Eugène Sue

GILBERT ET GILBERTE
(tomes 1-2)

1855

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Table des matières

 

TOME I 4

I. 4

II. 15

III. 24

IV.. 36

V.. 44

VI. 55

VII. 63

VIII. 68

IX.. 74

X.. 80

TOME II 90

I. 90

II. 98

III. 106

IV.. 112

V.. 121

VI. 127

VII. 132

VIII. 141

IX.. 147

X.. 155

XI. 161

XII. 167

XIII. 174

Ce livre numérique. 181

 

 

À MONSIEUR ET À MADAME MASSET

(AUX BARATTES).

 

Mes chers hôtes,

Permettez-moi, en souvenir de votre cordiale hospitalité, de vous dédier ce livre ; j’ai commencé à l’écrire dans votre maison, où, grâce à vous, j’ai retrouvé tout ce que j’ai laissé en France avec tant de regrets : des amis et la vie de famille…

EUGÈNE SUE.

Annecy-le-Vieux (Savoie), 27 avril 1852.

TOME I

I

GILBERT et GILBERTE (voilà des noms vraiment prédestinés !), Gilbert et Gilberte, quoique mariés depuis dix-huit mois, semblaient vivre encore sous la douce influence de leur lune de miel.

Ils comptaient à eux deux au plus quarante ans. Tous deux étaient presque artistes, l’un en sa qualité de dessinateur-lithographe, l’autre d’ouvrière en fleurs artificielles. Rien de plus délicatement nuancé que les fleurs de Gilberte, toujours copiées d’après nature ; à leur aspect, à leur fraîcheur, à leur éclat, des abeilles se seraient méprises. Rien de plus moelleux, de plus correct, que le crayon de Gilbert, lorsqu’il reproduisait sur sa pierre quelque gravure ou quelque portrait pour le compte des marchands d’estampes. Nos deux jeunes gens, vivant d’un salaire modique et précaire, n’avaient, hasard ou bonheur, pas eu à regretter un moment de chômage depuis leur union. Aussi, un beau jour, Gilbert put-il offrir à sa femme une robe de soie et un joli chapeau, offrir parure des dimanches ; et Gilberte offrit à son mari une redingote de fin drap (non pas achetée au Temple, mais toute neuve), un gilet écossais, des bottines en cuir verni, des gants paille et une badine, moyennant quoi son Gilbert, disait-elle, avait tout à fait l’air d’un lion.

Dieu sait la joie du jeune couple lorsque venait le dimanche, un beau dimanche bien bleu de ciel, bien doré par le soleil… et que, la subsistance de la semaine suivante assurée, il restait à ces enfants de quoi passer gaiement ce fortuné jour dominical ! Aussi, lorsque le soir, après quelque partie fine, ils rentraient dans leur chambrette, le roi, comme on dit, n’était point leur maître, surtout lorsque ces mots (et ils y arrivaient souvent) arrivaient à leurs oreilles :

— Voilà un couple d’amants bien gentils !

Alors Gilberte, serrant contre son sein le bras de son Gilbert, lui disait rayonnante :

— Quel bonheur ! as-tu entendu, Bibi ? (Elle l’appelait Bibi ou Chéri selon l’occurrence.) Faut-il que nous nous aimions ! nous n’avons pas encore l’air mariés !

— J’espère, diantre ! bien que nous ne l’aurons jamais, cet air-là ! répondait Gilbert en dévorant des yeux sa Gilberte. Cependant, quand nous aurons quatre-vingt-dix-neuf ans et six mois révolus, nous pourrons nous permettre un petit air conjugal.

Or, par un beau dimanche de printemps, après quelques heures passées au Musée, Gilbert admirant les grands maîtres, et sa femme, les rares mais admirables tableaux de fleurs de l’école flamande, nos deux jeunes gens traversant la grande allée des Tuileries, dont les arbres commençaient à verdoyer, se dirigeaient vers la rue de la Paix. Jamais la démarche de Gilberte n’avait été plus alerte, plus joyeuse sous sa robe de taffetas changeant couleur du temps, comme dit le vieux conte de fées ; jamais sa fraîche et jolie figure ne s’était épanouie plus souriante sous son chapeau de crêpe, rose comme ses joues satinées ; jamais ses petits pieds n’avaient du bout de leurs bottines effleuré plus légèrement les dalles du trottoir, trop légèrement même, car de temps à autre la jeune femme sautillait suspendue au bras de son Gilbert qui, plus grave et jouant négligemment avec sa badine et se donnant des airs de lion, disait en souriant à sa compagne :

— C’est pour le coup que tu n’as pas l’air d’une femme mariée !

— C’est que, vois-tu, les pieds me brûlent ! Ah ! je voudrais déjà y être, à cet ébouriffant Café de Paris ! Nous allons donc enfin la boire, cette fameuse bouteille de champagne glacé !

Cette fameuse bouteille de vin de Champagne, devant jouer un rôle assez important dans la vie de nos jeunes gens, nous impose quelques explications. Depuis longtemps ils étaient possédés de l’énorme ambition de dîner un dimanche au Café de Paris et d’arroser ce dîner d’une bouteille de vin de Champagne, en véritables épicuriens du bel air.

Ceux-là qui dépensent journellement trente ou quarante francs à leur dîner dans les meilleurs cabarets de Paris, souriront de cette naïve ambition et de la joie du gentil couple au moment de voir ses espérances réalisées après une longue et impatiente attente. Durant plusieurs mois la petite somme prélevée sur le salaire de la semaine et consacrée aux plaisirs du dimanche, n’avait jamais atteint le chiffre rigoureusement indispensable à ce festin de Lucullus. Un calculateur morose dira qu’en ne dépensant rien pendant quelques dimanches Gilberte et Gilbert pouvaient accumuler de quoi satisfaire leur fantaisie. Nous répondrons que la satisfaction de cette fantaisie leur aurait paru trop chèrement achetée par le renoncement à leur partie du dimanche, si modeste qu’elle fût. Il faut s’être livré pendant une semaine, de l’aube au soir, à un travail incessant pour comprendre l’impérieux, l’invincible besoin de plaisir que l’on éprouve à vingt ans lorsque luit ce bienheureux jour de délassement ! Les physiologistes ne vous disent-ils pas qu’en beaucoup de circonstances le plaisir devient une question de santé ? n’ordonnent-ils pas, sous peine d’accidents graves, aux hommes voués à des professions studieuses, sédentaires, de détendre leur esprit en le récréant souvent par le spectacle, par la musique ? Or, Gilbert et Gilberte, sans être de grands docteurs, avaient deviné cette physiologie, et ils consacrèrent religieusement leur épargne à la célébration du dimanche, comptant, pour leur fameux dîner au Café de Paris, sur le hasard d’une bonne semaine.

Ce hasard vint à point ; une des femmes les plus à la mode de Paris, madame la marquise de Montlaur, donnait un bal ; grand nombre d’élégantes demandèrent leur coiffure à l’illustre madame Batton, chez qui Gilberte était employée, quoiqu’elle travaillât en chambre ; et, comme elle excellait dans la confection des parures de fleurs naturelles et artificielles, on la chargea de plusieurs commandes pressantes. Aussi, après trois nuits de veilles, rémunérées par une augmentation de salaire, Gilberte put offrir à son Gilbert ce fin repas au Café de Paris, lieu considéré par ces enfants comme le rendez-vous du beau monde. La friandise entrait pour beaucoup moins qu’une innocente vanité dans le plaisir qu’ils se promettaient, et qui devenait, au point de vue de leurs modestes habitudes, une sorte d’événement. De ce grand événement Gilbert attendait l’heure avec une félicité contenue que lui commandait sa dignité d’homme. Gilberte, au contraire, ne cherchait pas à modérer sa turbulente impatience. Aussi, l’avons-nous dit, parfois la jeune femme sautillait de joie sous les arcades de la rue de Rivoli. Durant l’un de ces moments d’effervescence de bonheur, passait rapidement sur la chaussée un leste et fringant équipage : calèche à quatre chevaux conduits en Daumont par deux petits postillons d’égale taille, vestes de soie vert-pomme, capes de velours noir, culotte de daim blanc, bottes à revers ; leur tenue était non moins irréprochable que celle de deux grands valets de pied, poudrés, assis sur le siège de derrière de la voiture. Les quatre chevaux de pareille encolure, et pleins de race, d’un bai doré qui brillait au soleil comme du satin, ardents, cadencés, merveilleusement attelés, portant une rose à chaque oreille, emportaient avec vitesse la voiture armoriée. À droite se tenait nonchalamment étendue, l’air distrait et rêveur, une très jeune et très jolie femme, mise avec une élégante simplicité ; à gauche un beau jeune homme qui, par politesse, détournant un peu la tête afin de n’être pas vu de sa compagne, bâilla énormément au moment où la voiture passait devant Gilberte et Gilbert, qui, ainsi que d’autres promeneurs, s’étaient arrêtés frappés de la beauté de cet équipage.

— Je reconnais cette dame… c’est la marquise de Montlaur, notre voisine, qui donne ce soir cette grande fête, dit Gilberte à son mari. As-tu vu, en sortant, les ifs que l’on plantait ce matin devant la porte de l’hôtel pour l’illumination ?

— Ce sera pour nous un spectacle magnifique… et pas cher ; ce soir, en rentrant, nous assisterons au défilé des voitures et nous regarderons à travers les glaces les toilettes des belles dames.

— As-tu remarqué le mari de la marquise ? Comme il bâillait ! Bâiller à côté d’une si jolie femme ! bâiller dans une si belle voiture ! bâiller lorsque le soir on va donner une fête ! Hein ! Bibi, ce n’est pas nous qui à leur place bâillerions !

— Parbleu ! puisque à la nôtre nous ne bâillons pas. Dis donc, Minette, nous vois-tu dans cet équipage, et ce soir, recevant dans notre hôtel le plus beau monde de Paris ?

— Ah ! ah ! c’est moi qui me ferais pour le bal une jolie coiffure ! reprit ingénument Gilberte. Oh ! oui, elle serait jolie, et coquette, et nouvelle !

— Es-tu drôle ! Est-ce que, si tu étais marquise, tu te ferais ta coiffure ?

— Tiens ! c’est vrai !

Et, s’interrompant, Gilberte, serrant vivement le bras de son mari, lui dit, cette fois en ne sautillant plus, mais en bondissant sur elle-même. Le vois-tu ? le voilà là-bas, ce fameux Café de Paris !

En devisant, les deux jeunes gens étaient arrivés au coin du boulevard et de la rue de la Paix ; de là l’on apercevait le bienheureux cabaret.

— Ah çà ! dit Gilbert, récapitulons un peu, afin de ne pas nous trouver, comme on dit, en affront ; nous avons huit francs.

— Tu les as ?

— Écoute, reprit Gilbert en frappant fièrement sur la poche de son gilet qui rendit un son argentin ; nous avons donc huit francs ; faisons notre compte.

— D’abord la fameuse bouteille de champagne.

— Cinq francs… Je sais les prix de consommation ; je les ai demandés à un praticien qui a été régalé au Café de Paris par le sculpteur amateur qui l’emploie ; ce beau monsieur se donne des airs d’artiste, et c’est le praticien qui fait les statues. Ainsi donc nous disons le champagne, cinq francs ; deux petits pains, dix sous.

— Cinq francs dix.

— Un bœuf au naturel, vingt sous.

— Six francs dix.

— Une meringue à la crème pour Minette, quinze sous.

— Sept francs cinq, dit Minette affriolée en passant sur ses lèvres vermeilles le bout de sa langue rosée.

— Enfin cinq sous pour le garçon ; tu conçois, quand on boit du champagne…

— Il faut faire grandement les choses.

— Nous disons donc : sept francs dix sous… Restent cinquante centimes avec lesquels nous irons, si c’est l’avis de Minette…

— D’avance c’est l’avis de Minette.

— Nous irons donc en nous promenant jusqu’au boulevard du Temple prendre au Café Turc une bonne petite bouteille de bière en écoutant chanter.

— Après quoi, comme il fait un clair de lune superbe, nous reviendrons tout le long des boulevards jusqu’à la rue de Richelieu, pour regagner notre faubourg Saint-Germain, si c’est l’avis de Chéri.

— C’est l’avis de Chéri ; et nous aurons pour bouquet la vue de la file des équipages qui se rendront au bal de la marquise notre voisine.

— Pour regarder les belles dames, monstre… monstrissime !

— Je crois bien… afin de pouvoir me dire : « Eh bien ! malgré leurs diamants et leurs atours, pas une de ces belles dames n’est pourtant aussi gentille que Minette. »

— Voyez-vous le câlin !

— Enfin, quand nous aurons joui de ce spectacle magnifique et pas cher, nous sonnons à notre porte…

— Très doucement, pour que madame Badureau, la concierge, qui a zévu des malheurs, comme elle dit, ajouta gaiement la jeune femme en contrefaisant la portière, ne nous accuse pas d’abuser de sa cruelle position, reproche dont elle vous accable lorsqu’on sonne trop fort ou que l’on ne dit pas : le cordon, s’il vous plaît.

— Ou bien encore lorsqu’on se plaint qu’elle s’adjuge les plus belles bûches de votre bois, toujours au nom des malheurs qu’elle a zévus ! Donc nous remontons bien gentiment à notre nid, et puis…

— Et puis, M. Bibi, nous voilà devant le Café de Paris. Vite regardez, sans en avoir l’air, si mon écharpe n’est pas de travers et si ma robe ne fait pas de plis dans le dos.

— L’écharpe à Minette est droite et sa robe ne fait pas de plis dans le dos… je le jure par les cheveux blancs qui un jour couronneront mon vénérable front ! Ah ! nom d’un petit bonhomme ! je crois que j’ai fait un vers !

— Voyons, Gilbert, ne va pas dire des bêtises dans le café ; il n’y a là que du beau monde ; essuie donc le bout de tes bottines ; elles sont toutes poudreuses… on ne voit pas le vernis…

— Comment veux-tu que je fasse ?

— Mon Dieu ! frotte tes pieds l’un après l’autre derrière ta jambe au bas de ton pantalon.

— C’est une idée… mais pour l’exécuter, il me faudrait un balancier.

Ce disant Gilbert passa dextrement son pied gauche derrière sa jambe droite afin d’essuyer le bout de sa bottine à la partie inférieure de son pantalon, exercice quasi gymnastique qu’il ne put accomplir sans trébucher et renverser une des chaises du boulevard.

— Ne fais donc pas de folies, on va nous remarquer, dit la jeune femme avec une petite moue d’impatience. Allons, c’est bien, en voilà assez, finis donc, on voit maintenant le vernis de ta bottine… Donne-moi le bras et montons le perron.

Ainsi dit, ainsi fait. Le gentil couple gravit les degrés qui descendent au boulevard.

— Dis donc, Chéri, murmura tout bas la jeune femme avec embarras, pourvu qu’il n’y ait pas trop de monde…

— Bah ! reprit crânement Gilbert, notre entrée fera plus d’effet.

Et en prononçant ces paroles outrecuidantes, il tourna, mais à contresens, le bouton de la porte vitrée qui donnait accès dans le premier salon. Naturellement, la porte ne s’ouvrit point. Gilbert, insistant avec une héroïque ténacité, secoua, ébranla les vitres, tandis que Gilberte, devenant toute rouge, lui disait :

— Prends garde, prends garde ! tu vas tout casser ; mon Dieu ! si tu continues, je crois bien que notre entrée fera de l’effet.

Heureusement un garçon accourut en aide à l’inexpérience de Gilbert, et, soit malice, soit hasard, ce garçon ouvrit les deux battants de la porte vitrée. La lutte de Gilbert contre le bouton de la serrure avait attiré déjà l’attention des dîneurs, et elle redoubla lorsque les deux panneaux vitrés se développèrent bruyamment devant nos deux jeunes gens ; aussi, lorsque ceux-ci, rouges jusqu’aux oreilles, mirent le pied dans le premier salon, ils virent toutes les têtes des dîneurs levées vers eux, et sur eux braqués tous les yeux.

Ce fut pour Gilbert et Gilberte un moment plein d’angoisse. Oui, d’angoisse. J’ai entendu des hommes très résolus, très spirituels, très rompus aux habitudes d’une excellente compagnie, où ils étaient parfaitement placés, dire qu’ils avaient toujours éprouvé une sorte d’anxiété en entrant pour la première fois dans l’un des trois ou quatre salons d’élite qui, au temps de ma jeunesse, réunissaient chaque soir la fine fleur du meilleur et du plus grand monde de Paris. Toute comparaison gardée, l’on comprendra donc l’angoisse de Gilbert et Gilberte à l’aspect de tous les visages curieusement levés vers eux. Ils auraient, comme on dit, voulu être à cent pieds sous terre. La jeune femme serrait convulsivement le bras de son mari ; celui-ci, commençant de suer à grosses gouttes, battait machinalement sa jambe droite de sa badine afin de se donner une contenance et regardait devant lui sans rien voir. Aussi de quelles bénédictions il eut comblé, s’il l’avait osé, un charitable garçon qui lui dit en montrant une table située à quelques pas :

— Voilà une table vacante ; si monsieur et madame veulent la prendre, on va les servir.

Allégés d’un pesant embarras et s’asseyant en face l’un de l’autre avec une béatitude ineffable, Gilbert et Gilberte, pendant que les garçons s’occupaient d’aller chercher des pains et des couverts, reprirent peu à peu leurs esprits et échangèrent un regard et un sourire qui semblaient dire :

— Enfin nous y voilà ! Ce n’est pas sans peine.

Et seulement alors ils jetèrent autour d’eux un regard furtif. Leur trouble avait singulièrement grossi à leurs yeux le nombre des dîneurs.

Il était au plus cinq heures et demie, et nos jeunes gens ignoraient que ces salons ne sont guère complètement remplis qu’une heure plus tard par ce qu’on est convenu d’appeler le monde élégant. Aussi, d’autant plus rassurés que leur embarras avait eu moins de témoins, ils se sentirent plus en confiance, et Gilbert dit à demi-voix :

— Minette, si tu te débarrassais de ton écharpe et de ton chapeau ; il y a là à côté de nous une jeune dame qui a ôté le sien.

— Tu ne ferais pas mal non plus d’ôter le tien et de te débarrasser de ta canne et de tes gants, répondit en souriant Gilberte à demi-voix.

Puis, se levant bravement cette fois, elle dégagea sa jolie taille de l’écharpe qui la cachait à demi, quitta son chapeau et remit ces objets à Gilbert. Celui-ci, assez empêché de les placer convenablement, cherchait des yeux une patère, lorsqu’un jeune homme, assis à une table voisine avec sa jeune femme déjà remarquée par Gilbert, lui dit cordialement :

— Donnez, donnez, monsieur ; il y a là au-dessus de nous une seconde patère, où il n’y a rien d’accroché.

— Merci, monsieur, vous êtes trop honnête, je suis fâché de votre peine, répondit Gilbert en donnant l’écharpe et le chapeau à son voisin, de qui la politesse prévenante lui causait en ce moment un double plaisir. Gilberte partageant ce sentiment adressa un joli petit signe de remercîment à cet obligeant jeune homme ; puis chacun se rassit à sa table.

Ces deux personnes, à peu près de l’âge de Gilbert et de Gilberte, paraissaient fort gais, fort à leur aise, et un petit plat d’argent placé devant eux, nettoyé jusqu’au poli du métal, témoignait, sinon de ce qu’un raffiné appellerait leur savoir-vivre, du moins de leur excellent appétit, et Gilbert entendit le jeune homme dire à sa compagne :

— Ma foi, tant pis, je demande encore du pain ! C’est pour la troisième fois, mais c’est égal.

Et il porta sa main au goulot d’une bouteille placée près de lui et vidée à peu de chose près jusqu’à la moitié ; mais la jeune femme prévint le mouvement de son compagnon de table, s’empara de la bouteille, et après l’avoir élevée à la hauteur de ses yeux pour juger de ce qu’elle contenait encore à travers sa transparence, elle versa lentement et avec précaution environ deux doigts de vin dans le verre du jeune homme ; puis lui jetant un coup d’œil significatif, elle replaça la bouteille sur la table.

Gilbert et Gilberte, déjà prévenus en faveur de leurs voisins, ne perdirent pas un des détails de cette petite scène.

Ce jeune couple demandant bravement par trois fois du pain, laissant le fond des plats d’un brillant superbe et n’osant pas outre-passer cette limite sacrée pour le modeste consommateur, qui doit se borner à boire une demi-bouteille de vin ; ce couple n’appartenait pas non plus à la classe des fastueux habitués de ces salons, pensaient Gilbert et Gilberte, se sentant réconfortés par cette similitude de position avec leurs voisins devenus pour eux des compatriotes en pays étranger ; puis ces jeunes gens semblaient si heureux, leur physionomie était si douce, si avenante, que Gilberte dit à demi-voix à son mari :

— Je suis sûre que cette petite dame et ce jeune homme viennent comme nous pour la première fois dans ce fameux Café de Paris.

— Minette a raison, répondit Gilbert tout à fait à son aise ; mais je doute que l’entrée de nos voisins ait fait autant d’effet que la nôtre… Ah ça mais ! le garçon nous oublie donc ?

— Appelle-le… mais pas trop fort.

Gilbert adressa un signe rassurant à sa femme et cria garçon d’une petite voix étranglée, la plus singulière du monde. Cette intonation fit brusquement lever la tête à un gros homme qui, attablé à quelque distance, dînait gloutonnement le nez dans son assiette ; sa physionomie insolente et brutale, ses cheveux blancs coupés en brosse, ses épaisses moustaches grises, ses yeux à fleur de tête à demi injectés de sang comme ceux d’un molosse de combat, son regard audacieux et provocateur, lui donnaient une apparence redoutable, et il se mit à rire tout haut lorsque son voisin eut appelé le garçon d’une voix de fausset.

Le pauvre Gilbert, regrettant la malencontreuse intonation qui avait provoqué le rire moqueur du matamore, son voisin de table, reprit aussitôt d’une voix de basse renforcée :

— Garçon ! garçon !

— Mon Dieu, dit Gilberte, comme tu appelles drôlement le garçon !

— C’est, ma foi ! vrai, et je me demande où, diable ! j’ai pu prendre les deux voix que je viens de faire entendre.

Le garçon se rendait à l’appel de nos jeunes gens lorsqu’il fut arrêté au passage par le gros dîneur à moustaches grises, qui, la bouche encore pleine, dit d’une voix très haute avec une aisance d’habitué :

— Pierre, faites émincer pour moi une douzaine de belles truffes autour d’un filet de poularde en suprême.

— Oui, mon général, répondit le garçon en faisant un mouvement pour s’éloigner.

— Attendez donc, Pierre ! reprit le général en promenant autour de lui un regard superbe, voulant sans doute donner aux autres dîneurs une haute opinion de son goût raffiné et les écraser de son luxe culinaire : vous me servirez, après mes champignons à la provençale, des petits pois au sucre.

— Ce sont des petits pois de primeur, mon général…

— Je le sais bien, sacrebleu ! est-ce que sans cela j’en voudrais manger, de vos petits pois ? répondit le général en haussant les épaules.

Il est dans tout une sorte de pudeur, ou, si l’on veut, de réserve dont beaucoup de gens, et souvent des mieux placés, n’ont et n’auront jamais la moindre intelligence. Ce monsieur, parlant à haute voix, afin d’apprendre à ses voisins qu’il mangeait des mets fort chers et des primeurs, semblait prendre en pitié des dîneurs plus modestes dans leur goût.

Ce tact parfait qui vient de l’âme et que l’éducation, l’esprit ou la fortune ne sauraient donner et dont l’homme à moustaches manquait absolument, Gilbert et Gilberte le possédaient à un haut degré. Ils furent, moins par retour sur leur humble condition que par un sentiment de délicatesse naturelle, blessés de l’impertinence gastronomique de l’habitué. Aussi, lorsque le garçon arrivant enfin auprès de la table de nos jeunes gens, se planta devant eux sa serviette sous le bras et leur demanda :

— Que faut-il servir à monsieur et à madame ?

Gilbert se sentit de nouveau mal à l’aise pour lui et pour sa femme en songeant à la comparaison que le garçon allait établir entre leur dépense et celle du somptueux dîneur, leur voisin ; mais changeant soudain de physionomie, relevant la tête, passant sa main dans ses cheveux, et parlant à son tour très haut, Gilbert articula fièrement et lentement :

— D’abord, garçon, donnez-nous une bouteille de champagne !

Et il jeta sur le général, qui s’était remis à mastiquer, le nez dans son assiette, un regard qui semblait dire : « Ah ! tu demandes des truffes, toi ! eh bien ! moi, je demande du vin de Champagne. Attrape ! »

— Et ensuite, reprit le garçon, que faudra-t-il servir à monsieur et à madame ?

— Ensuite ? dit Gilbert en feuilletant la carte, nous vous dirons tout à l’heure ce que nous prendrons.

Et cédant à un mouvement de curiosité, il dit tout bas au garçon :

— Quel est donc ce gros monsieur à moustaches grises qui aime tant les truffes et les petits pois ?

— Monsieur, c’est le fameux général baron Poussard, répondit à demi-voix le garçon avec un certain orgueil de citer un pareil hôte parmi les habitués de la maison. Monsieur doit le connaître de réputation ?

— Ma foi, non, dit Gilbert. Qu’est-ce qu’il a donc fait de si beau ?

— Je ne sais pas… mais il a tué en duel on ne sait combien de personnes ; c’est un tireur de première force au pistolet et à l’épée. Je conseille à monsieur de ne pas regarder de ce côté ; le général n’aime pas ça.

— Voyez-vous donc ! reprit délibérément Gilberte ; un chien regarde bien un évêque !

— Merci, garçon, répondit Gilbert en hochant la tête et risquant un coup d’œil oblique du côté de ce terrible spadassin.

