie ; on entrevoyait vaguement, à travers les forts barreaux de fer, d’immenses silhouettes de félins faisant, pour la millième fois depuis l’aube, le tour de leur étroit domaine ; plus loin, trois maisonnettes placées sur des roues basses et solides, gardées par d’affreux chiens, devaient être affectées aux propriétaires et au restant du personnel. Il avança, le nez au vent, pour voir de plus près, prendre une idée de tout cela, en vrai flâneur qu’il était.

Les voitures des animaux se trouvaient déjà disposées en fer à cheval. Les valets de la ménagerie, aidés de quelques ouvriers de la localité, fichaient en terre des solives équarries et clouaient, de l’une à l’autre de ces solives, une forte toile rayée de bleu et de blanc. Les maisonnettes roulantes étaient disposées déjà pour fermer le carré, gardant au dehors leurs façades brillantes de peinture jaune et de peinture verte, avec leurs balcons accessibles en une enjambée, leurs petites fenêtres laissant deviner un aménagement ingénieux. Sur les panneaux pleins, d’énormes bouquets de roses auxquelles le badigeonneur n’avait certes pas oublié les épines, figuraient assez bien, et sans idée préconçue, les jouissances et les âpretés du métier de dompteur, – la griffe aiguë sous la patte de velours. C’étaient comme des armes parlantes.

Devant l’une des baraques habitées se trouvait assis un Arabe à l’œil éteint et injecté de bile. Il se réchauffait au soleil dans une attitude morne, affaissée ; il cherchait là une chaleur absente de ses veines. Sous l’ardent éclat de ce ciel de juillet, il grelottait. Le frisson de la fièvre hectique l’avait saisi. Il toussait très fort et sans répit. Cet Arabe portait le costume de nos régiments de turcos[10] ; le gilet et la veste gris de fer avaient dû être renouvelés, ainsi que les jambières de cuir jaune, et peut-être même le fez garance ; mais les boutons de métal ne s’usent pas aussi vite que les étoffes, et on les voyait briller sur les pièces neuves de l’accoutrement.

Gaspard s’arrêta devant ce pauvre diable exténué, qui l’intéressait sans qu’il sût pourquoi. Il eut l’idée que cet ancien soldat français pouvait bien être un déserteur, et il prononça ce mot tout haut en lui donnant malgré lui le ton d’une interrogation.

Ce mot « déserteur », dit dans notre langue, alluma un éclair dans l’œil jaune de l’Arabe. Le malade regarda celui qui avait parlé, puis, après un court examen, retroussant dédaigneusement sa lèvre épaisse et brune, il dit dans son français à lui :

— T’es bête ! Milout jamais déserté ! Milout prisonnier.

— Prisonnier ? pendant la dernière guerre ?

— Tout sûr ! moi mé gagir pour couper beaucoup les têtes aux Sallemands. Mais les Sallemands, boum ! boum ! bagage bézef ! Hi ! hi ! oh ! Chitane[11] ! Boum ! Milout pris, avec les bouttes de sa capitaine dans son sac… Moi, pas courage retournir à cap’taine, après les batailles, avec les bouttes point. Cap’taine blié bouttes : ah ! Milout pas blié !…

Une jeune fille de quatorze à quinze ans, – une enfant, – s’était approchée tandis que l’Arabe parlait. Elle se tenait devant Gaspard souriante, l’air doux et gracieux, les belles boucles de ses cheveux bruns retenues autour de sa tête par un cordonnet de soie. Elle avait comme ornements des pendants d’oreilles en petites perles bleues passées dans un fil noir, aux poignets des bracelets qu’elle avait faits elle-même avec des grains de sorbier, et autour du cou un petit collier de perles bleues aussi, avec des amulettes, des coquillages, des médailles de la Vierge et des saints. Elle portait des bas couleur de chair appartenant à son costume de parade. Un petit écureuil noir, familier, sautait légèrement de son épaule gauche à son épaule droite, en passant par-dessus sa tête.

— Vous ne comprenez pas, bien sûr, ce qu’il raconte, monsieur ? dit-elle en allemand. Milout dit qu’il a été fait prisonnier, et qu’il a déserté après la paix, parce qu’on lui avait volé les bottes de son commandant.

— Les bouttes de « ma » commandant, répéta le turco, parlant moitié en français, moitié en allemand, avec un mouvement de tête approbatif. Il paraissait tout heureux du secours que lui donnait sa gentille interprète.

— Et il voyage avec vous, ma petite ? dit Gaspard, car vous êtes avec les propriétaires de cette ménagerie, n’est-ce pas ?

— Oui, monsieur, je suis une artiste, dit la fillette en se redressant fièrement. C’est moi qui entre dans la cage de notre lion de Barbarie, notre gros David : il n’aime que moi !

— Dabeud ! fit Milout avec un nouveau geste de satisfaction. C’est pays à Milout, Dabeud, mais pas cam’rade. Et il rapprochait les deux index de ses mains, les heurtait légèrement l’un contre l’autre, et les retirait ensuite vivement pour indiquer qu’il n’y avait pas union.

— Par saint Liévin ! il est bien malade votre pauvre Milout, dit Gaspard à la jeune fille.

— Trop beau turco, Milout ! fit l’Arabe en relevant sa tête qui était belle, en effet, sous sa nuance bronzée. Trop beau !… Et puis mourir…

— Que veut-il dire, mademoiselle, le savez-vous ?

— Il dit qu’il est beau : il veut dire qu’il était beau. On l’a trop fêté partout en Allemagne. Madame Salomonska et madame Korsak, – ce sont les patronnes, – en parlent quelquefois en riant et en se faisant de petits signes : on ne veut pas tout dire devant moi ; mais j’ai bien compris que Milout a été accaparé par des dames, des grandes dames à ce qu’il paraît, comme une curiosité, un butin de guerre ; elles se l’envoyaient l’une chez l’autre pour faire des commissions, porter un bouquet… et puis…

— Qu’is-ce qui c’i ? qu’is-ce qui c’i ? interrompit le turco qui commençait à comprendre l’allemand ; t’es bête, mademoiselle ! Toujours ti parles comme ça sans savoir…

— Oh ! que si que je sais ! dit la fillette d’un air qui voulait paraître entendu et qui n’était que naïf. Elle poursuivit en s’adressant au Flamand : – Les dames le fatiguaient de courses, l’éreintaient ; et puis après, elles le bourraient de gâteaux, de jambon, lui faisaient boire du vin blanc. Tout ça lui est resté sur la poitrine à ce pauvre Milout ; et il tousse maintenant sans cesser : la nuit il réveille les bêtes, et une fois que les bêtes remuent et grognent nous ne pouvons plus dormir.

Gaspard sut plus tard que le turco avait été si en faveur, que des villes rivales se l’étaient disputé. Un jour, les dames de Colberg ourdirent une conspiration dans laquelle un jeune officier joua le principal rôle. Il s’agissait d’enlever le turco aux dames de Stettin. On s’empara de lui à la pointe du jour, comme il sortait de la maison de madame la capitaine Emtrem, dont le mari faisait le siège de Paris, sans se douter des intelligences de sa femme avec l’ennemi. Milout fut conduit enchaîné à Colberg ; mais au lieu de l’enfermer dans la prison, on l’introduisit dans un salon où l’attendait une collation excellente et où une vingtaine de dames, veuves par intérim et pour cause de bombardement, se mirent en devoir d’abord de le tâter, fort étonnées que leurs doigts ne fussent point mâchurés au contact de la peau noire de l’Africain, puis finirent par l’embrasser. Milout devint le lion du moment et de la localité. Les dames le tiraient au sort dans leurs « réunions de café au lait. » Elles le mettaient aussi en loteries dont le produit était destiné à secourir les blessés allemands. Enfin, la paix signée, les nobles guerriers teutons rentrèrent dans leurs foyers, et le pauvre Milout dut se faire bien petit et se sauver ; car l’empereur Guillaume avait décrété de Versailles que le règne de la vertu commencerait même à Colberg !

— Milout est régisseur de la ménagerie, reprit Lottchen. Madame Salomonska dit comme ça qu’on va le laisser se reposer un peu et chercher ici un autre régisseur.

— Ho, ho ! un régisseur ? fit Gaspard.

— C’est Milout le régisseur, dit le turco qui, après ces mots prononcés avec vivacité, eut une forte quinte de toux.

— Ti mé regardes, mademoiselle ? dit-il enfin lorsqu’il put respirer.

— Oui, mon pauvre Milout ! dit la jeune fille qui ne pouvait détacher de lui un œil plein de compassion.

Le Flamand demanda si madame Salomonska était là : l’idée de remplacer l’Arabe dans ses fonctions de régisseur venait de germer dans son cerveau inventif. C’était pour lui un moyen de salut.

— Oui, elle est là, dit l’enfant, et si vous voulez lui parler, venez avec moi.

Gaspard tendit la main à l’ex-turco. Le malade la saisit de ses doigts noirs et décharnés, enflés aux extrémités, et il la serra avec toute la force qui lui restait.

Gaspard suivit la fillette, qui déjà l’annonçait à une jeune dame assise sur l’un des petits balcons des voitures. Elle reprisait un maillot couleur de chair.

— J’apprends, madame, dit notre héros en se découvrant respectueusement, que vous êtes à la recherche d’un régisseur ; j’aurais besoin d’un emploi comme une belle fille d’un mari. Si je savais de quel côté vous devez aller en quittant Nauheim, je vous demanderais de me donner la préférence…

— Vous êtes bien informé, monsieur, répondit madame Salomonska. Quant à savoir où nous irons, c’est autre chose ! Madame Korsak, mon associée, voudrait aller à Francfort, et de là à Wurzburg ; moi, je préférerais acheminer la ménagerie vers Eisenach et Weimar. Nous voyageons avec nos bêtes, Prascovie et moi, par pur amour de l’art, – notre fortune est faite. Peut-être est-ce aussi par habitude de cette vie errante à laquelle nous ne supporterions pas de changement… qu’il nous serait impossible d’abandonner. Nous avons déjà vu bien du pays ! mais il nous reste encore beaucoup de chemin à faire sur les grandes routes…

— Vous parlez de Weimar, madame, reprit Gaspard devenu insinuant, – car il voyait la possibilité de se rapprocher de Lena, – vous devriez bien tirer de ce côté-là… et je serais heureux de rester auprès de vous… comme régisseur. Ce n’est pas que j’apporte beaucoup d’expérience… En fait d’animaux curieux, belle dame, je n’ai connu jusqu’ici que des tigresses et des panthères roses… Et il souriait à belles dents.

Madame Salomonska se leva, jeta le maillot et la pelote de fil dans une corbeille et descendit les deux marches qui la séparaient de son interlocuteur.

Micheline Salomonska était une Polonaise, de l’ancien duché de Posen ; sa figure fine, aux grands yeux d’un bleu gris, sauvages et lascifs, séduisit Gaspard. Il remarqua la mobilité des ailes transparentes d’un nez des plus délicats. Sur le corps souple et nerveux de la jolie dompteuse couraient des frémissements, des ondulations. Elle avait comme des mouvements de cavale. Ses cheveux, d’un blond ardent, coupés court et frisés, roulaient leurs boucles capricieuses sur une tête fière, laissant retomber quelques-unes de leurs plus folles mèches sur un front bas et presque sur les yeux.

Tandis que Gaspard la regardait en se disant qu’il aurait là une bien charmante « patronne », la Polonaise étudiait la physionomie du jeune Flamand. Celui-ci crut apercevoir que le résultat de cet examen ne lui était pas défavorable.

— Voyez-vous, monsieur, dit Micheline, si vous voulez réussir, il convient d’aller trouver Prascovie… Madame Korsak… Je ne peux rien faire sans elle… Mon associée est si jalouse de sa part d’autorité ! Il serait bon même de lui laisser croire que vous ne m’avez rien dit…

— Très bien ! fît Gaspard. Par les reliques de sainte Ursule ! vous parlez en femme qui connaît le cœur humain. Où est madame Korsak ?

— Elle est au milieu des bêtes, présidant à leur déjeuner : pour rien au monde elle ne se déchargerait sur quelqu’un de ce soin. Lottchen va vous conduire.

Lottchen c’était la jeune fille qui avait amené là Gaspard. Elle se tenait à quelques pas et s’avança sur un signe.

— Alors à tantôt, madame ! dit Gaspard. Fort de votre consentement, je veux être le plus grand flandrin de toutes les Flandres si je ne réussis pas !

La belle Polonaise lui tendit une main potelée, que Gaspard serra avec une délicieuse sensation de plaisir : la Fortune lui apparaissait de nouveau sous les traits d’une femme aimable !

— On ne viendra pas me chercher dans cette ménagerie, se disait-il en suivant Lottchen. Puisque je ne peux retourner sur mes pas et que je ne veux pas être appréhendé au corps et jeté dans un cul de basse fosse pour expier la mort de ce coquin de Kilian, profitons de l’occasion qui s’offre. Pourrir dans un cachot ! Cela réjouirait trop certaines gens que je suis venu combattre ici. Et puis Lina ! ma Lina ! je ne puis renoncer à la voir encore… Et je ferai bien en sorte que la ménagerie soit dirigée du côté où se trouve la cruelle enfant !

Une minute après il se trouvait en présence de l’associée de Micheline Salomonska. Une baguette d’osier à la main, la dompteuse faisait distribuer par deux garçons vigoureux, bras nus, manches retroussées, d’énormes quartiers de viande aux principaux animaux de la ménagerie, lesquels se montraient passablement agacés au milieu de leur repas du matin, par le bruit du marteau et la scie des ouvriers dressant la loge où l’on devait les exhiber publiquement.

Gaspard eut le temps de regarder madame Korsak avant d’avoir attiré son attention.

Il vit une brune d’une quarantaine d’années, très blanche de peau, très fraîche, grande et forte. Gaspard la compara à Micheline, – pour le moment, Lina n’entrait pas en comparaison, – et il trouva madame Korsak moins jolie, mais plus imposante que sa compatriote, – car elle était Polonaise aussi. – L’une devait séduire les cœurs, l’autre les conquérir. Cette dernière, pensait-il, avait dû provoquer bien des admirations provinciales ; et ses yeux noirs dont les effluves faisaient baisser le regard des bêtes fauves, soudain apaisées sous leur caresse, avaient sûrement allumé en plus d’un cœur tranquille la fièvre de la passion.

Gaspard fut gracieusement accueilli. Au bout de dix minutes de conversation tout était entendu. La majestueuse Prascovie le prenait pour régisseur, – elle se « chargeait » d’obtenir le consentement de son associée, – et notre héros obtenait qu’il lui serait compté d’avance deux mois d’appointements, devant lui permettre de se libérer au Pariser Hof.

Madame Korsak parlait avec beaucoup de volubilité : Gaspard serait traité avec distinction ; on ferait plus pour lui qu’on n’avait pu faire pour le turco ; il mangerait à la table de ces dames. Prascovie lui raconta les glorieuses tournées de la ménagerie sur tout le continent ; elle lui dit son amour du métier, sa fortune faite, – les confidences des deux femmes s’étaient rencontrées sur ce point ; Gaspard sut aussi que le mari de l’une et de l’autre, – des Wenceslas, des Ladislas, – promenaient en Amérique une partie de l’ancienne ménagerie, se montrant bien tranquilles tous les deux sur la « moitié » restée en Europe. Mais comment pouvait-on se débarrasser de l’Arabe sans l’abandonner ? Gaspard ouvrit un avis sur cet article : il s’était trouvé si bien des soins reçus à la Hasselhecke qu’il parla de cette ferme, qui n’était pourtant pas une maison de santé, et madame Korsak décida aussitôt qu’elle se chargeait – elle « se chargeait » toujours – de faire accepter la garde du régisseur agonisant au fermier Zacharias Réthel.

Notre Flamand allait pouvoir échapper à un véritable supplice, celui d’entendre tous les jours à la table d’hôte les impressions échangées sur le meurtre de Kilian Dornig, événement qui avait le privilège de passionner l’opinion et dont on faisait une question politique en l’associant à des faits qui annonçaient de la résistance à la domination prussienne.

Revenu dans la chambre qu’il allait quitter, il fit un retour sur lui-même ; il se trouva bien changé, maigri, le teint plombé, l’œil allumé : c’est qu’il avait passé de lamentables heures. Enfin ! il possédait de quoi s’acquitter envers le Jean Mardi-Gras du Pariser Hof, et un moyen excellent de quitter Nauheim.

— Ah ! Lina ! s’écriait le brave garçon, en réunissant ses quelques hardes. Lina ! ce qu’il me faut faire pour toi !… Affamé d’amour, halluciné par ta beauté, tu ne vois pas tout ce que je souffre ! Je suis réduit au tiers, comme du vin cuit ; je n’ai bientôt plus que la peau sur les os ; et la fièvre est cousue à mes veines avec du fil double !…

C’est ainsi que notre héros se trouva attaché à la ménagerie des Polonaises.

XXIV

Gaspard fut vite installé dans son nouvel emploi. – Le turco, dûment expédié à la ferme de maître Zacharias Réthel, dès l’après-midi du même jour, l’aventureux Flamand prit possession du singulier domaine qu’il était appelé à régir.

Pendant que les Polonaises faisaient une excursion du côté des curieuses salines de Nauheim, notre héros, guidé par la petite Lottchen, allait de cage en cage faire connaissance avec les animaux de la ménagerie. La gentille fillette le conduisit tout d’abord devant celle de David, le « compatriote » de Milout.

C’était un superbe lion de Barbarie, à la large face, à l’œil bien ouvert, doté d’une crinière abondante répandue autour de sa tête en mèches épaisses ; son pelage fauve uni se montrait court et soyeux ; il faisait, sans s’arrêter, le tour de son étroite prison, ébranlant sous le poids de ses pattes puissantes le parquet de bois ; et l’excès de musculature de ses membres donnait à tous les mouvements du félin une raideur qu’on aurait vraiment pu prendre pour de la majesté et qui justifiait ce nom de roi des animaux donné au lion.

— Voilà mon favori ! dit Lottchen.

En entendant parler la jeune fille, le lion s’approcha des barreaux, et, allongeant les deux pattes droit devant lui, il baissa la tête et raidit tout son corps, sans plier les jarrets de derrière et en fouettant le vide de sa forte queue, garnie d’un bouquet terminal de poils. C’était une manière de se délasser et d’appeler une caresse.

La jeune fille passa sa petite main à travers les barreaux et flatta l’énorme animal en lui grattant le dessus de la tête, dont il présentait successivement toutes les parties.

Cela semblait si naturel que Gaspard eut quelque envie d’en faire autant ; mais la fillette devina son intention.

— Gardez-vous d’approcher, dit-elle, David n’est soumis qu’avec moi seule…

Dans la cage voisine, soit dépit, soit même jalousie, la femelle du lion de Barbarie bâillait avec bruit, faisait claquer ses mâchoires, poussait de petits cris étouffés. La lionne, d’un beau brun doré, n’avait pas de crinière.

Dans une autre voiture, Gaspard vit un lion d’Arabie d’une espèce rare, à la robe couleur isabelle très pâle ; sa crinière touffue montrait quelques mèches noires mêlées aux mèches brunes. La cage du lion d’Arabie était séparée par une solide cloison de bois et de fer de la cage d’un gigantesque jaguar jaunâtre du Brésil, aux proportions épaisses et lourdes. L’animal se tenait debout contre les barreaux et son aspect n’était nullement engageant.

On s’arrêta devant une once[12] venue des bords du lac Baïkal, tout à fait semblable à un léopard comme pelage, mais différente de ce dernier par sa taille plus petite et les taches plus irrégulières de son pelage, puis devant un loup cervier de Portugal, trapu, ramassé, ayant un air de bouledogue, étrange dans sa robe fauve, avec ses grands favoris aux joues, ses yeux cerclés de blanc, ses oreilles blanches en dedans, noires en dehors, ornées d’un long pinceau de poils noirs à chaque extrémité.

— Tous ceux-ci, observa Gaspard, sont insensibles à votre gentillesse, mademoiselle, n’est-ce pas ?

— Oh ! de véritables bêtes féroces ! dit la jeune fille.

Lottchen passa rapidement devant une voiture où se trouvaient plusieurs animaux de moindre intérêt, tels que chacals, lynx, hyènes, singes.

— Nous allons voir les ours, dit-elle en traversant le carré formé par les voitures.

Gaspard fit volte-face et la suivit.

En ce moment, un jeune homme mis d’une façon prétentieuse et de mauvais goût, ayant l’air hardi et l’allure commune, pénétrait dans l’enceinte de la ménagerie. Il portait un gros bouquet à la main, et il semblait chercher quelqu’un…

En voyant que Lottchen n’était pas seule, il parut contrarié. Toutefois il s’approcha.

— C’est pour vous, ces fleurs, mademoiselle, dit-il en offrant son bouquet à Lottchen.

La jeune fille le reçut d’une main émue, et Gaspard aperçut un imperceptible signe d’intelligence accompagnant la remise du bouquet.

— Déjà des admirateurs, mademoiselle ! dit Gaspard. Mais attendez donc… il me semble que j’ai vu quelque part cet enthousiaste du beau sexe en miniature.

Lottchen rougissait, et le jeune homme se dérobant à un plus ample examen disparut entre deux voitures, au risque d’être saisi au passage par un ours qui allongea traîtreusement vers lui sa patte velue.

— Venez donc voir les ours, monsieur, dit la jeune fille très embarrassée de son bouquet, que tantôt elle portait à son visage comme pour en flairer le parfum, et que tantôt elle cachait derrière elle pour le faire oublier.

— Déjà rusée ! pensa Gaspard.

— Tenez, dit la fillette, en désignant un ours gris très grand et très fort, voici le vieil Éphraïm ; nous l’appelons aussi Grizzly, c’est le nom que les Indiens de l’Arkansas et les trappeurs donnent à ses frères des Montagnes rocheuses.

— Il faut que je fixe mes souvenirs, murmurait Gaspard tout entier à la pensée du porteur de bouquet.

— Remarquez, monsieur, dit la jeune fille, les énormes griffes blanches du vieil Éphraïm. Voyez comme elles dépassent les poils des pieds ! Sont-elles menaçantes ! On les dirait aiguisées…

— Par saint Bavon ! où diable ai-je vu ce drôle ! murmurait entre ses dents le nouveau régisseur.

— Le voisin de Grizzly est un ours à collier, de Sibérie, reprit Lottchen avec assez d’assurance, espérant ramener l’attention de Gaspard aux animaux de la ménagerie, dont il semblait si loin.

La bête désignée était assez intéressante à examiner. Cet ours au pelage brun avait les membres noirs et les épaules traversées d’une large bande blanche ; mais Gaspard ne regardait pas.

— Cette figure ne me revient pas le moins du monde ! s’écria Gaspard.

— Celle de notre ours de Sibérie ?

— Non pas ! je parle de cet individu qui s’est glissé sournoisement jusqu’à vous, tantôt.

— Mon Dieu, comme ce bouquet vous préoccupe ! dit la jeune fille visiblement contrariée. Je vais le donner à Plick et Plock pour qu’ils s’amusent !…

En disant cela, elle s’avança vers deux autres petits ours, mignons de forme, souples comme des chats, appelés, « ours des cocotiers ».

— N’en faites rien, mademoiselle ! s’écria Gaspard. Ce bouquet doit contenir un billet… Mais ces fleurs sont-elles bien pour vous ? Ne seraient-elles pas plutôt pour l’une de nos dames ? pour la sémillante madame Salomonska ou la majestueuse madame Korsak ?

— Non pas ! dit l’enfant, dont la fierté perçait au milieu de son embarras. Ce bouquet est bien pour moi ; je connais un peu celui qui me l’a apporté.

— Par saint Liévin ! moi aussi je le connais ! s’écria Gaspard à qui la mémoire revenait enfin. Je l’ai vu à Mayence… Je l’ai revu depuis, mais sans le reconnaître assez tôt, à la grande ferme où l’on a conduit Milout. Son costume chaque fois changé, me déroute toujours…

— Oui, il était à Mayence le mois dernier, en même temps que nous…

— C’est étrange, pourquoi ce gaillard-là vient-il rôder autour de vous ? J’ai le droit de le demander… Je suis le régisseur de la ménagerie, bêtes et gens, que diable !… Mademoiselle Lottchen !… ajouta Gaspard en élevant la voix.

— Monsieur le régisseur ! répondit la fillette avec des sanglots au fond de la gorge.

— … Vous êtes une petite friponne !…

— Oh ! je vous en prie, monsieur, ne me faites pas de reproches, dit la jeune fille en pleurant ; je vais tout vous raconter. Cet étranger est un ami de ma mère… Il me l’a assuré.

— Assuré ? et c’est tout ?

— Il m’en a même donné la preuve. Ma pauvre mère a été, paraît-il, forcée de m’abandonner quand j’étais toute petite ; elle m’a confiée à des saltimbanques, qui m’ont appris à danser sur la corde. Un jour, – il y a de cela deux ans, – je visitais, en curieuse, la ménagerie des Polonaises, et le lion David s’approcha de moi en montrant tant de soumission que ces dames voulurent me garder avec elles pour entrer dans la cage du plus bel animal de leurs loges.

Elles donnèrent bien de l’argent au chef de la troupe que j’avais suivie jusque-là, pour le décider à se séparer de moi. Mais ma mère qui, bien sûr, regrettait de m’avoir délaissée, m’a fait chercher partout. C’est à Mayence que Reinhard m’a retrouvée… Puis, tout d’un coup il a dû quitter cette ville, car je ne l’ai plus revu… qu’aujourd’hui.

— Oui, oui, je sais, murmura Gaspard. Il ne se sentait pas en sûreté à Mayence. Vous avez entendu parler certainement de ce vol des diamants du grand-duc de Himmelstein ?…

— Oh ! oui, monsieur !

— Eh bien ! votre ami, trop bien renseigné sur les voleurs, a eu la délicatesse de ne pas vouloir renseigner la police sur leur compte. Mais c’est une grosse affaire pour laquelle on ne lui laissera ni repos ni trêve. Pour moi, j’aimerais mieux être accusé d’avoir mis dans ma poche l’église de Notre-Dame de Bruges, avec sa flèche haute de cent quarante mètres !

— Voulez-vous dire que Reinhard ?… Oh ! il est incapable d’une mauvaise action !

— En vérité ! Si vous saviez où je l’ai rencontré pour la première fois ! sous quels palmiers de zinc il faisait son éducation évangélique !… Mais je vois que vous en êtes déjà à le soutenir, mademoiselle ?

— Vous ne parlerez de rien, n’est-ce pas, à ces dames ? dit Lottchen en évitant de répondre aux dernières paroles de Gaspard, vous ne direz rien à madame Korsak ?

— C’est bien délicat, ma petite, bien délicat ; garder le silence…

— Je vous en supplie ! fit la jeune fille. Au nom de ma mère désolée, et qui fait tout pour avoir de mes nouvelles et pour me donner des siennes, ne me trahissez pas !

— Où est-elle votre mère ? demanda Gaspard.

— Elle est écuyère dans un cirque… mais je ne sais où.

— Elle a peut-être l’idée de vous prendre avec elle dans la troupe dont elle fait partie.

— Je ne crois pas, répondit Lottchen après un instant de réflexion… J’ai compris au peu qui m’a été dit que c’est pour mon père qu’elle me fait chercher…

— Votre père ?

— Oui… un monsieur très riche, de Francfort… un noble, un baron, dit la fillette non sans quelque orgueil.

À ces mots, notre héros examina attentivement les traits de la jeune fille. Francfort le ramena au baron de Demker ; il crut trouver une ressemblance frappante entre la petite Lottchen et la fille du baron, et il fut très surpris de ne pas l’avoir remarquée plus tôt ; il releva sur les tempes les cheveux bruns de la fillette, – Lina les portait ainsi, – et soudain la ressemblance se trouva plus vivement accusée encore.

— C’est étrange ! dit-il à demi-voix. Et il ajouta : Cet air de famille doit tenir au pays d’origine, à cette ville de Francfort où toutes les femmes ont une même beauté.

Le pli qui assombrissait le front de notre héros allait s’effaçant. Il regardait l’enfant, pensait à Lina, et son visage prenait une expression attendrie, presque caressante.

Lottchen vit qu’elle avait cause gagnée.

Tout en parlant, ils s’étaient tous les deux dirigés vers les voitures servant à l’habitation. Les portes de la voiture principale demeuraient closes sous ses volets ornés de roses épineuses. C’est que les Polonaises n’étaient pas revenues de leur excursion…

La fillette posa son bouquet sur le petit balcon faisant saillie et prit les deux mains de l’homme dont la sévérité, tout en lui paraissant une marque de sympathie non douteuse, la chagrinait si fort.

— Vous ne direz rien ! vous ne direz rien, mon cher monsieur !… Je le veux, je le veux.

Et, de sa main délicate, Lottchen ferma la bouche du nouveau régisseur.

— Je ne dirai rien, aujourd’hui… répondit celui-ci en se dégageant. Je ne dirai rien, soit ! Mais je ne m’engage pas pour l’avenir. Pensez-y, petite !

XXV

Une heure après, les deux Polonaises étaient revenues de leur excursion aux salines, où leur visite avait fait sensation. Il fallait bien qu’elles se montrassent un peu avant de montrer leurs bêtes !

Comme le docteur Bose était précisément aux salines, occupé à examiner à la loupe des blocs de sel, – car on lui avait fait accroire que des pucerons antédiluviens s’y trouvaient logés, – il s’enquit auprès des naturels de la qualité de ces deux dames.

— Ce sont des Polonaises… les propriétaires de la ménagerie nouvellement arrivée, lui répondit-on.

Aussitôt l’illustre docteur remit la loupe dans sa poche et s’approchant d’elles, il s’arrêta à trois pas, écarta les pieds, serra les genoux, prit son chapeau des deux mains, s’inclina, et leur dit :

— Mesdames très hautes et très bien nées, vous avez devant vous le docteur Bose, chevalier de l’ordre du Canard à Trois-Becs de première classe, de la principauté de Detmold, de l’ordre de Saint-Cunibert de troisième classe, du grand-duché de Hess, membre correspondant des académies de Stockholm, Tunis et Genève, membre honoraire de l’Académie de Yeddo et de Pondichéry, collaborateur hebdomadaire de la Gazette d’Augsbourg, rédacteur des Annales de la propagande scientifique, germanique, impériale et nationale, promu cum summa laude à la chaire de puçologie de l’Université de Himmelstein, alma parens ! bien que la puçologie remonte à Goethe, aussi grand poète que grand naturaliste, dont l’univers admire l’ingénieux poème intitulé la Puce, avec les piquantes illustrations de Kaulbach, – cette science dont j’ai l’ambition de faire un art pratique, spécial et usuel, a besoin des encouragements de ceux qui peuvent favoriser ses progrès, attendu que vous le verrez un jour, cet art, dans nos savantes universités, – foyers de lumière où se réchauffent les ailes de l’esprit, – prendre une place, et une place distinguée et enviée, à côté de l’astrologie, qui est la science des astres, de la cosmologie, qui est la science de l’univers, de l’anthropologie, qui est la science de l’homme, de la biologie, qui est la science de la vie, de la pathologie, qui est la science des symptômes morbides, de la lactéologie, qui est la science de la suppression, par la farine, de la mère nourricière, de la puérologie, qui est la science de la procréation mâle ou femelle, de la pommologie, qui est la science du bien et du mal, puisqu’elle remonte au paradis terrestre, de la bombardologie et de la torpillologie, qui sont les deux sciences d’où est sorti notre glorieux empire ; mais, mesdames, j’oublie que je ne suis pas ici en chaire, venons au fait, après ces préliminaires qui écartent l’amphilologie, cultivée par les savants français : car qui dit ménagerie dit assemblage, réunion, parlement, congrès d’animaux ; or, les bêtes féroces étant votre spécialité, il a été reconnu par Humboldt et nos plus illustres naturalistes que les animaux appelés carnassiers sont mangés de leur côté par quantité d’animaux qui tiennent à la fois de la bête sauvage et de l’animal domestique, vu que les puces dont il est ici question s’apprivoisent, travaillent et dansent même au son d’une musique émolliente et lénitive : donc, très hautes dames, j’ai l’honneur de solliciter au nom de l’Université de Himmelstein, alma parens ! l’autorisation de recueillir dans les crinières, robes, pelages, plumets, oreilles et autres lieux propres au logement, à l’accouplement et à l’accroissement des susdits animaux, – l’autorisation, dis-je, de recueillir des puces africaines, américaines, australiennes, sibériennes, lesquelles manquent encore à notre précieuse collection, enrichie cependant de nombreux dons, produits des cours indigènes et des souverains étrangers.

Les deux Polonaises ne s’étaient pas effrayées de cette phrase de six mètres qui sortait de la bouche du docteur comme un serpent boa. Elles connaissaient les professeurs allemands, et leur manière de parler leur était familière.

— Venez demain matin, monsieur le docteur, lui répondirent-elles, vous serez le bienvenu, seulement nous vous recommandons d’indiquer la provenance…

— Oh ! soyez sans craintes, très hautes dames, votre nom sera sur le catalogue, répondit le docteur en s’inclinant pour répondre au salut des deux dompteuses.

De retour à la ménagerie, Micheline appela immédiatement Lottchen pour l’avertir de la visite de l’illustre docteur Bose ; mais en voyant luire une bague au doigt de la fillette, Micheline se récria avec admiration :

— Avance donc, petite, que je voie de plus près cette pierre : c’est un saphir, bien sûr ! Mais c’est très beau, ça !

— Oh ! fit la jeune fille en rougissant, ça ne peut pas avoir un grand prix.

Elle pensait tardivement aux diamants dérobés du prince Fridolin et regrettait d’avoir montré cet anneau, trouvé par elle dans la lettre qui avait été cachée au milieu du bouquet selon la supposition faite par Gaspard.

— On m’a donné cette bague tantôt, dit-elle d’un air dégagé, indifférent, – avec un bouquet. C’est du faux.

— Voyez-vous ? des diamants ! des fleurs ! s’écria Micheline ironique. Veux-tu à ton tour m’en faire présent ? ajouta-t-elle. Faux ou vrai, ce saphir fait un effet superbe et me plaît beaucoup.

— Je vous le donne très volontiers ; le voici, dit la fillette visiblement soulagée.

Micheline passa la bague à son doigt.

Elle eut promptement l’occasion de faire l’épreuve de la valeur du petit bijou. Gaspard, qui venait de donner un dernier coup d’œil à l’installation de la ménagerie, s’avançait vers Micheline pour lui dire que tout était prêt, et que dès le lendemain on pourrait ouvrir les portes au public.

— Une pierre du pays, dit Micheline en faisant scintiller son saphir sous les yeux de Gaspard.

— Vous avez rapporté cela de votre promenade aux salines ?

— Comme vous dites : on n’a que la peine de ramasser ces cailloux si gentils.

— Et tout sertis encore dans des anneaux d’or ? dit Gaspard. C’est merveilleux ! Savez-vous, madame Micheline, ajouta-t-il, que si j’étais votre amoureux, cette trouvaille-là me mettrait joliment martel en tête ! Vous en rapportez souvent de vos promenades ?

— Quelquefois, dit Micheline d’un ton dégagé.

Gaspard eut une mauvaise pensée qui se traduisit à son insu par un mouvement dédaigneux des lèvres.

— Vous êtes aimable, monsieur le régisseur, dit Micheline, qui avait très bien compris ce que le Flamand ne disait pas.

— Ai-je péché en paroles ? en action ? demanda Gaspard.

— Votre air en dit plus que vos discours.

— Par les reliques de sainte Ursule ! je ne soutiendrai pas le contraire. Je suis né censeur de toutes les femmes, surtout de celles qui sont jolies… Il me semble que toutes les infidélités qu’elles commettent m’atteignent plus ou moins.

— Cependant ?

— J’ai tort, je le sais ! Si je vous disais que je me suis senti souvent plus affecté et attristé que certains maris ? Et pourtant cela ne me regardait en aucune manière…

— Ah ! voilà qui est plaisant ! Voudriez-vous par hasard faire de la police universelle ?… Est-ce pour cela que vous êtes venu chez nous ? Je vous préviens que vous passerez de mauvais moments…

— Non, répondit Gaspard, ce n’est pas pour cela que j’ai quitté Lokeren et mon paisible « chez moi ». Mais je ne suis pas venu en Allemagne avec des intentions beaucoup plus raisonnables, je commence à le craindre. C’est demain, ajouta-t-il pour détourner la conversation, que je vais avoir enfin un échantillon de votre talent de dompteuse. Vous devez être bien séduisante, la baguette à la main, le regard impératif…

— Vous croyez ? fit Micheline. Ne m’en parlez pas, cher monsieur Gaspard. Tous les applaudissements sont pour Lottchen.

— Ce n’est pourtant qu’une enfant, observa Gaspard.

— J’allais réussir, je crois, à dompter notre grand lion de Barbarie, lorsque cette petite fille entra ici. Depuis ce moment, David ne me regarde plus ; il ne me fait plus aucune coquetterie… Tout pour sa préférée !

— Il vous faisait des coquetteries ?

— Je le crois bien ! et Prascovie en était jalouse. C’est elle qui a déterminé les saltimbanques à nous donner Lottchen. Le fond de son caractère est la jalousie. Elle craignait sans doute de me voir prendre trop d’empire sur les bêtes.

— Et sur les gens, craint-elle aussi votre empire ?

— Tout autant : ainsi mettez-vous en garde.

— Mais il me semble que je ne peux lui donner aucun sujet… Ai-je l’air de vous faire la cour ?

— C’est selon ; tout le monde ne le verrait pas ainsi ; mais moi qui sais comment vous vous êtes engagé chez nous, je puis bien chercher le pourquoi de votre détermination.

— En vérité ! Et l’avez-vous trouvé ce pourquoi ?

— Avouez que ce n’est pas l’amour de notre profession… un monsieur comme vous… Mais ma modestie me défend de vous répondre, dit Micheline en rougissant.

C’était une manière de forcer la carte en amour, une sorte de déclaration en retour.

— Heureusement, pensa notre héros, il y a là madame Prascovie Korsak.

Micheline leva les yeux et aperçut cette dernière qui s’avançait le long de la grille du parc, se dirigeant vers la ménagerie.

— Voilà mon associée, dit-elle. N’allez-vous pas lui dire aussi que vous vous réjouissez de la voir dès demain dans l’exercice de son talent ?

— Dame ! si la politesse l’exige ?

— La politesse… et la prudence, Gaspard.

Notre héros, en s’entendant nommer d’une façon aussi amicale, regarda Micheline avec quelque étonnement et fut payé d’un sourire des plus engageants.

— Surtout, soyez galant ! dit-elle, tandis que Gaspard la quittait.

Le régisseur s’élança au-devant de madame Korsak, avec un empressement dont celle-ci lui sut gré. Elle eut pour l’accueillir, elle aussi, un sourire charmant.

— Cher ami, je vois, ah ! je devine, dit la majestueuse Polonaise : Vous venez m’annoncer que tout est prêt.

— Oui, madame, et demain, je l’espère, je vous verrai, tout Nauheim vous verra, dans la puissance de vos moyens…

— Flatteur ! Ayez pitié d’une faible femme qui ne vous a absolument rien fait. Ah ! offrez-moi votre bras.

Gaspard s’exécuta gracieusement.

— Je viens de m’assurer, dit madame Korsak, que mes plus beaux jupons pailletés ont été mis en état, défripés. Tout est bien.

— Vous devez être adorable, madame Korsak, avec ces diables de petits jupons courts. Par saint Bavon ! je redoute la journée de demain.

— Ah ! suivie de plusieurs autres ! acheva madame Korsak avec une œillade assassine.

— Vous êtes une enchanteresse, madame Korsak, savez-vous ? dit Gaspard, qui s’embarrassait au point d’avoir besoin du fameux « savez-vous » belge.

— Appelez-moi Prascovie, dit la dompteuse d’un ton d’autorité.

— Madame Prascovie…

— Prascovie tout court… entre nous bien entendu. Il est inutile, devant cette mijaurée de Micheline… Vous me comprenez ? Ah ! je vois que vous me comprenez ! Nous reprendrons cet entretien…

— Au fait ! pensa Gaspard, j’ai madame Salomonska pour me sauvegarder !

— Avez-vous un habit noir, cher ami ? demanda Prascovie.

— Oui, madame Prasc… oui, madame, et des bottes vernies, et aussi une cravache blanche, enfin tout ce qu’il faut pour faire honneur à votre établissement.

— Parfait ! Ah ! je raffole des hommes bien mis. Nous n’avons pas toujours heureusement rencontré, il s’en faut, en fait de régisseur… Quant à ma défunte affection – je parle de mon mari qui voyage en Amérique – je n’ai jamais pu obtenir qu’il se présentât en public autrement qu’en manches de chemise. J’aime le décorum ; ah ! le décorum ! voyez-vous, c’est pour moi la moitié de l’existence !

— Et le mari de madame Micheline ? demanda Gaspard.

— M. Ladislas Salomonski ? Ah ! c’était bien pis encore. Celui-là n’était bon à rien… Ah ! bon à rien : toujours ivre-mort, couché sous les cages des animaux ou sur le fumier… C’est un miracle qu’il n’ait pas été dévoré. C’était le frère de lait de Micheline. De lait ! Ah ! dire que cet homme avait commencé par boire du lait ! Pauvre Micheline !

— Vous vous entendez bien toutes les deux, n’est-ce pas ? Pras… Prascovie ?

— Oui cher, très bien. Micheline m’obéit au doigt et à l’œil. Mais soyez empressé auprès d’elle, je vous le recommande. Autrement elle pourrait avoir un soupçon…

— Et lequel ? demanda notre héros ébahi ; toutefois il devinait à moitié.

— Que nous sommes au mieux ensemble, dit madame Korsak à demi-voix et avec des mines effarouchées. Soyez franc, ajouta-t-elle, un monsieur comme vous ne s’improvise pas régisseur de ménagerie par prédilection pour les ours et les tigres. Ah ! il n’y a que l’amour qui fasse faire de ces choses-là soudainement…

— Et de deux ! s’écria Gaspard lorsqu’il eut mis madame Korsak devant sa maison roulante. Par saint Bavon ! par saint Liévin ! par sainte Ursule ! par tous les saints honorés en Flandre et tous les diables de l’univers, que d’obstacles sur la route que je dois suivre pour atteindre Lina la fugitive ! Lina qui m’a mis à mal ! Lina qui a enflammé mon cœur comme une chandelle qui brûle par les deux bouts !

XXVI

Deux jours plus tard, les dompteuses polonaises et leur nouveau régisseur furent fort étonnés de ne point voir Lottchen, à l’heure du déjeuner, venir prendre place à la table commune.

On chercha la jeune fille dans les environs de la ménagerie, dans le parc, dans la ville, partout, ce fut en vain.

Les deux femmes soupçonnèrent le professeur Bose ; mais Gaspard avait pensé immédiatement au mauvais garnement qui rôdait autour de la fillette depuis plusieurs semaines ; à ce Reinhard qui la suivait depuis Mayence ; et il regretta de n’avoir pas mis les dames Korsak et Salomonska au courant de ce qu’il avait appris ou découvert touchant leur jeune pensionnaire, la gentille favorite du lion de Barbarie.

Ce qui l’excusait un peu à ses yeux, c’est que la veille, la ménagerie, ouverte dès le matin au public, n’avait cessé d’être visitée par les habitants de Nauheim, qui n’auraient eu garde de manquer une si belle occasion de s’instruire. Pour sa part, ses multiples fonctions ne lui avaient pas laissé une minute de repos.

Enfin, le moment était venu de parler. Gaspard dit aux dompteuses tout ce qu’il savait. Il dépeignit l’homme que la jeune fille appelait Reinhard, raconta dans quelles circonstances il l’avait rencontré à Mayence et à la Hasselhecke, et comment il paraissait impliqué dans ce vol considérable des diamants du grand-duc de Himmelstein, dont tout le monde parlait en ce moment dans les Allemagnes. Évidemment, ce Reinhard ne pouvait être qu’un drôle de la pire espèce. Gaspard raconta la remise du bouquet, et madame Salomonska, montrant sa bague, dit enfin qu’elle la tenait de l’enfant.

— Ce doit être un des diamants volés ! s’écria Prascovie. C’est un saphir ! un vrai saphir alors !

Sans s’arrêter à l’incident de la bague, on réunit tous les renseignements, et l’on se mit sur les traces des fugitifs. Gaspard apprit bientôt qu’ils étaient montés dans le train de Cassel : leur petit bagage avait reçu l’estampille de Marbourg.

— Ce n’est pas bien loin, Marbourg ? dit Micheline.

— À huit lieues d’ici, répondit Gaspard, dans la direction de Cassel.

— Il faut y aller, reprit la dompteuse ; vite, il faut y aller, monsieur Gaspard. Je vous accompagnerai… pour les convenances, et pour faire valoir nos droits sur cette enfant. N’est-ce pas, Prascovie ?

— Lottchen est-elle digne de tant d’intérêt ? Faut-il pour elle tant se remuer ? dit madame Korsak indécise.

— Assurément, reprit madame Salomonska. N’est-ce pas elle seule qui peut entrer dans la cage de notre grand lion ? Que deviendrait la ménagerie sans cette petite coquine ?

— La ménagerie se passerait d’elle, comme avant sa venue parmi nous…

— Oui, je sais bien, tu es là, chère amie, et tant que tu dirigeras notre établissement, le succès nous accompagnera partout, ma toute belle. Mais avoue que la perte de Lottchen nous serait préjudiciable ?

— Tu n’as pas toujours attaché tant de valeur à la présence de cette enfant parmi nous, observa madame Korsak, un peu étonnée de la chaleur que mettait son associée dans ses paroles.

— Veux-tu y aller toi-même, à Marbourg ? dit vivement Micheline, qui comprit à l’hésitation de Prascovie qu’elle avait été maladroite. Tu feras les choses bien mieux que moi ! Dévoue-toi… allons !

Micheline savait que la majestueuse dompteuse ne se déplaçait pas volontiers.

Prascovie était pourtant séduite par la perspective d’un petit voyage accompli dans la compagnie de son régisseur et ami, notre héros. Mais elle se refusa de l’entreprendre, se promettant bien d’empêcher aussi Micheline d’y aller à sa place.

— M. Gaspard suffira pour cette corvée, dit enfin madame Korsak. Il voudra bien la remplir tout entière. Il n’est pas embarrassé vis-à-vis de cette petite fille…

— Oh ! certes ! fit Gaspard. Eh bien, mesdames, ajouta-t-il, j’accepte la corvée. Je vais de ce pas à la gare m’informer du départ du train.

— Je vous accompagne, dit Micheline, qui lestement descendit les degrés de bois de la voiture et prit les devants.

— Adieu, cher ! roucoula la puissante madame Korsak. Revenez-nous ce soir, si c’est possible. Ah ! que cette première séparation me semble cruelle ! Vous aussi, ami, vous souffrez ? Je ne vous croyais pas si sincèrement attaché à moi.

Gaspard put enfin s’esquiver. À cent pas de là, il rejoignit Micheline.

— Vite ! vite ! dit celle-ci. Vous savez que nous n’avons que le temps de monter la rampe qui conduit à la gare. J’ai entendu siffler le train à quelques lieues d’ici, tant le calme de l’air est grand dans cette belle journée d’août !

— Mais vous ne venez pas à Marbourg, je pense ? dit Gaspard très surpris.

— Qui m’en empêcherait ? répondit Micheline. Mon costume de voyage me le permet. De la gare, j’enverrai quelqu’un à mon associée pour la prévenir de ma détermination soudaine… dans l’intérêt commun…

— Par saint Bavon ! vous voulez faire cela ?

— Je prends la chose sur moi ! Ne suis-je pas autant que Prascovie ! Les bêtes sont à moi autant qu’à elle…

— Et le régisseur ?

— J’espère qu’il est à moi tout entier ! dit Micheline avec un gros rire joyeux qui eût été cynique venant d’une bouche moins délicate.

Notre héros ne savait plus que penser. Avant qu’il eût pris une décision, il roulait dans la direction de Marbourg, accompagné de loin par les grognements des animaux de la ménagerie, invariablement agacés par les sifflets des locomotives. Madame Salomonska avait fait comme elle avait dit ; et une fois son message expédié, elle ne s’était pas plus occupée de son associée que de son mari et frère de lait Ladislas Salomonski, le belluaire des deux mondes. Tout entière au plaisir de voyager, elle battait des mains à chaque station, à chaque échappée de paysage, à chaque changement de décor. C’étaient les vieux murs de Butzbach, les ruines des châteaux de Fetzberg et de Gleiberg sur des éminences isolées, la plaine riante et fertile de Giessen avec ses deux rivières paresseuses, dominée par l’énorme remblai de la voie ferrée. Ce fut ensuite Giessen, entouré de promenades tracées sur l’emplacement de ses anciens remparts. Puis le train remonta la jolie vallée de la Lahn, tout égayée de coteaux boisés. Sur la droite, à l’horizon, courait la chaîne du Vogelsberg…

Lorsque le train s’arrêtait dans les petites gares, des jeunes filles coiffées de l’exigu bonnet allemand et en jupes courtes, des garçons à la chevelure de chanvre ébouriffée, se suspendaient aux portières des wagons pour offrir aux voyageurs des gâteaux, de la bière, de l’eau de Schwalheim, des fruits.

Micheline voulait goûter de toutes les friandises ; elle riait, elle chantonnait comme un oiseau échappé ; elle rayonnait de contentement.

Dans sa joie, elle lançait de temps en temps un gentil coup de pied, bien amical, à son camarade de voyage, avec des mouvements de cavale au vert ; – ou encore elle lui enfonçait ses coudes dans les côtes, façons un peu familières pour notre héros, mais qui, n’ayant pas de témoins, passaient très aisément à la faveur du charme que la jolie dompteuse répandait autour d’elle.

Enfin, quand on eut dépassé le vieux château de Stauffenberg, en avant, sur les pentes d’une colline élevée, Gaspard et Micheline virent se dresser la pittoresque ville de Marbourg. Le trajet avait duré moins de deux heures.

On prit pied.

— Ho, ho ! fit Gaspard en levant le nez ; on dirait que la ville va nous tomber dessus. Il s’agit de grimper maintenant. Je retiens le Reinhard et la Lottchen ! Mais il nous faut d’abord les rattraper !…

— N’avez-vous pas faim, Gaspard ? demanda Micheline, j’ai comme un creux dans l’estomac.

— Mais, vous n’avez cessé de manger et de boire ?

— Justement, cela m’a donné de l’appétit, – l’eau de Schwalheim probablement.

— Voilà ! c’est que pendant le temps que nous nous arrêterons ici… si nos fuyards allaient tirer au large ?

— Tenez, entrons là !

Micheline désignait une auberge rustique, sise non loin de la gare, en face d’un grand pont jeté sur la Lahn pour mettre en communication la partie basse et la partie haute de la ville.

— Nous sommes en mesure de leur couper le chemin, observa la dompteuse.

Ils s’assirent dans un salon de verdure ouvert de tous les côtés. Micheline se fit apporter des nouilles bien grasses et de la bière forte. Gaspard, tout préoccupé de dresser son plan, la regardait manger, mais sans desserrer les dents. Il voulait sauver Lottchen des mains du chenapan qui avait eu assez d’adresse pour se faire suivre d’elle. Notre héros s’intéressait vivement à cette petite fille ; il aurait voulu pouvoir la défendre, la prendre sous sa protection.

Tandis que Micheline engloutissait l’énorme jatte de nouilles placée devant elle, Gaspard étudiait, comme s’il s’agissait d’une ville à prendre, l’amoncellement confus de terrasses, de maisons et de jardins qui s’étageaient devant lui, depuis les bords de la rivière jusqu’au sommet de la cité, couronné par un vaste et antique château-fort servant de prison… À sa gauche, dans un fond, il apercevait, fines comme des aiguilles de pierre, les flèches élancées des deux tours de l’église antique dédiée à sainte Elisabeth, landgravine de Hesse. Cette église est un chef-d’œuvre splendide au point de vue de l’art.

— Nous n’avons que la ressource, dit subitement Gaspard, de demander partout si l’on a vu la fillette que nous cherchons, en compagnie du gredin qui l’a enlevée. Commençons notre enquête ici même.

Gaspard s’adressa à l’aubergiste. Justement, il avait vu arriver, dès les premières heures de la matinée, une jeune fille à l’allure sautillante et même passablement hardie, conduite ou suivie par un homme dont le signalement répondait assez bien à celui de Reinhard. Ils avaient passé les ponts, et il fallait les chercher dans la ville haute.

Sur ces indications, Gaspard et Micheline se mirent en marche.

XXVII

De l’autre côté de la rivière que Gaspard et Micheline avaient traversée, s’inclinaient les rampes nombreuses de la ville de Marbourg. Il s’agissait de les escalader.

Les maisons, bâties en amphithéâtre, présentaient cette particularité qu’adossées à la colline, leurs étages supérieurs se trouvaient de plain-pied avec la rue qui passait par derrière ; singulières maisons, de toutes les couleurs et de toutes les architectures : les unes flanquées de tourillons à cinq pans, avec des croisées ogivales aux petites vitres enchâssées dans le plomb, ou des cages de verre toutes garnies de fleurs ; les autres avec des pignons à gradins, des lucarnes et des fenêtres à losanges.

Au premier plan, de vieilles maisons ornées de clochetons qui semblaient jaillir des toits, montraient çà et là des ouvrages de serrurerie historiée, des boiseries sculptées, des moulures symétriques, quelquefois un chevalier en pierre armé de toutes pièces à la pointe d’un pignon. C’était bien là l’ancienne maison allemande avec ses fenêtres défendues au rez-de-chaussée par un léger grillage, avec son vaste corridor sur lequel s’ouvraient sans doute de petites chambres et la cuisine voûtée.

Il y avait aussi des échantillons artistiques du style ogival et des édifices élégants de la Renaissance. Une maison gothique aux étages en saillie dérobant l’air et l’espace, à la façade décrépite et lézardée, aux fenêtres clignotantes, paraissait sur le point de rouler dans un jardin encaissé, dont la terre était retenue par un entassement de moellons rougeâtres. Partout des murailles inégales, bossuées, éventrées ; partout des toits chargés de lucarnes, des girouettes extravagantes, des gargouilles grimaçantes, des portes alourdies de serrureries merveilleuses ; par endroits, des arabesques dessinées à l’aide de poutres dans le mortier des murs ; des balcons en encorbellement, de hautes cheminées en briques, massives comme des tours.

Nos voyageurs s’engagèrent dans une rue tortueuse et malpropre, taillée en escalier aux larges marches et accessible aux seuls piétons ; des inscriptions signalaient aux touristes les demeures de Zwingli et de Luther.

Dans cette rue, les boutiques, basses de portes, étaient sans devantures ; des cages pleines d’oiseaux occupaient tout entière l’ouverture étroite des fenêtres ; parfois l’encadrement d’une porte était formé d’un admirable fouillis de figures et de feuillages sculptés ; à droite ou à gauche, une croisée élevée, laissant deviner un oratoire ou un cabinet de travail, apparaissait garnie de beaux vitraux de couleur ; hormis ces exceptions, les autres ouvertures se montraient allongées comme un bâillement de la pierre.

Là, régnait le calme, la monotonie des villes universitaires : pas de magasins avec étalages pour égayer la rue, pas de voitures, point de femmes en toilette ; quelques étudiants suivis de gros chiens roux, se rendant au cours ou à la promenade, reconnaissables à leurs cheveux flottants sur leurs épaules, aux petites casquettes sans visière, en drap rouge ou blanc, à leurs habits très courts et larges, leurs hautes bottes, leurs pantalons collants ; des marchandes de fruits, dans d’étroites baraques de bois, obstruaient la circulation, si peu active qu’elle fût ; quelques pauvres diables de stiefelfüchse (cireurs de bottes ou mieux brosseurs des étudiants), flânant pour se distraire des ennuis endurés dans la matinée au service de dix ou douze maîtres fantasques et exigeants ; quelques bourgeois ornés de la longue pipe à fourneau de porcelaine avec tube de merisier et glands rouges ou bleus. Dans quelques rez-de-chaussée ouverts, un semblant de travail se révélait tout à coup par le ronflement d’un tour de potier, seule industrie de la vieille cité chère au landgrave Philippe le Magnifique.

Gaspard arrêta un étudiant pour le questionner. Il lui dépeignit Reinhard.

— Est-ce un des nôtres ? demanda l’étudiant sans l’écouter jusqu’au bout.

— Oh ! que non ! c’est un mauvais drôle… qui n’a usé de culottes que dans les tapis francs, et jamais sur les bancs de l’Université.

— Alors, je ne saurais vous renseigner, dit l’étudiant en laissant tomber ses paroles avec dédain.

— Et si c’était un des vôtres ? demanda Gaspard par pure curiosité.

— Je me garderais bien de vous renseigner !… du moment surtout, qu’il s’agit d’une femme – ou fille – enlevée.

— Je vous demande pardon, alors, cher monsieur, d’avoir interrompu vos doctes méditations, dit Gaspard, avec ironie.

Un peu plus loin, une porte basse et cintrée était ouverte. Gaspard plongea ses regards dans l’intérieur : il y faisait nuit comme dans une cave.

Lorsque ses yeux se furent habitués à l’obscurité, il aperçut un respectable bourgeois, à la tête chenue, à la barbe « fleurie », assis devant une petite table et lisant dans un gros livre.

— Que demandez-vous ? dit celui-ci avec une aménité toute patriarcale.

— Un simple renseignement.

— Frappez, et l’on vous ouvrira !

— Bon, pensa Gaspard, on va trouver à qui parler. – N’avez-vous pas vu rôder dans le quartier, dit-il, une fillette et un mauvais sujet, étrangers l’un et l’autre à cette bonne ville de Marbourg ?

— Je dois vous faire observer, dit le vieillard, que je suis absorbé dans la lecture de la sainte Bible ; c’est la dix-huitième fois que je lis l’Ancien Testament et le Nouveau Testament depuis la première syllabe jusqu’à la dernière. Pour le moment, j’en suis au Livre des Rois… J’espère bien que Dieu me fera la grâce de me laisser lire sa sainte Écriture une demi-douzaine de fois encore avant de m’appeler à lui… Je n’ai vu passer personne aujourd’hui, si ce n’est la mère Georgette et Michas le tonnelier.

— Allons plus loin, dit Gaspard à sa compagne.

Notre héros s’arrêta devant chaque auberge, devant chaque maison ayant l’apparence d’un hôtel meublé, s’informant des fugitifs, mais sans obtenir rien de précis.

Cependant, il résultait de quelques réponses, que Lottchen et Reinhard avaient été vus dans la ville. Micheline soutenait le courage de son compagnon ; et l’on grimpait de plus belle.

De temps en temps, Micheline disait : – C’est Prascovie qui sera furieuse !

Ils arrivèrent à un endroit où une maison absente laissait un carré vide, dont la verdure et les fleurs avaient pris possession. De là, la vue s’étendait au loin, dans la plaine chaude de lumière, d’où montait une brise tiède, chargée de senteurs d’herbes fauchées. Dans les fonds humides, au milieu des peupliers et des osiers, la Lahn serpentait, baignant le pied de plusieurs collines qui surgissaient verdoyantes comme pour servir de cadre à ce beau paysage…

Alors Micheline s’assit sur le bord de cette terrasse fleurie et refusa de faire un pas de plus.

— Je suis trop fatiguée, dit-elle ; nous ne pourrons jamais retourner aujourd’hui à Nauheim.

— C’est Prascovie qui sera furieuse ! observa Gaspard à son tour.

— Eh bien, tant mieux ! dit la jolie dompteuse ; nous avons un compte à régler ensemble. Tenez, ajouta-t-elle résolument, voici mon projet : dès que nous trouverons une auberge confortable, nous nous y arrêterons. Je vous attendrai là en veillant au souper, tandis que vous irez à la recherche de cette petite coquine. Si vous ne la trouvez pas…

— Eh bien ?

— Nous reprendrons demain le chemin de la ménagerie, tout simplement… avec la conscience de n’avoir rien épargné.

Les choses se passèrent ainsi que Micheline en avait décidé.

Le soir, lorsque Gaspard grimpa tout essoufflé jusqu’au belvédère choisi par la jolie dompteuse et qui était à côté de la tour jadis habitée par Bettina, la sœur du poète Clément Brentano, devenue comtesse d’Arnim, il avait acquis la conviction que Reinhard et Lottchen, avertis par la rumeur publique de la recherche dont ils étaient l’objet, avaient quitté Marbourg dans l’après-midi.

On soupa. À la dernière bouchée, Gaspard demanda qu’on le menât à la chambre où il devait passer la nuit. C’est Micheline qui se chargea de l’y conduire : elle avait bouleversé déjà toute la maison pour l’installation de la couchée. Il traversa une première chambre, destinée à madame Salomonska, ouvrit la fenêtre de la sienne pour respirer un peu de grand air, alluma une cigarette à la bougie, que par maladresse Micheline éteignait l’instant d’après ; puis il se mit à regarder autour de lui la somnolente ville, maintenant complètement endormie, – et au loin, la campagne, avec des points lumineux indiquant les lieux habités…

La dompteuse allait et venait dans le petit appartement, quittant ses vêtements l’un après l’autre, simplement et sans gêne aucune.

Lorsqu’il parut à notre héros que le moment était aussi venu, pour lui, de se mettre au lit, il se déshabilla promptement, aspira la dernière bouffée que lui fournissait sa cigarette, jeta encore un coup d’œil sur la campagne, en soupirant à la pensée que Marbourg le rapprochait de Lina… Puis il vint fermer la porte de communication du petit appartement, et, par un sentiment de pudeur flamande, il poussa le loquet intérieur.

— Bonne nuit, madame Salomonska ! cria-t-il.

Madame Salomonska ne répondit pas.

— Bonne nuit, belle Micheline ! cria encore Gaspard.

Mais comme il ne recevait pas de réponse, il se dit :

« Micheline dort déjà d’un bon sommeil, ou elle me boude ; le fait est que je suis aussi peu empressé auprès d’elle que l’Hébreu Joseph, de chaste mémoire, auprès de sa souveraine. »

Le « chaste Joseph » se glissa alors dans son lit ; mais il se trouva fort surpris de le sentir occupé ; et comme pour ne pas friper son linge, il s’était couché à l’italienne, il ne lui fut pas loisible d’abandonner un pan de sa chemise à la nouvelle Putiphar.

XXVIII

Par exemple le réveil fut désagréable.

Le soleil inondait la chambre où Gaspard se reposait encore des nombreuses ascensions de la veille, lorsqu’un tapage énorme réveilla les voyageurs. On frappait à coups redoublés à la porte de la première pièce de l’appartement. Lorsque les heurts cessaient, des appels de voix se faisaient entendre.

— Saint Florian, protégez-nous ! s’écria Micheline. Le feu est bien sûr à l’hôtellerie.

Saint Florian est en possession, aux yeux des Allemands, du pouvoir d’éteindre les incendies…

— Mais non, dit Gaspard, c’est autre chose de pire ! Par saint Liévin, apôtre et martyr ! je veux être contraint d’épuiser, le verre en main, le canal d’Ostende, si je ne reconnais pas la voix de madame Korsak !

— Oh ! mais c’est impossible, cela ! fit Micheline interdite.

— Madame Salomonska ! monsieur Van der Gomm ! criait une voix de femme, à travers la porte, peut-être même au trou de la serrure. Ouvrez-moi ! ouvrez-moi ! je l’exige ! Sacrement !

— Bon ! elle se doute de quelque chose, observa Micheline.

— Parbleu ! elle se doute de tout ! dit Gaspard.

Les appels étaient réitérés, de plus en plus pressants.

— Comment faire ? demanda Micheline.

— Fiez-vous à moi, répondit son complice.

En parlant ainsi, Gaspard s’était emparé de sa chemise, et sans bruit, il fit sauter le loquet de la porte. Quand il fut dans la première pièce, il prit la voix de quelqu’un qui se réveille :

— Ho, ho ! qui frappe si fort ? demanda-t-il.

— Monsieur Gaspard ! Mais ouvrez donc ! c’est moi, c’est moi, c’est Prascovie mourante d’inquiétude !…

— Je vous obéis, madame, dit Gaspard en ouvrant la porte ; mais donnez-moi le temps de me recoucher…

Alors, il se fourra dans le lit vide, tandis que la majestueuse madame Korsak faisait son apparition de Méduse.

— Enchanté de vous voir, belle madame Korsak, dit Gaspard. Madame Salomonska est dans la pièce du fond… Mais quel sujet peut vous avoir amenée ici ?… et de si grand matin ?…

— Elle est là, Micheline ? demanda Prascovie.

— Oui, chère madame, et elle va être bien agréablement surprise de vous voir !

Madame Korsak étudiait la place. Sur chaque chaise se trouvait un vêtement de femme. Elle voulut poursuivre ces investigations et pénétra chez son associée. Là, il n’y avait que des vêtements d’homme, depuis les bottes jusqu’au chapeau melon.

La dompteuse eut un rugissement imité de ses fauves dans leurs plus mauvais moments.

— Qu’es-tu venue faire à Marbourg ? demanda Micheline à la pauvre femme qui s’affaissait sur un siège. Tu as l’air d’être horriblement fatiguée. Ce sont ces escaliers partout ? Hé ? A-t-on jamais vu un pain de sucre pareil ? Viens m’embrasser.

— Non ! c’est plus fort que moi… dit madame Korsak. J’ai la mort dans l’âme…

— Tu t’es effrayée, bien sûr, de ne pas nous voir revenir hier au soir ? dit Micheline. Tu as cru à un accident, sans doute, ma bonne Prascovie. Dieu merci ! nous n’avons qu’un peu de fatigue. Mais nous reviendrons bredouilles. Filé !… ils ont filé, ma chère, dès hier…

— Il fallait alors revenir par le train du soir !

— C’est ce que nous voulions faire ; mais je me suis évanouie de lassitude… Les gens de la maison m’ont portée dans ce lit… Je ne sais même pas où sont mes effets.

Madame Korsak poussait des soupirs à fendre l’âme.

— Es-tu un peu remise ? lui demanda Micheline avec beaucoup d’intérêt. – Hé ! monsieur Gaspard, debout ! cria-t-elle, et faites-nous donc monter quelque chose de chaud. Mon estomac se déchire rien que de voir Prascovie souffrir de la faim.

— Ta conduite est impardonnable ! commença à dire madame Korsak.

— Tu n’es donc pas revenue de ta frayeur ? interrompit Micheline en sautant du lit. Mais puisque nous voilà sains et saufs ! – Monsieur Gaspard, savez-vous où l’on a mis mes effets hier au soir ?

— Ils sont ici, madame ! répondit Gaspard. On a mis les miens auprès de vous. Priez madame Korsak de me les apporter.

Madame Korsak fit ce qu’on attendait d’elle.

— Est-ce que vous aussi vous vous étiez évanoui ? dit-elle en entrant dans la chambre qu’occupait son régisseur.

En parlant de la sorte, la majestueuse dompteuse foudroyait d’un regard chargé de colère notre pauvre héros interdit, et passablement penaud de voir le peu de succès de son stratagème.

— C’est moi qui vais commander le déjeuner, dit Micheline, en s’élançant au dehors à peine vêtue.