Le garçon s’éloigna en disant :

— Sommelier, une bouteille de vin de Champagne !

— Et frappé ! s’écria héroïquement Gilbert en regardant sans crainte du côté du redoutable général baron Poussard, qui, avouons-le, en ce moment, ne pouvait apercevoir le jeune homme. Frappé, le vin de Champagne !

— Oui, frappé, ajouta résolument Gilberte comprenant la pensée de son mari.

Et elle se retourna vers l’autre jeune couple, ses compatriotes dans ce lieu étranger, ses pairs en modeste repas, comme si elle avait voulu les venger par cette riposte dirigée contre le général, oubliant, hélas ! qu’une riposte est un coup aussi bien qu’une attaque, et qu’avant d’arriver à son but, elle avait atteint ceux-là qu’elle devait venger, car Gilberte entendit le jeune homme dire à sa compagne d’un air humble et résigné :

— Ils demandent du champagne !

Puis il ajouta, avec un soupir de regret :

— Ah ! ma pauvre Juliette !

Et il allait, sans doute en manière de consolation, se verser machinalement quelques doigts de vin, lorsque sa compagne, qui veillait avec sollicitude sur la bouteille alors vide tout juste à sa moitié, dit vivement :

— Auguste, Auguste ! à quoi penses-tu donc ?

— Tu as raison, reprit Auguste abandonnant brusquement le goulot de la bouteille.

Et il répéta en soupirant :

— Ah ! ma pauvre Juliette… du champagne !

Tandis que Gilbert vérifiait de visu sur la carte le chiffre des prix, dont son ami le praticien lui avait donné connaissance, Gilberte n’avait pas perdu un mot, un signe, un geste échappés à ses voisins. Merveilleusement servie par la bonté de son cœur, par la délicatesse de son instinct, et aussi, disons-le, par cette sorte d’intuition que donne l’habitude de vivre dans un milieu pareil à celui où vivent les gens que l’on observe, Gilberte s’était dit, avec autant de justesse que de pénétration :

— Ce général, en demandant tout haut avec affectation ses truffes et ses petits pois, nous a blessés, moi et Gilbert, de même que nous venons de blesser, mais sans le vouloir, nos deux voisins en demandant tout haut du champagne. Ce n’est pas chez eux ressentiment d’envie ou de gourmandise ; non, non, je l’ai deviné au regard de ce pauvre jeune homme lorsqu’il a dit : « Ah ! ma pauvre Juliette, du champagne ! » Non : il éprouvait le regret de ne pouvoir offrir à sa compagne ce vin trop cher pour leur bourse, puisqu’ils n’ont bu que la moitié de cette bouteille que la petite dame ne quittait pas des yeux. Enfin, si elle est sa maîtresse, à ce jeune homme, comme il doit être humilié pour elle et pour lui, de voir deux amants (puisque Gilbert et moi nous n’avons pas l’air mariés), de voir deux autres amants, et comme eux du petit monde, se payer du champagne ! les femmes sont si drôles ! cette petite dame est capable de faire une scène affreuse à ce pauvre garçon en sortant d’ici et de lui dire : « J’en connais, moi, parmi de petites gens comme nous, qui ont au moins la chose d’offrir du champagne à leur chérie. » C’est bête, ces scènes-là, mais il n’en faut pas davantage pour vous gâter un beau dimanche. Oh ! mon Dieu ! Et si par surcroît, ce jeune homme est faible de caractère, ne peut-il pas se laisser aller à une vilaine action, que sais-je ! oublier la probité, poussé par le maudit amour-propre de pouvoir dire à sa maîtresse : « Eh bien ! tiens, en voilà, du champagne ! »

Et après un moment de réflexion, Gilberte fit un petit mouvement de tête, se disant à elle-même et tout haut :

— C’est ça.

— Oui, c’est ça, reprit Gilbert en replaçant la carte sur la table. J’ai fait le compte : c’est sept francs cinq sous et cinq sous pour le garçon.

Puis, voyant celui-ci arriver avec la bouteille de vin de Champagne, dont le col goudronné dépassait la glace empilée dans le vase à rafraîchir, Gilbert dit joyeusement à sa compagne :

— Nous allons donc enfin la boire, cette fameuse…

Mais il fut interrompu par Gilberte, qui dit résolument au garçon :

— Monsieur, nous avons fait erreur ; nous ne prendrons pas de champagne.

— Mais, madame, il est débouché !

— Eh bien ! vous le reboucherez !

— Mais, madame, il est frappé !

— Eh bien ! vous le défrapperez !

— Mais, madame…

— Mais, monsieur, nous croyions avoir plus d’argent que nous n’en avons. Cela peut arriver à tout le monde de se tromper, n’est-ce pas ? Pauvreté n’est pas vice ! Ainsi, servez-nous une demi-bouteille de vin le moins cher que vous ayez, une meringue à la vanille, du bœuf au naturel pour un, et… pas de potage !

— Ah ! ah ! ah ! fit le général donnant cours à l’hilarité qu’excitait en lui le singulier dîner de nos deux jeunes gens ; car Gilberte avait à dessein parlé tout haut afin d’être entendue de ses deux voisins.

Heureusement, Gilbert, stupéfait de la résolution de sa femme, ne fit aucune attention aux rires peu charitables du baron Poussard et regarda machinalement le garçon enlever brusquement la bouteille déjà placée sur la table.

— Ah çà ! Minette, dit Gilbert lorsque son étonnement lui permit de parler, à quoi penses-tu donc ? J’ai les huit francs… les voilà. – et il les montra ; – pourquoi renvoyer ce vin ?

— Mon chéri… parce que…

— Parce que… quoi ?

— Mais mon Dieu… parce que !!!…

— Ah ! très bien, c’est différent, fit le jeune homme en s’inclinant devant la mystérieuse toute-puissance du parce que. Très bien ! seulement je ne comprends rien du tout à la chose !

Ce franc aveu de Gilberte, disant résolument au garçon : Pauvreté n’est pas vice, avait été entendu avec un sympathique intérêt par ses deux voisins, et pourtant (ainsi va la nature humaine) ils se sentirent assez aises de ce qui venait de se passer, sans pour cela ressentir cette joie méchante que la mésaventure d’autrui inspire à certains esprits, car le jeune homme, après avoir soldé le montant de sa carte et recevant quatre francs sur dix, s’approcha de Gilbert et lui dit cordialement :

— Monsieur, c’est plaisir que de s’obliger entre braves gens ; j’ai entendu votre dame dire qu’il vous manquait de l’argent… voulez-vous sans façon partager ? Vous me rendrez cela quand vous voudrez. Je m’appelle Auguste Meunier, commis à la Barbe d’Or, rue du Faubourg-Saint-Martin, près le boulevard.

— Vous êtes trop honnête, et j’accepterais de grand cœur, répondit Gilbert ; mais nous avons suffisamment d’argent pour payer notre écot. Je ne vous suis pas moins reconnaissant, monsieur. Je me nomme Gilbert, dessinateur lithographe, rue de Lille, n° 22, et je n’oublierai jamais votre obligeance.

Après cet échange d’affectueuses paroles, Gilbert et Gilberte virent leurs voisins s’éloigner au moment où le garçon, posant un plat sur la table, disait avec un sourire sardonique :

— Monsieur et madame sont servis : voilà le bœuf au naturel.

Malgré le sourire sarcastique du garçon, le jeune couple fit bravement honneur au bœuf au naturel et à une demi-bouteille de vin ordinaire ; mais Gilbert, par galanterie, ne voulut pas absolument accepter la moitié de la meringue à la vanille, et Minette, contrainte de manger à elle seule cette friandise, s’y résigna en chafriolant comme une chatte qui lape de la crème. Six heures et demie sonnèrent. Les dîneurs élégants, arrivant peu à peu, prenaient place çà et là, non loin de nos deux jeunes gens.

— Voilà qui est singulier, dit Gilbert qui venait de demander sa carte, au lieu de boire cette fameuse bouteille de champagne, nous n’avons bu chacun qu’un quart de vin ordinaire, et je ne me sens pas embarrassé du tout pour nous en aller d’ici, à travers ce beau monde ; or, je t’avoue que pour moi c’était là le hic…

— Mon chéri, c’est que nous avons tout bonnement dîné selon notre bourse, au lieu de vouloir nous donner des airs de seigneur ; et maintenant, monsieur, offrez à Minette son écharpe et son chapeau, et allons faire notre jolie promenade sur les boulevards jusqu’au jardin Turc.

Gilberte mit son chapeau, ajusta son écharpe, et nos jeunes gens, traversant d’un pas assez délibéré les salons du Café de Paris, passèrent sans trembler sous le feu des gros yeux du terrible général Poussard, au moment où celui-ci, se curant nonchalamment les dents, répondait à haute voix à un autre habitué qui l’interrogeait sur l’emploi de sa soirée :

— Mon cher, je vais à une fête superbe donnée par madame la marquise de Montlaur.

Et le spadassin gonfla ses joues enluminées, en prononçant ces mots : Madame la marquise de Montlaur.

— Tiens ! dit à demi-voix Gilbert, ce fameux duelliste doit aller à la fête de notre voisine ?

— Et il fera honneur au souper, il peut s’en flatter, répondit Gilberte à son mari, qui cette fois ouvrit sans malencontre la porte vitrée conduisant au perron, et le jeune couple chemina bientôt gaiement sur le boulevard.

— Maintenant, chérie, dit Gilbert, m’apprendras-tu pourquoi tu as refusé de boire du champagne ? Tu m’as dit : Parce que… C’est une raison, une excellente raison, mais enfin il y en a peut-être une autre ?

— Oui, et cette autre tu vas le savoir, mon bon Gilbert, répondit la jeune femme.

Et serrant plus étroitement encore contre son sein le bras de son mari, elle lui raconta, avec une naïveté charmante, sa crainte d’humilier leurs voisins en se payant (comme elle disait) du champagne. Gilberte mit dans ce petit récit tant de cœur, de gentillesse et d’enjouement, que son mari, après l’avoir attentivement écoutée sans l’interrompre, s’arrêta un moment, et, la regardant avec une expression de tendresse ineffable :

— Vois-tu, chérie, lui dit-il d’un ton pénétré, ce que tu as fait là n’a l’air de rien ; et pourtant j’en suis touché… oh ! mais touché !… tiens, regarde mes yeux… (Le digne garçon avait les yeux humides de douces larmes.) Quel bon cœur que le tien !

— Ne me regarde pas ainsi ; tu me rendrais presque fière de ce que j’ai fait, et pourtant c’est si simple !

— C’est justement parce que tu as agi simplement selon ton cœur, que je suis si touché… Un autre que toi, moi, par exemple, ayant aussi remarqué l’espèce de petite humiliation de nos voisins, je leur aurais dit : « Partagez sans façon notre régal. » Cette offre partait d’un bon sentiment, et cependant c’était risquer de les humilier encore. Toi, au contraire, tu as, tu as…

Et, dans son émotion, s’interrompant de nouveau, il ajouta :

— Tiens, vois-tu, Gilberte, il y a des gens riches qui donnent beaucoup aux pauvres, n’est-ce pas ? Eh bien ! moi, je dis, je soutiens que ta conduite en cette circonstance est cent fois plus touchante que si tu avais fait l’aumône, oui ! Il n’en faudrait pas davantage pour te juger à coup sûr et dire : Voilà le meilleur cœur de femme qu’il y ait au monde !

— C’est vrai, murmura une petite voix d’un timbre à la fois si suave et si doucement sonore que les deux jeunes gens tressaillirent, et se retournèrent brusquement, croyant qu’un mauvais plaisant, les ayant suivis et écoutés, venait de jeter ces mots à leur oreille.

Gilbert et Gilberte restèrent stupéfaits…

Ils ne virent personne auprès d’eux, absolument personne, quoiqu’il y eût bon nombre de promeneurs sur le boulevard Saint-Denis, où ils se trouvaient alors.

II

Gilbert et Gilberte, au moment où cette petite voix d’une douceur merveilleuse avait frappé leur oreille et causé leur surprise, s’étaient arrêtés sur la pente du boulevard à peu de distance de la Porte-Saint-Denis. À l’angle de cette rue, sous la sombre voûte d’une vieille porte cochère, se voyait l’un de ces étalages assez fréquents après la vente des mobiliers, étalages composés de toutes sortes d’objets de rebut : ferrailles rouillées, plats fêlés, tasses ébréchées, gravures maculées, bustes en plâtre jaunis par la fumée, auxquels il manque le nez, ustensiles en fer-blanc bossués, etc.

Un Auvergnat présidait à cette exhibition, comptant pour sa vente sur l’affluence des promeneurs qu’un beau dimanche de printemps devait amener sur les boulevards.

Nos jeunes gens, debout et immobiles, non loin de cette boutique en plein vent, étaient encore stupéfaits d’avoir entendu cette petite voix si douce qui, semblant sortir d’un corps invisible, venait de prononcer à leur oreille ces deux mots : C’est vrai, lorsque Gilbert, les yeux humides de larmes, avait proclamé sa Gilberte le meilleur cœur de femme qu’il y eût au monde.

— Voilà qui est extraordinaire, disait le digne garçon en regardant de ci, de là. Je ne rêve pas ; j’ai bien entendu dire : C’est vrai.

— Moi aussi, répondait Gilberte avec une surprise mêlée d’inquiétude. Y comprends-tu quelque chose ?

— Rien absolument… Si encore nous avions bu cette fameuse bouteille de champagne, je dirais : C’est une illusion bachique… mais…

— Ah ! ah ! ah ! reprit la jeune femme avec un franc éclat de rire, sommes-nous nigauds ! Je devine…

— Quoi ? que devines-tu ?

— Regarde ce gros arbre.

— Bon… et après ?

— C’est à côté de cet arbre que tu t’es arrêté pour me dire tes câlineries.

— Et puis ?

— Dans ton émotion, bon Gilbert, tu gesticulais, tu faisais les grands bras…

— Va pour les grands bras… mais ensuite ?

— Quelque mauvais farceur nous aura remarqués, suivis, se disant : « Voilà des amoureux qui se chamaillent, il faut les écouter. » Puis, te voyant quitter mon bras, t’arrêter, me regarder en face, et croyant que tu me faisais une scène, il se sera caché derrière ce gros arbre, et, prenant une petite voix flûtée…

— Tu as raison, cent fois raison, Minette. Il n’y a que cette explication-là de possible, et pourtant cette petite voix, si douce… si douce… Est-ce que tu as jamais entendu pareille voix ?

— La belle histoire ! c’est que le farceur avait la voix douce ; et puis, l’éloignement où il était de nous l’aura encore affaiblie.

— C’est vrai, et pourtant…

— Et pourtant ?

— Non, jamais homme n’a eu pareille voix.

— Eh bien ! c’est que le farceur était une farceuse ; c’est une femme qui nous aura fait cette niche. Voyons, est-ce que par hasard, si je voulais prendre la peine de dire bien doucement, bien gentiment du bout des lèvres : C’est vrai, cela me serait défendu ? Tiens, écoute.

Et Gilberte dit bien bas de sa voix la plus suave :

— C’est vrai.

— Il y a quelque chose, reprit le jeune homme en secouant la tête, mais ce n’est pas ça.

— Comment, ce n’est pas ça, monstre de Bibi ! reprit Gilberte en riant ; vous prétendez qu’une autre femme peut avoir la voix plus douce que votre Minette ?

— Non, non ; mais enfin.

— Enfin ? tu vas croire aux sorciers, n’est-ce pas ? Nous avons entendu une voix, donc quelqu’un a parlé ; or, comme nous n’avons vu personne, c’est que le parleur était caché. Sors de là si tu peux.

— C’est évident, dit Gilbert, car aucune autre explication n’était possible. Oui, c’est évident ! une femme nous aura joué ce tour-là ; mais elle peut se vanter d’avoir une voix, une voix… enfin j’en suis pour ce que j’ai dit, je n’en ai jamais entendu de pareille… et…

— Gilbert, regarde donc cet étalage sous cette porte cochère, reprit la jeune femme qui, parfaitement satisfaite de l’explication qu’elle avait donnée à son mari, et qu’elle s’était donnée à elle-même, du phénomène dont tous deux avaient été d’abord si surpris, l’oubliait complètement. Il y a souvent de très bonnes occasions chez ces marchands en plein vent, ajouta-t-elle en entraînant son mari vers la porte cochère. Il nous reste nos cent sous de notre fameuse bouteille de champagne ; si nous les employions à acheter quelque chose pour notre ménage ?

— C’est une bonne idée, répondit Gilbert, déjà non moins que sa femme oublieux de la voix mystérieuse.

Et tous deux entrèrent sous la voûte de la porte cochère où se tenait l’Auvergnat attendant les acheteurs.

Pendant que Gilberte furetait de l’œil parmi ces objets divers, Gilbert, avisant un vieux buste de plâtre auquel manquait le nez et une partie du menton, dit à l’Auvergnat d’un air gravement narquois :

— Mon brave homme, ce buste-là, s’il est ressemblant, doit être celui d’un guerrier dans le genre du terrible général Poussard. Le héros que voilà aura eu le nez et le menton enlevés d’un coup de canon, à la bataille…

— Dame ! monsieur, je ne sais pas, répondit l’Auvergnat. J’ai acheté le tout ensemble… mais je pourrais vous laisser le buste pour trente sous.

— Un héros ! trente sous ! On a fièrement raison de dire que la gloire est une chose sans prix !

— Gilbert ! s’écria soudain la jeune femme en se relevant, de courbée qu’elle était, et montrant à son mari un objet qu’elle venait de découvrir et de prendre au fond d’une vieille tasse fêlée, vois donc quel amour de petite femme !

La figurine que Gilberte montrait à son mari était en effet un merveilleux et mignon chef-d’œuvre. Haute à peine de deux pouces, elle représentait une femme demi-nue agenouillée, les mains jointes, près d’une fontaine, simulée par quelques aspérités verdâtres entourant irrégulièrement un morceau de métal brillant comme un miroir. Cette charmante petite créature était blonde et rose ; ses longs cheveux tombaient sur ses épaules, si brillants, si fins, que le brin de soie le plus délié eût paru un câble auprès d’eux ; l’espèce de tunique qui l’enveloppait à demi semblait tissée de ces fils impalpables qui, au matin, s’étendent sur les prairies baignées de rosée ; quant aux traits de cette figurine, ils échappaient à l’analyse. Les mots manquent pour rendre ce mélange de grâce, de finesse, d’idéale beauté, qu’offrait, dans son expression de prière touchante, ce visage à peine grand comme l’ongle d’un enfant ; cependant, malgré l’incroyable ténuité de leurs proportions, les plus petits détails des traits étaient, non-seulement rendus, mais, chose incroyable, parfaitement visibles. Les yeux, les yeux surtout, paraissaient vivants ; leur prunelle transparente et bleue, que la tête d’une épingle aurait couverte, semblait, sous leurs paupières frangées de longs cils blonds, implorer la pitié.

Quelle matière avait servi à la confection de cette figurine ? Impossible de le deviner. Plus légère qu’une coque d’œuf de roitelet, elle était au toucher dure et polie comme l’agate, et pourtant, à la vue, elle possédait la souplesse, le grenu satiné de l’épiderme le plus délicat. On aurait cru, à les voir si joyeux, si légers, qu’au moindre souffle les cheveux devaient onduler ; les touchait-on, ils offraient à l’ongle la dureté du diamant. Il en était de même de la tunique, assez diaphane dans sa blancheur lactée pour laisser vaguement deviner les contours roses du petit corps qu’elle voilait à demi.

Gilbert, assez artiste pour reconnaître un chef-d’œuvre dans cette figurine dont la gentillesse touchante frappait surtout Gilberte, restait saisi d’admiration et de surprise : la forme causait son admiration ; la matière, sa surprise.

— Voilà qui est singulier, disait-il en examinant ce bijou qu’il tenait dans le creux de sa main, on dirait que mes yeux ont la propriété des lunettes d’approche qui rendent, sans les grossir, tous les objets clairs et distincts.

— Mais c’est tout simple, ajouta Gilberte d’un air capable, cette petite bonne femme est si précieusement travaillée que l’on distingue tout à l’œil. Tiens, sans vouloir, bien entendu, me vanter par une comparaison, ces dernières roses pompons qui m’ont coûté trois jours de travail étaient dans leur petit genre très achevées. On distinguait leurs étamines, les nervures et les dentures des feuilles. Et toi, n’es-tu pas arrivé au même fini dans ta copie lithographiée d’une gravure ancienne représentant une ménagère dans sa cuisine au milieu des légumes et des fruits qu’elle a rapportés du marché ? On aurait compté les grains de tes grappes de raisin et les feuilles de tes choux… Mais enfin nos chefs-d’œuvre, à nous, ne sont que de la Saint-Jean auprès de cet amour de petite figure ! Quel bonheur que nous n’ayons pas dépensé nos cent sous au Café de Paris ! Si ce bijou ne dépassait pas nos moyens, nous l’achèterions ! hein ! Gilbert ? En le plaçant sous une petite cage de verre, quel joli effet il ferait sur notre cheminée entre nos deux oranges pailletées.

— Ma foi, c’est une folie ! mais tant pis, faisons-la ; demandons d’abord le prix de l’objet.

— Je m’en charge, les hommes ne savent pas marchander, répondit Gilberte en s’approchant de l’Auvergnat.

Et prenant trop tardivement un air d’indifférence affectée :

— Mon brave homme, combien ce brimborion ?

Et elle désigna la figurine que Gilbert examinait toujours curieusement.

— Oh ! oh ! reprit l’Auvergnat, qui avait sournoisement observé l’évidente admiration des deux jeunes gens à l’endroit de l’achat qu’ils méditaient ; vous me demandez là ce qu’il y a de plus cher dans mon étalage.

— Ça… cher ! reprit Gilbert avec un étonnement simulé, cette petite bonne femme de rien du tout !…

— Une petite bonne femme de rien du tout… fichtra ! comme vous y allez ! riposta le marchand ; ça me coûte les yeux de la tête. J’en ai refusé dix francs à un milord anglais.

— Dix francs ! s’écria Gilberte ; allons, vous n’êtes pas raisonnable ; nous vous en donnerons quatre francs, et ce sera encore joliment payé !

— Quatre francs ! ah bien oui ! j’en ai refusé dix à ce milord anglais. Non, non, je veux douze francs de l’objet ; c’est à prendre ou à laisser, ma petite dame.

— Mettons quatre francs dix sous et n’en parlons plus, dit Gilbert en donnant la figurine à sa femme et fouillant dans la poche de son gilet ; c’est convenu ?

— Douze francs, répondit l’Auvergnat en tendant la main pour reprendre la figurine que Gilberte dévorait des yeux, douze francs, pas un liard de moins.

— Mettons cent sous, la pièce ronde, dit la jeune femme, dont le cœur battait de crainte et d’espérance, et qui ne pouvait se décider à renoncer à son trésor et à le rendre à l’Auvergnat. Gilbert, donne vite à ce brave homme ses cent sous.

— Douze francs, reprit opiniâtrement le marchand, pas un rouge liard de moins.

— Eh bien ! dit Gilberte, nous…

Mais son mari l’interrompit en lui jetant un coup d’œil significatif.

— C’est trop cher pour nous ; viens, Minette, allons-nous-en.

— Quel dommage ! dit la jeune femme en soupirant et en jetant un regard de regret sur la figurine avant de la rendre au marchand. Vois donc, mon ami, sa pauvre petite mine suppliante, ses mains jointes ! Ne dirait-on pas qu’elle nous regarde et nous demande en grâce de l’emmener avec nous ?

— Allons, viens ; rends cet objet à monsieur, et partons.

— Adieu, pauvre petite mignonne, dit gentiment Gilberte à la figurine. Dame ! ce n’est pas notre faute si nous n’avons plus d’argent ; sans cela, nous t’aurions gardée… Enfin, adieu…

Et la jeune femme, poussant un gros soupir, rendit la figurine au marchand et prit le bras de son mari, en disant :

— J’allais offrir cent dix sous, tout ce que nous possédons ; tu m’en as empêchée.

— Il sera toujours temps ; marchons tout doucement, tu vas voir que le fichtra va nous rappeler.

Il n’en fut rien. L’Auvergnat ne bougea pas, et au bout de quelques instants, Gilbert dit à sa femme :

— Allons, jouons nos dernières cartes.

Et revenant vers le marchand :

— Voyons, voulez-vous cent dix sous ?

— Douze francs, répéta l’Auvergnat, douze francs, pas un liard de moins.

— C’est fini, il faut renoncer à notre achat, dit tristement la jeune femme en s’éloignant de nouveau. Quel dommage de n’être pas riche !

— Bah ! c’était une fantaisie… Moi, je n’y tenais, Minette, que parce que je te voyais y tenir.

— Ça aurait été si joli sur notre cheminée, au milieu de nos deux oranges pailletées !… Enfin, reprit résolument Gilberte, ce qui ne se peut ne se peut… Après tout, il n’y a pas de quoi se désoler : notre dimanche finira gaiement, comme il a commencé.

— Monsieur ! cria de loin l’Auvergnat ; hé ! monsieur ! hé ! ma petite dame !…

— Le marchand nous rappelle, s’écria la jeune femme en tressaillant ; la figurine est à nous !… Victoire !

— Victoire ! répéta Gilbert non moins allègrement que sa compagne ; le fichtra est enfoncé sur toute la ligne !

— Allons, monsieur, dit en effet l’Auvergnat à Gilbert lorsque nos deux jeunes gens furent de retour auprès de l’étalage, prenez la petite bonne femme pour cent dix sous ; il faut bien gagner sa pauvre vie.

Gilberte, pendant que son mari payait le marchand, saisit avidement la figurine, et, dans sa joie naïve, ne put s’empêcher de porter ce bijou à ses lèvres en disant :

— Enfin tu nous appartiens, cher petit trésor !