Un instant après, Gaspard se trouvait aux genoux de madame Korsak.

— Prascovie ! s’écriait-il, on dirait que j’ai perdu vos bonnes grâces !

— Appelez-moi madame Korsak, s’il vous plaît, répondit la dompteuse.

— C’est donc par intérêt pour nous… pour moi, que vous êtes venue, vous qui hier refusiez de faire ce voyage comme une partie de plaisir… Vous savez que j’ai l’intention de courir après nos fuyards…

— Ah ! que je regrette de n’être pas venue ici avec vous ! Irai-je où vous voulez aller ?

— Ai-je assez insisté pour vous déterminer à venir !…

— Vous !!! Vous n’avez pas dit un mot encourageant pour me décider. Vous préfériez, sans doute, emmener madame Salomonska.

— Erreur, chère madame Korsak, erreur ! Aussi vrai que je ne donnerais pas un rouge liard des privilèges accordés par Baudoin de Hainaut aux bourgeois de Gand…

— Puis-je croire que vous avez pour moi un peu de ce tendre sentiment qui fait aimer la vie ? dit madame Korsak, en roucoulant comme une colombe.

— Je veux être condamné à jouer du carillon de Bruges le restant de mes jours, et en si bémol, si…

— Si ?…

— Si bémol.

— Achevez, de grâce !

— Si je ne vous aime !

— Ah ! prouvez-le moi !… exhala la dompteuse dans un soupir qui semblait son dernier souffle…

Mais elle avait compté sans une intervention de Reinhard, personnage décidément malencontreux et détestable, dont on allait avoir des nouvelles.

En ce moment, on frappait à la porte, en formulant une injonction sévère d’avoir à ouvrir ; quelque chose de semblable à notre : Au nom de la loi !

Gaspard ne fut pas fâché de l’interruption. Il se leva comme mû par un ressort, et alla ouvrir.

Trois hommes apparurent aussitôt sur le seuil, trois hommes à l’air grave, sévère ; l’un assez gros, rouge et grisonnant ; les deux autres jeunes, longs et secs, avec un teint hâve. Notre héros eut un saisissement. Il pensa au meurtre de Worms et se crut perdu. « C’était inévitable » se dit-il ; cependant il se composa un air innocent, vertueux.

— Hum ! fit le plus important des trois, qui avait beaucoup ressemblé autrefois au roi de Prusse et s’était cru autorisé à lui emprunter ses manières assez rondes, à la guerrière, et surtout son énergique « hum ! » Vous êtes venus vous mettre dans la gueule du loup, la chose est claire ! Vous n’êtes pas sans savoir, hum ! qu’à quelques lieues d’ici se trouve la frontière des États du prince Fridolin ?

Les agents de Son Altesse battent le pays, et l’un d’eux m’a signalé votre présence en ce lieu. Hum ! Il paraît que vous appartenez à la bande qui a dépouillé le prince de ses diamants. Hum ! la chose est claire.

— Ho, ho ! fit Gaspard ; la rencontre est heureuse ! Nous sommes justement à la poursuite d’un des voleurs de ces diamants.

— Miséricorde ! dit à son tour Prascovie en manière de protestation.

— Vous voulez en imposer à la justice. Hum ! la chose est claire. Sachez, jeune homme, que je suis un ancien inspecteur de police de Hesse-Cassel. Anasthasius Bitter, à qui le nouvel ordre établi par la grâce de Dieu et la volonté de M. de Bismarck a conservé son honorable situation. Hum ! Or, il est de notoriété publique qu’on ne s’est jamais joué d’un inspecteur de police de Hesse-Cassel : de Hesse-Darmstadt, je ne dis pas non ; mais de Hesse-Cassel, hum ! hum ! hum ! je soutiens intrépidement le contraire.

— Mais je vais vous donner le signalement du coquin, – il ne peut y avoir que lui, – qui vous a envoyé ici, dit Gaspard.

— Il avait une jeune fille avec lui ? demanda madame Korsak.

— Oui, madame.

— La chose est claire ! dit à son tour madame Korsak, qui avait retenu cette phrase de bonne procédure.

— L’homme, reprit Gaspard, n’a pas encore trente ans. C’est un garçon d’assez bonne mine, sauf le regard qui est louche. La dernière fois que je l’ai vu, il portait une jaquette de velours vert-bouteille, avec de gros boutons de chasse en métal représentant des têtes de chien, de sanglier et de cerf.

— Hum ! fit l’inspecteur. Agent Népomuc, ici !

En s’entendant nommer, un des deux agents restés à la porte entra d’un pas mesuré, porta la main à sa casquette ; et conserva cette attitude respectueuse.

— Agent Népomuc, avez-vous remarqué ces boutons de métal ?

— À vos ordres, monsieur l’inspecteur de police, j’ai remarqué ces boutons de métal.

— Avec des animaux dessus ?

— À vos ordres, monsieur l’inspecteur de police, avec les têtes de tous les animaux de l’arche de Noé : c’est une manière de dire.

L’inspecteur parut ébranlé.

— Nous allons bien voir, dit-il. Gardez la porte et que personne ne sorte ! Vous pouvez laisser entrer – dans la souricière.

L’agent Népomuc alla reprendre son poste.

— Hum ! hum ! fit l’inspecteur pour dégager son larynx. L’homme en question prétend que la dame ici présente porte à son doigt une bague qui provient du trésor du prince. S’il en est ainsi, la chose est claire !

Madame Korsak montrait ses mains d’un air triomphant, lorsque Micheline pénétra dans la chambre.

— La voilà, la bague ! s’écria l’inspecteur, en apercevant la pierre qui brillait à la main de Micheline. C’est un saphir. Voulez-vous, madame, me laisser examiner de près ce bijou ? Il doit porter à l’intérieur le poinçon de Son Altesse ; un héron au long col.

Déjà Micheline présentait la bague.

— Voilà le héron ! s’écria l’inspecteur. Hum ! la chose est claire !

— Mais, monsieur l’inspecteur, commença à dire Gaspard, je vais vous expliquer comment tout cela s’est fait…

— Les diamants de Son Altesse le prince Fridolin !… Ô honte ! s’écria l’inspecteur avec une indignation réelle.

— Voulez-vous m’entendre ? poursuivit Gaspard.

— Les diamants de la couronne !!

— Mais, Micheline, parlez donc ! dit Gaspard excédé.

— La chose est claire ! fit l’inspecteur : Vous êtes de la bande, et j’aurai la gloire, hum ! je dis bien, j’aurai la gloire de vous avoir pincés !

Alors Gaspard, surmontant l’ennui que lui causait cette scène, entreprit de raconter à l’inspecteur pourquoi et comment il se trouvait à Marbourg avec les propriétaires de la ménagerie installée depuis peu à Nauheim. Les deux femmes vinrent à son secours. À eux trois, ils en dirent tant et tant qu’ils finirent par convaincre l’inspecteur de police. Celui-ci consentit à les laisser retourner à Nauheim, escortés par ses deux agents, afin qu’on pût vérifier la justesse de leurs allégations…

Les Polonaises et Gaspard obtinrent toutefois la permission de déjeuner rapidement. Une heure après, on put voir le régisseur et les dompteuses dévalant les escaliers de Marbourg avec un entrain à se rompre le cou, à la seule fin d’établir une distance respectueuse entre leur personne et les deux agents chargés de les suivre et de les garder à vue.

Et voilà comment notre héros reprit le chemin de Nauheim, avec le regret de ne pas pouvoir pousser plus avant soit pour rattraper Lottchen, soit pour retrouver sa Lina.

XXIX

L’affaire de la bague, comme on le pense bien, n’eut pas de suites fâcheuses. L’inspecteur de police Bitter avait mis le saphir dans sa poche ; ses agents, aidés de Gaspard, avaient consigné dans un rapport le résultat de l’enquête faite par eux à Nauheim, et l’accusation de vol des diamants du prince Fridolin Ier ou de participation à ce vol était tombée d’elle-même…

Mais ce qui menaça de prendre de grandes proportions, ce fut la rivalité des deux Polonaises, dès le retour de Marbourg. C’était la vieille histoire ; deux poules vivaient en paix, un coq était survenu :

 

Et voilà la guerre allumée !

 

La ménagerie retentit bientôt de criailleries sans fin, de disputes oiseuses et interminables ; quelques gifles même furent distribuées entre amies.

Ces dames se faisaient toutes sortes de niches aux heures de la représentation publique. Tour à tour, elles refusaient de paraître, prétextant des indispositions… Une fois, les faux cheveux de madame Korsak se trouvèrent égarés pendant trois jours, et la dame, après avoir fouillé partout et poussé de hauts cris, dut se réfugier piteusement au fond de sa voiture. Pendant ces trois jours mémorables, Micheline triompha en public et en particulier, – sans rivale t’en Europe, comme elle disait dans les boniments de la porte. Mais quand l’exaspération de Prascovie fut arrivée à son comble, il fallut bien l’aider à retrouver cet appendice indispensable de sa majestueuse personne ; et Coco, l’aimable singe gris qui faisait à la journée des exercices le long d’un mât, à la grande jubilation des badauds stationnant au dehors, se trouva en face de la terrible accusation d’avoir transporté dans sa cabane les capricieuses tresses brunes de la belle dompteuse. Rentrée dans la plénitude de ses moyens, madame Korsak administra à Coco une volée de coups de fouet dont le pauvre animal doit se souvenir, s’il est encore de ce monde, où les singes vivent peu.

Cependant Prascovie n’avait cru qu’à demi à la culpabilité de Coco : elle brûla de prendre sa revanche. L’occasion s’en présenta bientôt ; et la pauvre Micheline, au milieu d’une représentation où elle déployait toute son énergie à renverser et à maintenir par terre les deux petits ours Plick et Plock, déjà nommés, sentit tout à coup, avec une confusion indicible, son maillot couleur de chair craquer sur sa peau à toutes les coutumes, devant ce monde qui la suivait de l’œil, ne perdant pas un de ses mouvements. Quelle main avait substitué du coton au solide fil dont était cousu le maillot de Micheline ? Assurément ce n’était pas celle de Coco.

Jusque-là, le côté comique ne se trouvait pas encore complètement sacrifié ; et Gaspard, le plus heureux des trois, ne manquait pas de motifs de se désopiler la rate. Il en avait bien besoin du reste, le pauvre garçon ! Ses affaires n’avançaient guère ; pas plus ses affaires d’intérêt que ses affaires de cœur. Mettre le holà ! dans une ménagerie, rétablir l’accord entre deux Polonaises frénétiques, les consoler tour à tour, ce n’était pas pour cela qu’il était venu en Allemagne ! C’est à la cour des rois qu’il était appelé à faire grande figure ! C’est devant les souverains molestés qu’il devait apparaître en paladin moderne ayant asservi la foudre et le picrate de potasse !… Enfin, ce moment viendrait, pensait notre héros par trop naïf et bon ; il lui fallait patienter un peu et se rapprocher d’abord de Lina, pour puiser une nouvelle énergie dans son regard, se retremper à sa vue, obtenir cette promesse de l’attendre qui devait décupler ses forces ; et il réaliserait ensuite son rêve de fortune et de gloire, – avec la possession de la plus belle fille du monde.

Cependant il se produisit dans la ménagerie un fait d’une gravité exceptionnelle qui décida Gaspard à abandonner les deux Polonaises, à s’éloigner d’elles, – seul moyen de rendre la paix à leur établissement.

Une après-midi, un dimanche, la ménagerie se trouvait bondée de spectateurs venus de plusieurs lieues à la ronde ; Micheline devait entrer dans la cage du lion de Barbarie. L’annonce en avait été faite. David, depuis la fuite de Lottchen, se montrait ennuyé, chagrin, il ne mangeait plus ; ce n’est que de Micheline qu’il consentait à recevoir quelque consolation. Elle le flattait de la main, comme le faisait la petite déserteuse ; mais c’était à travers les barreaux de fer. Micheline, pour paraître brave, et certainement en vue d’effacer à tout jamais aux yeux de Gaspard son associée et rivale, se proposait d’obtenir la même soumission du redoutable félin en pénétrant dans sa cage.

Le moment vint où la dompteuse dut tenter sa périlleuse entreprise. Elle ouvrit résolument la porte du compartiment placé dans un angle de la cage du lion. Cette porte refermée derrière elle, il lui restait à pénétrer chez David. Micheline, avant d’ouvrir la grille qui la séparait du lion de Barbarie, jeta un coup d’œil caressant sur la bête, l’appela par son nom et passa sa main à travers les barreaux. Le lion, couché sur le ventre, avait l’attitude de l’attente.

Qu’attendait-il ? Depuis le matin, madame Korsak avait passé vingt fois devant sa cage, chaque fois lui décochant un coup de fouet. L’animal était exaspéré, et son calme ne provenait que de la certitude de pouvoir bientôt se venger sur quelqu’un des avanies subies. Heureusement, Micheline surprit un éclair de férocité dans l’œil de la bête au repos. Elle retira prudemment sa main, et le lion, craignant de perdre l’occasion qu’on avait semblé lui offrir, allongea brusquement un vigoureux coup de patte en poussant un grognement qui terrifia toute l’assemblée. La griffe déchira le bras de la dompteuse et brisa le bracelet attaché au poignet. Si le bracelet ne s’était rompu, la bête irritée attirait la pauvre femme et la mettait en lambeaux.

Après la représentation, un peu écourtée par cet incident émouvant, Gaspard sut par les gens de la ménagerie tout ce qu’avait fait madame Korsak dans la journée pour irriter le lion de Barbarie. Cela lui donna sérieusement à réfléchir ; mais il ne fut pas longtemps à prendre un parti ; et le lendemain, il quittait Micheline et Prascovie sans dissimuler les motifs de sa détermination subite.

Grâce à un peu d’argent économisé, il lui fut facile de gagner Eisenach. Il savait que dans cette ville se trouvait le cirque Renz, bien connu dans toute l’Allemagne pour l’adresse de ses écuyers et le luxe exceptionnel des accessoires exhibés.

Il avait l’intention de prendre un engagement dans cette troupe, jusqu’à ce qu’un moyen plus honorable de vivre et d’arriver à son but se présentât à lui. Il se sentait capable de faire en public des exercices de haute école, s’étant souvent fait remarquer dans un manège de sa petite ville comme un cavalier extrêmement adroit et d’une parfaite élégance.

D’Eisenach à Weimar où se trouvait mademoiselle de Demker, il n’y avait guère plus de deux heures de chemin de fer ; il pourrait donc voir enfin celle qui occupait toutes ses pensées, et dont l’image se présentait souvent à son cerveau obsédé, avec une intensité telle qu’il en demeurait anéanti, et comme sous le coup d’une hallucination.

Gaspard réussit dans sa tentative et fut engagé.

Mais quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’en prenant congé du directeur de la troupe, il aperçut tout d’abord Lottchen avec la femme qui devait être sa mère, laquelle paraissait attachée au cirque Renz.

Lottchen, quittant cette femme, courut à lui et l’embrassa avec effusion.

— Oh ! mon cher régisseur ! s’écria-t-elle, que je suis contente de vous revoir. Et ces dames ?

— Quittées ! dit Gaspard.

Puis la jeune fille lui demanda pardon le plus gentiment du monde de lui avoir causé tant de soucis et de fatigues. Elle se sentait, dit-elle, très heureuse d’avoir trouvé sa mère et de rester auprès d’elle. Le cirque devait d’Eisenach aller à Weimar, pour de là se rendre à Francfort en faisant une pointe et un séjour en Bavière. Sa mère considérait comme très important pour elles deux ce retour à Francfort. La jeune fille pria son ami de ne rien dire de ce qu’elle lui avait confié touchant sa naissance et son père.

Après cela, Lottchen le présenta à sa mère, dont elle lui dit le nom.

Carlotta Klussmann, – ainsi se nommait la mère de Lottchen, – était une des plus habiles écuyères de la troupe Renz. Bien qu’elle fût d’une taille avantageuse et bien prise, qu’elle eût de beaux cheveux noirs très abondants, son profil d’oiseau de proie causait une impression glaciale que ne parvenaient pas à dissiper aisément sa voix qui était agréable et ses manières gracieuses. Chose singulière et qui semble n’exister que dans les romans ! cette femme de quelque trente-cinq ans, énergique, dangereuse peut-être, au demeurant capable d’inspirer une passion, était la sœur de cet agent de la police berlinoise, de ce gros lourdaud, si nul, à qui Gaspard avait eu affaire à Worms et qu’il avait retrouvé à Nauheim, où l’agent était venu envoyé, comme on sait, pour filer le quatuor de conspirateurs, et dont notre Flamand s’était si plaisamment moqué. Cette parenté allait se révéler bientôt.

Lottchen pria sa mère de voir dans Gaspard un ami. La connaissance fut vite faite, surtout lorsque notre héros eut dit qu’il venait de signer un engagement qui l’enrôlait dans la troupe Renz. Alors Lottchen insista pour avoir des nouvelles des dompteuses, et Gaspard raconta à la mère et à la fille une partie de ce qui s’était passé à Nauheim depuis deux semaines. Il parla de la ménagerie comme d’un enfer ; mais il se garda bien de dire qu’il avait été la cause involontaire de la mésintelligence survenue entre les deux amies.

Lorsque la curiosité de Lottchen eut été satisfaite, ce fut au tour de Gaspard de demander ce qu’était devenu Reinhard, le fameux Reinhard.

— Il est loin d’ici, répondit Carlotta Klussmann, sans tenir à s’expliquer davantage.

— Loin d’ici ? c’est fort bon, observa Gaspard. Savez-vous, madame, que ce particulier est un personnage compromettant ?

Carlotta sourit.

— Je vous vois venir, dit-elle ; les diamants du prince Fridolin, n’est-ce pas ?

— Ho, ho ! fit Gaspard, il me semble que vous prenez la chose un peu légèrement.

— Je la prends comme il faut la prendre, répondit l’écuyère. Vous saurez un jour que ce vol de diamants est une comédie… qui a été mal jouée. Je connais Reinhard ; il m’est tout dévoué ; ce n’est pas un saint, assurément, mais ce n’est pas un plus mauvais sujet… que beaucoup d’autres. La passion du jeu le possède. Il a oublié d’apprendre un état, et il vit d’expédients ; malheureusement pour lui, il a des connaissances qui lui fournissent trop d’occasions de profits inavouables et de folles dissipations.

— N’êtes-vous pas trop indulgente, madame ? Si je vous disais que j’ai vu le moment où, à Mayence, votre Reinhard tombait entre les mains de la justice ?

— Certes, cela eût été fâcheux pour lui ! dit Carlotta.

— Pas si fâcheux, si ce vol est simulé… si c’est une comédie, comme vous dites…

— Monsieur Gaspard, êtes-vous un homme à qui une femme puisse faire une confidence sérieuse ? dit Carlotta Klussmann. Eh bien, écoutez-moi. Je vais vous mettre au courant de toute cette histoire. J’attends de vous une discrétion absolue. Si je ne garde pas le silence, c’est dans l’intérêt de Reinhard. Je ne veux pas que vous le soupçonniez plus longtemps. Mais d’abord éloignons la petite.

Puis, s’adressant à sa fille :

— Lottchen, dit-elle, va prévenir nos amis qu’ils n’aient pas à nous attendre pour dîner, et que je les invite, après leur repas, à venir prendre le café à la brasserie Birbaum, où je les attends : je leur présenterai un nouveau camarade. Va vite, mon enfant, et reviens me retrouver.

— En parlant de dîner, madame, vous vous faites le complice de mon ventre affamé, dit Gaspard en offrant son bras à l’écuyère.

Et tandis que Lottchen s’éloignait, Carlotta et Gaspard se dirigèrent vers la brasserie.

— Je vais vous expliquer cette singulière affaire du vol des diamants, dit Carlotta Klussmann lorsqu’elle se fut assise et que Gaspard eut pris place vis à vis d’elle.

Le prince Fridolin n’a jamais eu la tête bien solide ; mais il doit avoir perdu l’esprit depuis quelques années. Vous savez qu’il a la passion des diamants. Il a dressé un inventaire de ses richesses, et noté plus de mille articles, parmi lesquels un double bouton valant à lui seul plus de trois cent mille thalers ! Est-ce croyable ? C’est à profusion que l’on comptait dans son trésor diadèmes, bagues, colliers, broches, bracelets, décorations en brillants et en roses, boucles de souliers et de jarretières. Il possédait et je pense qu’il possède encore une superbe agrafe de brillants et d’opales, et une parure formée de plus de deux mille perles. Le malheureux prince craignait-il d’être dépouillé de ses écrins ? c’est peu raisonnable… mais ce doit être quelque chose comme cela ; car il a imaginé d’expédier ses diamants à l’étranger… en Angleterre ; disposé peut-être à aller les y retrouver lui-même. Cependant il n’a pas voulu laisser voir ses appréhensions, plus qu’injurieuses… vous comprenez bien ? Il ne lui restait donc que la ressource de se faire voler ? Y êtes-vous ?

Gaspard regardait l’écuyère avec étonnement.

— Je vous dis, reprit-elle, que je tiens ces détails de Reinhard lui-même, qui s’est trouvé mis dans la confidence, ainsi que deux de ses amis, chargés avec lui de transporter en un lieu sûr le trésor du prince.

— Voilà de singuliers confidents ! grommela Gaspard ; et bien choisis en vérité par ce prince soupçonneux !

Mais tout en disant cela, Gaspard pensait que pour pouvoir se dire volé et désavouer ses agents, il ne fallait pas que le prince les prît parmi les plus honnêtes…

Notre Flamand raisonnait assez juste.

— Alors, ce vol dont on parle tant ?… reprit-il.

— Vous voyez à quoi il se réduit, répondit Carlotta. La remise de ses richesses aux trois individus en question, fort capables, peut-être, de le voler réellement, a été faite par Son Altesse elle-même.

— Est-ce possible ?

— Je vous ai dit que le prince a l’esprit dérangé. Il a fait cela comme je l’avance. Reinhard est le plus honnête des trois. Le prince leur a cependant donné à entendre que, s’ils le trompaient, il tirerait d’eux une vengeance terrible, fussent-ils au bout du monde !

Quelques menues pierreries leur ont été abandonnées pour les encourager et aussi comme un moyen naïf de les détourner de la pensée de s’attribuer le tout ; peut-être enfin pour que le déplacement du trésor eût réellement le caractère d’un vol. À cet égard, ce n’était pas trop mal raisonné, puisque Reinhard a eu la bêtise de donner un saphir à Lottchen, et que cette petite sotte en a fait présent à l’une des Polonaises. La police prussienne a eu vent de ce qui se tramait à Himmelstein ; elle a su qu’on opérait le transport de toutes les richesses du grand-duc. La chose s’est ébruitée. Alors le prince s’est mis à crier plus fort que les autres ; mais beaucoup plus tôt qu’il n’aurait voulu et qu’il ne comptait le faire. La police berlinoise a envoyé ses plus habiles limiers à la poursuite des agents de Son Altesse…

Gaspard le savait par Peter Ziegenbok ; mais il prit un air étonné.

— Je puis vous l’assurer, reprit Carlotta, puisque mon frère était de ceux-là. Voilà pourquoi je suis si bien instruite. Je le sais par Reinhard et par Fritz Klussmann.

— Fritz Klussmann est votre frère ? s’écria Gaspard.

— Vous le connaissez donc ? dit l’écuyère surprise.

— Il me semble que j’ai entendu ce nom quelque part, répondit Gaspard, qui se garda bien de laisser voir qu’il avait rencontré deux fois déjà le policier sur son chemin dans les fâcheuses circonstances que l’on connaît.

— Oh ! son nom est dans toutes les gazettes, dit Carlotta. Le pauvre garçon a été victime d’un attentat odieux dans lequel son collègue a laissé sa vie. Vous avez dû entendre parler de cet abominable crime ?

— Oui, oui, je sais, dit Gaspard ; à Worms, n’est-ce pas ? J’ai lu cela dans les feuilles publiques.

— Eh bien, ce Klussmann est mon frère. Comme vous pensez bien je ne lui ai rien dit qui pût trahir Reinhard et ses associés. Qu’est-ce que cela me fait à moi les diamants du prince ! Il n’avait qu’à mieux prendre ses dispositions.

— Puisque vous voilà si bien renseignée, dit Gaspard à l’écuyère, vous devez savoir comment on a retrouvé la plus grande partie des richesses du grand-duc entre les mains des associés ou complices de Reinhard.

— Le prince qui tenait absolument à jouer au volé, dit Carlotta, et surtout à faire beaucoup de bruit, avait prévenu ses agents secrets qu’il crierait bien haut ; qu’il mettrait à leurs trousses toute sa police et toute la police de l’Allemagne et du continent ; et que s’ils se laissaient prendre, ils n’auraient point à recourir à lui. Telles étaient les conditions du contrat. Les agents, en agissant sur les ordres du prince, pouvaient être désavoués par lui, et c’est à leurs risques et périls, qu’ils se chargeaient de la mission plus que difficile qui leur était confiée.

— Très bien ! dit Gaspard. Mais est-il vrai que le prince soit rentré en possession de la plus grande partie de ses richesses ?

— Très vrai.

— Et les amis de Reinhard ?

— Disparus ! introuvables ! On dit que cette singulière entreprise coûte au prince plus d’un demi-million de thalers.

— C’est quelque chose ! observa Gaspard.

Telle fut l’explication du vol, tout à la fois réel et fictif, des diamants du prince Fridolin, que donna à Gaspard, Carlotta Klussmann ; l’écuyère, on le verra, ne savait qu’une partie de la vérité.

XXX

Eisenach, qui fut longtemps la résidence des landgraves de Thuringe, est une jolie petite ville de dix à douze mille âmes, assez industrieuse, mais animée surtout par le passage des touristes qui viennent visiter, dans le voisinage, la Wartbourg et le Thuringerwald, cette forêt qui est le parc de l’Allemagne. Cette ville est située au point de jonction de deux rivières, la Hœrsel et la Nesse, dans une vallée charmante, entourée de collines boisées.

Sur la place du Marché, s’élève l’ancien château des princes de Saxe-Eisenach, qui a été habité par la duchesse d’Orléans après la Révolution de 1848. C’est dans un coin de cette place que le cirque Renz avait été dressé.

Gaspard, – qui, selon la maxime formulée par Figaro et préconisée par les aventuriers de tous les temps, « avait laissé la honte en chemin comme trop gênante pour un piéton », – faisait chaque soir des exercices de haute école devant la population un peu endormie de la petite ville et les campagnards actifs et intelligents du Thuringerwald accourus pour voir les merveilles de l’art équestre. On reconnaissait les bourgeois d’Eisenach à leur casquette noire, à leur cravate nouée autour du cou et cachant le col de chemise, – absent peut-être ; les paysans, à leur longue redingote à la lévite. Les femmes de ceux-ci étaient vêtues d’un mantelet de percale à pèlerine bouffante avec les cheveux enroulés sur le sommet de la tête comme un serpent engourdi – ou comme une aune de boudin dans un étalage.

Et notre héros, dont les exercices savants figuraient entre ceux de Wolff, dit Sandwich, qui faisait la manœuvre du mousquet avec un canon de bronze, qu’il mettait en joue et déchargeait à bras tendus, et les exercices ou plutôt le supplice de Johann Hersfeld qui se faisait tirer à quatre chevaux, – littéralement écarteler, – notre héros, disons-nous, recevait, non sans orgueil, les applaudissements enthousiastes des rentiers, des retraités, des aubergistes, des ouvriers filateurs ou employés aux manufactures de tabac de la ville, venus là avec leur famille ; et ceux non moins bruyants de la population agricole : bûcherons, éleveurs de porcs, charbonniers et forgerons pour l’ordinaire ; et, au milieu d’eux, tantôt un maigre sculpteur de jouets en bois de Waltershausen, tantôt une grosse et fraîche blanchisseuse de Friederichsroda, ou encore un découpeur de pipes d’écume de mer de Rohla, en compagnie de sa fiancée, superbe fille capable de justifier la renommée de Rohla pour la beauté de ses femmes.

Séparé de mademoiselle de Demker par quelques lieues seulement, le courage manquait tout à coup à Gaspard… Il n’osait plus aller à Weimar, dans la crainte de s’exposer à être rebuffé par la capricieuse jeune fille ; et il lui semblait doux de demeurer dans cette incertitude qui ne le privait pas de tout espoir… La situation nouvelle dans laquelle il se trouvait, l’agréable pays où il était venu, cette belle saison d’été touchant à sa fin, ajoutaient à sa langueur, à son indécision, et l’entretenaient dans une apathie que le pauvre garçon se sentait incapable de secouer. Le souvenir de ses récentes infidélités lui donnait des remords qui achevaient de paralyser tout ce qu’il pouvait y avoir d’élan en lui.

Dans ces dispositions, il faisait des excursions dans la forêt de Thuringe. Il prenait volontiers du côté de Liebenstein, et poussait jusqu’à Wilhelmsthal, habitation de plaisance édifiée par le duc Jean-Guillaume dans le vallon bien planté de l’Elna, et entourée de beaux jardins.

Gaspard aimait à se perdre sous les grands arbres, dans les prairies, au milieu des gorges sauvages, dans ces berceaux de verdure traversés par de jolies rivières, au bord desquelles s’épanouissent des hameaux et des villages, semés là comme par un habile peintre dans un paysage réussi. Cette forêt, toute en montagnes et en vallées, à qui les rochers, les accidents du terrain, les ruisseaux, donnent un caractère tout particulier, et où dominent les images d’une grâce riante et d’une fraîche sérénité, était bien l’endroit du monde le plus favorable pour promener une amoureuse mélancolie.

Notre héros grimpait par des petits chemins, sentiers fleuris perdus sous la feuillée, jusqu’à la Wartbourg, qui est comme le point culminant d’une contrée animée tout entière par les souvenirs de l’histoire et de la poésie. Les soirs où le cirque faisait relâche, il se plaisait à demeurer au pied du vieux manoir de sainte Elisabeth de Hongrie, – rendu fameux depuis par le séjour de Luther, – à l’heure où le soleil se couchait sur les collines hérissées de sapins, sur les vallons déjà envahis par l’ombre. Il voyait là, d’un côté, l’Hœrselberg où le Tannhäuser devint infidèle au pur amour et tomba dans les filets de Vénus ; de l’autre, le château où le comte de Gleichen ramena de la croisade cette fille de sultan dont il avait fait sa femme ; et dans un lointain magique, le père des légendes, le sommet le plus glorieux du Harz, le Brocken aux nuits mystérieuses, séjour des sorcières, où s’accomplissent les enchantements diaboliques.

Gaspard s’était lié avec quelques-uns de ses camarades, qui étaient de joyeux compagnons, notamment avec Wolff et Hersfeld. Le plus amusant de tous était assurément Wolff, le milicien-canon. Il avait été, en 1863, ministre de la justice du roi Kaméhaméha V, souverain d’Hawaï, dans l’archipel des îles Sandwich. Anton Wolff n’avait retenu de ses grandeurs passées que le surnom de Sandwich. Quand on le plaisantait sur la simarre dont il s’était laissé affubler à Hawaï, il assurait très sérieusement que le roi Kaméhaméha s’était servi de lui pour inaugurer le régime parlementaire dans ses États. Il nommait, comme chef du cabinet ministériel dont il avait fait partie, un Français, M. Crosnier de Varigny, et deux Américains, l’un ministre des finances, l’autre ministre de l’intérieur. Comment Wolff, de chute en chute, en était venu à faire l’exercice du mousquet avec un canon, au milieu de la piste du cirque Renz, c’était ce qu’il fallait l’entendre raconter lui-même, de la voix éraillée d’un Grassot et avec l’air matois d’un Gil-Pérès. Les femmes et l’absinthe s’étaient conjurées pour le ruiner dans ses illusions et sa santé ; il les confondait ensemble dans une même réprobation, et il trouvait les femmes amères et l’absinthe décevante.

Johan Horsfeld, – l’homme tiré à quatre chevaux – ne se faisait pas prier, non plus, pour raconter sa vie, presque autant incidentée que celle de Sandwich. Celui-là aussi revenait de loin. Il avait parcouru toute l’Amérique, et de ses courses à travers les savanes, il avait rapporté un certain talent d’équitation qu’il s’était mis à exploiter en Europe.

Gaspard chercha à se renseigner auprès de Johan Hersfeld sur la véritable situation faite aux Allemands en Amérique.

— L’Allemand, lui dit celui-ci, ne jouit point dans le nouveau monde de l’influence et de l’estime qu’on croit. Personnellement, il est quelquefois aimé, mais comme Allemand, c’est-à-dire à cause de sa nationalité, on le méprise profondément. Qu’étaient les Allemands aux yeux des Américains, depuis l’époque où commença leur immigration ? Un misérable peuple de mendiants, de gens sales et déguenillés, grossiers et abrutis ; un peuple qui avait complètement perdu sa dignité humaine ; servile, hypocrite ; qui mangeait beaucoup, buvait encore plus, fumait dans de longues pipes de mauvais tabac du Palatinat, parlait un dialecte corrompu et barbare, incompréhensible pour ceux qui avaient appris l’allemand. Quand les colonies américaines se détachèrent de la mère patrie, et que le cri de liberté ! eut retenti jusque dans les forêts vierges, n’est-ce pas aux Allemands que la jeune République dut disputer son existence ? Les soudards du « tyran » Georges étaient des Allemands, – des Hessois.

De là cette haine invétérée contre les Allemands. Le nom de « Dutchmann » que l’on a donné à l’Allemand est un sobriquet odieux. – Que de fois nous avons été poursuivis à coups de pierres, par des gamins qui nous entendirent parler allemand dans les rues des petites villes que nous traversions ! Un jour, dans une capitale de l’Ouest, un pharmacien allemand reçut d’un Américain plusieurs coups de pied qui lui enfoncèrent deux ou trois côtes. Appelé en justice, l’Américain répondit qu’il n’avait pas de motif personnel de haine contre le pharmacien, et qu’il ne l’avait frappé que parce que « c’était un maudit Allemand ». Ce n’est pas seulement le peuple qui emploie cette expression, mais les gens qui passent pour polis ; et on l’applique au maître d’école, au professeur, au voyageur ; on s’en sert sur la scène pour exciter un rire général dans l’auditoire.

Tandis que les Espagnols, les Portugais, les Français, les Danois et les Suédois ont formé en Amérique des colonies indépendantes, les Allemands, quoique numériquement plus nombreux, n’ont jamais pu fonder une colonie.

— Pourquoi ? fit Gaspard.

— Parce que dès que l’Allemand a touché le sol américain il n’a rien de plus pressé que de se faire « dégermaniser » pour n’avoir pas à subir la haine, le mépris attachés à sa nationalité. Il ne parle plus l’allemand, il baragouine l’anglais tant bien que mal, il américanise son nom. Savez-vous comment s’appelait, à l’origine, le fabricant de pianos si connu, Steinway, de New-York ? Il s’appelait Steinweg ; il était de Brunswick. Les Lœwenstein se transforment en Lyonson ou Liwinsgtone, les Klein en Kline, les Sommer en Summer, les Lauer en Lawyez, les Muller en Miller, etc. Il y a encore aujourd’hui dans plusieurs villes des Allemands qui fréquentent l’église anglaise sans comprendre un mot du sermon du prédicateur ; de même ils vont au théâtre sans pouvoir même se rendre compte de l’action ; les enfants de ces renégats n’étudient plus la langue de leurs pères. On les voit au contraire forcer leurs parents à s’exprimer avec eux dans un horrible charabia qui devient bientôt la langue des nouveaux émigrés.

— Mais depuis les « glorieuses victoires », depuis la fondation de « l’empire de la crainte de Dieu et des bonnes mœurs » dit Gaspard, avec une légère pointe d’ironie, les choses ont dû changer en Amérique ?

— Oui, dans les grands centres… Je me trouvais à New-York lorsque le câble apporta la nouvelle de la victoire de Sedan. Beaucoup de gens que je connaissais et qui prétendaient ne pas comprendre une syllabe d’allemand la veille, se mirent à parler couramment notre langue.

— Ô merveilleux effet du sens pratique ! exclama Gaspard.

Parmi le personnel féminin de la troupe, Gaspard s’était aussi fait une amie de mademoiselle Brise-de-l’Air, qui avait débuté sur les trottoirs, à Berlin, et qui était devenue, à quinze ans, la maîtresse d’un officier de cavalerie. Celui-ci l’avait cédée, au bout de l’année, à un maréchal des logis, lequel l’avait passée à son colonel. Brise-de-l’Air avait roulé de garnison en garnison : toujours attachée à des Centaures de l’armée impériale, elle avait fini par devenir une écuyère de première force. Cependant elle rêvait plus que jamais le ciel bleu et l’indépendance. La veille du jour où le colonel allait négocier sa cession à un vieux commandant podagre et libertin, la jeune fille avait pris la clef des champs. À Hambourg, elle lia connaissance avec un écuyer du cirque Renz, et elle s’engagea dans la troupe, moitié par amour, moitié par vocation. Elle ne tarda pas à passionner tous les admirateurs des belles formes, et surtout les officiers, par ses poses plastiques. Elles s’inspiraient des marbres de l’antiquité, et, debout ou agenouillée, couchée même sur son cheval Isabelle, elle représentait tour à tour Endymion, Diane, Vénus, Cupidon, Danaé, Flore. Dans cette dernière pose, tenant une guirlande de fleurs dans ses bras, elle semblait comme suspendue dans l’espace ; de là le surnom de Brise-de-l’Air. Elle avait aussi un succès immense, quand, pâmée sur son cheval, les cheveux dénoués et frissonnants, une coupe d’or à la main, elle se tordait dans des convulsions de bacchante enivrée de volupté et de vin.

Brise-de-l’Air était connue pour ses reparties vives et mordantes. Nous n’en citerons qu’une : Un soir que mademoiselle Paquita, qui remplissait le rôle des Espagnoles à castagnettes dans le cirque, disait, en parlant du banquier X… – un vert galant qu’on voyait chaque jour papillonner dans les écuries :

— Hélas ! c’est lui qui a ravi mon honneur !…

— Tant mieux, répondit Brise-de-l’Air, ça lui en fait un !

XXXI

Le moment vint enfin où notre héros se sentit la force d’aller à Weimar engager résolument la bataille d’où devait sortir sa destinée. L’affaire de Worms semblait assoupie et ne lui donnait plus aucune inquiétude. Comme le cirque Renz devait se rendre prochainement à Weimar, Gaspard demanda et obtint facilement de prendre les devants pour « préparer les logis » et aviser à certaines dispositions utiles.

Le voilà en chemin de fer… C’était un dimanche soir ; les wagons étaient bondés de touristes et de promeneurs qui s’en retournaient après une joyeuse journée passée dans la campagne ou les forêts. On chantait, on riait, on faisait circuler à la ronde les gourdes et les bouteilles. Gaspard avait à côté de lui un bonhomme coiffé d’un chapeau de paille noire, sur lequel étaient épinglés de pauvres papillons dont les ailes d’or et de velours palpitaient encore. On traitait ce personnage de « Herr Professor », monsieur le professeur. Il tenait sa boîte de fer-blanc, peinte en vert, ouverte devant lui, et il en tirait des tranches de jambon qu’il partageait avec sa moitié : une femme sèche et jaune, aux lunettes bleues, avec un chapeau surmonté d’une vieille plume d’autruche tire-bouchonnée qui lui retombait dans le dos, comme un cimier. Madame la professoresse lisait une thèse du docteur Schmutz, sur les Constipations traitées et guéries par la musique, dite de l’avenir. Vis-à-vis d’elle, des militaires faisaient sauter sur leurs genoux une robuste fille aux joues rouges, et appliquaient sans gêne, sur sa nuque grasse, des baisers larges comme des thalers.

Lorsque le train quitta la station de Gotha, quelques commis endimanchés, portant des cravates roses, des gilets en cœur, agitant des badines à pomme dorée, entonnèrent une chanson très populaire en Allemagne, et dont voici le premier couplet :

 

Was kraucht da in dem Busch herum ?

Ich glaub’ es ist Napolium ;

Was hat er rum zu krauchen dort ?

Dr’auf, Kamaraden, jagt ihn fort !

 

« Qui rôde là-bas, dans les buissons ? – Je crois que c’est Napoléon. – Qu’a-t-il donc à rôder par là ? – Sus, camarades, foncez sur lui ! »

Le wagon entier, les femmes, les enfants, ouvrant des bouches énormes comme pour avaler le monde, et faisant de grands gestes de sauvages, répétaient le refrain avec un entrain belliqueux :

 

Napolium, Napolium,

Na-na-po-po-li-li-um-um.

Napolium, Napolium,

Mit deiner Sache geht es krumm !

 

« Napoléon, Napoléon, le diable s’est mis dans tes affaires ! »

Les soldats embrassaient tous ensemble la grosse servante, et le professeur embrassait sa femme qu’il enlaçait de ses deux bras.

On arriva ainsi à Erfurt.

Gaspard, se penchant à la fenêtre, vit dans les brumes bleuâtres du soir la cathédrale, debout comme un point d’exclamation sur une petite éminence qui domine la ville. À gauche, son regard s’arrêta sur le clocher gothique de l’ancien couvent des Augustins, où Luther occupa une cellule dont on fait payer l’entrée aux étrangers. À l’horizon, découpées comme les créneaux d’un gigantesque rempart, se déroulaient les montagnes de la Thuringe. Dans la plaine envahie par la nuit, quelques lumières s’allumaient comme des lampes de chapelle, au moment de la prière du soir.

Il était dix heures quand le train arriva à Weimar.

Notre héros se jeta dans l’omnibus de l’hôtel de l’Éléphant.

— Elle est ici ! elle est ici ! s’écriait-il en se penchant aux fenêtres de la voiture qui roulait avec des sonneries de grelots, des claquements de fouet, un bruit assourdissant de ferraille sur le pavé de la petite cité. Et il soupirait, cherchant de ses yeux avides à percer l’obscurité :

— Ô Lina, où es-tu ? Où est la maison où tu demeures ? Je t’aime et je ne le devine pas !

À droite et à gauche, on ne distinguait que des silhouettes vagues de maisons aux pignons pointus, aux toits dentelés de déchiquetures bizarres, pareilles à des mâchoires de crocodiles ou de dragons. Les rues étroites et tortueuses s’enchevêtraient les unes dans les autres, et, de temps en temps seulement, un pauvre bec de gaz, noyé dans cette mer d’ombre, appliquait sa lueur de veilleuse, comme une tache jaune sur un pan de mur mystérieux. Aucune raie de lumière ne filtrait à travers les fentes des contrevents, car ceux qui étaient restés à Weimar étaient couchés, et ceux qui étaient allés faire une excursion au dehors n’étaient pas encore rentrés. Enfin l’omnibus déboucha sur une place au fond de laquelle se dressait comme un obélisque de marbre noir, le clocher grêle d’une église. Les chevaux s’arrêtèrent devant une porte à plein cintre, surmontée d’une lanterne aux verres de couleur ; deux sommeliers se présentèrent avec des lumières : on était arrivé à l’hôtel.

Gaspard s’informa auprès de l’hôtelier si par hasard une jeune fille blonde, voyageant en compagnie de son père, n’était pas descendue chez lui. L’hôtelier lui répondit d’un air de mauvaise humeur qu’il n’y avait pas en ce moment de jeune fille blonde à l’hôtel de l’Éléphant, et il ajouta, en regardant son interlocuteur de travers, que sa maison était honnête.

Gaspard en fut doublement convaincu en trouvant sur sa table de nuit un Nouveau Testament, traduction de Luther, relié en cuir rouge, et attaché au meuble par une petite chaîne d’acier. Mais le livre lui tomba des mains, lorsqu’il jeta les yeux sur les annotations et les commentaires dont les commis voyageurs en goguettes avaient enrichi les marges du vénérable bouquin.

Il s’endormit en prononçant le nom de Lina, et le lendemain il fut debout avec le jour. Il alluma un cigare, se mit à la fenêtre et attendit que la ville fût éveillée. Sous les rayons du soleil levant, les maisons badigeonnées en vert, en jaune ou en rose, prenaient une teinte fraîche et gaie d’aquarelle. La tour du château, coiffée d’une sorte de turban métallique vert-de-grisé, s’arrondissait comme un palmier gigantesque à l’extrémité de la place. À six heures, quelques voitures de paysans, couvertes d’une bâche sur laquelle était inscrite une sentence biblique ou une maxime en vers, entrèrent en ville au trot de leur unique cheval, attelé en flèche. Puis, les laitières arrivèrent, suivies de chiens traînant leurs petites charrettes ; armées de leur mesure de fer-blanc, elles battaient le rappel, et les servantes dépeignées, en jupon sale, pieds nus dans leurs vieilles savates trouées, accouraient en frottant leurs paupières encore alourdies de sommeil.

Une heure plus tard, les magasins s’ouvrirent à la file, les uns après les autres ; puis les forçats débouchèrent d’une ruelle, escortés de soldats portant leur fusil en bandoulière ; ils traînaient des chariots et s’en allaient travailler à une route. Longeant les maisons, les modistes, les filles de comptoir, la robe relevée, défilaient en sautillant comme une bande de pies jaseuses. Les employés et les bureaucrates se secouaient dans cette douce fraîcheur du matin ; et le bibliothécaire de Weimar, le front penché, tétant sa longue pipe, marchait à pas lents, sans saluer personne, abîmé dans un problème de philologie comparée. Des invalides déguenillés, portant la médaille de 1815 sur la poitrine, demandaient l’aumône à la porte des boulangeries, où on leur distribuait les petits pains de la veille. Les enfants, traînant leur gibecière, couraient à l’école, en volées bruyantes, se bousculant ; leurs bas retombaient sur leurs souliers, et ils se mouchaient avec leurs doigts et se grattaient furieusement la tête.

À huit heures, l’aspect de la ville changea complètement. Plus de passants. Un silence morne troublé seulement par le pas régulier et lourd du facteur, en tunique bleue au collet citron.

Gaspard sortit de l’hôtel.

Autour des fontaines, il vit cependant des groupes de servantes qui causaient avec entrain, tandis que leurs baquets de bois cerclés de bandes de cuivre s’emplissaient à gros bouillons.

En passant devant le palais grand-ducal il remarqua un soldat en uniforme prussien qui montait la garde, – comme devant une prison.

Notre héros marchait au milieu de la rue, examinant les maisons du seuil au faîte : – Ah ! se disait-il, si je la voyais apparaître derrière ces jolis pots de fleurs qui ornent toutes les croisées, ou si elle m’apercevait dans un de ces miroirs qui reflètent l’image des passants dans l’intérieur des chambres, quelle surprise charmante !

Cette recherche ardente lui avait ouvert l’appétit. Les sollicitations de son estomac le forcèrent d’aller se réconforter dans un restaurant de l’Esplanade.

Comme il en sortait, il crut reconnaître à cent pas devant lui un négrillon en livrée.

— Ce doit être Donka, pensa-t-il.

Et enfonçant son chapeau, il se mit à prendre sa course pour l’atteindre.

C’était bien, en effet, le nègre de mademoiselle de Demker.

Gaspard le joignit, le saisit par le bras et l’accabla de questions sur mademoiselle de Demker, auxquelles le petit Africain eut bien de la peine à répondre, tant elles tombaient précipitées. Des informations du moricaud, il résulta que mademoiselle de Demker était venue à Weimar avec son père, lequel avait dû ensuite se rendre à Francfort pour les exigences d’un procès, et qu’elle vivait au milieu d’une société nombreuse, – comme toujours, du reste.

Gaspard demanda des noms.

— Le comte Wenceslaus, dit Donka ; la comtesse de Montretout…

— La colonelle ! s’écria Gaspard au comble de l’étonnement. Est-ce possible !

— Oui, monsieur, elle est à Weimar depuis quelques jours.

Donka ajouta qu’il se rendait en ce moment chez la comtesse ; il allait lui porter un beau bouquet que Gaspard aperçut alors seulement.

— Où demeure la comtesse ? dit Gaspard.

— Place du Théâtre, chez madame Wurstmatzel la logeuse.

— Et ta maîtresse, Donka ?

— Au bout de l’Esplanade, la dernière maison… celle qu’on voit là-bas.

— C’est bien.

— Et vous ? demanda à son tour le négrillon.

Gaspard ne pouvait trouver cette curiosité déplacée, puisque lui-même avait largement interrogé.

— Je suis logé à l’hôtel de l’Éléphant, place de la Parade, où je rentre de ce pas, répondit-il.

XXXII

Gaspard van der Gomm rentra, comme il venait de le dire, à son hôtel et se mit à faire un bout de toilette. Tout en s’habillant, il se demandait à laquelle des deux aimables cousines il allait faire sa première visite, et son embarras était extrême. Il redoutait de se retrouver en tête-à-tête avec Liselotte, et, d’autre part, il aurait bien voulu utiliser la présence de la comtesse à Weimar pour pénétrer, grâce à elle, jusqu’à mademoiselle de Demker.

Il hésitait encore sur le parti à prendre, lorsque deux coups pressés furent frappés à la porte.

— Ah ! Dieu ! c’est Liselotte ! murmura Gaspard en pâlissant.

C’était elle en effet, et l’embarras du jeune homme allait cesser.

— Ah ! cher ! cher ! s’écria la comtesse de Montretout en faisant irruption dans la chambre du voyageur, comme vous m’avez manqué ! Mais j’étais sûre que vous viendriez ici !

Et elle s’élança au devant de Gaspard, qui lui ouvrit ses bras, ne pouvant faire moins pour répondre à l’empressement de la belle Allemande.

Liselotte se pressa contre sa poitrine, s’abandonnant un peu ; et elle soupirait, et elle levait la tête, et une main sur les yeux regardait son vainqueur à travers ses doigts, comme honteuse ; mais ses regards et ses petites manières d’enfant gâté appelaient les caresses sur son front et sur ses belles tresses blondes…

De pâle, Gaspard était devenu tout rouge.

Quand il crut avoir suffisamment répondu à l’amitié qu’on lui témoignait, il offrit un siège à sa charmante visiteuse.

Elle s’assit sur un canapé et força Gaspard à prendre place à côté d’elle.

— Là, là, lui disait-elle, bien près de moi… que je sois certaine de vous avoir retrouvé. Je savais bien que vous viendriez à Weimar !

— J’aurais pu venir plus tôt, dit à tout hasard Gaspard, mais je n’ai pas osé…

— N’ai-je pas eu une bonne idée ? demanda la comtesse de Montretout.

— Quelle idée ?

— De venir vous retrouver ici ? fit-elle sans fausse honte.

Cet aveu embarrassa Gaspard qui ne sut comment répondre sans paraître froid et même cruel. Notre héros entendait pourtant conserver sa liberté vis-à-vis de mademoiselle de Demker.

— Et le colonel ? demanda-t-il, pour dire quelque chose.

— Le colonel ? vous demandez des nouvelles de sa santé ? fit Liselotte ironique.

— Cela peut se demander, dit Gaspard, si l’on se conforme aux usages du monde ; mais je voulais savoir seulement comment il a pu consentir à vous laisser éloigner de Mayence, lui, si jaloux !

— Je me suis passée de son consentement, dit la comtesse. Mais que Lina est donc heureuse, ajouta-t-elle, d’avoir un soupirant tel que vous !…

— Ho, ho ! vous raillez, madame !

— Pas du tout ! Je fais l’éloge de la constance qui vous caractérise.

— La constance, c’est possible ; mais que dites-vous de ma fidélité ?…

— Je dis… que je voudrais pour moi votre fidélité, abandonnant très volontiers à ma cousine votre constance, – qui est la marque d’un solide caractère.

— Savez-vous à quoi je pensais, madame, lorsque vous êtes entrée ? dit Gaspard.

— Non, dites vite !

— J’allais aller chez vous pour vous prier de me présenter à mademoiselle de Demker… Peut-être savez-vous où nous en sommes restés à Nauheim ?

— Oui, oui, je sais tout cela… Lina m’a tout écrit… Et moi j’étais sortie pour la voir, lorsque j’ai rencontré son petit nègre.

— Je vois le bouquet. Par saint Bavon ! c’est le nègre qui a parlé, n’est-ce pas ?

— Il m’a dit que vous veniez d’arriver… Voulez-vous que nous allions de ce pas chez ma cousine ?

— Ah ! madame la comtesse, vous comblerez mes désirs si vous me permettez de vous accompagner !

— Qu’allez-vous lui dire à cette trop heureuse fille ?

— Je veux qu’elle m’accorde trois mois…

— Trois mois ? Pourquoi faire ?

— Pour faire… ma fortune ! Est-ce trop ?

— Et pendant ce temps ?

— Pendant ce temps, je la supplierai humblement de se tenir à distance de tous ces adorateurs qui assiègent sa beauté…

— Et son argent.

— Qu’est-ce que ce comte Wenceslaus, qu’on appelle par son prénom, et dont m’a parlé Donka ? A-t-il remplacé le comte de Rochlitz et le baron de Kappler ?

— Il ne les a pas remplacés, il est en compétition avec eux : quand je vous dis que ma cousine est une coquette incorrigible !

— Alors Rochlitz et Kappler ?

— En correspondance suivie avec la belle : papier rose et papier chamois ; ce sont les noms que nous donnons entre nous à ces deux soupirants.

— Et le comte Wenceslaus ?

— Eh bien ?

— Est-il à redouter ?

— Pour vos amours ? Un colosse de six pieds, au teint bruni, né dans les Alpes saxonnes, au pays de Freyschütz ; il a des yeux de feu, de longs cheveux noirs tout bouclés, tombant sur les épaules… un air terrible… Don Juan-Croquemitaine : il vous dévorera tous, celui-là ! Auprès de lui, cher ami, vous me faites l’effet d’un timide bachelier.

— Où diable a-t-elle fait cette rencontre ? s’écria Gaspard excédé.

— Que sais-je ? tous les hommes la suivent, lui font cortège ; ceux qui l’ont vue une fois, – ne fût-ce qu’en peinture – ne l’oublient plus ; ils iraient la relancer jusqu’au bout du monde ; à plus forte raison dans cette jolie ville, centre de l’Allemagne. Cela durera ainsi jusqu’à ce qu’elle soit mariée ; – après cela, c’est elle qui se mettra en campagne…

— Ho, ho ! fit Gaspard qui ne put s’empêcher de rire.

Cette façon de faire l’éloge de sa cousine et par ricochet de justifier sa propre conduite, lui semblait passablement originale et en parfaite harmonie avec la manière d’agir de la belle comtesse.

Sur ce, on partit.

— Vous me voyez à Weimar, madame, dit Gaspard, mais ce n’est pas pour y prendre racine.

— Et où comptez-vous aller ?

— À Himmelstein. Il faut que je voie le prince Fridolin. Il est… original…

— Plus qu’original ! il est… toc ! fit la comtesse avec un geste expressif.

— C’est ce qu’il me faut, reprit Gaspard. Il m’est venu l’idée d’aller lui faire une visite et de lui exposer les motifs de mon voyage en Allemagne. Par saint Liévin et saint Bavon ! c’est bien le diable si je n’intéresse pas le prince ou quelqu’un de ses courtisans à mes projets !…

— Et ces projets ?…

— En un seul mot, c’est la fortune, dont j’ai besoin pour aspirer à la main de votre séduisante cousine, – selon notre pacte de Nauheim…

— S’il en est ainsi j’irai avec vous, dit la comtesse.

— Où cela ?

— À la cour du prince Fridolin. On ne fait rien sans les femmes. Vous savez que je vous veux du bien : je ferai réussir votre affaire, – quand vous me l’aurez expliquée.

— Est-ce possible, madame la comtesse ? Vous voulez faire cela ? s’écria Gaspard ravi.

— Oui, cher ami, je le ferai, je vous le promets. Heureuse Lina ! heureux Gaspard ! c’est le mariage, c’est votre sort fixé à tous les deux !

— Ah ! madame, quel bonheur de vous avoir retrouvée ! s’écria notre héros.

Et, dans sa joie, il gambadait, entraînant sa compagne bien plus qu’il ne la conduisait.

Ce fut ainsi qu’on arriva devant la grille de la résidence de l’Esplanade.

Lina se promenait dans le jardin en compagnie du comte saxon, du brun Wenceslaus.

Elle fit au jeune Flamand, qu’elle avait connu à Nauheim, un accueil enjoué, l’appelant son beau chevalier, tandis que le Saxon, dont la tournure athlétique aurait pu servir de modèle pour un Witikind destiné à orner une place publique, tordait sa moustache noire avec des mouvements d’impatience.

L’évaporée comtesse de Montretout, après une sorte de présentation faite sur un ton badin, s’empara du bras du Saxon, afin que l’amoureux Flamand pût présenter sa requête.

Et l’on se remit à marcher dans les allées.

— Je suis sur le chemin de la fortune, dit Gaspard résolument.

— Toujours ? riposta Lina avec un sourire.

— Je ne l’ai pas quitté un instant, ajouta Gaspard, payant d’audace.

Après une courte interruption pendant laquelle les deux cousines firent à distance un échange de baisers, Gaspard reprit :

— Tiendrez-vous votre promesse, mademoiselle ?

— Je la tiendrai pour ne pas vous désobliger, répondit Lina ; mais, à vous dire vrai, il me semble que vous laissez bien du temps s’écouler.

— La fatalité, mademoiselle !… Mais je n’en suis pas moins en bon chemin, je vous l’assure…

— Eh bien, faites gaillardement les étapes qui vous restent à franchir, et ma main est à vous…

— Ô bonheur ! s’écria Gaspard. Et il faut que j’entende de telles paroles sans pouvoir tomber à vos pieds !

— Gardez-vous en bien ! Le comte et ma cousine qui nous regardent ! À propos, si le comte Wenceslaus de Neudorf pouvait vous être de quelque utilité ? Il est à ma dévotion, et il a de l’influence…

— Non, non, je n’ai pas besoin de lui, s’empressa de dire Gaspard. Je ne voudrais pas être son obligé.

— C’est pourtant un fort galant homme ! observa mademoiselle de Demker.

— À vos yeux, oui, je n’y contredis point. Pour moi, c’est un rival déplaisant au suprême degré.

— Pauvre amoureux ! fit Lina d’un ton de compassion dont s’affecta la susceptibilité de notre héros.

En ce moment, un gros nuage creva au loin, en pleine lumière. Quelques gouttelettes qui tombèrent sur la tête des promeneurs leur firent lever la tête.

— Oh ! oh ! s’écria Liselotte en s’arrêtant, le bel arc-en-ciel ?

Dans la campagne, un arc immense, aux nuances prismatiques, jetait un pont aérien entre deux hautes collines.

— Jurez-moi sur ces beaux rayons que vous m’attendrez ! dit Gaspard.

— Quelle plaisanterie ! fit Lina. Enfin, si cela peut vous contenter, vous avez mon serment…

— Que vous n’écouterez aucune protestation…

— D’accord.

— Que vous ne céderez à aucune sollicitation…

— Sans conteste.

— Que vous ne croirez même pas un mot des déclarations qu’on pourra vous faire.

— Je le veux bien encore, dit Lina. Mais vous en demandez trop, mon beau chevalier… l’arc-en-ciel a disparu.

— Ah ! cruelle ! dit Gaspard visiblement désappointé.

Lina et Gaspard avaient rejoint la comtesse et le gigantesque Saxon.

— Savez-vous ce que présage cet arc-en-ciel ? demanda Liselotte.

— Rien de bon, répondit Gaspard en fixant Lina.

— Rien de bon, en effet, reprit la comtesse. Nous allons être mouillés si vous ne me ramenez pas bien vite chez moi.

— Je suis à vos ordres, madame, dit Gaspard, qui n’était pas fâché d’avoir un motif avouable de battre en retraite.

Un moment après, la comtesse de Montretout, au bras de Gaspard, se trouvait devant la porte de la maison meublée où elle avait fait élection de domicile.

Une vieille dame semblait l’attendre sur le seuil, tout en tricotant un bas. En apercevant sa locataire, elle lui montra une grande lettre.

— C’est du colonel ! dit la comtesse. Je reconnais son large cachet.

— Ah ! oui, le colonel, fit Gaspard, qui avait tout à fait oublié le mari en entraînant la femme souriante pendue à son bras, se faisant lourde à plaisir. Gaspard, froissé par Lina, s’était montré fort galant pour Liselotte. Il était fâché de voir l’ennui de la comtesse au reçu de cette lettre.

Liselotte avait brisé le cachet ; elle parcourait le papier avec rapidité, presque avec terreur.

— Quelle heure est-il ? dit-elle.

— Six heures, madame, dit Gaspard.

— Dans deux heures le colonel sera ici… Cher ami, je ne veux pas qu’il me trouve à Weimar… je ne veux plus le voir. Si nous partions tout de suite pour la capitale de votre prince Toc-Toc ?

— Hélas ! il n’y a de train que le matin, à l’aube, dit Gaspard. Et encore, ne pouvons-nous faire qu’un court trajet en chemin de fer.

— Eh bien, mon ami, je vais faire porter mes effets à la gare, et puis… je vous rejoins. Nous attendrons chez vous le lever de l’aurore.

XXXIII

En se séparant de la comtesse, Gaspard sentit tout à coup comme une pesanteur en lui qui fit ployer ses genoux : c’était la légèreté de sa bourse.

Il se demanda comment diable il ferait, par saint Bavon et saint Liévin ! pour fournir à la dépense du voyage projeté. Décemment, il ne pouvait pas emprunter de l’argent à sa belle innamorata, ni se faire défrayer par elle de sa dépense, le long de la route. Si encore il y avait eu quelque fonction à exercer auprès de sa personne ; mais non, pas le moindre serviteur à morigéner, pas la moindre suite d’hommes, – ni même de bêtes : il pensait à la ménagerie des Polonaises ! Il ne pouvait pas être le groom de la comtesse de Montretout, comme Donka était celui de mademoiselle de Demker. Comment donc résoudre le redoutable problème posé au tableau ? Par tous les saints honorés en Flandre ! pas une idée, rien, absolument rien…

Les saints honorés en Flandre vinrent pourtant à son secours, si tant est qu’ils se mêlent de ces sortes d’affaires : au tournant de la première rue, il aperçut un petit vieillard guilleret, blond, le menton bien rasé.

— Eh, parbleu ! s’écria Gaspard, c’est le baron de Felsner.

— Ah ! mon jeune ami ! que je suis aise de vous retrouver ! dit de son côté le baron en tendant les deux mains à notre héros.

« Mon jeune ami ! » (Ces mots eurent un son argentin pour les oreilles de Gaspard, qui ne se croyait nullement aussi avancé dans l’intimité du « dilettante du suicide », n’avant eu que de rares occasions de causer avec lui aux alentours de la table d’hôte de Nauheim.) – Aurait-il l’intention de faire de moi son héritier ? pensa Gaspard follement.

— Il est dit, cher monsieur Van der Bomm… Gomm, que nous nous rencontrerons partout où je dois mourir.

— Ho, ho ! s’écria Gaspard. Mais c’est sans doute, cher baron, que vous voulez mourir partout où vous vous trouvez.

— Je n’y contredis point, mon jeune ami ; vous savez combien je suis las de la vie, hein ? inutile de me répéter ?… Eh bien, et vous, n’en avez-vous pas encore assez de la vie ?

— Tenez-vous à former une secte de suicidaires ? demanda Gaspard. Et sans attendre la réponse du baron, qu’il avait fâché peut-être par ces mots, il reprit : La vie ne m’est à charge que lorsque je n’ai point d’argent en poche.

Dans l’intention de Gaspard, c’était là un premier bémol posé à la clef… de l’emprunt.

— Hélas ! la fortune ne fait pas le bonheur ! dit le baron, en soupirant. Je le sais par expérience… car je n’ai rien à envier à personne sous le rapport du confortable… d’une situation douce et facile… Savez-vous cependant pourquoi je suis venu dans cette ville, où Goethe a vécu une cinquantaine d’années et où il est mort ?

— Non, certes… mais si je pouvais croire à quelque mauvais dessein, baron !… je m’attacherais à votre personne !!… je ne vous quitterais pas d’un instant !!… dit Gaspard, en posant de la sorte un deuxième bémol.

— Merci, mon ami. Eh bien, je serai franc, dit le baron de Felsner. On m’a assuré que les jardins du Belvédère renferment un mancenillier…

— Un mancenillier ?

— Oui, cet arbre dont l’ombre est mortelle à celui qui s’endort sous son feuillage…

— Par les reliques de sainte Ursule ! c’est donc toujours cette fatale idée de suicide qui vous poursuit. Ah ! baron ! ah ! baron ! vous n’avez donc pas d’héritiers ?

— Non, personne au monde.

— Pas de neveux ? pas de nièces ? pas de petits-cousins ?

— Non, non, non, disait le baron à chaque interrogation.

Sans cela, ajouta-t-il, j’aurais essayé d’un autre genre de suicide : j’aurais voulu me faire périr en engloutissant ma fortune. Mais ce moyen eût manqué d’originalité… Y est-il cet arbre, au Belvédère, monsieur Van der Bomm… Van der Gomm ?

— Quel arbre ?

— Le mancenillier ?

— Ah ! pardon, je n’y étais plus ; je pensais à un certain arbre que j’ai rencontré tantôt sur mon chemin, et où je me voyais en imagination pendu par la queue du diable… et tirant dessus…

— Tirant la queue du diable ?

— Eh, oui, faute d’argent monnayé…

Troisième bémol.

— Quant au mancenillier, reprit Gaspard, je regrette de ne pouvoir vous renseigner ; je suis arrivé hier au soir, dans cette capitale peu bruyante ; je n’y ai rien vu encore, si ce n’est deux aimables femmes et un Saxon, haut… comme l’arbre dont je vous parlais tantôt.

— Peut-on savoir les noms de ces aimables femmes ? dit le baron en ramenant les cheveux de sa perruque blonde sur les tempes.

— Ah ! baron, vous allez vous rattacher à la vie ; c’est mademoiselle de Demker et sa cousine, la comtesse de Montretout.

— En vérité ? mademoiselle de Demker ici ? Étrange ! étrange ! murmura le baron. C’était écrit. Le mancenillier doit exister au Belvédère !

— Voyons, en deux mots, cher baron, pourquoi cette obstination dans le suicide ?

— Je vais vous le dire, répondit le baron, qui, prenant le bras de Gaspard, le ramena du côté du Parc, où l’on arrive par une belle allée de tilleuls.

Ce parc est un des plus beaux de l’Allemagne, et c’est un pèlerinage pour les âmes poétiques et sensibles, comme Ermenonville et les Charmettes. Goethe y passait les étés dans une modeste maison de campagne perchée sur le versant de la colline, au bord de l’Ilm. Un poète ou un amant n’eût pas désiré un site plus calme et plus riant. La gentille habitation champêtre se voyait là comme posée au milieu d’un immense bosquet de roses. Les tilleuls et les érables tamisaient au-dessus d’elle la lumière du soleil couchant et l’enveloppaient d’un demi-jour velouté invitant à la fois à la méditation, à la rêverie et au travail.

Quand il fut sûr de son auditeur, le baron de Felsner s’étendit longuement sur le malheur qu’il avait eu de naître dans une condition aisée, s’étant trouvé ainsi dispensé de travailler pour gagner sa vie… Il se serait efforcé de se faire une position, disait-il. Il y fût parvenu, avec difficulté peut-être ; mais absorbé, alors, dans la réalisation d’un but indiqué, il eût été arraché à lui-même. Au lieu de cela, l’oisiveté, certaines dispositions contemplatives, une habitude de tout analyser l’avaient conduit à chercher incessamment la solution du problème de la vie. N’ayant pas trouvé cette solution, vivre sans savoir pourquoi lui paraissait la chose la plus insupportable qui se puisse imaginer… Et quand il songeait aux diverses façons de quitter l’existence, ce n’était pas en original qui veut faire parler de lui à sa dernière heure, mais par une sorte d’idée fixe.

— Avez-vous jamais fait un testament ? lui demanda Gaspard qui cherchait sa voie et ne savait plus sur quelle ligne de la portée poser un nouveau bémol.

— Non, pourquoi ? répondit le baron.

— C’est un genre de suicide comme un autre, dit Gaspard ; il y en a qui en meurent…

— En faveur de qui l’aurais-je fait, mon testament ? dit le baron de Felsner ; je ne serais pas mort après cela, mais je me serais considéré comme un revenant…

— Avez-vous quelquefois prêté de l’argent ? demanda Gaspard, posant, enfin son quatrième bémol.

— Oui, souvent, et on me l’a toujours rendu, dit le baron. Mais m’eût-on emprunté sans s’acquitter, que cela n’eût pas eu la puissance de me tuer de chagrin ! Ah ! le mancenillier !

— Vous y viendrez, n’est-ce pas ?

— Où ?

— À mon enterrement ?

— Comment donc ? mais certainement ! dit Gaspard avec un empressement obséquieux. C’est-à-dire, ajouta-t-il en se reprenant, que cela me sera de toute impossibilité.

— Et pourquoi ?

— Parce que je quitterai Weimar demain matin, si je trouve à emprunter d’ici là… une assez forte somme dont j’ai le plus impérieux besoin.

— Combien ?

Notre héros vit, dans un éclair, trente-six bémols à la clef.

— Trois cents thalers, répondit-il avec aplomb.

— Je serai votre prêteur, dit le baron, si vous le permettez… toutefois à la condition que vous m’assisterez jusqu’au bout, et que vous ne partirez de Weimar qu’après m’avoir rendu…

— Votre argent ?…

— Non, les derniers devoirs, dit le baron.

— Diable ! pensa Gaspard. Voilà un retard inattendu ! Et le colonel qui va être là tantôt !

Après avoir dépassé la maisonnette de Goethe, ils s’arrêtèrent un instant à regarder une dame blonde, d’âge mûr, assise parmi les fougères, un cahier de papier sur ses genoux, et écrivant d’un air inspiré. De temps en temps elle prenait une bouteille de lait placée à côté d’elle et buvait au goulot. Un coup de vent enleva tout à coup le feuillet qu’elle venait de terminer, l’emporta près de Gaspard, qui le recueillit et alla le lui rendre. Il vit que la dame écrivait un poème. Elle le remercia en lui serrant la main et en lui annonçant que son poème lyrique allait être mis en musique par Lazarus Lohengrin, pour être représenté pendant les fêtes qui se préparaient à Himmelstein.

Gaspard et le baron se promenèrent encore un instant dans cette pittoresque vallée transformée en parc délicieux, dans les labyrinthes duquel les belles Weimariennes ont plus d’une fois perdu le fil d’Ariane. Sous ces feuillages touffus règne une obscurité mystique ; les oiseaux y ont des gazouillements plus discrets et les fleurs des parfums plus suaves. Partout des bancs de bois tapissés de clématite et de lierre, des grottes au seuil desquelles Calypso eût moins songé à regretter Ulysse ; et, dans le fond, au milieu des joncs et des roseaux, dressant leurs lances et leurs baïonnettes vertes, une rivière bleue comme la ceinture d’un mandarin, étoilée de grands lotus, peuplée de cygnes neigeux, coule lentement, – comme les amoureux aiment que coulent les flots qui balancent leur nacelle…

Gaspard était tombé dans une sorte de rêverie. Il songeait aux charmes d’une promenade solitaire, dans ces lieux enchantés, avec celle qu’il aimait.

— Allons au Belvédère, lui disait avec impatience le petit baron ; je veux constater l’existence du mancenillier : Au retour, nous passerons à mon hôtel, et je vous remettrai la somme en question.

Il entraîna Gaspard par le bras.

Mais celui-ci dont le cœur débordait, dit à brûle-pourpoint à son singulier compagnon :

— Je sais un remède contre cette obsession de la mort qui vous possède… Aimez !

— Aimer !… fit le baron avec un sourire amer… À qui le dites-vous ? J’ai aimé toutes les variétés de nos femmes ; et de cette école buissonnière de l’amour, je suis revenu chauve comme une pierre qui roule… J’ai aimé la blonde et sentimentale Allemande du Sud, toujours prête à accepter un rendez-vous au clair de lune, au fond d’une grotte ou dans un bosquet suffisamment touffu ; j’ai aimé l’Allemande du Nord, espèce de canon Krupp qui, prenant pour affût un des bancs de pierre de « Sous les Tilleuls », vient y rêver à deux, après avoir préalablement ingurgité force bière blanche et dévoré de l’oie rôtie ; j’ai aimé la Saxonne dont le corset se délace au milieu d’un éclat de rire, et la Munichoise que la présence de son mari ne gêne pas ; j’ai aimé des femmes de chambre et des grandes dames, et celles qui étaient plus haut tombaient encore plus facilement que celles qui étaient plus bas… Ah ! mon ami, qu’on connaît peu nos femmes allemandes à l’étranger, et quelle indigne réputation de vertu on leur a faite !… Il est vrai que Berlin nous a toujours donné cette consigne aimable : « Louons-nous les uns les autres, et ne disons pas qui nous sommes. »

Puis, après une pause, le baron de Felsner reprit :

— Je me suis aujourd’hui complètement rallié aux doctrines de Hegel, de Schopenhauer et de Hartmann. L’amour, disait Schopenhauer, c’est l’ennemi. Tout être vivant est une victime de l’amour. Le Génie de l’espèce est un industriel qui ne veut que produire. Il n’a qu’une pensée positive et sans poésie : la durée du genre humain. C’est sans le savoir, d’une manière inconsciente, que les hommes travaillent pour le Génie de l’espèce. Admirez si vous voulez ses procédés, mais n’oubliez pas qu’il ne songe qu’à combler les vides, à réparer les brèches, à maintenir l’équilibre, à tenir toujours largement peuplée l’étable où la douleur et la mort viennent recruter leurs victimes.

Les femmes sont les complices de ce Génie perfide de l’espèce. Ah ! quelle chose merveilleuse elles ont accomplie lors qu’elles ont spiritualisé l’amour ! Mais si tous les hommes s’entendaient pour arrêter la propagation du genre humain, ce monde, œuvre mystérieuse d’une énergie aussi malfaisante que puissante, cesserait bientôt d’exister, et le mal, la douleur, la misère, la mort seraient à jamais supprimés ! C’est parce que la vie est fatale et mauvaise en elle-même que j’ai résolu de me l’ôter ; celui qui me l’a donnée, quel droit avait-il de me la donner, et de m’imposer, pour satisfaire sa passion ou son plaisir, le fardeau, les tourments et l’ennui de l’existence ?

Gaspard n’était pas assez ferré sur la philosophie allemande pour réfuter ces théories, enseignées dans plusieurs universités. Il lui semblait cependant que la vie, après tout, n’était pas si monotone et si ennuyeuse, et qu’elle donnait des satisfactions et des jouissances relatives qui la rendaient encore supportable, même pour les plus mal partagés.

Ils grimpèrent à gauche, par un sentier qui escaladait comme une chèvre un petit bois de sapins dont les racines vigoureuses avaient sous la mousse des torsions de serpent blessé. Ils arrivèrent au pavillon des Templiers, décoré de la statue colossale de Goethe, puis, longeant la lisière de la forêt, ils se trouvèrent au bout d’un quart d’heure dans le jardin botanique du Belvédère, dont les serres étaient ouvertes aux dernières caresses du soleil. Un parfum enivrant remplissait l’air : l’odeur étrange du bauhinia se mêlait aux exhalations plus fortes des gousses de vanille arrivées à leur maturité.

L’arbre cherché était là, en effet ; mais les chaleurs de l’été en avaient jauni les feuilles prématurément ; et elles étaient tombées toutes aux premiers souffles humides, avant-coureurs de l’automne.

Impossible de s’endormir à l’ombre funeste du feuillage du mancenillier !… C’était un genre de suicide à remettre aux beaux jours de l’année suivante.

Le baron parut en prendre son parti philosophiquement, et il s’exécuta fort civilement quant aux trois cents thalers qui devaient mettre Gaspard sur le chemin de la fortune.

XXXIV

Le surlendemain de la fugue de notre héros et de la comtesse de Montretout, le cirque Renz arrivait à Weimar. On sait que « l’écuyer » Gaspard était parti d’Eisenach, envoyé en avant comme un maréchal des logis ; mais l’écervelé ne s’était occupé que des trop séduisantes cousines et rien n’avait été fait par lui pour le cirque, qui, sans aucune annonce, arriva un beau matin de septembre.

L’absence – ou la disparition de Gaspard fut à peine remarquée : de pareils incidents au milieu de cette gent nomade étaient trop fréquents pour qu’on s’en préoccupât beaucoup. Le cirque, grâce à son matériel volant tout numéroté, fut vite installé au bout de l’Esplanade, près de la demeure de mademoiselle de Demker. Les artistes se logèrent comme ils purent, un peu partout, isolément ou par groupes. Quelques-uns des écuyers ne quittaient pas les soupentes établies au-dessus des écuries.

« Tout Weimar » se donna le plaisir d’assister à la première représentation : ce sont là de trop bonnes occasions de faire montre des toilettes, dans une de ces villes d’Allemagne, capitales ou gros bourgs, où l’on entend croître l’herbe dans les rues, pour que les dames les laissent échapper. Les Weimariennes sortirent donc de leur armoire leurs châles à palmettes, bariolés comme des ailes de perroquets, elles mirent des robes de soie bleues, des chaînes d’or qui leur tombaient du cou sur le ventre, des cols brodés noués avec des cordons bleus qui ressemblaient à des embrasses de rideaux.

Lina se montra parmi les plus empressées. On la vit dès le premier soir aux meilleures places, accompagnée du colossal Saxon.

Au cours de la représentation, mademoiselle de Demker fut fort intriguée par la persistance que mettait une écuyère à la considérer lorsqu’elle passait devant elle, faisant le tour de la piste, comme vissée par l’extrême pointe de son pied sur la croupe de son cheval noir, avec une attitude de Renommée, en courte jupe pailletée. Lina recevait d’elle plus de sourires et de baisers que les autres dames ; cette insistance de l’écuyère l’importunait, la troublait sans qu’elle s’en rendît bien compte. Cette écuyère n’était autre que Carlotta Klussmann. Ce nom ne ravivait aucun souvenir dans l’esprit de la belle Francfortoise.

Le comte de Neudorf remarqua les préférences de l’écuyère pour mademoiselle de Demker, et il en fut flatté. C’était pour lui comme un hommage à la beauté de celle qu’il courtisait. Dans sa gratitude, il faisait remettre à Carlotta de superbes bouquets dont elle se parait, lorsque cela se pouvait, dans ses exercices. Quand le comte rencontrait l’écuyère dans les couloirs du manège, ou près des écuries, où il était admis à aller admirer de près les chevaux, il s’empressait auprès d’elle, l’accablait d’amabilités ; si bien que Lina en vint vite à se demander si c’était à elle que les sourires de l’écuyère avaient été d’abord adressés, ou à son noble compagnon.

Un soir que le cirque ne donnait pas de représentation, mademoiselle de Demker ne fut pas peu surprise en apercevant, longeant l’Esplanade, l’un à côté de l’autre, le comte saxon et l’écuyère du cirque Renz. Ils marchaient, à petits pas et devaient se dire des choses fort intéressantes.

Le colossal Saxon avait des gestes d’homme désespéré prêt à prendre une résolution extrême. L’écuyère semblait abonder dans son sens, le plaindre, le conseiller, l’encourager, l’approuver en tout.

C’est que Carlotta Klussmann avait vu poindre l’heure, qu’elle guettait depuis longtemps, d’exercer contre le baron de Demker une vengeance qu’elle croyait légitime… L’écuyère, – le moment est venu de le dire, – se trouvant de passage à Francfort, avait noué une liaison avec le riche bourgeois de Sachsenhausen devenu baron depuis. De cette liaison était née Lottchen… Lorsque la mère de Lina mourut, Carlotta Klussmann, tenue au courant de tout par ses nombreux amis, se crut pleinement autorisée à réclamer pour son enfant, un nom, à ajouter à celui de Laure.

Le baron fut inflexible ; il lui parut que le passé et la vie présente de l’écuyère ne lui permettaient pas d’introduire cette femme dans sa maison et de la donner à Lina comme une seconde mère. Les négociations entreprises en vue d’aboutir à une union étaient conduites par un des galants de Carlotta, nommé Schubart. Le nouveau baron s’indigna, refusa obstinément, et demeura sous le coup d’une menace qui allait s’accomplir.

L’écuyère n’avait rien imaginé de mieux que de saisir l’occasion de cette passion désordonnée que le comte Wenceslaus éprouvait pour mademoiselle de Demker, pour compromettre la jeune fille, lui faire perdre, si c’était possible, l’estime et l’affection de son père : ne pouvant s’élever jusqu’à la fille du baron, l’écuyère voulait rabaisser celle-ci jusqu’à elle. Ce que les deux promeneurs discutaient avec chaleur, ce n’étaient rien moins que les détails, les conditions d’un enlèvement et les mesures à prendre pour le faire réussir. Un argument décisif que l’écuyère fit valoir aux yeux du hobereau saxon pour détruire toutes ses répugnances, c’est que Lina était une petite faubourienne de Francfort, parvenue aux grandeurs grâce à la fortune faite par son père dans le commerce.

Voici le plan conçu par Carlotta :

Il s’agissait de décider Lina à faire, avec le comte, une promenade à cheval dans les environs de la capitale, du côté du château du Belvédère d’abord, pour gagner ensuite Celmerode et Poffendorf. Carlotta obtiendrait la permission de disposer pendant une journée, de trois chevaux du cirque, et serait de la partie.

À un signal convenu, Carlotta, sûre d’enlever son cheval et de se faire suivre de celui de Lina, prendrait les devants. On distancerait le comte. Lina serait quitte pour la peur de cette course folle, Carlotta s’en faisait garante. Arrivés à Celmerode, on trouverait, comme par hasard, une berline de voyage apostée par les soins de Schubart. Carlotta déclarerait qu’elle ne répondait pas davantage des chevaux, et forcerait Lina, en l’effrayant, à utiliser la voiture pour retourner à Weimar. Le comte surviendrait alors, prendrait place dans la berline qui s’éloignerait dans la direction de Rudolstadt, Carlotta demeurant chargée de faire ramener les chevaux.

Le lendemain, dès le matin, le comte annonça à Lina qu’il voulait lui faire une surprise. Il avait obtenu du régisseur du cirque trois chevaux magnifiques pour une promenade, après le dîner, au château du Belvédère, en passant par le Schlosspark, où l’on devait visiter l’habitation d’été de Goethe.

— J’ai pensé, dit le comte, que vous seriez ravie de faire un peu d’équitation.

— Vous ne vous êtes pas trompé, dit Lina ; mais ce troisième cheval ?… Donka ne sait pas monter…

Mademoiselle de Demker pensait involontairement à Carlotta, et attendait, impatiente, la réponse que le Saxon allait faire.

— Le troisième cheval ? Devinez, mademoiselle, pour qui il est ?

— Oh ! c’est bien facile : il est destiné à mademoiselle Carlotta Klussmann… n’est-ce pas ?

— Voyez-vous, la petite sorcière !… exclama le comte de Neudorf. En vérité, qui a pu vous faire deviner si juste ?

— Ne vous êtes-vous pas promené fort longtemps hier sur l’Esplanade avec cette… demoiselle ? dit Lina d’un ton amer.

— Je ne le nie point, répondit le comte Wenceslaus. Ô ciel ! seriez-vous jalouse, mademoiselle ? ajouta-t-il en roulant de grands yeux. Mais alors vous m’aimeriez, ô Lina !…

Et, partant de là, le Saxon se lança dans une tirade sentimentale enfiévrée, accompagnée de force gestes. Il débita son boniment amoureux, comme un Horace aux pieds d’une Isabelle de la Commedia dell’arte, récitant avec emphase une de ces déclarations préparées d’avance pour tous les cas semblables. Il convient de dire pourtant que le Saxon, avec son œil en feu, ses cheveux bouclés, déroulés en désordre, la pâleur qui se montrait sous le bronze olivâtre de sa peau, et sa pantomime farouche mais éloquente, semblait être un soupirant de bonne foi.

Lorsqu’il eut fini, Lina lui dit froidement :

— Je vous ai laissé parler tant que vous avez voulu ; mais cette prise d’armes me paraît hors de saison. Est-ce pour me persuader que j’ai tort de m’alarmer de l’écuyère ? ou avez-vous profité de l’occasion de placer un discours qui, faute de débouché, devait mettre votre cerveau en ébullition ?

— L’un et l’autre, dit le comte ; l’un et l’autre… malgré que vous railliez…

— Mais oui, je raille, dit Lina en riant. Je ne suis pas, moi, du pays de Freyschütz, le chasseur noir !

— Oh ! n’évoquez pas ce nom, mademoiselle ! dit le comte de Neudorf à demi-voix ; les miens ne l’ont jamais prononcé qu’avec une sainte terreur.

Lina se trouvait près d’un immense piano à queue garnissant le salon ; elle plaqua quelques accords de la scène de la Fonte des balles, de l’opéra de Weber, comme pour narguer l’émotion de son amoureux.

— Silence ! Lina, silence ! dit celui-ci avec l’accent de la prière. Si vous saviez quel lien mystérieux il y a entre cette fiction artistique et la légende redoutable… vous ne plaisanteriez pas !

— Un lien mystérieux ? pour vous, oui, impressionnable montagnard, mais pour moi, non. Je ne vois dans Robin des bois qu’une agréable partition.

— Vous ne croyez pas ? non, vous ne croirez jamais,… dit le comte. Ah ! si vous aviez vu comme moi, si vous aviez entendu !

L’œil du Saxon était devenu hagard, sauvage, effrayant.

— Figurez-vous, dit-il, en s’animant de plus en plus, figurez-vous un site qui surpasse tout ce que la plus romantique fantaisie pourrait imaginer… La vue s’arrête au bord du paysage sur des monts âpres, arides, pelés, alternant avec des cimes noircies de larges bouquets de pins ; quelques brèches s’ouvrent çà et là sur de hautes vallées aux parois verdoyantes ; et, sur un plan plus reculé, s’étagent les montagnes de la Bohême, hérissées de vieilles forteresses du temps des burgraves. Autour de soi et surgissant à travers le voile humide de vapeurs qui se traînent dans les bas-fonds, ce sont des masses granitiques colossales, de monstrueux débris entassés en pyramides croulantes, de gigantesques monolithes s’élançant vers le ciel comme pour déchirer de leur pointe aiguë le nuage blanc qui passe, des arcs formés de blocs de granit audacieusement assis les uns sur les autres par une force surnaturelle. Un pan de rochers, se détachant d’un plateau avancé, surplombe un précipice sans fond et y déverse la nappe écumante d’un torrent dont les orages de la veille ont jauni les eaux. Ce torrent suit son cours et s’échappe avec un long mugissement, en bondissant de gorge en gorge. Dans les crevasses de la montagne la plus proche, des pins et des aulnes déracinés tombent et roulent en s’ébranchant avec fracas, et éveillent au fond des abîmes les échos irrités, voix d’un autre monde, peut-être manifestations plaintives d’esprits inférieurs. Partout, c’est une accumulation de rochers aux formes étranges, rappelant, ici les assises fabuleuses d’une nouvelle tour de Babel, plus loin un château fort avec bastions et fossés, ou encore les restes imposants d’une église gothique dont les fines colonnettes accouplées jonchent le sol ; et ces édifices fantastiques, blancs aux lueurs de la lune, s’étendent au loin, peuplant les mornes solitudes comme les débris et les ossements d’un monde… Si, à minuit, on a le courage de descendre les marches humides et glissantes d’un large escalier taillé dans la roche vive, on se trouve au fond d’une caverne, espèce d’entonnoir obscur, sans issue, d’où l’on aperçoit quelques étoiles scintillant dans un pan du ciel, entrevues à travers une crevasse ouverte dans le granit. C’est le repaire du loup, la scène des enchantements de Freyschütz, des évocations des esprits infernaux ; c’est là, bien sûr, que le diable fait sa cuisine.

Voulez-vous, poursuivit le comte, que je vous dise ce que j’ai vu là ? ce que j’y ai entendu en réponse à mes évocations ?

— Non, non, vous me faites peur, dit Lina, affectée bien plus par les gestes égarés du narrateur et ses roulements d’yeux que par son récit. Le comte de Neudorf était, en parlant, sous l’empire d’une terreur communicative.

— Il faut cependant que vous m’entendiez, dit-il. Vous y êtes intéressée.

— Et en quoi, je vous prie ?

— La femme qui me suivra sans m’aimer, causera ma mort et la sienne propre. M’aimez-vous ?

— Cela ne me touche point, car je ne semble pas me disposer à vous suivre.

— Pas de faux-fuyants !… répondez-moi, m’aimez-vous ?

— En ce moment, non ! vous m’effrayez.

— En ce moment ? soit ! mais tantôt, mais demain ?

— Demain, c’est autre chose ! je ne dis pas non.

— Pourquoi « demain ? »

— C’est vous-même qui avez prononcé ce mot.

— Vos sentiments sont fixés, je le vois. Tenez, je vais devenir raisonnable, me calmer ; je vous jouerai même sur le piano la Prière de Freyschütz, si vous voulez. Êtes-vous contente ?

— Ah ! je vous aime… beaucoup mieux comme cela.

— Merci, fille adorable ! merci ! dit le Saxon en pliant un genou. Après le dîner, ajouta-t-il, je viens vous prendre avec la Carlotta, vêtue en amazone.

— De quelle couleur ?

— Excusez-moi, je l’ignore, mon bel ange !

En ce moment, Donka apporta à mademoiselle de Demker son courrier sur un plateau de vermeil, il y avait là, parmi quelques lettres et journaux, les enveloppes « rose » et « chamois » de rigueur.

Lina sourit, satisfaite dans son orgueil de Célimène de serre chaude, universellement adorée. Elle releva le comte demeuré à ses pieds, avec un regard à troubler l’esprit de l’homme le mieux équilibré.

XXXV

Cependant le colonel Herr von Brandt, comte de Montretout, brûlait les chemins sur la trace de sa femme.

Le jour même de son arrivée à Weimar, ne trouvant pas la comtesse, à laquelle il avait écrit, comme on sait, il s’était rendu chez mademoiselle de Demker. Celle-ci put lui dire que deux heures auparavant Liselotte s’était promenée avec elle dans son jardin. Lina ne parla point de Gaspard ; non qu’elle eût le moindre soupçon des relations existant entre sa cousine et son soupirant à elle, mais il y a, on ne l’ignore pas, une sorte de franc-maçonnerie des femmes, dont l’article Ier des statuts est de ne jamais troubler le repos des maris en évoquant le spectre quelconque d’un être du sexe mâle.

Le colonel fut vite assuré que la lettre écrite par lui à sa femme avait eu pour effet immédiat de la mettre en fuite.

— Elle joue à cache-cache avec moi, dit Herr von Brandt à mademoiselle de Demker, afin de ne point se tenir pour battu. Je suis son berger et elle fuit devant moi comme une autre Galathée, sous les saules…

Mais en rentrant au logement que sa femme avait occupé, et après avoir reposé quelques instants son gros ventre, le « berger » Herr von Brandt, oubliant ses souvenirs classiques, manqua étouffer de colère. Il jura, il pesta, il maugréa, il écuma. Mille millions de cartouches ! fallait-il que cette guenon rose eût de l’empire sur lui ! Ah ! s’il était possible de la casser à la tête du régiment de ses pareilles… pour cause d’insubordination ! Un homme, – un colonel surtout. – devrait avoir droit de vie et de mort sur sa femme. Venir de si loin pour ne trouver personne !…

Lorsqu’il eut desserré son énorme cravate, respiré un peu en établissant un courant d’air entre la porte et la fenêtre, l’image de Galathée reparut souriante à l’esprit un peu calmé du colonel…

— Elle est peut-être réellement cachée dans Weimar, se dit-il. Elle veut peut-être me faire une surprise ! Gardons-nous dans ce cas de courir après elle, – aussi bien faudrait-il trop se courber sous les saules ; ne pas bouger est le plus sûr moyen de la faire revenir.

Sans le savoir Herr von Brandt mettait en pratique cette pensée d’un sage de l’Inde : « La femme est comme l’ombre de ton corps : Suis-la, elle te fuira ; fuis-la, elle te suivra. »

Le colonel se mit tout à fait à son aise, quitta sa redingote, dégrafa le ceinturon de cuir qui le sanglait, alluma sa pipe d’écume de mer et mit le nez à la fenêtre : c’était, pensait-il, une façon gaillarde de reconnaître les positions de l’ennemi.

Sur la place du Théâtre, régnait une certaine animation. À Weimar, sous la persistante influence de Goethe et de Schiller, qui ont habité longtemps « l’Athènes moderne », il y a toujours une bonne troupe d’acteurs, et ce jour-là, l’animation de la population était plus grande encore que de coutume. C’est qu’on devait donner un drame, le Nouvel Othello ou le mari perclus, fourbu et confondu, œuvre due à la plume châtiée d’un poète de cour, Gottlieb Grünewald, qui s’intitulait de plein droit, sur ses cartes et ses affiches : conseiller en activité de feu Son Altesse le grand-duc.

De sa fenêtre, le colonel lisait et relisait sur le mur voisin faisant angle, l’annonce du spectacle. La nuit arriva enfin, et il fut trompé dans son attente : la comtesse n’était pas rentrée.

Le lendemain, après une nuit blanche, le colonel, n’y tenant plus, se livra à une enquête chez la logeuse et ses voisines. On lui apprit ce qu’on n’avait pas osé lui dire tout d’abord, à savoir que la comtesse de Montretout avait fait porter ses bagages à la gare.

Herr von Brandt s’y rendit. Là, il lui fut facile de savoir de quel côté sa femme s’était dirigée : elle avait pris le train d’Erfurt, mais pour s’arrêter à la troisième station. Cependant le colonel ignorait encore que la comtesse était sous la protection d’un cavalier de son choix. Il croyait toujours, un peu trop naïvement, que sa femme, comme la Galathée des saules, se dérobait à lui, à travers monts et vaux, – le progrès agrandissant les choses ; – se laissant toutefois apercevoir assez pour encourager la poursuite.

Dans cette croyance, il prit le premier train. Après un trajet d’une heure et demie, il dut quitter le chemin de fer. Les informations nouvelles qu’il recueillit alors, lui révélèrent la présence, auprès de sa femme, d’un grand garçon plus qu’original dans ses allures et ses propos ; ayant tout l’air d’un étranger d’au delà du Rhin ; et jurant sur des « saints français ». Le couple était parti pour Himmelstein.

La pensée du colonel se porta obstinément sur ce jeune homme qui était venu voir sa femme à Mayence, et à qui il avait fait préparer une copieuse volée de coups de bâton. Mille millions de cartouches ! ce ne pouvait être qu’un Français déguisé.

Herr von Brandt loua une chaise de poste, agrémentée d’un postillon jaune serin, selon la livrée de ceux de la Saxe-Weimar : c’était absolument ainsi qu’avaient fait notre héros et la belle Mayençaise. Dès ce moment, il ne restait plus au colonel que l’espoir de rattraper les fugitifs en courant vers le nord.

Bientôt, après un relais, il entendit le postillon sonner de la trompette prussienne au lieu du cor saxon dont on s’était servi jusque-là : Herr von Brandt était en Prusse. Bordant la route des deux côtés, de loin en loin, filait quelque village aux maisonnettes couvertes de chaume.

En arrivant à Pleinfeld, bourg de trois cents feux, le colonel se fit conduire à la maison de ville. C’était là, la vieille maison allemande, avec ses fenêtres aux vitraux défendus au rez-de-chaussée par un léger grillage, sa porte divisée en quatre battants dont les deux du bas restent ouverts ; sous la voûte, de chaque côté, la pierre du soubassement faisant saillie formait un banc. Herr von Brandt fit retentir le sombre corridor des accents de sa voix irritée. Il dit au portier et au tambour de ville son nom, son titre, son grade et demanda que les autorités de l’endroit fussent rassemblées, – les autorités, les fonctionnaires et les notables. Il tempêtait, il jurait ; et mille millions de cartouches ! il semblait qu’il allait mettre le feu à la maison si on ne lui fournissait pas les moyens de ravoir sa femme saine et sauve. »

Tandis que le tambour de ville courait effaré dans toutes les directions, le colonel arpentait à grands pas le corridor. C’était le dernier mouvement qu’il fût capable de se donner ; les cahots de la chaise de poste l’avaient moulu.

Le premier fonctionnaire qui accourut fut le docteur Blutegel, directeur de l’hospice d’aliénés que l’on voyait en façade sur la place.

Le docteur, en apercevant ce voyageur aux gestes désordonnés, crut qu’on avait amené à Pleinfeld un pensionnaire pour sa maison et qu’on s’était trompé de porte. Son visage pâle s’anima. Il prit un air engageant, et attirant le colonel sur le seuil, il lui montra le vieil édifice d’en face, en lui faisant signe de le suivre.

— Faut pas rester là, dit-il.

L’hospice des aliénés n’avait rien de séduisant. Trois étages, une grande quantité de fenêtres garnies de barreaux de fer formant cage ; la toiture était surmontée d’un clocheton, maigre et élancé ; tout cela représentait assez bien une prison ; il n’y manquait que le corps de garde.

Le colonel fronça le sourcil. À côté de lui il entendit sauter un bouchon. Une brasserie attenait à l’édifice municipal ; c’était bien mieux l’affaire du voyageur, altéré par la poussière du grand chemin autant que par la colère ! La bière écumait dans les verres placés devant les consommateurs.

Herr von Brandt échappa au docteur comme un fou véritable, entra dans la brasserie, se laissa tomber sur une banquette de bois et vida deux chopes sans prendre haleine. Puis il se sentit comme un froid dans le dos, et fit apporter une bouteille de cognac pour se dégourdir. Il en but successivement plusieurs petits verres. Alors il pensa au docteur qui demeurait dehors comme en sentinelle, ne perdant pas de vue son prétendu fou ; il l’invita à prendre place à sa table, et il allait lui servir un verre d’eau de vie lorsque le docteur, l’arrêtant du geste, retrouva la parole pour entamer une dissertation sur l’alcoolisme et ses ravages dans les sociétés modernes.

Le docteur commençait à s’animer lorsqu’arrivèrent, se rendant à la maison de ville, l’inspecteur de police du bourg et le magister parochiæ. Quelques gamins de l’école, subitement fermée, suivaient leur maître en faisant des grimaces derrière son dos.

L’inspecteur de police Luchs, qui avait de bons yeux, découvrit l’important personnage qui mettait Pleinfeld en ébullition, attablé dans la brasserie, et il y entra avec l’instituteur Gallus. Quelques gros fermiers des environs, – c’était jour de marché, – pénétrèrent en même temps dans l’établissement.

— Lequel de vous deux est le schulze ? demanda Herr von Brandt, sans bouger de sa banquette.

Le schulze est une sorte de maire dans les villages prussiens. Il a pour assesseurs deux schoppen ou conseillers municipaux.

— Haut né seigneur, répondit l’honorable Luchs, avec permission, le schulze vient derrière moi ; je suis l’inspecteur de police de Pleinfeld, aux ordres de Votre Grandeur.

— Fameux ! s’écria le colonel. Mille millions de cartouches ! Monsieur l’inspecteur, il faut m’aider à arrêter, avant l’accomplissement d’un attentat… odieux, un scélérat… un être dangereux pour la sûreté du pays. Je suis le colonel Von Brandt, comte de Montretout, ami de l’empereur… Mais je n’en puis plus : il m’est impossible d’aller plus avant sans avoir pris une nuit de repos dans vos murailles hospitalières. Mille millions de cartouches ! comprenez-vous tout ce qu’une nuit peut gâter de bonheur domestique ?

L’inspecteur de police ne comprenait pas trop ; mais il s’inclina en signe de respectueux assentiment.

Le docteur Blutegel profita de l’animation du colonel pour vider sous la table le cognac que celui-ci lui avait versé pendant sa dissertation sur l’alcoolisme.

— Voici M. le schulze, dit une voix. Il est accompagné du schoppen Crespel.

Le schulze de Pleinfeld, Martin Hoffmeister, était un petit homme épais, plein de feu et de vie, mais bien plus ventru encore que le colonel. Son obésité paraissait le gêner un peu ; il rachetait ce léger défaut par un bégayement assez prononcé. Maître Martin était doté d’un visage bonasse, au milieu duquel son nez rouge et bourgeonné était planté comme le drapeau de la mansuétude. Ses yeux, sa bouche, ses joues étaient ronds et tatouaient sa figure comme autant de cercles. Il était le principal charcutier du bourg ; au demeurant bien connu par son fanatisme pour M. de Bismarck, qui cependant avait fait renchérir le laurier dont maître Martin couronnait la tête de ces cochons.

Le conseiller Crespel était aussi long anguleux et morose que son chef de file se montrait rond, joyeux et rubicond.

Maître Martin, tout en se débarrassant avec un geste superbe de son grand tablier de toile, sali de graisse et de sang de boudin, s’avança vers le colonel.

— Je me rends… rends… aux or… zor… aux ordres de votre seigneurie, dit-il.

— Fameux ! s’écria le colonel, qui se versa un nouveau petit verre pour se donner le courage de conter sa mésaventure devant tout Pleinfeld réuni.

L’inspecteur se leva en disant au schulze :

— Monsieur le schulze, vous êtes en présence du haut né Herr von Brandt, comte et ami de sa gracieuse Majesté, que Dieu protège !…

— Ainsi que son… son… non moins gra… gracieux ministre ! acheva maître Martin Hoffmeister.

— Monsieur le colonel vient nous dénoncer un attentat qui met l’empire en péril…

— Entendons-nous, dit le colonel qui sentait le besoin d’une rectification, – en ce sens que pratiqué sur une large échelle, il détruirait la nationalité allemande en introduisant des éléments étrangers et disparates dans son sein…

— La na… na… nationa… li… li… té allemande ! s’écria le schulze ventripotent, l’œuvre gi… gi… gigantesque du plus grand des ho… zo… des hommes d’État pas… pas… sés… et futurs de notre patrie !

— Et même du continent européen, ajouta Gallus, le magister parochiæ.

— Cela ne sera pas tant que nous aurons des soldats comme le colonel Brandt ! dit l’inspecteur.

— Et voyez déjà l’émo… mo… l’émotion de Pleinfeld, dit le schulze ; on n’a jamais rien vu… vu… vu de semblable ici, depuis Iéna, de cru… cruelle mémoire !

Enfin arriva, agitant les deux manches à balai qui lui servaient de jambes, l’homme de la situation : le maître de poste Hans Klepper.

— Hans Klepper sait une prière, dit l’instituteur, avec laquelle on peut faire mourir quelqu’un à distance.

XXXVI

La brasserie s’emplissait de curieux et de désœuvrés.

Le colonel se versa une nouvelle rasade.

Un peu grisé par le bruit et beaucoup par le cognac, et se sentant incapable de poursuivre sa fugitive moitié, avant d’avoir pris quelque repos, il fut illuminé subitement par l’idée que son désastre conjugal pouvait réellement être présenté sous un aspect politique, et que de la sorte, son prestige aidant, il déterminerait les bonnes gens de Pleinfeld à venir à son secours.

Hans Klepper, le maître de poste, se renseignait à la ronde, tandis que le colonel prenait la résolution de soulever le pays. Maigre et long, il s’adressa de préférence au long et osseux Crespel, le schoppen.

— La nationalité allemande est en péril, répondit celui-ci : c’est tout ce que je sais. Et il eut un hoquet.

— Qu’est-ce donc ? dit le maître de poste ; une conspiration ?

— C’est bien sûr encore un coup de ces maudits socialistes que M. de Bismarck confonde ! dit le conseiller Crespel.

Le schulze prit la parole :

— Très haut né monsieur le colonel, voici no… no… notre maître de poste.

— Fameux ! s’écria Herr von Brandt. Maître, avez-vous loué des chevaux vers midi à une dame accompagnée de certain personnage ?…

— Si c’est un effet de votre bonté, monsieur le colonel, répondit celui-ci, j’ai loué les chevaux dont vous parlez, notre alezan Fuchs, et notre moreau Rappe, à preuve !

— Dites-nous quelque circonstance, fit le schulze, qui… qui… qui… permette à Sa Seigneurie de reconnaître l’exactitude de ce qui… qui… l’intéresse.

— Comme indication, monsieur le schulze, dit Hans Klepper, je puis certifier que Rappe boite légèrement du pied droit de derrière.

— Mille millions de cartouches ! s’écria le colonel ; il s’agit bien de cela, tête dure ! Parlez-nous de la dame. Comment est-elle ? blonde ? brune ? jeune ? grande ? Parlez donc !

— Ma foi ! je serais bien embarrassé pour répondre, dit le maître de poste.

— Va donc regarder au derrière de tes chevaux ! s’écria le colonel exaspéré, et tais ta gueule, chien de mer !… Voyons, ajouta-t-il en s’adressant à l’assemblée tout entière, quelqu’un a-t-il vu cette dame ?

— Moi ! dit le garde forestier Judmann : une boulotte dont je ferais bien mes choux gras.

— Moi ! dit un fermier : une blonde, un tantinet petite, avec des yeux quasi-larges comme ma main.

— Tout ça ce n’est pas répondre ! fit le colonel. Avez-vous vu la couleur de ses bas ? Qui a vu la couleur de ses bas ?

Le docteur Blutegel rougit, et avoua à demi-voix qu’il avait vu la couleur des bas de la voyageuse. Le docteur passait tout le temps que lui laissaient les malades de l’hospice sur un banc placé devant la porte cochère de la maison de relais, heureux lorsque sa patience était récompensée par l’apparition fugitive d’une cheville de pied bien attachée…

— Les bas étaient d’un rouge foncé, dit le docteur.

— C’est elle ! c’est elle ! s’écria Herr von Brandt ; le temps menace de pluie ! Mille millions de cartouches ! c’est Liselotte.

— Bien né, haut né, haut bien né monsieur le colonel, dit le maître de poste, désireux de recouvrer la confiance de l’illustre personnage à qui il s’adressait, j’ai encore des chevaux dans l’écurie et tout à votre service.

— Et moi donc ! dit le garde forestier Judmann ; avec mes grandes jambes, je puis faire bien du chemin !

— Ce n’est pas toujours celui qui court le plus vite qui arrive le premier au but, observa judicieusement l’honorable Luchs.

— Messieurs, dit le colonel, j’ai besoin de tous les dévouements !

— S’il s’agit d’une femme, je m’en vais, balbutia le schoppen Crespel avec un hoquet. J’ai beaucoup fait en venant jusqu’ici ; c’est mon jour de purgation.

De nouveaux visages se faisaient voir dans la brasserie.

— Asseyez-vous, messieurs, asseyez-vous et faites-vous servir, répétait Nicolas Kanne, le maître brasseur de céans, en se promenant à travers les tables, le ventre en avant, tout désireux de profiter d’une telle aubaine, rare à Pleinfeld.

— Je vous remercie, reprit le colonel, je vous remercie, messieurs et maîtres, de la chaleur avec laquelle vous embrassez cette cause… d’intérêt public. Il s’agit de rattraper un abominable coquin avant la consommation de son crime. Moi, le plus fidèle serviteur et ami de notre bien-aimé souverain, je suis victime d’un traquenard tendu à la fidélité conjugale… et le coupable est un Français !

Il y eut des mouvements divers dans l’entourage du colonel et un brouhaha de canettes et de verres entrechoqués.

— Un Français ! quelle audace ! semblaient dire de jeunes têtes en se relevant menaçantes.

— Pauvre colonel ! il en tient alors ! murmurait une bonne pâte d’homme en promenant sa main dans les rares touffes blanches d’un front dégarni par l’expérience – et les années…

Quelques sceptiques dissimulaient une forte envie de rire en avalant coup sur coup plusieurs gorgées de bière, tout en regardant leurs voisins en dessous.

— Oui, ce doit être un Français… c’est un Français, reprit le colonel avec assurance. Je l’ai vu à Mayence, il y a quelques mois ; et depuis, il persécute la comtesse, mon épouse qui, en temps ordinaire, est la chasteté même. Elle ne pouvait succomber que devant les séductions perfides d’un des ennemis héréditaires de notre race, d’un citoyen du pays de la dissimulation, de la frivolité…

— Et de la bagatelle, ajouta à demi-voix le sommelier, qui avait été douze ans garçon de magasin chez un fabricant de porcelaine de la rue du Faubourg-Poissonnière, d’où il espionnait pour le compte de la Prusse.

— Ce M. de la Séduction, poursuivit Herr von Brandt, a dû certainement employer la violence et la ruse pour se faire suivre par ma Liselotte ; mais, mille millions de cartouches ! il n’en est pas encore à ses fins, et il recevra plus d’un soufflet de la belle, avant… Suffit, je me comprends.

Le colonel, heureux d’avoir si bien dit, se versa une nouvelle rasade. On en profita à la ronde pour renouveler les bocks.

— Sommelier ! entendait-on, une chope par ici. Eh ! sommelier ! sommelier de l’enfer, par ici donc !

— M. le schulze, et vous tous, messieurs et maîtres, reprit Herr von Brand, ne voyez-vous pas là comme un essai de conquête de notre pays ? Si nous les laissions faire, braves habitants de Pleinfeld, ils viendraient ainsi, un à un, s’emparer de ce que nous avons de plus précieux. En guise de représailles, pour chaque pendule détraquée que nous avons prise, on nous enlèverait une de nos précieuses épouses, espoir de l’avenir ! Mille millions de cartouches ! il ne sera pas dit que vous avez laissé commettre une pareille abomination… Courez, messieurs, moi je n’en puis plus.

Les assistants s’entre-regardaient un peu hésitants.

Le colonel se crut obligé d’enlever son auditoire par une péroraison éloquente.

— On verra, dit-il, ce que c’est que de se frotter au colonel Von Brandt ou à ce qui lui appartient ; au colonel Von Brandt, le héros de Montretout, – excusez mon orgueil, messieurs, en faveur de cette cause toute nationale ! – le héros de Montretout, je le répète ; qui n’a jamais perdu de bataille ; qui a mérité d’être couronné triomphateur de la main même de son glorieux monarque, je veux dire anobli sur le champ d’honneur, en quelque sorte, et gratifié de l’ordre du Mérite militaire… en attendant mieux.

« Au nom de l’unité allemande, de ce faisceau glorieux que tous nous avons le devoir de ne pas laisser rompre, empêchons qu’on entame la chose la plus sacrée dans une nation belliqueuse, l’honneur des maris ! Mille millions de cartouches ! je vous adjure tous de me venir en aide. Il faut que les habitants de Pleinfeld donnent le bon exemple ; un exemple qui sera suivi à l’occasion par toute l’Allemagne… Que l’on se relaye pour courir après le ravisseur de la comtesse ! que l’on s’efforce surtout de les rattraper l’un et l’autre avant la nuit, – la nuit propice aux embuscades et aux prises d’assaut ! – Mes amis, vous voyez en moi un vieux guerrier qui a usé ses forces au service de sa patrie, et qui, exténué de fatigue, vous demande de prendre en main la défense de son foyer, dégarni de son plus bel ornement !

Il y eut une rumeur d’approbation autour du colonel pour les paroles vibrantes qu’il avait fait entendre.

— Qu’a… allons-nous faire, messieurs ? demanda le schulze aux assistants… Qu’a… allons-nous faire ? Pour moi, j’a… j’a… j’apporte dans le conseil mon expérience des affaires ; la charcuterie est une bon… bon… bonne école d’administration, parce qu’on y apprend à uti… ti… tiliser les hommes en to… to… ta… talité, depuis le grouin jusqu’au bou… bou… jusqu’au bout de la queue.

— Mille cartouches ! s’écria le colonel, faisant sursauter son entourage ; je n’ai pas vu encore d’employés du télégraphe, il me semble !

— C’est qu’il n’y a pas ici de té… té… té… lé… lé…, dit le schulze, sans pouvoir achever le mot.

— Pas de télégraphe ! mais vous n’êtes donc pas civilisés, chiens de mer ! dit le colonel s’oubliant un peu, sous l’influence du cognac.

Il y eut un murmure désapprobateur aux troisièmes et quatrièmes rangées des tables qui entouraient celle du colonel.

— Allons, nous nous servirons alors des chevaux de notre maître de poste, reprit Herr von Brandt.

— Je ne me vante pas, haut né monsieur le colonel, dit Hans Klepper, et sans relever l’accusation de barbarie que vous nous adressez… je dirai que je puis mettre à la disposition de Votre Grandeur, trois chevaux et même quatre, tous bien dressés, et j’ose le dire, bien nourris. Je pense que vous ne serez pas embarrassé pour trouver dans la contrée un homme ou deux, capables de se mettre en route…

— Mais je te dis, malheureux, s’écria le colonel, qu’il faut qu’on s’empare de mon forcené coquin avant la nuit ! Il faut qu’on parte tout de suite…

— Mon secrétaire, avança l’inspecteur de police, est l’émissaire intelligent et énergique qu’il faut à monsieur le colonel Von Brandt. Il s’est distingué naguère dans l’affaire des diamants du prince Fridolin ; mais son mérite n’a pas été suffisamment apprécié.

Ce secrétaire, façon de « chien de commissaire », n’était autre que Peter Ziegenbock, connu déjà de notre héros et de nos lecteurs. Le prince Fridolin, mécontent de ses services dans l’affaire du vol, l’avait cassé aux gages. Le malheureux avait dû aller montrer son visage poilu à toutes les portes… L’honorable Luchs l’avait enfin pris à son service.

— Et vous me répondez que ce Zickleinbock, Steinbock, Teufelbock, arrivera avant la nuit à Rüppur, ou tout au moins à Grevenmachern ?… demanda le colonel Brandt.

— Si c’est avec un de mes chevaux, j’en réponds ! dit Hans Klepper. Je lui confierai Sigur, le noir Sigur.

— Et moi je puis garantir le zèle et l’activité de mon subalterne, dit l’inspecteur de police.

— Ah ! mes amis, vous me sauvez d’une grave atteinte ! s’écria le colonel avec expansion, avec effusion, avec attendrissement.

Le magister parochiæ saisit ce moment pour dissiper ce qu’il restait encore du mécontentement provoqué dans l’assemblée par les quelques expressions blessantes du colonel. Depuis un moment, il étudiait le texte d’un toast bien senti dans le Petit secrétaire pour le cœur et l’esprit, dont il avait eu soin de se munir en s’éloignant de son pupitre.

— Haut et respecté seigneur et messieurs honorables, dit-il, je propose un toast de fureur et de réprobation contre les ennemis de la patrie allemande, et en particulier contre les séducteurs de nos moitiés si chastes !

— Fameux ! dit le colonel. Mais il ne faut pas perdre beaucoup de temps…

Les assistants étaient déjà sur pied ; les verres s’emplissaient…

— Pereat pour la France ! s’écria l’instituteur Gallus. À fond ! à fond ! à fond ! Périsse l’Erbfeind !

— À fond ! à fond ! répétait-on à l’envi dans l’entourage de Herr colonel Von Brandt.

— Et moi, j’a… ajoute, dit le schulze ventripotent, Vivat pour la pa… pa… patrie allemande et ses soutiens ! En… en haut ! En… en haut ! Vi… vi… vive la patrie !!!

— Vive le colonel ! s’écria le garde forestier.

— Je bois à la santé de tous les maris vigilants ! dit à son tour l’homme au front dégarni.

Le colonel fit les honneurs de son eau-de-vie en faisant apporter quelques petits verres pour les notables de Pleinfeld ; il acheva de vider sa bouteille et trinqua noblement avec ses nouveaux amis, au milieu des vivats, tandis que le docteur Blutegel, renonçant à mettre la main sur un pensionnaire, recommençait en sourdine sa dissertation sur les périls sociaux de l’alcoolisme.

— Vive le colonel Brandt ! criait-on avec enthousiasme dans toute la brasserie, mise en belle humeur patriotique. Vive le héros de Montretout !…

Et cinq minutes après, le noir Ziegenbock, monté sur le non moins noir Sigur, brûlait le chemin qui conduit à Grevenmachern.

XXXVII

La comtesse de Montretout avait eu raison de mettre des bas de soie nacarat. Le ciel se chargeait d’électricité et le dernier orage de la saison d’été semblait guetter au passage Peter Ziegenbock…

Devant l’émissaire du colonel, la route s’étendait longue et droite, traversant un large plateau battu par les vents. Peter Ziegenbock tournant un peu la tête, sans ralentir l’allure de son cheval, étudiait, la marche d’une barre de nuages noirs qui venait sur sa droite lui couper le chemin.

À mille mètres en avant, il apercevait une grande charrette couverte d’une bâche de toile grise. Les essieux grinçaient et les larges roues du lourd véhicule écrasaient les pierres avec un bruit de meule de moulin en activité. Quelques hommes suivaient à pied, en chantant. De chaque côté de la route, dans les champs sans arbres, des femmes coiffées de marmottes rouges faisaient la récolte des betteraves et hâtaient leur besogne, sous les menaces du ciel.

Peter Ziegenbock eut bien vite rejoint la charrette. Les chanteurs disaient :

 

Allons, mes frères, du courage ;

Nous allons par terre et par mer

En Amérique !…

 

— Bon voyage ! cria le cavalier aux émigrants, en les dépassant de toute la vitesse de son cheval.

Le temps s’alourdissait et le ciel devenait plus sombre ; les hirondelles rasaient la terre avec des petits cris aigus ; quelques coups de tonnerre roulaient sourdement dans le lointain, répétés dans les creux des collines voisines ; la poussière soulevée par un vent précurseur de l’orage tourbillonnait en entraînant les feuilles mortes et les fétus de paille ; les nuages se déchiraient sous l’effort de l’ouragan comme des poignées de laine. Un zigzag rougeâtre sillonna le ciel noir, un craquement retentit, le tonnerre éclata, et la pluie tomba à grosses gouttes par larges nappes, rejaillissant sur la chaussée, et courant avec bruit dans les ruisseaux qui bordaient la route. Sur la gauche, à l’église d’un village catholique, les cloches sonnaient à toute volée.

Il allait vite le cavalier poursuivi par la tempête ; mais déjà il se sentait trempé jusqu’aux os. Il n’y avait peut-être de sec sur lui que l’ordre donné à sa femme par le colonel d’avoir à s’arrêter, et les instructions de l’inspecteur de police au schulze de Grevenmachern, touchant le séducteur de la comtesse.

Enfin, Peter Ziegenbock aperçut à un tournant, dans un fond, au bas de la route fortement en pente en cet endroit, le village qu’il s’agissait d’atteindre.

— Hip ! hip ! oho ! fit-il.

Le cavalier velu enleva sa noire monture, et bientôt les sabots du cheval résonnaient sur le pavage en cailloux ronds de la grande route, devenue rue de village.

En levant la tête, Peter Ziegenbock aperçut à la fenêtre de l’auberge de l’endroit une figure de connaissance.

— Was ! s’écria-t-il, zum Teufel ! je veux être rasé jusqu’au bout du nez si ce n’est pas là mon lieutenant volontaire… de Mayence et de Worms !

Peter avait reconnu Gaspard van der Gomm.

Il n’alla pas plus loin et mit pied à terre.

Gaspard, de son côté, n’avait eu nulle peine à se rappeler les traits du petit homme velu, auteur de sa première mésaventure en Allemagne et des ennuis qui l’avaient suivie ; mais il n’était pas de ceux qui gardent rancune. Il mit moins de temps à descendre l’escalier que Peter à attacher son cheval à l’anneau fixé dans le mur.

— Eh ! ami ! dit l’émissaire du colonel, que faites-vous dans ce trou ?

— Et vous, Peter, et vous, que diantre avez-vous à courir les chemins sous la pluie battante ?

— Je n’aurais jamais cru vous rencontrer… nulle part.

— Et moi donc ! Je vous croyais mort ! ou en prison, compromis… vous savez bien pourquoi ?

— J’ai eu bien des infortunes…

— Vous êtes trempé ?

— Oh ! trempé comme une soupe aux poireaux… mais je parle de mes malheurs, à la suite de cette maudite affaire des diamants !

Peter Ziegenbock raconta à Gaspard comment il avait perdu la confiance de son prince et ce qui s’en était suivi. Ceci expliquait à notre Flamand pourquoi il n’avait pas reçu de réponse à ses lettres adressées à Himmelstein.

— Dites-moi donc, demanda Gaspard à voix basse, vous n’avez pas été inquiété pour le meurtre de Kilian Dornig ?

— En aucune manière.

— Et… votre conscience ?

— Ma conscience ? elle ne me reproche rien. Croyez bien que ce Kilian était un misérable de la pire espèce… Si je n’avais pas craint d’être désavoué par le grand-duc, si je m’étais senti un peu soutenu par lui, je serais allé me livrer aux juges ; j’aurais tout dit et l’on m’eût compris.

La conversation commencée sur le seuil de l’auberge se poursuivait dans la salle basse où Gaspard avait fait allumer un grand feu de bois sec.

— Vous ne vous douteriez jamais pourquoi je suis ici, dit Peter, tout en avalant quelques gorgées de vin chaud et en présentant au feu chaque partie de son individu.

— Ma foi, non ! dit Gaspard. Mais par saint Bavon ! le motif devait être sérieux qui vous a mis à cheval par un temps pareil !

— Je vais vous conter la chose, dit Peter en souriant. Grâce à votre feu, je reprends vie.

À l’étage au-dessus, au haut de l’escalier, on entendit appeler et donner un ordre.

— Qu’est-ce ? fit Gaspard.

— Madame désire qu’on serve le souper dans sa chambre, dit l’aubergiste en levant sa casquette blanche à large visière.

— Très bien ! Faites ainsi.

— Vous n’êtes donc pas seul ? demanda l’émissaire du colonel.

— Non… je voyage… avec ma femme, répondit notre héros d’un ton dégagé, car il ne se croyait nullement obligé de faire des confidences à Peter.

— Bien avisé cher monsieur ! les femmes, c’est comme les oiseaux… un beau jour, elles s’envolent de la cage et l’on est obligé de courir après.

— Est-ce que vous courriez après votre femme, ami Peter ? demanda Gaspard.

— Après la mienne, non, Dieu merci ! et le diable également ! répondit l’émissaire, mais après celle d’un autre… et c’est déjà bien assez dur comme ça.

— Enfin, vous êtes à la recherche d’une femme ? dit Gaspard, qui ouvrait une oreille attentive.

— Mais oui ! je suis chargé de certain billet doux pour une particulière qui a la jambe joliment leste, à ce qu’il paraît… et des bas rouges… quand il pleut.

— Un billet doux !

— Oui, du mari.

— Voyons, voyons, expliquez-vous, ami Peter. Par saint Liévin ! je pourrais peut-être vous être de quelque utilité.

Peter Ziegenbock se pencha confidentiellement du côté de Gaspard.

— Il s’agit, dit-il à demi-voix, de la femme du colonel Brandt.

— Ho, ho ! s’écria Gaspard, la rencontre est merveilleuse.

— L’avez-vous vue ? demanda l’autre.

— Dites-moi, Peter, êtes-vous un garçon capable de rendre service pour service ? fit Gaspard. Mon Dieu ! je ne veux pas trop faire valoir ce que j’ai fait pour vous à Mayence et ailleurs…

— Comment donc ! Mais vous m’avez fort obligé… et avec beaucoup d’empressement, dit Peter avec conviction ; et je ne demande pas mieux que de vous rendre la pareille.

— Bien vrai !

— Je veux qu’on me retranche les deux oreilles si Peter Ziegenbock a jamais eu deux manières de penser et de parler !

— Eh bien, dit Gaspard en lâchant ces mots un à un, et avec précaution, la femme que vous dites…

— Achevez…

— Elle est là-haut. C’est moi qui l’accompagne.

— Zum Teufel ! Vous êtes donc le Français en question ?

— Je suis Flamand, vous ne l’ignorez pas ; mais ils m’ont pris pour un Français.

— Diantre ! comment faire ? dit Peter devenu soucieux.

— Regrettez-vous votre promesse de tantôt ?

— Non pas… non pas…

— Eh bien ! attendez-moi un peu ici, ami Peter, dit Gaspard. Je vais me concerter avec la dame ; elle est de bon conseil.

— Une idée ! si vous quittiez la grande route ? moi je filerais sur Rüppur, assuré de ne pas vous rencontrer… Je pourrais au retour à Pleinfeld, déclarer et jurer par le bon Dieu et par le diable que vous n’êtes pas allé à Rüppur, ni la comtesse non plus. Prenez un chemin de traverse, à droite ou à gauche, ou sans cela, avant peu, vous serez arrêté.

— C’est vraiment une idée, ça ! mais où aller ? Donnez-moi le… billet doux.

Peter Ziegenbock lui tendit un papier plié, et notre héros alla rejoindre la comtesse.

— Nous sommes poursuivis, madame, lui dit-il, le colonel…

— Eh bien ?…

— Il vous fait remettre ce poulet[13] par un homme de police qui est en bas.

— Y a-t-il à la maison une porte de derrière donnant sur les champs ?

— Il y a mieux que cela, madame. Cet homme consent à fermer les yeux. Mais il nous faudrait abandonner la route de Himmelstein et nous jeter dans un chemin de traverse ; enfin, laisser le champ libre aux gens du colonel.

— Vous rappelez-vous le château que je vous ai montré en venant ici ?… dit la comtesse, – lorsque nous descendions la colline, ajouta-t-elle un peu impatientée.

— Je ne voyais que vous !

— N’importe ! je me suis rappelé tantôt qu’il appartient à une de mes amies de pension, Rosa Dernier, dame d’honneur de lre classe à la cour de Gotha, où elle a épousé le baron de Wendefurth, maréchal de cour du prince. J’ai écrit quelquefois à Rosa à son château… Les lettres passaient par Grevenmachern : ce nom bizarre m’est revenu.

— Nous sommes sauvés, s’écria Gaspard avec vivacité. Nous irons demander l’hospitalité au baron.

— Étourdi ! le baron connaît le colonel. Ce n’est que parce qu’il est aux eaux de Kissingen avec sa femme que nous pouvons sans péril aller sonner à la grille de sa demeure. Je prétexterai d’une indisposition, et je me ferai reconnaître par le personnel comme l’amie de la baronne…

— Et moi ? dit Gaspard, quel rôle jouerai-je ?

— Vous serez… mon cousin ! Voulez-vous être mon cousin ?

— Oh ! femme adorable ! je serai tout ce que vous voudrez, vous le savez bien !

— Je vous appellerai, alors : baron de Demker.

— Non, pas ce nom-là, je vous prie : il me rappellerait trop Lina.

— Vous ne l’avez donc pas oubliée, cruel ? Ainsi je m’expose sur les grandes routes à des avanies… pires que la mort… pour vous !… pour vous !… Et à qui rêvez-vous pendant ce temps-là ? à une petite sotte qui vous a tourné la tête…

— Ça se passera, madame la comtesse, ça se passera… Mais par saint Bavon ! allons au plus pressé.

— Eh bien, c’est dit, repartit la comtesse. Débarrassez-vous de l’homme d’en bas… Soyez généreux avec lui, et remontez : on va nous servir… Après le souper nous chercherons un moyen de nous faire conduire avec nos bagages au château de mon amie…

— Mais, madame, de la sorte le colonel pourra toujours suivre nos traces…

— C’est vrai ! Voyons ! dégourdissez-vous un peu ! Ayez-donc une idée au moins ! Ma parole ! cette Lina vous rend stupide.

— Eh bien ! oui, j’ai une idée, vilaine ! C’est Peter, c’est l’envoyé de votre mari qui va transporter nos valises au château. Il a un cheval ; nous laisserons ici notre chaise de poste et votre grosse malle, et nous viendrons les prendre dans deux ou trois jours, lorsqu’il nous sera possible de continuer notre voyage. Quant à notre état civil, nous allons y changer quelque chose. Votre amie Rosa n’a-t-elle pas une autre amie de votre connaissance ?

— Si fait !… il y a Sophie, devenue baronne de Steinbach.

— Voulez-vous être Sophie ? je serai le Steinbach. C’est le nom que nous laisserons dans cette auberge pour le surplus des bagages. De la sorte…

— Parfait ! Enfin, je vous retrouve, cher ami, dit la comtesse de Montretout ; vous pardonnez ce qui a pu échapper à mon ennui, n’est-ce pas ?… Allez bien vite !

Peter Ziegenbock consentit à charger les deux valises des fugitifs. Avec l’aide de Gaspard, il les plaça en croupe sur son cheval. Ce n’était pas un mince service qu’il rendait là au joyeux vivant qu’il avait rencontré par hasard à Mayence. Cependant il ne voulut rien accepter comme récompense.

Il devait se rendre au château du baron de Wendefurth, annoncer la venue prochaine de la baronne de Steinbach, subitement indisposée en route ; puis après, filer sur Rüppur, s’y montrer, se renseigner sur la comtesse et son compagnon de voyage ; enfin, après avoir fait prendre quelque repos à son cheval, il lui restait à revenir à Pleinfeld volontairement bredouille.

La nuit était close lorsque la pseudo-baronne de Steinbach et « son mari » arrivèrent à la résidence du baron de Wendefurth.

XXXVIII

Dans un étroit vallon, sur le versant d’un coteau, s’élevait la demeure féodale du maréchal de cour, baron de Wendefurth. Deux ruisseaux coulant du plateau dont la colline formait la pente, entouraient le parc du château et se réunissaient ensuite pour remplir un petit lac peuplé de cygnes et bordé de saules ; le surplus allait se perdre dans la plaine à travers de riantes prairies et des champs bien cultivés, qui formaient le vaste domaine du baron.

La pseudo-baronne Sophie de Steinbach avait été installée avec tous les égards possibles dans une des ailes de l’antique édifice.

Le « baron » s’était chargé de lui donner des soins pendant la nuit, – s’il le fallait.

La baronne, jouant très bien son rôle de malade, avait refusé toute nourriture ; mais un petit couvert étincelant de propreté et de recherche, dressé pour le baron, donnait du relief à un repas froid composé de comestibles et de plusieurs bouteilles de bons vins : la confiance de la domesticité avait été gagnée tout d’un coup.

Après la pluie l’atmosphère redevint chaude et lourde. Des fenêtres ouvertes, on apercevait le lac et les pelouses du parc éclairées par un mince croissant de lune. Des papillons de nuit, attirés par la lumière, venaient tournoyer autour de l’abat-jour de la lampe. On entendait le cri des rainettes et le léger susurrement des ruisseaux descendant du plateau sur leurs escaliers de roche moussue.

La baronne, un peu fatiguée par le voyage et les émotions de la journée, – on s’était mis en route de si grand matin – s’était endormie depuis longtemps, que Gaspard respirait encore avec délices les senteurs des foins mouillés qui venaient jusqu’à lui par-dessus les arbres du parc. Enfin, il ferma les fenêtres, disposé, lui aussi, à prendre du repos ; et il sommeillait à demi lorsque les cris des coqs, chantant de plus en plus fort, et, de temps en temps aussi, le beuglement d’une vache ou l’aboiement d’un chien, vinrent annoncer que le jour allait bientôt paraître.

Le jour parut en effet, et lorsqu’il fut permis à Gaspard et à la comtesse de descendre dans le parc pour faire à pas comptés une promenade de convalescence, les deux fugitifs se louèrent à plusieurs reprises d’avoir si heureusement rencontré sur leur chemin le château du baron de Wendefurth.

Leurs regards se portaient souvent vers la grande route, qu’on apercevait toute blanche de poussière coupant en écharpe le versant du plateau. C’est par là que devait passer tôt ou tard l’ennemi ; mais peu importait au couple amoureux : cachés dans une charmante retraite, ils se sentaient comme dans un asile inviolable.

On dina un peu ; on recommença la promenade ; on soupa mieux : décidément la santé et l’appétit revenaient à la noble dame arrêtée dans son voyage.

— Il n’y a rien de tel que la jeunesse, disait le vieil intendant du baron, le bon et prévenant Murner.

Le soir ramena le murmure des ruisseaux, le chant des grenouilles, le faible clair de lune projeté sur les arbres et les clairières du parc ; les mêmes brises tièdes et parfumées.

Cependant Herr von Brandt, mis hors de lui par la poursuite infructueuse de son émissaire, – lequel, obligé de coucher à Rüppur, était revenu à Pleinfeld dans l’après-midi seulement, – avait décidé de se remettre en route. Nouvelle chaise de poste époussetée par les soins de Hans Klepper, nouvel éloge des chevaux y attelés, sans oublier la remarquable adresse du postillon Nicklaus, qui n’avait versé que cinq fois depuis qu’il exerçait sa profession…

En route ! Bon voyage ! Fouette cocher ! Clic ! clac !

Le schulze et les notables de Pleinfeld avaient accompagné le haut-né colonel Brandt jusqu’à la sortie du village.

D’abord tout marcha bien. Le plateau planté de betteraves, déroula peu à peu, derrière le voyageur au visage courroucé, son long ruban de chemin. La nuit venait ; on approchait de Grevenmachern. Mais à un tournant, à la descente du plateau, les chevaux surmenés prennent tout à coup une allure inquiétante ; un moment après, ils s’emportent réellement et au lieu de suivre tout droit du côté du village, ils enfilent le chemin de traverse non carrossable conduisant au château : une sorte de large escalier avec une marche de quinze en quinze pas.

À chaque marche, la chaise de poste bondissait, le train et les roues étaient menacés d’un complète dislocation, le colonel, meurtri par les cahots, poussait un juron formidable, le postillon allongeait un coup de fouet vigoureux à ses bêtes, et le véhicule acquérait d’instant en instant une vitesse de plus en plus accélérée.

— Tête de porc ! se mit à crier le colonel, chien de mer ! Te rendras-tu maître de tes chevaux ? Mille millions de cartouches ! Si tu n’arrêtes, je vais te brûler la cervelle !

Le colonel emportait avec lui une paire de grands pistolets d’arçon ; il en passa un par la portière et lâcha la détente, pensant impressionner le postillon et se faire enfin obéir.

Au bruit de la détonation et à la lueur de l’éclair, les chevaux effrayés, se jetèrent de côté, renversant la chaise de poste, juste au bord d’un talus assez élevé. Le colonel, qui vociférait à la portière, dégringola lourdement dans l’herbe humide, la tête en avant, poussant des hurlements féroces et des imprécations au milieu desquelles on aurait peut-être pu distinguer le nom maudit de Liselotte.

Le postillon, un peu refroidi dans sa vanité professionnelle, se laissa glisser jusqu’auprès du voyageur étendu sur le sol, tout contusionné, plus d’à moitié évanoui et ne soufflant mot.