Et s’adressant à Gilbert :

— Vois donc, on dirait qu’elle nous remercie de l’emmener avec nous : et d’abord c’est moi qui la porterai, n’est-ce pas ?

— Oui, Minette ; mais pour ne pas la perdre, où vas-tu la mettre ?

— Dans mon corsage, donc ! elle n’est pas plus grosse que le pouce.

Et nos deux jeunes gens, tout joyeux de leur acquisition, allèrent par cette belle soirée printanière jusqu’au Café-Turc, et, ne pouvant entrer dans le jardin, leur bourse étant épuisée par l’achat de la figurine, ils écoutèrent en se promenant la musique lointaine, puis regagnèrent le faubourg Saint-Germain par un clair de lune magnifique.

Lorsque Gilbert et Gilberte arrivèrent par le pont Royal dans la rue de Lille, où ils demeuraient, la foule des voitures qui se dirigeaient vers l’hôtel de Montlaur s’avançait lentement. La soirée était tiède et d’une magnifique sérénité ; plusieurs des femmes qui se rendaient à la fête donnée par la marquise avaient abaissé la glace des portières de leurs voitures, très basses selon la mode d’alors : aussi nos deux jeunes gens, debout sur le bord du trottoir, plongeant facilement leur regard dans l’intérieur des carrosses, purent, selon qu’ils se l’étaient promis, admirer les belles toilettes. Ils en virent de charmantes et de magnifiques ; ils virent des flots de satin, de gaze et de dentelles, à demi cachés par l’hermine ou la martre qui doublent les manteaux de velours. Ils virent dans la pénombre de ces voitures intérieurement doublées de soie et éclairées par la réverbération des lanternes, scintiller étoiles et diadèmes de diamants au front de belles jeunes femmes, ruisseler les pierreries sur leur sein demi-nu et étinceler à leur corsage. Ils sentirent les suaves odeurs de l’héliotrope, du jasmin, de la violette, du lilas blanc qui s’exhalaient des bouquets énormes que ces élégantes tenaient de leurs petites mains gantées de blanc, odeurs pénétrantes qui se joignaient à celles du patchouli, du vétyver et de la verveine, dont s’imprègnent les étoffes. Ils virent enfin pendant l’espace d’un quart d’heure passer sous leurs yeux éblouis toutes les merveilles de l’élégance la plus raffinée, du luxe le plus splendide. Entre autres ils remarquèrent une ravissante créature coiffée d’une couronne de camélias rose tendre ; au milieu de chacune de ces fleurs brillait un diamant semblable à une goutte de rosée matinale. Le corsage de la robe de crêpe rose de cette jeune femme, véritablement brodé de pierreries, disparaissait à demi sous les plis de son manteau de velours bleu d’azur doublé d’hermine. Elle tenait à la main un colossal bouquet de violettes de Parme. Cette jeune femme, avançant alors sa tête en dehors de la portière armoriée, dit à un valet de pied qui marchait à côté de la voiture, alors arrêtée :

— Mais, Joseph, il y a donc encombrement ? Cette file est d’une lenteur insupportable ! Sommes-nous encore loin de l’hôtel de Montlaur ?

— Oui, madame la duchesse, répondit le valet de pied en ôtant son chapeau galonné : il y a encore au moins une cinquantaine de voitures avant celle de madame.

— Alors, ordonnez à Williams de couper la file, dit la jeune femme avec un accent d’impatience et de mauvaise humeur ; c’est intolérable !

Et elle se rejeta dans le fond de sa voiture, où elle se trouvait seule.

— Williams, coupez ! avait dit le valet de pied en s’élançant derrière la voiture.

Aussitôt Williams, gros cocher anglais à perruque blanche, trônant sur la housse blasonnée de son siège, fit légèrement siffler la mèche de son fouet aux oreilles de deux superbes chevaux noirs dont les harnais resplendissaient d’ornements argentés ; l’attelage, s’élançant impétueusement au milieu des étincelles qui jaillirent sous ses fers, sortit de la file en brisant la lanterne d’une voiture voisine, et, malgré les cris des sergents de ville chargés de maintenir l’ordre, la voiture prit au grand trot le milieu de la rue pour arriver plus tôt à l’hôtel de Montlaur.

— En voilà une petite sans patience ! dit Gilbert, qui, ainsi que sa femme, avait assisté à cette scène. Il paraît que les jambes de madame la duchesse lui démangent furieusement à l’endroit de la contredanse !

— Tu ne l’as pas reconnue ? s’écria Gilberte avec un naïf orgueil, et pourtant tu me l’as vue faire.

— Comment, Minette, tu as fait cette jolie duchesse ?

— Je te parle de sa coiffure, cette charmante couronne de camélias roses avec un diamant au milieu de chaque fleur.

— C’est, ma foi, vrai ! Trois heures du matin sonnaient lorsque tu achevais cette parure.

— À la bonne heure ! on est glorieuse de voir son ouvrage bien porté, reprit Gilberte avec ravissement ; est-elle belle, cette jeune duchesse ! Eh ! eh ! je suis pour quelque chose dans sa beauté ; c’est de moi l’idée de monter des fleurs naturelles avec des diamants.

— L’idée à Minette est excellente ; seulement moi je ne vis pas pendant que tu t’occupes de ces travaux-là. Penser qu’on a chez soi pour dix ou douze mille francs de diamants !

— Tiens ! qu’est-ce que ça fait donc ? Est-ce que madame Batton ne me connaît pas ? Quand elle me confie des diamants, elle dort bien tranquille, va ! et moi aussi.

— Moi, non, car enfin si une pierrerie s’égarait ?

— Bah ! avec du soin, rien ne s’égare.

Puis s’interrompant, Gilberte reprit à demi-voix d’un air indigné :

— Ah ! par exemple, c’est trop fort ! si j’avais su que je travaillais pour une pareille figure ! Va, vilaine ! ajouta-t-elle avec une petite moue de reproche, on t’en fera de jolies couronnes de feuilles de houx avec ses grappes de fruits rouges comme du corail ! Quelle horreur ! si ce n’est pas dépitant ! une coiffure si élégante, si distinguée, qui m’a coûté tout un jour de travail, porter cela sur le front comme la visière d’une casquette ! Regarde-la donc, Gilbert ! mais regarde-la donc, cette grande blonde ! Est-elle laide ! est-elle maigre, avec son cou de cigogne !

Et Gilberte montrait à son mari une très laide femme blonde, portant sa couronne presque sur les yeux, et qui pourtant, affectant des airs de joliesse, sortait parfois coquettement la tête hors de la portière de sa voiture.

— Ma foi, ça console d’être à pied, quand on voit de si vilaines figures en carrosse ! Dis donc, Minette, c’est toi qui serais gentille à croquer avec ton teint si blanc, tes joues si roses et cette charmante couronne verte à grappes rouges sur tes beaux cheveux châtains !

— Dame ! répondit la jeune femme en étouffant un léger soupir, ça ne m’irait pas plus mal qu’à une autre…

— Enfin, dit Gilbert en étouffant, ainsi que sa compagne, un léger soupir et continuant de regarder comme elle le brillant défilé, voilà ce qu’on appelle des gens heureux, fièrement heureux ! hein, Minette ?

— Ah ! oui, bien heureux !

Et les deux jeunes gens restèrent pendant un moment silencieux et rêveurs.

Éprouvaient-ils de l’envie, amenés à un retour involontaire sur leur pauvre et humble position par le contraste même de cette élégance et de ce luxe ?

Une sorte d’amertume involontaire ne se glissait-elle pas dans le cœur de Gilberte à cette pensée : que, laborieuse et intelligente ouvrière, elle avait, en retour d’un modique salaire, veillé des nuits pour achever ces parures, chefs-d’œuvre de goût et d’élégance, dont elle ne devait jamais parer ses dix-sept ans et sa charmante figure ?

Gilbert adorait sa Gilberte ; n’éprouvait-il pas un vague sentiment de regret, de tristesse, en songeant à l’abîme infranchissable qui séparait à jamais sa femme de ce monde éblouissant dont le rayonnement splendide venait de frapper leurs yeux ?

Enfin, nos deux jeunes gens ne se trouvaient-ils pas alors sous l’obsession inévitable, fatalement née de la comparaison du luxe et de la pauvreté, comparaison qui amène ces réflexions :

Pourquoi le pain de ceux-ci dépend-il, par exemple, du caprice de ceux-là d’assister à une fête ? Car enfin, si cette jolie duchesse et cette vilaine blonde ne s’étaient point senties en goût d’assister au bal de la marquise de Montlaur, Gilberte, au lieu de gagner une bonne semaine et de pouvoir même offrir à son Gilbert cette fameuse bouteille de vin de Champagne, manquait peut-être du nécessaire !

Pourquoi cela ? pourquoi cette inégalité si saisissante, surtout dans les villes comme Paris ?

Nos deux jeunes gens ne se posaient-ils pas vaguement, involontairement ces redoutables questions ?

Certes, ils se les posaient, car ils appartenaient à l’espèce humaine, et nous défions philosophes, moralistes, théologiens, législateurs, d’empêcher que de pareilles questions non-seulement ne se posent, mais ne s’imposent : elles ressortent de la nature même des choses.

Est-ce à dire que la solution de ces questions se résume par une haine envieuse, sauvage et rapace, de ceux-ci contre ceux-là ?

Est-ce à dire que ceux qui souffrent, se privent et travaillent, doivent se croire investis du droit légitime de prendre la place de ceux qui jouissent de toutes les somptuosités du superflu ?

Superbe logique, en vertu de laquelle de laborieux travailleurs deviendraient à leur tour d’opulents fainéants !

Si de telles imaginations n’étaient pas le comble de l’imbécillité, elles seraient le comble du monstrueux.

Aussi, hâtons-nous de le déclarer, Gilbert et Gilberte ne pouvaient aucunement les partager, ces prétendues doctrines, maladies chimériques inventées par ces grands docteurs toujours si habiles à sauver leurs clients de maux affreux… qui n’existent point.

Non, Gilbert et Gilberte avaient ingénument, chacun à part soi, résumé leurs impressions par cette pensée à la fois si profondément humaine et d’une si naïve bonhomie :

— Ah ! voilà des gens bien heureux ! Je voudrais être comme eux. Pauvre Gilbert, serait-il content ! Pauvre Gilberte, serait-elle contente !

Et encore ce désir inoffensif, purement spéculatif, car ils le savaient irréalisable, fut-il bientôt oublié par nos deux jeunes gens, grâce à une joyeuseté de Gilbert, qui, à la grande surprise de sa femme, se penchant à l’ouverture de la portière d’une voiture à un cheval, s’écria d’une voix caverneuse :

— Gros goinfre, tu dors, parce que tu t’es empiffré de truffes et de petits pois !

Gilbert s’adressait ainsi au général baron Poussard, qu’il venait de reconnaître. Celui-ci, toutes les glaces de la voiture baissées, dans le but de ventiler sa digestion, s’était profondément endormi au doux et lent balancement de son véhicule, qui suivait la file.

— Des truffes, des petits pois ! répéta machinalement le spadassin, encore appesanti par le sommeil.

Puis, reprenant tout à fait ses esprits, le baron s’écria d’un air matamore et courroucé, en mettant la tête à la portière :

— Mille tonnerres ! quel est le polisson, le pékin qui a osé se permettre cette plaisanterie ? Je lui couperai les oreilles !

Mais le baron Poussard parlait aux étoiles, et s’avançant presque à mi-corps au dehors de sa voiture, il eut beau promener de ci, de là, ses gros yeux sanglants et furibonds, il ne vit personne. Gilbert et Gilberte, riant aux éclats, étaient déjà loin.

— Ah ! la bonne farce ! disait la jeune femme ; mais c’était imprudent ; le garçon du café nous a dit que ce monsieur était un duelliste !

— Un duelliste ! Eh bien ! après ? Je m’en moque pas mal ! Je lui aurais proposé de nous battre… à… à la pierre de taille ! On prend chacun une pierre de taille pesant six mille livres, nom d’un petit bonhomme ! et en avant !… on cherche à s’écraser à mort !

Cette saillie de Gilbert redoubla l’hilarité de nos jeunes gens, et, toujours courant, toujours riant, comme des écoliers craignant d’être pris en faute, ils arrivèrent devant la porte de leur maison.

Gilbert, cédant au mouvement convulsif de son rire, tira brusquement, par deux ou trois fois, le bouton qui correspondait à la sonnette du portier.

— Ah ! bon ! dit Gilberte, madame Badureau va nous faire une jolie scène !… tu as sonné à tout briser.

— C’est, ma foi, vrai ; allons, hardi, Minette… suis-moi… la garde meurt et ne se rend pas ! comme a dit cet autre vieux de la vieille.

La porte cochère s’ouvrit et les deux joyeux locataires aperçurent madame Badureau redoutablement campée sur le seuil de sa loge.

Gilbert s’avança bravement, et prenant sa voix la plus insinuante :

— Bonsoir, ma chère madame Badureau ; voulez-vous, s’il vous plaît, avoir la bonté de nous faire l’honneur de nous octroyer notre rat allumé pour monter chez nous ?

— Quand on a zévu l’indécence d’insulter z’aux gens qui ont zévu des malheurs en sonnant aussi grossièrement que des chiens, on ne doit pas avoir le front de venir encore leur demander son rat.

Après ces mots prononcés avec un courroux imposant, la portière ferma brusquement le vitrage supérieur de la porte de sa loge, dont elle ferma la serrure.

— Allons, ma bonne madame Badureau, dit Gilbert en frappant au carreau, pas de mauvaises plaisanteries ! Que diable ! nous ne pouvons pas monter sans lumière jusqu’à notre cinquième sans risquer de nous casser le cou ; l’escalier est noir comme un four… donnez-nous notre rat, pour l’amour de Dieu !

Vaines prières ; les deux jeunes gens virent à travers les vitres de la loge l’intraitable portière se rasseoir complaisamment sur sa chaise, prendre sur ses genoux son chat favori et le caresser avec une affectation sardonique.

— Vieille bête ! s’écria Gilbert, oubliant le respect dû à l’âge et au malheur, je lui donnerai une boulette, à ton chat !

— Bah ! laissons-la, dit Gilberte, nous marcherons doucement ; tu me prendras par la main, et tu monteras le premier.

Gilbert et Gilberte, guidés par la clarté de la lune, traversèrent la cour, au fond de laquelle s’élevait la haute maison dont ils habitaient le cinquième étage. L’escalier était profondément obscur ; mais, grâce à leur connaissance des êtres et à l’appui de la rampe, ils gagnèrent leur réduit sans mésaventure.

— Je craignais surtout de tomber, de peur de casser notre amour de petite bonne femme, – disait Gilberte, tandis que son mari, prenant dans sa poche la clef du logis, cherchait à tâtons l’orifice de la serrure, qu’il ouvrit enfin.

— Les allumettes chimiques sont sur le poêle, dit Gilberte ; allume une chandelle, je t’attends à la porte.

Au bout d’un instant, une étincelle jaillit, et la chambre fut éclairée, chambre modeste, mais merveilleusement proprette ; elle composait, avec un cabinet servant de cuisine, la demeure du ménage ; l’ameublement se bornait au strict nécessaire : des rideaux de cotonnade aux fenêtres, quatre chaises de merisier, un lit de fer dans l’alcôve, une commode de noyer bien luisante, placée entre les deux croisées mansardées ; devant l’une d’elles, la table de travail de Gilbert, chargée de ses pierres lithographiques et de ses crayons, ayant à sa droite le chevalet de bois blanc où il posait ses modèles dans un passe-partout ; devant l’autre croisée, la table de travail de Gilberte, ses cartons renfermant les matériaux nécessaires à la confection de ses fleurs, et dans le vase, où elle avait germé, une petite tulipe de Thol, jaune et pourpre, qu’elle se proposait de copier ; un poêle de fonte, chauffage plus économique, était placé dans la cheminée, ornée, ainsi que l’avait dit Gilberte, de deux oranges pailletées, amical et humble cadeau survivant au jour de l’an.

Tout dans ce pauvre logis annonçait des habitudes de propreté, d’ordre et de travail.

— J’ai justement là une boîte avec du coton où je mettais les diamants que j’ai employés à la coiffure de cette belle duchesse ; cette boîte sera le dodo de notre petite bonne femme, dit Gilberte en fouillant dans son corsage, et demain nous lui ferons une cage en verre. Quel joli effet cela fera sur la cheminée, n’est-ce pas, Gilbert ?

— Certes ; mais voyons-le donc à la lumière, notre petit chef-d’œuvre.

— Laisse-moi d’abord le mettre sur la cheminée, pour juger de l’effet.

Et Gilberte ayant placé sur la cheminée la figurine, entre les deux oranges, qui la dépassaient de beaucoup en hauteur, se recula d’un pas pour juger, ainsi qu’elle disait, de l’effet de son acquisition.

Or l’effet dépassa singulièrement l’attente de nos deux jeunes gens.

III

Gilberte, après avoir placé la figurine sur le milieu de la tablette de la cheminée, la partie la moins éclairée de la chambre en ce moment, s’était, ainsi que Gilbert, reculée de quelques pas.

Soudain ils aperçurent poindre autour de la figurine une faible auréole de lumière azurée, à peu près pareille à cette douce lueur que projettent certains insectes phosphorescents ; aussi Gilbert s’écria-t-il :

— Dis donc, Minette, voilà qui est singulier ; il y a un ver luisant dans notre acquisition !

— Tiens, c’est vrai ! Sans doute il s’est fourré entre les petites pierres qui entourent ce morceau de miroir imitant la fontaine…

— Ah çà mais… ah çà mais…, reprit Gilbert d’une voix suffoquée par la stupeur, qu’est-ce que cela signifie ?

— Mon Dieu ! mon Dieu !… murmura la jeune femme en saisissant le bras de son mari et se serrant contre lui, j’ai peur, mon ami… Je t’en supplie, ne restons pas là… sauvons-nous, sauvons-nous !

Mais les deux époux, en proie à une sorte de vertige, sentirent leurs jambes flageoler ; il leur fut impossible de faire un pas.

La faible lueur azurée qui d’abord avait entouré la figurine s’était peu à peu changée en un petit foyer de clarté si vive, qu’elle remplissait toute la chambre, et que la flamme d’une chandelle placée sur la commode semblait d’un rouge sombre.

Cependant, malgré son éclat, la lumière qui rayonnait autour de la figurine était si pure, si douce, que l’œil la contemplait sans éblouissement, et qu’au milieu de son orbe argenté, l’on voyait la mignonne créature, aussi diaphane qu’une feuille de rose interposée entre l’œil et le soleil, se mouvoir avec toutes sortes de gentillesses. Elle s’était d’abord levée debout, en secouant sa tête blonde et détirant ses bras comme une personne fatiguée d’être longtemps restée dans la même position, disant de cette petite voix mélodieuse et sonore dont l’oreille de nos jeunes gens avait été déjà frappée :

— Ah ! qu’il est bon de se dégourdir les jambes après plus de deux mille ans d’immobilité !

Et la petite bonne femme couleur de rose, courant, bondissant sur la tablette de la cheminée, sautait, légère comme un colibri, sur les oranges deux fois hautes comme elle, puis s’élançait de l’une à l’autre pour prendre encore ses ébats, toujours entourée de son auréole argentée.

Nous laissons au lecteur à imaginer, s’il le peut, les impressions de Gilbert et de sa femme à l’aspect de ce prodige, le cou tendu, le regard fixe, le cœur battant à se rompre, en proie à une stupeur qui approchait de l’épouvante… de l’épouvante, non… la gentillesse de la ravissante figurine ne pouvait inspirer d’effroi ; mais cet événement merveilleux inspirait aux deux jeunes gens cette anxiété profonde, ce doute de nous-même, de la sûreté de nos sens et de la sanité de notre raison, auquel nous sommes en proie, lorsqu’une apparence surnaturelle frappe notre esprit et nos yeux.

La sueur inondait le front de Gilbert, et Gilberte, cramponnée au bras de son mari, respirait à peine et tremblait. Soudain, tous deux comprirent ce prodige… autant qu’il se pouvait comprendre, grâce aux souvenirs impérissables que laissent en nous ces adorables contes de fées dont a été bercé notre jeune âge et qui, lors de notre adolescence, nous ont fait tant de fois délicieusement rêver à ces merveilles enchanteresses. Ces souvenirs s’éveillèrent soudain en foule dans l’esprit troublé de Gilbert et de Gilberte.

Peau d’âne, l’Oiseau bleu, la Belle au bois dormant, le Prince Persinet, Aladin, et tant d’autres ressouvenances classiques dans le fantastique, devenaient pour nos jeunes gens des réalités, des précédents historiques, des faits incontestables, avérés, connus de chacun.

Grâce à ces faits de notoriété publique, Gilbert et Gilberte, forcés d’ailleurs de se rendre à l’évidence, finirent, nous l’avons dit, par s’expliquer ce prodige autant que peut s’expliquer un événement supernaturel ; une curiosité dévorante remplaçant peu à peu la première angoisse des deux époux, ils se hasardèrent à se rapprocher de la tablette de la cheminée sur laquelle la petite bonne femme couleur de rose continuait ses ébats, en répétant que c’était chose excellente que le mouvement après deux mille ans d’immobilité.

— Le fait est, dit tout bas Gilbert, qui, de plus en plus rassuré, acceptait résolument l’aventure, le fait est que, garder la même position pendant deux mille ans, il y a de quoi fièrement vous engourdir les jambes !

— Prends garde de l’irriter ! répondit Gilberte d’une voix inquiète. J’ai lu dans les contes de fées (les contes de fées devenaient, sans profane comparaison, l’évangile de ces jeunes gens), j’ai lu que souvent rien n’était plus colère, plus rancunier que les génies…

— Je n’en reviens pas ! ajoutait Gilbert en se frottant les yeux, nous voilà donc en pleine féerie… il n’y a pas à dire… non ! que diable ! nous voyons, nous entendons.

— Que veux-tu ! on assure qu’il y a eu des miracles… pourquoi n’y aurait-il pas de féerie ?

Et s’interrompant, la jeune femme s’écria :

— Ah ! mon Dieu ! c’est bien autre chose maintenant ! voilà qu’elle vole comme un papillon ! si elle allait se brûler à notre chandelle !

La petite bonne femme, après avoir bondi pendant quelques instants sur la cheminée, s’élançait en effet dans le vide, toujours entourée de l’auréole qui semblait rayonner de son corps rose et transparent ; mais cette lumière prit soudain une telle intensité qu’au moment où Gilbert et Gilberte éblouis fermaient à demi les yeux, ils virent la petite bonne femme pour ainsi dire se fondre, se dissoudre dans cette auréole devenue étincelante comme de l’argent en fusion. Puis, leur éblouissement passé, lorsqu’ils se hasardèrent de rouvrir les yeux, ils n’aperçurent plus qu’une lueur rosée qui, jetant ses derniers reflets au plafond de la chambre, s’affaiblit de plus en plus, disparut tout à fait, et la modeste demeure des deux époux resta faiblement éclairée par la flamme vacillante de la chandelle placée dans son flambeau de cuivre.

— Ah ! mon Dieu ! s’écria Gilbert avec un accent de profond regret, la voilà partie !

— Je te le disais bien, reprit tristement la jeune femme, car tous deux s’habituaient parfaitement au merveilleux, tu l’auras irritée avec ta plaisanterie. Nous ne la reverrons plus, et peut-être nous aurait-elle porté bonheur.

— Je suis là, près de vous, mes amis, reprit la douce voix de la petite fée, je suis là, invisible à vos yeux, mais je ne vous quitte pas.

— Quel bonheur ! reprit Gilbert ; elle ne nous quitte pas.

— C’est toujours dommage de ne plus la voir, dit Gilberte en soupirant, elle était si gentille !

— Mes amis, reprit la voix, vous m’avez déjà rendu un grand service… et seuls vous pouviez me le rendre, d’abord parce que vous êtes BONS… et puis pour d’autres raisons que vous saurez plus tard ; oui, vous deux seuls pouviez rompre le charme qui, depuis deux mille ans, me retenait enchaînée, pauvre Korrigan que je suis ; il dépendra de vous d’achever votre ouvrage et de me faire quitter cette terre-ci pour aller dans les autres mondes rejoindre mes sœurs, Korrigans comme moi. Le voulez-vous, mes amis ?

— Gilberte, dit tout bas le jeune homme, te rappelles-tu si dans les contes de fées on tutoie les fées ?

— Je ne crois pas ; il me semble qu’on leur dit pour les flatter : « Bon génie, qu’exigez-vous de moi ? »

— Bon génie, reprit Gilbert, qu’exigez-vous de nous ?

— Appelez-moi Korrigan, mes amis : c’est mon nom, et je l’aime.

— Très bien, pardon, je ne savais pas, s’empressa de répondre Gilbert. Korrigan, qu’exigez-vous de nous ?

— Que vous me demandiez tout ce que vous pouvez désirer en ce monde… mes amis, et que, vos vœux satisfaits, vous me disiez : Va-t’en, Korrigan, va-t’en.

— Comment ! c’est aussi simple que ça ! s’écria Gilbert. Nous n’aurons qu’à vous demander tout ce que nous désirons, et vous dire ensuite…

— Va-t’en, Korrigan, reprit la petite voix douce, va-t’en !

— Ces paroles nous semblaient si grossières, si ingrates, ajouta Gilberte, que mon mari n’osait les répéter, aimable fée !

— Oh ! rassurez-vous, mes amis, reprit l’invisible Korrigan, ces paroles seront ma joie et ma délivrance ; je ne les entendrai jamais trop tôt ; car, je vous l’ai dit, dès qu’elles seront prononcées par vous, je quitterai ce monde-ci pour aller retrouver mes sœurs.