— Votre Grandeur a dû comprendre l’impossibilité d’arrêter… dit-il humblement en cherchant son homme dans l’obscurité. En parlant, il lui tâtait le bas du dos.

— Misérable ! vociféra le colonel, reprenant enfin connaissance. Tu répondras de ton crime devant la justice ! Un ami de l’empereur ! Ah ! Liselotte, si tu me voyais dans cet état !

— Je vois de la lumière au bas de cette rampe, dit le postillon ; une auberge peut-être, ou même le village, car je ne m’y reconnais plus…

— C’est que tu es ivre d’eau-de-vie, affirma Herr von Brandt.

— Mille pardons, Votre Grandeur, répliqua le postillon, je ne suis pas plus ivre que l’enfant qui vient de naître… Je vais vous porter du côté de la maison éclairée… vous verrez que Nicklaus a bien son petit mérite et sait réparer ses fautes noblement.

Disant ces mots, il chargea le colonel sur ses épaules comme un paquet, non sans résistance, et avec des ah ! des oho ! et des millions de cartouches à n’en plus finir.

Les chevaux s’étaient relevés d’eux-mêmes et demeuraient arrêtés, prêts à obéir.

Nicklaus arriva à la grille du château. Un garde était établi, avec sa femme et ses enfants, dans un petit pavillon perdu sous le lierre. En un moment, tout fut expliqué, et le voyageur blessé se trouva accueilli avec l’empressement dû à son rang et à son état.

L’excellent Murner vint au-devant du colonel et se mit à sa disposition, le priant de donner ses ordres.

— Je suis, dit le blessé d’une voix éteinte, le colonel von Brandt, ami de l’empereur, décoré de l’ordre du Mérite militaire… créé comte de Montretout sur le champ de bataille… – À qui appartient cette demeure, mon vieux brave ? Car tu as été soldat, n’est-ce pas ? Je connais ça tout d’un coup, moi.

— Elle appartient au baron de Wendefurth.

— Wendefurth de Gotha ? Fameux ! Nous sommes liés ensemble… par les femmes…

— Je vais donner à Votre Seigneurie une des belles chambres de réserve, la seconde ; la première est occupée par des amis du baron…

— Comment les nommes-tu ?

— Le baron de Steinbach et madame la baronne sa femme.

— Je les connais aussi ! s’écria le colonel, me voilà en pays de…

Il s’arrêta, réfléchit un instant et pensa qu’il lui serait peut-être désagréable de revoir les Steinbach dans les conjonctures délicates, « presque » ridicules où il se trouvait par la fugue de la comtesse.

— Je les connais beaucoup, reprit-il, mais tu ne parleras pas de moi, vieux, entends-tu ? Si je change d’idée… Mais non, je suis souffrant, je ne veux voir personne.

— Parfait ! À l’ordre de Votre Seigneurie, que faut-il faire de votre postillon ? demanda l’intendant.

— Il faut lui donner en guise de pourboire un grand coup de pied dans le derrière… pas avant toutefois qu’il ait déposé mes bagages dans la loge du concierge, mes pistolets surtout. Je réglerai son compte avec son patron. Mille millions de cartouches ! je lui apprendrai son métier, à ce chien de mer !

La comtesse et notre héros étaient logés dans la chambre d’amis n° 1.

Tout à coup un éternuement formidable se fait entendre dans la chambre d’amis n° 2.

— Qu’est ceci ? dit la comtesse. La pièce voisine est habitée. Parlons moins haut.

Un deuxième éternuement retentit, suivi de plusieurs autres.

— Deux ! trois ! quatre ! cinq ! dit la comtesse qui les comptait en palissant. C’est le nombre ! c’est aussi la voix !

Liselotte, toute tremblante, quitta le canapé sur lequel elle était assise à côté de Gaspard.

— Ces chambres demeurent souvent fermées, observa celui-ci ; on s’y enrhume du cerveau aisément.

— Cher ami, dit enfin la comtesse lorsqu’elle fut revenue de son saisissement, vous ne comprenez donc pas qui nous avons pour voisin ?

— Non, en vérité.

— Le colonel !

— Ho, ho ! fit Gaspard, laissant échapper un éclat de rire… Vous voulez m’effrayer ?

Et il s’élança vers la comtesse, qu’il prit par les mains.

— Je vous dis que ce ne peut être que lui, dit Liselotte, cherchant à se dégager.

Quelques coups furent frappés à la cloison, accompagnés de ces paroles prononcées d’une voix rude :

— Mille millions de cartouches ! c’est pourtant l’heure de laisser dormir les gens !

— En effet, dit Gaspard, je reconnais la voix du colonel.

— Et ses cartouches, ajouta la comtesse qui reprit aussitôt : Jurez-moi, Gaspard, que, quoi qu’il arrive, vous ne m’abandonnerez pas aux brutalités de cet horrible époux.

La situation était passablement scabreuse. Gaspard fit à voix basse des protestations ardentes. Il se rappelait les volées de bois vert, fondation du colonel.

Les éternuements recommencèrent de plus belle.

— N’aurais-je pas le droit de me plaindre à mon tour et de frapper à la cloison ? demanda notre héros.

— Vous plaindre, Gaspard ! Ah ! vous seriez ingrat !

XXXIX

Dès qu’il fit jour, Gaspard van der Gomm et la comtesse de Montretout songèrent à se tirer du mauvais pas où ils se trouvaient. Ils tinrent conseil rapidement, puis Gaspard se mit en devoir de s’enquérir des ressources que pouvait offrir le château, soit pour se mieux cacher, soit pour déguerpir avant que le colonel fît un esclandre.

La première personne qu’il aperçut au dehors, ce fut Nicklaus, le postillon de Herr von Brandt. Derrière le château, il y avait une sorte de cour formée par quelques bâtiments des communs : c’est là que Nicklaus armé d’une éponge, tout en sifflant, lavait la chaise de poste et examinait les dégâts occasionnés par l’accident de la veille.

— Y a-t-il beaucoup de mal ? demanda Gaspard.

— Oh ! jamais ! fit le postillon, qui avait repris toute sa fatuité.

— Et les chevaux ?

— Superbes ! Regardez-les donc !

Et Nicklaus se retournant à demi, montra par la porte ouverte d’une écurie les chevaux établis sur une épaisse litière de paille fraîche et paraissant non moins bien traités dans cette hospitalière demeure que les gens de marque qu’on y avait accueillis avec tant d’empressement.

— Alors, c’est le colonel qui est le plus malade, observa Gaspard.

— C’est sa faute aussi ! Pourquoi se met-il à tirer des coups de pistolet par les portières ? Moi, je viens toujours à bout de mes bêtes par la douceur, toujours. Et puis vous savez, il a plus de colère dans le ventre, le vieux, que de mal dans les côtes.

— Puisque tout va aussi bien que possible, dit Gaspard en prenant un air aisé et engageant, nous allons gagner quelque chose ce matin, avant même que le colonel ait ouvert les yeux.

— Comment cela ? fit Nicklaus.

— C’est bien facile : tu vas atteler et me conduire, ainsi que la baronne, à Grevenmachern. C’est l’affaire d’une petite demi-heure, et je te donnerai autant de thalers qu’en peut gagner un cocher de place à Berlin, dans une journée tout entière.

— Très bien, monsieur.

— J’aime beaucoup les garçons comme toi qui ne craignent pas d’aller à fond de train.

— C’est un plaisir d’avoir affaire à des gens qui savent vous estimer à votre valeur, monsieur !

— Et comme le pourboire du colonel ne sera pas bien gros…

— Je m’en doute bien !

— … Il vaut autant que ce soit toi qu’un autre qui nous conduise au village.

— C’est dit, monsieur… Le temps d’atteler seulement.

— Tout cela sans bruit, dit Gaspard ; car il ne faut pas réveiller le colonel… à qui il nous faudrait alors demander des permissions à n’en plus finir…

— Oh ! le bourru ! fit Nicklaus en guise de commentaire, montrant ainsi qu’il avait compris.

Gaspard alla prévenir la comtesse, passa chez l’intendant du baron, remercia le bon Murner, mit quelques pièces de monnaie dans les mains tendues autour de lui, fit charger les valises, et, un moment plus tard, il aidait la comtesse à monter en voiture.

Le sable des cours grinça doucement sous les roues de la chaise de poste menée avec précaution, et la voiture, s’engageant sur la route carrossière, prit un chemin bien différent de celui, qui la veille, l’avait jetée à la grille du château.

Un quart d’heure après, on était au village.

Devant l’auberge où la comtesse avait laissé sa voiture et à côté de laquelle se trouvait la poste aux chevaux, une antique berline route poudreuse stationnait, chargée d’une grosse valise accrochée derrière avec de larges courroies. Des voyageurs se préparaient à partir.

Quelle ne fut pas la surprise de Gaspard en apercevant, sur le seuil de l’auberge, son ancien camarade, l’écuyer et athlète Johann Hersfeld, buvant avec l’hôte le coup de l’étrier !

Il y eut des cris, des étonnements, des questions croisées, des poignées de mains, et, tandis que la comtesse entrait dans l’auberge, précédée par le maître d’hôtel de la Cigogne, Gaspard entraînait au dehors l’homme qui se faisait tirer à quatre chevaux.

— Voyage de noces ! dit Hersfeld allant au-devant de la question qui allait certainement lui être faite. Je vais montrer ma femme à mon oncle et à mes tantes, qui sont établis à Lautenthal…

— Marié ? avec Brise-de-l’Air ! la chose s’est donc faite ?

— Ce que Johann loge là, dit l’athlète en se frappant le front, doit toujours être fait ; surtout, ajouta-t-il, lorsque le cœur est complice. Oui, mon vieux compagnon ! marié ! époux heureux de cette belle fille que nous appelions Brise-de-l’Air, et que nous appellerons encore ainsi, n’est-ce pas ?… Vous nous reviendrez ?

— Je ne le crois pas, dit Gaspard ; mais, vous le savez, il ne faut jurer de rien. N’est-ce pas Brise-de-l’Air que j’aperçois à la fenêtre ?

— Oui, mon ami, c’est elle !… Mais pourquoi cet air soucieux ? Avez-vous des chagrins ? des embarras ?

— Quelque peu, répondit Gaspard ; et je réfléchissais, en voyant la blondine, comme nous appelions aussi Brise-de-l’Air, que vous pourriez, à vous deux, me rendre… à moi et à la dame que j’accompagne, un fier service !…

— De quoi s’agit-il ? parlez ! Faut-il se faire écarteler pour tout de bon ?

— Je ne mets pas votre amitié à une aussi rude épreuve. Ce sera plus facile : vous n’auriez même pas à vous déranger de votre route.

— Mais alors, si c’est si facile… je ne vois ni le mérite, – ni même l’utilité, répondit Johann Hersfeld.

— Laissons le mérite si vous le voulez, dit Gaspard ; quant à l’utilité la voici : la… dame en question (c’est une comtesse)…

— Peste, mon cher ami !

— Est suivie de près par son mari ; un homme désagréable, violent, capable de tout… s’il n’a rien à craindre… On pourrait lui donner le change. Sa femme est blonde comme la vôtre ; nous sommes à peu près de même âge ; vous vous laisseriez poursuivre… et moi… et nous, nous prendrions un chemin de traverse…

— Ah ! parfait ; je comprends, dit l’athlète, et ma femme est, dès cette heure, la comtesse de ?…

— Qu’importe le nom ? Mais laissez ignorer à votre femme quel genre de service vous me rendez ; cela troublerait son voyage de noces, peut-être…

— C’est dit, cher compagnon, cher ?… Comment faut-il vous nommer pour commencer la comédie ?

— Je suis le baron de Steinbach, dit Gaspard en rougissant un peu.

— Cher baron, souffrez que je vous présente à la comtesse.

En parlant ainsi, les deux promeneurs s’étaient rapprochés de l’auberge.

— Eh ! Brise-de-l’Air ! cria l’athlète.

— Vous allez tout gâter ! dit Gaspard en l’arrêtant du geste.

— C’est juste ! fit Johann Hersfeld repentant. Madame la comtesse, reprit-il en voyant sa femme s’approcher de la fenêtre restée ouverte, madame la comtesse, je vous présente le baron de Steinbach !

Brise-de-l’Air reconnut dans Gaspard son camarade du cirque Renz, et elle lui envoya des baisers à profusion, de ces baisers qu’elle savait adresser avec tant de grâce au public. En entendant qualifier Gaspard de baron et elle-même de comtesse, elle crut à une plaisanterie. Mais déjà parmi les oisifs qui entouraient la voiture on répétait :

— C’est une comtesse !

Les bonnes gens de Grevenmachern, fort peu au courant des manières du grand monde, ne s’étaient pas arrêtés à ce que pouvait avoir d’insolite cette présentation en plein air, avec de grands cris… Il est vrai qu’en voyage !

Gaspard, après avoir reçu de Johann Hersfeld la promesse d’exécuter ponctuellement ce qui avait été convenu, alla retrouver la véritable comtesse, lui conta l’expédient dont il s’était avisé, et l’engagea à ne pas se montrer aux gens de l’auberge et surtout aux gens du village.

Nicklaus fut réexpédié au colonel avec un bon pourboire et l’invitation, – bien inutile du reste, – d’avoir à garder le silence sur cette expédition matinale.

Cinq minutes après, le « baron de Steinbach » accompagnait « la comtesse » Brise-de-l’Air à sa berline de voyage, et très galamment, avec la permission de Johann Hersfeld, la baisait sur les deux joues.

L’athlète répétait à tout propos : « Oui, madame la comtesse ! » Mais Brise-de-l’Air ne faisait qu’en rire. Elle prit un maintien tout à fait digne lorsque le cocher de sa voiture lui cria en gravissant son siège :

— Je suis aux ordres de madame la comtesse !…

En son for intérieur Johann Hersfeld fut un peu humilié de voir qu’on ne le prenait pas, lui, pour un homme de qualité. Il n’en donna pas de moins chaleureuses poignées de mains à Gaspard. Le départ des nouveaux mariés se fit avec beaucoup d’entrain…

Sur le coup de midi, Gaspard et la comtesse de Montretout dînaient dans la petite chambre qu’on leur avait gardée au premier, lorsqu’ils entendirent des claquements de fouets à l’entrée du village et un bruit de grelots.

La comtesse posa son verre sur la table.

— Si Herr von Brandt n’a rien eu de cassé hier au soir, dit Gaspard, il est à parier que c’est lui qui recommence sa poursuite, madame.

Gaspard mit le nez à la fenêtre et reconnut la chaise de poste du colonel. Nicklaus, trônant sur son siège, avait repris tout son aplomb.

— C’est votre mari, madame, dit Gaspard.

— Ah ! cher ami, répondit Liselotte, gardez-vous de vous laisser apercevoir !… Vous me faites trembler ! Voulez-vous m’obéir ? Venez reprendre votre place à table.

Gaspard revint auprès de la comtesse, qui était pâle d’émotion, et il s’efforça de la rassurer.

On entendait sur le seuil de l’auberge la grosse voix rogue du colonel. Il questionnait ; il avait intérêt à obtenir des réponses satisfaisantes ; mais il ne faisait rien pour cela. Enfin, on finit par lui dire sans doute ce qu’il désirait savoir, car il se mit à crier :

— Fameux !

— Nous sommes sauvés ! dit Liselotte, en se laissant glisser dans les bras de Gaspard.

Le colonel était rayonnant. Dans sa joie de se retrouver sur la bonne piste, il donna à Nicklaus un superbe pourboire, mais non sans jurer.

— Mille millions de cartouches ! lui dit-il, avertis celui qui va te remplacer que je lui brûle la cervelle s’il recommence… ce que tu as fait !

— Il n’aura pas grand mérite à éviter ça !… en plein jour ! répliqua Nicklaus, qui ne se tenait jamais pour battu.

Les chevaux frais étaient attelés. On entendit claquer le fouet du nouveau postillon qui prenait possession du siège.

— Prends garde tout de même, lui dit Nicklaus à voix basse, ce piffre-là a bientôt fait de vous lâcher une balle aux oreilles.

— Je vais lui en donner pour son argent, répondit l’autre.

— Enfin ! soupira Liselotte.

La chaise de poste commençait à rouler.

— Je veux le voir ! je veux le voir ! dit vivement la comtesse. Maintenant il n’y a plus aucun danger.

— Tenez-vous sur vos gardes, madame.

La comtesse s’approcha avec précaution de la fenêtre.

Elle vit courir la chaise de poste et sourit. Dans son sourire il y avait de la vanité féminine satisfaite.

— Tel que vous le voyez, cher ami, dit-elle quand sa pensée eut pris consistance, tel que vous le voyez, brutal, ridicule, insupportable enfin, il m’aime ! À soixante ans passés, il brûle les routes, s’expose à se casser le cou, comme cela lui est arrivé hier au soir, pour me retrouver, pour me reprendre…

— Évidemment ! repartit Gaspard. Une femme doit toujours être flattée d’une pareille marque d’estime.

— Mon Dieu ! vous ne me comprenez pas, cher ami.

— Si fait ! je comprends très bien que quoique le colonel vous soit, comme vous dites « insupportable », vous seriez peinée d’apprendre qu’il va, comme par le passé, tous les jours au café faire sa partie, ou à la brasserie vider quelques chopes. Mais non ; le vieux guerrier se met en campagne. Il va vous chercher à Weimar ; il a assez d’intelligence et de persévérance pour se faire indiquer la route que vous avez prise et assez de constance pour vous suivre. Par saint Bavon ! cela mérite bien en retour quelque bon mouvement du cœur.

— Maintenant, vous allez exagérer ! dit la comtesse.

— Pas du tout.

— Si vous m’aimiez, je croirais que c’est par dépit.

— Eh quoi ? ne vous aimerais-je donc point ? dit Gaspard.

— Si vous m’aimiez comme je vous aime, reprit la comtesse, comprenant que douter des sentiments de son cavalier servant, c’était se faire injure à elle-même.

De la fenêtre de l’auberge de la Cigogne on apercevait encore la chaise de poste du colonel, comme une tache noire au milieu de la route longue et blanche. À cette distance, la poussière que ses roues soulevaient indiquait seule le mouvement rapide du véhicule…

Il allait vite, en effet, le colonel, brûlant la route de relais en relais. Il traversa ainsi successivement bien des villages et bien des hameaux avant la fin de la journée ; Grünau, où des bois entiers sont convertis en jouets d’enfants ; Hühl, dont la population, ne pouvant pas vivre du produit de quelques jardins et prés pendus sur les flancs de la montagne, fait venir de tous les côtés de l’Europe les déchets d’écume de mer tombés des outils des tourneurs et forme, avec ces débris, de nouvelles masses pour y découper des pipes ; Rubeland, couché dans une profonde et étroite vallée et dont les minerais de fer qu’on y manufacture ont fait un petit Manchester…

Partout le colonel recueillait sur les fuyards, – la fausse comtesse et le faux Gaspard, – les informations les plus encourageantes…

À Rubeland, le maître de poste fit part de ses observations au colonel : – Le couple avait l’air de jeunes mariés…

— Ah ! la coquine ! s’écria Herr von Brandt ; elle ne demanderait peut-être pas mieux que de convoler à de nouvelles noces…

À Erpel, le colonel atteignit enfin Johann Hersfeld et Brise-de-l’Air. Il était temps, car Herr von Brandt, à bout de forces, allait être obligé, comme à Pleinfeld, d’ameuter la population…

Brise-de-l’Air, en voyant l’ahurissement du rébarbatif personnage, – qui la dévisageait, n’en pouvant croire ses yeux, – fut prise d’un accès de fou rire. L’athlète jouait assez bien l’étonnement.

Mais tout à coup, ce fut une explosion formidable de quantité de millions de cartouches ! – une poudrière qui saute en l’air…

Lorsque après le fracas, il fut possible de se reconnaître autour du colonel, on le trouva évanoui dans une chaise à bras.

XL

On était dans la seconde moitié du mois de septembre.

Il y a encore à ce moment de l’année des journées charmantes dans l’Allemagne du Centre. Avant de jaunir et de tomber sous les morsures du vent, on dirait que les feuilles brillent d’un dernier et vif éclat. Et à la veille d’être dépouillées pour être ensevelies sous le linceul neigeux de l’hiver, les campagnes s’égayent d’un sourire plein de douceur et d’une poétique mélancolie.

L’Allemagne centrale est le pays par excellence des vertes tonnelles, où les buveurs, attablés au coucher du soleil ou au clair de la lune, écoutent en rêvant, et, tour à tour, en mangeant des saucisses, les musiciens juchés sur des tonneaux, qui leur jouent des polkas et des valses de Lanner et de Strauss. Le soir, toute la ville, hommes, femmes, enfants, se dirigent en cortège vers les jardins-brasseries de la banlieue. La plupart de ces gais buveurs emportent leur souper dans leur poche : quelques tranches de jambon ou un morceau de fromage enveloppé dans un carré de papier. Ils s’humectent consciencieusement d’une quinzaine de chopes, puis ils rentrent à dix heures, heureux comme des rois soulagés de l’amour de leurs sujets.

Durant l’après-midi, c’est le beau monde qui se réunit dans ces jardins brasseries, qui ne deviennent populaires qu’à la fermeture des magasins et à la sortie des ateliers. Les dames s’y invitent chacune à leur tour, à une caffee partie, c’est-à-dire à une partie de café au lait, et les maris jouent aux quilles.

Ce jour-là, la crème de la bourgeoisie de Himmelstein s’était donné rendez-vous à la brasserie du Hérisson-Rouge, située à mi-côte, au-dessus de la ville, dans une position ravissante.

Du haut des terrasses qui surplombent la vallée, l’œil embrasse un horizon semi-circulaire de montagnes, qui bleuissent dans un lointain vaporeux et se confondent avec les nuages pourprés de l’aurore ou du couchant. À gauche se dresse une haute colline, couverte d’une forêt de sapins, comme d’une cotte de mailles toute noire ; une vieille tour féodale restaurée, qui s’appelle le Burggraff, la couronne. Le grand-duc de Himmelstein l’habite dans ses moments de mauvaise humeur. Il fait alors lever les pont-levis, et la consigne des portiers est de se bourrer les oreilles de coton.

À droite, l’œil glisse sur le miroir d’argent du joli lac de Gaënselsee, encadré dans un paysage pittoresque et grandiose. Un château rose à tourelles argentées s’y reflète. C’est aussi une des résidences du prince Fridolin, et c’est sur ce lac que, par les belles nuits étoilées de l’été, il se laisse glisser dans une nacelle dorée, attelée de douze cygnes blancs et noirs, tandis que des musiciens cachés dans les grottes du rivage, exécutent des mélodies du fameux musicien de cour, Lazarus Lohengrin.

En face, le spectateur voit à ses pieds la capitale du grand-duché de Himmelstein, dont les maisons roses, – c’est la couleur imposée par le prince, – ressemblent à un vol de flamants, qui seraient venus s’abattre au milieu d’une verdoyante oasis.

La brasserie du Hérisson-Rouge est marquée de trois astérisques dans les Guides Baedecker, ce qui veut dire que le service, les consommations et les sommelières ne laissent rien à désirer, et qu’en outre la vue est digne d’être signalée aux touristes. Deux fois par semaine on y sert à la clientèle des pieds de cochon ; le dimanche on tire à la carabine, et l’on danse dans la grande salle décorée de fresques retraçant les principaux épisodes de la dernière campagne contre la France.

À deux heures, la réunion de la haute bourgeoisie de Himmelstein était au complet. Il y avait là le joaillier Reinold Hinkelkram, le docteur Bauchweh, l’apothicaire Hinterweiss, le major Von der Bombe, M. Rumpoltzhaus, M. Knopf, le publiciste Féder, et notre vieille connaissance, l’illustre docteur Bose.

M. Reinold Hinkelkram, orfèvre, bijoutier et pédicure breveté de Son Altesse sérénissime, était un petit homme très méticuleux et très méthodique, à en juger par les soins donnés à ses cheveux bouclés et grisonnants et par la propreté de son habit. Hinkelkram se connaissait très bien en diamants, mais il était possédé de la passion d’extirper les cors. Il répétait souvent en parodiant un aphorisme célèbre : « On devient bijoutier, mais on naît pédicure ! » Il avait eu l’occasion de fournir les preuves de son habileté à quelques Altesses privilégiées, notamment au prince Fridolin et à la grande-duchesse de Gérolstein ; celle-ci l’avait décoré d’une de ses jarretières.

Le docteur Bauchwéh portait le titre de médecin ordinaire de Son Altesse grand-ducale et conseiller supérieur de médecine (Obermedicinalrath). Il était chevalier de l’ordre du Stokfisch de deuxième classe, et se trouvait spécialement attaché à la personne du prince pour lui procurer un descendant mâle (car la dynastie menaçait de s’éteindre) ; le docteur, grand et fort, montrait un visage tout ridé, sa tête chauve s’échappant, étranglée, d’un haut col droit ; il avait le nez si petit, si écrasé, si effacé que ses regards obliques semblaient sans cesse le chercher.

M. Hinterweiss, l’apothicaire de la cour, bonhomme déjà sur le déclin, semblait par sa voix mielleuse et son sourire modeste vouloir se faire pardonner la liberté grande qu’il prenait d’être en si belle compagnie ; il paraissait, du reste, aussi négligé de sa personne qu’humble d’esprit ; ses cheveux, raides comme des soies de porc, descendaient sur sa nuque et mettaient comme un collet de fourrure sale à son habit. La forme gothique et patriotique de cet habit remontait à ces premiers Allemands dont parle l’histoire, qui troquèrent leur religion contre une chemise. L’honorable Hinterweiss avait reçu mille thalers de récompense du gouvernement de Himmelstein, pour avoir transformé une source d’eau naturelle en source d’eau minérale laxative, qui faisait aller matin et soir toute la principauté.

M. Rumpoltzhaus portait les titres de conseiller intime du prince et inspecteur supérieur (Oberinspector) des pompes et fontaines. Toujours endormi, – par le murmure de ses eaux, – il promenait une face large et bouffie, percée d’yeux éteints et mi-clos ; sa tête écrasée du haut et surgissant d’une ample cravate verte, faisait penser à une tête de veau dressée sur un lit de persil ; son regard avait certainement une douceur d’animal domestique en bas âge ; il ne vous fixait pas, il vous caressait doucement, vaguement, bêtement, et l’on demeurait toujours étonné de ne pas entendre un beuglement sortir de sa bouche.

Le major Von der Bombe, un matamore de l’école moderne, – laquelle ne proscrit pas les lunettes bleues, – inspirait le respect par sa taille gigantesque, son nez fortement aquilin dont le cartilage, fuyant à gauche, allait s’embarrasser dans une épaisse moustache noire. Cet officier distingué avait été anobli en 1866 pour avoir, le premier, donné le signal de la retraite à l’approche des troupes prussiennes.

M. Knopf, qu’on eût pu prendre pour un mélancolique compère si sa trogne rougie ne l’eût trahi, avait été, durant sa vie active et publique, inventeur et fabricant d’un célèbre cure-dent, cure-oreille et cure-ongle à une seule branche, médaillé dans toutes les Expositions allemandes, et adopté par décret royal pour la marine et l’armée ; M. Knopf était encore seul et unique fournisseur de bretelles élastiques, et autres objets en caoutchouc, des cours d’Allemagne. Sa casquette en drap brun, avec une visière en forme d’auvent, était juchée sur une tête pointue allongée en cornichon.

M. Féder remplissait les fonctions de rédacteur en chef de la Trompette de Himmelstein. C’était une créature besogneuse, à figure famélique, grimaçante au delà de toute expression ; il était maigre et sec comme un coup de bâton.

Enfin, nous retrouvons le docteur Bose, professeur de puçologie à l’Université grand-ducale, l’air toujours heureux et riant, malgré ses graves fonctions professorales, cumulées avec celles non moins graves de chimiste physicien particulier de Son Altesse sérénissime.

La plupart de ces messieurs étaient mariés. Leurs femmes, venues à la brasserie par un autre chemin, étaient réunies sous la vaste tonnelle qui s’élève à l’extrémité de la terrasse.

Eux s’étaient attablés dans la galerie couverte du jeu de quilles ; au milieu des nuages de fumée de leurs pipes, ils s’entretenaient des vendanges prochaines qui s’annonçaient sous des auspices favorables.

Le docteur Bauchwéh n’avait cependant pas encore pris part à la conversation ; il avait tiré de sa poche un petit carré de papier large comme la main et il lisait, en lançant des tourbillons de fumée de plus en plus rapides et en faisant une moue dédaigneuse. Tout à coup il jeta le journal sur la table et vida sa chope d’un trait.

— Docteur, lui dit alors M. Féder, qui l’observait du coin de l’œil, permettez-moi de vous demander ce qu’il y a de si agaçant dans mon journal ?

— Mais… il n’y a rien dans votre journal, voilà ce que je lui reproche !… absolument rien, si ce n’est des nouvelles que j’ai lues il y a deux jours dans les autres journaux.

— La critique est aisée, l’abonnement est difficile, s’écria en manière de sentence le bijoutier Reinold Hinkelkram.

— Vous voulez donc que j’invente des nouvelles ? riposta M. Féder. Vous ne comprenez donc pas qu’il y a des moments de calme plat en politique… Pas de vent, pas de vagues !

— Vous n’annoncez pas même l’arrivée de l’empereur ! fit le docteur Bauchwéh en échappant à l’étranglement de son faux-col.

— Pourquoi voulez-vous que je l’annonce, quand je crois qu’il ne viendra pas ?

— Il viendra, répondit le docteur.

— Je vous dis qu’il ne viendra pas, riposta sur le même ton le rédacteur de la Trompette.

— Moi, fit l’apothicaire Hinterweiss se mêlant modestement au débat, je ne lis jamais que la quatrième page des journaux. On vit de pharmacie et non de politique ; mais je dois dire que madame l’apothicaire Hinterweiss (il se découvrit) m’a averti depuis quelque temps, Féder, que votre attitude vis-à-vis du gouvernement grand-ducal n’est plus aussi correcte… On pourrait même supposer, – ce n’est certes pas moi qui ferais cette supposition !… mais enfin on pourrait supposer que vous puisez vos inspirations dans la caisse des reptiles, si on ne connaissait pas vos antécédents, votre conduite en 1866, et vos tendances de plus en plus démocratiques…

— Ah ! je vous prie, messieurs, pas de politique ! exclama le docteur Bose, en prenant une prise de tabac d’un air satisfait.

Le docteur Bauchwéh secoua sa tête chauve.

— Oui, oui, reprit-il, c’est un parti pris chez vous de rabaisser l’influence de Son Altesse Sérénissime, notre prince bien-aimé Fridolin Ier, aux yeux de l’Europe. Vous ne voulez pas que l’empereur lui rende hommage, qu’il lui témoigne sa déférence…

— Je ne veux pas ! Vous êtes superbe ! Comme si cela dépendait de moi ! Depuis trois ans n’ont-ils pas dû se rencontrer six fois ? et la veille de chaque entrevue, le prince Fridolin ne s’est-il pas toujours dérobé en allant se cacher soit dans les montagnes du Hochgebirge, soit dans sa résidence d’été du Gaënselsée ? Les journaux étrangers se sont-ils assez amusés de ce chassé-croisé !… Quand cette entrevue, qu’on projette depuis si longtemps et qui rate chaque fois, sera bien décidée, bien sûre, bien officiellement télégraphiée, je l’annoncerai, alors ; mais pas avant !

— Mais elle va avoir lieu, dit le docteur Bauchwéh.

— Oui, oui, la Gazette générale de l’Allemagne du Nord annonçait hier que Sa Majesté prendrait part en personne aux fêtes du vingt-cinquième anniversaire du règne de Son Altesse le grand-duc Fridolin.

Le docteur ne se tint pas pour battu.

— La Gazette générale de l’Allemagne du Nord, riposta-t-il, ressemble au sage qui pèche sept fois par jour. Elle ment, elle, sept fois par colonne. Ah ! elle voudrait bien que cette entrevue, qui semblerait consolider les liens entre le Nord, le Centre et le Sud, se fit ; mais ai-je besoin de vous rappeler qu’il y a deux mois, comme l’empereur traversait le grand-duché pour aller aux eaux, on lui servit un copieux déjeuner à la gare, et que Son Altesse le prince Fridolin, qui était attendu, ne vint pas ? Il prit le train à la gare opposée et se sauva comme un fou… Je vous le répète, cette entrevue n’aura pas lieu…

— Expliquez-vous ! fit le docteur Bauchwéh. Pourquoi l’empereur ne viendrait-il pas ?

— Parce que l’empereur sait bien que Son Altesse notre grand-duc ne tient point à le voir, et parce que M. de Baumstark, son conseiller le plus influent, revenant des bains de Kissingen, s’arrêtera en chemin à Himmelstein pour représenter dans les fêtes Sa Majesté impériale.

— M. de Baumstark ! exclama Hinkelkram en prenant garde toutefois de déranger l’équilibre de sa coiffure bouclée.

— Il viendra, dit Féder en mâchant dans le vide.

— Vous ne plaisantez pas ? demanda le major Von der Bombe.

— En voilà une nouvelle ! soupira le docteur Bose.

— Si vous en doutez, reprit le journaliste, voici le télégramme que j’ai reçu au moment où je quittais les bureaux du journal. Vous le lirez dans le numéro de ce soir, en première page.

— Il viendra ! il viendra ! firent tous les buveurs à la fois.

Et ils se levèrent avec animation.

Le docteur Bose seul ne dit rien, mais il faisait ses réflexions.

« Peut-être, pensait-il, qu’en voyant mes puces, il aura l’idée de m’enlever, de me faire un pont d’or de Himmelstein à Berlin : Des puces qui traînent des canons ! M. le conseiller de Baumstark n’a jamais vu ça !… Quels horizons ! quels horizons ! »

Les puces domptées et attelées du docteur Bose constituaient l’innocente distraction de l’illustre savant ; c’était un jeu de vieil enfant faisant diversion avec la consciencieuse élaboration du quatorzième volume de la Monographie de la puce dans les deux mondes, ouvrage dédié à l’Académie de Berlin, et honoré de la souscription particulière de Son Altesse sérénissime le grand-duc de Himmelstein.

XLI

— Messieurs, fit tout à coup le joaillier Hinkelkram, nous oublions que nous sommes venus ici pour faire notre partie de quilles. Voyons, à qui la boule ? ajouta-t-il en s’époussetant.

— À moi ! cria le major Von der Bombe, tout en retroussant la manche droite de son habit.

Et le corps penché, les jambes écartées, le major balança un instant la grosse boule fortement maintenue par lui à l’aide des trous creusés dans le bois. Il visa avec sûreté l’une des quilles, lança la boule, et se retirant vivement en arrière avec un soubresaut, il suivit de l’œil le projectile qui alla ravager le jeu.

Il redressa alors sa longue personne :

— Périssent ainsi les ennemis de la patrie allemande ! s’écria-t-il tandis que les quilles tombaient l’une sur l’autre avec un bruit de fusillade.

— Un coup de maître ! s’écria Hinterweiss.

— Tout est dans l’œil, fit modestement le major.

La partie était en train…

Quant à l’apothicaire, il ruminait le projet de faire exécuter par sa femme une couronne d’immortelles, avec le nom de M. de Baumstark formé par des grains de genièvre artistement incrustés. Comme il se dirigeait du côté des dames, qui prenaient leur café en tricotant à l’ombre de la tonnelle, un cor de postillon annonça l’arrivée d’une chaise de poste, et un grand roulement de voiture se fit entendre, mêlé à de joyeux sons de grelots.

Hinterweiss se pencha sur la terrasse : il fut aussitôt rejoint par tous les joueurs, qui virent passer au galop une élégante calèche, dans laquelle se tenait un couple jeune encore, et dont les figures, comme la coupe des vêtements, indiquaient des étrangers.

Le jeune homme avait la mine éveillée d’un Français et une aisance parfaite dans ses mouvements, ce qui lui donnait un grand air de distinction. La femme était en toilette de voyage, et le voile bleu qui descendait de son chapeau, en torsade, et enveloppait sa tête, empêchait de voir dans son entier son visage qui paraissait aristocratique et fin.

— C’est sans doute une Altesse qui arrive pour les fêtes…

— Je crois que c’est le duc de Steis-Stein-Stirum-Warum-Detmold LVI ; fit le docteur Bauchwéh, il me semble le reconnaître, j’ai vu sa photographie chez une de mes clientes.

— Il a plutôt l’air d’un ambassadeur belge ou anglais, observa Hinkelkram, après avoir réfléchi un peu.

— Je parie avec le docteur Bauchwéh qu’il se trompe, dit le publiciste Féder ; et il ajouta en s’efforçant de rire : Comme c’est du reste l’habitude du docteur.

— J’accepte le pari, riposta celui-ci piqué.

— Je vous prends à témoins, messieurs ! Le docteur payera notre souper ce soir, si l’homme ou visiteur n’est pas le duc de Steis-Stein-Stirum-Warum… Poumperoumpoumpoum !… dit-il en éclatant de rire cette fois.

— C’est entendu, fit le groupe en chœur.

— Ce Féder, murmura cependant M. Knopf, « ancien fournisseur de bretelles élastiques des souverains allemands, et autres objets en caoutchouc », comme il le mettait sur ses cartes, ce Féder perd le respect du trône ! Son journal devient une œuvre de corruption…

La partie de quilles interrompue fut reprise, et les joueurs, très échauffés, l’auraient volontiers prolongée jusqu’à la nuit si les dames n’étaient venues réclamer leurs bras pour regagner la ville. Mais les robustes Teutons avaient plus besoin d’être soutenus que leurs femmes, car lorsque le garçon apporta l’addition, il se trouva qu’on en était à la cent douzième chope !

Toute la vallée était comme noyée dans une mer d’encre ; quelques arbres surgissaient çà et là, comme des polypes monstrueux. Enfin la lune se leva, une vraie lune de chanson à boire, avec un petit nez camard, enluminé et de travers, des prunelles rouges, une bouche lippue et goguenarde, – une lune en goguettes, roulant comme une toupie dans les champs nuageux du ciel, en se cognant aux chastes étoiles.

— Quelle drôle de lune ! s’écria Féder… on aboierait volontiers après… Et il se mit à fredonner ce couplet d’une chanson d’étudiants :

 

… Fi ! la sotte grimace !…

Comment donc se fait-il

Que, naguère de face,

Vous soyez de profil ?

Lune, vous êtes ivre,

Et ça vous fait loucher.

Vous ne savez pas vivre !

Allez donc vous coucher !

 

Ne dirait-on pas qu’elle cligne les paupières et qu’elle fait les yeux doux à ces dames ?

— La belle nuit ! soupira la blonde et grosse madame la doctoresse Bauchwéh en pressant doucement le bras de son mari, dont le faux-col en papier se ramollissait sous l’influence de l’humidité du soir.

La doctoresse était dans la fleur de sa décadence : épaisse, flasque, sentimentale et niaise. En fouillant dans ses deux grosses poches, on aurait trouvé dans l’une la Cuisinière bourgeoise, et dans l’autre les poésies de Schiller (de la troisième période). Elle avait hypothéqué son cœur au camus Bauchwéh, un soir que celui-ci lui avait envoyé une poésie qu’il avait copiée dans un vieux recueil oublié et où elle était successivement appelée « radieuse jouvencelle », « chardon velouté », « charmante belladone », « vierge méthodique », « lait virginal », « très aimable or natif », « pucelle mystique », etc., etc.

— Nous verrons clair au moins pour la descente, dit le docteur. L’an dernier, à pareille époque, j’ai brisé mes lunettes en me trouvant nez à nez avec un poirier.

 

— La nuit est bien la nuit ; mais voici les étoiles,

Qui mettent à la nuit le plus brillant des voiles !

 

murmura la doctoresse, tournant vers le ciel de gros yeux ronds et blancs comme des boutons de métal.

— Pardon, madame, dit le major Von der Bombe, redressant sa taille en homme sûr de lui, n’est-ce pas notre grand poète national Redwitz, successeur de Goethe, qui dit que la nuit tous les chats sont gris et qu’après la nuit vient le jour ?…

— Le poète de la nouvelle ère, Oscar de Redwitz, s’est exprimé ainsi, répondit madame la doctoresse, en élevant son bras potelé et en scandant ses syllabes d’une voix pâteuse :

 

Cachés dans l’ombre les objets sont gris :

On confond le chat avec la souris.

 

Une femme sèche et grande était au bras du bijoutier Hinkelkram qu’elle dépassait de toute la tête. C’était l’acariâtre moitié de l’apothicaire.

— Quels vers admirables ! s’écria-t-elle avec un enthousiasme dont on ne l’eût pas cru capable.

— Quelle concision et quelle profondeur ! ajouta madame Antonine Féder, jeune femme à la figure pâle et délicate, clair de lune incarné, ne comprenant que les poètes du « parti des fleurs et des rossignols ».

Elle avait l’âme imbibée de ce faux sentiment de la nature, si commun en Allemagne, et que Heine a appelé « une hypocrisie verdoyante ».

— Ce soir en rentrant, ajouta-t-elle, je vais noter dans mon album ces deux vers que je ne connaissais pas.

Puis s’adressant à madame Bauchwéh, qui portait une énorme brassée de marguerites et de pissenlits, elle lui demanda en minaudant de lui donner une fleur pour la coller, avec la date de ce jour heureux, « au-dessous des vers du grand poète national ».

Le cortège descendait un petit chemin qui s’en allait en zigzags le long de la côte, comme pour redresser la marche fantaisiste de ceux qui revenaient de la brasserie du Hérisson-Rouge.

Le major Von der Bombe avait fini par abandonner le bras de sa moitié qui avait l’embonpoint lourd d’une oie de Noël. La solide vertu de la grosse Allemande avait résisté à toute la garnison de Himmelstein, mais quand le major tomba un soir chez elle, il mit immédiatement le feu à la poudrière de son cœur.

Von der Bombe marchait en tête, comme un tambour-major, en faisant le moulinet avec sa canne ; puis venaient le docteur Bauchwéh et la doctoresse, coiffée d’un chapeau de paille qui la couvrait comme un parasol chinois. Le docteur Bose qui laissait d’ordinaire madame Bose à la maison, – préposée à la garde des puces, celles de la collection, et celles de la garnison, qu’il payait dix kreutzers la douzaine, – fermait la marche, abîmé dans ses réflexions spéculatives et ne voyant pas la majorine Von der Bombe qui se traînait avec peine, à deux pas devant lui, s’appuyant d’une main sur son parapluie et relevant de l’autre sa robe capucine qui ressemblait, sur ses mollets et ses blancs jupons, à des rideaux d’alcôve laissant voir la blancheur d’un lit occupé.

Il y avait déjà deux heures que les magasins étaient fermés, – on les ferme à cinq heures en hiver et à six heures en été, – lorsque nos bons bourgeois de Himmelstein rentrèrent dans la capitale grand-ducale.

— Prenons par la rue des Sept-Dormeurs, dit M. Féder ; nous interrogerons en passant le propriétaire de l’hôtel du Boudin-Couronné, où l’Altesse qui fait l’objet de mon pari avec le docteur est assurément descendue.

Maître Hans Schwamm, propriétaire de l’hôtel du Boudin-Couronné, – l’hôtel le plus grand et le plus « noble » de Himmelstein, – était précisément, les deux mains dans ses poches, sur le pas de la porte.

— Laissez-moi parler, fit Féder en s’avançant et en écartant le docteur à l’aide de ses coudes pointus. Maître Schwamm, dites-nous un peu quels voyageurs sont arrivés ce soir ?

— Ah ! monsieur le rédacteur, fit l’hôtelier en soulevant sa casquette, ce sera avec plaisir ; mais l’après-midi n’a pas été brillante… Elle ne nous a amené qu’un jeune couple.

— Ils sont arrivés en chaise de poste, à quatre heures, fit M. Féder.

— Comme vous le dites… Le jeune homme n’est pas Allemand, bien qu’il parle cette langue ; quant à la femme…

— Oui, la femme ? demandèrent d’une seule voix mesdames Hinterweiss, Bauchwéh, Féder et Von der Bombe devenues attentives.

— La femme, reprit l’hôtelier, est une Allemande.

— Sont-ils invités aux fêtes du grand-duc ? demanda le docteur Bauchwéh, qui avait peur pour son pari et se tâtait déjà le gousset.

— Non, non… car le monsieur s’est informé auprès de moi de quelle manière il fallait s’y prendre pour arriver jusqu’à notre souverain. – « Ce n’est pas difficile, lui ai-je dit, faites une lettre, demandez une audience, je porterai votre lettre et vous aurez une réponse demain matin. »

M. Féder fit claquer ses mâchoires.

— Docteur, dit-il, c’est vous qui payez le souper.

Et il se découvrit en s’inclinant, non sans ironie.

— Oui, oui, il a perdu, répondirent en chœur le major, l’apothicaire, le professeur Bose, le joaillier et l’ex-marchand de bretelles.

— Mesdames, vous savez le chemin du logis… au revoir !

Les quatre femmes s’en retournèrent souper chacune chez elle, d’une tasse de café et d’un plat de pommes de terre, tandis que les maris, attablés dans la salle réservée de la brasserie de la Lumière-Éternelle, – ainsi appelée parce qu’on est obligé d’y avoir le gaz allumé toute la journée, – se faisaient servir, aux frais du docteur de la cour, des côtelettes de veau aux raisins de Corinthe et un plat d’extra décoré d’un nom pompeux et aussi interminable que les appétits germaniques : Saucissenkartoffellreisauerliraut-krantzwurst, – mélange de choucroute, de boudins, d’andouillette et de saucisses fumées, dressé sur un fond de purée de pois et de pommes de terre en boulettes ; le tout recrépi d’une épaisse gelée de groseille, et largement arrosé d’une eau-de-vie que les convives sont invités à faire flamber.

XLII

La fleur de la bourgeoisie de Himmelstein, représentée par l’apothicaire Hinterweiss, le docteur Bauchwéh, le publiciste Féder, le joaillier Hinkelkram, l’inspecteur en chef des pompes et fontaines, M. Rumpolzhaus, le major Von der Bombe, M. Knopf, l’illustre docteur Bose, se trouvait encore plongée dans les bienfaits du sommeil et les torpeurs d’une digestion laborieuse, quand le lendemain, dans le château grand-ducal, tout le monde était déjà sur pied.

La nouvelle de l’arrivée inattendue de M. de Baumstark y était tombée comme un soliveau dans une mare de grenouilles. Immédiatement le prince Fridolin avait fait convoquer le conseil des ministres. C’était le soir, à neuf heures, que la convocation avait été portée, et cette heure parut tellement indue que le bruit d’un coup d’État circula dans les rues voisines du château.

Les deux boulangers du quartier furent bien plus intrigués encore, lorsqu’en ouvrant leurs boutiques, un peu avant sept heures du matin, ils virent se diriger vers la résidence du prince les chaises à porteurs des sept ministres, suivies chacune d’un valet de pied à culottes courtes, chargé d’un ample portefeuille.

Les grilles du château étaient ouvertes et gardées par des sentinelles en grande tenue. Le suisse, – un vrai suisse de cathédrale, avec tricorne sur l’oreille, large baudrier aux armoiries grand-ducales sur le ventre, culotte de velours rouge, mollets généreusement rembourrés de coton, souliers à boucles d’argent, – apparaissait, une main posée sur sa canne, soulevant de l’autre la portière qu’on suspendait à l’entrée du péristyle les jours de conseil.

Les sept chaises à porteurs défilèrent devant lui, puis il laissa majestueusement retomber la lourde tapisserie.

Un chambellan s’avança vers les ministres qui sortaient tous ensemble de leurs palanquins jaune-serin, aux panneaux décorés des emblèmes et attributs de la guerre, du commerce, de la musique, etc.

— Excellences, leur dit-il, Son Altesse sérénissime présidera le conseil dans la salle du trône.

Le ministre des Armes était un tout petit homme sémillant, à lunettes d’or, vif comme le salpêtre ; sa tête ronde comme un boulet, était coiffée d’une calotte de velours.

— Hum ! fit-il en se hissant jusqu’à l’oreille du surintendant de la musique et des menus-plaisirs, il me semble que ça sent la poudre…

— La poudre d’escampette, comme en 1866, répondit avec un sourire malicieux le représentant de l’harmonie grand-ducale, ventru comme une contrebasse, et qui avait eu quelque peine, un moment auparavant, à sortir de sa chaise.

— C’est grave, grave, grave, Excellence, chuchotait derrière eux le surintendant des lacs et jardins au ministre des Loteries et finances du grand-duché, – deux fonctionnaires aux favoris en nageoires de phoque, hauts et empesés comme on ne l’est pas même en Prusse.

— Une annexion définitive, peut-être, comme cadeau de fête pour notre prince… Voilà huit ans que l’épée de Moltke est suspendue sur nous !

Au bas de l’escalier, deux gros hommes, aux rares cheveux grisonnants laborieusement ramenés sur les tempes, s’approchaient mystérieusement l’un de l’autre, autant que le leur permettaient leurs ventres. C’étaient le ministre de l’Économie domestique, c’est-à-dire des cours et des cuisines, et le ministre des Relations extérieures, spécialement chargé de la vente des décorations et des titres nobiliaires à l’étranger.

— Nous faire réveiller hier au soir à neuf heures, dit ce dernier à son collègue, et nous faire lever ce matin à six heures ! Si on consultait les annales de la principauté, on ne trouverait pas d’exemple d’un fait pareil.

— Je n’ai pas fermé l’œil, fit le ministre de l’Économie domestique.

— Pour la première fois de ma vie, reprit l’autre Excellence, je n’ai pas déjeuné… Ah ! que les fonctions que nous avons sont lourdes ! Autrefois, avant la domination du casque pointu, nous avions au moins du bon temps ; mais depuis que nos fonctions ont été modifiées, bien que nos titres soient les mêmes, c’est à perdre courage. Je reçois dix demandes de décoration par jour. Il en vient même de Madagascar !… C’est par ballots que je fais mes expéditions… Et ceux qui demandent des titres de noblesse ! Nous sommes bien obligés de leur en confectionner. Hier, quatre fabricants de chocolat parisiens ont demandé à être anoblis, chacun d’eux à l’exclusion des autres… Et tous les quatre disent qu’ils font le meilleur chocolat… Quelle perplexité !

— Ah ! c’était donc pour vous ces caisses de chocolat ?… Est-il vraiment bon ?

— Je n’en sais rien ; je les revends sans les ouvrir, car si Son Altesse savait que j’ai reçu du chocolat, elle en réclamerait la moitié.

— Avec ces titres si largement distribués, vous avez fait hausser le parchemin de vingt pour cent. Vous n’êtes pas, j’imagine, sans y trouver quelques petits profits particuliers… en dehors du chocolat ?…

— Chut ! fit le ministre des Relations extérieures, ici les murs ont des oreilles.

Les deux Excellences, après avoir gravi péniblement l’escalier, arrivèrent sur le seuil de la salle du trône, dont la porte, gardée par des hallebardiers, était ouverte à deux battants.

Les ministres marchant à la queue leu leu, sans dispute de préséance, leurs portefeuilles sous le bras, allèrent s’asseoir dans les fauteuils rangés en demi-cercle autour du trône, aux pieds des statues de marbre des princes souverains de Himmelstein.

On voyait là, le plus près du trône, l’Électeur Otto l’Ours, avec son bonnet de peau de bête, sa casaque fourrée, épée large et haute au liane, masse d’arme à la main. Son air rébarbatif semblait rappeler qu’il avait régné aussi sur la Saxe, le Brandebourg, le Brunswick et le Hanovre. Lorsqu’il partit pour la croisade, il dit à sa femme : « Tu es une honnête Allemande, sois-moi fidèle. » Mais quand il revint, après bien des années, noirci par le soleil, il trouva sa femme avec un autre. Alors il attacha ensemble l’homme et la femme dans une barque, et il les conduisit dans un îlot où il les laissa. Ils restèrent là garrottés, et ils y moururent de faim, dévorés vivants encore par les oiseaux de proie.

À la droite d’Otto l’Ours, se trouvait son fils Ludwig, reconnaissable à son profil de vautour ; sur son front bas et étroit s’abaissait la visière d’un casque, sa poitrine bombait sous une cuirasse armoriée. Ce prince avait perdu la moitié du patrimoine paternel dans des aventures de guerre et d’amour. Ludwig tenait une longue épée suspendue au-dessus de la tête du surintendant des lacs et jardins que le sommeil gagnait ; on eût dit qu’il s’apprêtait à le décapiter.

La troisième statue était celle de l’Électeur Auguste. Ce bel homme, au port orgueilleux, au visage ovale encadré d’une barbe bouclée et d’une épaisse chevelure, tout bardé de fer aussi, avait continué la dilapidation de la fortune de l’État en s’entourant de maîtresses venues de tous les pays du monde ; leurs trousseaux avaient coûté cinq cent mille florins, et cinq cent mille florins les chevaux de luxe et les armes de tournoi du prince. Un jour, il donna un « campement amusant », c’est-à-dire une fête vénitienne qui coûta deux millions de florins.

Le successeur de Karl-Auguste, Maximilien, – représenté dans le groupe avec une barbe vénérable, une loque plate sur sa tête aux cheveux rasés, une vaste houppelande, le collier de la Toison d’or sur la poitrine, – trouva le pays totalement ruiné. Des juifs étant venus lui apporter en don un panier rempli d’œufs d’or, il les fit tous emprisonner en disant qu’il fallait garder en lieu sûr des poules qui pondent des œufs aussi précieux. Mais malgré les rançons qu’il arracha à quantité de familles, – car il allait jusqu’à pratiquer des enlèvements dans ses propres États, il dut vendre ses droits de suzeraineté sur plusieurs provinces.

Le quatrième et dernier Électeur montrait sa tête carrée aux pommettes saillantes ; ses yeux, creusés dans la pierre, étaient surmontés de sourcils épais et froncés ; sur son armure était un manteau doublé d’hermine ; à ses pieds, on voyait sa couronne, comme si le statuaire se fût souvenu qu’elle était tombée de sa tête ; c’était Jean l’Affamé, ainsi appelé parce que sous son règne la misère fut telle que les gens du peuple organisèrent de véritables chasses à l’homme, et volèrent jusqu’à des cadavres suspendus aux gibets. Le prince vivait comme un oiseau de proie dans son château fortifié. Il dut abdiquer entre les mains de la bourgeoisie, et son neveu Bernard qui lui succéda n’eut plus que le titre de grand-duc.

Bernard était représenté avec de longs cheveux, un visage maigre, de fines moustaches, une grande collerette de dentelle rabattue sur un pourpoint de buffle, un large feutre à plume, des bottes à chaudron. Il portait à son côté une épée longue et mince, à poignée en grille. Le nouveau grand-duc avait joué un rôle important dans la guerre de Trente ans ; il était adoré de ses troupes, à qui il faisait lire la Bible matin et soir.

À côté de Bernard était placée la statue de son petit-fils et successeur, Ernest-Albert, dit le Borgne, que son œil fermé et sa couronne de laurier faisaient ressembler au Camoëns. Il avait la main appuyée sur la couronne grand-ducale, posée à côté de lui. Ernest-Albert était mort quelques années avant le réveil de l’Allemagne sous Frédéric le Grand.

Son fils Adalbert se montrait sous des dehors avantageux, avec son double menton tout rasé, sa perruque à boudins, ses manchettes et son jabot de dentelle, ses plaques sur son habit à grands revers. C’était l’un des capitaines de la guerre de Sept ans, et il avait vu ses États envahis par les troupes prussiennes, qui pillèrent les caves et les musées.

Léopold, successeur d’Adalbert, était aussi une tête à perruque. De haute taille, il montrait un front bombé et fusant, des yeux à fleur de tête, un menton charnu ; ce prince entra dans la coalition des puissances contre la France.

La dernière statue de l’hémicycle était celle du père du souverain actuel, Frédéric-Wilhelm, ayant régné de 1800 à 1840. Il était en tenue de général de division, grand, sec, avec une figure parfaitement insignifiante, sérieuse comme celle d’un Allemand mort la veille.

Cette statue différait des autres en ce qu’elle était en bronze. Le prince Fridolin l’avait fait couler avec les canons français que les soldats de son père, marchant sous les drapeaux de Napoléon, avaient tournés contre leurs alliés au moment psychologique.

Les ministres, pour se donner une contenance, avaient ouvert leurs portefeuilles ; ils parcouraient des feuilles de grand papier tout en chuchotant entre eux, et, de temps à autre, ils jetaient un regard sur les fresques qui décoraient les murs de la salle du trône.

Les peintres célèbres de l’École allemande de Rome y avaient représenté, sur un ton rouge brique, Dieu se créant lui-même, Dieu créant l’Allemagne, Noé recueillant dans l’arche les animaux destinés à peupler l’Allemagne, le siège de Troie sous les ordres d’un général allemand, l’arrivée des Allemands devant Rome sous la conduite d’Attila, la prise de Jérusalem par les croisés allemands, la découverte du nouveau monde par le pilote allemand de Christophe Colomb, l’invention du premier bateau à vapeur et du premier chemin de fer par des Allemands, enfin l’Allemagne attachant à son char triomphal la France mutilée, représentée sous les traits d’une femme du peuple enchaînée par les pieds…

S’ils levaient les yeux au plafond, les conseillers du prince pouvaient, en s’instruisant moins, se délasser davantage et prendre une douche de mythologie. Le grand-duc s’était fait représenter dans le bleu sous les traits allégoriques de Jupiter présidant l’assemblée des dieux et des déesses. Il était assis sur l’aigle et tenait dans ses mains la foudre. Toutes les plus jolies femmes de Himmelstein avaient été réquisitionnées pour venir poser devant les peintres et concourir ainsi à l’embellissement du séjour céleste. Sur la gauche, accroupie dans un chariot formé d’un coquillage et traîné par deux dauphins, on voyait l’épouse morganatique du prince, et à droite, des colombes attachées par des faveurs roses emportaient dans les airs sur un autre chariot la maîtresse de Fridolin, la belle Angélica, comtesse de Lustfeld.

Les ministres, malgré leur âge d’hommes raisonnables, commençaient à donner des signes d’impatience, lorsque les chambellans et les officiers groupés sous le grand baldaquin en velours cramoisi, à glands d’or, dressé au fond de la salle, se rangèrent vivement en entendant le timbre d’une petite sonnerie électrique.

Aussitôt la muraille s’ouvrit sans bruit, comme par enchantement, et le prince Fridolin apparut dans une niche capitonnée de soie rose, assis sur son trône, la tête appuyée d’un air pensif sur son bras droit.

Il était coiffé d’une perruque en soie noire et vêtu d’une robe de chambre jaune à grands ramages qui ravivait par ses couleurs chaudes et voyantes le teint verdâtre de son visage enlaidi par un horrible maquillage.

Il ressemblait à un long pain de sucre enveloppé d’un papier colorié.

Le prince, né en 1824, abordait la cinquantaine. Il portait toute sa barbe divisée en deux sur le menton ; son nez long et fort, posé un peu de travers, montait très haut vers un front élevé et laissait pendre comme deux branches d’if d’épais sourcils sous lesquels se cachaient de petits yeux, au milieu d’une peau toute plissée.

Fridolin-Albert-Jean-Louis-Ernest-Antoine avait eu seize parrains et marraines représentant à peu près toutes les dynasties de l’Europe. Son aïeul, le grand-duc de Bade, avait déposé dans son berceau la grand’croix de l’ordre du Trente-et-Quarante, du grand-duché de Bade, et le titre de commandant à la suite du régiment de uhlans n° 15. Le roi de Prusse lui avait envoyé une réduction de la fameuse canne avec laquelle Frédéric II redressait les mœurs de ses sujets et les reins de ses soldats. La reine d’Angleterre, sa parente, lui avait fait cadeau d’un biberon articulé et d’une Bible à fermoirs de vermeil.

La façon dont le prince avait pénétré dans la salle du trône demande une explication.

La chambre à coucher de Son Altesse se trouvait au-dessus de cette salle, et le prince avait fait pratiquer dans la muraille une espèce d’ascenseur qui lui permettait de se transporter au milieu de ses ministres ou de donner ses audiences sans prendre les escaliers.

Cela peut paraître bizarre et invraisemblable. Le prince n’avait pourtant pas inventé cette manière de se mouvoir ; et il ne faisait qu’imiter un de ses pareils, le duc de Brunswick, qui, possédé de la passion des ascenseurs, en avait fait établir partout, et même dans son hôtel à Paris.

Le grand-duc de Himmelstein, dont la naissance avait coûté la vie à un canonnier, tué accidentellement au milieu des salves d’artillerie, vivait poursuivi de l’idée fixe d’une mort violente prédite par les bonnes femmes de sa capitale, à la suite de ce malheur. Aussi prenait-il toutes sortes de précautions pour détourner le mauvais présage. Il avait fait blinder ses appartements particuliers et hérisser son palais de paratonnerres, si bien que les toits en ressemblaient à une forêt de baïonnettes. En un mot, il habitait une immense cage de fer dans laquelle il se plaisait à défier les assassins.

Autour de lui, à sa portée, se trouvait tout un arsenal d’armes perfectionnées ; il portait une cotte de mailles, des amulettes, et il ne se serait pas endormi sans avoir placé un revolver sur sa table de nuit et un poignard sous son oreiller. Le matin, il faisait lui-même une tasse de chocolat dans un petit engin d’argent, sur une lampe à esprit-de-vin, et ses chambellans devaient goûter à tous les mets qu’on plaçait devant lui.

— Messieurs les ministres, dit le grand-duc en s’inclinant légèrement lorsque ceux-ci se furent assis, si je vous ai réunis de si grand matin, c’est que j’ai un pressant besoin de vos conseils… Mais je dois vous prévenir toutefois qu’en vous demandant vos avis, je suis bien décidé à m’en passer.

Il y eut dans l’hémicycle un murmure approbateur.

— Ah ! je sais bien, poursuivit le prince, ce qu’aurait fait, en pareille circonstance, mon illustre aïeul, l’électeur Otto-l’Ours, lui qui menait comme des animaux à la chaîne, et Prussiens, et Saxons, et Rhénans, et dont l’épée nue accrochée à son ceinturon d’acier n’eut jamais pour fourreau que le corps vivant de ses ennemis !… Ah ! je sais bien aussi ce qu’eût fait à ma place son successeur Ludwig, dont les étendards portaient cette inscription latine : « Perque enses perque ignes, À travers les glaives et les flammes, » et qui attacha lui-même le prince rebelle des Borusses sur une barque pourrie, l’abandonnant en proie aux flots furieux de la Baltique.

Et Adalbert, qui fût allé seul, armé d’un poignard, au-devant d’une bande de loups, Adalbert qui, à la bataille de Bergen, déchira son drapeau et le mangea pour qu’il ne tombât pas entre les mains de l’ennemi ! Il n’aurait pas hésité un instant sur une détermination à prendre, quelque violente qu’elle parût. Mais où sont les hommes d’autrefois ! Ceux qui étaient nos sujets sont aujourd’hui en voie de nous asservir !

Oh ! mes aïeux ici présents, pardonnez-moi, comme vous m’avez pardonné en 1866, et comme vous devrez me pardonner le jour où s’achèvera la soumission… Je vais recevoir dans les murs augustes qui vous ont abrités un homme qui de rien est devenu le maître ! Un homme qui est notre ennemi et que je dois traiter en ami ! Ainsi l’exigent les roueries de la politique.

Puis, après ces paroles emphatiques, le grand-duc, changeant subitement d’accent, dit au ministre de la Police sur un ton familier :

— Ce n’est pas tout ça ! Il s’agit de préparer à M. de Baumstark, – car c’est M. de Baumstark que j’attends, messieurs ! – il s’agit de lui préparer une entrée solennelle et un enthousiasme à vingt kreutzers l’heure… C’est le tarif le plus élevé et ce qu’on peut faire de mieux, n’est-ce pas, monsieur le ministre de la Police ?

— Votre Altesse est toujours dans le vrai, répondit le fonctionnaire interpellé. Par ce temps d’accalmie dans le travail des ateliers, il serait facile même de trouver des fanatiques et des applaudisseurs à raison d’un thaler par jour.

— Très-bien ! fit le grand-duc.

Puis, reprenant le ton oratoire, il poursuivit :

— Je vous ai convoqués, messieurs les ministres et chers conseillers, pour que vous m’apportiez le concours dont j’ai besoin. J’ai reçu hier la dépêche qui m’annonce l’arrivée, non pas du roi notre voisin et ex-ennemi, mais de son conseiller favori. M. de Baumstark, venant des eaux, s’arrêtera à Himmelstein pendant les fêtes pour représenter une puissance qui, étant la plus forte, prime et opprime toutes les autres, selon le droit moderne publié par la voix des canons Krupp…

Messieurs, vous comprenez qu’il m’est impossible de bouder. Il faut que je fasse bonne mine à mauvais jeu, comme le jour où nos chers voisins et loyaux confédérés ont envahi notre territoire et ont, avec effraction, logé le diable dans nos coffres-forts. Je me suis demandé, je me demande ce qu’aurait fait Otto l’Ours… Ne pouvant pas être l’ours, je serai le renard…

Monsieur le ministre de l’Économie domestique, vous veillerez à une cuisine abondante et substantielle. La goutte peut devenir notre auxiliaire : il nous faut des truffes partout… Il a une préférence connue pour la hure de sanglier truffée. Visitez minutieusement les basses-cours de nos bien-aimés sujets, et prélevez les plus beaux échantillons de la gent emplumée qui frapperont vos regards… Nous payerons en billets de loterie…

Vous, monsieur le surintendant de la musique et des menus-plaisirs de ma cour, tâchez de nous préparer des divertissements propres à égayer un esprit altier et un homme qui a des sens ; la musique vous offre de grandes ressources : un opéra nouveau ferait bon effet ; avec cela quelques cantates, aubades et sérénades. C’est une musique lénitive et émolliente qu’il nous faut. Gardez-vous de laisser prendre à la grosse caisse, au tam-tam et aux cymbales les allures d’une manifestation politique et autonomiste, abritée sous le drapeau de la musique de l’avenir… Dites à notre maître de chapelle et musicien de cour, Lohengrin, d’accorder son violon avec les circonstances difficiles où nous sommes.

Vous, monsieur le ministre des Relations extérieures, préparez des brochettes de décorations et décorez jusqu’au cireur de bottes de Son Excellence, car celui qui cire les bottes d’un grand homme connaît souvent sa pensée la plus intime, – bien qu’il y ait loin des pieds à la tête.

Monsieur le surintendant des lacs et jardins, poursuivit le grand-duc après avoir repris haleine, monsieur le surintendant, il ne s’agit pas de dormir. – L’intendant succombait aux émotions d’une nuit privée de sommeil. – Il nous faut des fleurs, entendez-vous ? des fleurs, beaucoup de fleurs, des fleurs à surprises, des fleurs vivantes et lumineuses, – et si vous voulez dormir tout à fait, vous pourriez rêver à une petite tempête sur le lac des Nénufars…

Quant à vous, monsieur le ministre des Armes, vous nous préparerez une petite revue de nos soldats, capable d’imposer le respect à l’insatiable appétit de notre voisin. S’il était possible de combiner la prise d’armes avec la représentation de gala, on ferait défiler sur la scène pendant une heure les mêmes hommes avec des numéros différents sur les drapeaux. Creusez cette idée, qui, au premier abord, peut vous paraître déraisonnable…

Vous avez trois jours, messieurs les ministres.

Un mot encore, et j’ai dit. Monsieur le ministre de la Police, vous me répondez de sa tête sur la vôtre ! On a plus d’une fois attenté à ses jours, et si un pareil crime allait se perpétrer chez nous, nous serions tous impitoyablement pendus, et nos palais et bicoques rasés. À propos, ajouta le prince en faisant signe de s’approcher au fonctionnaire auquel il s’adressait :

— Il y a un étranger, dit-il à voix basse, qui me demande une audience pour me communiquer « une découverte des plus surprenantes ». Il est descendu à l’hôtel du Boudin-Couronné ; informez-vous minutieusement d’où il vient, ce qu’il cherche, quelle est sa famille, quels sont ses antécédents, tenants et aboutissants, son tempérament, son âge ; si l’on a vu dans ses bagages des armes à feu, armes tranchantes ou contondantes. Vous m’adresserez un rapport, et nous verrons si nous pouvons l’admettre en notre présence.

Le ministre de la Police s’inclina jusqu’à terre ; puis, sur un signe du prince, un des chambellans pressa un bouton imperceptible, caché dans la muraille.

La muraille se rouvrit, le trône recula, la niche capitonnée pirouetta sur elle-même, et le grand-duc Fridolin disparut aux yeux de ses ministres comme une muscade sous le gobelet d’un escamoteur forain.

XLIII

Le lecteur a déjà deviné que le jeune homme et la dame qui avaient passé en voiture devant la brasserie du Hérisson-Rouge en intrigant les bons bourgeois de Himmelstein, réunis sur la terrasse, n’étaient autres que notre héros Gaspard van der Gomm et la colonelle von Brandt, la belle Liselotte, comtesse de Montretout.

On sait pourquoi Gaspard était venu dans le grand-duché de Himmelstein. Il avait beaucoup entendu parler du prince Fridolin, de son hostilité sourde contre l’empire qu’il s’obstinait à appeler le « royaume de Prusse ». Son Altesse sérénissime n’avait jamais voulu mettre les pieds à Berlin. Aussi les journaux de caricatures de la capitale impériale ne la ménageaient-ils pas. Lors des fêtes données à l’occasion de la rentrée triomphale des troupes allemandes à Berlin, le Kladderadalch édita contre le grand-duc Fridolin, la caricature suivante, sous le titre ironique de : Les Puissants. À gauche, Napoléon III, triste, déconfit, portait sa couronne à son bras, enveloppée d’un crêpe, avec cette inscription : Sedan. En légende, un seul mot, qui signifiait : Aimerait (à se trouver aux fêtes de Berlin). Venait ensuite M. Thiers, cravaté de blanc, en lunettes, un bras derrière le dos, l’autre appuyé sur un riflard. La légende disait : Voudrait (s’y trouver).

Le troisième personnage, en costume de chevalier du moyen âge, se tenait debout dans une barque remorquée par un cygne, sur laquelle on lisait le nom de : Himmelstein. Le mot Devrait (s’y trouver) servait de texte explicatif.

Gaspard espérait rencontrer auprès de ce souverain qu’on disait accessible à toutes les choses un peu extraordinaires, merveilleuses même, un accueil favorable pour sa découverte. Il pourrait vendre enfin son secret avantageusement, ou obtenir une recommandation princière pour un autre souverain de l’Allemagne plus hardi ou plus riche.

Gaspard, nous l’avons vu, était un garçon intelligent, entreprenant, actif. Il saurait, pensait-il, faire valoir l’assistance donnée par lui à Peter Ziegenbock, pour les intérêts du grand-duc. Malgré tout le charme qu’il goûtait dans ses doux tête-à-tête avec Liselotte, il ne perdait pas de vue l’objet de son voyage en Allemagne, stimulé qu’il était aussi par les promesses de Lina.

Dès le lendemain de son arrivée à Himmelstein, après avoir adressé sa demande d’audience au premier chambellan du prince, il s’était mis en campagne pour se renseigner le plus possible sur le caractère, sur les habitudes et les petites manies de celui dont il voulait briguer la faveur.

Le maître de l’hôtel, qui était un bavard, lui avait, dès le jour de son arrivée, raconté sur le prince une foule de drôleries plus incroyables les unes que les autres, et dont il avait coutume de faire des gorges chaudes avec les voyageurs étrangers. Gaspard feignit d’être incrédule, mais l’hôtelier lui jurait sur sa part de paradis que tout cela était exact.

— Oui, monsieur, répétait-il à Gaspard ; il est tellement fou de musique qu’il a fait placer à quantité de fenêtres des mansardes de son palais, des harpes éoliennes ; les bourgeois de la capitale, pour lui faire leur cour, l’ont si bien imité qu’au premier souffle de vent, on dirait que nous habitons une boîte à musique.

— Mais c’est très joli cela !

— Oui, pour ceux qui ne font que passer. Et puis si ça diminuait les impôts ! mais nous autres pauvres contribuables nous sommes obligés de payer en deux endroits différents depuis 1871 : à Berlin et ici.

— Votre prince n’a-t-il pas composé des opéras ? demanda Gaspard.

— Non, il n’a fait que des vers, – un volume de vers dédiés aux amants de la lune ; mais il a un musicien spécial qui fait des opéras pour lui et qui coûte gros à entretenir…

— Ah ! oui, le grand Lohengrin, l’auteur du Ciel tremblant et la Mer paisible, des Mouches dans la cheminée de la forge, et des Carillonneurs de minuit.

— Vous le connaissez ?

— De réputation… Dans mon pays, en Flandre, on a représenté son Ciel tremblant.

— Il a des partisans, observa l’hôtelier. Nous voyons ça, nous ; car il y a des Américains qui traversent les mers avec des pianos qu’ils viennent lui offrir pour l’entendre taper dessus… Ils feraient mieux de lui solder les notes de sa couturière…

— De la couturière de sa femme, vous voulez-dire ?

— Point ! de sa couturière à lui, Lazarus Lohengrin.

— Expliquez-vous, fit Gaspard.

— Le maestro a l’habitude de s’habiller tout de soie et selon son humeur du jour ou la gamme du morceau qu’il compose, il a des vêtements de soie de diverses couleurs : rose, bleu, rouge, jaune… Mais toutes ces couleurs c’est Son Altesse qui les paye. Il serait préférable qu’Elle ne laissât pas mourir de misère la princesse sa sœur…

— Le prince a une sœur dans une telle situation ?

— Oui, la grande-duchesse Lina-Anna-Dorothée de Blumbec-Grossbeck-Stireck-Himmelstein, laquelle est brouillée avec lui depuis le mariage morganatique qu’il a fait. Elle vit chez une épicière, rue B36, à l’autre bout de la ville.

— Le prince a épousé une chanteuse, peut-être ? demanda Gaspard.

— Une enjôleuse, monsieur ! C’était en 1848. Les patriotes avaient déclaré le trône vacant et le grand-duché en république… Voici comment la chose se fit : notre prince avait été accusé d’avoir empoisonné son grand écuyer. La vérité est que le grand écuyer était tombé de cheval ; il mourut malgré les soins que Son Altesse lui prodigua elle-même. C’est ainsi que fut fourni le « cadavre » dont on a toujours besoin pour fabriquer une révolution. Heureusement que le prince qui était au théâtre n’attendit pas la fin de la représentation, car les patriotes avaient préparé des cordes pour les tendre sur le passage de sa voiture, faire tomber les chevaux et le retenir prisonnier.

Ils durent se borner à courir après lui en jetant des pierres et en vociférant : « À bas le grand-duc ! À bas le tyran ! Mort à l’empoisonneur ! » Les piqueurs et le postillon lancèrent la voiture au triple galop ; elle arriva au palais dont on ferma aussitôt les grilles. Alors le grand-duc envoya son aide de camp annoncer au peuple qu’il ferait toutes les concessions qu’on voudrait et qu’il réduirait le prix de la bière.

— Vive le grand-duc ! Qu’il vive ! s’écria le peuple, et chacun courut dans les brasseries boire gratis à la santé du prince.

— Je reconnais bien là l’instabilité de cette pâte maniable qu’on appelle le peuple, fit Gaspard. Mais ajouta-t-il, je ne vois pas la femme…

— Attendez un peu, répliqua l’hôtelier. Le lendemain, une députation de patriotes vint demander au prince la convocation immédiate des États généraux. Son Altesse répondit qu’elle était disposée à faire certaines concessions, mais non à obéir à des menaces. Le prince ajouta qu’il était invité au couronnement de son cousin de Gérolstein, et qu’il se réservait de répondre à son retour. Il fit alors charger toute son argenterie, ses diamants, sa cave, ses tableaux, dans douze fourgons, et, soutenu par son artillerie de campagne et ses hussards, il se fraya un passage de vive force à travers la foule redevenue menaçante… Le soir en passant la frontière, le prince vit derrière lui l’horizon teint de rose…

— Sa couleur préférée ! fit Gaspard.

— C’était son palais qui brûlait, après avoir été pillé ! Les insurgés avaient empêché les pompes d’approcher, et le lendemain la légion civique ne gardait plus qu’un monceau de cendres.

— Hélas ! soupira Gaspard, rien de nouveau sous le soleil…

— Le prince, poursuivit l’hôtelier, entra en fureur. Mais que pouvait-il faire ? Son cousin, même en armant ses cuisiniers, ne pouvait mettre sur pied que cent quarante-cinq soldats, y compris la musique. Et puis les têtes commençaient à s’échauffer diablement ici. Alors Fridolin, que Dieu garde ! prit une grande résolution : il alla à Francfort, et, de cette ville libre il écrivit une proclamation à son peuple bien-aimé, lui promettant d’inaugurer un gouvernement démocratique par le suffrage universel. Il abolit la conscription, les dîmes et les corvées dues aux seigneurs…

— Les dîmes et corvées ! en 1848 ! s’écria Gaspard.

— Mais, oui… Elles purent être rachetées… Les communes eurent le droit d’élire leurs juges, leurs officiers municipaux, l’armée fut dissoute… Et bien d’autres choses ! Le prince fit imprimer sa charte à peut-être un million d’exemplaires ; il en chargea deux charrettes et prit le chemin de ses États. À la frontière, il descendit de voiture, distribua quelques poignées d’or, et se fit suivre par des paysans armés. Mais, arrivé en présence d’une compagnie de carabiniers qu’on avait envoyée au-devant de lui, il lui fallut parlementer. Le grand-duc débita de fort belles choses ; il prit par les sentiments le capitaine Waldeck, qui est mon beau-frère.

— Capitaine, lui dit-il, ne me connaissez-vous pas ?

— Non, répondit sèchement mon beau-frère, – et les paysans, entendant cette voix rogue, reculèrent de trois pas.

— Mais, monsieur, s’écria Fridolin, veuillez me dire au moins quels sont vos ordres ?

— Empêcher, même par la force, le grand-duc de rentrer chez nous.

Cette fois, les paysans reculèrent de dix pas.

Le prince se recueillit un instant, et, prenant un air inspiré, il s’écria :

— Ô capitaine ! qui vous a fait capitaine ? N’est-ce pas moi ? Ne portez-vous pas encore sur les boutons de votre uniforme mon chiffre et mon écusson ? Ma couronne orne votre képi… Le sabre que vous tenez en main, n’est-ce pas moi qui vous l’ai donné ? Vous ne rougiriez pas de retourner cette lame contre votre prince ?…

— Mais, Altesse, répondit plus doucement mon beau-frère, ce ne sont pas les troupes qui ont abandonné Votre Altesse, c’est Votre Altesse qui a abandonné ses troupes, en quittant le pays.

— Mais votre prince revient.

— Trop tard ! fit de nouveau sèchement le capitaine Waldeck ; et les paysans reculèrent encore de trois pas.

Puis, s’adressant au garde des forêts grand-ducales, qui était à côté de mon beau-frère, le prince lui dit :

— Fux, n’es-tu pas mon forestier ?

— Oui, répondit Fux.

— Te souviens-tu que ton père, chassé de Prusse, a été recueilli par le mien, qu’il a été admis à l’hospice des vieillards fondé par ma grand’mère, et que tu as été élevé aux frais de l’État ; que c’est nous qui t’avons appris ce métier et que je t’ai fait garde de nos forêts, il y a trois ans ? Oserais-tu m’interdire l’entrée de ce bois que j’ai confié à ta garde ? Depuis quand, dans notre noble pays, le serviteur a-t-il l’audace de chasser le maître ?

— Je n’ai plus le droit de vous obéir, répondit Fux.

— Eh bien ! je veux vous montrer que j’ai le droit de me passer de votre permission, s’écria alors le grand-duc en tirant fièrement l’épée.

Mais lorsqu’il se tourna vers ses compagnons pour leur faire signe de le suivre, ils avaient tous disparu.

Son Altesse dut regagner seule les charrettes où se trouvaient ses ballots de proclamations…

— C’est quelquefois fort ennuyeux d’être grand-duc ! observa Gaspard, car le métier est bien gâté… Mais la femme ?

— Elle va arriver… en ballon. Cela vous étonne ? Écoutez plutôt. Il y avait une fête patronale par là, et une dame suédoise était venue avec sa fille pour monter en ballon. Fri-dolin eut une inspiration. « Puisqu’il y a une barrière de baïonnettes autour de mes États, se dit-il, franchissons-la ! » Il offrit aux Suédois une fortune si elles voulaient, par les chemins des airs, le déposer dans son grand-duché. La proposition fut acceptée. La demoiselle monta dans la nacelle avec le prince et on lesta le ballon avec trente paquets de proclamations et plusieurs sacs de menue monnaie…

Au lever du jour, le ballon, favorisé par le vent, se mit à parcourir en long et en large la principauté, semant des proclamations partout, à la grande surprise des habitants. À midi, le prince planait au-dessus de sa capitale. Il apercevait sur la grand’place, autour de la statue d’Otto l’Ours, un rassemblement de femmes ; tous les hommes valides étaient à la frontière. Il crut même entendre le cri de : « Vive Fridolin ! » Et aussitôt il lâcha les écluses et fit tomber sur la place une pluie d’or et d’argent. Les cris recommencèrent de plus belle. C’était la réaction qui se produisait.

— Une réaction en cornettes et en jupons, observa Gaspard.

— Le ballon alla atterrir au milieu du parc du château, près d’un grand chêne dans les branches duquel la nacelle jeta son ancre.

Le prince se laissa glisser dans l’arbre, et là il donna une lecture solennelle de sa proclamation à la foule rassemblée autour du chêne et qui grossissait à tous moments. Aux femmes s’étaient mêlés les vieillards et les éclopés demeurés au logis. Puis il entama un discours. Il parla du bonheur qu’il avait de s’entretenir avec ses sujets du haut de ce balcon ; il déclara qu’il n’était revenu que pour inaugurer le régime de la liberté dans l’ordre ; il jura qu’il voulait être comme un père de famille au milieu des siens ; il exhorta ses sujets à ne pas se laisser envahir par « les miasmes délétères de la politique », et plaignit ce pauvre peuple, « bâillonné toujours », quoique ce soit par des mains plus ou moins blanches ; finalement il évoqua le souvenir de Leipzig et de Waterloo.

— Voulez-vous que je descende, ou que je remonte ? demanda-t-il enfin, comme conclusion de ce qu’il avait dit.

On lui répondit par des cris de : « Vive Fridolin ! Qu’il descende du balcon ! »

— Qu’il revienne !… Qu’il nous rende heureux ! ajoutaient à l’envi quelques bonnes gens en essuyant une larme d’attendrissement.

Les jeunes filles formèrent une ronde autour du chêne.

Alors Fridolin se laissa glisser jusqu’au pied de l’arbre, et il embrassa les plus jolis minois à sa portée : ce fut la signature de la paix, car il fallut bien que les pères et les maris regagnant la capitale acceptassent le fait accompli.

Le grand-duc rebâtit son château en tenant compte des progrès de la démocratie et de la serrurerie modernes.

— Et la femme ? demanda encore une fois Gaspard.

— Ah ! oui, j’oubliais… dit l’hôtelier. Eh bien, il a épousé morganatiquement la Suédoise qui l’a ramené en ballon dans sa capitale. Il y a peut-être plus de calcul que de reconnaissance et d’amour dans ce mariage, car, par ces temps de troubles et de guerres, un prince peut aimer à avoir auprès de lui une femme capable de l’enlever à ses ennemis par un chemin qui ne soit pas accessible à tout le monde.

Comme l’hôtelier achevait de parler, une estafette de la cour arriva, apportant un grand pli aux armes du prince.

— Monsieur Gaspard van der Gomm ? demanda-t-il.

— C’est moi ! fit Gaspard en s’avançant.

Et il tendit la main.

C’était la réponse attendue par lui.

Était-elle favorable ?

Avant de rompre le cachet, Gaspard sentit battre son cœur.

XLIV

La lettre que l’estafette du prince Fridolin avait remise à Gaspard était ainsi conçue :

« À monsieur G. van der Gomm, privatier[14].

« Son Altesse sérénissime me charge de vous répondre qu’Elle vous admettra en son audience de ce jour, à quatre heures. – La tenue de cour est de rigueur. »

Suivait la signature illisible du secrétaire intime et premier chambellan de Son Altesse.

— La tenue de cour ? Ho, ho ! qu’est-ce donc ? dit Gaspard, qui commençait à pâlir.

L’hôtelier l’entendit.

— Ah ! monsieur est reçu ? fit-il. Je l’avais bien dit à monsieur… La tenue de cour, c’est bien simple : tricorne orné d’une bordure d’or, avec plumes noires, l’habit à la française, culottes courtes, épée au côté…

— Je n’aurai jamais le temps de me procurer ce costume d’ici à ce soir, s’écria Gaspard au comble de l’ennui.

— Que monsieur se tranquillise… dit le maître du Boudin-Couronné. Je loue le costume et la chaise à porteurs…

— Il y a aussi une chaise à porteurs ?

— L’étiquette l’exige, monsieur. On ne peut aller à pied à la cour.

— Mais l’habit sera-t-il à ma taille, au moins ?

— J’en ai plusieurs, vous choisirez.

— Par saint Bavon ! maître Hans Schwamm, vous me sauvez la vie ! fit Gaspard.

— Les vêtements vont être chez vous dans un moment, et je vais faire épousseter la chaise et costumer les porteurs.

— Les porteurs doivent donc avoir aussi un costume ?

— Oui, écarlate, avec galons bleus, les bas blancs… Tout cela, sans être neuf, est en bon état, et mon tarif est fort raisonnable : 1 thaler et 5 silbergroschen pour l’habit, 4 marcs pour la culotte et l’épée…

— C’est bon ! c’est bon ! interrompit Gaspard ; je compte sur votre modération. Faites monter la défroque.

Gaspard demanda ensuite, et obtint un cicerone pour visiter la ville. Tout étant enfin réglé, il escalada joyeusement les deux étages de l’hôtel et se précipita comme un fou dans le petit salon où l’attendait Liselotte.

— Et l’on dit que les femmes sont bavardes ! s’écria celle-ci. Je vous regardais par la fenêtre, et je commençais à m’impatienter.

— Ah ! c’est l’hôtelier qui me donnait des renseignements. Je suis sûr qu’il les mettra sur la note… avec l’habit à la française, l’épée, la chaise à porteurs…

— Quelle chaise ?

— Chère amie, le prince daigne me recevoir à quatre heures. Vous m’en voyez tout joyeux.

Et Gaspard saisissant le chapeau de Liselotte le lui plaça sur la tête.

— Que faites-vous ? dit-elle.

— Je vous mets en état de sortir ; nous avons plus de trois heures devant nous. Tenez, prenez votre châle… et acceptez mon bras. Il faut que je voie un peu la ville. Maître Schwamm, qui est un hôtelier charmant, met à notre disposition un cicerone qui a l’habitude de faire voir Himmelstein aux nobles étrangers… Descendons, nous déjeunerons dans le jardin d’une brasserie : le guide doit nous attendre.

Gaspard embrassa Liselotte dans le cou, à une petite place qu’il connaissait, et cela fit plus pour lui faire prendre le chemin de l’escalier que ses paroles les plus pressantes.

L’hôtelier présenta aux deux voyageurs un petit homme aux jambes grêles, avec de larges souliers aux pieds, à qui sa longue redingote, son menton rasé et sa tête chauve donnaient l’air d’un sacristain. Mais il avait le regard malin et la mine éveillée.

— Quelle langue Leurs Seigneuries désirent-elles que j’emploie ? demanda-t-il en s’inclinant.

— Mais l’allemand, fit Liselotte en prenant le bras de Gaspard.

— Leurs Seigneuries préfèrent-elles que je commence par le nord ou le sud ?

— Ça nous est bien égal, dit Gaspard ; pourvu que vous nous rameniez ici à trois heures.

— Bien ! reprit le cicerone : Himmelstein compte 15.000 habitants, deux asiles d’aliénés, une Université, quatre écoles, six casernes, trois maisons d’accouchement, un Conservatoire, un gibet pour les assassins, trois prisons et maisons de correction pour ceux qui oublieraient la majesté de la loi, la majesté de Son Altesse et la majesté de M. de Bismarck, une école de natation pour les deux sexes, un lavoir, une librairie, un diorama, un théâtre et deux spectacles de marionnettes. Et maintenant, puisque c’est moi qui conduis, je passe devant.

Le cicerone s’enfonça dans une ruelle sombre, à l’extrémité de laquelle on apercevait une place dont les dalles inondées de soleil semblaient étinceler.

Gaspard et la comtesse de Montretout le suivaient.

— Je demande pardon à Leurs Seigneuries, dit le guide, de les avoir introduites dans ce boyau… qui sent mauvais, ajouta-t-il en voyant que Liselotte avait tiré son mouchoir pour le placer sous son nez ; mais notre temps est limité ; je suis bien obligé de prendre des ruelles de traverse.

Dans plusieurs caves ouvertes on voyait dans l’ombre des hommes et des femmes qui s’agitaient autour d’énormes cuves, leurs manches de chemises retroussées jusqu’au coude.

— On ne fabrique pas de vin ici ? demanda Gaspard.

— Votre Seigneurie ignore, j’aurais dû le supposer, répondit le cicerone, que Himmelstein est réputé dans toute l’Allemagne pour la préparation des choux fermentés… Ce n’est pas de la choucroute, comme on pourrait le croire, ce sont des choux entiers qui se conservent tout l’hiver jusqu’à Pâques. Himmelstein a fourni l’armée prussienne pendant la campagne de France.

— Ce n’est pas ce que Himmelstein a fait de mieux, murmura Gaspard.

— Sa Seigneurie a raison, répliqua le guide, qui se rangeait toujours de l’avis des personnes qu’il accompagnait. Et sentant qu’il était sur un terrain hostile à la Prusse, pour se faire bien venir de Gaspard, il ajouta :

— On voit déjà les résultats de cette déplorable guerre ; il y a dans les environs de Himmelstein des villages entiers où il ne reste plus un homme valide… On nous avait promis notre part des milliards, mais ce sont les généraux qui ont tout empoché. Il ne s’agit que d’impôts nouveaux… Ah ! par exemple, si on augmente les droits sur le tabac, et si la bière devait coûter un demi-kreutzer de plus, je vous jure qu’il y aurait une révolution à Himmelstein… Il y a quatre ans, on a tiré sur le grand-duc parce que la bière avait été portée de 8 kreutzers le moos[15] à 10 kreutzers.

Ils étaient arrivés au bout de la ruelle et débouchaient sur la place :

— Leurs Seigneuries, dit le guide, se trouvent en ce moment sur la grande place du Château-Ducal que vous avez en face de vous, derrière les deux fontaines.

La place du Château était une des plus curieuses places que Gaspard eût encore vues depuis qu’il était en Allemagne. Les maisons, formant l’hémicycle, présentaient des façades fleuries du plus ravissant style rococo ; malheureusement, toutes ces murailles dressées comme de somptueuses étagères avaient été, sur l’ordre du prince, comme nous l’avons dit, badigeonnées en rose ; les pignons de pierre, les urnes, les grenades qui couronnaient des toits taillés en escaliers, étaient roses ; les petits Amours, les Mercures, les Amphitrites, les chevaux marins qui décoraient les frises, les corniches, les balcons, étaient roses ; et en rose vif aussi avaient été peintes les cariatides dont les robustes épaules et l’ossature herculéenne sortaient des flancs de la pierre, au-dessous des balcons massifs chargés de vases de fleurs.

Le cicerone montra à Gaspard un hôtel qui ressemblait à la maison à tourelle faisant saillie sur la rue, construite à Heidelberg par Charles Bélier, ce Français de Tournay échappé à la Saint-Barthélemy.

— Voilà, lui dit-il, le palais du baron de Greiffgeld, qui prête à soixante pour cent au prince chaque fois que le trésor est vide. On dit que le baron est un agent de la Prusse et qu’il est, en outre, le représentant d’une société anonyme fondée pour prêter spécialement aux Altesses à des intérêts usuraires, les jeter dans des embarras inextricables et les amener à faire toutes sortes de concessions. L’hiver, le baron habite Berlin.

— Combien vaut la rente himmelsteinoise ? demanda Gaspard.

— Le poids du papier, répondit le guide simplement et comme si la chose lui paraissait toute naturelle. Mais nous avons des billets de loterie… Puis, désignant les autres « palais » de la place, il ajouta :

— Toute la haute noblesse, le monde diplomatique, les hauts dignitaires de l’Église et les chefs de l’armée sont ici. Nous avons Son Excellence l’ambassadeur de France, M. le marquis de la Routine, dans cette maison surmontée des Trois-Grâces.

— Elles ont l’air d’avoir la peau gercée d’engelures, observa Liselotte.

— Ou plutôt de sortir d’un bain à la moutarde, tant elles sont rougeaudes, ajouta Gaspard.

— Que voulez-vous, le rose c’est la couleur du prince. Tous ses laquais sont en rose, ses carrosses sont peints en rose, et il fait teindre en rose ses chiens et ses chevaux… Aussi plusieurs dames, pour flatter sa manie, ont passé sur le pelage de leur chat et les plumes de leurs canaris, une couche du plus beau rose ; ce qui a donné lieu à des méprises singulières, car plusieurs musées d’Allemagne ont des matous et des serins roses de Himmelstein, qui leur ont été vendus comme venant de la Nouvelle-Zélande.

Gaspard crut apercevoir notre vieille connaissance, le docteur Bose, allant d’un pas affairé.

— C’est l’illustre professeur Bose, dit le guide qui avait suivi le regard du voyageur.

— Je ne me trompe donc pas ? Que fait-il ici ?

— C’est le physicien-chimiste de Son Altesse.

— Sinécure ?

— Non pas ! Notre bien-aimé souverain a de mauvais moments ; il faut le calmer. Il a peur des revenants, il a peur de la foudre, il a peur surtout de perdre sa couronne… Mais s’il est sans cesse tourmenté de ces trois craintes, il est aussi le jouet de trois passions… les femmes, les diamants et la musique.

— S’il aime les femmes, je comprends qu’il ait peur « des revenants », dit Gaspard se livrant à un jeu de mots intraduisible en français, mais que la perspicacité des femmes mariées devinera sans trop de peine.

— Oui, oui, répondit le guide, il a failli plus d’une fois être pincé par un de ces « revenants » dont vous parlez ; mais il n’en a pas moins peur des autres. Plus d’une fois, la nuit, il a donné l’alarme, et il a fallu envoyer des patrouilles dans le jardin du château pour qu’il retrouvât son sommeil.

En ce moment, « Leurs Seigneuries » étaient arrivées avec le guide en face du château ; mais celui-ci les pria de ne pas s’arrêter : une ordonnance du prince affichée à la grille enjoignait de ne pas stationner. C’était une mesure de haute police : éviter le noyau d’un rassemblement, forme première de l’émeute et de la révolution.

Gaspard et la comtesse ne purent que jeter un coup d’œil rapide sur ce château Pompadour, avec ses trophées, ses statues, ses colonnes aux chapiteaux enrubannés, badigeonnés du haut en bas de rose vif ; il ressemblait à une colossale pièce de confiserie avec des murs glacés à la framboise et des escaliers en sucre de pomme. À chaque fenêtre il y avait des stores blindés, et sous le péristyle, où un corps de garde avait été installé, deux canons allongeaient vers la place leur long cou doré et leur gueule grande ouverte. Là, rien de rose.

Tout à coup la comtesse se retournant à demi, s’écria :

— Une procession !

Un cortège s’avançait en effet d’un pas solennel. Des personnages vêtus de longs habits de soie rose, galonnés d’or, portaient avec précaution, religieusement, de grandes caisses couvertes et munies de brancards.

— C’est le dîner de la grande-duchesse ! dit le cicerone à « Leurs Seigneuries » tout ébahies.

Le cortège bariolé qui traversait la place du Château était précédé d’un superbe suisse, à la livrée bleue et argent, – la livrée de la grande-duchesse douairière ; – il balançait de la main droite une longue canne à pomme de vermeil, la main gauche posée sur la garde de son épée suspendue en verrouil à un large baudrier armorié.

— Cela ne sent guère l’encens, observa Gaspard en avançant son nez pointu du côté de la procession.

— Ainsi, ces caisses qui ressemblent à des tabernacles, dit Liselotte, ce sont ?…

— Ce sont tout simplement, répondit le guide, les fourgons dans lesquels on apporte à manger à la mère de Son Altesse. La grande-duchesse douairière n’a jamais voulu habiter sous le même toit que sa bru morganatique… Elle s’est fait bâtir un petit palais à l’extrémité du parc, et comme le prince lui doit la pension alimentaire, il lui envoie ses repas dans les caisses qui viennent de défiler devant vous.

— Mais si nous-mêmes nous allions dîner, dit Gaspard à Liselotte ? – Il était mis en appétit par le fumet qui s’échappait des caisses.

Le guide, entendant faire cette proposition, s’offrit de conduire les voyageurs à la « Maison gothique », – l’une des curiosités de Himmelstein.

— Je me méfie de ces sortes de curiosités-là, dit Gaspard ; elles sont généralement associées à une cuisine médiocre. Mais allons-y, et tout sera bien si l’on ne nous sert pas l’omelette dans une cuirasse rouillée, et la salade dans un vieux casque.

La maison gothique où le cicerone, procuré par maître Schwamm, conduisit les voyageurs, s’élève sur une colline artificielle, à l’extrémité de l’avenue qui conduit du château à la Fridolina, copie plus ou moins maladroite de la Wilhelma de Stuttgard, et imitation encore plus fantastique des palais maures de l’Espagne. Le guide leur apprit que cette résidence était actuellement occupée par la maîtresse attitrée de S.A. le grand-duc, la belle Angélica, comtesse de Lustfeld.

La Maison gothique n’est pas un restaurant vulgaire destiné à la seule satisfaction des appétits matériels ; c’est un établissement ayant un intérêt historique, social et national. On y associe l’archéologie à la cuisine, afin d’occuper l’esprit en même temps que les mâchoires, et l’on y dîne autant par les yeux qu’avec la bouche.

Le plan de cette « institution », – le nom n’est pas trop beau, – est dû au professeur Wasserfall qui, raffinant sur les principes posés par les fondateurs du « végétarisme[16] », a tenté d’accomplir sa réforme en faisant entrevoir l’avenir dans l’enseignement du passé.

Le prince, auprès de qui toute idée tant soit peu saugrenue a toujours eu chance d’être accueillie, avait encouragé les débuts de l’entreprise en conférant le titre de docteur aux cent premiers actionnaires-fondateurs de l’œuvre.

Il y avait là trop d’éléments de succès pour que les architectes et les gâcheurs de plâtre ne se missent pas tout de suite à la besogne. Les fourneaux ne tardèrent pas à être allumés ; et l’on se rappelle encore, au delà du Rhin, la cérémonie de l’inauguration, où les journaux illustrés de toute l’Allemagne envoyèrent des dessinateurs. Le président du comité d’initiative, dans un discours qui dura trois heures, – le temps normal de la digestion, – se livra à de violentes sorties contre la cuisine française qui délabre les estomacs teutons et amollit les âmes ».

Ces invectives, lancées à la tête des cuisiniers et gâte-sauces de la grande nation, eurent un succès immense. « Nous reviendrons, dit le professeur Wasserfall, et c’est l’idée qui a présidé à la fondation de cette école de salubrité domestique, nous reviendrons à la cuisine simple, économique et saine de nos ancêtres ; la réforme qui se poursuit à Berlin dans les modes, la réaction générale qui se manifeste contre les tendances parisiennes, nous les transporterons entre le hachoir et l’évier. On verra quelle influence une alimentation douce et rafraîchissante peut avoir sur la tranquillité des ménages ; les divorces diminueront au lieu d’augmenter, et les vertus s’épanouiront librement sous le soleil qui déverse sur notre grandiose patrie une lumière qui éblouit le monde ! »

Tandis que les voyageurs suivaient leur cicerone, celui-ci rappelait les glorieuses phases de la Maison gothique. Comme il y a toujours une ombre au tableau, il dut dire, pour demeurer véridique, que le lendemain de la cérémonie d’ouverture, trois professeurs venus de Munich et de Heidelberg étaient morts d’enthousiasme – ou d’indigestion.

On était arrivé à la Maison gothique.

Gaspard et la comtesse entrèrent dans une vaste salle ayant l’apparence d’un musée de province. De mannequins, revêtus de costumes historiques, s’exhalait une insupportable odeur de camphre qui fit reculer les voyageurs.

— C’est ici qu’on mange ? demanda Gaspard.

— Ici, répondit le guide, c’est la salle de la Simplicité légumineuse, appelée aussi salle des Ancêtres. Les peintures que vous voyez au plafond, les armures et les curiosités suspendues aux murailles sont de l’époque où le pain noir formait l’aliment le plus substantiel des populations germaniques, et où les pommes de terre mêmes étaient un luxe. On ne sert dans cette salle que des végétaux et des farineux. On n’y boit que de l’eau.

— Si nous allions ailleurs ? dit Gaspard à sa compagne.

— Il y a pour les estomacs réfractaires, reprit le cicerone, une autre salle où l’on sert la chair des animaux…

La comtesse regardait quelques dîneurs attablés avec un air de conviction trop marquée pour être naturelle.

— Ce sont les « boursiers », dit le guide. Le prince a fondé douze bourses…

La douzaine de titulaires était en train de justifier les espérances conçues par le prince sur la cuisine de l’avenir.

— Si nous allions ailleurs ? dit à son tour Liselotte.

— C’est qu’un beefsteak ferait bien mon affaire, observa Gaspard.

— Alors, passons dans la salle de l’Âge de la viande saignante, dit le guide, en introduisant les voyageurs dans une vaste pièce d’où le bric-à-brac avait été proscrit. L’instruction s’y faisait seulement par les fresques des murailles. On y voyait les gourmands célèbres, depuis Vitellius, Apicius, Domitien, Héliogabale, – tout le troupeau d’Épicure enfin, – représentés dans des attitudes capables de provoquer le dégoût ; on y lisait des maximes dans le genre de celle-ci, de Callimaque : « Tout ce que j’ai donné à mon ventre a disparu et j’ai conservé la nourriture donnée à mon esprit. »

En dépit des inscriptions et des fresques renouvelant un genre d’enseignement analogue à celui fourni par l’ilote ivre aux jeunes Spartiates, toutes les tables de cette salle étaient occupées par des gens qui mangeaient gloutonnement, sauf à se convertir « après dîner » au végétarisme.

Gaspard et sa compagne eurent quelque peine à trouver une place ; mais ils ne purent obtenir pour boisson que de la bière. Cependant notre héros sentait qu’un peu de vin de Champagne serait pour lui un lest profitable au moment de l’audience du prince. Il fit un signe au cicerone qui se tenait debout à sa portée, et s’en expliqua avec lui, au grand amusement de la comtesse de Montretout.

— Il y a une salle pour les boissons de luxe, fit le guide.

— Allons-y donc ! s’écria Gaspard qui commençait à perdre patience.

— C’est la salle de la Victoire, autrement appelée de l’Âge du vin de Champagne et des Pendules, dit le cicerone en marchant devant « Leurs Seigneuries ».

— Des pendules ! fit Gaspard étonné.

Les pendules elles-mêmes se chargèrent de la réponse. Dans la salle où les voyageurs venaient de pénétrer, une cinquantaine d’horloges et de pendules étaient accrochées aux murs ou dressées sur de petites consoles et des étagères. Elles se mirent toutes à la fois à sonner midi ; les unes gravement, avec un timbre sourd, les autres avec une petite voix argentine et rapide ; certaines d’entre elles faisaient entendre au milieu de ce carillon assourdissant une note plaintive, un accent de regret ; deux ou trois avaient un ton lugubre et menaçant ; les pauvrettes étaient des prisonnières de guerre, arrachées à leurs foyers, dépaysées, brutalisées par de lourdes mains, toujours tremblantes sur leurs bases lorsque sautait le bouchon d’une bouteille d’aï, et semblant profiter du moment où il leur était permis de s’entretenir entre elles pour jaser, caqueter, donner un regret au passé ou annoncer l’avenir.

Il y en avait là de toutes les époques de l’horlogerie ; de superbes pendules Louis XIV avec colonnettes de cuivre doré, surmontées de Victoires sonnant de la trompette ; des pendules Pompadour en vieux sèvres, avec une volée d’amours roses folichonnant dans de petites nuées bleues et formant une sorte de ronde des heures du plaisir autour d’un cadran émaillé ; des pendules Empire avec un Bélisaire en bronze ou un troubadour empanaché, balançant son pied au-dessus d’une vasque ; de grands blocs de marbre, noir ou vert, servant de socle à une belle œuvre de statuaire moderne, une statuette de Pradier, de Carrier-Belleuse ou de Crauk. Des étiquettes indiquaient la provenance : Bougival, Meudon, Saint-Cloud… 1870… 1871.

— J’ai hâte de sortir d’ici, dit Gaspard en soldant l’addition. Avons-nous encore quelque curiosité à voir ? Mais, je vous en prie, faites-nous grâce de beaucoup de choses !

Le cicerone prit un air solennel.

— Il nous reste à voir le quartier néo-grec, dit-il.

— Nous ne sortirons donc pas du bric-à-brac, fit Gaspard.

Liselotte riait à se tordre les côtes de la colère du Flamand. Pour elle, peu lui importaient toutes ces exhibitions : elle n’avait d’yeux que pour l’homme aimable qui l’avait soustraite à la colère du colonel !

On sortit de l’établissement de la régénération sociale germanique par la cuisine, en prenant une porte de derrière.

— Nous y voici, dit le cicerone. Il est bon que je vous fasse observer que c’est ce quartier néo-grec, qui a valu à Himmelstein le beau nom d’ « Athènes allemande » ; nous avons, comme à Munich, une glyptothèque, une pinacothèque, sous la forme des Propylées et de l’Odéon ; nous avons un Parthénon, une Acropole ; l’Acropole sert de maison de ville… Voici notre pinacothèque (Gaspard lut sur un marbre : Conservation des Hypothèques). C’est la Grèce, monsieur, c’est la Grèce, madame ! ajouta le cicerone avec emphase.

— Oui, une Grèce… fabriquée à Nuremberg, pour l’amusement des sujets et la tranquillité des souverains, fit Gaspard en ricanant.

Toutes ces constructions disparates, qui montraient leurs briques rousses sous le badigeon rose, comme une chair mise à vif par des égratignures, avaient un aspect piteux sous ce ciel gris de l’Allemagne.

— Et tenez ! reprit le guide, voici votre connaissance le docteur Bose, qui se rend à l’Akademia, c’est-à-dire à l’Université, avec sa machine électrique sous le bras…

— Cette boîte ? dit la comtesse.

— Oui, madame, une machine de son invention… Oh ! très simple… Une queue de renard et deux vieilles bouteilles… Quand il pleut, et que Son Altesse s’ennuie, le docteur va au château. Le grand-duc fait électriser son premier chambellan, et, en voyant ses cheveux se hérisser, il s’amuse à lui donner des chiquenaudes sur le nez. Une fois le docteur entreprit de décharger sa machine sur notre souverain auguste, mais Son Altesse se mit à pleurer…

Le prince s’est vengé depuis. Son Altesse ayant retenu un jour fort tard le docteur Bose, elle fit murer la porte de sa maison, si bien que l’illustre professeur fut obligé de passer la nuit sur une borne par un froid de quinze degrés.

— Allons, je vois qu’il a du bon cet excellent prince ; que le ciel vous le conserve ! dit Gaspard. Ou je me trompe fort, ou je réussirai auprès de lui, ajouta-t-il plus bas.

Et il pressait le bras de Liselotte ; mais il pensait à Lina et à la promesse qu’elle lui avait faite.

Et il se disait que le grand-duc était déjà son obligé sans le savoir ; mais que le moment allait venir où il pourrait lui apprendre ce qu’il avait fait pour lui.

 

Une heure plus tard, Gaspard se trouvait en présence de Son Altesse sérénissime le grand-duc de Himmelstein. Le bel habit qu’il avait dû revêtir pour la cérémonie lui donnait un aplomb colossal.

Le prince parut tout d’abord séduit par les vues hardies du jeune Flamand. Puis il tomba dans une rêverie profonde d’où il ne sortait que pour murmurer de temps en temps :

— Un artificier !… un artificier !…

Lorsque Gaspard eut fini de parler, le prince lui dit :

— Je n’ai pas le temps d’examiner votre proposition, qui, du reste, me sourit assez. Mais vous venez fort à propos. Un artificier !… il me manquait un artificier pour mes fêtes ! Vous serez ce magicien de la pyrotechnie. Vous vous entendrez pour les détails avec mon ministre de l’Économie domestique… Mais n’oubliez pas qu’il me faut un volcan… un petit volcan en éruption !

— Puisque Votre Altesse le commande, dit Gaspard, elle aura un volcan en éruption ! un volcan qui lancera des turquoises, des topazes, des émeraudes, des saphirs, de la poussière d’étoiles… Je puis obtenir des feux prismatiques du plus vif éclat adamantin.

C’était avec intention que notre héros, s’accommodant à la fantaisie du grand-duc, prenait ainsi le chemin de ses écrins, et, pensait-il, le chemin de son cœur. Un mot d’encouragement, un sourire, et il allait pouvoir dire la part qu’il avait eue dans les recherches faites par Peter Ziegenbock.

Mais le prince lui tourna le dos.

XLV

Le lendemain, vers dix heures du matin, deux chevaux blancs s’arrêtaient devant l’hôtel où Gaspard et la comtesse avaient fait élection de domicile.

L’un de ces chevaux était monté par un jeune groom portant la livrée du prince Fridolin ; l’autre, plus vif et plus beau, frémissait d’impatience sous sa selle vide.

Le groom avait pour trente thalers de galons sur le dos et sur toutes les coutures de son habit rouge écarlate. Il avait l’air d’un albinos, avec ses cheveux qui rappelaient la peau soyeuse des lapins blancs et la toison d’agneau des petits Jésus de cire ; ses yeux clignotaient au milieu de son visage blanchâtre et mou comme un fromage de Brie.

— Jacob ! cria-t-il en se penchant vers la porte ouverte.

Le portier de l’hôtel accourut.

— Jacob, allez dire à M. Van der Gomm que Son Altesse a mis un cheval à sa disposition et que je suis chargé de l’accompagner où il voudra.

Le portier alla prévenir Gaspard.

Celui-ci descendit bientôt dans le costume qu’il avait inauguré la veille.

Il était superbe dans son habit à la française, avec des palmes d’or, des étoiles autour du collet ; un gilet de satin blanc serrait sa taille avantageuse ; ses culottes de velours, laissant le mollet libre, faisaient rassortir une jambe nerveuse. Une épée à poignée de nacre pendait à ses côtés, et son tricorne achevait de lui donner l’air d’un personnage officiel d’une importance peu ordinaire. Gaspard sauta légèrement en selle, en écuyer habile qu’il était. Il mit quelque coquetterie à faire caracoler l’animal fringant que le prince mettait à sa disposition. Puis, il salua la comtesse qui le regardait de la fenêtre, piqua des deux et partit au galop.

— Son Excellence le ministre des Menus-plaisirs, dit le groom à Gaspard, recommande à Votre Seigneurie de ne pas oublier le volcan… Son Altesse y tient beaucoup.

— J’ai travaillé à ce projet toute la nuit, répondit Gaspard.

En effet, plusieurs fois avant de s’endormir, il avait vu passer devant ses yeux à demi clos la villa rose que le guide lui avait montrée sur une verdoyante colline, faisant face au château…

Gaspard était un homme à combinaisons ingénieuses. Ce qu’il cherchait avant tout, c’était d’arriver à son but : livrer à prix d’or, soit au prince Fridolin, soit à un autre prince à qui celui-ci le recommanderait, le secret de son invention, et assurer par cela sa situation dans le présent et dans l’avenir.

Or, il avait été amené peu à peu à faire ce raisonnement ; le prince a une maîtresse qui possède sur lui une influence toute-puissante… Si je parvenais à me mettre dans les bonnes grâces de la belle, je serais sûr d’atteindre mon but.

Et il s’était réveillé au milieu de la nuit sous l’empire d’un rêve… Il venait de voir le château de la favorite tout illuminé, avec des guirlandes de feu, des fusées, qui lui donnaient l’air d’un palais fantastique.

Et il ne s’était rendormi qu’après avoir dressé tout un plan de campagne.

— Où désire aller Sa Seigneurie ? demanda le groom.

— Vous allez me guider dans les environs… Je veux choisir un emplacement convenable pour le volcan. Il faudrait une hauteur. Je pense que le château de Son Altesse, situé sur le versant de la colline…

— La Fridolina ?

— Oui… ferait bien mon affaire.

— Il est habité par la comtesse de Lustfeld.

— Allons-y, répondit Gaspard.

Ils partirent au galop dans la direction de la Fridolina. Toutes les personnes qu’ils rencontraient s’inclinaient jusqu’à terre devant l’éclat de l’habit de Gaspard. Lui les saluait en élevant son chapeau à la façon d’un écuyer de cirque qui s’engage sur la piste. Ce jeu lui plaisait. Les femmes, quand il avait passé, se retournaient, visiblement intriguées de savoir quel était ce cavalier de si bonne mine et de si belle tournure. Le plaisir que ressentait Gaspard à galoper en tenue de parade par cette charmante matinée, sous la voûte des arbres séculaires qui bordaient la grande avenue, animait ses yeux et faisait rayonner de bonheur toute sa physionomie.

Ils laissèrent derrière eux un vieux pont dont les arches de pierre, tapissées de plantes grimpantes et de mousse, s’arrondissaient sur un ruisseau aux eaux aussi calmes que le paysage dans lequel elles coulaient avec un gentil bruit de baisers mystérieux sous la feuillée.

Les deux cavaliers tournèrent à gauche, puis s’engagèrent dans un chemin sous bois, longeant la lisière de la forêt à mi-côte de la colline.

Au-dessous d’eux s’étendait la vallée, avec ses prairies d’un vert sombre, qu’arrosait une jolie rivière au cours sinueux, le long de laquelle les saules aux branches éplorées, les bouleaux aux troncs argentés, s’alignaient dans une variété pittoresque. Il y avait juste assez de soleil pour faire valoir les teintes d’opale et d’émeraude des arbres et des buissons. Dans le fond, la ville, avec ses toits d’ardoise gris, semblait se reposer. Pas le plus mince filet de fumée, rien qui révélât la vie ou un semblant d’activité. La forêt avec ses chênes massifs, ses grands marronniers, ses tilleuls élancés, était tout imprégnée de balsamiques odeurs, comme en plein été ; de petites mésanges bleues sautillaient dans les branches à la chasse des moucherons qui venaient danser dans les rayons de soleil perdus au milieu des ramures, et, de temps en temps, un écureuil effarouché, regagnant la cime d’un sapin, jetait dans la forêt une émotion qui se calmait aussitôt.

La Fridolina élevait au bout de l’avenue ses dômes mauresques bigarrés comme des toits de pagodes ou de mosquées, et tout étincelants de tuiles de faïence vernissée.

Comme on approchait de ce palais et de son jardin clos d’immenses murailles d’une solidité et d’une rigidité de remparts, où jamais un bourgeois de Himmelstein n’avait pénétré, le laquais en livrée qui suivait Gaspard saisit un petit cor d’argent porté en sautoir et sonna une joyeuse fanfare d’appel.

Aussitôt les portes de fer, glissant sur leurs rainures, rentrèrent dans la muraille comme par enchantement et laissèrent un libre passage aux deux cavaliers.

Gaspard mit pied à terre, le groom l’imita et mena les deux chevaux en laisse.

Le jardin était un petit paradis.

Des figuiers aux feuilles découpées comme à l’emporte-pièce, des cactus aux palettes hérissées de piquants, des palmiers ouvrant leurs larges éventails formaient çà et là des groupes étranges, et des amandiers au feuillage délicat jetaient sur le frais gazon des pelouses les mille sequins d’or des rayons de soleil tamisés.

C’était une vision poétique et inattendue de l’Orient, sous ce ciel toujours un peu brumeux du Nord.

Les rameaux de ces arbustes bizarres étaient chargés, malgré la saison avancée, de beaux fruits. Sous le couvert des grands arbres, des plantes exotiques aux inflexions lascives, resplendissaient dans l’atmosphère chaude qui les caressait ; quelques-unes portaient de petites baies rouges ou jaunes qui étincelaient au soleil comme un écrin de perles végétales ; d’autres épanouissaient leurs corolles veloutées, évasées en calice, où venaient s’enivrer de parfum et de miel les folâtres papillons et les abeilles d’or.

Sous des voûtes de verdure blanchissaient les nudités provocantes de déesses et de Vénus dans toutes les poses. Le palais s’élevait au bord d’un grand bassin de marbre, de forme oblongue, dans lequel il se reflétait tout entier, comme dans une immense glace, avec ses tours carrées plus larges du sommet que de la base, avec ses créneaux dentelés, ses coupoles surmontées d’un croissant doré, ses moucharabys aux treillages serrés, ses petites fenêtres percées d’ouvertures trifoliées et ses murs couverts de versets du Coran et d’arabesques. Quand on regardait dans l’eau, on croyait voir un château édifié, au plus profond d’un lac, par une fée Viviane pour un autre Lancelot.

Le bassin était à lui seul une merveille. Au milieu, un triton à la longue barbe limoneuse tenait dans ses bras une nymphe couronnée de nénufars, qui élevait une conque d’où sortait un jet d’eau retombant en pluie de perles sur les corps nus du beau groupe.

Des ibis et des flamants roses s’approchèrent familièrement de l’heureux Gaspard, tandis que, plus timides, des biches et des daims l’observaient d’un coin ombreux.

Tout à coup notre héros s’arrêta, cloué sur place par une vision.

Au-dessus d’un parterre magnifiquement tracé apparaissait, appuyée sur la balustrade sculptée d’une terrasse, une jeune femme qui le regardait venir. Son buste se détachait entre deux vases de fleurs dont les aigrettes rouges et touffues faisaient ressortir l’éclat neigeux de sa robe de soie très longue, avec un carré de dentelles qui formaient comme un remous de petits flots argentés sur le corail rose de la gorge. Le teint de sa peau, presque mordoré, indiquait un sang de feu. Ses cheveux, relevés à la manière grecque sur le sommet de la tête, étaient retenus par un bandeau bleu et or. Elle avait la pose gracieuse d’une déesse de l’Olympe dans les tableaux de Rubens. Ses traits étaient loin d’avoir la régularité classique : rien de plus mobile, de plus vivant, de plus animé que cette physionomie qui en un instant se montrait tour à tour rêveuse et attentive, sévère et souriante. Cependant l’expression dominante de ce visage était l’ennui. Ses belles lèvres charnues, qui semblaient désœuvrées, s’ouvrirent comme pour pousser une exclamation de surprise à la vue de l’étranger. Mais elles se fermèrent aussitôt, et un pli caractéristique apparut au milieu du front : ce ne fut plus une nymphe folâtre que Gaspard eut alors devant lui, ce fut une divinité de marbre.

Notre héros qui, malgré son air de Don Quichotte, était quelque peu observateur, vit tout cela d’un coup d’œil.

Le sphinx avait conservé la même pose gracieuse qui dessinait nettement son corps penché, aux lignes d’une voluptueuse harmonie.

Gaspard se découvrit, la fixant de ses grands yeux.

Elle vint alors au-devant de lui en s’acheminant vers un large escalier ouvert sur le parterre d’où Gaspard la regardait.

Elle marchait avec la grâce onduleuse et rythmée dont le serpent séducteur révéla le secret à la première femme.

Gaspard avait admiré tantôt la main qui soutenait sa tête, une main fine, spirituelle, nerveuse, aux contours ravissants, une main dont les doigts devaient connaître tout le clavier du cœur humain ; il oubliait maintenant cette main pour regarder le pied qui se posait sur les marches de granit rose ; ce pied mignon comme celui d’un enfant était chaussé de mules brodées de perles.

— Madame la comtesse, dit Gaspard en saluant avec l’aisance d’un gentilhomme, que diriez-vous de mon audace si je vous avouais que j’ai songé à l’admirable situation du château que vous embellissez de votre présence pour y dresser un feu d’artifice, que dis-je ? pour y ouvrir le cratère d’un volcan ?

— Je dirais, répondit la jeune femme, que vous êtes bien osé de venir troubler une solitude dont je ne me plains à personne… Mais, je devine… Il s’agit des fêtes de Son Altesse. Mettez donc le feu au château… et que l’on se divertisse un peu !…

— Alors, madame, vous ne formez aucun empêchement ?

— Loin de là !… Mais d’où sortira votre volcan ?

— D’une toute petite boîte…

— D’une boîte ? un volcan ?

— Parfois on en loge bien un dans son cœur, dit Gaspard d’un air tendre, et il suffit de l’étincelle électrique d’un regard comme le vôtre pour le mettre en éruption.

Gaspard s’applaudit d’avoir si bien parlé ; décidément l’habit à la française opérait.

— Vous êtes galant, monsieur, répondit la favorite, et je ne puis que vous remercier d’avoir choisi ma résidence, dussent mes biches et mes perruches en mourir de frayeur. Vous me rendrez tout à fait heureuse en acceptant quelques rafraîchissements.

— Comment pourrais-je refuser, quand c’est vous qui offrez, madame ?

Notre héros ne s’était certes pas attendu à rencontrer à la Fridolina, où l’intérêt seul l’avait attiré, une créature aussi exceptionnellement belle que la comtesse de Lutsfeld. Cependant il n’alla pas jusqu’à être intimidé.

Il la suivit.

La comtesse paraissait charmée de l’effet qu’elle était sûre d’avoir produit sur ce jeune homme qui avait eu l’art de pénétrer jusqu’à elle. Qui sait, pensait-elle, s’il ne fallait pas voir dans sa présence l’effet d’une de ces ruses qu’on emploie aussi bien en amour qu’à la guerre pour arriver au cœur de la place ? Elle reconnaissait dans notre héros un cavalier charmant, qui avait une fort agréable tournure dans son habit brodé, et qui portait avec aisance son tricorne sous le bras.

Dès que Van der Gomm eut monté l’escalier à rampe dorée du péristyle, la comtesse le quitta, pour revenir le moment d’après dans une toilette et une parure pour lesquelles son miroir avait dû être souvent consulté. Avec son corsage de soie lacé par-devant et ses magnifiques cheveux dénoués, elle ressemblait, à la fille du Titien. Ce fut avec une grâce incomparable qu’elle présenta à son hôte une coupe de cristal pleine de fruits, de raisins qui brillaient comme des rubis ou de grosses perles, de pêches roses et veloutées comme une joue de quinze ans. Elle lui parla avec une familiarité qui le mit à l’aise, et en attachant sur lui le regard caressant de ses prunelles sombres, elle avait de petits gestes adorables qui exerçaient sur ceux à qui elle parlait, une sorte de puissance magnétique.

Le soleil était couché lorsque Gaspard reprit le chemin de la ville, suivi de nouveau de son albinos à la livrée écarlate. Il avait mis son cheval au pas. La tête penchée, il demeurait plongé dans ses réflexions et ses rêveries. Le souvenir de cette jeune femme si séduisante l’absorbait complètement ; il voyait encore les yeux si doux et si profonds d’Angélica se fixer pour la première fois sur lui. Comme la plus délicieuse des musiques le son de sa voix résonnait encore à ses oreilles. Les pieds mignons de la comtesse trottaient aussi dans sa tête… Oh ! avec quels transports il aurait embrassé ces jolis petits pieds de fée ou d’enfant !

Et, dans les senteurs fortes de la forêt, il y avait pour lui quelque chose du parfum capiteux de la chevelure de la favorite.

Quand il déboucha au fond de la vallée, il lui sembla que les saules aux tuniques d’argent dansaient une ronde nuptiale sur les bords de la rivière, et que les étoiles filantes qui tombaient à l’horizon étaient les baisers de feu que le ciel donnait à la terre prête à s’endormir sous le voile de la nuit.

Reportant alors sa pensée sur Lina, il frémit.

— Ah ! Lina ! s’écria-t-il, quels chemins de traverse il me faut prendre pour arriver jusqu’à toi ! Que de périls, que d’embûches durant le voyage ! Je suis comme ces ténors qui ne peuvent débuter tout d’abord sur la scène de leur choix, et qui n’y sont portés que plus tard par leur réputation… mais lorsqu’ils n’ont plus de voix !

Gaspard fut assez maussade en rentrant au logis. La comparaison secrète qu’il ne pouvait s’empêcher de faire entre Liselotte et Angélica était tout à l’avantage de la dernière. Van der Gomm mangea avec la discrétion d’un être éthéré, et Liselotte lui fit l’effet, avec son appétit d’Allemande, d’une paysanne qui dîne en ville. Il se coucha d’un air taciturne, prit un livre et s’endormit sur cette page de Henri Heine :

« Ce que sont les coups de bâton, on le sait ; mais ce qu’est l’amour, personne ne l’a encore découvert. Quelques philosophes modernes ont soutenu que c’était une sorte d’électricité. Cela est possible ; car, dans le moment où l’on s’amourache, on sent comme un rayon électrique de l’œil de l’objet aimé qui frappe droit dans le cœur. Ah ! ces éclairs sont les plus pernicieux, et j’élèverais plus haut que Franklin celui qui inventerait un préservateur contre une telle foudre. Mais je crains qu’il ne soit moins facile d’enlever au petit Amour ses flèches que la foudre à Jupiter et le sceptre aux tyrans. D’autant plus que tous les amours ne procèdent pas par éclairs. Ils nous guettent souvent comme un serpent parmi les roses. D’autres fois, il suffit d’un mot, d’un regard, du récit d’une action insignifiante, un je ne sais quoi qui tombe aussi menu qu’une petite graine dans notre cœur. Ce même soleil, qui couve dans la vallée du Nil les œufs des crocodiles égyptiens, peut également, à Potsdam sur la Havel, faire arriver dans un jeune cœur la graine d’amour à sa maturité la plus complète… – Alors il y a des larmes en Égypte et à Potsdam. Mais pendant longtemps encore les larmes, ni celles des crocodiles, ni celles des dames prussiennes, n’éclaireront la moindre chose »…

XLVI

Le poète de la Forêt-Noire, Hébel, a écrit en vers le voyage aventureux de son chapeau enlevé un jour par un coup de vent du côté de la frontière, et l’obligation où il fut de se procurer un passeport pour aller le ramasser. Il avait à peine son passeport en poche, que le chapeau franchissait les limites d’un troisième État. Sans lui laisser ni repos ni trêve, le vent se fit un jeu de lui faire parcourir une douzaine de principautés. À quoi pouvait servir un passeport ? Il en fallut user dix dans la même journée, et finalement acheter un autre couvre-chef chez un chapelier qui, au récit de cette histoire, invoqua le congrès de Vienne comme le patron protecteur de sa corporation.

Avant que la Prusse vînt, à coups de fusils à aiguille, chasser de leur trône la plupart des principicules dont les États donnaient à la carte d’Allemagne l’aspect d’un habit d’Arlequin, – avant cette ère nouvelle que l’on a appelée « l’ère des canons Krupp et des milliards », les provinces du Sud et du Centre entretenaient des petits souverains dont les mœurs et les habitudes appartenaient encore au dix-septième et au dix-huitième siècle. L’étiquette des petites cours était restée celle de Versailles sous Louis XIV ; les premiers ministres, les ambassadeurs étrangers étaient tenus d’assister au lever du prince ; celui-ci lui tendait sa culotte, celui-là ses bas. Chaque souverain avait son poète de cour ou sa maîtresse attitrée, – une Montespan ou une La Vallière de rencontre. Elles avaient leurs palais, et elles touchaient leurs rentes sur le Grand-Livre de la dette publique.

Tous ces petits princes qui, à la veille de 1866, étaient encore au nombre de trente à quarante, s’étaient faits les copistes des rois de Saxe, de Bavière et de Wurtemberg. La déclaration de guerre les surprit dans leur lit ou dans leur cuisine. Ils avaient des femmes, des maîtres d’hôtel, mais pas de soldats. La Prusse en a cependant trouvé chez eux, et d’excellents ; elle les a pris avec le reste, et n’a laissé à Leurs Altesses peu sérénissimes que leurs femmes et leurs cuisiniers.

Les quatre ou cinq duchés d’Anhalt, les duchés de Reuss, de Greiz-Schleiz, de Rudolstadt, de Detmold, de Lippe, que M. de Moltke pourrait couvrir de son casque comme d’une cloche à fromage, ne sont plus que des préfectures prussiennes. Les souverains de ces États n’ont conservé que le droit de nommer leurs aides de camp et leurs chambellans, et de prélever certains impôts, – ce qui met d’assez mauvaise humeur leurs fidèles sujets, obligés de verser d’une main dans la caisse fiscale de l’empire, et, de l’autre, dans la sacoche percée du souverain in partibus.

En 1866, ces trop insouciantes Altesses, amollies dans les petites intrigues de l’amour et de la politique de coulisses, n’eurent point l’énergie de résister et furent, les unes après les autres, culbutées de leur trône chancelant. La Prusse ne fit grâce qu’à ceux qui avaient tourné casaque en temps opportun, et qui ouvrirent leurs portes à l’ennemi pour l’accueillir en ami.

Le prince Fridolin était du petit nombre de ceux qu’avait épargnés l’ogre prussien. Il s’était toujours refusé à laisser incorporer ses troupes dans le gros de l’armée fédérale, voulant conserver sa liberté d’action selon les chances de la guerre. Quand on put prévoir le triomphe définitif de la Prusse, – qui avait la partie belle en marchant contre des corps d’armée isolés, opérant sans ensemble, à leur guise, – le prince Fridolin dépêcha immédiatement un ambassadeur auprès du commandant en chef des forces prussiennes pour lui offrir sa soumission. On cria à la trahison, à la félonie, mais Fridolin Ier, prince sceptique et malin, se contenta de rire sous cape ; car en toute chose il avait pris l’habitude de considérer la fin. Depuis son aventure sur terre et dans les airs, en 1848, il était devenu circonspect et prudent, et il aimait trop son peuple et sa maîtresse pour priver l’un de ses lumières et l’autre de l’argent de ses sujets. Y étant, il lui semblait bon d’y rester. Et tandis que tant d’autres furent obligés de déguerpir, lui, et quelques-uns d’aussi habiles, conservèrent leurs couronnes.

On lui enleva, il est vrai, successivement le commandement de son armée, ses chemins de fer, ses télégraphes et ses postes. Ce qui lui causa le plus de chagrin, ce fut de ne pouvoir plus contempler son image sur les timbres-poste. Mais comme le grand-duc de Himmelstein était le sultan de la plus belle favorite du nouvel empire, il se consola auprès d’elle de ses déboires, en faisant de la musique, et en lui donnant la meilleure partie de ses heures, désormais désœuvrées. Il lui fit un jour une visite qui dura trois mois, – durant lesquels il y eut éclipse totale de sa personne sérénissime dans le grand-duché.

C’est de cette époque, dit-on, que datait la jaunisse dont souffrait son épouse morganatique.

Avant 1866 des pamphlétaires allemands ne s’étaient pas privés de raconter tout au long le roman du prince Fridolin et de la belle comtesse de Lustfeld.

Cette histoire, il est également nécessaire que nous la racontions, pour bien montrer dans quel milieu se trouvait notre héros. Qu’on ne prenne pas ces faits pour des inventions familières aux romanciers : si étrange qu’il soit, notre récit se déroule en pleine réalité.

Dès le lendemain de son entrevue avec la maîtresse du prince, Gaspard van der Gomm n’avait eu rien de plus pressé que de se faire mettre au courant de toute la vie de la femme qui avait fait sur lui une si vive impression.

La comtesse de Lustfeld était la fille d’une célèbre danseuse espagnole qui avait fait tourner une tête couronnée en pirouettant sur la pointe de ses pieds et en se mettant, pour la circonstance, en costume de Vénus de Médicis, sans autre vêtement que ses castagnettes. Assise quelque temps sur les marches d’un trône, – celles du côté gauche, – la danseuse en fut chassée par une révolution qui faillit coûter au roi son royaume. Elle reprit alors sa vie de chorégraphie et d’aventures, et accoucha cinq ou six ans plus tard, en Angleterre, d’une fille qu’elle eut avec un officier de l’armée des Indes, et à laquelle on donna le nom d’Angélica.

La petite fut envoyée dans une maison d’éducation en Suisse, sur les bords du lac Léman, où ces sortes d’écoles serres-chaudes sont, avec les boîtes à musique et le lait condensé, une des principales industries du pays. À douze ans, Angélica savait nager comme une sirène, et à quinze ans, elle montait à cheval comme une Amazone. Elle parlait à peu près toutes les langues des peuples « comme il faut », elle peignait et jouait du piano en artiste.

Elle scandalisa fort les deux vieilles demoiselles qui dirigeaient le pensionnat l’Espérance, non loin de Clarens et du fameux bosquet de Julie, si cher à Rousseau, lorsqu’un jour elle leur demanda à apprendre à tirer l’épée et à s’exercer au pistolet. Ses allures choquaient aussi beaucoup les bonnes âmes de l’endroit, toutes confites en momerie, qui employaient leurs journées à lire la sainte Bible, sous les ombrages, au bord du lac. Quand Angélica passait près d’elles, ce n’était jamais sans leur décocher quelque sarcasme ou leur faire quelque grimace railleuse.

Bientôt la belle enfant attira sur elle les regards des hommes, qui se plaisaient à voir cette svelte jeune fille, à l’opulente chevelure d’ébène abandonnée aux vents sans contrainte, et qui ouvrait, pour mieux voir la vie, de grands yeux fendus en amande, brillants comme des diamants noirs. Elle promettait de s’asseoir au banquet de la jeunesse avec des lèvres si avides de plaisirs !

Angélica aimait à être regardée. Deux jeunes Anglais lui envoyèrent un soir des bouquets, en les jetant par-dessus le mur du pensionnat. Afin que pareil scandale ne se renouvelât plus, les deux maîtresses qui avaient, dans leur ronde, ramassé les bouquets et appris par les billets qu’ils renfermaient que les adorateurs d’Angélica se faisaient forts de grimper le long du mur le lendemain, tinrent conseil, et il fut décidé qu’on chargerait le jardinier de « faire le chien », en attendant de se procurer un cerbère modéré sur la soupe.