— Si je vous comprends bien, gentille Korrigan, reprit Gilbert, nous vous demanderions, je suppose, d’être millionnaires, vous nous feriez à l’instant millionnaires, en reconnaissance de quoi nous vous dirions… Pardon, mais je ne peux m’empêcher de trouver toujours cela d’une ingratitude dégoûtante. Nous vous dirions : Va-t’en, Korrigan !

— Oui.

— Et… c’est une supposition… si nous ne vous disions pas de vous en aller ?

— Alors, mes amis, reprit la petite voix d’un ton soumis et résigné, je resterais en ce monde-ci toujours prête à satisfaire vos désirs, jusqu’à ce qu’enfin ils soient comblés.

— Quelle différence de langage et de procédés avec cette abominable mère Badureau, qui, ce soir, nous a refusé notre rat ! dit tout bas Gilbert à sa femme. Cette pauvre Korrigan, elle aussi a zévu des malheurs ; ils ont duré… pendant deux mille ans, et pourtant elle se fait, pour ainsi dire, notre servante !

— Pauvre petite ! puisque cela dépend de nous, il faut lui demander vite ce que nous voulons et la renvoyer tout de suite, n’est-ce pas, Gilbert ?

— Je reconnais là Minette, qui, l’autre jour, a acheté des hirondelles à un gamin pour avoir le plaisir de leur donner la volée… Sois tranquille, j’aurai bientôt dit ce que nous voulons, et nous donnerons la clef des champs à la gentille fée.

Puis il ajouta tout haut :

— Korrigan, nous voulons être millionnaires…

— C’est fait, répondit la voix ; regarde dans la boîte où Gilberte met ses fleurs, tu y trouveras un million.

Gilbert courut à la boîte, l’ouvrit et y trouva dix paquets dont chacun contenait mille billets de banque ; puis, feuilletant avidement ces légers papiers, il s’écria dans sa joie délirante :

— Gilberte, ma Gilberte ! nous voilà riches à jamais ! tu ne passeras plus de nuits à travailler ! tu iras en voiture ! tu auras de superbes toilettes ! des diamants, comme une duchesse !… nous aurons un hôtel ! un château ! des domestiques ! Riches ! nous voilà riches !…

— Quel bonheur !… mon Gilbert, tu ne seras plus courbé sur ta pierre du matin au soir ; tous nos jours seront des dimanches, nous pourrons donner beaucoup d’argent ! faire tant d’heureux !

— Alors tant pis ! demandons deux millions… Bah ! une fois qu’on y est !

— Ah ! Gilbert ! c’est abuser…

— Abuser ? qu’est-ce donc que cela lui coûte, à cette chère Korrigan ? Et puis… elle nous l’a dit : une fois nos vœux comblés et que nous lui aurons donné sa volée, bonsoir la compagnie, il sera trop tard pour lui demander encore quelque chose.

Et, s’adressant à la fée invisible :

— Bonne Korrigan, ce n’est pas par avarice que nous vous demandons encore un million, s’il vous plaît, mais il est si doux de donner à ses amis… que…

— C’est fait, répondit la voix ; regarde dans ta boîte à crayons, tu y trouveras un autre million.

Gilbert courut à la boîte, l’ouvrit et s’écria :

— Minette, l’autre million y est !

— Merci ! oh ! merci, bonne fée ! dit la jeune femme en joignant les mains ; tous nos désirs sont comblés ! nous allons vous rendre la liberté ; vous pourrez rejoindre vos sœurs… Et maintenant, va-t’…

— Gilberte ! s’écria Gilbert en interrompant sa femme au moment où elle allait prononcer ces mots décisifs : Va-t’en, Korrigan ! pourquoi tant nous presser de renvoyer notre bon génie ? Pour elle, qui a attendu pendant deux mille ans sa délivrance, qu’est-ce qu’un quart d’heure de plus ou de moins ? On ne rencontre pas tous les jours des Korrigans, nom d’un petit bonhomme ! Laisse-nous donc un peu le temps de nous reconnaître !

— Au fait, reprit Gilberte, un quart d’heure de plus ou de moins…

— Chère petite Korrigan, reprit Gilbert, voyons, franchement, là, entre nous… est-ce que si, par exemple, et je mets la chose au pis, au lieu de vous renvoyer ce soir, nous vous gardions jusqu’à demain…

— Ah ! Gilbert, dit la jeune femme avec un accent de reproche amical, il n’y a qu’un instant, tu parlais d’un quart d’heure seulement…

— Mais, Minette, c’est une supposition, une simple supposition ; je mets la chose au pis.

Et s’adressant à la fée invisible :

— Oui, si nous vous gardions jusqu’à demain soir ou, à la grandissime rigueur, jusqu’à après-demain matin, Korrigan, cela vous désobligerait-il énormément ? Je vous parle là, bonne fée, le cœur sur la main… ma parole d’honneur la plus sacrée, si ce retard à votre délivrance vous est vraiment par trop désagréable, nous n’insisterons pas !

— Oh ! non, ajouta Gilberte, nous vous sommes déjà si reconnaissants !

— Et puis enfin, lorsque l’on est deux fois millionnaire, ajouta Gilbert avec une certaine importance, l’on peut se contenter de cette position ; aussi, chère Korrigan, si cela vous chagrinait trop de rester, nous vous dirions… hum ! nous vous dirions… hum !… hum ! (je ne sais pas ce que j’ai dans la gorge), nous vous dirions…

— Va-t’en, Korrigan ! se hâta d’ajouter généreusement Gilberte voyant l’hésitation de son mari.

Gilbert, palpitant d’anxiété, craignant que les paroles fatidiques de Gilberte n’eussent éloigné la fée, reprit d’une voix inquiète :

— Êtes-vous encore là, Korrigan ?

— Oui, mes amis, répondit le génie invisible ; il ne suffit pas de me dire seulement des lèvres : Va-t’en, Korrigan ! Non, non, le charme qui me retient dans ce monde-ci ne peut être rompu que lorsque, n’ayant plus rien à souhaiter, vous me direz du cœur et des lèvres : « Tous nos désirs sont comblés ; va-t’en, Korrigan. » Mais, hélas ! le moment n’est pas venu ; peut-être ne viendra-t-il pas de longtemps ! peut-être, dussiez-vous vivre jusqu’à cent ans, n’est-ce point vous qui achèverez d’accomplir ma délivrance.

— Quoi ! reprit Gilberte avec un léger accent de tristesse, vous croyez, chère petite fée, que nous serons insatiables, nous qui vivons de si peu et au jour le jour ?

— Je crois que toi et ton mari vous êtes bons, qualité suprême entre toutes ; je crois que ton cœur, gentille Gilberte, est le meilleur qui soit au monde, ainsi que le disait ton Gilbert ; car, bien que condamnée à l’immobilité, je pouvais voir, entendre et parler à quelque distance que ce fût ; mais malgré la bonté de votre cœur, mes amis, vous appartenez à l’humanité ; aussi jamais peut-être ne me direz-vous : Va-t’en, Korrigan. Vos désirs d’aujourd’hui comblés, aurez-vous le courage de dire : Va-t’en, à celle-là qui peut combler vos désirs de demain ?

— Pardon, Korrigan, si je vous interromps, dit Gilbert, mais une idée me vient : vous, qui pouvez tout, pouvez-vous éloigner de Gilberte et de moi toutes les maladies ?

— Oui, répondit la voix.

— Oh ! ma Gilberte ! dit le jeune homme avec émotion, jamais tu ne connaîtras la douleur…

Et s’adressant à l’invisible fée :

— Vous concevez que maintenant, adorable Korrigan, je ne pousserai pas l’indiscrétion jusqu’à vous demander que Gilberte et moi nous ne mourions jamais…

Puis le jeune homme ajouta en se grattant l’oreille :

— Cependant, la mort a quelque chose de fastidieux qui…

— La mort, dit la voix avec une sorte d’impatience moqueuse en interrompant Gilbert, la mort !… mourir !!… est-ce que l’on meurt ?

— Korrigan… permettez…, reprit le jeune homme avec une respectueuse déférence ; loin de moi l’idée de vous contredire et de vous chicaner, mais la vérité m’oblige de vous déclarer qu’on a vu des gens mourir…

— Non, reprit doucement la voix ; l’homme, corps et esprit, est immortel !… il quitte ce monde-ci pour d’autres mondes, comme il en a quitté d’autres pour celui-ci ; jamais il ne meurt ! il va seulement continuer de vivre ailleurs ; son âme change de corps et de monde, de même que vous changez de vêtements et de logis !

— Mon Dieu ! mon Dieu ! Gilbert ! comme c’est singulier ! reprit ingénument la jeune femme, et pourtant tout le monde croit à la mort !

— Ce que c’est que la routine ! reprit Gilbert ; mais, Korrigan, ces mondes dont vous nous parlez, où sont-ils ?

— Vous les voyez chaque jour, mes amis.

— Nous les voyons ! s’écria le jeune homme. Pardon, Korrigan, mais je puis vous certifier que jamais, au grand jamais, ni Gilberte ni moi, nous n’avons…

— Levez les yeux au ciel, mes amis, reprit la douce voix, et vous serez éblouis en contemplant ces milliers de mondes scintillants, où vous attend une vie nouvelle.

— Quoi ! bonne Korrigan, demanda Gilbert, nous irions dans les étoiles après notre mort ?

— La mort, toujours la mort ! reprit la voix. Oh ! le sot et vain mot ! la vaine et sotte invention des hommes ! Ils sont parvenus à l’aide de ces contes lugubres et niais, à faire un épouvantail de l’un des moments les plus intéressants et les plus curieux de notre immortelle vie.

— Pourtant, Korrigan, je…

— Mais ne l’interromps donc pas ainsi sans cesse ! dit Gilberte à son mari ; en sa qualité de fée, la Korrigan sait ces choses-là mieux que nous.

— Voyons, bon Gilbert, reprit la voix, tu n’es jamais allé, n’est-ce pas, dans l’Inde, en Perse ou en Chine ?

— Non, Korrigan, notre plus long voyage à Gilberte et moi a été de nous rendre à Versailles par le chemin de fer… rive gauche… celui de notre quartier.

— Eh bien ! reprit la voix, si demain tu me disais : « Korrigan, je veux quitter Paris, que je connais, pour Pékin, que je ne connais pas. – Soit, te répondrais-je ; partons pour Pékin. » Or, la seule pensée de ce voyage serait-elle pour toi un sujet de lamentations, d’épouvante ? serais-tu assez simple pour t’imaginer que le néant commence aux barrières de Paris, comme tu te figures qu’il commence au terme de cette vie-ci ? Non, tu te sentirais au contraire rempli d’allégresse, d’impatience et de curiosité, à ce moment de quitter un pays que tu connais, pour un pays inconnu.

— S’il s’agissait de quitter Paris pour Pékin, Korrigan, je ne dis pas non ; cependant…

— Il en est de même de ce monde-ci où vous vivez, mes amis ; vous le quittez pour des mondes merveilleux où vous allez, âme et corps, continuer d’exister. Est-ce que le papillon, toujours vivant, malgré sa métamorphose, lorsqu’il a dépouillé sa chrysalide, ne s’élance pas des profondeurs de la terre vers les plaines azurées du ciel ?

— Bonne Korrigan, encore une question : Lorsque Gilberte et moi nous mourrons… non, je me trompe, lorsque nous irons continuer de vivre dans les étoiles, est-ce que nous serons toujours l’un pour l’autre Gilbert et Gilberte ?

— Sans doute, de même que pendant votre voyage de Versailles vous étiez aussi bien Gilbert et Gilberte qu’à Paris.

— Et si je pars avant elle pour ce prodigieux voyage ?

— Elle te retrouvera, ainsi que se retrouvent deux amis dont l’un a devancé l’autre.

— Et nos parents ? car elle et moi nous sommes orphelins.

— Vous retrouverez aussi vos parents.

— Mais c’est charmant ! dit ingénument Gilberte ; voir toutes sortes de mondes nouveaux et merveilleux en compagnie de ceux qu’on aime et que l’on a aimés, quel délicieux voyage ! Ça vous donnerait presque envie de partir tout de suite ; n’est-ce pas, Gilbert ?

— Pas du tout ! nom d’un petit bonhomme, un instant ! nous n’avons vu ce monde-ci, comme dit la Korrigan, que par le petit bout de la lorgnette ; nous sommes millionnaires, n’oublions pas cela. De plus, nous sommes certains de n’être jamais malades, de voir réussir tous nos désirs, quels qu’ils soient, n’est-ce pas, chère petite fée ?

— Oui.

— Tu l’entends, Gilberte ? Or, selon moi, avant d’aller voir dans les étoiles si nous y sommes, nous devons commencer d’abord par nous délecter infiniment dans ce monde-ci, sans pourtant abuser par trop longtemps de l’obligeance de notre chère petite Korrigan, n’est-ce pas ton avis ?

— Au fait, pouvoir tout ce que l’on veut, c’est bien tentant ! reprit la jeune femme en souriant.

Puis, s’adressant à la petite fée invisible :

— Mais, rassurez-vous, Korrigan, nous ne serons pas insatiables, comme vous le craignez ; avant peu nous vous dirons ces vilains mots : Va-t’en, Korrigan, et vous pourrez aller rejoindre vos sœurs.

— Je le désire, reprit mélancoliquement la douce voix. Maintenant ordonnez ; vous possédez deux millions ; en voulez-vous dix ? en voulez-vous cent ?

— Peuh !!! dit Gilbert en regardant sa femme, des millions, c’est bien commun ! tout le monde en a. Il doit y avoir à demander mieux que cela, hein ! Minette ?

— Ce que c’est que de nous, pourtant ! reprit Gilberte d’un petit air philosophique. Tantôt nous calculions notre fameux dîner du Café de Paris de manière à ne pas dépasser nos pauvres sept francs dix sous, et voilà que ce soir nous rebutons déjà sur les millions.

Puis s’arrêtant à une pensée soudaine, Gilberte s’écria joyeusement :

— Dis donc, Bibi, ces jeunes gens qui tantôt ont été si gentils pour nous au Café de Paris, et qui regardaient à boire un doigt de vin de plus que leur demi-bouteille, il faut leur faire une surprise.

— Je te comprends. Combien désirons-nous qu’ils aient ces jeunes gens ? Deux millions ?

— Oui, mais un d’abord, l’autre un peu plus tard, reprit la jeune femme : leur bonheur sera double.

— Bons cœurs ! dit la voix, bons cœurs !

— Chère Korrigan, reprit Gilbert, nous voulons qu’à l’instant M. Meunier, commis au magasin de la Barbe d’or, rue Saint-Martin, soit riche d’un million.

— C’est fait, mes amis, répondit la voix. À cette heure un courrier descend de cheval à la porte du magasin de la Barbe d’or, et apprend à M. Meunier qu’un parent inconnu, mort aux Indes, lui laisse une succession dont on lui offre un million comptant, payable à Paris, chez M. de Rothschild… L’autre million viendra quand vous voudrez.

— Merci, Korrigan ; ce n’est pas tout…

— Ordonne.

— Je veux savourer le plaisir des dieux, la vengeance ! la féroce vengeance ! nom d’un petit bonhomme !

— Ah ! Gilbert, fit Gilberte, que dis-tu là ? une méchante pensée tandis que nous sommes si heureux !

— Korrigan ! reprit Gilbert d’une voix solennelle, je veux que ce duelliste forcené, le général baron Poussard, qui, afin d’humilier de modestes dîneurs, comme nous et notre ami Meunier, a demandé à tue-tête des truffes et des petits pois ; je veux, j’entends, j’ordonne que le susdit général baron Poussard, qui assiste à la fête magnifique de la marquise notre voisine, soit pris, au milieu du bal, d’une colique atroce, le goinfre !

— C’est fait, répondit la voix. Le général, qui en ce moment s’évertue à flatter la marquise, dans l’espoir de se voir inviter prochainement à dîner, balbutie, se pince fortement les lèvres et prend une physionomie des plus étrangement embarrassées…

— Ah ! ah ! ah ! fit Gilberte en riant aux éclats, quel dommage de ne pas le voir !

— Une idée ! s’écria Gilbert. Korrigan, je veux que la colique du vieux spadassin cesse à l’instant.

— C’est fait, répondit la voix : les lèvres du général se déplissent, sa figure s’épanouit, il reprend un air souriant.

— Après tout, dit Gilberte, ce monsieur, en commandant son dîner à haute voix, ne songeait peut-être pas à nous humilier. C’est égal, Bibi, maintenant que sa colique a passé, j’aurais voulu voir la drôle de mine qu’il faisait en parlant à la marquise.

— Calme tes regrets, Minette, nous jouirons de ce délicieux point de vue, reprit Gilbert après être resté un moment pensif.

Et s’adressant à la petite fée :

— Korrigan, tu peux tout ?

— Oui.

— Peux-tu faire que Gilberte et moi nous devenions le marquis et la marquise de Montlaur, nos voisins ?

— Rien de plus facile, répondit la voix ; tout à l’heure, mes amis, je vous le disais : le corps est à l’âme ce que les vêtements sont au corps ; votre âme prendra donc l’enveloppe de la marquise et du marquis de Montlaur, et vous entrerez dans leur vie ; le destin qui les attend sera le vôtre ; vous deviendrez, en un mot, eux-mêmes. Tout mon désir est que vous soyez assez satisfaits de cette condition pour me dire un jour : Va-t’en, Korrigan.

— Et moi, s’écria Gilberte les larmes aux yeux, je m’oppose à cet arrangement-là !

— Que dis-tu, Minette ?

— Bonne petite Korrigan, reprit la jeune femme d’un ton suppliant, n’écoutez pas Gilbert ; sa figure me plaît, je l’adore tel qu’il est, avec ses cheveux bruns, ses yeux bleus, sa bonne figure franche et ouverte, son gai sourire, ses dents blanches ; et j’aurais beau savoir que mon Gilbert est sous l’enveloppe de M. le marquis, que si celui-ci… non, que si Gilbert s’avisait de vouloir m’embrasser sous la figure de M. le marquis, malgré moi je lui arracherais les yeux.

— Mais, chérie, écoute-moi donc.

— Laissez-moi, monsieur ; sans doute l’enveloppe de cette belle marquise vous plaît davantage que mon enveloppe à moi.

— Ah ! Gilberte ! Gilberte !

— Vous préférez ses cheveux noirs à mes cheveux châtains, son nez aquilin à mon nez retroussé, sa taille à la mienne, et sous prétexte que je serai sous tout cela, vous voulez, monstre que vous êtes… Allez, c’est affreux ! Non, non, chère petite Korrigan, reprenez tous vos dons, vos millions, sauf celui de ces deux pauvres jeunes gens, et laissez-moi mon Gilbert tel qu’il est, avec son bon cœur et sa bonne figure.

— Mais, Minette, encore une fois écoute-moi donc. Je n’avais pas, il est vrai, songé à cette objection de l’enveloppe, et…

— Taisez-vous, monsieur ! voilà l’effet des grandeurs ! mon enveloppe ne vous suffit plus, vous me voudriez celle d’une marquise !

— Mes amis, dit la voix, tout peut se concilier : vous resterez Gilbert et Gilberte, en cela qu’aux yeux l’un de l’autre, vous garderez votre apparence charnelle ; mais aux yeux de tous vous aurez la figure du marquis et de la marquise.

— Ah ! bonne Korrigan, que vous êtes gentille ! s’écria Gilbert. Eh bien, Minette, qu’as-tu à répondre à cela ? Je disais bien, moi, que nous avions à demander mieux que des millions, car tous les millions du monde ne feraient pas de nous un vrai marquis et une vraie marquise, ne nous donneraient pas de belles manières, de superbes connaissances ; sans compter le délice de nous dire : « C’est nous qui donnons cette magnifique fête de ce soir ; » nous qui étions trop heureux, il y a une heure, de regarder passer les voitures des invités.

— Le fait est que ce serait fièrement drôle et amusant, reprit Gilberte en souriant de plaisir.

Puis se ravisant, elle ajouta :

— Mais d’abord, bonne Korrigan, vous nous assurez que si nous prenons la figure du marquis et de la marquise, il ne leur arrivera aucun mal ?

— Il ne leur arrivera aucun mal, répondit la voix ; leurs âmes, ainsi que cela parfois arrive même dans ce monde-ci, changeront d’enveloppe comme les vôtres en auront changé.

— Alors, la fête est complète, puisqu’elle ne cause de peine à personne, dit joyeusement Gilberte en frappant dans ses mains ; aussi, je crois, chère petite fée, que nous vous dirons bientôt : Va-t’en, Korrigan !

Et se tournant vers Gilbert en prenant de son mieux un air de grande dame :

— N’est-ce pas ton avis, marquis ?

— Mais oui, marquise, mais oui, répondit Gilbert avec suffisance ; je crois, palsambleu ! que nous nous en tiendrons là ; et, pour commencer, partons vite, la fête doit être dans tout son beau. N’oubliez pas, Korrigan, l’atroce colique du spadassin, au moment où nous entrerons dans notre superbe hôtel. Je veux repaître mes yeux du spectacle du général baron Poussard se trouvant dans une position extraordinairement peu intéressante ! Allons, vite, partons, Minette.

— Partons, répondit non moins gaiement Gilberte.

— Ah ! nos millions que j’oubliais, nom d’un petit bonhomme ! quoique marquis, ou parce que l’on est marquis, les millions ne sont jamais de trop, n’est-ce pas, chère petite fée ?

— Ne prends point souci de cet argent, dit la voix, tu le retrouveras à l’hôtel de Montlaur.

— C’est juste, vous êtes notre caissier, adorable Korrigan…

Et réfléchissant :

— Cependant je veux garder deux billets de mille francs ; je suis dans un jour de vengeance, j’ai soif de victimes !

Et Gilbert détacha de la liasse deux des billets et déposa les autres sur la table ; en un instant ils s’évanouirent à ses yeux.

— C’est étonnant, dit le jeune homme, ça vous fait toujours un certain effet de voir votre fortune fondre comme la neige au soleil !

Gilberte en même temps regardait dans son carton à fleurs ; l’autre million avait aussi disparu. Elle ne put retenir un léger mouvement d’inquiétude.

— Mes amis, dit la voix, voulez-vous revoir votre trésor ?

— Non, non, reprirent à la fois nos deux jeunes gens, ce serait douter de vous, chère petite Korrigan ; partons.

— Vous n’avez pas besoin de sortir d’ici, reprit la voix ; en un instant vous serez transportés au milieu des salons de l’hôtel Montlaur.

— Bonne fée, si cela vous est indifférent, dit Gilbert, j’ai un terrible compte à régler avec cette abominable Badureau qui, ce soir, nous a refusé notre rat.

— C’est vrai, elle nous l’a refusé ; aussi, pour descendre, comment allons-nous faire ? dit Gilberte ; l’escalier est si noir !

— Je vous guiderai, dit la voix, je répandrai devant vous ma clarté.

— Voilà ce qui s’appelle une voie claire, dit gaiement Gilbert, qui ce soir-là se trouvait en veine de jeux de mots. Hein ! Minette, as-tu entendu !… une voie claire ?

— Chère petite Korrigan, vous qui pouvez tout, s’écria Gilberte, empêchez, s’il vous plaît, mon scélérat d’époux de commettre d’affreux calembours ; c’est son seul vice.

— Il n’en fera plus, dit la voix.

— Enfin ! fit joyeusement Gilberte en éclatant de rire.

— Hélas ! fit Gilbert en affectant un profond chagrin.

Et il ouvrit la porte de la chambre.

Aussitôt le palier fut éclairé par une lumière douce et azurée.

— Vois donc, Minette, reprit Gilbert, on dirait un superbe clair de lune ; viens donc. Que fais-tu là ?

La jeune femme, arrivée au seuil de la porte, jetait un regard mélancolique sur cet humble logis.

— Adieu ! disait-elle, adieu, pauvre chambrette où nous avons vécu si heureux pendant dix-huit mois, jasant et travaillant du matin au soir, Gilbert à sa table et moi à la mienne, puisque nous avons eu la chance de ne jamais manquer d’ouvrage ; veillant souvent les nuits, mais veillant gaiement ensemble, et faisant nos projets pour notre cher dimanche ! Adieu donc, pauvre chambrette, toi qui nous as toujours vus si gais, si heureux et si amoureux, que l’on ne pouvait pas nous croire mariés ! Adieu, nous voilà millionnaires ! nous voilà grands seigneurs ! Mais nous ne serons jamais ingrats pour le passé, n’est-ce pas, mon Gilbert ?

— Bons cœurs ! murmura la douce voix ; bons cœurs !

— C’est étonnant, chérie, j’éprouve aussi une sorte de tristesse au moment de quitter notre pauvre logis, reprit, après un moment de silence, le digne garçon en s’avançant, ainsi que sa femme au seuil de la porte ; ça me serre le cœur d’abandonner pour jamais nos deux tables de travail, ce cabinet où de tes mains blanchettes tu préparais notre petit repas, que nous prenions gaiement sur le poêle en hiver, près de la fenêtre ouverte en été, à l’ombre de nos capucines, mangeant à la même assiette, buvant au même verre ! Mais, bah ! nous sommes bien sots de nous attrister !… est-ce que, lorsque nous le voudrons, nous ne la retrouverons pas, notre chambrette, puisque tous nos vœux seront exaucés ?

— Tiens, c’est vrai ! tu as raison ; mais c’est égal, je t’en prie, mon Gilbert, ne l’abandonnons pas, cette chère petite chambre ; quoique nous soyons marquis et marquise, nous y reviendrons souvent, n’est-ce pas ?

Puis, s’adressant à l’invisible fée :

— Gentille Korrigan, nous ne voulons pas qu’on mette écriteau pour notre chambre.

— Ah ! ah ! ah ! fit Gilbert en éclatant de rire, mettre écriteau ! mais tu oublies donc, Minette, que nous sommes millionnaires, et, pour garder notre chambrette, nous achèterons, s’il le faut, la maison, son scélérat de propriétaire et la mère Badureau par-dessus le marché ! Ceci me rappelle ma vengeance !

En descendant l’escalier avec Gilberte, tous deux guidés par la lumière azurée que répandait le corps invisible de la Korrigan, Gilbert fredonna sur l’air de la Parisienne :

 

En avant, marchons !

Contre Badureau !

Cou… rons à la vengeance !

Cou… rons à la vengeance !

 

— Bonne fée, dit Gilberte en riant comme une folle, vous pouvez tout : empêchez ce monstre de Bibi de faire de pareils vers.

— Il n’en fera plus, dit la voix.

— Merci, Korrigan.

— Malédiction ! fit Gilbert. Je ne te chanterai donc plus, ô Badureau, mais je me vengerai ! Ah ! tu as zévu des malheurs, toi ! eh bien ! attends, attends !

Nos deux jeunes gens arrivèrent devant la porte de la loge, fermée au dedans et complètement obscure, car minuit avait sonné. Gilbert entoura son poing de son mouchoir, pesa peu à peu sans secousse, mais fortement, sur l’un des carreaux du vitrage, et le brisa presque sans bruit ; dégageant alors des débris du verre l’ouverture au travers de laquelle il passa la tête, il appela d’une voix caverneuse :

— Madame Badureau ! madame Badureau !

— Hein ! fit la portière éveillée en sursaut, et se dressant à demi sur son lit placé au fond de la loge dans une espèce de soupente. Hein ! qu’est-ce ? qui va là ? qui m’appelle ?

— Celui qui vous appelle, ô Badureau ! vous appelle à cette seule et unique fin de vous avertir officieusement que vous embêtez énormément les locataires.

— Au voleur ! au feu ! au secours ! s’écria la portière en s’enroulant dans sa couverture, au secours !

— Vous embêtez, reprends-je, ô Badureau ! énormément les locataires, leur prenant leurs plus belles bûches, les faisant droguer une heure à la porte ou leur refusant leur rat avec férocité, le tout sous le prétexte que vous avez zévu des malheurs, ritournelle éternelle et sempiternelle. Or, voici deux mille francs ; le diable vous les envoie dans l’espérance qu’ils vous feront oublier les malheurs que vous avez zévus… et qu’ainsi vous n’embêterez plus les locataires.

— Au voleur ! au feu ! à l’assassin ! cria la portière d’une voix étouffée ; c’est ce brigand de lithographe du cintième !

— C’est lui-même, répondit Gilbert d’une voix sépulcrale, oui, et ce brigand-là vous jette deux billets de mille francs dans votre niche, après quoi ce grossier lithographe se tire le cordon à soi-même, sans vous dire s’il vous plaît, ô Badureau !

Et Gilbert sortit de la maison en riant aux larmes ainsi que sa Gilberte.

— Oh ! la bonne farce ! disait la jeune femme ; vois-tu, voilà une vengeance comme je les aime.

— Bons cœurs ! murmura la douce voix, bons cœurs !

Nos deux jeunes gens, après avoir fait quelques pas dans la rue, se trouvèrent devant la grande porte de l’hôtel de Montlaur flanquée de deux ifs chargés de lampions, non loin desquels se tenaient deux gardes municipaux à cheval. Au fond de la cour immense, alors traversée par les voitures de quelques invités retardataires, on voyait le péristyle de l’hôtel brillamment éclairé, et à travers les grandes vitres de glace du vestibule, des massifs d’arbustes et de fleurs décorant les abords d’un large escalier de marbre blanc à rampe dorée au pied duquel se tenait rangée une nombreuse livrée richement galonnée. Une vive lumière étincelait à travers la soie des rideaux pourpres qui voilaient les fenêtres de ce palais, et plusieurs d’entre elles, percées dans une vaste galerie servant de salle de bal, et entr’ouvertes à l’air rafraîchissant de cette belle soirée de printemps, laissaient arriver au dehors les harmonieux accords d’un nombreux et excellent orchestre jouant alors une délicieuse valse de Strauss.

Gilbert et Gilberte s’étaient arrêtés un moment pour contempler l’aspect splendide de ce magnifique hôtel, puis la jeune femme dit à son mari :

— Et penser que c’est là chez nous ! que nous allons nous trouver dans ces superbes salons, au milieu de ce beau monde ! Tiens, Gilbert, le cœur me bat encore plus fort que tantôt au moment d’entrer dans ce fameux Café de Paris.

— Mais, chérie, dans cet hôtel, tu l’as dit, nous serons chez nous, à notre aise, comme l’on est chez soi, puisque nous serons le marquis et la marquise de Montlaur, maîtres de la maison. Allons, viens.

Puis s’arrêtant au moment où il allait mettre le pied dans la cour de l’hôtel :

— Ah çà ! chère petite Korrigan, ces grands laquais ne vont peut-être pas vouloir nous laisser passer… Comment entrer chez nous, dans nos salons ?

— C’est fait, répondit la voix de Korrigan, vous voici dans le grand salon de l’hôtel ; vous êtes aux yeux de tous le marquis et la marquise de Montlaur.

IV

La fête donnée par la marquise de Montlaur était dans tout son éclat. Nous ne décrirons pas l’opulence de cette demeure princière, ornée de tout ce que le luxe le plus raffiné, l’art le plus exquis, peuvent créer pour charmer les yeux ; l’élite de l’aristocratie parisienne et européenne, celle-ci représentée par les ambassadeurs, les ambassadrices et par quelques grandes familles étrangères, remplissaient ces salons, et çà et là les regards curieux ou admirateurs suivaient un lion ou une lionne, ainsi que, dans le jargon de la fashion anglaise, on est convenu d’appeler les hommes ou les femmes, très souvent étrangers au monde aristocratique, mais recherchés dans ce monde-là, en vertu d’une célébrité quelconque et incontestable.

La lionne et le lion de la fête donnée à l’hôtel de Montlaur étaient madame de Saint-Marceau et M. George Hubert.

Madame de SAINT-MARCEAU, après avoir, sous le nom triomphal de la diva Bernardi, obtenu, sur les premiers théâtres lyriques de l’Europe, des succès égaux à ceux de la Malibran ou de la Pasta, et gagné une fortune considérable, s’était unie à ce qu’on appelle un homme du monde, M. de Saint-Marceau. Cette admirable cantatrice d’une éblouissante beauté, mariée depuis quelques jours seulement, et éloignée pendant assez longtemps de la scène, avait, la veille, fait sa rentrée à l’Opéra Italien dans Semiramide avec un succès colossal. Les plus anciens habitués de ce théâtre ne se souvenaient pas de s’être trouvés témoins d’un pareil enthousiasme. Madame de Saint-Marceau, le lendemain de ce triomphe, reçut la visite du marquis de Montlaur, qui vint la supplier de daigner venir chanter à un concert donné par la marquise avant son bal. Madame de Saint-Marceau accueillit cette demande avec une parfaite bonne grâce, mais posa la condition que, contre l’usage, elle ne recevrait aucune rétribution. Le marquis lui répondit avec beaucoup de tact qu’en ce cas, ce n’était plus à la grande artiste qu’il s’adressait, mais à la femme du monde, à madame de Saint-Marceau, et qu’il serait trop heureux de la voir agréer une invitation pour la fête donnée par la marquise. Madame de Saint-Marceau, afin de reconnaître la délicatesse du marquis, insista pour chanter au concert, y chanta et se surpassa dans un morceau de la Gazza ladra. Ce nouveau succès, joint à la rare beauté de la prima donna, à sa célébrité européenne, à sa position de nouvelle mariée, mariage compliqué d’incidents romanesques qui avaient eu beaucoup de retentissement, donnait à madame de Saint-Marceau tous les titres à cette appellation de la lionne de la soirée.

M. de Saint-Marceau, homme du monde, marié à une artiste dans des circonstances assez excentriques, aurait aussi brillé d’un certain reflet léonin, mais il n’accompagna pas sa femme à l’hôtel de Montlaur.

M. GEORGE HUBERT était lion en sa qualité d’illustre poète dramatique, d’une réputation européenne ; puis, peu de temps avant la fête donnée par la marquise de Montlaur, George Hubert, reçu membre de l’Académie française, avait prononcé devant la fine fleur du monde parisien un discours tour à tour plein de verve, d’esprit ou de haute éloquence.

L’effet de ce discours fut prodigieux, et l’on en parlait beaucoup ce soir-là à l’hôtel de Montlaur. D’autres raisons contribuaient aussi à rendre George Hubert le lion de cette fête : la reprise d’OCTAVE, l’un de ses plus beaux drames, joué deux années auparavant, venait d’obtenir un succès peut-être encore plus étourdissant que par le passé. De plus, l’on devait représenter le surlendemain, pour la première fois, une œuvre nouvelle de ce grand écrivain, qui depuis deux ans n’avait rien offert à l’impatiente attente de ses admirateurs. Et telle était sa renommée, que cette prochaine solennité littéraire devenait un véritable événement. Enfin, depuis deux ans, George Hubert, autrefois assez assidu dans le monde, n’y paraissait presque jamais ; ce brusque renoncement à ses anciennes habitudes, cette retraite prolongée dont la cause fut vainement cherchée avait fait singulièrement jaser. Aussi, en raison même de sa rareté, la présence du poète à l’hôtel de Montlaur causait-elle une sorte de sensation. La marquise rencontrant le jeudi précédent, au sortir de la séance de l’Académie, une femme de ses amies causant avec l’illustre écrivain, se l’était fait présenter et l’avait engagé avec une gracieuse insistance à la fête qu’elle donnait prochainement.

George Hubert, jeune encore, d’un abord froid, d’une réserve polie, d’une physionomie grave, un peu hautaine, que tempérait parfois un sourire bienveillant et fin, se partageait avec l’illustre cantatrice l’attention et la curiosité de la brillante assemblée. Tous deux pouvaient savourer la louange sous toutes ses formes : depuis l’appréciation sincère, délicate, éclairée de leurs rares talents, jusqu’à l’admiration banale et verbeuse, ou à l’exagération d’une flatterie trop effrontément hyperbolique pour ne pas cacher une secrète et jalouse envie.

Madame de Saint-Marceau, rayonnante de bonheur et de beauté, ne cachait pas sa joie de se voir accueillie dans cette société d’élite au moins autant comme femme du monde que comme artiste. George Hubert, plus contenu, très observateur et allant au fond des choses, répondait aux distinctions et aux empressements dont il était l’objet avec modestie, bon goût et dignité.

La signification donnée au mot lion dans le jargon de la société est tellement variée, qu’il n’était pas jusqu’au général baron Poussard qui ne fût une manière de lion en raison de sa triste réputation de duelliste forcené. En le voyant passer, l’on se disait :

— C’est le général Poussard, vous savez… il a tué douze ou quinze personnes en duel…

Cependant, nous devons révéler au lecteur que le spadassin usurpait son titre et son grade. Voici le fait : M. Poussard, après avoir servi, très bravement d’ailleurs, passa devant un conseil de guerre pour malversation et fut cassé de son modeste grade. M. Poussard, quittant la France, alla tenter fortune dans l’Amérique du Sud, alors en proie aux guerres civiles. L’aventurier obtint le commandement d’un corps franc, se battit intrépidement, rançonna les vainqueurs, pilla les vaincus, puis sa pelote faite, comme il disait, il revint en France et jugea convenable de s’intituler baron et ex-général au service de Bolivar. Ce titre et ce grade, l’audace du spadassin aidant, furent peu à peu acceptés sans conteste, grâce à l’insouciance et à la facilité habituelles du monde parisien, et l’aventurier se produisit impunément sous l’appellation de général baron Poussard.

L’harmonieux orchestre de la salle du bal se reposait, ainsi que les danseurs, durant l’intervalle qui séparait une valse d’une contredanse. Les hommes offrant leurs bras aux femmes les conduisaient dans une immense salle à manger où était dressé un splendide buffet où étincelaient des chefs-d’œuvre d’argenterie soit massive, soit repoussée, dus au merveilleux talent de FROMENT-MEURICE, le Cellini moderne. Parmi les plus empressés autour de ce buffet, l’on remarquait le général Poussard ; il ne songeait déjà plus à l’inconvénient qui pendant un moment avait interrompu la conversation avec la marquise : inconvénient différé, mais toujours menaçant, car Gilbert avait dit à la Korrigan : « Je veux que ce vieux spadassin soit repris d’une colique atroce lorsque Gilberte et moi nous entrerons dans les salons de l’hôtel sous l’apparence du marquis et de la marquise, car nous voulons jouir de la mine piteuse du général Poussard. » Donc, celui-ci, dans son ignorance du péril et planté devant le buffet, s’empiffrait de bouchées à la reine sortant du four et de sandwiches aux truffes qu’il arrosait de fréquentes rasades de vin de Champagne frappé ; puis, parlant la bouche pleine, il se prit à dire à l’un de ses voisins de réfection, grand et beau jeune homme svelte et blond, d’une mine hautaine :

— La cuisine est excellente ici ; je n’y ai malheureusement jamais dîné, mais d’après l’échantillon de ce buffet, on peut dire que nous sommes dans une véritable maison de grand seigneur.

— Une bonne maison, oui, mais une maison de grand seigneur, non, répondit sèchement le grand jeune homme blond en buvant à petits traits une tasse de chocolat glacé. Pour avoir une maison de grand seigneur, il faut d’abord, je pense, être grand seigneur.

— Eh bien ! M. le duc, reprit le général en avalant coup sur coup deux bouchées à la reine, est-ce que les Montlaur ne sont pas de très grands seigneurs ?

— Les vrais Montlaur étaient, monsieur, de fort grands seigneurs, mais la branche s’est éteinte en 1471.

— Mais pourtant, M. le duc…

— Mais, monsieur, je sais l’histoire, j’imagine ? reprit avec hauteur le jeune duc. Ma maison a jadis eu des alliances avec cette ancienne et puissante maison de Montlaur, éteinte, je le répète, faute d’hoirs mâles en 1471. Ce fut alors qu’un piètre gentilhomme poitevin, un certain Gautier de Hauterive, espèce d’aventurier n’ayant que la cape et l’épée, se fit épouser par la dernière héritière de cette grande famille, et prit sans plus de façon le nom, les armes et le titre de la maison de Montlaur, usurpations fréquentes alors et déplorables.

Le général réfléchit un instant, puis fronçant légèrement les épais sourcils qui surmontaient ses gros yeux injectés de sang, il reprit d’un ton assez cassant :

— Permettez, M. le duc, vous parlez d’usurpation de titres… mais savez-vous que le mot d’usurpation, c’est…

— C’est le mot poli, répondit le jeune homme avec une impertinence distraite en replaçant sa tasse vide sur le buffet et approchant un lorgnon de son œil pour examiner une femme qui entrait.

— M. le duc ! reprit le général d’une voix presque menaçante, qu’entendez-vous par le mot poli ?

Le duc de Saligny, qui s’éloignait du buffet son lorgnon à l’œil et qui tournait en ce moment le dos à son interlocuteur, fit brusquement volte-face, et toisant le général, il lui dit avec une courtoisie de la dernière insolence :

— Si j’ai bien entendu, monsieur, vous me faites la grâce de m’interroger ?

— Oui, M. le duc.

— Et à qui ai-je l’honneur de parler, monsieur ?

— Au général baron Poussard ! répondit le spadassin en se campant sur la hanche et roulant ses gros yeux, croyant sans doute par son nom redoutable méduser M. de Saligny.

Il n’en fut rien ; celui-ci reprit en redoublant de hauteur et de politesse sardonique :

— Oserai-je prier M. le général baron Poussard de vouloir bien me faire connaître le but de son interrogation ?

— C’est très facile, M. le duc, répondit le spadassin d’un ton bravache. Sans être l’ami intime de M. le marquis de Montlaur, puisque je n’ai jamais dîné chez lui, et que c’est seulement cet automne, aux eaux de Bade, que j’ai fait sa connaissance, il me suffit d’être reçu chez lui pour trouver singulier… oui, M. le duc, prodigieusement singulier, et c’est le mot poli, que vous vous permettiez de… de turlupiner les aïeux du marquis, et certain de n’être pas démenti par lui, je vous dirai en son nom, et au besoin en mon nom à moi, M. le duc… que… que… je… oui… je… vous… dirai… que…

Gilbert avait dit à Korrigan : « Je veux que le général Poussard soit pris d’une colique atroce lorsque nous entrerons dans l’hôtel… » de sorte que, soudain, le général, après avoir balbutié la fin de son entretien avec le jeune duc, resta muet, pinça ses lèvres sous ses épaisses moustaches grises, et ses traits exprimèrent bientôt une inquiétude mêlée d’angoisse. Il se dandina tour à tour sur une jambe et sur l’autre, appuya sa grosse main velue et crispée au rebord du buffet ; des gouttes de sueur perlèrent son front ; il voulut s’efforcer de continuer l’entretien, mais il ne put articuler que deux ou trois hem !… hem !… et de nouveau la parole expira sur ses lèvres au grand étonnement de M. de Saligny, qui, sans se départir de son flegme persifleur, reprit :

— Vous me faisiez, je crois, monsieur, l’honneur de me dire, au nom de M. de Montlaur et au besoin en votre nom, que… quoi ?…

— M. le duc, répondit le général d’une voix haletante qui trahissait les plus vives appréhensions, nous reprendrons tout à l’heure cet entretien. Voici le marquis… il vient de ce côté ; il est inutile de lui parler de rien, et…

Mais le général Poussard n’acheva pas sa phrase et se hâta de traverser la salle du buffet aussi rapidement qu’il le put sans être remarqué.

M. de Saligny, très surpris de la brusque retraite de son interlocuteur, le suivait des yeux, lorsqu’un de ses amis, M. de Bourgueil, jeune secrétaire d’ambassade, portant au cou le ruban d’un ordre étranger, et à sa boutonnière une petite chaînette d’or où étaient suspendues plusieurs croix, s’approcha du duc avec assez d’empressement et lui dit à demi-voix :

— Mon cher Gaston, décidément la marquise s’affiche avec George Hubert. Voilà un quart d’heure qu’elle n’a pas quitté son bras ; du reste, c’est une partie carrée, car le marquis ne quitte pas la diva Bernardi, ou, si tu le préfères, madame de Saint-Marceau. Déjà !… Tiens… les voilà, entrant chacun par une des portes de cette salle à manger. C’est théâtral. À propos, faut-il toujours que j’engage ton cheval contre celui du marquis pour le steeple-chase de la croix de Berny, course de gentlemen riders ? Vous courrez tous deux ; il y aura cinq haies, la Bièvre, quatre fossés à franchir.

— Oui, oui, engage mon cheval contre celui du marquis. Je voudrais l’humilier, le blesser, ne fût-ce que par le dépit de me voir gagner cette course. Car je le hais plus que jamais, répondit le jeune duc avec une irritation contenue. Viens… malgré mon calme, je me sens hors de moi ; tu as raison, et je l’ai déjà remarqué : la marquise s’affiche avec une inconvenance révoltante. Elle ne quitte pas le bras de M. George Hubert. Oh ! ce soir même, elle saura que je ne suis pas le jouet de sa coquetterie effrontée. Je suis outré : viens, viens !

Ce disant, M. de Saligny et M. de Bourgueil disparurent par une galerie aboutissant à la salle à manger, au moment où Gilbert et Gilberte, devenus le marquis et la marquise de Montlaur, entraient par deux autres portes latérales se faisant face.

À ce moment même venaient de s’opérer, par la puissance magique de la Korrigan, la transfiguration et la métamorphose de nos jeunes gens.

Une seconde auparavant, la petite fée leur disait, lorsque, arrêtés devant le seuil de l’hôtel, ils en contemplaient les somptuosités extérieures :

— C’est fait, vous êtes M. et madame de Montlaur, et aux yeux de tous, sauf aux vôtres, vous avez l’apparence charnelle du marquis et de la marquise.

À peine la Korrigan fut-elle partie que Gilbert et Gilberte éprouvèrent une sorte de vertige, pendant lequel ils perdirent jusqu’à la conscience de leur être ; puis ils se virent l’un et l’autre entrer dans la salle à manger de l’hôtel. Gilberte, parée avec une magnificence du meilleur goût, le front ceint d’une couronne de diamants et de fleurs, donnait le bras au grand poète George Hubert, tandis que Gilbert, vêtu avec autant d’élégance que de recherche, donnait le bras à la célèbre et éblouissante madame de Saint-Marceau.

Cette double apparition, fatale au général baron Poussard, venait de motiver sa brusque sortie, en coupant court l’hostile entretien de M. de Saligny et du général.

Le marquis Gilbert et la marquise Gilberte (nous leur donnerons désormais ces noms pour la clarté de notre récit) éprouvaient une sensation étrange, presque inexplicable et intraduisible ; essayons cependant d’en donner une idée.

Que l’on se figure d’excellents comédiens jouant un rôle : l’imitation de la nature n’est-elle pas pour les spectateurs saisissante ? Rien n’y manque, ni le geste, ni la physionomie, ni l’accent, ni l’attitude ! l’émotion, le sourire, la joie, les larmes, tout semble vrai. Telle est en un mot la puissance de ces comédiens, que la fiction se confond avec la réalité. Ils se sont si profondément incarnés au personnage qu’ils représentent, ils ont si carrément entré dans sa peau (pour nous servir d’une juste et énergique expression), ils se sont assimilés à lui avec un si prodigieux naturel, qu’ils ne sont plus eux, mais lui, avec son langage, ses manières, ses défauts, ses qualités, ses vices ou ses vertus.

Et cependant le comédien, en s’incarnant le rôle qu’il joue, en exprimant comme siennes les pensées du poète dramatique, en devenant enfin l’acteur de toutes les actions bonnes, mauvaises, terribles, touchantes ou grotesques à lui imposées par la volonté souveraine du poète ; cependant, disons-nous, le comédien conserve toujours son moi, son individualité, son caractère, son appréciation intérieure du langage qu’il tient, des actions qu’il commet sur la scène.

Certes, le comédien représente à s’y tromper Hernani, Louis XI, Richard III, le Joueur, Angélo ou Antony. Emporté par l’irrésistible entraînement des situations, il s’oublie, et, nous le répétons, il s’incarne dans le personnage duquel il est l’expression visible, agissante et parlante ; mais malgré ces entraînements, le comédien conserve son moi, la liberté de jugement à l’endroit du caractère d’HERNANI, de LOUIS XI, de RICHARD III, du JOUEUR, d’ANGÉLO, d’ANTONY. Hors du théâtre, il répudierait leurs actions, mais une fois en scène, une fois dans leur rôle, une fois dans leur peau, il va fatalement, forcément jusqu’au bout.

Or, autant qu’il est possible d’expliquer une chose supernaturelle, Gilbert et Gilberte, devenus par leur métamorphose le marquis et la marquise de Montlaur, se trouvaient dans une situation quelque peu analogue à celle des comédiens ; ils jouaient excellemment leur rôle ; mais du fond de leur conscience, de leur for intérieur, ils s’entendaient, ils se voyaient pour ainsi dire agir et parler, seulement. Ici la comparaison cesse.

Le comédien, s’il trouve par impossible son rôle trop pénible ou trop odieux, peut, au risque d’être hué par le public, quitter la scène.

Gilbert et Gilberte, au contraire, ne pouvaient plus quitter le rôle qu’ils devaient jouer dès lors sur le théâtre du monde où ils représentaient le marquis et la marquise de Montlaur. EN ENTRANT DANS LEUR VIE (ainsi que l’avait dit la Korrigan), ils ne pouvaient modifier en rien les événements qui devaient s’accomplir, et acceptaient fatalement les chances bonnes ou mauvaises que l’avenir réservait à ceux dont ils prenaient la place.

Et puis enfin, sauf de rares exceptions dans lesquelles, entraîné par la situation, le comédien pleure les larmes de son rôle, ses larmes sont feintes comme ses joies ou ses douleurs.

Il n’en allait pas être ainsi de Gilbert et de Gilberte. Joies ou douleurs, rires ou larmes, tout devait être sincère, réel. Ils devaient éprouver absolument tout ce qu’auraient ressenti le marquis et la marquise de Montlaur ; et cependant le moi, le for intérieur de nos deux jeunes gens, conservait la faculté de leur donner conscience des paroles et des actes résultant de leur métamorphose.

Ceci posé, revenons à Gilbert et à Gilberte alors qu’ils entraient dans la vaste salle à manger par deux portes différentes, et au moment où le duc de Saligny outré, disait-il, de l’inconvenance de la marquise, oubliait dans son courroux l’étrange et brusque sortie du général baron Poussard.

Gilbert, donnant le bras à madame de Saint-Marceau, lui disait avec un empressement contenu, mais où perçait la vive impression que lui causaient le talent et la beauté de la célèbre artiste :

— C’est une banalité que de vous exprimer, madame, mon admiration pour le talent inimitable que vous avez montré ce soir dans ce morceau de la Gazza si admirablement chanté par vous, et pourtant il me faut choisir : être banal… ou sincère.

Et le moi de Gilbert s’émerveillait de parler si galamment et ne trouvait rien de plus charmant que d’être marquis et d’improviser de si jolies choses.

— Prenez garde, M. le marquis, avait répondu en souriant madame de Saint-Marceau, si vous me parlez musique, je vous parlerai du goût merveilleux qui a présidé à cette fête. Ce sera aussi une banalité, mais vous me forcerez à mon tour d’être sincère !