Dès que les demoiselles furent au lit, la cour retentit en effet d’aboiements formidables. C’était le jardinier qui courait le long des murs en imitant la voix d’un bouledogue en colère. Les Anglais, qui étaient des collégiens en vacances, ne reparurent pas.

Cependant Angélica parvint à gagner la confiance du jardinier ; et la nuit, lorsque le pensionnat ronflait, et que les deux vieilles demoiselles Brachard-Lavanchy sommeillaient vertueusement dans ce qu’elles appelaient encore les « bras de Morphée », la petite évaporée descendait, sans faire plus de bruit qu’une chatte, dans le jardin, se glissait dans la petite barque du pensionnat, et poussait au large. Elle avait promis, il est vrai, au jardinier de ne jamais aborder aux rives voisines.

Angélica avait pris ainsi pour la troisième ou quatrième fois la clef du lac, heureuse de son escapade, et rêvassant aux étoiles, quand, une nuit, une jolie nacelle vint joindre la sienne. Elle était montée par un jeune homme à tournure militaire.

Angélica, en fille habile, fut d’abord assez froide et réservée ; mais peu à peu, voyant la gentillesse de son compagnon, elle s’enhardit jusqu’à répondre à ses propos ; leurs barques, voguant de conserve, ils passèrent une heure délicieuse…

Rendez-vous fut pris pour le lendemain ; et chaque fois les batelets se rapprochaient un peu plus ; à la fin les rames, devenues inutiles, froissaient les bordages ; si bien qu’un soir Angélica sauta de sa barque dans celle du jeune homme et se sauva avec lui. Les deux vieilles demoiselles Brachard-Lavanchy eurent besoin de tout l’empire qu’elles exerçaient l’une sur l’autre pour ne pas s’arracher leurs faux cheveux de désespoir ; ces âmes candides croyaient à un suicide, et, tout en se lamentant, elles répétaient bien haut que c’est ainsi que devaient finir toutes les filles sans religion, qui préfèrent les romans de George Sand à une lecture pieuse, et les Scènes de la vie parisienne de Balzac aux Scènes de la vie vaudoise du pasteur Chatelanat, auteur du Potager évangélique.

Les contrevents du pensionnat furent fermés, afin que le jardinier, – chien la veille, canard aujourd’hui, – pût se mettre en costume de bain et explorer, par des plongeons répétés, le fond du lac. Mais à midi une dépêche arriva qui produisit sur les pieuses demoiselles un désespoir bien plus grand que celui causé par la mort présumée de leur pensionnaire.

Cette dépêche, datée de Berne, ne contenait que ces mots cruels : « Je suis partie et je ne reviendrai pas. » Il était évident qu’Angélica avait été enlevée. Comment empêcher les journaux de parler d’un événement qui allait jeter un jour si défavorable sur l’institution de demoiselles l’Espérance ? Mademoiselle Suzette Lavanchy prit immédiatement le train et se rendit à Lausanne, où elle alla voir les rédacteurs de la Gazette, du Nouvelliste, de l’Estafette et de la Feuille d’Avis ; elle les supplia au nom des bonnes mœurs helvétiques en général et de la chasteté vaudoise en particulier, de garder le silence sur l’« accident » arrivé dans son établissement. Pendant ce temps, mademoiselle Sidonie Brachard écrivait au Journal de Vevey, et, pour acheter sa discrétion, lui envoyait une annonce grandiose du pensionnat, occupant la moitié de la quatrième page.

Angélica suivit en Allemagne l’officier de lanciers, – c’était un sous-lieutenant, – qui l’avait annexée, au mépris de la neutralité suisse. Il avait son régiment dans le grand-duché de Himmelstein. Là, elle ne tarda pas à être présentée au prince qui, la trouvant fort à son goût, remboursa au sous-lieutenant ses frais d’importation, le fit nommer chef de poste du fort n° 4, « entouré de hautes murailles », et s’appropria la belle, en se mettant à ses genoux, un château dans une main, un titre de comtesse dans l’autre.

Sa mère, – l’Espagnole au boléro, – en apprenant la bonne fortune dont Angélica était l’objet, n’eut pas de peine à lui pardonner, et donna d’avance son assentiment à tout ce qu’elle ferait. « Une somnambule, écrivit-elle à sa fille, m’a prédit tout ce qui t’arriverait, c’est pourquoi je ne me suis pas inquiétée. Tu es destinée à exercer un puissant prestige sur un monarque intelligent – ou non, – et tu es appelée en même temps à influer sur les destinées d’un grand État. »

Le prince Fridolin ne fit pas les choses à demi. Un mois après avoir obtenu le cœur d’Angélica, il introduisit officiellement la favorite à la cour, en disant : « Messieurs, je vous présente ma meilleure amie. » Et cinq jours après, une ordonnance accordait à la belle Angélica l’indigénat, dans la principauté ; puis, des lettres patentes, fort en règle, la nommèrent comtesse de Lustfeld. L’écu d’armoiries qu’elle mit sur ses voitures consistait en un sabre à poignée d’or sur un champ de gueules, et sur le deuxième carré, en un lion couronné, prêt au combat, sur champ d’azur avec sablier du heaume d’azur et d’or.

Elle reçut, en outre, une pension de vingt mille-florins sur l’État, et le prince l’installa dans sa résidence préférée, la Fridolina, où notre héros, Gaspard van der Gomm, l’avait trouvée environnée d’un luxe quasi-oriental.

Il y eut bien quelques murmures ; l’épouse morganatique de Fridolin, – la Suédoise Christine, – essaya de fomenter une conjuration contre la favorite à l’aide des étudiants ; mais le grand-duc fit un beau jour fermer les portes de l’Université pendant que les étudiants étaient à leur cours, et, entrant avec ses soldats, il obtint de chacun d’eux la promesse solennelle que rien ne serait tenté contre lui ou contre la nouvelle comtesse.

L’épouse morganatique s’exila alors volontairement pendant une année entière à Bade ; mais elle revint, acceptant un compromis, et tolérant la présence de la favorite à la cour.

Angélica, disait-on, exerçait une grande influence sur l’esprit du prince. C’est elle qui acheva de le décider à ne pas résister à la Prusse en 1866 ; et comme le rôle politique de la principauté était fini, elle poussa le prince dans la voie des arts, l’entourant de musiciens qui faisaient régner l’harmonie dans le grand-duché.

Il y avait quinze ans qu’Angélica s’était emparée du cœur du grand-duc au moment où notre héros arrivait à Himmelstein. Nous ne dirons pas que ces quinze années avaient été sans nuages ; car souvent le prince laissait s’écouler un mois sans aller voir sa maîtresse. Celle-ci se montrait jalouse comme une lionne, craignant par-dessus tout d’être supplantée. Elle savait le grand-duc léger et inconstant, et elle l’entourait de toute une police secrète.

La comtesse de Lustfeld avait donc ses raisons pour accueillir Gaspard avec tant d’empressement, – en dehors de l’impression favorable produite par la haute mine de notre Flamand. Le prince semblait se refroidir envers sa maîtresse à mesure qu’on approchait des fêtes préparées pour le vingt-cinquième anniversaire de son règne.

Et sans Gaspard, qui lui aussi avait son idée, la résidence de la favorite eût peut-être été oubliée. C’est pourquoi la coterie de la comtesse était en campagne depuis plusieurs jours pour réunir les renseignements précis sur le nouvel objet qui occupait le cœur volage de ce prince qui, en vieillissant, devenait une proie facile.

XLVII

Nous avons déjà dit que l’automne était cette année-là exceptionnellement beau. Il semblait que l’été prolongeait à plaisir ses adieux. Sous la première impression des nuits froides, des feuilles mettaient çà et là une tache d’or dans l’épaisseur encore vigoureuse des ramures. Cependant l’atmosphère était limpide et claire, le ciel d’un beau bleu, et les hirondelles, de même que les cigognes, n’étaient pas encore parties à la recherche de climats plus doux.

La villa de la favorite, ombragée de ses hêtres d’Italie, entourée de ses pelouses de velours où le soleil dessinait ses arabesques argentées, s’épanouissait au milieu de cette nature encore en fête.

C’était un jeudi, – deux jours après la visite de Gaspard. La comtesse de Lustfeld recevait ses bonnes amies le samedi ; mais les événements qui se précipitaient avaient nécessité une réunion anticipée et extraordinaire de ce petit groupe de fidèles.

On s’assemblait, – comme il est d’usage dans cette partie de l’Allemagne, – pour prendre le café. Les hommes sont exclus de ses conciles de jupons qui s’appellent Caffeegeselschaft (associations de café) ou Kränzchen (petite couronne). Dans les villes pédantes, comme Weimar par exemple, le but de ces réunions est parfois artistique ou littéraire. Pendant que, assises autour d’une table ronde chargée de pâtisseries lourdes, les dames mangent, boivent et tricotent, il y en a une qui se tient dans un fauteuil, au milieu de la chambre, et qui lit soit un compte rendu d’un livre qui vient de paraître, soit une appréciation critique d’un tableau nouvellement exposé au musée.

Mais les dames qui se réunissaient sous le grand marronnier, dans le jardin de la Fridolina, causaient rarement de littérature, et ne se livraient pas même à des dissertations sur l’horticulture et la botanique. C’étaient pour la plupart des femmes positives. Angélica les avait fait attacher à la cour ou avait procuré des positions à leurs maris. Il convient toutefois de leur rendre cette justice qu’elles savaient la vie du prince, par ses plus menus détails, d’une semaine à l’autre, jour par jour, et qu’elles étaient au courant de tous les petits cancans de la cour et de la ville. La comtesse n’aurait pu trouver des agents secrets plus dévoués. Du reste, toutes ces femmes formaient entre elles une véritable franc-maçonnerie, et qui touchait à l’une touchait à toutes. On avait surnommé leur réunion « le guêpier ».

Ces dames, que le breack de la comtesse était allé chercher en ville, venaient d’arriver ; après s’être débarrassées à la hâte de leurs écharpes et de leurs chapeaux, elles étaient venues prendre place sous le marronnier, autour d’une table en fer à cheval, sur laquelle s’étalait un magnifique service de sèvres rose. Ce service provenait d’une villa des environs de Paris, où l’on ne trouva après le départ des troupes prussiennes qu’un buffet sans portes, et pour toute vaisselle un coquetier, – qu’on avait oublié d’emporter.

La favorite était en peignoir de soie rouge galonné d’or ; au milieu de ses amies en robes claires, elle ressemblait à une tulipe plantée dans un bouquet de fleurs de lis. De grandes raies de soleil traversaient comme des barres d’or les branches du marronnier et donnaient un surcroît d’effet à ces toilettes qui se détachaient en tons voyants et gais.

Angélica se trouvait là comme dans son élément. Son origine, la faveur dont elle était entourée, les égards que la noblesse elle-même devait lui témoigner avaient d’abord soulevé contre elle bien des haines sourdes, des inimitiés et des jalousies profondes ; mais elle avait si habilement su mener son char, qu’elle était parvenue à se rendre populaire. Peu à peu les antipathies s’étaient éteintes d’elles-mêmes ; et si on lui en voulait encore, c’était pour des choses de détail, par exemple parce qu’elle ne mangeait pas les légumes avec la pointe de son couteau ; parce qu’elle se servait de mouchoirs de poche propres et prenait des bains en toutes saisons, même en hiver, et peut-être aussi parce qu’elle préférait les romans français aux romans allemands, et encore parce qu’elle trouvait que les jeunes gens les mieux habillés sont, à tout prendre, ceux qui ont le plus d’esprit.

La conversation n’avait pas débuté comme à l’ordinaire, – ces dames étaient sous une impression de colère et de crainte : toutes appréhendaient de voir le soleil de la faveur se retirer de celle qui les faisait bénéficier de son élévation et de son crédit. Du reste, la résidence de la favorite était un petit foyer d’intrigues.

On eût dit ce jour-là qu’on se trouvait au milieu d’un conciliabule.

— Je vous assure que je l’ai vu, de mes yeux vu, disait une petite blonde aux cheveux bouclés, pleine d’une mignardise enfantine, avec une candeur de chatte qui fait patte de velours. Bien qu’elle approchât de la trentaine, elle avait dans son costume et sa tournure quelque chose d’une fillette de quinze ans ; sa robe était montante, et trop courte du bas ; elle souriait toujours, et ses joues fraîches comme une rose, l’aidaient à soutenir son personnage enfantin. On l’appelait à la cour « Fleur d’innocence ». Mais dans l’intimité, on caractérisait sa manière de se faufiler en tous lieux en l’appelant « Mimi Passe-Partout ».

Cette Mimi, avec son embonpoint friand de caille en automne, son enjouement d’écureuil apprivoisé, ressemblait à une mignonne comédienne jouant les rôles de petites filles mal gardées. Il y avait une vraie diablerie dans ses yeux, et avec ses cheveux blonds bouclés, coupés à l’enfant, elle ressemblait à un petit griffon tout parfumé, et correctement enrubanné.

— Je vous assure que je l’ai vu, répétait-elle avec un joli petit cri d’assurance malicieuse ; il s’est tenu caché derrière la persienne de sa chambre qui donne sur le parc, tant que M. de Lauter s’est promené avec sa nièce.

— Sa prétendue nièce ! reprit une dame qui avait un nez en bec de perroquet et qui, sur une pantoufle, brodait avec de la laine rouge ces mots flamboyants : Par amour !

— Oui, oui, sa soi-disant nièce, ajouta une autre dame de forte corpulence, qui donnait le ton dans la petite ville, car elle était de souche noble : les racines de son arbre généalogique plongeaient dans le sein d’Abraham. Jamais personne ne lui a connu de nièce… Elle lui est tombée du ciel !

— C’est là le premier point à éclaircir, fit vivement Angélica.

— C’est en effet la clef du mystère, reprit une autre dame aux yeux percés en vrille, aux dents pointues, et qui mordait dans un petit gâteau : c’était tout simplement la femme du professeur Burzel, un fruit sec à qui, par la protection d’Angélica, on avait donné la place de préparateur de puçologie auprès du docteur Bose.

— Pour en revenir au prince… fit Angélica en interrogeant du regard ses bonnes amies.

— Oh ! il est pincé, il est pris, répétèrent toutes les dames en chœur.

— Il est amoureux fou ! dit Mimi en faisant faire un demi-tour à sa main à la hauteur de son front.

— C’est une indignité, s’écria une bouche pleine en retard sur les autres. C’était celle de la dame au gâteau.

— C’est le comble de l’ingratitude, ajouta la dame au nez en bec de perroquet.

— Oh ! les hommes ! soupira madame Pimpel, quasi-veuve d’un officier qui s’était envolé avant la fin de la lune de miel ; elle paraissait se consoler en tricotant un bas de coton gris, – toujours le même, dont on disait qu’il y faudrait bien des mailles encore avant que le pied de l’Ariane abandonnée pût y entrer.

— Qu’a fait le prince, hier ? demanda Angélica après un moment de réflexion.

— Il s’est levé à huit heures, répondit mademoiselle Garmiswyll, une jolie brune, fille de la grande-maîtresse de cérémonie de la cour ; il est allé lui-même, accompagné de ses aides de camp… cueillir un bouquet, qu’il a fait porter chez le comte de Lauter… pour sa nièce.

— Pour sa nièce ! répétèrent d’une seule voix les six dames.

— Il est si distrait, notre cher prince, depuis quelques jours, reprit la même demoiselle, qu’il est venu à une audience sans perruque, et qu’avant-hier il n’avait mis qu’une chaussette.

— Si encore c’était une vraie nièce ! hasarda la dame au gâteau.

— Qu’a-t-il fait ensuite l’après-midi ? demanda la favorite.

— L’après-midi il s’est promené à cheval sous les fenêtres de la maison du comte de Lauter.

— Et elle était bien sûr à la fenêtre cette belle, cette éblouissante Frédérique, fit Angélica avec un dépit mal dissimulé.

— Oui, chère comtesse, cachée par des fleurs… C’est une coquette, et elle sait comment il faut s’y prendre pour faire tomber les cœurs dans ses filets…

— Ah ! mon Dieu, que faire, que faire, pour éloigner le prince de cette passion malheureuse et indigne de lui ?… murmura la favorite avec un petit trépignement d’impatience.

— J’en sais davantage, moi, fit Mimi.

— Oh ! s’écria madame Burzel en rougissant d’avance.

— Dites, dites, pressa Angélica.

— Mais ceci est bien plus fort… C’est déjà un commencement d’aventure…

— Des folies ?

— Presque… mais je demande un secret absolu…

— Nous le promettons toutes.

— Car, je ne veux pas qu’on croie que j’espionne…

— Fi, le vilain métier !…

— Nous regardons, nous n’espionnons pas, dit mademoiselle Garmiswyll.

— Oui, nous ouvrons les yeux le jour et la nuit, observa madame Pimpel.

— Eh bien, comme j’étais hier soir sur la terrasse du château, reprit Mimi, j’ai vu un homme enveloppé dans un manteau couleur de muraille, suivi de deux autres, se dirigeant, par le chemin que vous connaissez, vers la maison du comte…

— Le prince ! s’écria Angélica.

— Lui-même, sous ce déguisement de mélodrame… Oh ! nous nageons dans des intrigues ravissantes… Il était onze heures… La place était gardée, – mais il n’y avait pas un chat… Seule la lune, maligne, éclairait l’escapade… On ne met pas la lune au poste… – Le prince allait donc sur la pointe du pied vers la maison du comte de Lauter…

— Voyez-vous ! déjà ! s’écria l’une des dames.

— Elle est sa maîtresse ! dit une autre.

— Oh ! vous allez trop vite… fit Mimi… Laissez au prince le temps de faire le siège de la place…

— Il allait donc ?… demanda Angélica impatientée.

— Sous les fenêtres de la nièce…

— C’est trop d’audace ! s’écria la favorite.

— À son âge ! fit madame Pimpel.

— Et elle lui a lancé une échelle de corde ? demanda la professoresse Burzel.

— Non, non, c’est lui qui a envoyé un baiser, fit Mimi.

— Le libertin !

— Alors elle a cueilli une fleur et, l’ayant baisée, elle la lui a jetée…

— Et il l’a prise, il l’a ramassée ?

— Sans doute… Il l’a baisée et il est revenu…

— C’est bien tout ?

— Je te le jure, Angélica… Donc, tout peut être encore sauvé… Au surplus, j’ai une idée, ajouta-t-elle avec un petit sourire malicieux. Vous savez, Angélica, comme je vous aime, comme je vous suis dévouée… Je suis prête à tout tenter pour vous.

— Oh ! parlez ! parlez !

— C’est un vrai plan de guerre…

— Mais parlez donc !…

— Eh bien, je deviendrai l’amie de cette Frédérique.

— Comment… vous ? Son amie ?

— Oui.

— C’est impossible, dit la comtesse.

Mimi fit une pirouette.

— Quel est notre but ? répondit-elle. Détourner le prince Fridolin de cette femme, n’est-ce pas ? Eh bien ! il faut pour cela que nous la connaissions, que nous pénétrions dans le secret de sa vie ; et quand nous la tiendrons dans notre main, nous agirons… Mon plan est bien simple… Il a été employé avec succès par tous les agents de M. de Bismarck pour savoir exactement ce qui se passait dans la maison du voisin… J’ai l’oreille fine. Elle se trahira… Je puis apprendre beaucoup de choses dans la maison de M. de Lauter…

— Le plan est excellent, s’écria Angélica, qui avait un esprit prompt… Mesdames, Mimi devient l’amie intime de cette Frédérique, et quand le moment psychologique, – pour parler comme M. de Bismarck, – sera venu, elle nous livrera la place. Vous êtes une perle, chère Mimi, venez, que je vous embrasse.

On applaudit.

La comtesse de Lustfeld se sentait comme délivrée d’un lourd rocher qui lui écrasait la poitrine.

Non seulement le nouvel amour qui s’était glissé au cœur du prince était humiliant pour elle, mais la favorite de demain ne supplanterait-elle pas celle de la veille ?

Mimi pouvait tout sauver par son habileté ; un nuage environnait cette « nièce » du comte de Lauter, et les mauvaises langues n’avaient-elle pas déjà répandu le bruit qu’elle ne pouvait être authentique ?

Angélica s’approcha de Mimi et lui dit à l’oreille :

— Mimi, si tu réussis, je te marie ; mais, là, – princièrement !

Et les deux jeunes femmes s’embrassèrent, comme pour sceller leur pacte.

XLVIII

Depuis que les journaux avaient annoncé l’arrivée de M. le comte de Baumstark à Himmelstein, l’animation fiévreuse qui régnait au château avait promptement gagné la ville. Les dames de la petite capitale, qui passent la matinée dans leur cuisine, aidant leur bonne à éplucher la salade et à peler les pommes de terre, ne s’entretenaient plus que des magnificences qui se préparaient. La cuisinière de madame l’apothicaire Hinterweiss, qui avait l’habitude de venir moudre son café, couchée dans un fauteuil du salon, avait raconté à sa maîtresse qu’on voyait des ouvriers en train de dresser un grand arc de triomphe à l’entrée de la rue de la Victoire, et que le monsieur que Son Altesse avait fait venir de l’étranger pour « diriger le volcan », était occupé à surveiller les travaux d’un immense échafaudage autour des deux fontaines de la place Grand-Ducale.

Madame Hinterweiss n’y tint plus. Malgré les liens conjugaux qui l’attachaient, l’après-midi, au mortier de son mari, elle mit son châle jaune à franges pleurardes, et sortit pour aller regarder les préparatifs.

Tout Himmelstein était en mouvement. Le bourgmestre ventru, à la tête du conseil municipal, en habit noir et en cravate blanche, se promenait dans les rues, indiquant avec sa canne à pomme d’or, là un pavé à égaliser, ici un ruisseau à tarir. Des ouvriers en longues blouses mouchetées de taches de plâtre, debout sur des planchers volants, rafraîchissaient les façades rose tendre des bâtiments de l’État, l’Université, les bibliothèques, le magasin aux pompes, l’entrepôt des sels, etc.

Plus loin, sur une place, on plantait un sapin, – gigantesque arbre de Noël aux rameaux enguirlandés de rubans et hérissé jusqu’au sommet de drapeaux aux trois couleurs de l’empire.

Devant les « palais » de la noblesse, des laquais armés de joncs battaient avec un grand vacarme de vieux tapis qui remontaient bien loin dans les temps ; et, juchées sur le rebord des fenêtres, de robustes servantes, les manches retroussées, exposant leurs jambes garnies de bas bleus à la vue des passants, lavaient avec d’énormes éponges les vitres bombées en usage dans cette partie de l’Allemagne.

L’hôtel du Boudin-Couronné faisait aussi sa toilette. Des peintres se tenaient à cheval sur les croisées ; d’autres accrochés aux volutes de fer de l’enseigne, qui s’avançait comme une potence sur la rue, ravivaient la couleur fanée du boudin, lui donnaient l’aspect réjouissant d’un long boyau rempli de pièces d’or et transformaient la couronne grand-ducale en couronne impériale.

Depuis la veille, M. Kauffmann, l’épicier de la cour, était occupé à débiter du savon. Le tablier blanc remontant jusqu’au cou, son bonnet de travers, suant à grosses gouttes, armé de son fil de fer emmanché à deux morceaux de bois, il coupait et taillait des morceaux de savon avec l’habileté d’un sculpteur. Les dames demandaient du savon rose, les servantes du savon gris et les enfants du savon blanc. C’était à croire que personne ne s’était lavé pendant cinq ans à Himmelstein.

Devant la boutique du papetier de la cour, Grobs, il y avait du matin au soir un attroupement de marmaille qui regardait en se bousculant et en criant, un transparent mis en montre et représentant maman Germania, les cheveux hérissés, courant l’épée en main après une troupe de petits zouaves qui s’enfuyaient ventre à terre, comme une bande de lapins.

Le charcutier fournisseur breveté de la cour avait exposé le buste de Son Altesse sérénissime en saindoux, entre un fromage de porc et une hure couronnée de lauriers. « Chez nous, a dit Heine, on garnit toujours de feuilles de laurier le front des cochons. » Tous les boulangers avaient aussi confectionné des bonshommes en pain d’épice représentant le prince Fridolin. Dans beaucoup de familles, au lieu de le manger, on l’accrochait au mur, au-dessous de la glace. Mademoiselle Putzhut, première modiste de Himmelstein, dont le magasin se trouvait entre la maison du ferblantier de la cour et celle du bandagiste breveté de la princesse douairière, avait complètement renouvelé les chapeaux fanés qui ornaient ses fenêtres ; elle achetait tous les trois ans, à un juif de Francfort, qui faisait en gros le commerce des articles démodés de Paris, une vingtaine de chapeaux qui eussent été ridicules à Fouilly-les-Oies.

Comme madame Hinterweiss, arrivée sur la place du Château, s’était jointe aux groupes de curieux qui regardaient les ouvriers recouvrir de feuillage un immense arc de triomphe, elle se sentit tout à coup tirée par son châle.

Elle se retourna :

— Ah ! c’est vous, madame la capitaine, s’écria-t-elle en reconnaissant madame Von der Bombe. Comment va M. le capitaine ?

— Ah ! ne m’en parlez pas… Je n’ai plus de mari… M. Von der Bombe passe ses nuits à apprendre par cœur, devant sa glace, l’allocution qu’il se propose d’adresser aux vétérans de 1815, le jour de la fête du prince.

— Et mon mari, madame, qui travaille jour et nuit à fabriquer du champagne !

— Y en aura-t-il au moins pour tout le monde ?

— Oh ! non, car vous le savez, hélas ! le prince est obligé aujourd’hui d’y regarder à deux fois, depuis que ces maudites guerres ont réduit sa liste civile de moitié. Au surplus, ce champagne est aussi bon que l’autre, bien qu’il ne vienne pas de France… Comme si la France seule pouvait produire du champagne !… En 1870, nous avons bien montré de quoi nous sommes capables…

— Et ne serait-ce que par patriotisme, nous ne devrions plus boire une goutte de vin venant de France, s’écria avec un geste cavalier madame la capitaine Von der Bombe.

— Il y aura, continua madame Hinterweiss, deux fontaines dans l’antichambre de M. le comte de Baumstark : l’une versera du champagne, et l’autre du cognac.

— Façon délicate et ingénieuse de flatter ses goûts, observa-une petite voix flûtée derrière les deux dames.

— Madame Hinkelkram ! fit madame Von der Bombe.

— Cette chère Josépha ! s’écria madame Hinterweiss, en voyant devant elle la femme du joaillier de la cour.

— Moi-même, mesdames, je vous écoutait…

— Et que fait M. Hinkelkram ?

— Il n’a plus le temps de manger !… Les dames de la cour et de l’aristocratie l’assiègent… Elles viennent toutes mettre leur argenterie en gage chez lui. Il leur prête des diamants… Il a même fallu en emprunter au Muséum de Leipzig, et déposer dix mille florins comme garantie…

— Tout ce qui brille n’est pas or, fit sentencieusement madame la capitaine Von der Bombe.

— Si je vous confiais que la comtesse Schrapp a fait apporter tout son linge pour que mon mari lui loue quelques brillants, dit d’un ton plus bas madame Hinkelkram. Et sa fille de chambre nous a assuré qu’elle n’aurait pas deux chemises à se mettre pendant les fêtes !…

— Nos grandes dames s’habillent aujourd’hui avec deux perles aux oreilles et quelques pierreries sur la gorge, observa madame Hinterweiss… Elles ne renonceront jamais à l’immoralité des modes françaises.

Tout en causant, les trois commères avaient quitté la place et traversé la rue de la Queue-du-Chat. Elles étaient arrivées sur la Marienwiese, – la Prairie de Marie, – déjà toute retentissante de bruits de musique, de roulements de tambours, de cris de clowns et de saltimbanques. Les baraques, avec leurs drapeaux, leurs banderoles, leurs immenses toiles peintes appendues aux vergues des tréteaux, divisés en compartiments où l’on voyait des sirènes se rinçant la bouche, des phoques jouant de la trompette, des nègres avalant des sabres, des géants, des nains, se succédaient dans la plus pittoresque variété de formes et de couleurs. Au milieu, le cirque Renz qui avait planté sa vaste tente bariolée, surmontée de l’aigle impériale, ressemblait à un navire étrange, naviguant au milieu de la foule, toutes voiles dehors.

Les trois dames s’arrêtèrent devant une galerie de figures de cire où l’on voyait Dumollard, « l’assassin des servantes », M. de Moltke, « le vainqueur des Français », l’enlèvement des Sabines, la grotte de Lourdes, la prise de Düppel, la fuite de Bazaine, la religieuse Barbara Ubrik dans son cachot, Napoléon III sur son lit de mort, Troppmann, la reine Louise de Prusse et la résurrection de Notre-Seigneur. Un peu plus loin se dressait sur le fond bleu indigo d’une toile, une femme géante, vêtue d’une robe de velours cramoisi, tenant un canon Krupp sur l’épaule et étalant, le pied posé sur un coussin à franges d’or, un mollet d’un calibre à longue portée.

Un petit homme, armé d’une baguette, détaillait les charmes et les beautés de la géante en criant à la foule : « Entrez, ça ne coûte que trois kreutzers, pour contempler le chef-d’œuvre de la création, la belle Thusnelda, la Vénus germanique, la femme au canon, resplendissante de beauté et d’attraits, née le 25 mars 1859, dans les dépendances de l’usine de M. Krupp, à Essen, en Westphalie. Elle a eu pour père un régiment de canonniers, ce qui explique la vigueur de ses muscles et la fermeté de ses formes. Elle s’élève à sept pieds sept pouces au-dessus du niveau de la mer ; sa jambe, qui a été spécialement mesurée par le docteur Liebig, par les célébrités médicales de toutes nos universités, ainsi que par plusieurs têtes couronnées, est de soixante centimètres de tour. On laisse tâter… et les amateurs au-dessus de seize ans pourront, moyennant un petit supplément, passer dans le compartiment réservé… où cette admirable femme se montre sans fard, comme la Vérité dans son puits… Toutes les séductions de la beauté charnelle sont réunies en elle, mariées aux charmes que distillent ses yeux et aux mille et une voluptés calmes et entraînantes que répandent les incomparables grâces de sa riche nature. Son sourire fait croire à une caresse venue du ciel. L’ivresse troublante, l’espérance consolante passent tour à tour sur ce miroir humain, emblème de la beauté prêtée à Vénus, surnommée la Mère des amours ! Entrez, messieurs et dames, trois kreutzers seulement pour voir la plus belle et la plus grande femme du monde, la Vénus au canon, la Vénus géante, telle que la représente le tableau ci-contre. Entrez, messieurs et dames, on va lever le rideau… comme vous voyez qu’elle le lève elle-même sur la toile que vous avez devant vous… »

— Elle lève sa jupe ! fit d’un ton indigné madame Hinterweiss en détournant chastement les yeux de cette scandaleuse image.

— Peut-on permettre, murmura madame la capitaine Von der Bombe, que des femmes se montrent comme des girafes !

Des cris singuliers, des hurlements rauques, des rugissements prolongés attirèrent les trois commères vers une autre baraque : à l’entrée, une grosse dame était assise à une table ornée d’un pot de fleurs, placée devant une glace ; de sa main droite, aux doigts chargés de bagues, elle puisait dans un coffret des pièces de menue monnaie et en faisait de petits tas symétriques ; de l’autre main, elle caressait un singe, presque aussi mignon qu’un petit chat, qui sortait à demi de la poche de sa robe princesse, garnie de fourrure malgré la saison, sans doute pour conserver au costume un caractère national.

Une autre femme, celle-là mince, svelte, à la taille souple comme un jonc, aux yeux bleus, au teint mat, vêtue en écuyère, avec des jolies bottes bien cambrées, se tenait en dehors, et agaçait du bout de sa cravache un grand perroquet à la longue queue rouge et blanche, à la poitrine rose et crème, au dos vert, avec un éperon d’or derrière la tête et un collier de jolies plumes jaune orange qui ressemblaient à une grappe de sequins. Enchaîné par la patte, l’œil en feu, il tordait avec colère la cravache dans son bec, en agitant ses ailes ouvertes comme deux éventails japonais, et resplendissantes, sous le soleil, de reflets de rubis et d’émeraude.

Les deux dames de la ménagerie n’étaient autres que nos anciennes connaissances, Prascovie Korsak et la dompteuse Micheline Salomonska.

Quand madame Hinterweiss et ses amies eurent suffisamment regardé le singe, l’écuyère et le perroquet, et examiné les unes après les autres les toiles déroulées devant la baraque, et représentant ici des crocodiles happant des savants par les basques de leur habit, là des serpents noués les uns aux autres, et servant d’échelle de cordes à des Indiens qui escaladaient un cocotier, – elles reprirent le chemin de leurs foyers.

Au moment où elles entraient dans la rue de la Souris, madame Von der Bombe, qui marchait au centre, poussa vivement de ses coudes les bras de ses deux compagnes et leur désigna du coin de l’œil un grand garçon qui passait, l’air souriant et dégingandé :

— Le monsieur de Paris ? fit madame Hinterweiss.

— L’artificier du prince ? demanda madame Hinkelkram.

— Lui-même…

— Il a bonne tournure, dit madame Von der Bombe.

— Meilleure tournure que sa… (madame Hinterweiss toussa).

— Ah ! il est… dit madame Von der Bombe sans oser achever.

— Oui, oui… Ces Français, voyez-vous, ça vit comme les moineaux !… observa madame Hinterweiss, en faisant un geste significatif et en s’engageant la première dans étroite et sombre ruelle.

XLIX

Pourquoi, depuis une semaine qu’il était à Himmelstein, Gaspard sortait-il maintenant toujours seul ? Les premiers jours, tout le monde l’avait vu en compagnie d’une jeune femme. On savait qu’il était encore avec elle à l’hôtel, et l’espèce de réclusion dans laquelle il la tenait excitait au plus haut point la curiosité cancanière des bonnes gens de l’endroit.

— Ce n’est pas sa femme, disait-on, c’est sa maîtresse ; et le prince, qui est fort sévère pour les autres, lui a défendu de la produire en public.

Les filles de chambre de l’hôtel tenaient des propos tout différents. Elles prétendaient avoir entendu un soir une vive altercation au n° 13 : la dame pleurait, et le monsieur, au lieu de la consoler criait d’une voix irritée : « Eh bien, quand même cela serait ? Vous ai-je juré une fidélité éternelle ? Je suis libre, entendez-vous, madame, d’aimer qui me plaît. » De ces paroles, les filles de chambre avaient conclu qu’une scène de jalousie terrible s’était passée entre Gaspard et Liselotte.

C’est ce qui avait eu lieu, en effet, après la réception d’un petit billet tout parfumé qu’un domestique de la comtesse de Lutsfeld avait apporté à l’hôtel, et que Liselotte avait ouvert avant de le remettre à Gaspard. Les quelques lignes de ce billet, priant M. Van der Gomm de revenir au plus tôt à la Fridolina, étaient bien innocentes en elles-mêmes ; mais une femme jalouse ne voit rien de sang-froid : à ses yeux tout est embûche et trahison.

Et les soupçons de Liselotte, loin de s’affaiblir, augmentaient de jour en jour, car non seulement Gaspard n’était plus le même, – il se montrait préoccupé, il était d’une froideur glaciale envers elle, – mais chaque soir, sous prétexte d’organiser son volcan ou ses feux d’artifice, il se rendait à cheval au château de la favorite et il n’en revenait qu’à des heures si tardives qu’elles étaient presque matinales.

Il y avait, nous l’avons dit, plus d’intérêt que d’amour dans cette attraction que Gaspard et Angélica éprouvaient l’un pour l’autre. Van der Gomm, l’inventeur, espérait arriver par la comtesse de Lutsfeld, et Angélica, la rivale de la « nièce » de M. de Lauter, comptait trouver dans Gaspard, pour le duel d’adresse et d’intrigue, auquel elle allait se livrer un homme adroit, un allié fidèle, un ami sûr.

Dans leur dernière entrevue, il avait été question d’une diseuse de bonne aventure qui venait d’arriver sur la Marienwiesse, et qui se recommandait dans les journaux à la clientèle féminine. Angélica, superstitieuse comme toutes les femmes des pays du soleil, avait prié Gaspard d’aller pour elle chez la devineresse et de lui poser un certain nombre de questions.

Notre héros n’eut pas de peine à trouver le « Salon des Horoscopes et de la Vie » de mademoiselle Haska, tireuse de cartes et chiromancienne, « initiée à tous les arts mystérieux et publics de l’Égypte et à tous les jeux d’agrément et de société de la Grèce ».

Elle recevait dans sa voiture, dont elle avait orné la façade de son portrait en costume de magicienne, avec le chapeau pointu et la longue robe étoilée ; sur l’escalier se déroulait un tapis à dessins cabalistiques, et une grosse femme en robe rose, les mains pleines de programmes, se tenait sur le balcon, penchée vers les curieux qui regardaient la toile.

Gaspard entra.

Il se trouva en présence d’une longue femme maigre, dont la peau ridée ressemblait à du vieux parchemin collé sur les os d’un squelette. Le soleil qui perçait les rideaux de calicot rouge baissés devant les petites lucarnes, ajoutait quelque chose de fantastique à cette apparition, l’éclairant comme de la lueur d’un feu de sorcière.

Mademoiselle Haska était vêtue d’une tunique blanche, relevée par des galons d’or ; un as de pique taillé dans du velours noir était appliqué sur son sein droit, et un as de cœur, en velours rouge, indiquait la place du sein gauche.

Plongée dans les profondeurs d’un fauteuil jaune, elle fit signe au jeune homme de s’asseoir en face d’elle sur une malle recouverte d’une vieille couverture de cheval à bandes vertes.

Elle demanda à Gaspard quand il était né, quel jour et quel mois. Elle coupa ses cartes, les étala sur un tabouret, et annonça au visiteur qu’il était venu au monde sous des influences heureuses, mais qu’une idée fixe le travaillait ; que cette idée le poussait dans des aventures extraordinaires dont elle ne voyait pas l’issue, car il y avait un nuage sur la constellation de son avenir, nuage qu’une circonstance imprévue pouvait dissiper d’un moment à l’autre.

— Vous aurez de grandes peines et de grandes joies, continua-t-elle, mais les joies seront plus grandes que les peines, car vous avez le cœur facile, vous vous enthousiasmez vite de toutes choses.

Puis, prenant la main de Gaspard, elle en suivit les lignes de ses petits yeux perçants, et ajouta :

— Votre main courte, épaisse et grasse indique la recherche des plaisirs des sens, la conception facile de l’ensemble : vous êtes un inventeur. Vos doigts pointus sont l’indice d’une tendance marquée vers le merveilleux ; esprit impressionnable, exalté même, vous avez l’imagination très vive, vous voudriez de grandes choses ; mais l’enthousiasme n’est pas soutenu chez vous ; vous avez la première phalange du pouce trop courte, signe d’irrésolution, de manque de persévérance. Si j’examine maintenant le nœud philosophique, qui se trouve à la troisième phalange du doigt, je vois que vous êtes un utopiste, un esprit remuant, ambitieux.

Puis, passant à l’examen des lignes de la main, la chiromancienne continua :

— La ligne de vie est très marquée, vous vivrez longtemps malgré les dangers auxquels vous pourrez être exposé. Ici, la ligne forme un triangle : c’est le sceau de Salomon ; vous avez consacré votre vie à l’étude des sciences… La ligne du cœur, qui s’étend de la base de l’index à celle du petit doigt, est longue et riche : vous avez de grandes dispositions à aimer, vous êtes plein d’élans affectueux… La Saturnienne, ligne du bonheur, est coupée : ce qui indique une blessure morale, une souffrance de cœur. Le Mont de Mars est proéminent : vous possédez l’aptitude à la lutte, la force de résistance, même par l’insouciance ; mais comme Jupiter domine toute la main, c’est l’ambition qui joue en ce moment le principal rôle dans votre vie.

Notre héros interrogea ensuite mademoiselle Haska pour le compte de la comtesse de Lustfeld, mais il ne fut guère satisfait de la réponse de la devineresse ; il est vrai qu’elle lui dit « qu’il faudrait voir la personne, et qu’il est bien difficile dans les arts cabalistiques de poser des questions par procuration ».

Gaspard ne s’en retourna pas immédiatement en ville. La place retentissait de symphonies discordantes : c’était un mélange ou plutôt une mêlée effroyable de roulements de tambours, de froissements de cymbales, de piaulements de clarinettes, de grondements de grosses caisses.

Les curieux et les badauds affluaient, et la voix aigre ou rogue des jongleurs, des saltimbanques montés sur leurs tréteaux, dominait tout ce brouhaha comme le hurlement des loups domine l’ouragan.

Gaspard avait passé avec assez d’indifférence devant l’Hercule du Nord, « le Borussien incomparable, le Prussien invincible, incombustible, imperméable et invulnérable », qui promettait de soulever un grenadier français par l’orteil.

Il s’était contenté de sourire en entendant un homme en veste ponceau qui blaguait la curiosité avide et naïve des Himmelsteinois, en leur offrant « un Lapon ramené sur une autruche du centre de l’Afrique par Livingstone. »

Il s’était arrêté devant un long balcon où une dizaine de personnages en costumes de toutes les époques et de toutes les couleurs étaient en train de faire la parade.

« Messieurs et dames, disait un grand blond revêtu d’une cuirasse, coiffé d’un casque à pointe, et qui frappait à tour de bras avec son sabre sur une pancarte, – messieurs et dames, c’est pour les premières représentations du spectacle curieux que nous allons vous offrir pendant ces jours de fêtes de toute une population, – que nous livrons à votre curiosité patriotique et palpitante, la fameuse bataille de Sedan, où les Français ont été définitivement brossés et l’empereur pris comme dans une souricière. Venez, messieurs et dames, assister à ce travail vraiment curieux d’une des pages les plus glorieuses de notre histoire. La bataille est représentée au naturel par toute la troupe. Vous verrez l’artillerie, vous entendrez le sifflement des balles, l’explosion des obus, les cris des blessés ; vous reconnaîtrez la voix de Napoléon et de M. de Moltke. Le drame finit par le défilé de l’empereur prisonnier, la nuit au milieu du champ de bataille, éclairé par les feux du bivouac. Entrez, messieurs et dames, les deux armées vont prendre leurs positions respectives ; les canons sont chargés… Boum ! boum ! En avant le tambour ! La bataille va commencer !… Et comme couronnement de la représentation, vous aurez le ballet des Cent Vierges de Mabille, avec travestissements mythologiques et concours des dieux et des déesses de l’Olympe, tel qu’il s’est dansé à Paris pendant le siège… »

L’empereur Napoléon, en bottes molles, en culottes blanches, portant l’uniforme de général, la grande plaque de la Légion d’honneur, se tenait sur l’estrade, avec cet air de perroquet mélancolique que lui ont toujours prêté les journaux de caricatures allemands.

Gaspard le regardait attentivement ; il lui semblait que les yeux de « l’empereur », la couleur de ses cheveux, la manière de se tenir appartenaient à quelqu’un qu’il avait connu.

— Par saint Bavon ! c’est Christian ! s’écria-t-il tout à coup.

Et s’approchant de l’estrade, il appela :

— Christian !

À ce cri, Napoléon III tourna vivement la tête et reconnaissant aussitôt Gaspard, il s’écria en ouvrant les bras d’un geste de surprise : – Monsieur Van der Gomm !

— Lui-même, Christian, répondit Gaspard en s’approchant ; mais quelle rencontre ! Comment se fait-il que tu sois ici, et sous ce costume ?

— Ah ! c’est tout une histoire que je vous raconterai pendant l’entr’acte… dès que j’aurai été fait prisonnier.

Et prenant la tête de la colonne, Christian rentra dans la baraque[17].

L

En attendant la captivité de Napoléon dans la personne de Christian Voss, Gaspard s’en alla voir, dans une baraque voisine, le Réveil de Barberousse, dont il avait si souvent entendu parler depuis qu’il était en Allemagne.

Un invalide à la jambe de bois, décoré de la médaille de la campagne de 1870-1871, ayant joué la Wacht am Rhein sur son orgue de Barbarie, le rideau se leva : la scène représentait une caverne, au fond de laquelle l’empereur Frédéric, le vieux Barberousse, dormait par l’effet d’un charme magique. Il était revêtu des insignes impériaux : le manteau de pourpre, la couronne, le sceptre, le globe du monde ; et sa barbe, qui avait poussé à travers les fentes de la table de pierre sur laquelle il s’appuyait, se répandait sur le sol comme une blanche nappe de mousse.

Tout à coup, à un bruit lointain de canon, l’empereur se réveille. Deux petits gnomes en pourpoint et en capuchon rouges sortent d’une fissure de la montagne et se précipitent devant lui.

— Allez, ô nains ! leur dit Barberousse, allez voir si les corbeaux volent toujours, au dehors, au-dessus des sapins. S’ils volent toujours, le temps n’est pas venu, et je reprendrai mon sommeil.

Les gnomes disparurent, agiles comme des lézards ; puis ils revinrent portant en main les corbeaux morts. Ils se livrèrent aux gambades les plus joyeuses, et aussitôt la caverne s’illumina. L’empereur Guillaume apparut alors dans la gloire d’un feu de Bengale : il s’avança vers Barberousse en lui présentant des deux sceptres brisés de l’Autriche et de la France.

Et le vieil empereur, se soulevant sur son siège d’ivoire, offrit au vainqueur le globe et la couronne du Saint-Empire germanique reconstitué…

Voilà ce que représentait le Réveil de Barberousse.

Le crépitement des coups de fusil, le tonnerre de la canonnade avaient cessé dans la baraque voisine ; Gaspard en conclut que la reddition de Sedan avait eu lieu et que l’empereur prisonnier était rentré dans les coulisses.

Il sortit.

— Pst ! pst ! venez, monsieur le docteur, lui cria Christian qui l’attendait au coin de la baraque, à l’entrée des artistes, sous la portière à demi soulevée.

Gaspard entra. L’espace était resserré, encombré de tout le déballage d’un théâtre ambulant, et servait à la fois de magasin de décors, de foyer, de vestiaire, de cuisine, de salle à manger et de chambre à coucher pour les acteurs et les actrices secondaires de la troupe. Une forte odeur de choucroute, de musc, de bière et d’eau de Cologne traînait dans l’air. Des caleçons d’hommes, des jupes, des chemises appartenant aux deux sexes, des bas de toutes couleurs, passés et rapiécés, suspendus à des ficelles, sous le toit, faisaient dans le haut comme un ciel de guenilles humides. Sur des sacs bourrés de paille, rangés à terre, aplatis par la dernière couchée, traînaient des accessoires de toilette, des maillots roses, des souliers de satin, des jarretières tachées de sueur, formées d’un ruban ponceau, avec un grand nœud jaune, des casques et des ailes de génie en carton doré, avec des plumes de coq fichées au bout. Un diadème de cuivre, enrichi de diamants et de rubis de verre, avait été abandonné auprès d’un pot de chambre ébréché à moitié plein.

À côté de la foudre de Jupiter, on voyait un tournebroche. Deux matous noirs s’amusaient à gratter de la pointe de leurs griffes les boyaux jaunis d’une lyre antique qui gisait renversée parmi de vieilles bottes, et rendait des sons de poêle fêlée. Rangées à la file, le long d’une planche, il y avait une douzaine de grosses pommes de terre creusées au milieu, dans lesquelles étaient plantées les chandelles de suif destinées à renouveler l’éclairage de la rampe. Les trois gaillardes qui devaient représenter dans le ballet Junon, Flore et Minerve, étaient en train de s’habiller. Minerve sortant des flots de sa robe de ville, tombée sur ses pieds, était dans un costume qui rappelait trop Vénus naissant à la surface de l’onde amère…

Gaspard eut un geste de pudeur.

— Ne faites pas attention, lui dit Christian ; ici il n’y a ni hommes ni femmes… tous artistes !…

Junon, assise sur une chaise de paille, se teignait les sourcils et étendait sur une brouette sa jambe aux fermes et gras contours, tandis que Flore, armée d’une aiguille, lui reprisait son bas troué au genou. Une fillette de seize ans, debout sur un coffre, dans une jupe de gaze, les épaules couvertes d’un châle noué à la ceinture, peignait ses longs cheveux blonds devant un fragment de miroir cloué contre une poutre.

Un peu plus loin, une jeune femme qui devait jouer un rôle travesti, genre Déjazet, avait passé une chemise à jabot, revêtu une superbe veste régence toute galonnée d’or, et noué ses cheveux poudrés en catogan. Chaussée de souliers à boucles brillantes et à talons hauts, ses bas bien tirés, fixés par les jarretières, elle demandait à grands cris à ses compagnes sa culotte égarée, tout en se versant dans l’oreille le contenu d’un petit flacon destiné à calmer une rage de dents qui venait de la prendre subito.

Le souper de la troupe cuisait dans une marmite suspendue à trois pieux au-dessus d’un feu très vif de charbon ; et l’horrible vieille qui remplissait les fonctions de cuisinière pendant les entr’actes, – elle jouait les rôles de duègne, – était occupée en ce moment à couper avec des ciseaux le bout de la queue d’un petit chat, afin d’avoir du sang pour y tremper les poignards tragiques. On eût dit une sorcière préparant le breuvage du Sabbat.

Christian pria son ancien maître de s’asseoir sur un panier cassé dont le couvercle était cadenassé.

— Il renferme les bijoux de la troupe, dit-il avec un soutire quelque peu ironique.

Puis, tout en changeant de costume, – Christian représentait Jupiter dans la féerie-ballet, – il fit à Gaspard le récit suivant :

— En vous quittant à Nauheim, je me dis : De l’autre côté des frontières, on trouve encore gens et rivières ; et j’allai à Stuttgard ; de Stuttgard à Tübingen. J’étais un peu comme le paresseux qui cherche un maître capable de lui donner sept dimanches par semaine. À Tübingen, j’ai été pendant quinze jours au service de milord Cochrane, un jeune Anglais original s’il en fût, qui non content de s’être passé la fantaisie de se faire recevoir docteur en philosophie à l’université de cette ville, voulait encore par extravagance faire conférer ce titre à son valet de chambre. Il avait acheté pour moi une thèse à un pauvre diable, versé pour les inscriptions neuf ou dix thalers, et racolé une demi-douzaine de professeurs pour me poser des objections convenues d’avance et faciles à réfuter ; mais dans la crainte horrible de mal soutenir mon personnage, je plantai là milord, et je m’enfuis sans demander mes gages.

Alors commença pour moi une vie d’aventures et de mésaventures. Je m’étais rendu à Marbach, – où est né Schiller. Là, je fis tout d’abord connaissance avec un escamoteur qui me prit pour compère : je le suivais partout avec l’air d’un bon badaud et je l’aidais à faire ses tours. Les jours de marché, vous auriez eu quelque peine à me reconnaître parmi les paysans faisant cercle, avec mon tricorne, mon gilet écarlate, mes culottes de peau. Ils sont très riches, ces paysans, et ils vivent grassement, bien que leurs champs soient maigres : il faut les voir conduisant de magnifiques attelages de quatre chevaux, qui font résonner les plaques d’argent de leurs harnais. Je ne suis pas fâché d’avoir vu le pays ; des moutons partout ; de vastes fermes à grands toits et à poutraisons peintes en rouge que l’on aperçoit de loin sur les collines… Nous parcourûmes le Wurtemberg en divers sens.

Mais je me dégoûtai cependant assez vite du métier. À Heilbronn, qui est une ville fort industrielle, j’acceptai la proposition séduisante d’un Hanovrien qui dressait des lièvres, les rendant savants et hardis. Le Hanovrien me faisait entrevoir, dans un avenir peu éloigné, une association avec lui ; mais lorsque je vis qu’il ne se pressait pas de tenir parole, je mis ma boîte à violon en bandoulière et je me sauvai avec un lièvre savant sous chaque bras : je les vendis à la plus prochaine guinguette. Oh ! quel bon dîner je fis là ! quel excellent Affenthaler ! Vous savez le proverbe : l’Italien noie ses soucis dans la nonchalance, le Français dans les chansons, et l’Allemand dans la boisson. Litronner, à l’occasion, n’est pas vice…

Avec ce qui me restait de ma petite spéculation, je pus prendre le chemin de fer pour revenir à Stuttgard, et c’est à la vapeur que je courus après la fortune, mais sans la rattraper plus vite.

Il n’en coûte pas cher pour se donner le luxe de voyager en quatrième classe ; et ceux qui ne sont pas affligés de délicatesse peuvent se contenter de ces wagons. Bouchez-vous le nez et ouvrez vos oreilles, monsieur le docteur ; on s’y trouve en compagnie de mendiants des deux sexes, d’estropiés vrais ou faux, de teigneux, de boiteux, de manchots et de bossus, de ramoneurs de cheminées ; tous ces gens assis ou couchés sur une litière pourrie, l’un pansant ses plaies ou en rafraîchissant les couleurs pralinées, l’autre faisant la guerre à ses puces. On y voit un vieux en chemise qui rapetasse ses culottes tout à côté d’une femme édentée qui épouille son marmot sur ses genoux.

À Stuttgard, un montreur de figures de cire fit de moi son « aboyeur » ; mais je ne devais dîner que lorsque la recette s’élevait à un certain chiffre et, souvent, c’est quand j’avais le plus crié que je mangeais le moins. Ô amertume ! c’est pour le coup que je devins docteur en philosophie sans soutenir de thèse ! Lorsque j’en eus assez de ce doctorat, je me fis recevoir en la compagnie de musiciens ambulants qui avaient jadis parcouru la France aux frais de la Prusse, pour recueillir des renseignements qui ont été bien précieux pendant la dernière guerre. Je faisais ma partie de violon sur les places publiques, dans les cours des maisons ; notre orchestre obtenait un véritable succès avec le Beau Danube bleu.

Mais j’abandonnai très vite mes nouveaux camarades, parce qu’ils étaient d’humeur tracassière, soupçonneuse, et qu’en qualité d’Allemands du Nord, ils affichaient un mépris vraiment trop grand pour les Allemands du Sud. Et puis, ils continuaient, sans en avoir l’air, leur métier d’espions… Un soir qu’on nous avait donné l’hospitalité dans un château et que toute la bande était ivre, je sortis sans bruit de la grange où nous couchions, – et je ne revins pas.

C’était au moment où l’on parlait le plus du vol des diamants du grand-duc de la principauté où nous nous trouvons ; et la police tenait en suspicion tous les gens errants.

LI

Christian qui s’était habillé tout en parlant, vint s’asseoir sur un autre panier, en face de Gaspard, et reprit son récit dans les termes suivants : – Chien timide n’engraisse guère ; je fis alors la connaissance, dans une auberge, d’un vieil usurier juif, qui était bien aise peut-être d’avoir un chrétien auprès de lui pour le préserver du feu du ciel. Il me prit pour commis, pour recors. Nous allions à travers les campagnes. J’étais spécialement chargé de relancer ceux qui ne s’acquittaient pas régulièrement envers mon patron.

Vous ne savez peut-être pas, monsieur, que dans le sud de l’Allemagne, les paysans ont si peu d’aptitudes pour tout trafic, que ce sont des marchands juifs, associés entre eux, qui accaparent tout le commerce, – celui des terres et celui du bétail.

Ils savent, on ne peut mieux, se jouer du paysan. Ils passent de temps en temps à travers les villages et travaillent avec une ruse d’enfer à tenter ces malheureux en offrant de l’argent à 7 ou 8 pour 100, pour acheter de la terre, ou en donnant à crédit une vache stérile, déclarée avec toutes sortes d’affirmations, du plus grand rapport. Le paysan ébloui cède ; il signe tout ce qu’on veut, et puis après, il lui faut redoubler d’activité pour se trouver en mesure de faire face aux engagements pris. Que la grêle ruine la récolte, que le lait de la vache tarisse, que lui-même, épuisé par un surcroît de fatigue, vienne à tomber malade… c’est là que l’attend le juif qui l’a tenté.

Pour celui-ci, aujourd’hui est le seul vrai temps. Devenu alors aussi rigoureux qu’il paraissait être accommodant au commencement, il n’accorde de délais qu’au prix de nouveaux engagements plus difficiles à remplir que les premiers. Ils font mentir le proverbe : Au prêteur les soucis.

Peu à peu, le lopin de terre tout entier y passe. Ah ! c’est quand s’use l’habit qu’on sent ce qu’il valait !

Pour tout dire, le vieux scélérat qui m’employait était trop avare pour lui et pour moi. Beaucoup manque au pauvre et tout à l’avare, dit le proverbe, qui dit aussi : L’avare est un cheval chargé de vin, qui boit de l’eau. Le vieil Abraham me faisait boire de l’eau avec lui, et il assurait que pourvu qu’on trinquât, le bien était le même.

Voyant que je perdais mes joues et la tranquillité de ma conscience, je lui souhaitai une longue existence. Quand il me vit sur le point de le quitter, il me donna la moitié de ce qu’il me devait. J’aurais pu le citer par devant le juge ; mais le plus maigre accommodement vaut mieux que la plus grasse sentence… Et puis, comme dit le proverbe, la Fraude loge au palais de Justice.

Je m’affublai d’un habit rouge à queue de morue et d’un chapeau à claque galonné d’argent, surmonté d’un panache blanc. Vous riez ?… C’était pour monter derrière la voiture d’un vendeur de thé suisse ; excellente chose, à l’en croire ; le monde aime assez qu’on le trompe. Je battais la caisse, le jour, aux oreilles de cet herboriste à grosses épaulettes d’officier supérieur et qui portait des éperons de la longueur de grandes fourchettes d’argent ; mais la vente faite, il me traitait sur le pied de l’égalité la plus républicaine ; malheureusement, il avait une femme encore jeune et assez jolie qui se mit à me regarder, selon lui, avec trop de considération ; le colonel aux herbes me donna mon congé au bout de huit jours.

Il y avait en ce moment dans la capitale du Wurtemberg un congrès tenu par la Société protectrice des animaux de l’Allemagne. Il y était venu un Saxon de Dresde, qui me prit à son service et me persuada que si je voulais le suivre dans son pays, il me ferait recevoir Dientsmann, – non plus docteur en philosophie. – Les Dientsmænner sont, vous le savez peut-être, des espèces de commissionnaires et d’hommes de ménage qu’on trouve dans les rues de nos villes d’Allemagne ; ce sont des domestiques à tout faire : ils vont chercher les provisions au marché, – et savent avec assez d’intelligence remettre un billet doux en de belles mains. »

J’avais accepté ; mais mon nouveau protecteur, le conseiller Renatus Schwindel, consentit à faire partie d’une députation du congrès chargée d’aller demander au roi Alphonse XII l’abolition des combats de taureaux. Jamais je n’aurais voulu suivre jusqu’en Espagne le conseiller Schwindel : je le plantai là. Vous savez le proverbe : Le vrai maître, c’est le subalterne.

En somme, je ne faisais guère mes affaires, et je ne pouvais pas dire, moi : Bonheur sans relâche, guignon s’y cache. Quelqu’un me donna alors l’idée d’entrer dans un grand atelier de tailleurs, où l’on demandait un organe sonore pour y faire la lecture à haute voix, pendant le travail, des nouvelles brochures socialistes. Le salaire était de vingt kreuzers par jour. J’acceptai. J’étais là comme un frère Studium. Mais on a beau cacher la queue d’un âne, il montrera toujours les oreilles. Au surplus, ces lectures ne laissaient pas de m’ennuyer beaucoup ; car j’ai oublié d’être pédant. Je m’endormis trois jours de suite en lisant, et le troisième jour on me réveilla et l’on me poussa dehors avec mes vingt kreuzers dans la main. L’ingratitude est la récompense du monde. Pour être loué, on n’a qu’à mourir. Je sais bien que quiconque veut ses aises doit rester chez soi.

— Hélas ! j’en ai su quelque chose aussi, soupira Gaspard.

— Mais je ne perdis pas courage, continua Christian. La vie n’est-elle pas une bataille ? Je me mis à lire les annonces des journaux, et au milieu de tous ces avis de dames, d’officiers et d’étudiants qui se donnent des rendez-vous, ou qui mendient de l’argent, je trouvai dans la Gazette de Francfort une baronne qui demandait un jeune homme de confiance.

« Voilà mon affaire ! » me dis-je. Et prenant mes hardes, je courus au chemin de fer. Il me restait de quoi voyager en quatrième classe. La compagnie de gueux que je trouvai dans mon wagon était cette fois fort joyeuse ; hommes, femmes, enfants étaient couchés pêle-mêle sur de vieilles couvertures ; on aurait dit un campement de Bohémiens. C’étaient des maçons qui s’en allaient à Berlin, où la journée a augmenté d’un thaler par suite de l’accroissement des nouvelles constructions. Une bonne grand’mère nous prépara du café sur une lampe à pétrole. Les hommes tirèrent de leurs havresacs des oignons, des saucisses et du fromage. Une femme avait une bouteille d’eau-de-vie dans sa poche : ce fut un vrai festin. En guise de dessert, nous chantâmes en chœur la Romance de la choucroute :

 

Sauerkraut ist die beste Medicin,

Gibt jedem Menschen Kraft,

Und steckt oft noch was b’sonders d’rin,

Es viel Vergnugen schafft[18].

 

— Bravo ! bravo ! Invasion II, firent les acteurs et les actrices qui continuaient à s’habiller et qui applaudirent le couplet chanté et mimé par « l’empereur ».

— À Francfort ?… demanda Gaspard qui trouvait le récit un peu long.

— À Francfort, où j’arrivai le lendemain matin, je fus introduit auprès d’une dame entre deux âges qui, mollement étendue sur un sofa, une perruche sur l’épaule, prenait son chocolat. Elle me demanda ce que je savais faire et si on pouvait compter sur moi comme homme d’honneur et de confiance.

Je lui montrai les certificats que je possédais, l’assurant que je serais parfaitement soumis à ses volontés. Ces paroles la touchèrent, et elle m’engagea.

Elle me fit revêtir une espèce de livrée, et je fus particulièrement attaché au service de sa personne. À midi, elle m’appela pour servir d’échanson à table. Elle avait à droite son mari, M. le baron, et à gauche un peintre qui avait fait son portrait en costume de nymphe. Je remarquai, en servant, que la baronne avait posé sa jolie pantoufle de satin rose sur la bottine vernie du peintre.

Quand la baronne s’ennuyait, je lui faisais la lecture ; c’est ainsi que je me suis mis au courant des productions de notre nouvelle littérature nationale. Le libraire Marcus, de Berlin, nous envoyait toutes ses nouveautés : les Mémoires d’une bayadère, les Fruits défendus, la Vie et l’amour en France, les Confessions de Finette, les Mystères d’une demoiselle de comptoir, la Forte Brünhild, la Nuit d’épreuve d’une file allemande, le Canapé indiscret, etc.

Madame la baronne était très familière avec moi. Chaque fois que le récit devenait piquant, elle se mettait à rire et me disait : « Eh bien, Christian, voudrais-tu que pareille aventure t’arrivât ? » Alors, moi, je riais aussi, et je lui répondais que je saurais m’en tirer aussi bien à mon honneur que tous ces héros de romans.

J’ai oublié de vous dire que c’est moi qui lui préparais son bain et qui chauffais sa chemise. Lorsque le baron était empêché, je l’accompagnais chaque soir au Jardin des Palmiers, où elle soupait sur la terrasse. Nous étions toujours suivis par des officiers, des banquiers ou des étrangers.

Une fois, la baronne rencontra deux de ses amies qui étaient déjà attablées ; elle vint prendre place à côté d’elles, et voyant un officier qui la poursuivait s’asseoir vis-à-vis, elle commanda une bouteille de champagne. Le jeune lieutenant la lorgnait et arrêtait surtout son regard sur ses pieds, qui étaient vraiment mignons. La baronne, d’une complaisance charmante, releva alors sa robe pour les lui laisser voir à l’aise ; puis elle commanda une seconde bouteille de champagne.

Elle était d’une gaieté excentrique et bombardait ses deux amies de boulettes de pain. L’un de ces projectiles alla s’égarer dans la bouche de l’officier qui l’avala. Mieux vaut manquer d’argent que d’amis : la baronne demanda l’addition au sommelier. Il revint la lui présenter respectueusement sur une assiette ; sans daigner y jeter un coup d’œil, la baronne lui dit alors, en lui désignant l’officier, d’un geste imposant :

« — Remettez cette note à M. le lieutenant ! »

Celui-ci devint pourpre, ne sachant plus quelle contenance il devait garder. Il paya cependant, tandis que la baronne se levait et prenait congé de ses amies stupéfaites, en leur disant :

« — Je ne montre pas mes mollets pour rien. »

Cette scène originale fut le sujet de toutes les conversations, et lança tout à fait la baronne. Chacun voulait voir ses jolis pieds.

Elle fut même si bien lancée, qu’elle disparut dans l’espace, en compagnie d’un banquier qui aurait pu entrer dans la lune sans se baisser par le trou qu’il y avait fait. Tel passe pour engraissé qui n’est qu’enflé : quelques jours après, des messieurs entrèrent dans le salon du baron, causant haut, examinant tout, prenant des notes ; c’étaient des huissiers et des commissaires-priseurs.

— Mon cher Christian, me dit le baron, je suis ruiné ; ma femme dépensait dix mille florins par an pour sa toilette ; et encore n’était-ce pas moi qui lui fournissais son argent de poche. Voici une lettre pour mon ami le major Hornmann, à Darmstadt ; il a besoin d’un serviteur dévoué, je te recommande à lui.

— Le bonheur a des ailes ! pensai-je. Mais au diable les femmes ! La femme est le démon de l’homme. Quand j’étais enfant, les Allemandes passaient toutes pour vertueuses. Comme les choses changent cependant quand on les voit de près !

— Tu partis pour Darmstadt ? dit Gaspard.

— Oui, monsieur le docteur. M. Hornmann était une vieille carcasse de major, raide et dur comme une baïonnette. J’entrai avec répugnance à son service. Il avait deux petites filles, l’une de douze ans, l’autre de quinze. Chaque après-midi, sur un signe de leur père, les fillettes se mettaient en ligne, sac au dos, fusil sur l’épaule, et je leur faisais faire l’exercice.

Je cumulais les fonctions de valet de chambre et de sergent instructeur. Le vieux major, qui s’était acquis la réputation d’un foudre de guerre en réduisant en cendres onze villages français, en fusillant plusieurs douzaines de francs-tireurs et en levant cinq millions de contributions, répétait du matin au soir que les Français étaient des assassins, qu’ils ne pensaient qu’à la revanche, et qu’il fallait apprendre aux jeunes filles, non seulement à leur résister moralement, mais encore à les combattre les armes à la main. Je n’aurais pas, malgré tout, quitté M. Hornmann sitôt sans ses chiens…

— Ses chiens ? fit Gaspard en riant.

— Figurez-vous qu’il était, lui aussi, membre de la Société protectrice des animaux allemands, et qu’en cette qualité il recueillait tous les chiens perdus. Chaque soir, il rentrait avec un nouveau chien : « Un de plus, disait-il, pour sauter à la gorge de l’ennemi héréditaire ! » Il les dressait à courir sus aux zouaves et aux turcos, au moyen de mannequins qui représentaient ces ennemis de la civilisation allemande. Mais un jour je fus pris pour un turco et mordu. Je réclamai vingt thalers d’indemnité. Le major me les ayant refusés, je le quittai et je lui intentai un procès… que je perdis.