— Oh ! madame, permettez, la comparaison n’est pas juste, reprit Gilbert ; avec quelque peu d’argent, tout le monde peut donner une fête ; mais ce merveilleux talent dont vous êtes douée est un don unique, divin, et… Allons, je me tais… je me tais ! Je comprends que souvent les reines aiment à oublier leur royauté, fatiguées des hommages dont on les accable : parlons donc du premier, du plus envié, et, je n’en doute pas, du plus fidèle de vos sujets…

— De qui voulez-vous parler, M. le marquis ?

— De Saint-Marceau. Comment n’est-il pas ici ce soir ? Ah ! si j’avais le bonheur d’être à sa place, ajouta Gilbert avec expression en cherchant le regard de madame de Saint-Marceau, avec quel doux orgueil je jouirais de vos succès ! Votre gloire serait la mienne ! j’en serais, ce me semble, aussi jaloux que je le serais de votre cœur et de votre beauté.

Soit que l’accent du marquis trahît une émotion qui n’était plus de la galanterie, soit que le nom de son mari vînt rappeler à la célèbre artiste quelque chagrin secret, sa figure, jusqu’alors rayonnante de joie et de bonheur, s’assombrit, un nuage passa sur son front ; mais, habituée à se dominer, elle quitta le bras de Gilbert, s’approcha du buffet, et, prenant une glace qui lui servit pour ainsi dire de maintien, elle répondit avec un sourire un peu contraint :

— Y pensez-vous, M. le marquis ? M. de Saint-Marceau le premier de mes sujets ! Il est, au contraire, mon seigneur et maître : cet aimable empire m’est trop cher pour que je ne sois pas mille fois heureuse de le subir. M. de Saint-Marceau, à son grand regret, n’a pu m’accompagner ce soir, il souffre… d’une migraine nerveuse… dont il est parfois atteint ; mais, ajouta la grande artiste en paraissant satisfaite de trouver l’occasion de couper court à un entretien qui l’embarrassait, voici M. de Bourgueil qui désire, je crois, vous parler, et il craint de nous interrompre… n’est-ce pas, monsieur ? ajouta-t-elle en s’adressant à l’ami du duc de Saligny.

En effet, M. de Bourgueil, voyant le marquis causer avec madame de Saint-Marceau, s’était arrêté à deux pas, et il répondit en s’avançant et s’inclinant :

— Je serais, madame, très fier et très jaloux des quelques moments d’entretien que vous me feriez la grâce de m’accorder : aussi je respecte une faveur que j’envie.

Et, se tournant vers Gilbert :

— Mon cher marquis, puisque madame permet que je l’interrompe… je viens de la part de Saligny vous proposer d’engager pour demain, au steeple-chase de la Croix-de-Berny, votre cheval Beverley contre sa jument Aurora, course de gentlemen riders. Vous monterez tous deux vos chevaux… Il y aura cinq fossés, la Bièvre et quatre haies à franchir.

« Voilà de singuliers plaisirs ; c’est à se rompre cent fois le cou, » pensait le moi de Gilbert.

Mais en sa qualité de marquis, il dut répondre avec un imperceptible accent de malveillante ironie :

— Saligny fait ses engagements de course par ambassadeur… Voilà qui sent véritablement son grand seigneur.

— Il n’en saurait guère être autrement, répondit M. de Bourgueil avec une gaieté un peu factice, puisque je viens vous proposer cet engagement de la part de Saligny et que je suis secrétaire d’ambassade.

— C’est vrai, mon cher Bourgueil, je plaisantais. J’accepte donc la proposition de Saligny, j’engage Beverley contre Aurora, mais à une condition : c’est que madame de Saint-Marceau nous promettra d’assister à cette course.

— Ah ! madame, ajouta M. de Bourgueil en remarquant l’hésitation de madame de Saint-Marceau, ne nous privez pas demain de votre présence. Le steeple-chase sera magnifique : tout Paris s’est donné rendez-vous à la Croix-de-Berny.

— Franchement, répondit la cantatrice, j’ai grande envie d’assister à l’une de ces courses qui sont si à la mode en ce temps-ci ; mais malheureusement il me faut renoncer à ce plaisir, car l’indisposition de M. de Saint-Marceau ne lui permettrait certainement pas de m’accompagner demain.

— N’est-ce que cela, madame ? répondit M. de Bourgueil en regardant Gilbert avec une expression de malignité satisfaite, car il allait mettre l’admirateur de la grande artiste dans une position cruellement difficile.

Et il ajouta :

— Mon cher, puisque Saint-Marceau ne peut conduire madame au steeple-chase, elle fera, j’en suis certain, le plus grand plaisir à la marquise en lui demandant pour demain une place dans sa voiture pour aller ensemble à la Croix-de-Berny. N’êtes-vous pas de mon avis ?

Le marquis, malgré son empire sur lui-même, ne put cacher son pénible embarras : tels sont les singuliers préjugés d’un certain monde, que ce monde devait crier au scandale en voyant une aussi grande dame que la marquise donner place dans sa voiture à une cantatrice illustre. Sans doute celle-ci était mariée à un homme de ce même monde, et, par sa conduite honorable, jamais elle n’avait autorisé la moindre médisance ; mais madame de Saint-Marceau était devenue célèbre sous le nom de la Bernardi, et elle montait encore sur les planches. Certes, on l’accueillait à merveille ; dans les salons où elle était reçue, les femmes ne dédaignaient pas de s’asseoir à ses côtés et de lui adresser courtoisement la parole, ensuite d’un concert où son admirable talent venait de briller dans tout son lustre ; mais donner place dans sa voiture à madame de Saint-Marceau, et cela en public, aux yeux de tout Paris, comme on dit, c’était une marque d’intimité, de familiarité telle, surtout de la part d’une aussi jeune femme que l’était la marquise, que le blâme de cette énorme inconvenance devait être unanime et retomber sur le marquis, assez faible ou assez peu soucieux de sa dignité pour tolérer les extravagances de sa femme.

Ces réflexions absurdes au point de vue du moi de Gilbert, mais complètement dans la logique de son personnage de marquis, se présentèrent à son esprit avec la rapidité de la pensée. Repousser la proposition de M. de Bourgueil, c’était faire une sanglante injure à madame de Saint-Marceau, vers qui un vif et secret penchant entraînait le marquis ; et cependant offrir à la grande artiste une place dans la voiture de la marquise sans être même certain du consentement de celle-ci, c’était braver toutes les convenances, et c’est véritablement quelque chose de très grave pour les gens élevés dans la religion du convenable et du convenu que de manquer à ses lois. Gilbert, entre ces deux extrémités, n’hésita pas, car il ressentait un goût très vif pour madame de Saint-Marceau, et s’adressant à elle :

— Ai-je besoin de vous dire, madame, que, puisque Saint-Marceau ne peut pas vous accompagner demain à cette course où vous désirez vous rendre, madame de Montlaur s’empressera d’aller vous chercher ? Si vous voulez bien lui faire la grâce d’accepter une place dans sa voiture, elle sera demain, madame, à onze heures chez vous.

Cette réponse fut accueillie avec bonheur par la grande artiste ; car, remarquant le léger embarras que, pendant un moment, le marquis ne put dissimuler, elle redoutait un refus poli ou une échappatoire dont elle eût ressenti un cruel affront, notre susceptibilité devenant d’autant plus ombrageuse que notre position est plus délicate. Aussi madame de Saint-Marceau dit-elle à Gilbert avec effusion :

— Je ne saurais vous exprimer, monsieur, combien je suis touchée de l’offre que vous me faites au nom de madame la marquise, et j’accepte avec le plus grand plaisir. Comptez sur mon exactitude ; demain, à onze heures, je serai prête.

À ce moment quelques accords de l’orchestre, retentissant dans la galerie du bal, rappelèrent le plus grand nombre de personnes réunies dans la salle du buffet ; un jeune homme, venant saluer madame de Saint-Marceau, réclama d’elle une contredanse promise. La jeune femme prit le bras de son danseur et s’éloigna du marquis au moment où un homme d’un âge mûr, s’approchant de M. de Bourgueil, lui dit tout bas d’un air contrarié et affairé :

— Mon cher, venez vite ; Saligny nous attend dans le petit salon chinois. La chose est fort grave.

— Ainsi, mon cher, c’est convenu, dit M. de Bourgueil à Gilbert, resté pensif auprès du buffet après le départ de madame de Saint-Marceau qu’il suivait du regard, Beverley est engagé demain contre Aurora.

Puis il ajouta avec une légère nuance d’ironie :

— La charmante diva assistera au steeple-chase, heureux présage pour votre triomphe, mon cher.

— Venez donc, Bourgueil, venez donc, reprit à demi-voix l’homme d’un âge mûr en conduisant son interlocuteur vers le salon chinois ; il s’agit bien de Beverley et d’Aurora !

— De quoi s’agit-il donc ?

— Eh ! mon Dieu ! d’un duel.

— Un duel, et avec qui ?

— Silence, répondit l’homme d’un âge mur en désignant du regard à M. de Bourgueil, avec lequel il s’éloigna, le général baron Poussard, qui alors radieux, dégagé, sûr de lui-même, s’approcha vivement du marquis après l’avoir en vain cherché dans les salons.

 

*      *     *

 

Pauvre Gilbert ! pauvre Gilberte ! dans quel guêpier êtes-vous tombés en devenant le marquis et la marquise de Montlaur !

V

Le général Poussard, s’étant approché de Gilbert avec un officieux empressement, lui dit d’un air parfaitement satisfait en se frottant les mains :

— M. le marquis, je vous cherchais ; notre affaire est arrangée ; ça va bien.

— Quelle affaire, monsieur ? demanda Gilbert fort surpris, car il connaissait peu le général ; il l’avait seulement rencontré à une saison des eaux de Bade, et, après quelques relations très superficielles, le marquis s’était cru obligé de répondre à de fréquentes cartes de visite du général baron Poussard par une invitation à cette soirée.

Gilbert, de plus en plus étonné, reprit donc :

— En vérité, monsieur, je ne sais ce que vous voulez dire ; de quelle affaire parlez-vous ?

— M. le marquis, en deux mots voici l’histoire : je suis un vieux soldat et j’ai l’excellente habitude d’être encore plus chatouilleux, si c’est possible, pour l’honneur de mes amis que pour le mien.

— Eh bien ! monsieur ?

— Eh bien ! M. le marquis, il y a un quart d’heure, ici, à cette même place, un freluquet vous a insulté.

— Moi ?

— Vous ; aussi vous pensez qu’à l’instant j’ai demandé des explications à ce monsieur… Mais… les suites d’une de mes vieilles blessures reçue au siège de Marmora m’ayant causé une espèce de crampe… d’estomac, j’ai été prendre l’air un moment ; puis en rentrant, j’ai ramassé mon homme au demi-cercle et lui ai dit en votre nom, et au besoin au mien, qu’il était un insolent, et que vous ou moi lui couperions les oreilles. L’affaire est donc, comme je vous l’ai dit, arrangée : nous avons le choix des armes, le rendez-vous est fixé pour demain matin à huit heures au bois de Verrières. Nous saignerons notre freluquet comme un poulet, et à onze heures nous reviendrons déjeuner chez vous… seulement, je vous en préviens, mon cher marquis, j’aurai une faim de tigre !

Le moi de Gilbert commençait à trouver son personnage de moins en moins agréable ; il avait en expectative pour plaisir une course à se briser les os, et voilà qu’un duel inattendu, provoqué par ce maudit spadassin qu’il avait voué à une colique atroce, venait encore rembrunir l’horizon ; mais en sa qualité de marquis, jaloux du point d’honneur, il écoutait avec plus de surprise que de crainte le général Poussard. Cependant il lui répondit assez froidement :

— Monsieur, j’ai l’habitude de me considérer comme seul juge de mon honneur. Lorsque j’ai eu le malheur d’offenser quelqu’un, j’ai toujours cru devoir me mettre à ses ordres. Quant aux offenses dont je puis avoir à me plaindre, je vous le répète, moi seul je juge si elles valent le sang d’un homme.

— Eh bien ! moi, reprit le spadassin, j’ai tué à vingt-cinq ans un petit jeune homme de dix-neuf ans, et cela tout bonnement parce qu’en débouchant une bouteille d’eau de Seltz au Café de Paris, à une table voisine de la mienne, il avait envoyé l’écume de sa bouteille dans un salmis de perdreaux que je mangeais. Ce qu’il y a de drôle, mon cher marquis, c’est que la maman du petit est venue le matin chez moi, en pleurant comme une Madeleine, pour me supplier de…

— Monsieur, je vous l’ai dit, reprit Gilbert en interrompant le général, chacun est juge de son honneur, et je vous ferai observer que, avant de prendre en mon nom un grave engagement, vous deviez, ce me semble, me prévenir. En vérité, monsieur, voilà qui est au moins fort singulier : j’ai, selon vous, un duel, et j’ignore jusqu’au nom de mon adversaire…

— De fait, marquis, c’est assez cocasse… aussi je vais satisfaire à votre légitime curiosité : votre adversaire est le duc de Saligny.

— Saligny ! reprit vivement Gilbert de qui les traits exprimèrent soudain une sorte d’animosité satisfaite.

Et, après un moment de réflexion, il ajouta avec un sourire amer :

— Allons ! puisqu’il s’agit de M. de Saligny, il n’y a que demi-mal, si la chose en vaut la peine.

— Si elle en vaut la peine, mon cher marquis ! repris le général Poussard en redevenant familier. D’abord ce beau duc a eu l’impertinence de dire ici devant moi que votre famille avait usurpé son nom, son titre et ses armes.

— Saligny vous a dit cela, monsieur ? dit Gilbert de qui l’orgueil aristocratique se révoltait à une pareille accusation.

Et il ajouta avec l’accent d’une irritation à peine contenue :

— M. de Saligny vous a dit que ma famille avait usurpé son nom, son titre, ses armes ?

— Foi de vieux soldat, il me l’a dit. Vous comprenez, marquis, que cela a commencé de m’échauffer furieusement les oreilles, car vous êtes un excellent garçon, que j’affectionne beaucoup, parole d’honneur. Alors j’ai dit à ce freluquet : « Mais, monsieur, savez-vous que prétendre que la famille de quelqu’un a usurpé son nom, c’est fort grave ? – Usurper est le mot poli, » m’a répondu ce blanc-bec en m’interrompant. C’est alors qu’une de mes anciennes blessures, j’en suis cousu, m’a donné une crampe d’estomac, et m’a obligé de sortir un moment ; mais, ma crampe passée, j’ai repêché mon duc et je lui ai dit : « Monsieur, lorsqu’il s’agit de nom et de titres, si usurper est le mot poli, quel est donc le mot impoli ? – Le mot impoli, monsieur, m’a répondu le duc, est voler. »

— Oh ! M. de Saligny payera cher cette insulte ! s’écria le marquis avec une fureur concentrée. Est-ce que ma maison ne vaut pas la sienne, qui n’a dû son élévation qu’aux infâmes complaisances de l’un de ses aïeux pour Henri III… ? Depuis assez longtemps je suis fatigué des insolentes prétentions de ce duc orgueilleux qui prétend me primer par la naissance ! N’a-t-il pas eu ce soir l’impertinence de m’envoyer proposer par un tiers un engagement de course, M. le duc se croyant sans doute trop grand seigneur pour me faire cette offre directement ? Enfin, pour d’autres motifs encore… je suis pardieu ravi de ce qui arrive !

— Et moi donc, mon cher marquis ! Mais pour en revenir à notre homme, je lui réponds :

« — Ainsi, monsieur, selon vous, les aïeux de mon ami le marquis sont des voleurs de noms et de titres ?

« — Je vous rends grâces, M. le général, de m’avoir épargné le désagrément de dire une vérité si dure pour la prétendue maison de Montlaur, m’a répondu ce beau duc avec son air persifleur.

« — Et moi, monsieur, ai-je riposté, j’aurai l’agrément de vous déclarer au nom du marquis, mon ami, dont je me porte caution, que vous êtes un cuistre !

« — Mon cher, a dit ce blanc-bec avec son flegme dédaigneux à l’un de ses amis présent à notre conversation, tu as entendu ? c’est assez clair ; va trouver Bourgueil ; toi et lui vous conviendrez de tout avec M. le général ; seulement je tiens à ce que le rendez-vous ait lieu au bois de Verrières ; il se trouve tout près de la Croix-de-Berny : or que j’y coure ou non, je tiens à assister au… au… »

Et, ma foi, il a baragouiné des mots dans le genre de pipe et de chaise.

— Steeple-chase ? reprit le marquis en souriant et en prononçant ce mot anglais avec son véritable accent, stiple-t’chèce.

— C’est ça… et là-dessus M. le duc de me tourner les talons. Alors moi et son ami, en attendant qu’il eût trouvé dans vos salons son autre témoin, nous sommes convenus de tout : le choix des armes nous appartient ; l’on se rendra d’abord à sept heures du matin à la barrière d’Enfer dans deux voitures ; les premiers arrivés attendront les autres, et l’on ira ensuite dans le bois de Verrières, où je vous l’ai dit, mon cher marquis, car, foi de vieux soldat, j’ai toujours porté bonheur à ceux dont j’étais témoin… nous saignerons ce beau duc comme un poulet, après quoi nous venons déjeuner chez vous, et alors… en avant le vieux sauterne et les huîtres de Marennes ! Tel que vous me voyez, marquis, j’avale mes six douzaines avant déjeuner pour me décrasser les dents, et je décrotte ensuite mes deux biftecks, des rognons au vin de Champagne, quelques tranches de galantine de volaille, une salade de légumes et mon roquefort ; mais, sacrebleu ! à la condition qu’il marche tout seul… hé… hé… hé… Cinq ou six puros de la Havane par là-dessus, en sirotant notre moka et notre pousse-café, et nous serons lestés jusqu’au dîner ! Ah çà, marquis, vous tirez l’épée ? hein…

— Oui, répondit Gilbert d’un air rêveur, qui succéda chez lui aux premiers emportements de la colère.

Et machinalement il prêtait l’oreille aux enivrants accords de l’orchestre de Strauss, qui retentissait dans la galerie voisine.

— J’aurais deviné, marquis, rien qu’à vous voir, que vous étiez un tireur. À propos, si vous n’avez pas d’épées de combat, j’apporterai les miennes, des bijoux, et culottés… faut voir ! il y a six pouces de lame à partir de la pointe, qui sont d’une petite couleur d’un noir rouge très gentille, car après l’affaire, je n’essuie jamais mes armes, moi ! le sang se sèche à l’air, brunit l’acier, et ça fait ce que j’appelle une épée de combat culottée. Je viendrai demain à cinq heures du matin faire un bout d’assaut avec vous pour vous remettre en armes, si vous n’avez pas tiré depuis longtemps. Et tenez, mieux que cela, marquis : l’on étendra un matelas dans votre chambre, et j’y bivaquerai ; je ne suis pas douillet. Mordieu ! un vieux lapin comme moi en a vu de grises en Espagne, en Allemagne, en Russie, partout. C’est dit, je bivaque dans votre chambre ; on nous sert en guise de réveille-matin une soupe à l’oignon, bien poivrée, un morceau de viande froide, une vieille bouteille de vin blanc, un verre de cognac ; j’allume ma pipe, et, sacrebleu ! nous chanterons la mère Gaudichon jusqu’au moment de partir pour aller saigner M. le duc. Hein ! marquis, ça vous va-t-il ?

Gilbert, dont le moi trouvait son rôle de marquis de plus en plus déplorable, quoiqu’il dût le jouer jusqu’au bout, Gilbert n’avait prêté qu’une oreille distraite aux offres du général Poussard. Celui-ci, assez finaud sous sa grossière enveloppe, commençant l’entretien par M. le marquis et finissant par mon cher marquis, se familiarisait de plus en plus, espérant s’impatroniser dans cette opulente maison, dont il subodorait l’appétissante cuisine. Cependant, malgré sa rêverie, Gilbert entendit parfaitement la dernière proposition du général, qui offrait de bivaquer à l’hôtel, et il répondit :

— Je ne veux pas, monsieur, abuser de votre obligeance à ce point de vous demander de passer la nuit ici ; puis cette fête finira tard, et comme l’issue d’un duel est toujours douteuse, j’aurai quelques dispositions à prendre et elles m’occuperont jusqu’au jour. Je vais prévenir l’un de mes amis, et demain matin à six heures, monsieur, puisque vous voulez bien me faire l’honneur de me servir de second, je vous attendrai. J’accepte l’offre de vos épées, car je n’en possède pas ; lors du seul duel que j’aie eu de ma vie, je me suis servi des armes de mon adversaire.

— Et l’avez-vous pincé, votre adversaire ?

— Je l’ai blessé grièvement.

— Bravo, marquis ! vous connaissez le terrain… cette fois-ci vous tuerez notre homme ; c’est moi qui vous le dis.

À ce moment, cette jeune et charmante duchesse dont la grâce et l’élégance avaient frappé Gilbert et Gilberte, lorsque avant leur métamorphose ils s’étaient arrêtés devant la file de voitures qui se rendaient à l’hôtel, s’approcha du marquis et lui dit gaiement :

— Eh bien, mon cousin, il faut que ce soit moi qui vienne vous rappeler que vous m’avez promis une valse.

— Ma chère cousine, reprit Gilbert en souriant, je n’ai pas le courage de regretter mon oubli, tant je suis fier de vous voir venir me rappeler ma promesse.

Offrant alors son bras à la jeune duchesse et faisant un signe d’intelligence au baron Poussard, il lui dit :

— Ainsi, monsieur, tout est convenu ?

— Oui, mon cher marquis, comptez sur moi ; je vous reverrai d’ailleurs avant de quitter l’hôtel.

« Gros goinfre, abominable spadassin ! c’est pourtant toi qui es cause de ce duel, » pensait le moi de Gilbert en conduisant la duchesse vers la galerie où l’on dansait.

Le spadassin se rapprocha du buffet dont il s’était éloigné durant son entretien avec le marquis, et le regarda sortir en se disant :

— Toi, tu penses à ton testament, tu es toisé, mon homme ! tu me fais fièrement l’effet d’une poire molle, tandis que le duc me paraît rageur à froid et solide. Aussi, à l’heure qu’il est, marquis, je ne donnerais pas un napoléon de ta peau.

Et se tournant vers l’un des maîtres d’hôtel placés derrière le buffet :

— Dites donc, mon cher, servez-moi de ces petites bouchées à la reine toutes chaudes, comme celles que j’ai déjà mangées, vous savez ? et puis vous me donnerez par là-dessus un verre de madère sec.

Les scènes précédentes s’étaient passées dans les salons de l’hôtel de Montlaur sans avoir éveillé en rien l’attention des invités à cette brillante fête.

Dans un certain monde, il faut le dire, est-ce un éloge ? est-ce une critique ? grâce au savoir-vivre et au respect des convenances, les ressentiments les plus pénibles ou les plus violents se dissimulent sous des apparences si calmes, si courtoises, souvent même si souriantes ; l’on met, pour ainsi dire, de si merveilleuses sourdines aux émotions, que les plus graves événements de la vie intime s’accomplissent souvent sans le moindre retentissement.

Gilberte, devenue marquise, comme son mari était devenu marquis, Gilberte, tout en jouant fatalement son rôle, sentait son moi follement s’inquiéter de bien des choses ; elle traversait en ce moment la salle du buffet en s’appuyant sur le bras de George Hubert, le poète célèbre ; elle le conduisit dans un petit salon alors presque désert, et s’assit sur une causeuse. George Hubert prit place à côté d’elle. Continuant alors un entretien commencé, Gilberte lui dit avec l’expression d’une vive curiosité :

— Ainsi, monsieur, ils sont heureux ?

— Oui, madame, aussi heureux qu’on peut l’être lorsque l’on a mutuellement payé un bonheur commun par de grands sacrifices.

— Cependant, monsieur, ne trouvez-vous pas que madame d’Orbeval a sacrifié davantage que M. de Baudricourt ? À vingt-cinq ans à peine, n’a-t-elle pas renoncé au monde, à ses parents, à ses amis, à son pays ? N’est-ce donc pas une terrible chose que de braver les suites d’un scandale éclatant, et, après avoir été l’une des idoles de Paris, d’aller s’ensevelir à jamais dans la retraite ? Vous parlez d’égalité de sacrifices… franchement, quel sacrifice a donc fait M. de Baudricourt en acceptant le dévouement héroïque d’une femme charmante et du plus grand monde ?

— Croyez-moi, madame, celui qui accepte un pareil dévouement, fermement résolu de s’en montrer digne, contracte un engagement plus grave encore que celui de la femme qui confie son avenir à la loyauté de cet homme, désormais son unique appui, à elle, que le monde poursuit de ses mépris ou de sa colère.

— À ce point de vue, monsieur, vous avez raison ; mais quelle énergie, quelle abnégation cette pauvre madame d’Orbeval a montrées dans cette circonstance ! dit Gilberte avec exaltation. Elle a été vraiment héroïque, n’est-ce pas ? Vous qui la connaissiez, qui étiez son meilleur ami, vous pouvez l’apprécier plus que personne.

— Oui, madame, et plus que personne je l’ai admirée ! À cette grave résolution elle ne s’est pas décidée légèrement et par coup de tête : non, non ; elle a longtemps réfléchi, longtemps combattu ! Elle ne s’aveuglait pas sur les conséquences de son sacrifice, car elle redoutait cruellement le bruit et l’éclat. Mais il lui fallait absolument choisir entre l’hypocrisie ou le scandale ; elle a préféré rompre ouvertement avec le monde. Et cependant il eût toléré une liaison coupable, dissimulée sous un léger vernis d’hypocrisie. Tromper son mari en y mettant assez de formes pour sauvegarder les apparences et conserver une brillante position sociale, cela se voit et s’accepte journellement ; mais renoncer vaillamment à cette position si enviée plutôt que de ruser, que de mentir effrontément tous les jours, se séparer d’un mari qui vous a donné les plus graves sujets de plainte plutôt que de le déshonorer sournoisement… ah ! voilà ce que le monde ne pardonne point.

— En effet, j’ai entendu traiter cette pauvre madame d’Orbeval avec le dernier mépris par des femmes qui étaient loin de la valoir par le cœur et par le caractère, et au risque de me compromettre, je tâchais de la défendre, reprit Gilberte. Enfin, son bonheur l’a vengée, puisqu’elle est heureuse.

— J’ai dernièrement reçu d’elle une lettre ; elle y faisait un tableau enchanteur de la vie qu’elle mène avec M. de Baudricourt. Ils habitent une petite maison isolée, située dans une position ravissante sur les bords du lac d’Annecy, au milieu des bois et des montagnes les plus pittoresques de la Savoie ; la lecture, la promenade, les arts se partagent leurs instants ; car vous le savez, madame, notre amie et M. de Baudricourt sont excellents musiciens et dessinent tous deux à merveille ; leur existence est modeste, mais confortable. M. de Baudricourt a emmené un vieux valet de chambre qui l’a vu naître, et madame d’Orbeval a pour la servir une excellente créature autrefois sa nourrice : leur domestique se compose de ces deux braves gens d’un dévouement à toute épreuve. Madame d’Orbeval m’écrivait que jamais, lorsqu’elle avait la meilleure maison de Paris, elle n’avait été entourée d’autant de soins et de prévenances.

— Ah ! malgré soi, l’on se prend à envier cette vie paisible, retirée, si merveilleusement remplie, dit Gilberte profondément rêveuse et triste, à la grande surprise de son moi qui se demandait comment une jeune et jolie marquise pouvait être triste au milieu de cette belle fête qu’elle donnait à la plus élégante société de Paris.

Puis, continuant son rôle, Gilberte, tressaillant soudain, dit au poète :

— Vous allez, monsieur, me trouver bien fantasque. Je vous ai tout à l’heure prié de me parler de madame d’Orbeval ; maintenant je vous demande en grâce de changer d’entretien. Tenez, parlons de vous, et quoique j’aie le plaisir de vous connaître depuis très peu de temps, permettez-moi une question bien indiscrète peut-être. Je voudrais savoir si vous savez apprécier le bonheur dont vous jouissez ?

— En ce moment, madame, reprit le poète en souriant, je n’ai rien à désirer.

— De grâce, M. George Hubert, ne me répondez pas par des galanteries, vous avez trop d’esprit pour dire des fadeurs. Avouez-moi donc… est-ce si difficile ? que rien ne manque à votre bonheur. Voyons, qu’avez-vous à désirer, à envier ? Votre célébrité est européenne, votre nom dans toutes les bouches, vos moindres actions inspirent une vive curiosité ; depuis deux ans, vous paraissez à peine dans le monde, et chacun s’évertue à deviner le secret de ce changement dans vos habitudes ; l’on annonce une nouvelle œuvre de vous pour après-demain… au Théâtre-Français ; vous avez pu juger ici de l’importance que l’on attache à cette représentation si ardemment attendue, désirée… que vous dirai-je enfin ?… la meilleure compagnie vous recherche avec empressement ; votre présence, où que vous alliez, est non moins remarquée que votre absence.

— Madame…

— Pas de fausse modestie ; mieux que moi vous savez, M. George Hubert, que je n’exagère pas, et de plus, par une exception, il faut le dire, assez rare, on accueille en vous non-seulement l’un des plus grands poètes de ces temps-ci, mais encore l’homme du monde ; car nous vous revendiquons, M. George Hubert, vous êtes des nôtres… et pardonnez à notre orgueil, nous croyons que cette distinction doit vous flatter quelque peu. Quoi ! vous souriez ? allez-vous me contester cela ?

— J’ai l’honneur d’être accueilli dans votre société, madame, avec une bienveillance fort au-dessus de mon faible mérite ; mais je ne suis pas de votre monde, je ne suis point des vôtres… ainsi que vous voulez bien le dire, madame.

— Je ne vous comprends pas. Qu’entendez-vous par ces mots : vous n’êtes pas des nôtres ?

— Tenez, madame, le hasard me sert à merveille, répondit George Hubert en souriant et montrant à Gilberte une charmante jeune fille qui donnait le bras à un homme à cheveux blancs et traversait le salon ; voilà mademoiselle de Merinville qui passe accompagnée de monsieur son père, le prince de Merinville ; supposez, madame, que, frappé de la beauté, de la grâce, des rares qualités de mademoiselle de Merinville, je devienne très épris d’elle… et que je désire l’épouser ; supposons encore que… par impossible, mademoiselle de Merinville désire aussi cette union, et que monsieur son père daigne avoir de moi l’opinion si flatteuse que vous me faites la grâce d’en avoir, madame la marquise ; ajoutons, et ceci n’est plus une supposition, mais un fait, dit George Hubert avec une dignité fière, ajoutons que je suis un honnête homme dans la plus complète acception du mot, et puis encore, si vous le voulez, que ma naissance est honorable et que mon patrimoine, joint au fruit de mes œuvres, m’assure une existence indépendante ; eh bien, madame, mieux que moi vous connaissez ce monde qui est le vôtre… veuillez me répondre en toute sincérité : M. le prince de Merinville m’accorderait-il, à moi George Hubert, la main de mademoiselle sa fille ?

— En vérité, monsieur, vous prenez des exemples si exceptionnels…, répondit Gilberte avec embarras, qu’il est impossible de vous répondre.

— Soit, madame, prenons un autre exemple, répondit George Hubert en souriant. Demain j’épouse une jeune fille de ma condition, en un mot, née dans une honorable bourgeoisie et digne de tout point de porter mon nom ; vous donnez après-demain une fête comme celle-ci ; avouez que si vous me faites l’honneur de vous souvenir de moi, je recevrai une invitation ainsi conçue : Madame la marquise de Montlaur invite M. George Hubert, etc., etc. ; mais de madame George Hubert… pas un mot…

— Mon Dieu ! monsieur, encore une fois, vous choisissez si singulièrement vos exemples, que…

— Pourquoi, madame, vous défendre de ce qui est passé en coutume ? Est-ce qu’à la cour l’on invite ce que l’on y appelle les femmes d’artistes, les femmes d’écrivains ? Non, jamais ; et si quelque chose me surprend, c’est que des hommes illustres dans les arts, les lettres ou les sciences, acceptent une invitation qui devient blessante par l’exclusion de leurs femmes.

— À cela, du moins, je répondrai victorieusement.

— Madame, je n’en doute pas.

— Ce qu’on accueille, ce qu’on recherche en vous, monsieur, c’est le mérite, c’est la célébrité personnelle. Or, tout en admettant, ce dont je ne saurais douter, que madame George Hubert fût douée des plus rares qualités, il est impossible de ne pas établir entre elle et vous une très grande distinction.

— Je pourrais vous objecter, madame, qu’un homme de votre société, véritablement des vôtres… épouserait demain la fille d’un bourgeois millionnaire, que, sotte ou spirituelle, elle serait accueillie par vous sur le pied d’une égalité parfaite, en vertu du nom et de la naissance de son mari ; donc ces distinctions dont vous parlez, madame, n’existent que pour nous autres qui, je le maintiens, pardonnez mon opiniâtreté, ne sommes pas des vôtres. Mais je ferai mieux, je me servirai de vos propres paroles contre vous-même, madame la marquise.

— Voyons cela, monsieur.

— C’est, dites-vous, la célébrité personnelle d’un homme que l’on accueille ?

— Oui, monsieur.

— D’où il suit que si une femme jouissait d’une grande célébrité personnelle, elle serait accueillie à l’égal de son mari ?

— Certainement.

— Permettez-moi une question, reprit George Hubert en souriant de nouveau. Que pensez-vous de madame de Saint-Marceau ?

— Mais…, reprit Gilberte en plissant légèrement les sourcils, c’est une femme d’un admirable talent.

— Sa célébrité personnelle est donc incontestable, et de plus son mariage avec M. de Saint-Marceau lui a donné l’accès de votre maison. La conduite de cette grande artiste a toujours été irréprochable ; aussi vous offririez à madame de Saint-Marceau une place dans votre loge à l’Opéra, ou une place dans votre voiture pour une promenade aux Champs-Élysées… je n’en doute pas, madame la marquise ?

— Monsieur, répondit Gilberte presque avec dépit, l’on peut estimer beaucoup le caractère d’une femme, admirer ses talents, sans pour cela se croire obligée de…

— De paraître en public avec elle, n’est-ce pas, madame ? Et cependant, contradiction au moins étrange ! on paraît en public avec des femmes qui vous épargnent la peine d’admirer leur talent, et dont on estime médiocrement le caractère et les mœurs. Ceci soit dit entre nous, sans aucune allusion à la comtesse de Senneterre, à qui ce soir, devant moi, vous avez, madame, offert une place dans la loge que vous me faisiez l’honneur de me demander pour la représentation d’après-demain.

— Mon Dieu ! monsieur, que voulez-vous ! reprit Gilberte, ne sachant plus que répondre, il faut voir et prendre le monde comme il est.

— Oh ! ceci, madame, est profondément juste ; aussi je crois prendre et voir le monde comme il est, en me rendant parfaitement compte que, grâce à un accueil dont je sens tout le prix, je suis admis dans votre société, mais que ni madame de Saint-Marceau, ni moi, nous ne sommes des vôtres… et je vous dis cela, vous devez le penser, madame, sans le moindre sentiment d’humilité, sans que mon amour-propre soit en quoi que ce soit blessé ; c’est un de ces faits curieux, particuliers aux sociétés qui, pendant des siècles, ont été monarchiques et aristocratiques : je constate ce fait, rien de plus.

— Soit, monsieur, vous n’êtes pas des nôtres ; qu’en concluez-vous ?

— Ma conclusion, madame, sera la réponse à cette question que vous vouliez bien m’adresser en me demandant si je n’étais pas le plus heureux des hommes.

— Je ne vois pas, monsieur, quel rapport…

— Permettez, madame ; l’un des secrets du bonheur, selon moi, est de ne point s’exposer à des déceptions possibles ou ridicules, et cela me serait certainement arrivé si, ébloui par l’accueil que je reçois dans vos salons, je n’avais tenu compte, non pas de la distance… je n’admets pas de distance entre gens honorables et bien élevés, mais de la différence… qui existe entre moi, je suppose, et M. de Montlaur votre mari. Je me trouve donc fort heureux, madame, en cela surtout que j’ai, ainsi que vous le disiez, toujours su prendre et voir le monde comme il est, sans cependant jamais lui sacrifier un devoir, un sentiment ou un plaisir ; je lui sacrifie peu, parce que je lui demande peu… je ne heurte point de front ses préjugés, mais je ne m’expose pas à en souffrir ; je lui sais un gré extrême de son bienveillant accueil, mais je retrouve ma solitude avec délices. J’aurais, madame, à vous demander pardon de vous parler si longtemps de moi, si cette philosophie n’était applicable à chacun et à tous ; or, pour en revenir au premier sujet de notre entretien, notre amie, madame d’Orbeval, a pratiqué cette philosophie. Tant qu’elle a beaucoup demandé au monde, c’est-à-dire ses hommages, ses empressements, ses flatteries, ses succès, qui sont la vie d’une femme à la mode, elle a beaucoup sacrifié au monde ; mais plus tard, ne pouvant lui sacrifier un sentiment profond, où était attaché le bonheur de sa vie, elle n’a plus rien demandé au monde, elle l’a quitté, et a trouvé, je l’espère, le bonheur dans cette résolution ; mais, quoi qu’il arrive, sa conduite, quoique blâmable au point de vue des lois humaines, aura du moins été pure d’hypocrisie ou de lâcheté.

Puis, s’interrompant et remarquant que depuis qu’il parlait de madame d’Orbeval les traits de Gilberte trahissaient une sorte de rêverie pénible, George Hubert ajouta d’un accent pénétré :

— Pardon, mille fois pardon, madame, d’être involontairement revenu sur un sujet que vous m’avez prié d’écarter !

— C’était sagesse et prudence de ma part, répondit Gilberte avec un accent qui surprit le poète.

Il attendait que la jeune femme complétât ou expliquât sa pensée, lorsque cet entretien fut interrompu par le duc de Saligny. Celui-ci, pendant que ses témoins s’entendaient avec le général Poussard pour le duel du lendemain, avait, de l’embrasure d’une porte, épié avec une jalousie concentrée les moindres mouvements de la physionomie de la marquise durant sa longue conversation avec le célèbre écrivain. La contredanse était terminée, une valse lui succédait ; M. de Saligny, s’approchant de la causeuse où étaient assis George Hubert et Gilberte, s’inclina devant elle, et lui dit avec une légère nuance d’affectation ironique :

— Je suis désolé, madame, de venir troubler un entretien qui fait bien des envieux ; c’est chose si rare de causer familièrement avec le génie !

Après ces mots, dont l’hyperbolique exagération cachait une secrète malveillance, le jeune duc regarda fixement George Hubert, qu’il croyait embarrasser par cette louange d’une crudité brutale ; mais le poète, de l’air le plus naturel du monde, se retournant à demi comme s’il eût cherché des yeux le personnage de génie dont parlait M. de Saligny, dit en souriant à Gilberte, qui avait tressailli et rougi à l’approche du duc :

— Combien était grande notre illusion, madame ! nous croyions causer seuls et nous avions en tiers un génie… invisible.

— Il se peut que le génie qui brille dans chacune de vos œuvres soit invisible à votre modestie, monsieur, répondit le jeune duc d’un ton gourmé, mais il frappe les yeux de vos nombreux admirateurs, et vous me permettrez, je suppose, de me compter parmi eux ?

— Certainement, je vous le permets, et de grand cœur, monsieur ; l’admiration, si aveugle qu’elle puisse être dans ses choix, est un sentiment très généreux : je me félicite de ce que mes œuvres aient éveillé en vous, monsieur, ce noble sentiment ; seulement, j’aime à penser qu’un jour vous accorderez votre admiration à des mérites véritablement dignes de l’inspirer.

Cette réponse, d’une réserve froide et un peu hautaine, prouvait suffisamment à M. de Saligny que George Hubert n’était pas dupe de ses louanges embarrassantes ; aussi le jeune duc, n’adressant plus la parole au grand poète, s’inclina devant Gilberte et lui dit :

— Vous m’avez fait l’honneur, madame, de m’accorder la prochaine valse, je viens vous offrir mon bras.

À un léger mouvement de Gilberte, il fut facile de deviner qu’elle n’avait pas promis cette valse à M. de Saligny ; néanmoins elle se leva en répondant par un gracieux signe de tête à George Hubert, qui, se levant aussi, s’était incliné devant elle ; puis, donnant le bras au jeune duc, elle s’éloigna lui disant à demi-voix :

— Je ne vous ai pas promis de valser, et votre invitation n’était qu’un prétexte… pour interrompre un entretien qui, sans doute, et je ne sais pourquoi, vous portait ombrage… mais je vous pardonne ce vilain soupçon…, ajouta-t-elle en souriant ; allons dans le jardin d’hiver, il y aura peu de monde… j’ai besoin de respirer l’air frais, il fait ici une chaleur étouffante… ma tête brûle…

— Madame, dit tout bas M. de Saligny à Gilberte en la conduisant à un jardin d’hiver attenant à l’un des salons, madame, votre conduite est indigne…

— De grâce, parlez plus bas ! on peut vous entendre, répondit la jeune femme d’une voix tremblante et avec un accent de surprise ; qu’avez-vous à me reprocher ?

— Vous vous affichez outrageusement avec M. George Hubert !

— Mais vous êtes fou, je ne sais ce que vous voulez dire, reprit Gilberte en haussant les épaules, quoique son moi commençât de s’alarmer sérieusement du rôle qu’elle devait jouer jusqu’à la fin, puisqu’elle était entrée dans la vie de la marquise de Montlaur.

Gilberte arriva ainsi que M. de Saligny dans un endroit assez écarté du jardin d’hiver où des camélias couverts de fleurs et de huit à dix pieds de hauteur formaient plusieurs massifs éclairés par des lustres de bois rustique garnis de bougies.

— Où avez-vous vu, je vous prie, ajouta la jeune femme, que je m’affichais avec M. George Hubert ?

— J’ai vu cela ainsi que tout le monde l’a vu, madame ! vous n’avez quitté le bras de… ce monsieur que pour le faire s’asseoir à vos côtés et vous entretenir confidemment tout bas ensemble avec une affectation révoltante. Or, je vous le déclare, madame, il n’est pas dans mes habitudes d’accepter un rôle parfaitement ridicule… je ne saurais être plus longtemps dupe de votre coquetterie…

— Monsieur…

— Madame, vous ne m’avez jamais aimé ! Il vous a plu de m’agréer pour adorateur, afin de me rencontrer chaque jour dans le monde, de donner un but à vos soirées, de vous parer pour quelqu’un, de tenir à la main un bouquet de bal qui n’ait pas été commandé par l’une de vos femmes, d’écrire de temps à autre un billet le matin, de m’avoir à Saint-Thomas-d’Aquin non loin de votre chaise, et aux Champs-Élysées à cheval à la portière de votre voiture, ou bien encore derrière vous, dans votre loge, si vous faisiez quelque partie de petit spectacle. Voilà pour vous, madame, ce que c’est que l’amour !

— Ah ! vous me faites cruellement expier…

— Expier !… expier quoi, je vous prie ? Quelle preuve d’amour m’avez-vous donc jamais donnée, sauf quelques lettres écrites de Bade, où, l’été dernier, vous m’aviez devancé ?

— C’est une grande imprudence que j’ai commise, monsieur, répondit Gilberte avec une émotion douloureuse ; mais grâce à Dieu, je n’ai rien autre chose à me reprocher ; je vois maintenant quels seraient mon repentir et mon malheur !

— Ne vous hâtez pas, madame, de vous féliciter d’une prudence qui ressemble à faire peur à une indigne sécheresse de cœur.

— Je ne saurais plus longtemps, monsieur, écouter un pareil langage ! dit Gilberte les larmes aux yeux en faisant un pas pour s’éloigner ; je ne vous ai pas donné le droit de me traiter ainsi.

— Madame, il faut pourtant m’écouter. Prenez garde, dans l’état d’exaspération où je suis, je ne reculerai pas devant un éclat, quelles qu’en puissent être les suites !

L’accent du jeune duc en prononçant ces mots, sa pâleur, la résolution empreinte sur ses traits crispés, effrayèrent Gilberte. Elle n’osa s’éloigner, bien qu’elle sentît qu’une conversation si prolongée dans cet endroit écarté pouvait être fâcheusement remarquée.

— Écoutez-moi donc, madame, reprit M. de Saligny avec une violence à peine contenue, je vous le répète, prenez garde ! mon amour pour vous et vos dédains me rendent capable de tout ! et d’abord, apprenez que demain je me bats avec votre mari… que je hais à la mort !

— Grand Dieu ! s’écria Gilberte en pâlissant. Que dites-vous ?

— Mais comme votre mari peut me tuer, je ne mourrai pas sans vengeance, et avant le combat, je lui montrerai vos lettres.

— Ah ! monsieur ! dit Gilberte presque défaillante et d’une voix étouffée, cela est infâme !

— Oui, cela est infâme ! je le sais ; mais votre indifférence pour moi et votre coquetterie pour d’autres m’ont poussé à bout. Il vous reste un moyen d’empêcher ce duel et le scandale qui s’ensuivra. Nos témoins ont fixé le rendez-vous pour demain à huit heures du matin ; soyez chez moi à sept ; une voiture de voyage nous attendra près de la barrière d’Italie. Nous quitterons la France, et je vous consacrerai ma vie entière !

— Mon Dieu ! mon Dieu ! reprit Gilberte en frissonnant, dans quel abîme suis-je tombée !

— Quoique j’aie fait mes preuves, poursuivit impitoyablement M. de Saligny, je passerai pour un lâche en paraissant fuir ce duel avec votre mari ; mais votre amour me consolera de tout.

Et voyant quelqu’un s’approcher, le jeune duc ajouta tout bas :

— Je vais faire mes préparatifs pour le combat ou pour notre départ. Vous choisirez, madame ; vous serez chez moi à sept heures, sinon à huit heures je me bats avec votre mari et je lui montre vos lettres.

Puis, M. de Saligny s’inclina respectueusement devant la jeune femme comme s’il prenait congé d’elle, car à ce moment un jeune élégant s’avançant avec empressement lui disait :

— Madame la marquise, on vous attend pour commencer et conduire le cotillon ; et si j’étais assez heureux pour que vous n’eussiez pas de danseur, bonne fortune que je n’ose espérer, je vous prierais de m’accorder la faveur d’être votre cavalier ; je serai à la hauteur de mes fonctions, car tout fait présager que le cotillon sera d’une gaieté folle et terminera dignement cette fête charmante. Voyez, madame la marquise, ces dames accourent pour réclamer aussi votre présence.

En effet, plusieurs jeunes femmes et leurs danseurs entrèrent dans le jardin d’hiver, et la jolie duchesse de Mercœur, qui semblait la plus impatiente de ces impatientes, s’adressant à Gilberte :

— Mais venez donc, chère belle, on vous attend… nous serons plus de cinquante à ce cotillon, il sera ravissant.

— Excusez-moi, chère duchesse, balbutia Gilberte, mais… je ne sais… une migraine subite… De grâce, dansez sans moi… je me sens vraiment souffrante.

— Une migraine ! répondit en riant la duchesse de Mercœur ; oh ! nous connaissons ces migraines-là !

Et prenant gaiement le bras de Gilberte :

— Venez, venez, chère paresseuse… Les migraines viennent toujours merveilleusement à point lorsqu’on a besoin d’elles, n’est-ce pas ?

Et se penchant à l’oreille de Gilberte :

— M. de Saligny est parti, et il ne veut pas que vous dansiez le cotillon sans lui… Quel affreux tyran !

Gilberte tressaillit, et craignant qu’une plus longue résistance n’éveillât des soupçons dont la gravité pouvait cruellement compliquer les événements du lendemain, la jeune femme se laissa entraîner… En proie à une sorte de vertige, elle espérait oublier un moment ses navrantes préoccupations dans l’étourdissement d’une danse bruyante et animée.

 

*      *     *

 

Ah ! pauvre Gilbert !… pauvre Gilberte !… qu’alliez-vous faire dans la vie du marquis et de la marquise de Montlaur ?

VI

Le cotillon est terminé, les dernières voitures des invités à cette fête splendide ont quitté l’hôtel de Montlaur, les gens éteignent les bougies des lustres et des girandoles, les ténèbres envahissent peu à peu ces vastes galeries, ces salons immenses, naguère étincelants de lumière, de dorures, de cristaux et de fleurs.

Un morne silence succède aux joyeux accords de l’orchestre.

Le tintement mélancolique d’une horloge lointaine, jusqu’alors couvert par le joyeux bourdonnement de cette nuit de plaisirs, semble prendre sa revanche et sonne trois heures du matin d’une manière lugubre.

L’on dirait le glas funèbre de cette fête brillante.

Le marquis et sa femme, lors de leurs soirées de réception, avaient coutume, après le départ des invités, de souper seuls dans une salle à manger beaucoup moins vaste que celle où l’on dressait le buffet. Cette pièce, tendue de damas ponceau, était ornée de plusieurs beaux tableaux de chasse ou de portraits de chevaux affectionnés par le marquis. Un épais tapis et des rideaux d’étoffe pareille à la tenture, soigneusement fermés, concentraient la chaleur d’un grand feu brûlant dans une cheminée de porphyre, surmontée de candélabres et d’un cerf aux abois, superbe bronze de Barye.

Le couvert préparé pour le marquis et la marquise offrait un coup d’œil enchanteur. Deux grandes girandoles d’argent massif, représentant un cep de vigne et soutenues par des groupes de figurines, se terminaient par des corbeilles de filigrane, remplies de fleurs naturelles du milieu desquelles semblait jaillir la flamme des bougies ; leur clarté faisait miroiter le bruni des cloches, des réchauds et des plats ciselés où étaient dressés des mets exquis ; à chaque extrémité de la table l’on voyait encore des rafraîchissoirs en verre de Bohême couleur de rubis, rehaussés de montures d’argent, composées de satyres et de nymphes se jouant au pied des ceps de vigne, dont les branches, les vrilles, les feuilles formaient les anses et contournaient les bords de ces vases remplis de glace où se congelait, dans d’élégantes carafes, ce nectar dû aux coteaux champenois d’Aï et de Sillery.

Gilbert et Gilberte, sombres, silencieux, préoccupés, s’assirent en face l’un de l’autre à cette table servie avec une somptuosité sans égale : verrerie de Venise, assiettes de porcelaine de vieux Sèvres valant dix louis chacune, linge damassé de Saxe, etc., etc. Quatre maîtres d’hôtel vêtus de noir, gantés de blanc, chaussés de bas de soie et de souliers à boucles d’or, offraient tour à tour à Gilberte et à Gilbert les mets et les vins placés sur la table ; mais les deux époux, qui, craignant de donner à penser aux gens de leur maison en renonçant ce soir-là à une habitude prise dès longtemps, s’étaient résignés à paraître souper, mangèrent à peine et du bout des lèvres, burent un peu de vin trempé d’eau, échangèrent par décorum quelques rares et insignifiantes paroles ; puis, le repas promptement terminé, Gilbert dit à sa femme :

— Ma chère amie, j’aurais à causer quelques moments avec vous ; je vous accompagnerai jusqu’à votre salon si vous le permettez.

Assez surprise de cette proposition, car depuis longtemps ces deux époux occupaient des appartements séparés, la jeune femme se leva de table ainsi que son mari, et après avoir traversé quelques pièces encore à demi éclairées, ils arrivèrent dans le petit salon qui précédait la chambre à coucher de la marquise, salon blanc et or, à tentures vert tendre et délicieusement meublé de bois de rose incrusté de porcelaine de Sèvres.