— Tu as une belle écriture, Christian, me dit l’homme d’affaires auquel je m’étais adressé pour mon procès. Je te prends pour copiste, si tu veux. Tu parais discret, et il me faut surtout de la discrétion…

— Voici ma règle, dis-je : Tout ce que tu sais, ne le dis pas, – tout ce que tu lis, ne l’adopte pas, – tout ce tu entends, ne le crois pas, – tout ce que tu peux, ne le fais pas.

— C’est très sage, reprit-il. J’ai l’intention d’ouvrir une agence de titres nobiliaires et de titres de docteurs, de créer une concurrence réelle aux petits princes et aux petites universités qui se livrent depuis si longtemps à ce fructueux trafic. Je te promets dix pour cent sur les bénéfices.

L’offre était tentante. Il faut avoir un peu d’industrie : Dieu donne la vache, mais non pas la corde. J’acceptai. Une seule annonce fit affluer une avalanche de demandes. En quinze jours, nous créâmes vingt-quatre docteurs en droit et en médecine, deux docteurs en musique, sept docteurs en théologie, et faisant à volonté des comtes, des marquis, des barons, nous fournîmes des ancêtres à trente-deux personnes de sexes différents.

Un proverbe dit : Le souverain peut faire en un jour cent chevaliers, mais il ne saurait faire un savant en cent années. Nous, nous faisions des chevaliers et des savants en un quart d’heure. Le métier était excellent ; nous soupions chaque dimanche d’un dindon et d’une bouteille de vin de Bordeaux.

Mais il était dit que je ne serais pas heureux longtemps. Quand on se couche avec un chien, on se lève avec des puces. Et n’est-il pas écrit, hélas ! que tout passe, tout casse, et que ce qui vient de la flûte s’en va au tambour ? Il arriva un beau jour que mon patron reçut une citation en police correctionnelle pour avoir conféré la noblesse à un sacripant qui ne méritait que la corde. Cet individu, chassé des écuries du duc de Nassau, était un échappé de séminaire qui, après avoir volé l’argenterie de son supérieur, avait déjà pris un faux nom.

Sous le titre de comte de Sternpolydorf, que nous lui avions délivré, il lui fut facile de jeter de la poudre aux yeux des gens. Il loua un grand appartement sur la Zeil, qui est la plus belle rue de Francfort, puis un équipage au mois et dépensa sans compter. Un juif à qui il avait promis une forte prime, l’introduisit dans la famille d’un riche négociant dont il demanda la fille en mariage. Une fois agréé, il écrivit à un compère, – qu’il faisait passer pour le majordome de son château, – de lui envoyer de l’argent. Il reçut une fausse traite qu’il fit accepter sans peine par son futur beau-père, très flatté de voir un comte dans sa famille, et qui montrait à tout le monde la lettre du majordome annonçant que tout était prêt dans le château du comte, que la chambre de la comtesse avait été tapissée d’argent et d’or, que son écusson était brodé sur toutes les tentures, les voitures peintes à neuf, et que les vassaux préparaient déjà la fête pour son arrivée.

Le matin même du mariage on découvrit que la traite était fausse, et M. le comte de Sternpolydorf fut arrêté au moment où il descendait à la synagogue. Mon patron prit peur et enjamba le Rhin : nous avions tant mis de comtes fantastiques en circulation capables de n’avoir aucun respect pour la mémoire de leurs ancêtres !

— Je ne vois pas encore, dit Gaspard, comment tu as pu devenir empereur au milieu de tant de traverses, ami Christian.

— Patience, monsieur ; vous allez le savoir, reprit ce dernier. Que voilà bien la destinée ! Les uns doivent leur élévation à la bêtise des autres, à la stupidité du vulgaire, à la trahison, à une charge de cavalerie, moi, je dois toute ma grandeur à un perroquet !… En me retrouvant sur le pavé, je pris du service chez un deuxième juif. Celui-là se rendait à la foire de Leipzig avec des ballots de peaux de lapin teintes en petit-gris. Il devait gagner là-dessus quelque chose comme deux cents pour cent ; mais, voilà ! maître Daniel n’a pas eu de chance ! il a été pincé, et je me suis retrouvé réduit à mes propres ressources. Il y a un proverbe qui dit : Pauvreté ne déshonore pas ; mais un autre proverbe nous enseigne qu’à la pauvreté toute porte est fermée. Celui-ci est le plus vrai des deux. Il ne me restait qu’à flâner dans les rues, comme un chien sans maître qui a faim.

Je flânais donc et je bayais aux corneilles, – lorsqu’une affiche jaune, très grande, avec les mots de 10 florins de récompense en vedette, me frappa.

En approchant, je vis qu’il s’agissait d’un perroquet égaré. Il fallait le rapporter à madame Knickhaube, directrice du Théâtre allemand impérial, national et historique moderne, au champ de foire. Dix florins ! c’était le pain pour moi. Le proverbe dit qu’abréger le souper allonge la vie ; mais encore faut-il un minimum de pitance… Je n’avais nulle envie de lâcher la rampe de sitôt…

— Ah ! perroquet, beau perroquet, où es-tu perché ? C’est ce que je disais tout haut en marchant le nez en l’air, regardant partout… J’en avais déjà le torticolis, lorsque mes regards s’arrêtèrent sur une de ces vieilles statues qui décorent l’hôtel de ville de Leipzig, et que vois-je ?

Il faut vous dire que cet édifice est un des plus anciens et des plus beaux de l’Allemagne. Ses sculptures sont aussi merveilleuses que celles de notre cathédrale de Cologne. Tous les empereurs sont là, rangés ainsi que des saints dans leur niche. Ils sont taillés dans le granit rouge comme dans de la viande fumée, et ils sont si sérieux qu’ils paraissent passablement ennuyés de leur métier. Comme je regardais le plus grand d’entre eux, haut de six pieds, avec une longue chevelure tombant sur les épaules, le lourd manteau, le sceptre, je vis sur le globe qu’il tenait de la main droite, non l’aigle impériale, mais un perroquet, celui qu’on avait perdu. Cette pose grotesque était bien digne d’un perroquet venant des colonies françaises. Je me mis à faire de grands gestes, j’appelai : Coco ! Kiki ! tout mon répertoire… Enfin l’oiseau tendit l’oreille, ouvrit au soleil des ailes de trente-six couleurs, et vint se percher sur le nez du saint Pierre qui décore la fontaine de la place. Là, il me fut facile de le prendre.

Madame Knickhaube faillit m’embrasser de joie en me voyant venir vers elle, son perroquet chéri sur le poing.

— Êtes-vous de Leipzig ? me demanda-t-elle avec intérêt.

Je lui racontai mon histoire, qui parut la toucher. Elle me demanda si je me sentirais des dispositions pour le théâtre.

— Eh, madame, dis-je, qui veut bien n’est arrêté par rien. Et puis, renard qui n’a qu’un trou est un pauvre renard. Je pensais : Affaire rondement entamée, quasiment terminée.

— Eh bien, me dit madame Knickhaube, je vous engage dans ma troupe en qualité de figurant d’abord.

Et le soir même, je venais parader sur l’estrade en uniforme de turco. – On me passait au cirage ; c’était humiliant ; mais je n’étais heureusement trouvé sauvage qu’en public ; car, en particulier, madame Knickhaube aime mon humeur joviale ; elle apprécie les petits services que je lui rends, et j’ai fini par gagner sa confiance ; j’ai eu de l’avancement ; j’ai été successivement officier, capitaine, général ; enfin me voilà empereur !… Et je ne m’en tire pas trop mal, à ce qu’il paraît : À qui Dieu donne l’emploi, il donne l’esprit par surcroît. Malheureusement, le métier a ses déboires ; on a beau être empereur, il faut compter avec les misères de la vie, et plus le singe monte haut plus il montre son derrière…

Gaspard se mit à rire.

— Mais la liste civile, dit-il, est-elle au moins en rapport avec le rôle ?

— Comme dit le proverbe, répondit Christian, gages d’un bon serviteur ne sont jamais trop gros. Je fais Napoléon III à dix florins par mois, nourri, blanchi et logé.

— Heu ! heu ! fit Gaspard.

— Mais madame Knickhaube m’a promis d’augmenter mes appointements à ma prochaine action d’éclat ; déjà j’ai sauvé la baraque contre l’ennemi du dehors.

— On vous a donc attaqués ?

— C’est-à-dire que c’est nous qui avons attaqué… De Leipzig nous nous étions rendus à Halle, où il y a une Université et beaucoup d’étudiants… Je connais bien ces messieurs depuis que j’ai passé une partie de ma jeunesse à cirer leurs hautes bottes, à promener leurs chiens pleins de puces, et à porter leurs « poulets » aux demoiselles « bien nées ». Dans le Sud, les étudiants sont encore supportables ; ils font penser que jeunesse est un défaut que chaque jour corrige ; mais à mesure qu’on avance vers le Nord, ils deviennent exécrables !… Ils s’imaginent que Dieu n’a créé que pour eux la terre, la bière et les femmes !… Vous avez vu tantôt, monsieur, la cantinière des Français sur le devant de la baraque ?

— Oui, jolie, pimpante.

— On l’appelle mademoiselle Titi. Elle a des sourires très agaçants ; mais dans sa vie privée, elle est sage et pudique. Jadis, ça a sauté sur la corde sans être une sauteuse pour cela ! C’est elle qui ravaude mes chaussettes et rafistole mes galons… Un empereur, il lui faut toujours une certaine tenue !…

— J’ai cependant remarqué, Christian, dit Gaspard, que tu traites toujours ton nez comme on traite les chandelles en Allemagne… avec le pouce et l’index.

— Oui, nous n’avons pas de mouchoirs, repartit Christian ; madame Knickhaube, qui est Berlinoise, dit que c’est du luxe. Les Allemands du Nord méprisent le luxe !

Pour en revenir à mademoiselle Titi, reprit Christian, je vous dirai que nous savons qu’elle a un père, – ce qui n’est pas dans les habitudes ordinaires de ces dames ; mais un père dénaturé, car mademoiselle Titi n’a pas été reconnue et reste encore l’enfant du mystère. Mais si, dans son passé, il y a des parents dorés sur tranches, il y a peut-être dans son avenir des laquais dorés sur toutes les coutures. Nous sommes amis, – si bien qu’elle me permet de lui passer la main dans les cheveux au moment où elle s’endort au fond de la malle qui lui sert de couchette virginale. Mais je n’oublie pas pour cela ma belle Véronika : un vieil amour ne se rouille pas.

Or, depuis plusieurs jours, trois étudiants reluquaient mademoiselle Titi d’une manière insolite : dès qu’une oie boit, toutes s’y mettent. Ils lui envoyèrent des bouquets, puis, s’enhardissant, ils l’attendirent un soir à la sortie des artistes. Je veillais sur sa vertu ; j’en suis l’ange gardien !… Ils étaient toute une bande. Au moment où ils allaient procéder avec audace à un enlèvement, je saisis « l’archet » de mon violon, et en avant la musique !…

Je frappe à droite et à gauche… je disperse les ravisseurs… Enlaçant du bras gauche la taille de mademoiselle Titi, je lui fais une auréole de mon moulinet… On ne raccommode pas une toile d’emballage avec de la soie. Les étudiants assaillent alors la baraque à coups de pierres. La méchanceté s’apprend sans maître. Moi, à la tête des deux armées, je commande une sortie ; nous leurs servons du jus de bâton sans mesurer, chien mort ne mord plus. Après avoir dispersé l’ennemi, nous comptâmes bien, à notre retour, une demi-douzaine de casquettes blanches pour dépouilles. Pour moi, à cette heure-là, ce ne fut plus Sedan ; cette belle nuit, ce fut la journée de Solférino et de Magenta !… Jusqu’au matin, les camarades montèrent la garde autour de la voiture où reposait mademoiselle Titi ; et l’on vit passer et repasser obstinément un grand Bursch, sa bonne rapière de Solingen sous le bras, sifflotant entre ses dents le refrain de la Marseillaise des étudiants :

 

Eh ! courage ! en avant ! les étudiants sont là !

Ils sont tous déchaînés et ils crient : Hourra !

 

Madame Knickhaube se coucha sans se déshabiller, avec deux revolvers à côté d’elle… Les étudiants nous laissèrent enfin dormir ; mais le lendemain matin des placards rouges affichés au coin de toutes les rues mettaient notre théâtre au ban…

Vous savez que c’est la coutume dans les petites villes universitaires : quand un fournisseur, un brasseur, a mécontenté les étudiants, – les Bursch, – ils le mettent en verschiess, en interdit… Personne n’ose plus franchir sa porte… et le pauvre diable fait faillite ; car une ville d’Université comme Halle, Tubingue, Gotha, ne se compose que de fournisseurs et de consommateurs, c’est-à-dire de marchands, aubergistes, tailleurs, cordonniers, – et d’étudiants.

En vain nos trompettes sonnèrent ; en vain nos tambours battirent le rappel ; en vain madame Knickhaube, en costume de Germania, la cravache levée, décrivait d’avance les horreurs de la bataille, l’héroïsme des Allemands luttant comme des lions vingt contre un… nous n’encaissâmes plus un demi-kreuzer. Nous n’étions pas arrivés à Halle dans une position florissante : car si tout n’est pas rose dans la vie, tout n’est pas jasmin dans notre profession… Nous dûmes vendre un cheval pour payer nos dépenses d’auberge et d’illuminations. Alors on tira au sort pour savoir qui de nous traînerait la charrette en place de la bête. La Providence, qui est insondable en ses desseins, désigna « notre Fritz » pour ce rôle de quadrupède par nécessité.

Mais comme mademoiselle Titi, ébranlée par les émotions récentes, n’était plus solide sur ses jambes, il avait fallu la jucher au haut de la charrette, couronnant la pyramide de coffres et de paquets de toiles peintes ; et c’est moi qui poussais par derrière, chaussé de mes bottes à l’écuyère… Nous sommes arrivés ici, il y a deux jours, après les fatigues et les privations d’une véritable campagne… Madame Knickhaube m’a fait jurer, sur un bouquet dessiné avec des cheveux de son mari, qui est allé chercher des crocodiles en Égypte, de ne plus entreprendre de jeux de moulinet contre les étudiants. Qui s’est brûlé la langue n’oublie plus de souffler sur la soupe.

— C’est toute ton histoire ? fit Gaspard ; ton histoire publique et secrète ? ajouta-t-il en riant.

— Mon histoire tout entière, dit Christian, mais qui, je l’espère, s’enrichira promptement de nouveaux chapitres, car mademoiselle Titi et moi nous avons des vues…

— Ah.

— Oh ! mais c’est pour l’avenir… quand elle sera ornée de ses parents.

— Et Véronika ?

— Je lui garde une place dans un petit coin…

— Je suis ici à Himmelstein, dit Gaspard, un peu comme toi, oiseau sur la branche. Quand le feu d’artifice aura été tiré, si je ne réussis pas auprès du grand-duc, je serai obligé de me remettre en route.

— Quel feu d’artifice ?

— Celui de la fête du prince… C’est moi qui en suis chargé.

— Que m’apprenez-vous là ? s’écria Christian. Mais à propos : vous savez qu’il est rentré en possession de ses breloques, de ses bouchons de carafe, de sa verroterie…

— De ses diamants, tu veux dire ? Je le sais ; mais pas de tous !

En ce moment un pan de toile fut soulevé, la figure de mademoiselle Titi apparut rayonnante. La jeune artiste était costumée en génie, avec des ailes roses, de petits souliers de satin, des jupes vaporeuses, des perles dans les cheveux.

Elle prit le bras de Christian, et lui dit :

— Allons, à ton poste, ô grand Jupiter ! le ballet va commencer.

Christian saisit sa foudre de carton peint.

— Vous excuserez, dit-il à Gaspard en s’inclinant devant lui, un pauvre dieu tout-puissant qui n’a absolument aucune volonté. Ici, c’est le parterre qui commande ; ses sifflets sont bien plus redoutables que tout le vacarme que peut faire le dieu du tonnerre.

En disant ces mots, il entra en scène tandis que Gaspard sortait par la porte des artistes.

LII

Disposées en large éventail autour de la place du Château, les maisons du quartier aristocratique de Himmelstein, avec leurs cariatides, leurs balcons, leurs ornements en style Renaissance, ont un air pimpant de petits palais. Et elles semblent si mignonnes et si fragiles qu’on a dû, pour les garantir des intempéries du temps, leur donner ce badigeon rose qui les couvre comme d’une housse ou plutôt d’un fourreau de soie. Du côté de la vallée, leurs façades descendent au niveau d’un grand pavillon qui forme serre. Cette disposition architecturale d’une simplicité presque rustique s’harmonie bien avec les allées d’arbres séculaires qui se prolongent comme celles d’un parc jusqu’au bord de la rivière.

Les corbeilles et les parterres de fleurs de l’hôtel Lauter avaient été renouvelés dès l’arrivée du comte, ancien ambassadeur du grand-duc Fridolin en Portugal ; on avait refait à neuf la grotte de Lorelei, avec ses stalactites et sa cascade ; on avait sablé les chemins capricieux qui couraient sous les ombrages embaumés des tilleuls, des marronniers et des sapins ; on avait complètement réparé, en le garnissant de persiennes japonaises, le kiosque qui se trouvait à l’extrémité du parc, et d’où l’on avait une vue si étendue et si belle sur la vallée et sur les montagnes.

Depuis que mademoiselle Mimi, avec cette persistance, cette adresse, cette diplomatie adroite et rusée de l’intrigante de bon ton, avait réussi à s’insinuer dans la vie de mademoiselle de Lauter, à s’en faire l’amie, – en apparence du moins, car mademoiselle Frédérique n’était plus dans l’âge naïf de l’inexpérience, – les deux jeunes personnes avaient l’habitude de passer leurs après-midi dans ce kiosque pour y faire une petite causerie. Il y avait, au bas de la terrasse, un chemin qui suivait les méandres de la rivière et qui devenait, avant le coucher du soleil, la promenade favorite des nobles himmelsteinois. Cachées derrière les persiennes, les deux amies voyaient tout le monde sans être vues, et Frédérique prenait le plus vif plaisir aux remarques méchantes, aux piquants commentaires, aux observations malicieuses, aux racontars et aux cancans de mademoiselle Mimi, qui lui faisait connaître toute la ville.

En se liant si intimement et d’une façon si prompte avec une des familières de la Fridolina, la nièce de M. de Lauter n’était pas plus sincère que mademoiselle Mimi : ce qu’elle avait vu d’abord dans cette liaison, c’était son propre intérêt. « Par mademoiselle Mimi, s’était-elle dit, je saurai tout ce qui se passe au château, et tout ce qui se dit dans l’entourage du prince et de la comtesse de Lustfeld, car si le prince continue à me donner des marques de sympathie, je ferai bien d’être sur mes gardes. »

En ce moment, les deux amies causaient avec un apparent abandon et en se tutoyant :

— Il y a, j’en conviens, disait mademoiselle Mimi, bien des choses à dire sur le compte de Son Altesse ; au fond c’est un homme charmant ; certains journalistes ont cherché à le tourner en ridicule, à cause de ses perruques, de son amour de la musique et des diamants, – et Dieu sait s’ils lui ont donné des inquiétudes ses chers diamants !

Mademoiselle Frédérique eut un sourire amer sur les lèvres ; les diamants du prince lui rappelaient un acte de sa vie sur lequel le jour ne s’était pas encore fait.

— Mais le prince, poursuivit mademoiselle Mimi, a trouvé un moyen infaillible de faire taire ces messieurs, il les a tous décorés… rendant ainsi le bien pour le mal… C’est un cœur d’or !…

— Il vient bien de me le prouver, repartit mademoiselle Frédérique… Hier au soir, il m’a envoyé deux bracelets en brillants…

— Ah ! il sait aimer, celui-là ! soupira mademoiselle Mimi. Et, vous verrez, chère amie, plus il vous connaîtra, plus sa générosité grandira.

— Chut ! fit soudain Frédérique, en posant un doigt sur sa bouche… Le pas d’un cheval !…

Et toutes deux penchèrent leur tête anxieuse au-dessus de la route, en écartant les grappes de glycine qui retombaient en rideaux touffus et parfumés.

— Il me semble que je connais cette allure, dit Frédérique à voix basse.

— Voici le cavalier, chuchota mademoiselle Mimi.

Un cavalier, portant la livrée de Son Altesse, s’avançait lentement, avec précaution, tenant ses yeux fixés sur le kiosque.

Il s’arrêta et se mit à tousser.

— Un message du prince ! s’écria mademoiselle Mimi.

Elle donna une légère impulsion aux branches pour montrer au cavalier qu’on l’avait entendu.

— Êtes-vous là, très honorée mademoiselle ? demanda à ce moment le messager.

— Qui appelle ? fit mademoiselle Mimi, en écartant cette fois tout à fait les branches et en montrant au cavalier, avec un enjouement de jeune chatte, sa petite tête ronde comme une boule, et dont les joues roses étaient adoucies par l’ombre d’un grand chapeau de paille qu’elle avait orné d’une touffe de fleurs.

— Une lettre pour mademoiselle Frédérique, répondit le messager en se dressant tout droit sur ses étriers.

— Attendez, dit Mimi… Et prenant dans sa corbeille à ouvrage un peloton de laine, elle le dévida le long du mur.

Le cavalier attacha la missive, et quand le fil fut remonté, il piqua des deux et disparut au galop.

— Une nouvelle lettre ! s’écria Frédérique toute épanouie de joie et d’orgueil.

Et de ses doigts blancs et fins, ornés d’ongles roses polis comme de l’agate, la nièce de M. de Lauter fit voler le cachet de l’enveloppe. Mademoiselle Mimi le ramassa ; il représentait deux colombes se becquetant, – avec cette devise : « Tout par l’Amour ».

À mesure que Frédérique avançait dans sa lecture, sa figure s’illuminait, non par le coloris de ses joues, mais par l’éclat extraordinaire de son regard ; car c’était une de ces brunes dorées qui ont vingt ans jusqu’à quarante ans, et sur lesquelles tout glisse, les émotions, les chagrins et les joies, sans laisser plus de traces que sur un marbre ou un ivoire. On aurait dit une tête de sphinx bruni par le soleil d’Égypte. Ses cheveux noirs descendaient en boucles sur ses épaules, encadrant un front de pierre impassible. Mais ni le nez ni la bouche n’avaient rien du type ordinaire des femmes de l’Orient.

Le nez était aquilin, petit. Sur les lèvres minces, tendues comme un arc, errait un sourire hypocrite qui cachait une expression mobile de dédain, d’âpreté et d’orgueil.

La taille était serpentine, la chute des reins adorable, les hanches pleines de séductions secrètes. L’attache du cou et celle des bras se montraient telles que les eussent désirées l’auteur inconnu de la Vénus de Milo. Quelle fût debout ou assise, à pied ou cheval, l’attitude de Frédérique était toujours gracieuse. Elle avait une sorte d’intuition artistique, et elle frappait aussi bien ceux qui la voyaient, par le charme, la souplesse, l’harmonie des lignes de son corps que par le goût exquis de ses toilettes. Une Parisienne seule aurait pu rivaliser avec elle sur ce terrain qui semble être exclusivement celui des salons de la Chaussée-d’Antin et du boulevard.

Lisant cette lettre, ses bras vigoureusement modelés élevés à la hauteur du menton, les paupières à demi baissées, la bouche arquée à ses coins, une petite fossette à la joue, le buste en avant, et le bout de son joli pied dépassant discrètement sa robe, elle formait à elle seule un ravissant tableau.

Mademoiselle Mimi ne cessait de l’observer.

— Eh bien ? demanda-t-elle quand son amie eut achevé de lire.

— Eh bien… c’est le prince qui me demande un rendez-vous ! répondit en riant Frédérique… Il me dit que j’ai une taille de déesse… que je marche comme une reine… que j’ai une tête à porter couronne… Un tas de belles choses… Bref, il est parti ce matin pour la chasse, et il sera ce soir à quatre heures au pavillon Saint-Hubert, sur la route de Minnedorf, à une demi-heure d’ici…

— Il faut y aller, répondit vivement mademoiselle Mimi.

— Oui, mais à une condition.

— Laquelle ?

— C’est que tu m’accompagneras.

— Mais de grand cœur, chère amie !

— Alors, partons, nous n’avons pas un instant à perdre, fit Frédérique ; car, si mon oncle rentrait, il ne me laisserait probablement pas sortir…

— Il me semble qu’il te surveille beaucoup depuis quelques jours ?

— Que veux-tu ! Il est jaloux du prince.

— Oh ! le vilain oncle ! Est-ce qu’un oncle doit être jaloux ?

Une heure après, les deux amies étaient arrivées en voiture dans le bois de Minnedorf et, mettaient pied à terre pour se rendre au pavillon par un petit sentier détourné que connaissait mademoiselle Mimi et qui sentait bon la fraîcheur de la mousse et les bourgeons de sapin.

Mademoiselle de Lauter avait rapidement changé de toilette et s’était mise sous les armes. Elle avait arboré un costume d’un cachet essentiellement parisien et qui lui allait à ravir en faisant ressortir les harmonieuses ampleurs de ses formes. On l’eût vraiment prise pour une petite maîtresse habillée par Watteau. Sa tunique couleur vert-lierre, plissée dans le bas, bouffait sur une seconde jupe garnie de bandes de velours vert-bouteille, si crânement retroussée qu’elle était comme le cotillon d’une jeune fermière qui s’en va soigner ses choux. On apercevait la naissance de la jambe, ses bas de soie blancs chinés rose avec des coins verts. Ses pieds mignons étaient chaussés de souliers noirs, à nœuds de velours et à boucles. Un éventail noué à une chaîne d’argent pendait à sa ceinture. Un chapeau dans le même ton que le costume, et rehaussé par une touffe de fleurs, complétait cette toilette de nymphe moderne, exposée à rencontrer dans les bois des forestiers en uniforme ou des promeneurs en redingote.

Mimi marchait la première, sans bruit, en tenant ses jupes en paquet, devant elle, pour les soustraire aux branches sèches et aux épines. Frédérique était, elle, obligée de se baisser ; quand elle accrochait son chapeau, elle jetait dans le silence du bois de grands éclats de rire qui partaient comme des fusées et effarouchaient les merles et les écureuils.

Un petit sourire rusé au coin de sa bouche révélait tout ce qu’elle se promettait de cette entrevue ; et, dans ses yeux, où des pensées diverses se reflétaient comme les nuages d’un ciel d’été chassés par le vent se reflètent dans une eau profonde, un observateur aurait lu tout ce que tramait cette petite âme scélérate.

Elles arrivèrent à une clairière. Au milieu, sur une espèce de tertre, s’élevait le pavillon Saint-Hubert, tout recouvert de vigne-vierge, avec un péristyle garni d’orangers et de lauriers-roses plantés dans des vases de faïence bleue. Mais de saint Hubert, pas l’ombre. Par contre, comme patronne du lieu, on voyait dans une niche une Vénus accroupie attachant ses sandales.

Ce pavillon, rendez-vous de chasse et d’amour très connu dans la contrée, est cité souvent dans l’histoire du grand-duché de Himmelstein. Des scènes violentes s’y sont passées. Une fois, un prince y attira sa maîtresse infidèle pour l’étrangler ; un demi-siècle plus tard, un autre prince y enferma sa femme pour l’y laisser mourir de faim. L’emplacement seul de ce pavillon rappelait encore aujourd’hui ces souvenirs terribles, car, reconstruit sous la forme d’un petit temple grec, il ne comprenait plus qu’un salon et une salle à manger – où rien n’était tragique.

Les deux femmes poussèrent la porte qui s’ouvrit devant elles, et elles entrèrent, sans hésitation ni émotion, comme deux femmes coutumières du fait et habituées à courir les aventures galantes. L’assurance que montrait Frédérique n’échappa point à son amie ; mais celle-ci fut bien plus frappée encore de l’ardeur, du plaisir qu’elle mettait à regarder les tableaux érotiques suspendus aux murs du salon, il y en avait un surtout, de Kaulbach, fait sur la commande du prince, qui était d’une impudeur de mauvais lieu et provoquait dans la bouche de mademoiselle Frédérique des remarques étranges pour une nièce d’ambassadeur.

Elles passèrent dans la salle à manger. Là, même profusion de gravures graveleuses. Décidément ce petit pavillon était grec jusqu’au bout. Elles revinrent dans le salon, s’asseoir sur un sofa de velours rouge, aux coussins à glands d’or, large, énorme, dans lequel on enfonçait comme dans un nuage mythologique.

Tout à coup, elles se levèrent précipitamment.

— Le prince ! s’écria Mimi en étendant le bras vers la fenêtre… Je te laisse.

Elle passa dans la salle à manger, tandis que Frédérique, prenant sa démarche la plus serpentine, son sourire le plus gracieux, s’avançait, en étudiant ses mouvements, au-devant de Son Altesse sérénissime, sur le péristyle.

— Ah ! chère, chère, s’écria Fridolin en lui prenant les deux mains qu’il baisa, le paradis s’ouvre donc devant moi…

Frédérique ne répondit que par quelques paroles incohérentes, murmurées à demi-voix, comme si le trouble, l’émotion la suffoquaient.

Le prince lui passa alors son bras autour de la taille et la conduisit dans le salon.

Ils s’assirent sur le sofa et il y eut un long silence, pendant lequel mademoiselle de Lauter s’efforça de rougir et tint ses yeux à demi baisés.

— Que vous êtes charmante ! lui dit enfin le prince Fridolin.

Et l’enlaçant de nouveau :

— Si vous saviez, continua-t-il, comme mon cœur battait en venant ici… Vous m’avez rajeuni de vingt ans… Oh ! les beaux cheveux !…

Il lui passa sa main dans les cheveux, et Frédérique ne manqua pas de tressaillir, en fille bien apprise.

— Je suis, continua le prince, comme Roméo auprès de Juliette, plus pressé qu’il ne faudrait. J’ai abandonné la chasse, et j’ai bien peur qu’on se mette à ma recherche et qu’on nous trouve ici…

— Mademoiselle Mimi, qui m’a accompagnée, est dans la salle à manger ; elle veillera… c’est aussi un chaperon pour moi…

— Dites-moi, Frédérique, quand me sera-t-il donné de vous revoir, de vous dire combien je vous aime ? Y a-t-il un bonheur égal à celui de se sentir aimé par un cœur vaillant et tendre comme le vôtre ?

— Mais, prince, vous n’avez qu’à parler pour être obéi. Vos désirs sont des ordres, fit Frédéric en se laissant doucement attirer vers lui.

Il lui donna un baiser.

— Prince, lui dit-elle en se défendant pour la forme, n’abusez pas de mon innocence et de ma naïveté… Je n’ose croire à cet amour du grand seigneur pour la simple bergère… C’est un caprice, n’est-ce pas, qui s’envolera avec les premières feuilles jaunies de l’automne ?

— Dites, s’écria Fridolin dans un élan de poésie idyllique, dites que cet amour est pour moi comme le printemps et qu’à son souffle tiède je sens refleurir mon cœur.

La conversation se prolongea sur cette gamme pendant plusieurs minutes, lorsque, soudain, un coup brusque fut frappé contre la porte, qui s’ouvrit presque immédiatement.

— C’est moi, s’écria mademoiselle Mimi… Alerte !… Toute la chasse arrive !

— Mon Dieu ! fit Frédérique en jouant à l’innocente, je vais être compromise… Je suis déshonorée ! Mon oncle ! Que va dire mon oncle ? Prince, vous me perdez !

Elle se cachait le visage dans les mains.

— Les malotrus ! se contentait de répondre Son Altesse qui n’avait pas l’esprit très prompt aux décisions.

— J’ai une idée, fit alors mademoiselle Mimi… Sauvons l’honneur de mademoiselle Frédérique, de la nièce de M. de Lauter ! Prince, cachez-la quelque part… n’importe où… Moi je puis me sacrifier…

— Oh ! mon amie ! s’écria Frédérique… Jamais je ne souffrirai…

— Si, souffrez que je vous emmène vite, répondit le prince, car les voici, ils descendent de cheval… Ils se répandront dans toute la maison… Je les connais… Mais ils n’iront pas vous trouver dans cette armoire… dont j’aurai soin de prendre la clef dans ma poche.

— Comment !… prince… vous voulez ?…

— Mais sans doute… Et votre honneur ? et celui de votre oncle ?… répliqua Fridolin.

Puis, sans lui donner le temps de répondre, il poussa Frédérique dans l’armoire qu’il ferma à double tour, et il vint rejoindre mademoiselle Mimi triomphante.

Elle avait, en effet, remporté une grande victoire, la perfide mademoiselle Mimi : n’avait-elle pas empêché le prince de se compromettre avec la rivale de la comtesse de Lustfeld, pour le compte de laquelle elle était entrée en campagne ?

Et n’était-ce pas elle qui retirait, par une habile manœuvre, tout le bénéfice de cette comédie, rendant le prince son obligé ?

LIII

L’aventure arrivée au prince Fridolin fut le sujet de toutes les conversations, à la cour d’abord, puis dans les salons, enfin dans les arrière-boutiques de la petite ville. De bouche en bouche, l’histoire avait grandi, les commentaires s’étaient ajoutés aux commentaires, se succédant, pleins de détails nouveaux et inédits. – « Qu’elle est heureuse ! » pensaient en elles-mêmes les dames qui blâmaient le plus hautement mademoiselle Mimi.

Au château de la favorite, on était dans la joie. Si la nièce de M. de Lauter eût été surprise avec le prince, celui-ci, sans nul doute, se serait cru engagé d’honneur envers elle ; tandis que de la sorte on gagnait un temps précieux qui permettait de tirer parti des indices recueillis par mademoiselle Mimi et d’agir avec quelque sûreté.

Mais des événements autrement importants ne tardèrent pas à accaparer toute l’attention des oisifs de Himmelstein. M. le conseiller de Baumstark était en route pour la capitale du grand-duché ! On avait annoncé, à sons de caisse, qu’il arriverait dans la soirée. Des affiches bleu de ciel, placardées à tous les coins de rue, ordonnaient aux propriétaires et locataires d’illuminer leurs façades, et invitaient la population à se rendre à la gare au-devant de l’illustre homme d’État. « Il serait à désirer, disait l’affiche, que ceux qui n’ont pas de flambeaux se munissent de lanternes. »

Dans les brasseries, sur le seuil des portes, pendant toute la journée, on ne s’entretint que de la réception du soir et des solennités qui se préparaient pour les jours suivants. On était venu réveiller Gaspard à deux heures du matin pour lui transmettre l’ordre de presser les travaux. À l’aube, il était déjà sur le sommet du monticule qu’il avait choisi pour le cratère de son volcan, à quelques centaines de mètres de la Fridolina.

À l’angle de la place du Château, des curieux stationnèrent pendant toute l’après-midi pour regarder les hommes de la landwehr qui s’exerçaient à saluer à la prussienne, en un temps, la main droite collée à la tempe droite, le corps raide comme un pieu, l’œil fixe.

Le capitaine Von der Bombe, en grande tenue, se promenait de long en large d’un air important, son sabre battant le pavé, ses mains dans des gants jaunes trop larges qui les faisaient ressembler à des pattes de pélican.

Devant les écuries du prince, des palefreniers en gilet rouge, les manches retroussées, les pantalons relevés à mi-jambes, pataugeant pieds nus dans les flaques d’eau, lavaient avec de grosses éponges les roues dorées des antiques carrosses de la cour qui n’avaient pas servi depuis vingt-cinq ans. Sur les panneaux tout écaillés de leurs portières, on distinguait vaguement des triomphes mythologiques effacés qui rappelaient les beaux jours de la dynastie.

À trois heures, M. le bijoutier (et pédicure) Hinkelkramm, en toilette de gala et d’opérateur princier, habit bleu à boutons d’or, gilet de soie en pointe, pantalon café au lait, se rendit, en marchant sur le bout de ses souliers de castor, claqués de cuir verni, au café du Paon-qui-fait-la-roue. Au milieu de sa chemise à jabot, brillaient, enchâssés comme des fragments de soleil, de petits diamants disposés en couronne. Il était éblouissant ! On l’accueillit par des bravos et des vivats, car au café il y avait nos anciennes connaissances de la brasserie du Hérisson-Rouge : – M. Hinterweiss, qui avait abdiqué pour quelques heures le gouvernement de sa pharmacie entre les mains de sa femme, le rédacteur de la Trompette de Himmelstein, M. Féder, le docteur de la cour et conseiller de médecine, M. Bauchwéh, et le conseiller intime, inspecteur des pompes et fontaines, M. Rumphotzhaus.

Le docteur Bauchwéh, qui avait fait ses études à Berlin, et qui avait ses raisons pour ne pas aimer les Prussiens, leurs mœurs, leurs intérêts et leur politique, au moment où M. Hinkelkramm entrait, laissait échapper quelques remarques sarcastiques sur tous ces préparatifs qui se faisaient certes bien à contre-cœur dans la petite capitale particulariste.

— Oui, oui, vous avez beau rire, exclama le joaillier qui secrètement, aspirait au brevet de pédicure de Leurs Altesses royales et impériales de Prusse, vous avez beau rire, répétait-il, le temps est passé où un ambassadeur d’Autriche recevait M. le conseiller de Baumstark, envoyé en mission à Francfort, assis à son bureau, en manches de chemise… On lui fait des ovations aujourd’hui !…

— À cinquante kreuzers l’heure, riposta le Dr Bauchwéh.

Hinkelkramm, en sa qualité de pédicure, avait estropié l’histoire de Francfort.

— La chose, messieurs, reprit le docteur Féder, s’est passée d’une façon bien plus amusante. M. de Baumstark, trouvant le comte de Thun en manches de chemise ne fit ni une ni deux, il ôta son habit et s’assit auprès de l’ambassadeur d’Autriche, en lui disant : « Vous avez raison, monsieur, la chaleur est étouffante ici, on est heureux de se mettre à l’aise. » Le comte de Thun s’empressa alors de se vêtir d’une manière convenable, en s’excusant. À partir de ce jour, les deux diplomates devinrent deux amis.

L’arrivée de M. de Baumstark était annoncée pour neuf heures ; mais dès le matin Himmelstein était dans une grande agitation. On ne rencontrait dans les rues que des gens endimanchés, le plastron de la chemise se découpant en blanc au milieu du gilet en cœur, les breloques sonnant sur le gousset ; les femmes avec des robes roses, bleues, jaunes ; des fillettes avec des robes blanches et des ceintures de ruban à nœuds ponceau. Toute cette foule avait des gants neufs, des chapeaux neufs, des souliers neufs. On assiégeait la boutique des barbiers. Et partout des drapeaux flottaient, des lanternes vénitiennes se balançaient au vent, des pots de fleurs ornaient les fenêtres. Des paysans étaient même venus des environs en char, avec des bouquets au chapeau ; ils remplissaient les auberges de cris, de tintements de verres, de cliquetis de fourchettes. C’était pour eux prétexte à festoyer.

À la tombée de la nuit, le branle-bas commença. La landwehr de Himmelstein, prenant la rue de Gravelotte, vint se ranger autour de la gare, tandis que la cavalerie s’échelonnait des deux côtés de l’avenue de Sedan, par où devaient passer le prince et son hôte. La foule, cette foule curieuse, la même partout, qui court à tous les spectacles, à ceux du trône comme à ceux de l’échafaud, – se pressait de tous côtés, impatiente, compacte. La marmaille donnait des coups de pied dans les lanternes des vieilles femmes et se bousculait en hurlant ; agiles et laids comme des singes, des gamins grimpaient aux arbres ; des jeunes filles sautaient par-dessus des clôtures, relevant leurs jupes, et allaient se percher sur de vieux murs de jardin croulants où elles formaient des groupes pittoresques, avec leurs longues chevelures déroulées au vent et leurs jambes maigres, plantées comme des piquets. On entendait leurs rires et leurs éclats de voix qui planaient sur le bourdonnement de la foule, au loin. Dans les jardins-brasseries, des petits bourgeois, des ouvriers et des patrons s’entassaient pêle-mêle, et, debout, buvaient des moos à tire-larigot. Réunis autour d’un tonnelet de bière, assis par terre, élevant leur bock écumant d’une main et leur pipe de l’autre, le sac à tabac noirci à la boutonnière de leur justaucorps à brandebourgs, des étudiants chantaient à tue-tête :

 

Qui voyez-vous assis là-haut sur la butte ? (Ter.)

Ça, ça.

Là-haut sur la butte de Guillaume. (Wïlhemshohe.)

Hé ! mais c’est Napolium !

Napolium ! Napolium !

 

Une chandelle larmoyante, plantée dans la bonde du tonneau, éclairait de ses reflets jaunâtres et vacillants cette joyeuse scène de la vie de bohème allemande. Allant, comme des troupeaux d’oies, par bandes, les pensionnats et les écoles de jeunes filles, précédés de leurs cuisinières qui, armées de lanternes, remplissaient les fonctions d’éclaireuses, coupaient à travers champs pour jouir du coup d’œil à une distance respectueuse des libres propos du peuple. Et, à demi cachées dans la pénombre des portes, des domestiques et des servantes ébouriffées, en robes sales, qui avaient nettoyé toute la journée, causaient avec des garçons bouchers, ayant le tablier taché de sang roulé à la ceinture. Des mères, leur nourrisson dans les bras, assises sur des bancs, attendaient aussi que le « grand homme vînt à passer. » Des étrangers, accourus pour les fêtes, se promenaient en regardant à droite et à gauche, la lorgnette en sautoir dans la petite poche de cuir, le châle sur l’épaule, le cigare aux lèvres.

Au bout de l’avenue, la gare avec ses verres de couleur disposés en forme de croix, étincelait comme une chapelle ardente ; elle était surmontée d’un immense étendard prussien portant à la hampe la couronne impériale. Des guirlandes, décorées d’écussons avec les noms de : Wœrth, – Reichshoffen, – Strasbourg, – Sedan, – Metz, – Paris, étaient suspendues le long de la façade. Le perron et l’escalier, recouverts d’un immense tapis, étaient ornés d’orangers en caisse, de petits sapins enrubannés. Des officiers en grande tenue, les membres du conseil municipal de Himmelstein, le bourgmestre avec son énorme bedaine, son nez couleur de carotte, se tenaient échelonnés sur les marches, d’après leur rang hiérarchique.

Le capitaine Von der Bombe, sanglé dans sa tunique, le buste renversé en arrière, le ventre étroitement serré, le jarret tendu, recommandait au porte-étendard de la landwehr de tenir son drapeau bien haut et largement déployé, afin qu’on le distinguât des autres.

Au bas, devant la gare, stationnaient les voitures de gala de la cour, attelées de chevaux dont la tête était ombragée de plumets et la queue tressée de faveurs noir, rouge et or. À l’entrée de l’avenue se dressait un immense arc de triomphe avec un transparent illuminé qui représentait d’un côté M. de Baumstark, en costume d’archange Saint-Michel, avec cette légende en lettres flamboyantes : « À l’Artisan de la Virginité nouvelle de la Germanie ! » « L’homme de fer » terrassait une hydre tricolore coiffée d’un bonnet phrygien ; de l’autre côté du transparent, on voyait une grosse femme mamelue relevant ses jupons et prenant son élan pour sauter par-dessus le Rhin à pieds joints. Sous cette image de forte « sauteuse » se trouvaient ces deux lignes découpées dans un papier bleu, huilé :

 

Hurra, hurra, hurra,

Hurra, madame Germania !

 

Les salles d’attente de la gare avaient été transformées en très élégants salons. Les vieilles cloisons de bois, qui cachaient leurs fissures sous des bandes de papier gris, étaient dissimulées par des tentures empruntées au château du prince. Un buffet somptueusement chargé de bouteilles de vin de Champagne, de jambons, de pâtés, de saucissons – et de glaces pour le cas où M. de Baumstark aurait des dames avec lui, – s’élevait au milieu de la première salle, entre des pyramides de pots de fleurs, qui mêlaient leurs parfums à l’odeur âcre des viandes salées. Faisant vis-à-vis à la pendule, et la regardant d’un œil de convoitise, on voyait le buste du roi ; et, sur le panneau du fond, le portrait à l’huile de son ministre favori, M. de Baumstark, en uniforme de cuirassier jaune, tenant sa pipe culottée d’une main, et de l’autre une feuille de papier, format d’une carte à payer sur laquelle on lisait : « Deux provinces et cinq milliards. »

Le prince Fridolin attendait depuis une heure, sur le trottoir intérieur de la gare ; il avait revêtu en pestant la livrée de général prussien, casque en tête, et il était assis dans un fauteuil de velours rouge, sous une espèce de dais surmonté d’aigles et de drapeaux. Autour de lui, ses ministres en costume battant neuf, tout chamarrés de ferblanterie, le chapeau claque en bataille, la main sur la coquille de leur épée, le mollet arrondi et le pied en dehors, formaient comme une auguste et pacifique garde d’honneur. On ne se souvenait pas, à Himmelstein, d’un pareil déploiement de pompe.

Tout à coup un sifflement aigu et prolongé se fit entendre.

« Le train ! » crièrent toutes les bouches. Dans la foule il y eut comme un soulèvement de vague, un mouvement qui la porta en avant. Le prince Fridolin se leva, et les dignitaires, les généraux qui l’entouraient, mêlant leurs broderies, leurs épaulettes et leurs aigrettes, le suivirent jusqu’au bord des rails.

Longeant le flanc de la vallée, semblable à un immense serpent noir aux yeux de feu, on voyait le train se dérouler et s’avancer avec une rapidité de monstre ailé ; enfin on entendit comme le galop d’un escadron passant sur un pont de fer : la gare fut remplie d’un long coup de sifflet strident, puis les secousses des plaques tournantes cessèrent, le grondement se perdit dans la nuit, la locomotive, tout essoufflée, crachant de la fumée, s’arrêta. C’était une locomotive superbe, avec ses grandes roues d’acier, et forte, et solide, comme s’il y avait des batteries de canon à traîner.

Les hauts fonctionnaires, les généraux, se groupèrent en se redressant, arrangeant leurs cheveux ou ajustant leur nœud de cravate. La musique commença aussitôt à jouer l’Hymne à M. de Baumstark et la portière du wagon-salon où se trouvait le conseiller s’ouvrit.

Le prince Fridolin, ses ministres, ses chambellans, s’inclinèrent jusqu’à terre, faisant craquer leur ventre ; mais au lieu de l’hôte attendu, ce fut un énorme chien qui sauta au milieu d’eux en aboyant.

LIV

— Ici, Sultan, ici ! cria une voix rude et forte ; et l’on vit apparaître à la portière du wagon restée ouverte un gros homme portant haut sa tête ronde, qui avait une vague ressemblance avec celle de son bouledogue.

Le chien revint vers lui en agitant sa queue.

À la vue de cet homme qui peut tout aujourd’hui, à qui tout cède, à qui tout appartient, et pour qui il n’y a plus ni lois, ni droits, ni frontières, ni traités, le prince Fridolin et ses ministres s’enfoncèrent de nouveau dans leurs révérences plus profondément, plus platement.

Le voyageur descendit, et la main largement ouverte, il s’avança vers le grand-duc.

— Altesse, lui dit-il, je suis heureux de vous trouver ici ; je vous remercie au nom de mon maître… de notre maître, de cette marque publique de sympathie.

— Soyez le bienvenu dans notre… dans votre capitale, Excellence, fit le prince Fridolin en exécutant toute une série de nouvelles courbettes.

Puis il pria son hôte de bien vouloir venir au buffet se rafraîchir d’un verre de champagne.

— Je crois qu’en arrivant au monde, reprit le voyageur, réglant son pas sur celui du grand-duc… je crois que nous avons chacun notre lot marqué d’avance de cigares et de champagne… Le mien a dû être de cent mille cigares et de dix mille bouteilles de champagne… Mon stock est épuisé… Aussi les médecins m’envoient-ils chaque été boire de l’eau… Je ne vous cache pas que je préfère le vin… Quant à la bière, elle rend lourd, bête et impotent : je lui préfère une bonne eau de vie de grains.

— J’ai appris avec bonheur que cette année votre cure avait été des plus favorables…

— Hum ! hum ! il y a toujours les nerfs… ces diables de nerfs… et l’on jurerait que tous les diplomates de l’Europe se sont donné le mot pour les agacer comme des gamins qui agaceraient les cordes d’un violon… Mais j’ai assez fait pour ma patrie… Ma santé ébranlée me donne bien le droit de quitter le service…

— Y pensez-vous, Excellence ?…

— J’y pense si bien, que je vais prendre un suppléant… On arrive à un âge où l’on ne peut plus marcher sans boiter… et où le fouet même devient pénible à manier. Or, il y a deux choses nécessaires à un premier ministre du roi : l’œil et le poing. C’est l’œil qui dirige le poing… Moi, je fais de la politique comme je vais à la chasse aux canards ; je ne pose un pied en avant que lorsque je me suis bien assuré de l’endroit où je dois le mettre.

Le prince Fridolin et son hôte avaient pris place sur un divan, dans le salon, et pendant qu’ils buvaient une coupe de champagne, les dignitaires de la cour, les ministres, les généraux, dévoraient des yeux l’homme le plus redoutable et le plus haï, comme il se plaisait à le dire lui-même, et assurément le plus influent de l’Allemagne.

Au lieu de l’uniforme militaire qu’il affectionne et qui lui prête, avec le casque, la cuirasse, les bottes, l’aspect imposant d’un guerrier du moyen âge, M. de Baumstark portait une redingote boutonnée jusqu’au cou, des pantalons gris de fer et un horrible petit chapeau rond, sans ailes et surtout sans prestige. La perruque jaune, que lui avait imposée la Faculté, aurait donné à tout autre homme que lui, moins vigoureux et moins grand, une tournure de diplomate gothique, de l’école des Stein et des Metternich.

Mais rien qu’à voir sa lèvre supérieure hérissée de poils rouges, durs et droits comme des aiguilles de sapins, sa lèvre inférieure sardonique et dédaigneuse, son regard calme et perçant d’inquisiteur, on devinait un athlète, un habile et fort lutteur.

Ses épaules larges, puissantes, carrées, taillées en pleine chair, étaient bien celles qu’il fallait pour supporter le globe du nouvel empire. Sa nuque de taureau, ses muscles apparents, ses larges mains, son torse épais et solide, faisaient songer à ces cariatides massives qui soutiennent sans fatigue depuis des siècles le même pesant fardeau. Il se mouvait tout d’une pièce, comme une statue. Et son regard, embusqué derrière des sourcils en broussailles, brillait, froid et menaçant, comme un canon de fusil dans un buisson.

Une grande draperie rouge, ornée d’écussons de carton peint, tombait sur la porte principale de la gare. La draperie s’entr’ouvrit, soulevée par deux laquais magnifiquement costumés, et M. le conseiller Baumstark, accompagné du grand-duc, que suivaient ses ministres et les généraux de la principauté, apparut dans toute la gloire de sa simplicité bourgeoise. Mais, pour la foule, qui aime les plumets et les sabres, la vue de ce puissant homme d’État en redingote noire, en chapeau melon, coiffé d’une perruque, fut une déception.

En ce moment les musiciens qui étaient venus sur le perron, à gauche, choquèrent leurs cymbales, soufflèrent dans leurs trombones et leurs clarinettes, les yeux tout ronds, les joues enflées et écarlates, du pied battant la mesure, et la Wacht am Rhein éclata avec un bruit de bataille, faisant trembler les vitres de la gare. Mais, sur un signe du ministre de la Police la musique cessa, et des voix, isolées d’abord, auxquelles d’autres, un peu hésitantes, vinrent s’adjoindre, crièrent : Vive Baumstark !

Comme de la poudre mouillée qui s’allume avec peine, ce fut une traînée de cris, sans éclat, sans flamme, sans enthousiasme, qui alla se perdre dans le lointain de l’avenue.

Depuis 1870, l’illustre conseiller n’était pas habitué à des réceptions aussi froides : mais il ne laissa rien paraître, et de son pas lourd il descendit l’escalier, au bas duquel stationnaient le capitaine Von der Bombe, la poitrine arquée, et le porte-étendard de la landwehr, qui tenait son drapeau comme si c’eût été un chandelier.

M. de Baumstark, son chien et le prince Fridolin prirent place dans la première voiture. Et, flic, flac, le carrosse roula, précédé de deux trompettes, de deux piqueurs et d’une escorte de chasseurs à cheval.

Il passa au galop entre une double haie de cuirassiers. Immobiles, impassibles comme des statues équestres, ces grands corps de panoplie élevaient de la main droite des flambeaux de résine qui brûlaient en crépitant et mettaient des reflets rouges, couleur de sang, sur les casques et les cuirasses. Dans l’ombre des visières deux yeux étincelaient, ironiques ou farouches.

Les feux de Bengale, préparés par Gaspard, éclairèrent à ce moment le château, qui se dressait au bout de l’avenue entre des arbres de pourpre enveloppés d’une lumière bleuâtre et sidérale, comme un palais de fée. La foule salua l’illumination d’un hourra que M. de Baumstark prit évidemment pour lui, car il s’inclina à droite et à gauche, comme pour remercier.

Les maisons de la place du Château avaient toutes brillamment éclairé leur façade. Au premier étage de l’hôtel de M. de Lauter, à la croisée du milieu, on voyait le buste de M. de Baumstark placé entre deux pots de fleurs. Les voisins avaient aussi illuminé à raison de trois chandelles par fenêtre.

Les voitures entrèrent dans la cour d’honneur au milieu des éblouissements de nouveaux feux de Bengale, croisant leurs couleurs d’arc-en-ciel, leurs éclairs de rubis et d’émeraude.

Sur chaque marche du grand escalier, se tenaient, torchères vivantes, des valets de pied en grande livrée : habit bleu, gilet rouge, culottes noires, jambes guêtrées, qui portaient un flambeau d’argent d’un air solennel et raide. Et toutes ces lumières faisaient éclater les dorures qui miroitaient dans le marbre.

M. de Baumstark, conduit dans ses appartements, ne changea pas de toilette : il se contenta de se laver les mains et d’arranger sa perruque ; puis, venant rejoindre le prince Fridolin, ils passèrent tous deux dans la salle à manger, où avait été préparé un solide souper.

Les ministres et les généraux, au nombre de douze, prirent part à cette petite agape tout intime, où le célèbre conseiller put se montrer comme il aime à être, en déshabillé, « en caleçon de bain ». Quand il veut, c’est un causeur aimable et spirituel, un grand conteur d’anecdotes, ne craignant point les histoires un peu salées.

La maladie n’avait, du reste, nullement altéré sa verve humoristique, – une verve de hussard qui met sa botte dans le plat.

— N’est-ce pas, dit-il à son hôte après avoir avalé coup sur coup trois verres de bordeaux et deux rasettes de cognac, n’est-ce pas que la Prusse est comme de la flanelle, ennuyeuse à mettre la première fois ; mais dès qu’on l’a sur le corps, c’est confortable, chaud et salutaire ?

Comme le ministre des finances et des loteries donnait à entendre que la « flanelle prusienne » coûtait très cher, M. de Baumstarck répliqua :

— Ah çà ! Excellence, pensez-vous qu’on obtient l’honneur d’être Prussien sans bourse délier ?

Le prince Fridolin s’efforça de rire, mais il riait jaune.

— Croiriez-vous, continua le conseiller, qu’il y a juste aujourd’hui vingt ans que je suis entré pour la première fois dans la diète provinciale de Poméranie ? Ah ! qu’elles étaient ennuyeuses les séances de cette vénérable diète ! J’eus tout d’abord à m’occuper d’un rapport sur la consommation excessive du suif dans la Maison des pauvres… Que de sots discours, qui sentaient la chandelle, a fait naître cette question plus importante en Poméranie que ne le fut jamais la question d’Orient à Constantinople !

On rappela à M. de Baumstark quelques souvenirs de la guerre de France.

Alors, il parla longuement de la capitulation de Sedan et de ses conditions, débattues pendant deux jours.

— Figurez-vous, continua M. de Baumstark, sur un ton moins sérieux, et comme un journaliste qui veut avoir le mot de la fin, – figurez-vous, que j’ai découvert en ce moment-là en mon fils cadet certaines aptitudes pour la chasse que je ne lui connaissais pas. Après mon entrevue avec Napoléon, j’accompagnai le roi sur le champ de bataille, où il resta deux heures à cheval ; tout à coup j’aperçus mon fils qui courait après un troupeau de porcs ; un de ces animaux, – il était énorme, – resta en arrière ; lui le souleva dans ses bras et l’emporta comme une nourrice emporte un enfant… Il me vit ; il confia le cochon à un dragon, et il vint m’embrasser, malgré les rires des officiers français prisonniers.

Les « pantalons rouges », dit encore M. de Baumstark après avoir parlé de la bataille de Gravelotte à laquelle il avait assisté, et où il avait vu tomber des régiments de la garde « tout entiers » sous le feu de l’artillerie, « comme des épis sous la faux », les « pantalons rouges » ont une façon barbare d’entendre la guerre : non seulement, s’ils avaient pu, ils auraient tiré sur la croix de Genève, mais même sur nos parlementaires.

Et, pour achever sa pensée, il répéta une chose qu’il avait déjà dite un jour à un écrivain hongrois qui était venu le voir :

— Si les nécessités géographiques ne l’avaient point exigé nous n’aurions pas pris un pouce de terre habité par des Français. C’est là l’ennemi sauvage, irréconciliable ; car le peuple français est une nation de sauvages. Grattez le cuisinier, le tailleur, le coiffeur, et vous trouverez l’Indien et le Peau-Rouge.

La conversation tomba sur M. Jules Favre. Le prince Fridolin demanda à M. de Baumstark quelle impression il lui avait faite.

— Peuh ! fit celui-ci avec une moue dédaigneuse : un ambassadeur de réunion publique !

Et racontant les pourparlers relatifs à l’indemnité de guerre, il ajouta :

— Quand le chiffre de cinq milliards fut prononcé, Jules Favre ne trouva rien de mieux que de m’objecter sur ce ton larmoyant que Jérémie lui eût envié : Cinq milliards ! mais, Excellence, c’est formidable. Songez qu’un homme qui aurait commencé de compter une pareille somme au temps de Jésus-Christ n’aurait pas encore terminé aujourd’hui. – Soyez sans inquiétude, lui répondis-je, en lui montrant Blichrœder[19], voici un homme qui compte depuis la création du monde.

Reprenant ce sujet, au bout d’un instant, M. de Baumstark ajouta : – Lorsque je dis quelques mots de Strasbourg et de Metz, Jules Favre fit mine de croire que je plaisantais. J’aurais pu lui répéter un mot du plus grand marchand de fourrures de Berlin. J’étais allé chez lui avec ma femme pour acheter une pelisse, et il m’indiquait le prix de celle qui m’avait plu. Son prix étant énorme, je lui dis : – « Vous plaisantez certainement ? – Non, fit-il, jamais dans les affaires. »

À Ferrières, j’avais parlé français à Favre, mais en lui disant que je ne faisais cela que parce que je ne négociais pas officiellement avec lui. Il se mit à rire. Alors, je lui dis : « Vous verrez, quand nous ferons la paix, que je parlerai allemand ! »

Jules Favre s’est plaint que l’artillerie prussienne, devant Paris, avait tiré sur des hospices de malades et d’aveugles ; je lui répliquai : Je ne conçois pas que vous vous plaigniez. Vous faites bien pis, puisque vous tirez sur nos hommes valides et bien portants. « Quel barbare ! » aura pensé Favre dans son for intérieur.

Puis racontant encore ce qui s’était passé entre lui et M. Thiers, à propos de l’indemnité de guerre, M. de Baumstark s’exprima ainsi :

— M. Thiers ne voulait absolument accorder qu’un milliard et demi, et il s’attachait à démontrer combien la guerre avait coûté à la France. « Si encore, disait-il, tout n’avait pas été fourni en mauvaise qualité ! Mais toutes les fois qu’un soldat glissait et tombait, il n’avait plus de pantalon, le drap se déchirait ; les semelles des souliers étaient en carton, les fusils, surtout ceux d’Amérique, ne partaient pas. » Je lui répliquai : « Figurez-vous qu’un individu vous attaque et que vous soyez plus fort que lui ; vous lui demandez une réparation du mal qu’il vous a fait ; que répondrez-vous s’il vous prie de prendre en considération que les verges avec lesquelles il a voulu vous battre lui ont coûté tant d’argent qu’elles l’ont presque ruiné, et qu’encore elles n’étaient pas de bonne qualité ? »

M. Thiers, ajouta M. de Baumstark, m’apprit, sans le vouloir, sur la situation intérieure de Paris beaucoup de choses que j’ignorais. Ce n’est pas un diplomate, il trahit trop facilement ce qu’il ressent, il se laisse vite déconcerter, il se laisse plus vite encore tirer les vers du nez. C’est un homme intelligent, aimable, spirituel ; mais il n’a rien de ce qui fait les diplomates, il est trop sentimental pour le métier. Il n’aurait pas su marchander un cheval, et on en avait fait un négociateur !

On était aussi curieux de connaître l’opinion de M. de Baumstark sur la Commune.

— Il y a eu, dit-il, au fond de ce mouvement un noyau de raison sans lequel aucune insurrection ne pourrait parvenir au degré de force où la Commune parisienne est arrivée. Ce noyau de raison, c’était le désir d’une meilleure organisation municipale. Si la Commune avait atteint ce but, les meilleurs d’entre ses partisans se trouveraient satisfaits. Je ne dis pas tous ses partisans, car la milice de ce régime de violence se composait, en majorité, de gens qui n’avaient rien à perdre. Il y a, en outre, dans une ville de deux millions d’habitants, quantité de repris de justice qui, entre deux périodes de détention, viennent à Paris et s’y amassent en nombre considérable, – sorte de gens toujours prêts, où il y a désordre et pillage à s’en faire les auxiliaires. Ce sont ceux-là qui ont donné aux événements de la Commune le caractère dangereux pour la civilisation qui a été signalé. À côté de cette écume, qui abonde dans toutes les grandes villes, on rencontre un grand nombre de partisans de la République internationale européenne. Dans le contingent communard se trouvaient des Belges, des Anglais, des Polonais, des Italiens, et même des Allemands : ces gens-là se souciaient médiocrement de la Commune et des libertés françaises. Ils voulaient autre chose. – Pour la tranquillité de l’Europe, ajouta M. de Baumstark en vidant son verre d’un trait, je crois qu’on devrait extirper du sol les grandes villes ; ce sont autant de foyers de révolution, surtout aujourd’hui où l’on abuse tant du mot de « peuple ». Mais qu’est-ce que le peuple, en fin de compte ? Chacun entend par ce mot ce qui le chausse et fait son affaire. C’est, en somme, un ramassis quelconque d’individus que tel ou tel espère gagner à ses vues et exploiter à son profit.

On vint ensuite à parler de la Russie et du czar :

— Ah ! fit M. de Baumstark, j’ai toute confiance dans l’empereur actuel. C’est un homme à grandes entreprises ; malheureusement, il ne les termine pas. Voyez pour ses chemins de fer ! Cependant toutes les lignes en construction indiquent une tendance à s’agrandir. Mais la Russie est un pays si vaste que toute extension de territoire l’affaiblirait.

— De sorte, Excellence, répliqua l’ambassadeur d’Angleterre, prenant pour la première fois la parole, que la Russie devrait, de deux choses l’une : ou se replier sur son centre, ou envoyer des éclaireurs en avant. Dans tous les cas, il faut qu’elle fasse quelque chose. La France achèterait à n’importe quel prix une alliance avec n’importe quelle grande puissance ; car elle se trouve dans la catégorie des puissances à moitié tombées, et l’on dit que cette alliance est près de se faire. À Londres, par exemple, les grands-ducs de Russie ne se gênent pas pour dire que l’avenir est un sujet de crainte pour l’Europe.

— Ia ! ia ! fit M. de Baumstark d’un air narquois, je comprends ; mais du czar actuel, nous en sommes sûrs ; quant à l’héritier d’un trône, il cesse d’être le même homme qu’auparavant, au moment où il vient s’y asseoir. Les grands-ducs sont un écho, ils ne produisent pas le son.

Comme le nom de l’Autriche fut prononcé :

— Avec les Autrichiens, dit M. de Baumstark, nous désirons toujours être amis ; avec les Français ne nous l’avons jamais été et nous ne pourrons jamais l’être.

Et « l’homme de fer » ajouta avec un geste significatif :

— Les Français, voyez-vous, n’ont pas un seul homme politique ; civils ou militaires, ils ne savent absolument rien.

La France a de l’argent et de l’élégance ; elle ne possède pas d’individualités ; elle ne se doute pas de la force de l’individualisme. Il y a là trente millions de Cafres soumis et obéissants, faciles à gouverner ; et l’on n’a pas eu de peine à en former une masse compacte pour l’opposer à l’Allemagne désagrégée. Sous l’élégance et la politesse, il y a la dissimulation, qui cache la haine et l’envie.

La race allemande est le grand principe générateur viril. Les Celtes et les Slaves sont des nations du genre féminin. La France était très différente de ce qu’elle est aujourd’hui, alors que les Francs la régissaient. En 1789, la noblesse allemande de la Gaule, fut renversée par les Celtes, et vous voyez les résultats de cette chute ?

Je crois que la France, déjà divisée en partis nombreux, ne tardera pas à se décomposer en plusieurs États[20].

Après cela, M. de Baumstark se lança dans une dissertation sur la littérature française. Il paraissait accepter sans défiance les inventions des romanciers qui se livrent aux plus sombres peintures de la vie sociale en France. Selon lui, la société française est corrompue jusqu’à la moelle ; et il assurait que les écrivains de ce pays, lorsqu’on les accusa d’avoir poussé les choses trop loin, soutiennent qu’ils sont restés en deçà de la vérité.

— À ce compte-là, dit l’ambassadeur d’Angleterre, s’il fallait juger des Anglais par certains de leurs romans à sensation, on pourrait croire que la société anglaise est un ramassis de voleurs, de faussaires et de chenapans.

— Mais, répliqua vivement M. de Baumstark, je crois, en effet que le vol est le vice national des Anglais. C’est celui des races commerciales. Il n’y a pas de prison en Europe où il n’y ait quelque pick-pocket anglais. Toutefois le vol n’atrophie pas comme le grand défaut les Français de se laisser mener et gouverner par les femmes. Comparez les mœurs de la jeunesse allemande et de la jeunesse française. Les sociétés d’étudiants forment des hommes et développent des qualités vraiment civiles. Un étudiant allemand ne va à Corinthe que d’aventure ; il n’a pour maîtresse que sa pipe et sa chope. En France, la jeunesse des écoles étant riche et toujours abondamment pourvue d’argent – car en France les pauvres n’ont pas comme en Allemagne le privilège de participer aux bienfaits de la haute éducation, – la jeunesse subit le joug de la femme, et sort de ses étreintes avilie, épuisée, sans courage, sans patriotisme, dotée peut-être de ces quelques dons frivoles qui font « l’homme de société, » mais complètement dépourvue des qualités qui font le citoyen. La France c’est Hercule aux pieds d’Omphale, c’est Samson endormi sur les genoux de Dalila… Ah ! messieurs, prenons bien garde aux cotillons.

Un silence de glace accueillit ces derniers mots. Chacun regarda le prince Fridolin pour voir quelle contenance il faisait.

Il avait l’air assez embarrassé.

On était à la fin du dessert.

— Si nous passions sur la terrasse, dit le prince, nous serions mieux placés pour voir le volcan.

— Quel volcan ? fit le conseiller de l’empereur… Les manuels de géographie, que j’ai cependant fait remanier, ne m’ont pas appris que vous aviez l’avantage de posséder un ornement de ce genre… Un volcan, c’est comme la France, toujours un peu folâtre… on n’est jamais tranquille quand on est à côté…

— C’est un volcan qui doit entrer en éruption en l’honneur de Votre Excellence.

— Je me suis souvent imaginé, répondit le facétieux conseiller, que je pourrais faire sortir des armées de dessous terre, mais je ne croyais pas qu’un volcan pût jaillir le long de mes mollets…

— C’est selon où vous marchez, Excellence, répliqua le prince Fridolin en invitant M. de Baumstark à passer le premier sur la terrasse.

L’ambassadeur d’Angleterre fermait la marche, retenant un peu en arrière le premier ministre du grand-duc.

— En somme, dit-il à celui-ci, l’Europe est-elle moins anxieuse qu’il y a quelques années ? Napoléon III était un serpent, disions-nous ; mais un serpent à sonnettes ; on entendait ses mouvements. Le puissant conseiller est un serpent sans sonnettes, – infiniment plus dangereux.

LV

La nuit était belle. Les étoiles mettaient sous la voûte profonde du ciel leurs reflets de veilleuses, azurés et doux. La paix qui tombait d’en haut, sainte et grande, contrastait avec l’agitation qui régnait dans la vallée. Himmelstein tout entier nageait dans les flammes de l’illumination officielle, et l’on entendait autour du palais un vague bourdonnement de foule, semblable au bruit de l’Océan.

Le prince Fridolin et son hôte avaient pris place devant une table chargée de vidercomes[21] et de hanaps d’ivoire, du quinzième et du seizième siècle, et de seaux d’argent dans lesquels rafraîchissaient des bouteilles de champagne casquées de plomb doré.

Autour d’eux, des orangers exhalaient un parfum embaumé, et les dames de la cour et de la haute noblesse, venues incognito, glissaient à l’extrémité de la terrasse, légères, vaporeuses et aériennes comme des willis[22], avec un frôlement voluptueux de longues robes traînées jusqu’à terre.

Une fusée partie du milieu du parc donna le signal convenu entre le ministre des menus-plaisirs et Gaspard pour l’éruption du volcan. Aussitôt une petite lueur rouge comme un feu-follet se mit à danser sur le versant opposé de la vallée ; puis, la flamme grandit, s’élargit, se développa, éclairant des pans de forêt, bleuissant les arbres, baignant les branches d’une lumière fluide de paysage lunaire, répandant sur les gazons les pâlissantes agonies d’un coucher de soleil décoloré.

Puis le feu se raviva, devint plus vif et plus ardent : ce fut bientôt comme une fournaise, ou plutôt comme un tonnerre qui jaillirait des entrailles de la terre, – comme une explosion se perpétuant sans fin. Les flammes montaient avec des ondulations de serpents, et, au milieu des flots de fumée, elles semblaient vomir des pierres, des débris de bois incandescents, comme un véritable Vésuve. Et c’était un grand vacarme de bataille, un pétillement de poudre, le fracas d’obus qui éclatent. Par moment, la fumée cachait à demi la forêt : En voyant les silhouettes noires des hauts sapins, on eût dit des guerriers géants, armés d’épées à deux mains, se heurtant furieusement dans une mêlée fantastique, enveloppés par l’incendie. Puis, quand la fumée se dissipait, les sapins flambaient comme des torches. La lueur du feu était si intense qu’elle donnait à la lune l’aspect d’un boulet rouge lancé dans l’espace.

À droite, glacé d’or par les reflets des flammes, le château de la favorite se détachait admirablement sur le vert bleuâtre des bois, comme sur un fond d’apothéose. Sur la terrasse, on distinguait une petite forme blanche : c’était Angélica, qui regardait retomber autour d’elle cette pluie d’émeraudes, de rubis et de diamants que lui apportaient les fusées de Gaspard.

— C’est réussi, fit M. de Baumstark en vidant son vidercome…

Et il joignit ses applaudissements à ceux de la foule, qui éclataient comme une averse de grêle, remplissant la vallée d’un cliquettement prolongé.

— Cette soirée, reprit l’homme d’État, me rappelle l’incendie du palais de Saint-Cloud, que nous venions contempler la nuit. Quels beaux moments ! Au-dessus des toits qui brûlaient, planait haut, une fumée épaisse, aux reflets cuivrés… Et tout était muet ; seuls, nos canons tonnaient à intervalles égaux, tirant sur Paris. C’était superbe !

Il était une heure du matin.

M. de Baumstark, prétextant la fatigue du voyage, prit congé du prince et des personnes qui l’entouraient et se retira dans les appartements qui lui avaient été préparés. À la vue des deux fontaines, – l’une de champagne, l’autre de cognac, – qui jaillissaient dans l’antichambre, il eut un singulier sourire, et il s’approcha tour à tour des deux sources pour y goûter.

Au lieu de se coucher, il s’assit à une petite table, près de la fenêtre entr’ouverte sur un pan de ciel étoilé, et il écrivit rapidement, d’un seul jet, la lettre suivante :

 

« Himmelstein, samedi.

« Ma chère femme,

« Enfin, j’ai quitté hier matin Kissingen. J’ai pris en tout vingt ou vingt et un bains en vingt-six jours. Je me porte très bien, mais j’ai de l’ouvrage par-dessus la tête. Qu’il ferait bon vivre dans cette riante vallée de Kissingen, si l’on n’avait rien à faire, si l’on pouvait toujours flâner sur les hauteurs, en s’asseyant sur les bancs pleins de soleil pour fumer et regarder les sommets dentelés et neigeux avec la lunette ! Avant de partir, je suis allé me promener dans les champs jusqu’à minuit, par un magnifique clair de lune ; mais malgré cela, les affaires ne me sortent pas de la tête. J’ai travaillé ensuite jusqu’au moment du départ, puis j’ai versé sur mon papier, au lieu de poussière, un ruisseau d’encre qui m’a coulé sur les genoux. Je me demande si mon jour de départ n’était pas un vendredi. C’était en tout cas un jour néfaste (dies nefastus). Maurice te dira ce que cela signifie.

« À Meiningen, où j’ai dû coucher, je suis tombé sur une chambre où il faisait un froid de chien ; trois fenêtres, et pas une qui fermât ! Un lit trop court et trop étroit, des murs sales, des punaises, un café atroce ; je n’en ai jamais pris d’aussi mauvais, même dans les confiseries de Berlin. À Marksuhl, des dames sont venues dans mon wagon, et j’ai dû cesser de fumer. C’était une dame d’affaires de haut étage (B. te dira ce que c’est). Elle avait avec elle deux femmes de chambre. Elle parlait tour à tour avec un accent anglo-russe, l’allemand, un très bon français, un peu d’anglais ; mais c’était, à mon avis, une naturelle de la Reitzengasse[23], et l’une des chambrières était sa mère, ou une ancienne associée dans sa profession.

« Entre Marksuhl et Eisenach, un tuyau éclate tout doucement ; l’eau s’est écoulée et nous sommes restés environ une heure et demie en panne, dans un pays très pittoresque et en plein soleil. J’avais émigré en seconde classe pour fumer. Là, je devins la proie d’un collègue berlinois de la Chambre qui, en présence de plusieurs juifs de foire, m’assomma de ses questions, à tel point que je dus, en désespoir de cause, rejoindre ma princesse de la Reitzengasse.

« Heureusement que la locomotive, lancée à toute vapeur, regagna le temps perdu.

« À Himmelstein, où je suis arrivé ce soir, je vais passer deux ou trois jours d’ennuyeuses corvées ; le grand-duc m’attendait à la gare avec ses ministres, ses officiers, sa fanfare, ses drapeaux, ses sujets, tout le bataclan. Des bonnes gens assemblés autour de la gare, m’ont regardé comme un Japonais ou un hippopotame et m’ont salué comme un feu d’artifice. Nous sommes entrés en ville escortés par des torches, qui illuminaient de lueurs fantastiques les façades roses des maisons. Le prince Fridolin habite une ville toute rose. Et sous les reflets des torches, ses soldats aussi étaient roses, les femmes étaient roses, et je ne doute pas que les œufs que nous avons mangés n’aient été pondus par des poules roses.

« Le prince Fridolin a une de ces figures qui vous apparaissent en rêve quand on se trouve mal en dormant. C’est une grosse grenouille sans jambes. À chaque morceau qu’il va enfourner, il ouvre la bouche jusqu’aux épaules. Il me fait l’effet d’un sac de voyage qu’on ouvre pour y mettre quelque objet. Son premier ministre a une haute taille élancée, les jambes courtes et recourbées comme un sabre turc ; il ressemble à un tire-botte. Les autres ministres, avec leur importance dans leur commerce de petitesses, me paraissent encore plus ridicules que certains députés de la seconde Chambre que tu connais, se drapant dans le sentiment de leur dignité. Personne, pas même le plus malveillant des démocrates, ne se fait une idée de ce qu’il y a de nullité et de charlatanisme dans cette diplomatie de petite cour.

« Je suis encore assourdi du verbiage de tous ces gens. Trois heures de propos de table si bêtes que j’ai dû me raconter tout haut mes propres histoires pour m’égayer, et trois heures de privation de cigares ! Toute la durée du dîner ! C’est une sorte de préparation à la camisole de force berlinoise. Ces petits princes se sont accoutumés à jouer le rôle d’enfant gâté dans la famille allemande, et à penser que nous devons nous sacrifier avec empressement sur l’autel de leurs intérêts particuliers. Je prévois le moment où la situation deviendra telle qu’il me paraîtra de nouveau utile de lâcher contre eux, – comme en 1866, – tous les chiens qui voudront aboyer (pardonne-moi cette expression de chasseur, mais tu sais que nos journalistes prussiens forment une vraie meute enragée). Je les méprise profondément, mais j’en ai besoin. Combien mes jugements sur les hommes et sur le monde ont, depuis quinze ans, subi de transformations ! Combien de choses me paraissent petites qui me semblaient grandes, et combien de choses je méprise aujourd’hui que j’honorais naguère !

« Et tout n’est, au résumé, qu’une question de temps ; les peuples et les individus, la folie et la sagesse, la guerre et la paix, tout vient et s’en va comme la vague, et la mer demeure. Il n’y a sur cette terre qu’hypocrisie et jonglerie. Que ce soit la fièvre ou la cartouche qui doive arracher le masque de la figure, il faut que le masque tombe tôt ou tard. Alors apparaît entre un Prussien et un Autrichien, s’ils sont égaux en taille, une ressemblance qui rend fort difficile de les distinguer l’un de l’autre. Au reste, les imbéciles et les gens d’esprit, réduits à l’état de squelettes, se ressemblent comme deux gouttes d’eau. Il est certain que le patriotisme spécifique ne résiste pas à cet examen.

« Cependant, si je devais vivre sans croire ni à Dieu, ni à toi, ni aux enfants, en vérité, je ne sais pas pourquoi je ne quitterais pas cette vie comme on quitte une chemise sale. Ne conclus pas de cela que je sois devenu sombre ; seulement, il en est de moi comme du feuillage jaunissant, que l’on contemple par un beau jour de septembre, bien portant et plus vif, mais avec un peu de mélancolie, de nostalgie, de regret de la forêt, de la mer, des déserts, de toi et des enfants, le tout mêlé de soleil couchant et de Beethoven. Aussi en ai-je par-dessus les épaules, de ce séjour forcé ici. Je me fais l’effet d’un homme à jeun tombé en compagnie de gens ivres.

« Surtout ne dis rien de tout cela à B… ; il écrirait des articles là-dessus. Sois prudente dans tes paroles, car sois bien convaincue qu’à Sans-Souci l’on fait réchauffer avec de la sauce tout ce que tu chuchotes sur mes impressions de voyage. Pardonne-moi d’être aussi sermonneur, mais aussitôt de retour je dois reprendre en main l’éloquence diplomatique.

« Et maintenant que j’ai assez grogné, comme la fête de notre fille approche, et que cette fête m’intéresse davantage que les fêtes de Himmelstein, – j’allais écrire Gérolstein, – je te prie de t’exposer de nouveau aux séductions du magasin Gercen et des autres scélérats de son espèce. Je te charge, sans phrases, des achats suivants pour Jeanne :

« 1° Un bijou. Elle désire un cœur d’opale comme celui que tu as. Or, tu sais que l’ambition est pour l’être humain le royaume céleste. J’entends payer cela environ deux cents thalers. Si, pour le même prix, on peut avoir deux pendants d’oreilles ayant chacun un brillant enchâssé à jour, je trouverai cela plus coquet. Tu en as de pareils, mais ils reviendront apparemment beaucoup plus cher, et si tu préfères le cœur d’opale comme médaillon, je chercherai plus tard deux pendants d’oreilles convenables avec perle assortie.

« 2° Une robe d’environ cent thalers, – pas davantage. Elle la désire d’un blanc très clair, à deux passes, et moderne, ou quelque chose d’analogue. Il lui faut environ vingt aunes.

« 3° Si tu trouves, à bon marché, un joli éventail doré, qui fasse frou-frou, achète-le aussi. N’y mets pas plus de dix thalers ; je ne peux pas supporter ces inutilités.

« 4° Une grande couverture bien chaude, pour mettre sur ses genoux quand on voyage en voiture, avec un tigre dessiné dessus, tête et œil de verre compris. À défaut de tigre, tu pourras prendre soit un renard ou un hippopotame, soit un carnassier quelconque. J’en ai vu une semblable, chez la baronne Wanda, de laine très douce ; cela ne doit pas coûter plus de dix thalers.

« J’ai honte de ne t’avoir pas écrit ces choses plus tôt ; mais ma vie est remplie comme un Bavarois qui sort de table.

J’arrive rarement à faire ce que je veux. La roue de travail accomplit chaque jour son évolution, et je ressemble assez à un cheval de manège qui marche sans avancer. Cependant, aujourd’hui, je puis te dire, avant de finir : « Au revoir ! » Dans quelques jours, j’espère être de nouveau à Berlin, au milieu de vous, attaché à mon râtelier habituel. Si tu savais comme je me réjouis de sortir de tout ce tintouin carnavalesque ! Je me réjouis surtout de pouvoir bientôt savourer ma bouteille de cognac en paix !

« Puissent les anges veiller sur toi ! Quant à moi, je suis gardé par un grenadier à bonnet à poil. Je vois six pouces de sa baïonnette, éclairée par la lune, dépasser le bord de la fenêtre, près de laquelle je t’écris. Il est en faction sur la terrasse et il songe peut-être à sa Nanette[24].

« DE BAUMSTARK. »

 

Ayant plié sa lettre, il but un grand verre de cognac et se coucha.

LVI

M. de Baumstark dormait depuis une heure, lorsque les sons d’une fanfare firent trembler les vitres de ses fenêtres.

— Allons, bon ! s’écria-t-il, une sérénade !

C’était en effet la fanfare des « Jeunes commerçants de Himmelstein », qui venait jouer en son honneur la Wacht am Rhein (la Sentinelle au Rhin), Mon Dieu est une citadelle et Je suis Prussien. M. de Baumstark se boucha d’abord les oreilles, mais de guerre lasse, il s’exposa sans défense aux sons criards de ces trois mélodies, en envoyant ceux qui les exécutaient à tous les diables.

Enfin le silence se rétablit, et M. de Baumstark se rendormit.

Mais son sommeil ne devait pas être comme celui du juste : paisible et de longue durée.

Le jour paraissait à peine que des voix fraîches, nombreuses entonnaient un chœur, célébrant la vaillance de l’armée allemande. C’étaient les enfants des écoles de Himmelstein. Un grand garçon ressemblant à un échalas, faisait le « capitaine » et en gesticulant, chantait :

 

Les turcos sont un singulier corps :

On dirait des tigres ;

Mais j’espère que vous n’en avez pas peur.

 

Et le chœur, représentant l’armée de Himmelstein, répondait avec conviction :

 

Oh ! pas le moins du monde, capitaine !

LE CAPITAINE.

Ils bondissent en hurlant.

On dirait des animaux féroces,

Mais j’espère que vous ne tournerez pas le dos.

TOUS.

Ils n’ont qu’à venir, capitaine !

LE CAPITAINE.

Le regard assuré, la main solide,

C’est chose facile que de mater le courage,

À ces gaillards. Tenez ferme.

TOUS.

C’est ce que nous faisons, capitaine !

LE CAPITAINE.

Pourtant, les voici ! Ils bondissent comme des tigres !

TOUS.

Laissez-les bondir, capitaine !

LE CAPITAINE.

En poussant des hurlements sauvages ; qu’allez-vous faire ?

TOUS.

Nous les assommerons, capitaine[25].

 

— Allons, bon ! une aubade ! fit M. de Baumstark d’un air de rage en enfonçant sa calotte de soie noire par-dessus ses oreilles.

Quand les écoles eurent épuisé leur répertoire patriotique et assez voué aux baïonnettes allemandes « les Français maudits », un choral exécuté avec des trompettes sur la plateforme de la cathédrale, puis les cloches de toutes les églises et enfin une salve de cent vingt coups saluèrent l’aurore de « ce jour fortuné », – comme on disait au château du prince et dans les gazettes de l’endroit.

Puis, successivement, la Fanfare des gymnastes, la Société de Sainte-Cécile, la Société chorale d’hommes, l’Association des tambours et des trompettes réunis, le Cercle des fifres de 1815, la Légion des Invalides, etc., etc., vinrent rendre hommage au célèbre conseiller. Agacé, horripilé, n’y tenant plus, il bondit hors de son lit comme un « sauvage soldat français », et, suivi de son chien, il alla faire un tour dans le parc.

Mais là, groupés sous les arbres, il trouva une députation de jardiniers de Himmelstein, une députation de balayeurs, – qui tous appartenaient à la nationalité prussienne, – une députation de charcutiers qui venaient lui offrir une saucisse de quatre mètres, et une députation féminine de la section de l’Académie allemande de la mode, affiliée à celle de Berlin, pour la régénération des femmes germaniques par la coupe patriotique des robes, jupons et camisoles.

Ces jeunes vierges étaient vêtues de longues tuniques en drap vert, avec des crevés de soie jaune aux manches ; elles portaient une aumônière à la ceinture et une chaîne de fer oxydé autour du cou ; leur chevelure descendait en saule pleureur sur leurs reins maigres. Enfin « L’illustre » docteur Bose, un parapluie rouge sous le bras, un col qui guillotinait ses oreilles, s’était aussi mis en embuscade derrière un buisson pour attraper M. de Baumstark au passage.

Il s’exerçait mentalement à saluer en lui la « lumière du monde », « l’épée de justice », « l’incarnation de l’Allemagne politique, savante, scientifique, philologique, philosophique, physiologique et puçologique », lorsque M. de Baumstark, se voyant traqué de tous les côtés, battit en retraite et rentra chez lui en pestant. Les mauvaises langues n’en racontèrent pas moins que le docteur Bose reçut cette brutale réponse du conseiller : « – Puisque vos animaux traînent des voitures, des locomotives et des canons, eh bien, venez me voir à Berlin à cheval sur une puce. »

M. de Baumstark s’était jeté dans un fauteuil, mais deux minutes ne s’étaient pas écoulées que le grand chambellan du prince Fridolin vint le prier, au nom de Son Altesse, de bien vouloir se rendre dans le salon des Miroirs, où se trouvaient exposés tous les cadeaux envoyés au souverain pour sa fête. De même que l’empereur Guillaume, ce jour-là, le prince Fridolin accepte tous les présents de ses sujets. Il en était venu de toutes les parties de la principauté et de toute nature : on aurait dit un concours régional.

Les dames de l’aristocratie de Himmelstein s’étaient cotisées pour acheter chez un marchand d’antiquailles la flûte dont se servait le grand-père de Son Altesse pour faire danser les bergères sous les tilleuls des villages.

Le corps des officiers lui avait offert un sabre, avec un vers de Redwitz (Oscar) gravé sur la lame. C’était le vingt-cinquième sabre d’honneur que le prince Fridolin recevait de ses officiers depuis qu’il avait le bonheur de faire celui de ses sujets.

Le conseil de l’Université lui avait envoyé le bonnet de docteur en philologie. Chaque année, Son Altesse était promue à un nouveau grade de docteur. Mais on disait qu’il n’appréciait guère cet hommage rendu à son intelligence ; il se servait de ces bonnets en guise de bonnets de nuit.

Il y avait des corbeilles et des bouquets de tulipes partout.

La tulipe est la fleur traditionnelle de la famille de Himmelstein, comme le bluet est la fleur de famille des Hohenzollern. La légende raconte que ce fut à une tulipe que le fondateur de la dynastie fridoline dut le trône. La fille du roi Gunther, étant orpheline et entourée de prétendants, déclara qu’elle n’épouserait que celui qui lui offrirait la fleur qu’elle préférait, – moyen adroit de choisir, sans susciter de jalousie, le mari qui lui plairait. Un Himmelsteinois lui offrit une tulipe, et en échange elle lui donna sa main.

Après le dîner de gala, auquel assistaient l’épouse morganatique du prince, toute la cour, les généraux, les ambassadeurs étrangers, les dignitaires du clergé, on passa dans la salle du théâtre d’été, où fut représenté un grand opéra national inédit du musicien de la cour, Lazarus Lohengrin.

La scène représentait une forêt au milieu de laquelle s’étendait un lac azuré. Aux premières mesures de l’orchestre, on vit surgir les têtes de saumons qui chantèrent en chœur un Salut à M. de Baumstark. Dans ce premier morceau, il y avait des prodiges d’orchestration : on entendait jusqu’au bruit harmonieux des nageoires des poissons.

Après les saumons, arrivèrent les écrevisses qui célébrèrent la joie de vivre sous le régime paternel de Son Altesse le prince Fridolin ; puis ce furent les flots du lac eux-mêmes qui se mirent à chanter « l’allégresse – de ce jour plein d’ivresse, – où Son Altesse – fait largesse ».

L’eau se calma, et, des mystérieuses profondeurs du lac, sortit peu à peu un immense coquillage de nacre qui s’ouvrit lentement, aux sons d’une musique enivrante.

Au milieu du coquillage, couchée sur une draperie de soie noire, dans une pose victorieuse, on voyait une femme en maillot couleur de chair et en bottines de satin blanc.

Son corps souple, comme arrondi par le sommeil, se montrait dans toute la radieuse beauté plastique d’une Vénus de marbre ; encore étendue sur sa couche marine, elle avait toute la volupté d’un beau corps de femme nue et toute la candeur d’un enfant. La gorge ondulante et assouplie, les lèvres chatouillées d’un sourire, ses beaux cheveux lui faisant comme un manteau, elle était ravissante tout autant que la première femme, – la femme de la volupté et de la séduction.

Les violons et les flûtes imitèrent tout à coup les gazouillements du rossignol : aux appels de l’oiseau de l’amour, la déesse s’éveilla rougissante, avec un sourire pudique ; elle jeta des baisers vers la loge du prince ; puis, se soulevant à demi, pour accentuer sa pose académique, elle lut un long poème en vers en l’honneur de Son Altesse le grand-duc.

Gaspard, qui se trouvait au fond de la salle, reconnut dans cette Néréide légère et peu vêtue la jeune poétesse, buveuse de lait, qu’il avait rencontrée sous les ombrages du parc de Weimar. Il paraît que c’était la spécialité de cette demoiselle d’aller montrer ses charmes en célébrant ceux des princes qui la payaient, dans toutes les fêtes de ce genre. Il y eut encore un chœur final de grenouilles, puis le coquillage se referma, disparut sous les flots, et le rideau tomba.

Il était sept heures. On soupa sur la terrasse. La soirée se termina par un grand concert au bord du lac des Nénufars. À un moment donné, les fleurs de fer-blanc qui s’élevaient au niveau du lac s’ouvrirent et découvrirent de jolies sylphides aux ailes d’or, et des musiciens en costume de troubadours, puis, quand les machines construites à grands frais produisirent la tempête qui figurait dans le programme, un splendide feu d’artifice s’alluma par les soins de Gaspard et éclaira de lueurs d’incendie, d’éclairs de soleil, les flots agités et écumants ; enfin, un arc-en-ciel se dessina dans la nuit, portant à ses flancs le nom de Fridolin, en caractères lumineux.

Comme M. de Baumstark devait partir le lendemain, il prit congé des personnes avec lesquelles il s’était particulièrement entretenu dans la journée.

Angélica, qui causait en ce moment avec Gaspard, remarqua que le conseiller parla très longuement et presque à voix basse avec la nièce de M. de Lauter.

Elle fit part de son observation à Gaspard, en lui disant :

— Regardez-la donc un peu ; n’a-t-elle pas l’air d’une gouine ?

— Mais par saint Bavon ! s’écria notre héros, je connais cette figure… Parbleu ! c’est la Zingarelli ! Elle a fait teindre ses cheveux en noir… Ah ! elle est bonne, celle-là… Elle est bonne, la nièce de M. de Lauter ! Hier rouge, aujourd’hui noire ! Elle doit gagner à tous les coups !

— Chut ! fit Angélica en ouvrant brusquement son éventail. Tenez-vous ce soir dans ma voiture quand j’y monterai… L’affaire dont j’ai à vous entretenir ne souffre pas de retard… Au revoir !

Et avant que Gaspard eût le temps de répondre, la comtesse de Lustfeld avait rejoint le groupe de ses amies.

LVII

Gaspard attendait depuis une demi-heure dans la voiture de la comtesse de Lustfeld. Enfoncé dans les coussins, il respirait et se reposait enfin un peu. Ces deux journées de fête avaient été pour lui des journées dévorantes, enfiévrées, et si ses pièces d’artifice avaient réussi au gré du prince, ce n’avait pas été sans peine.

Quand les derniers équipages se furent éloignés et que tout rentra dans le silence autour de lui, les paupières à demi closes, il se mit à repasser dans sa mémoire les singuliers événements qui l’avaient amené jusque dans l’équipage de la maîtresse officielle de ce grand-duc Fridolin dont il avait entendu prononcer le nom pour la première fois, à son arrivée en Allemagne, dans une rue mal famée de Mayence. L’aventure était étrange, pleine de mystère, et elle plaisait par ce côté à son imagination : « Qui sait ? se disait aussi notre inventeur, c’est peut-être un moyen que la Providence m’envoie pour arriver à mon but. »

Puis il pensait à Liselotte, restée seule depuis quarante-huit heures, et qui, en ce moment, devait sans doute attendre son retour avec la plus vive impatience.

La portière s’ouvrit.

— Ah ! vous êtes là ! fit une voix que Gaspard reconnut pour celle d’Angélica.

La comtesse, enveloppée d’un long châle de dentelles, entra dans la voiture avec un grand frou-frou de robe de soie et se laissa tomber à côté de Gaspard en étouffant un soupir.

Il y avait aux coins de ses lèvres un ricanement de colère muette, et sur son front comme un amas de pensées sombres. Des paillettes d’or semblaient jaillir de ses yeux. On voyait que la colère grondait dans son cœur.

Gaspard fut d’abord effrayé, mais il se rassura bientôt en sentant une main de femme dégantée presser fortement la sienne, – comme on serre une main amie dans le danger.

La voiture roulait sur les pavés, entre les files des maisons déjà silencieuses et endormies, et ils ne s’étaient rien dit encore. Gaspard était plongé dans cette sensation délicieuse de voyager, la nuit, aux côtés d’une femme en toilette de bal, dont les épaules et le corsage exhalaient des parfums enivrants, et dont le genou s’appuyait, ferme et provocant, contre le sien.

À la sortie de la ville, la comtesse abaissa une glace et dit au cocher d’aller lentement, au petit pas. Puis, rentrant sa tête dans cette ombre vague et mystique de confessionnal qui remplissait la voiture, elle regarda Gaspard dans les yeux et lui dit, en lui prenant de nouveau la main :

— Merci.

— On dirait que vous avez la fièvre, comtesse, fit Gaspard ; votre main tremble, elle est moite.

— Oh ! je suis exaspérée, répondit Angélica en crispant ses doigts.

— J’espère que je ne suis pour rien dans cette exaspération ?

— Vous ! oh ! non, répondit-elle. Mais si je vous ai prié de m’attendre, quelque singulière que la chose puisse vous paraître, c’est que j’ai besoin de vous sans retard… Vous allez me répondre en toute sincérité, en toute franchise… et vous me promettez de me dire tout ce que vous savez…

— Au moins faudrait-il me dire de quoi il s’agit ?

— Comment ? vous ne le devinez pas ? Mais de ma rivale, de mademoiselle Frédérique, la prétendue nièce de M. de Lauter ! Ce que vous avez dit devant moi en la voyant ce soir, m’a ouvert un monde de suppositions. Vous la connaissez ?

— Pas personnellement, fit Gaspard, mais j’en ai beaucoup entendu parler à Nauheim, où elle était, pendant mon séjour, le sujet de toutes les conversations.

— Vous êtes bien sûr que ce soit la même femme ?

— Plus je me rappelle ses traits, plus je suis certain que je ne me trompe pas.

— Vous savez que le prince s’est subitement pris pour elle d’un beau feu… Il lui a envoyé des diamants ; il lui a donné des rendez-vous ; elle a tout accepté avec un empressement qui dénote une femme d’expérience… Ce soir, au moment où je croyais que Son Altesse allait m’offrir son bras pour faire un tour sur la terrasse, n’est-elle pas venue au-devant de lui ?… Elle a si bien manœuvré, que le prince s’est machinalement dirigé d’un autre côté, et que je les ai vus tous deux disparaître sous la portière du salon particulier de Son Altesse… Ils n’étaient pas sortis quand j’ai quitté la dernière la terrasse. Mademoiselle Frédérique cherche à me supplanter… Oh ! mais, nous verrons ! Il y aura bataille !…

— Je demande à être votre allié, comtesse, dit Gaspard.

— J’y compte bien, mon ami. Mais je m’échauffe trop. Prenons les choses par le commencement. Procédons avec ordre et soyons calme. Il s’agit de conduire à bonne fin une enquête commencée. Vous croyez connaître cette femme, et, d’après vous, elle n’est pas la nièce de M. de Lauter et ne se nomme pas Frédérique de Lauter.

— À Nauheim, dit Gaspard, mademoiselle Frédérique de Lauter, présentement nièce de M. le comte de Lauter, s’appelait tout simplement la Zingarelli. Je l’ai vue d’abord seule, venant prendre place à la table d’hôte, puis le lendemain, dans une voiture qu’elle conduisait elle-même ; elle était accompagnée du fils du duc de Frauenstadt.

— Un ami intime de M. de Lauter ! Il lui aura passé sa maîtresse… M. de Lauter, dit-on, est fort mal dans ses affaires ; il a gaspillé sa fortune dans toutes les capitales du plaisir ; il s’est trouvé mêlé à l’affaire des diamants, sans parvenir à se disculper entièrement. Présentement, je ne serais pas loin de supposer qu’il se soit concerté avec sa prétendue nièce pour… Je m’entends. On sait que Fridolin est un prince très inflammable…

— À Nauheim, dit Gaspard, on prétendait que la Zingarelli partageait ses bénéfices avec les maîtres d’hôtel… Elle n’aurait en ce cas que changé d’associé.

— Oui, oui, fit la comtesse de Lustfeld, comme si elle se parlait à elle-même, tout cela concorde bien avec les renseignements que j’ai déjà pu recueillir… Sous des dehors honnêtes, désintéressés même, cette femme est une habile intrigante. Oh ! nous découvrirons le mobile qui l’a poussée à venir ici !…

Puis, élevant, la voix, la comtesse demanda à Gaspard :

— Quand elle débarqua à Nauheim, d’où venait-elle ?

— Elle devait venir de Berlin… Toutefois, je me rappelle avoir entendu un de mes voisins de table dire qu’elle avait été expulsée de Paris… Mais l’affaire s’était passée sans bruit. Les journaux n’en avaient rien su.

— Expulsée de Paris ! répéta vivement, avec un air de victoire, Angélica, comme si elle tenait déjà dans ses mains tous les fils du passé mystérieux de cette femme. Elle ajouta : – Quels motifs attribuait-on à cette mesure ?

— Ma foi, je n’en sais rien… Cela m’intéressait si peu, que je n’ai pas demandé d’explication.

— C’est dommage, fit Angélica. Heureusement que nous avons à Paris des gens capables de nous renseigner. Mais, monsieur Gaspard, si j’avais un service, un grand service à vous demander en cette circonstance, me le rendriez-vous ? S’il fallait aller vous-même à Paris, fouiller dans la vie de cette aventurière, seriez-vous prêt à ce sacrifice ?

— Comptez sur moi, comtesse, répondit notre héros avec effusion, et en se redressant avec orgueil, je suis l’homme du possible et de l’impossible… Tout pour vous, – et par vous, ajouta-t-il mentalement.

Ils joignirent leurs mains dans une affectueuse et cordiale étreinte, et restèrent ainsi, un grand moment, à se regarder les veux dans les yeux. Un rayon de lune qui entrait dans la voiture mettait des reflets nacrés sur la nuque ronde, sur les épaules polies d’Angélica, autour desquelles le châle noir était tombé avec un repliement d’ailes, rehaussant la vive blancheur de sa peau. Elle avait en ce moment une pose de nymphe renversée qui était adorable ; sa tête fine dessinait dans l’ombre le plus ravissant profil ; et Gaspard éprouvait à la regarder et à la sentir si près de lui une de ces émotions qui décuplent le plaisir.

La voiture s’arrêta.

— Nous voici au château, fit Angélica en se dégageant doucement, comme à regret.

Des valets de pied accoururent avec des lanternes ; mais sur un signe de la comtesse, ils s’en retournèrent.

— Quelle belle nuit ! fit Gaspard. Je rentrerai à pied.

— Eh bien, mon chevalier, répondit Angélica en le regardant de ses yeux veloutés et profonds, je veux vous accompagner jusqu’à la limite de mes domaines.

Et elle remonta son châle par-dessus sa tête et prit le bras de ce compagnon d’aventure, bouillant et fougueux, qui ouvrait soudain devant elle la porte des régions fleuries de l’amour jeune, qui se paye en grosse monnaie de baisers.

Ils s’engagèrent avec des allures lentes de fiancés dans un joli sentier qui longeait la lisière de la forêt, suspendu sur la déclivité de la colline. Une légère brise chassait dans le ciel quelques nuages qui filaient comme des voiles blanches pailletées d’étoiles ; et, sous les feuilles, il y avait une sorte de chuchotement tendre et de frisson voluptueux. Au dessous d’eux, dans la vallée, la rivière toute blanche, au milieu des verdures endormies, ressemblait à un torrent figé. Les bouleaux aux troncs élancés qui la bordaient faisaient l’effet de grands chandeliers d’argent ou d’arbres en verre filé. Au loin les maisons de Himmelstein, avec leurs toits d’ardoise, glacés par la lune, formaient comme une large plaque de neige. Il y avait dans ce paysage ce sentiment pénétrant qui donne froid, qui rapproche ceux qui se promènent solitaires, et qui dissipe aussitôt cette vague gêne d’une intimité récente.

Ils se tenaient pressés l’un contre l’autre et se promenaient sans parler ; puis, comme ils étaient parvenus à un endroit où le sentier descendait brusquement, Angélica dit à Gaspard en se penchant à son oreille :

— C’est maintenant vous qui allez m’accompagner.

Gaspard mit le bras de sa compagne plus près de son cœur, et ils regagnèrent à pas lents le château.

Le lendemain en rentrant à son hôtel, vers midi, M. Van der Gomm trouva la chambre nº 13 déserte. Le lit n’avait pas même été défait. Notre héros sonna la fille de service.

— Pourriez-vous me dire où est madame ? demanda-t-il.

— Monsieur, mais… je ne sais si… répondit en hésitant la camériste.

— Allons, parlez, fit brusquement Gaspard qui avait le pressentiment de ce qui devait lui être arrivé.

— Ma foi, monsieur, puisque vous le voulez… Il y avait à côté, au n° 14, un journaliste de Berlin, venu pour les fêtes… Madame est partie hier au soir avec lui…

— Oh ! les Allemandes… s’écria Gaspard en hochant la tête, les Allemandes !…

Et il descendit philosophiquement pour dîner.

LVIII

Quelques jours après, la comtesse de Lustfeld recevait entre chien et loup la visite d’un petit homme, tout de noir habillé, qui était sorti du fond de sa voiture comme d’une boîte à surprise. C’était le courrier de l’ambassadeur d’Italie qu’elle avait attaché d’une manière occulte à son service, pour la sûreté des relations secrètes que le grand-duc entretenait à Paris et à Rome, depuis le nouvel ordre de choses établi en Allemagne. Le madré compère, Napolitain d’origine, qui appartenait à deux maîtres à la fois, lui avait remis un petit paquet enveloppé dans une toile cirée, ficelé et cacheté.

Les nouvelles qu’avait reçues la comtesse devaient être satisfaisantes, car pendant le reste de la soirée elle fut d’une gaieté exceptionnelle ; elle se mit à son piano, – qu’elle n’avait pas ouvert depuis quinze jours, – et chanta jusqu’à l’arrivée de mademoiselle Mimi, qu’elle avait envoyé chercher en toute hâte.

— Ah ! chère, s’écria-t-elle en embrassant son amie sur les deux joues, nous l’avons échappé belle ; mais je crois que nous voilà sauvées !… Je la tiens, là, sous mon talon ; je n’ai qu’à appuyer pour l’écraser. Des preuves accablantes ! Toutes tes suppositions des réalités ! Oh ! la vilaine créature !… Songe un peu… Mais tu liras cela tout au long, car c’est écrit… Des détails incroyables !

Elle parlait avec une extrême volubilité ; et, tenant mademoiselle Mimi par la main, elle l’entraîna dans un boudoir, dont les lourds rideaux de velours étaient hermétiquement fermés.

Le lendemain, mademoiselle Mimi partit au petit jour ; elle revint au milieu de la nuit ; mais, cette fois elle entra avec un air de triomphe dans la Fridolina.

— Battez, tambours ; sonnez, clairons ! À nous la victoire ! fit-elle en se jetant au cou d’Angélica.

Le jour blanchissait que la lumière des bougies brillait encore derrière les rideaux du boudoir dans lequel s’étaient enfermées les deux amies.

À sept heures du matin, Angélica appela sa femme de chambre :

— Prévenez qu’on attelle, lui dit-elle avec un grand geste de reine.

Et dès que la voiture fut prête, elle descendit, vêtue d’une de ces toilettes noires très simples qui lui allaient si bien, coiffée d’un chapeau de feutre à l’aile relevée, avec une grande plume blanche qui formait panache.

— Chez le prince ! cria-t-elle au cocher en s’asseyant auprès de Mimi, pleine d’assurance sur l’issue de la partie qu’elle allait jouer.

Pendant que la voiture roulait dans la direction de Himmelstein, les commentaires allaient leur train parmi les gens du château qu’intriguaient fort ces veillées mystérieuses et prolongées de la comtesse et ce départ matinal si précipité.

— Que Son Altesse soit levée ou non, allez la prévenir que je demande à la voir pour une affaire des plus urgentes, qui ne souffre pas de retard, dit Angélica au chambellan qui était venu au-devant d’elle dans la cour d’honneur.

Elle laissa son amie dans la voiture et entra au château avec cet air de déesse qui était chez elle d’une irrésistible séduction.

Quelques minutes après, le chambellan reparaissait sur le seuil du salon aux Miroirs dans lequel attendait Angélica :

— Le prince est aux ordres de « bien née madame la comtesse », fit-il en s’inclinant et en attendant qu’elle eût passé.

Angélica trouva le grand-duc en robe de chambre jaune, à ramages violets, la tête coiffée d’un foulard de soie rose, étendu dans une chaise longue, au milieu de son cabinet de toilette, non moins curieux que sa fameuse chambre à coucher aux murs blindés, au plancher tournant, aux trappes munies de carillons électriques, à la porte ornée d’un guichet grillé, à travers lequel les chambellans devaient parlementer chaque matin avant de pouvoir pénétrer dans l’espèce de cage tendue de rouge où le prince s’enfermait afin de défier les assassins, la foudre et les voleurs.

Au fond de la pièce triangulaire où il se trouvait, se dressait une immense glace à bascule, placée sur des roulettes, et des deux côtés, jusqu’aux fenêtres, s’étendaient des armoires vitrées qui renfermaient une collection de têtes de cire. On eût dit un musée ethnographique ou phrénologique.

Mais, chose singulière ! c’était toujours la même tête qui frappait les yeux, ne se modifiant que par d’imperceptibles nuances. Chaque matin, en se levant, le prince passait dans ce cabinet pour choisir, parmi toutes ces têtes, celle qui lui paraissait se rapprocher le plus de l’état de son visage et de son esprit, et s’approprier le mieux à ses projets et à la température de la journée. Son valet de chambre reproduisait alors, comme un peintre habile, sur le visage vivant, les teintes et les nuances exactes du modèle indiqué, et il couronnait son œuvre en plaçant sur la tête chauve de Son Altesse sérénissime la perruque du numéro choisi.

Angélica était pâle.

Après avoir salué le prince, elle lui dit d’une voix émue :

— Faut-il que je vous demande pardon de cette invasion dans vos appartements à une heure aussi indue ? Non, n’est-ce pas, Altesse ? Je vous ai donné assez de preuves de mon attachement et de mon dévouement pour que vous soyez d’avance convaincu qu’il faut que j’aie de graves motifs pour cela, et que ce n’est que dans des circonstances exceptionnelles que j’ai pu oublier les règles d’étiquette de votre intérieur.

— J’apprécie, comtesse, trop hautement les services que vous avez indirectement rendus à ma couronne et à mon pays, pour jamais vous faire attendre à ma porte quand vous vous y présentez. Dans les temps difficiles que nous traversons, n’ai-je pas toujours rencontré chez vous la sagesse unie à la prudence, l’intelligence et les bons conseils ?

— Eh bien, prince, continua Angélica complètement rassurée par ce bon accueil, c’est pour conjurer un nouveau danger que je suis ici.

Et d’une voix plus caressante, avec un ton de doux reproche, elle ajouta :

— Vous m’oubliez, mais à l’heure du péril, je serai toujours là !

— On ne veut donc pas me laisser mourir tranquille, moi qui laisse tout le monde en repos ? répliqua avec un air de découragement profond le pacifique prince Fridolin.

— Depuis qu’un nouveau code régit l’Europe, depuis qu’on a proclamé le dogme sanguinaire et fratricide de la force primant le droit, depuis que la justice a été remplacée par le canon, l’honneur par le fusil perfectionné, la probité par le revolver, le courage par les obus et les torpilles, depuis qu’il y a des rois qui font litière des conventions et des traités les plus sacrés, quel est le prince, quel est le peuple plus faible et plus petit qui se sente aujourd’hui en sécurité ? D’un côté, il y a les Ogres, de l’autre les Petits-Poucets. Il ne reste qu’à savoir le moment psychologique où ils seront le plus tendres à être mis sous la dent. L’Europe est comme une forêt pleine de bandits, couverte d’embuscades, de traquenards, de machinations. C’est le règne de la ruse, du mensonge, de l’hypocrisie, de l’astuce. Le monde n’appartient plus à ceux qui travaillent : il appartient à ceux qui emploient la fourberie pour s’emparer du travail des autres.

— Où voulez-vous en venir ? demanda Son Altesse à Angélica, qui parlait avec exaltation.

— À vous bien démontrer et persuader ceci : qu’on vous épie, qu’on vous surveille, que l’araignée qui vous a déjà fait tomber dans sa toile en 1866, a repris son travail silencieux, et que si vous n’y prenez garde, vous tomberez de nouveau dans son piège. Seulement, cette fois, vous n’en sortirez plus.

— Hélas ! soupira Fridolin, ne suis-je pas déjà, dans ma propre principauté, le prisonnier de la Prusse ?

— Vous savez où il est installé, continua Angélica avec feu, ce bureau central de renseignements où l’on tient un compte ouvert à chaque pays, à chaque peuple, à chaque prince, à chaque individualité marquante ; c’est le Grand-Livre de l’espionnage et de la trahison, avec recettes et dépenses, réglé à deux colonnes, où l’on lit d’un côté : « Envoyé à M. X… 200 thalers », – et de l’autre : « Reçu de M. X… les documents relatifs aux canons Uchatius ou aux nouveaux forts de Paris. » Il n’y a pas de registre de maison de commerce ou de banque qui soit aussi bien tenu. Tout ce qu’il y a dans les arsenaux et les casernes des voisins y est inscrit à un canon et un soldat près, et comme la guerre, pour ces belliqueux chevaliers, jadis attachés à Marie[26] et maintenant voués à l’industrie, n’est qu’une opération de commerce, ils ne se risquent qu’au moment où la balance de leurs comptes leur indique un gain assuré. Alors, par une matinée brumeuse, quand les paysans s’en vont à leurs travaux, on voit soudain déboucher des bois des hommes coiffés de casques à pointe dorée, qui portent des fusils, des sabres et des sacs ; ils s’avancent aux sons du tambour, en poussant des hourrahs ; ils pendent les paysans aux arbres de la route, prennent leurs bœufs, leurs charrues, et s’annexent leurs champs et leurs maisons en glorifiant le Dieu des armées, et en bénissant la Providence dont ils exécutent, disent-ils les mystérieux décrets…

— Mais enfin… fit Fridolin essayant de calmer Angélica.

— Enfin, je veux vous sauver !… Du moins, reprit-elle en baissant le ton, je veux retarder le plus possible l’heure où vous serez mangé, de compagnie avec la Bavière, le Wurtemberg, la Saxe, l’Autriche, la Suisse et la Hollande. Ce sont les plats qui forment le menu du prochain festin. La recette employée dans la cuisine de l’Ogre reste toujours la même : « La Prusse ne peut être construite que par des serruriers politiques, dit Frédéric dans son Art de régner. Pour découvrir un secret, je veux que mes ambassadeurs fouillent même dans la poche du roi. »

— Vous prêchez un converti, murmura tristement Son Altesse.

Mais Angélica continua :

— Autrefois, les princes s’attachaient des nécromants pour leur prédire l’avenir et les éclairer sur ce qui se passait autour d’eux. Ils auraient été renseignés d’une façon plus rapide et, plus sûre, en s’adressant tout simplement à une femme… Nous avons, nous autres, une manière de faire la diplomatie comme l’amour, sans bruit… Voyez le rôle de la femme dans la politique internationale moderne. L’ambassadeur est toujours secondé par une foule d’agents secrets en jupons. Il y en a qui donnent même le ton dans la capitale où elles débarquent, par ordre du ministère, comme des goélettes frétées par l’État. Elles ont le don de séduire et de plaire, mais elles ont surtout le génie de l’intrigue. Ce sont des sirènes qui vous entraînent dans les roseaux où se cachent les crocodiles… Tenez, lisez plutôt, ajouta Angélica.

Et d’un geste fier elle tira de sa poitrine un petit cahier de papier qu’elle présenta au grand-duc.

— Qu’est-ce ? fit celui-ci en l’interrogeant des yeux.

— Des preuves irréfutables. Un rapport de notre agent secret de Paris sur les antécédents de mademoiselle Frédérique Springer, la fausse nièce de M. de Lauter.

— La fausse nièce ! exclama Fridolin.

— Aussi fausse que les diamants de la princesse Zollern. Son vrai nom est Frédérique Springer ; mais en moins de quatre ans, elle s’est fait tour à tour appeler mademoiselle Irma Yung, madame Kaiser, madame la comtesse de Friedland, miss Cook, la baronne Zingarelli, et enfin Frédérique de Lauter…

— Ce que vous avancez là est bien grave, dit Son Altesse d’une voix où vibrait la colère.

— Vous en avez les preuves en mains, répondit Angélica.

— Lisez, répliqua le prince en lui rendant les feuilles de papier.

D’une voix harmonieusement timbrée, Angélica lut ce qui suit :

« RAPPORT Nº 156
« Du 15 octobre,
« (PAR OCCASION SÛRE),

« Renseignements confidentiels. – Mademoiselle Frédérique Springer, née à Magdebourg en 1845. Son père était maître de danse et sa mère modiste. En 1866, mademoiselle Frédérique Springer fut emmenée, du consentement de ses parents, à Berlin, par le député L…, dont elle resta la maîtresse jusqu’en 1869. Elle vécut quelques mois à Dresde, sous le nom d’Irma Yung, puis au mois d’avril de la même année, elle entra sous le nom de madame Kaiser (elle se faisait passer pour une jeune veuve), en qualité de gouvernante dans la famille d’un des plus importants fonctionnaires de Strasbourg. Admise à la table de la famille où l’on recevait beaucoup d’officiers supérieurs, elle remplit parfaitement la mission que le député L… lui avait fait confier par le bureau central de renseignements.

« Six mois plus tard, on l’envoyait à Paris, où elle tint un petit salon aux Batignolles. Elle attirait chez elle, grâce à sa jeunesse et à sa beauté, à sa position indépendante, beaucoup d’artistes, d’hommes de lettres, de journalistes, de musiciens. Elle était mise, de la sorte, au courant de ce qui se passait dans tous les mondes de la capitale. Elle réussit à nouer une étroite liaison avec un sculpteur qui, à ce moment-là, était occupé à faire, aux Tuileries, le buste de l’empereur.

« Par ses indiscrétions, elle connut tout ce qui se passait à la cour de Napoléon, et, à la veille de la guerre, personne ne renseigna l’Allemagne aussi bien qu’elle. Munie d’un faux passeport alsacien, elle ne fut pas expulsée lors de la déclaration de guerre. Elle entra dans une ambulance et communiqua aux avant-postes des notes très utiles pour le tir des batteries allemandes.

« En 1872, mademoiselle Springer reçut ordre de partir pour la Suisse et d’aller s’installer à l’hôtel Beau-Rivage, au bord du lac Léman, près de Lausanne. M. Thiers y arriva peu de temps après, et madame la baronne de Friedland (elle avait pris ce titre) manœuvra tant et si bien que chaque soir le président de la République française passait de longues heures à se promener sous les bosquets avec elle. Quand elle revint à Paris, elle fut reçue une ou deux fois dans les salons de la présidence, entra en relations très suivies avec M. d’Achim, l’honorable diplomate, et réussit enfin, en se faisant passer pour une citoyenne américaine, à devenir la maîtresse en titre d’un haut fonctionnaire attaché au ministère de la guerre. Elle lui vola une nuit les plans de mobilisation ; mais, pour ne pas faire un esclandre, on étouffa l’affaire et on invita officieusement miss Cook à repasser la frontière.

« Elle « fit » pendant une quinzaine de jours les bateaux à vapeur du Rhin, – accompagnant les voyageurs de distinction aussi longtemps qu’ils le désiraient ; puis, n’ayant trouvé personne à Bade, elle poussa une pointe sur Berlin et vint, il y a trois mois, à Nauheim, où elle s’inscrivit sur le registre d’arrivée sous le nom de baronne Zingarelli, Naples. – Elle est repartie de Nauheim en septembre, avec un M. de Lauter, qui s’est, dit-on, très sérieusement épris d’elle. »

— Créature d’enfer ! murmura Fridolin.

Angélica continua :

« Remarques particulières.

« Mademoiselle Frédérique Springer est une femme d’action qui veut parvenir à tout prix ; elle n’a qu’une passion : la richesse. C’est ce qu’on appelle dans le langage parisien « une courtisane économe ».

« Sa gaieté, son insouciance, sa prodigalité même, tout est intéressé chez elle ; elle met tout en vente et en rapport, elle ne sème que pour récolter. Elle donne l’amour pour l’argent ; la trahison, la calomnie et le mensonge pour l’argent. Son alcôve est un comptoir. Ce qu’elle a déjà ramassé de pièces d’or à ce métier constituerait une fortune, si mademoiselle Springer n’avait pas la passion des spéculations de bourse pour arriver plus vite à ce qu’elle appelle « sa liberté ».

« On l’accuse d’avoir tripoté avec M. d’Achim, jouant tantôt à la hausse, tantôt a la baisse, suivant les dépêches confidentielles qui arrivaient de Berlin ou que celui-ci envoyait de Paris aux journaux belges et allemands. Tromper les sots, exploiter ses « amis », tirer parti de tout, arriver à la fortune par n’importe quels moyens, – tel semble le programme de la vie de cette dangereuse femme, qui allie la santé physique à la difformité morale. »

— L’infâme ! murmura de nouveau entre ses dents le prince Fridolin.

Angélica reprit sa lecture :

« Note très confidentielle.

« Depuis quelque temps, l’hostilité qui existe entre d’Achim et le supérieur dont il relève à Berlin s’est accentuée. Il est, dit-on, question de la retraite plus ou moins prochaine de cet agent, qui fait trop à sa tête, oubliant qu’il ne doit être qu’un instrument docile dans la main qui l’emploie ; mademoiselle Springer perdra en lui un de ses plus fidèles amis. »

— Ô comédienne ! s’écria Fridolin en crispant le poing.

— Ce n’est pas tout, fit Angélica. Reconnaissez-vous cette écriture ?

Elle avait tiré d’un petit portefeuille à fermoir une lettre qu’elle montrait dépliée au grand-duc.

— C’est son écriture !… Voici le billet qu’elle m’a écrit hier, dit le prince en prenant dans sa poche une feuille de papier rose.

— Vous voyez que c’est bien la même main qui a tracé les deux billets, reprit Angélica en mettant les deux papiers en regard. Eh bien, maintenant, prenez connaissance de cette lettre.

Le prince fit cette lecture avec une émotion progressive, puis se levant tout agité de son fauteuil :

— Ah ! la traîtresse ! l’infâme créature ! s’écria-t-il… Et moi qui croyais qu’elle m’aimait !… Elle battait monnaie avec ses baisers, comme Judas !… Elle se disposait à me vendre en détail à Berlin !… Tout cet amour si charmant de naïveté et d’innocence n’était qu’un piège tendu à ma crédulité… Qu’ose-t-elle écrire !

« Ainsi que je vous le mandais immédiatement après mon arrivée, le grand-duc n’est pas de ceux qui échappent à l’action féminine ; ce que vous aviez deviné et ce que j’avais prévu est arrivé : il subit de plus en plus ma ferme volonté de lui plaire, et, comme je tiens ses sens en éveil, j’aurai vite fait le chemin qui me conduira de son cœur aux secrets qu’il importe de connaître. Ayez confiance dans mon expérience. Le prince est du reste d’une nullité parfaite. On l’a bien vu dans l’affaire des diamants. Il est un objet de risée pour ses sujets. – Hier, je vous ai envoyé mon rapport sur toutes les inepties particularistes qui se sont débitées à la cour après le départ de M. de Baumstark… »

— Et c’est elle qui écrivait ces lignes ! elle ! s’écriait Fridolin, tremblant de colère, en relisant d’une voix sourde la lettre qu’Angélica lui avait livrée. – Mais, comtesse, comment avez-vous ce papier ? lui demanda-t-il tout à coup.

— Par une ruse de femme. La partie était engagée entre nous deux : elle voulait vous perdre, moi je voulais vous sauver. Alors, mademoiselle Mimi m’a proposé une alliance. Et elle a rempli auprès de la « nièce » de M. de Lauter le rôle que celle-ci remplit si bien auprès de ceux qui ne sont pas « amis de l’empire ». Elle remarqua bientôt que la Springer prenait certaines allures mystérieuses en allant dans un cabinet où elle ne laissait jamais pénétrer personne. La Springer s’y enfermait des heures entières pour écrire. À qui ? c’est ce qu’il nous importait de savoir. On ne prend de telles précautions que lorsqu’on entretient une correspondance secrète.

Mimi l’interrogea admirablement. Une fois elle lui répondit qu’elle écrivait un roman ; une autre fois que c’était un vieux manuscrit qu’elle copiait. Mais Mimi la voyait trop souvent aller à la poste pour croire ce qu’elle lui disait. Sur ces entrefaites arriva le rapport que j’attendais de Paris. Il n’y avait plus à hésiter : à tout prix, par violence ou par ruse, il fallait intercepter une de ces missives. Hier, comme mademoiselle Mimi entrait chez son « amie », elle trouva la prétendue nièce occupée à plier une lettre qu’elle mit hâtivement sous une enveloppe. « Je suis à vous, lui dit-elle, le temps de cacheter cette lettre ! » – « Mais je vais vous aider, » répondit Mimi. Elle allume une bougie, et laisse tomber, comme par mégarde, l’allumette encore enflammée sur la traîne de la robe de mademoiselle Frédérique. L’étoffe flambe ; Mimi s’élance au secours de son amie en criant au feu ; elle la pousse sur le canapé et l’enveloppe dans un tapis.

Le bruit, les cris, attirent tout le monde de la maison, et tandis que M. de Lauter donne à sa « chère nièce » les soins les plus empressés, Mimi retire adroitement la lettre de l’enveloppe restée ouverte sur la table ; puis elle substitue au papier enlevé une feuille pliée en quatre qu’elle tenait en réserve dans sa poche. Frédérique, qui en avait été quitte pour la peur, ne soupçonnant rien, acheva de cacheter sa lettre et sortit avec mademoiselle Mimi pour la porter à la boîte.

— Bien joué ! fit Son Altesse.

Et d’un ton plus grave, le prince reprit :

— Un peu plus de prudence et de circonspection ne nuirait pas aux princes, n’est-ce pas ? aujourd’hui que la trahison et l’espionnage sont élevés à la hauteur d’une institution d’État, et qu’il y a des écoles d’espions comme il y a des écoles d’escrime et de chant. Depuis vingt ans, l’espionnage est une carrière pour nos puissants voisins. Beaucoup y font fortune. Ils s’introduisent dans les villes comme journalistes, professeurs, artistes, libraires ; dans les maisons de commerce et de banque, comme commis ; dans les usines et les ateliers, comme ouvriers ; dans les châteaux, comme régisseurs ; dans les villages, comme photographes. Invasion toute pacifique qui prépare les voies à l’invasion armée…

— Et on envoie des Dalilas chez les princes, ajouta la comtesse de Lustfeld.

— Heureusement qu’il se trouve parfois des Angélicas pour les sauver… Allons, employons les grands moyens, supprimons le mal…

Le prince se leva, offrit son bras à la comtesse, et il la conduisit dans son cabinet de travail.

— Asseyez-vous, lui dit-il, et écrivez.

Il dicta :

« Par décret de Son Altesse sérénissime Fridolin Ier, prince régnant de Himmelstein par la volonté du peuple et la grâce de Dieu, M. le comte de Lauter, chargé d’affaires en disponibilité, est nommé consul de Himmelstein à Berlin. »

— La vengeance est cruelle, dit Angélica.

— J’aurais déjà dû le frapper de disgrâce, dit le prince. N’est-ce pas lui qui m’avait recommandé, sur la parole de je ne sais quelle grande dame étrangère, les trois malhonnêtes personnages à qui j’avais remis…

— À qui vous aviez remis ?

— Passons ! c’est une vieille histoire… et que vous n’avez pas besoin de savoir !

— Il suffit ! dit Angélica, qui était loin de se douter qu’un mot de plus, et le prince lui livrait la clef de l’affaire des diamants.

— Écrivez encore, en marge, reprit le prince : « Annoncer dans les journaux que M. de Lauter et sa nièce partiront demain à la première heure. » Et maintenant, chère amie, je me sens si soulagé qu’il faut que je vous embrasse.

— Attendez… Pas encore… Ce n’est pas tout.

— Qu’est-ce ?

— Oh ! rien… Une petite récompense honnête pour celle qui m’a apporté la lettre…

— Vous avez raison, ce serait de l’ingratitude d’oublier cette bonne Mimi. Vous demandez pour elle ?

— Oh ! peu de chose, un mari !

— Mais je n’en ai pas comme cela sous la main…

— Ne vous en inquiétez pas… Créez Mimi baronne de n’importe quoi, et aussitôt les maris arriveront en frétillant, comme une bande de poissons à la vue d’une belle amorce argentée.

— Écrivez, dit le prince.

Il dicta un décret créant mademoiselle Mimi Brunisholtz baronne de Breitfeld.

— Et moi, maintenant ? fit Angélica, dont les yeux brillaient doucement et avaient une expression qui était tout un poème.

— Toi, répondit le prince en lui ouvrant ses bras et en l’entraînant, tu vas partir ce soir avec moi pour l’Italie…

 

*     *     *

 

Ce prompt départ du prince et de la favorite ne pouvait être un mécompte pour Gaspard van der Gomm : il y avait plusieurs jours qu’après une conversation avec une écuyère du cirque Renz dont il avait fait rencontre par hasard, il était parti subitement pour une destination inconnue, – renonçant ainsi au bénéfice immédiat de son séjour à la cour de Himmelstein.

LIX

Nous avons laissé mademoiselle de Demker à Weimar, au moment où le comte de Neudorf se préparait à l’enlever.

Le projet ténébreux conçu par Carlotta Klussmann et concerté entre l’écuyère et le comte avait été exécuté. Lina s’était vite aperçue de la violence qui lui était faite. Elle demanda au comte où il la conduisait sans son aveu et en employant la force. Et elle parla avec tant de fierté outragée, tant d’orgueil blessé, que celui-ci s’émut, fit mille protestations et finit par lui dire qu’il n’avait eu d’autre intention que de l’arracher pour quelques jours au milieu mondain où elle vivait, afin de lui permettre, dans l’apaisement et le repos, de consulter son cœur ; ayant agi en cela comme un jaloux qui isole sa maîtresse afin de tenter une épreuve décisive.

Lina entendit à peine les déclarations passionnées du noble saxon. Elle demeurait sous le coup d’une peine réelle ; elle voyait sa volonté méconnue et sa réputation ruinée par l’entreprise dont elle était l’objet. Il lui semblait qu’après le bruit qui allait se faire autour de sa disparition dans une petite ville comme Weimar, le comte de Neudorf ne lui laissait même plus la possibilité de faire, entre lui et les rivaux soupçonnés, ce choix dont il parlait.

Elle se montra troublée, agitée, dépitée, tordit ses bras de désespoir et se mit à verser des torrents de larmes. La jeune évaporée, esprit fort et hardi, éprouvait subitement toutes les faiblesses, toutes les terreurs de la femme. Le danger de sa situation lui apparaissait enfin. En voyant cette affliction imprévue, le comte prit les mains de Lina et les baisa avec toutes sortes de témoignages de la passion la plus ardente ; mais loin de réussir à calmer la belle éplorée, il ne fit que l’alarmer davantage.

Elle se mit à crier de toutes ses forces, comme pour prendre le cocher à témoin de la violence qui lui était faite.

— Je veux retourner à Weimar tout de suite ! tout de suite ! disait-elle.

Et elle sortit son buste tout entier par la portière, au risque de tomber sous les roues.

Sa belle chevelure s’était dénouée et inondait ses épaules, ses yeux roulaient égarés, ses lèvres se contractaient convulsivement, et ses narines roses frémissaient de colère.

Le Saxon la saisit par la taille, et, de ses bras robustes, la ramena vers lui pour la forcer à se rasseoir.

Mademoiselle de Demker poussait des cris perçants.

Mais le cocher, à qui la leçon avait été faite, fouettait ses chevaux de plus belle.

Parfois la voiture croisait ou dépassait une charrette dont le conducteur montrait un visage surpris ou inquiet.

Dans les champs, un paysan suspendait sa besogne et levait la tête sans se rendre bien compte de ce qui se passait. Deux ou trois hameaux dont les habitants étaient occupés à travailler dans les terres furent traversés de toute la vitesse de l’attelage.

— Je veux retourner à Weimar ! ne cessait de dire Lina, tantôt suppliante, tantôt impérieuse et courroucée.

— Eh bien, oui, dit enfin le Saxon, qui sentait que les choses étaient poussées trop loin, mais nous ne le pouvons pas avant d’avoir atteint Berka.

— Pourquoi cela ?

— Vous allez le savoir tout à l’heure.

— C’est donc à Berka que nous allions !

— Je voulais vous mener à Rudolstadt, mais pour vous obéir nous n’irons pas plus loin que Berka.

Après le premier moment de surprise et de douleur, lassée par la résistance qu’elle avait tentée, elle finit peu à peu par subir l’ascendant qu’avait toujours exercé sur elle le fougueux Saxon : elle parut céder et céda réellement à ses prières, à ses supplications, mêlées de mouvements impétueux et d’emportements irréfléchis. Toutefois, elle résolut de se délivrer de son audacieux ravisseur aussitôt qu’elle le pourrait, ne fût-ce qu’à leur arrivée à Rudolstadt.

À Berka, mademoiselle de Demker fut fort surprise de voir apparaître à la portière de la voiture une tête noire et crépue… C’était Donka, expédié dans cette petite ville avec une partie des bagages qui suivaient Lina dans ses voyages.

Le comte de Neudorf avoua à sa compagne irritée que c’était lui qui avait envoyé le nègre en avant… Et il eut l’art de faire valoir ce fait comme une preuve de la loyauté de ses intentions.

Au moment où le comte parlait de sa loyauté, il était sincère. La douleur de Lina lui avait donné à réfléchir, et il regrettait d’avoir suivi les conseils de l’écuyère et ceux de sa propre passion.

Cette jeune fille avec ses manèges, ses coquetteries et ses manières de petite maîtresse avait donné au Saxon une idée désavantageuse de son caractère. Il voyait maintenant qu’il s’était trompé et qu’il fallait attribuer les défauts de Lina à une éducation mal faite, à de l’étourderie de jeunesse et à une disposition d’esprit romanesque.

Quoique revenu à cette appréciation plus équitable, le comte de Neudorf n’eut pas assez de décision, d’empire sur lui-même pour rebrousser chemin. Il n’aurait pas osé s’avouer si vite vaincu, à ses yeux, et pas davantage aux yeux de Lina ; montrer d’autre part qu’il avait changé de manière de voir, de desseins même, sur mademoiselle de Demker, c’était injurieux pour elle. Pour tout dire, il restait encore en lui un doute, une pensée malsaine, et il se persuadait que quelques jours pouvaient suffire à compléter l’expérience tentée. Pourquoi n’irait-il pas jusqu’au bout ?

Mademoiselle de Demker, rassurée par la venue du petit nègre, essuya ses yeux et se départit un peu de son extrême sévérité vis-à-vis du Saxon.

Celui-ci jugea alors le moment venu de la supplier de se laisser conduire jusqu’à la capitale de la principauté de Schwarzbourg-Rudolstadt.

— Vous ne le regretterez pas, lui dit-il, je vous ferai voir l’une des plus charmantes contrées de la Thuringe.

La crainte, si elle résistait, de s’attirer une scène ridicule ou extravagante de la part de son compagnon, en présence des gens réunis sur la petite place du village, en présence surtout de Donka, qui comprendrait que sa maîtresse avait été la victime d’un acte de violence, engagea mademoiselle de Demker à céder. Elle craignait aussi de s’être montrée un instant auparavant trop alarmée, et voulait racheter ce mouvement de faiblesse féminine.

Il y avait devant la diligence un soldat en expiration de congé, accompagn