Gilbert, malgré ses graves préoccupations au sujet de son duel du lendemain avec M. de Saligny, n’oubliait pas la promesse qu’il avait dû faire à la belle madame de Saint-Marceau, qui lui inspirait un goût très vif ; il pensait aussi, non sans une certaine satisfaction, que s’il remportait l’avantage dans ce duel avec le duc, il se poserait pour ainsi dire en vainqueur aux yeux de la célèbre artiste, lors de ce steeple-chase de la Croix-de-Berny. Sans doute la course engagée entre lui et son adversaire n’aurait pas lieu, puisque l’un des deux gentlemen riders (afin de parler ce jargon) serait blessé dans la rencontre du matin ; mais s’il en sortait victorieux, Gilbert se consolerait par ce triomphe de celui qu’il avait espéré d’obtenir comme jockey en présence de la grande cantatrice. Il lui fallait donc décider la marquise à aller le lendemain chercher à onze heures, en voiture, madame de Saint-Marceau chez elle. À cet arrangement il tenait doublement, car s’il devait être blessé et ramené chez lui dans un état alarmant, sa femme serait absente, et un spectacle toujours pénible lui serait ainsi épargné.

Gilberte, ayant remarqué les préoccupations de son mari pendant le souper, ne doutait plus de la réalité des menaces de M. de Saligny. Devait-elle prévenir l’effet de ces menaces par un aveu loyal ? convaincre son mari, grâce à l’irrésistible accent de la vérité, que, sauf quelques lettres imprudemment écrites au jeune duc, elle n’avait aucun acte coupable à se reprocher ? Une telle résolution semblait à Gilberte au-dessus de ses forces.

Garderait-elle au contraire le silence sur ces lettres que M. de Saligny voulait produire avant le combat ?… Elle s’exposait sûrement à un scandaleux éclat dont elle retardait seulement l’explosion.

Enfin, empêcherait-elle ce duel en quittant Paris avec M. de Saligny, afin de vivre avec lui dans la retraite comme les deux amants de qui elle s’était si longuement entretenue avec George Hubert ?…

Gilberte, quoique son imagination romanesque se fût parfois complue dans ces pensées de séparation hardie, regardait cette extrémité comme terrible. Aussi, en proie à mille anxiétés, attendait-elle avec angoisse les premières paroles de son mari.

— Ma chère, lui dit-il, vous savez qu’il y a demain un grand steeple-chase à la Croix-de-Berny ?

— Sans doute, répondit Gilberte très surprise de ce début. Votre intention est, je crois, d’assister à cette course ?

— Oui, et je désire que vous y assistiez aussi.

— Soit, je vous accompagnerai.

— Malheureusement pour moi, ma chère amie, cela n’est pas possible. J’ai engagé un cheval contre M. de Saligny. Nous courons nous-mêmes, et il me faudra, selon l’habitude, aller, avant la course, visiter le terrain, pour me rendre compte des obstacles à franchir. Vous vous rendrez donc à Berny de votre côté, et moi du mien.

Gilberte écoutait son mari avec une surprise croissante. Il lui parlait d’une course avec M. de Saligny, il ne devait donc pas se battre contre lui !

« Le duc, en me menaçant des conséquences du prétendu duel de demain, pensait la jeune femme, me trompait indignement. Sans doute, il me tendait un piège. »

Gilbert continua, s’adressant à sa femme :

— Sans doute, ma chère, vous n’irez pas seule à Berny ?

— Non, mais je ne sais encore qui je prierai de m’accompagner…

— Vous pourriez, ce me semble, offrir une place dans votre voiture à madame de Saint-Marceau ?

Gilberte bondit sur son fauteuil, et reprit presque avec stupeur :

— Vous dites, monsieur ?

— Je dis que madame de Saint-Marceau pourra vous accompagner ; je lui ai d’ailleurs promis en votre nom que vous iriez la chercher chez elle à onze heures.

— Il est impossible, monsieur, que vous parliez sérieusement.

— Pourquoi cela ?

— Moi, prendre madame de Saint-Marceau dans ma voiture ! Nous couvrir, vous et moi, de ridicule ! Vous n’y pensez pas, monsieur !

— Vous recevez, ce me semble, madame de Saint-Marceau dans votre salon.

— En vérité, je crois rêver en vous entendant parler de la sorte ! Je reçois aussi chez moi M. Lablache, M. Tamburini, M. Mario, lorsqu’ils viennent chanter à mes concerts. Irai-je leur donner en public une place dans ma voiture ?

— La comparaison n’est pas juste : madame de Saint-Marceau est une femme, et de plus une femme du monde. Saint-Marceau, son mari, est parfaitement bien né !

— Eh ! monsieur, la parfaitement bonne naissance de son mari n’empêche pas madame de Saint-Marceau de monter sur les planches ! et jamais je ne consentirai à donner, aux yeux de tout Paris, place dans ma voiture à… une actrice !

— Madame…

— De grâce, monsieur, n’insistez pas ; je vous ai dit non… c’est non !

— Écoutez-moi : je suis trop sincère, je sais trop les susceptibilités, je ne voudrais pas dire les préjugés du monde, pour ne pas convenir avec vous, ma chère, qu’il y a quelque chose d’un peu irrégulier dans ce que je vous demande… mais…

— Alors, monsieur, pourquoi me le demander avec tant d’insistance ?

— Ce soir, je parlais de la course de demain avec M. de Bourgueil, en présence de madame de Saint-Marceau ; elle témoignait le regret de ne pouvoir aller à Berny, où son mari souffrant ne pouvait la conduire. Alors M. de Bourgueil lui dit étourdiment :

« Mais, madame, qu’à cela ne tienne, la marquise se fera un plaisir de vous offrir une place dans sa voiture. »

— Je ne sais véritablement pas où M. de Bourgueil a appris à vivre !

— L’étourderie commise… que pouvais-je répondre ?

— Vous deviez, monsieur, faire sentir à M. de Bourgueil l’inconvenance de sa proposition.

— Mais cela, je vous l’ai dit, ma chère amie, se passait en présence de madame de Saint-Marceau. Un refus de ma part l’eût cruellement blessée… Je n’ai pas eu ce courage. Oui, madame, continua Gilbert, j’ai cru devoir promettre en votre nom à madame de Saint-Marceau que vous iriez la chercher à onze heures chez elle, pour la conduire au steeple-chase de la Croix-de-Berny.

— Je suis aux regrets, monsieur, répondit Gilberte, de ne point partager votre inconcevable crainte de blesser madame de Saint-Marceau, mais elle se rendra à Berny comme il lui plaira, ce n’est certes pas moi qui l’y conduirai !

— Encore une fois, ma chère, je vous prie, je vous supplie de considérer dans quelle position délicate et difficile je me trouvais.

— Tenez, monsieur, quoique certains reproches soient du plus mauvais goût, je ne peux m’empêcher de vous dire que votre insistance à vouloir me forcer de me couvrir de ridicule plutôt que de choquer les étranges prétentions de madame de Saint-Marceau, me donne beaucoup à penser.

— Expliquez-vous, madame.

— Je n’avais pas voulu remarquer, ce soir, votre empressement très significatif auprès de cette… actrice ; mais votre demande de tout à l’heure me prouve malheureusement que l’inimitable prima donna vous fait perdre complètement la tête.

— Madame, si, comme vous, je ne craignais le mauvais goût de certains reproches, je vous dirais, à mon tour, que ce n’est pas seulement d’aujourd’hui que je n’ai pas voulu remarquer les assiduités compromettantes de M. de Saligny auprès de vous.

— La diversion n’est pas très adroite, monsieur.

— Cependant, madame, elle vous accable.

— Pas du tout ! je reçois chez moi M. de Saligny comme je reçois les autres hommes de ma société.

— Tenez, croyez-moi, madame, n’entrons pas dans la voie des récriminations !

— Je le désire aussi, mais dans votre intérêt, monsieur.

— Dans mon intérêt ! Ah ! je suis curieux de connaître les reproches que vous pouvez m’adresser.

— Je vous en prie… ne me contraignez pas, monsieur, à une sincérité… désobligeante.

— Il en est toujours ainsi ! les femmes, pour excuser à leurs propres yeux des représailles trop souvent réelles, attribuent à leurs maris des torts imaginaires, et lorsqu’on les somme d’énumérer ces torts… la confusion les rend muettes.

— Des torts imaginaires, monsieur ! et quelle est donc ma vie depuis que je vous ai épousée ? car, puisque vous me poussez à bout, il faut bien enfin que je parle ! Après ces trois mois passés à votre terre, où nous nous sommes rendus le jour de notre mariage, n’avez-vous pas, de retour à Paris, repris les habitudes de votre vie de garçon, me priant d’aller seule dans le monde, sous ce prétexte que le monde vous ennuyait et que vous préfériez passer votre soirée au club en faisant votre whist et fumant votre cigare ?

— Vous ai-je jamais reproché d’aimer ce monde qui a pour vous tant d’attraits ?

— Et que voulez-vous donc, monsieur, qu’une femme fasse de ses journées, de ses soirées, à moins que, comme la LUCRÈCE de M. Ponsard, elle ne file de la laine au logis ?

— Ah ! les temps des matrones romaines sont, hélas ! bien loin de nous, madame !

— Je ne suppose pas, monsieur, que lorsque, par convenances de famille et d’intérêt, vous avez fait demander ma main à M. de Perceval, mon tuteur, vous ayez jamais cru épouser une femme qui passerait sa vie comme une sotte, dans l’abandon et la solitude ?

— Peste ! quelle solitude, quelle thébaïde que cet hôtel de Montlaur, où chaque semaine vous recevez tout Paris !

— Ces soirs-là du moins, monsieur, vous honorez cette demeure de votre présence ; sauf cela, quels sont les moments que vous me sacrifiez ? Je vais vous le dire : au déjeuner, une demi-heure ; après quoi, vous vous retirez chez vous pour recevoir vos amis ; à trois heures, si le temps est beau, vous montez à cheval, sinon, vous sortez en voiture ; à sept heures, vous rentrez pour dîner ; à neuf heures, vous allez au club, d’où vous revenez à quelle heure ? Je l’ignore et me soucie peu de le savoir… Allons-nous à votre terre pendant la saison des chasses, vous partez à l’aube et revenez le soir harassé de fatigue. Après dîner, vous jouez une partie de whist avec quelques-uns de vos hôtes, et vous regagnez votre appartement.

— Eh ! madame, qu’est-ce que tout cela prouve, sinon que, vivant à ma guise, je vous ai laissée vivre à la vôtre, comptant sur la solidité de vos principes ?… Mais je crains fort de m’être trompé.

— Monsieur !

— Madame, me croyez-vous aveugle ? Est-ce que je n’ai pas été patient ?… oui, patient autant et plus peut-être que je n’aurais dû, car vingt fois j’ai été choqué, peiné des assiduités de M. de Saligny et de vos préférences pour lui ! Cependant vous ai-je jamais adressé le moindre reproche ? Non. Votre âge, à mes yeux, excusait votre coquetterie ; je voulais, je veux encore la croire innocente… Et c’est à une pareille réserve de ma part que vous répondez en me reprochant de m’occuper de madame de Saint-Marceau, et en me refusant avec sarcasme et hauteur de…

— Oh ! assez, monsieur ! de tels marchés révoltent le cœur.

— Que voulez-vous dire, madame ?

— Oui… vous fermeriez les yeux sur ce qu’il convient d’appeler les assiduités de M. de Saligny, si j’avais la lâcheté de fermer les yeux sur vos assiduités auprès de madame de Saint-Marceau, et si, qui mieux est, je me résignais à être sa complaisante… et la vôtre !

— Ah ! madame, madame, pour concevoir seulement la pensée d’une pareille indignité, il faut être une femme sans cœur !

— Monsieur, après de telles paroles, il ne me reste plus qu’à vous prier de sortir de chez moi !

— Comment ! vous osez…

— J’oserai plus encore, monsieur, en vous déclarant qu’il me serait désormais impossible de vivre avec un homme qui m’a cruellement outragée ! Jamais… entendez-vous bien ? jamais je n’oublierai cette injure ! et comme il est inutile de nous rendre l’existence insupportable l’un à l’autre, vous trouverez bon que nous nous séparions sans bruit, sans éclat ; dès demain je retourne chez madame de Perceval, la femme de mon tuteur.

— Nous séparer ! vous êtes folle, madame !

— Vous avez pourtant, monsieur, une très belle fortune… sans compter la mienne… mais rassurez-vous, vos gens d’affaires trouveront les miens très faciles sur les questions d’intérêt… ils auront mes ordres… je ne marchanderai pas ma liberté !

— Cette dernière insulte est sanglante ! Je m’en vengerai, madame ! Ah ! la liberté que je vous laisse vous semble encore insuffisante ?… Ah ! il vous faut une séparation pour vous livrer aux désordres que vous rêvez sans doute ? Eh bien ! madame, j’userai de mes droits ; dès demain vous partirez pour ma terre, vous n’en sortirez qu’alors que le bon sens vous sera revenu, et j’aime à croire qu’il vous reviendra… j’y tâcherai !

— C’est charmant ! garder ma fortune et me retenir prisonnière, afin de vous occuper à votre aise de madame de Saint-Marceau ! Ce plan fait honneur à votre imagination, monsieur ; seulement vous me permettrez de vous rappeler humblement que le bon temps où les maris enfermaient leurs femmes est passé ; je ne suis plus une pensionnaire ; épargnez-moi donc, de grâce, ces menaces ridicules… et ces contes de Barbe-bleue.

— La loi me donne des droits, madame, et j’en userai ! Vous irez où il me plaira de vous conduire, vous vivrez à ma terre comme il me conviendra que vous y viviez, et vous resterez là aussi longtemps qu’il me plaira que vous y restiez. À moins cependant que vous ne deveniez veuve, ajouta Gilbert avec un sourire amer. Tenez, vous m’inspirez tant d’intérêt… vous me témoignez un si tendre attachement… que je veux réjouir votre excellent cœur par une douce confidence… Ce veuvage auquel vous aspirez si ardemment n’est pas impossible.

— Je ne vous comprends pas, monsieur.

— Rien de plus simple : ce matin je me bats avec M. de Saligny.

— Grand Dieu !

— Or, il peut parfaitement me tuer ! Il est vrai que moi aussi je peux le tuer. Je l’espère même ; mais enfin, vous le voyez, madame, vous avez quelque chance de devenir veuve et libre. Combien votre cœur doit se réjouir !

À ces mots, Gilberte ne douta plus de la réalité du duel : le duc ne l’avait pas trompée. Malgré l’extrême froideur qui depuis longtemps régnait entre son mari et elle, malgré les duretés qu’ils venaient d’échanger dans l’emportement de leur colère, son cœur se révoltait à la pensée de ce combat, dont devaient être victimes ou son mari, qu’elle ne pouvait s’empêcher d’estimer, ou M. de Saligny, qu’elle aimait sincèrement ; et si ce duel avait lieu, M. de Saligny, afin de ne pas succomber sans vengeance, devait, en arrivant sur le terrain, montrer à son adversaire les lettres de sa femme.

Gilberte, de toute façon, se voyait perdue avec éclat.

Perdue si le combat n’était pas empêché.

Perdue si, pour l’empêcher, elle se rendait chez le duc et fuyait avec lui, comme avait fui madame d’Orbeval avec son amant.

Gilberte, bouleversée, en proie à mille angoisses et incapable dans son épouvante de s’arrêter à une résolution, ne put que s’écrier en fondant en larmes :

— Non, c’est impossible, vous ne vous battrez pas ! Ah ! si j’étais la cause involontaire d’un pareil malheur, ce serait le désespoir de toute ma vie !

— Vous tremblez pour les jours de M. de Saligny, s’écria Gilbert ; vous avez raison de trembler, car tout me dit que je le tuerai, cet homme ! Oh ! vous n’aurez pas encore le bonheur d’être veuve, et je saurai, par des mesures sévères, mettre désormais mon honneur à l’abri de votre inconduite !

Quelques coups discrètement frappés à la porte du petit salon interrompirent ce triste entretien conjugal.

La jeune femme, craignant d’être surprise en larmes, rentra brusquement dans sa chambre à coucher.

— Qu’est-ce ? avait dit Gilbert en entendant heurter, qui est là ?

— Moi ! M. le marquis, répondit une voix au dehors, moi, Joseph.

— Entre, répondit Gilbert voyant sa femme retirée chez elle, tu peux entrer.

La porte s’ouvrit, et parut un vieux valet de chambre à cheveux blancs, très pâle et très ému.

Gilbert, sans remarquer l’altération des traits de ce serviteur, lui dit brusquement :

— Que veux-tu ?

— M. le marquis… c’est M. le général Poussard. Mon Dieu ! il apporte… il apporte des épées.

— Déjà ? reprit Gilbert, quelle heure est-il donc ?

— Cinq heures et demie du matin, M. le marquis.

Et le vieux serviteur répéta en frissonnant :

— Mon Dieu ! mon Dieu ! des épées !

— Fais entrer le général dans la bibliothèque et prie-le de m’attendre un moment.

— Oui, M. le marquis ; mais M. le général m’a ordonné de lui faire faire tout de suite une soupe à l’oignon, et de lui servir quelque chose de froid avec une bouteille de vin de Sauterne.

— Eh ! fais-lui servir tout ce qu’il voudra, répondit Gilbert en sortant impétueusement du salon.

— Mon pauvre maître ! reprit Joseph en essuyant une larme qui tremblait au bord de ses paupières, encore un duel !… Et ce général… quel gros sans cœur ! Venir chez quelqu’un avec des épées et demander en entrant une soupe à l’oignon ! Le chef de cuisine s’est couché à quatre heures du matin. Bah ! je vais prévenir son premier aide, il sera bien suffisant pour faire une soupe à l’oignon.

Au moment où Gilbert allait quitter le salon, Gilberte y rentra, livide, tremblante, les yeux rougis par les larmes, les traits décomposés ; elle dit vivement à Joseph :

— Je sais tout : mon mari se bat ce matin.

— Madame… Mon Dieu ! je ne sais que répondre à madame. Je ne…

— Je sais tout, vous dis-je ! Joseph, je connais votre affection pour votre maître, vous l’avez vu naître… il faut à tout prix empêcher ce duel. Cela, je crois, est en mon pouvoir.

— Ah ! madame la marquise, que le ciel vous entende !

— Gardez-moi surtout le plus profond secret, ou tout est perdu.

— Madame peut-elle douter de mon dévouement à ses ordres ?

— Il est cinq heures et demie ?

— Oui, madame.

— Il faut qu’à six heures une voiture quelconque, un fiacre, m’attende à la petite porte de l’hôtel.

— Madame, je vais courir aux écuries réveiller les gens et faire atteler.

— Non, non, personne ici ne doit soupçonner mon absence ; il ne faut pas que l’on me voie sortir. Je veux une voiture du dehors, parce qu’à cette heure matinale je n’oserais aller seule dans les rues.

— Il y a un loueur de voitures à deux pas, dans la rue Saint-Dominique ; ma femme va y courir.

— Pourquoi charger votre femme de ce soin ?

— Madame, M. le marquis peut me sonner d’un moment à l’autre, et je réponds de ma femme comme de moi-même.

— Joseph, je vous le répète, pas un mot de ceci à votre maître, ou tout est perdu.

— Madame, on me pilerait dans un mortier que je n’ouvrirais pas la bouche.

— Dites à votre femme de sortir par la petite porte du jardin, de la laisser entr’ouverte et de ramener à cet endroit la voiture qui m’attendra.

— Oui, madame.

— À quelle heure fait-il jour ?

— À six heures et demie au plus tôt, madame.

— Tous les gens sont couchés ?

— Oui, madame.

— Les lumières sont éteintes dans le grand escalier, dans le salon et la galerie qui conduit au jardin ?

— Oui, madame ; mais les contrevents des portes donnant sur le perron sont fermés avec des barres de fer ; madame la marquise ne pourrait les soulever. Je vais aller m’occuper de ce soin.

— Allez ; mais, Joseph, encore une fois, pas un mot de tout ceci ni à votre maître, ni à personne, sinon ce malheureux duel a lieu.

— Ah ! madame ! pour l’empêcher je donnerais les jours qui me restent à vivre…

— Je compte sur vous. Il faut qu’à six heures une voiture m’attende à la petite porte, reprit Gilberte en rentrant précipitamment chez elle.

— Courons vite prévenir ma femme, dit le vieux serviteur. Quel bonheur si madame la marquise pouvait… Ah ! n’oublions pas d’ouvrir les contrevents de la galerie du jardin. Bon, et la soupe à l’oignon du général ! Ah bah ! ma foi tant pis, qu’il attende ! L’on n’a jamais vu non plus quelqu’un venant servir de témoin à un duel demander en arrivant une soupe à l’oignon !

Et Joseph sortit précipitamment en disant :

— Ah ! mon pauvre maître ! mon pauvre maître !

VII

Le baron Poussard, cravaté de noir, militairement vêtu d’une longue redingote bleue boutonnée jusqu’au menton, s’était établi, avec des manières singulièrement possessives et familières, dans la bibliothèque du marquis, vaste pièce dont les quatre murs disparaissaient sous de grands corps de bibliothèque en ébène, incrustée de cuivre et rehaussée de moulures en bronze doré. À travers les vitres, l’on voyait une collection de livres reliés avec magnificence.

Le spadassin, les deux mains croisées derrière son dos, fumant, dans une vieille pipe de buis, du plus pur caporal dont la senteur âcre et pénétrante empestait l’appartement, se promenait de long en large dans cette pièce, s’arrêtant tantôt devant la bibliothèque, tantôt devant des étagères chargées de bronzes florentins, d’ivoires sculptés, d’émaux de la renaissance et autres curiosités précieuses au milieu desquelles il tracassait, les prenant, les retournant en tous sens, les replaçant au hasard sur les tablettes, haussant les épaules et disant avec un souverain mépris en lançant amoureusement une bouffée de fumée aspirée de sa pipe :

— Quelles blagues que ces antiquailles !

Puis il ajoutait d’un ton de récrimination :

— Voilà un clampin de cuisinier qui met diantrement longtemps à faire une soupe à l’oignon !

Le baron Poussard, continuant ainsi sa promenade et ses investigations, s’arrêta devant le vitrage de la bibliothèque et lut entre ses dents : Voltaire, Montesquieu, Descartes, Rousseau, Locke, Leibnitz ; puis haussant de nouveau les épaules, il répétait avec un superbe dédain :

— Quelles blagues que ces écrivassiers !

Et il ajoutait avec une intonation de plus en plus impatiente et courroucée :

— Clampin de cuisinier ! une demi-heure pour faire une soupe à l’oignon ! Ah ! si j’étais ton maître, je te ferais marcher au pas, moi, et crânement !… Mais le marquis doit être en tout et pour tout une poire molle ; je vous demande un peu ! un farceur qui, au moment d’un duel, écrit son testament ! Va ! tu es toisé, conscrit ! tu n’as plus qu’à faire graisser tes bottes par l’aumônier du régiment ! j’en suis pour ce que j’ai dit : je ne donnerais pas un napoléon de ta peau, mon pauvre bonhomme. C’est dommage, la maison du marquis promettait ! Quelle fameuse table ! j’aurais eu mon couvert mis ici deux ou trois fois par semaine !

Puis, cette pensée culinaire lui rappelant ses griefs contre le cuisinier, le spadassin ôta brusquement sa pipe d’entre les dents et la mettant, quoique encore allumée, sur un riche tapis de soie de Smyrne qui recouvrait une longue table chargée d’in-folio, il s’écria :

— Ah çà, décidément, ce fouille-au-pot-là me prend pour une recrue !

Et avisant un cordon de sonnette au-dessus de la cheminée, il sonna violemment à plusieurs reprises. Presque au même instant parut Joseph, portant sur un plateau d’argent une soupe à l’oignon fumant dans une écuelle de vermeil et flanquée d’un perdreau froid en galantine, d’une terrine de foie gras et d’un saucisson de Bologne ; une bouteille poudreuse de vétusté se dressait au milieu de ces mets dont l’aspect calma l’irritation du général, et il dit d’un ton moins bourru à Joseph, qui déposait le plateau sur un guéridon voisin de la cheminée :

— Allons donc, vieux lambin ! allons donc, saprebleu ! vous avez mis le temps à me servir !

— J’en demande pardon à M. le général, reprit Joseph en approchant de la table un fauteuil où se plongea le prétendu défenseur de Marmora, tous les gens étaient couchés. J’ai été obligé de réveiller le cuisinier, le sommelier, l’argentier…

— Ah çà, c’est du bon coin, hein ? fit le soi-disant général en montrant à Joseph la bouteille dont il se versait préalablement une rasade qu’il avala prestement.

Puis, plongeant sa cuiller dans l’écuelle :

— Et le marquis, où est-il ?

— M. le marquis est dans son cabinet, répondit le vieux serviteur.

Et il ajouta sans pouvoir contenir un soupir navrant :

— Il écrit…

— Toujours son testament. Poire molle, va ! marmotta le spadassin entre ses dents.

Puis, continuant de manger sa soupe, et faisant bientôt signe à Joseph d’emporter l’écuelle, il attaqua la galantine de perdreaux, et il ajouta :

— Le marquis a-t-il demandé sa voiture ?

— Oui, M. le général, répondit Joseph avec un nouveau soupir. M. le marquis a demandé ses chevaux pour sept heures.

— La soupe à l’oignon n’était pas fameuse, elle manquait de poivre, reprit le spadassin en parlant la bouche pleine ; mais en revanche voilà un excellentissime perdreau ! À propos, j’y pense, le marquis a-t-il fait prévenir son chirurgien ?

— Je l’ignore, M. le général, répondit le vieux serviteur, que chacune de ces questions mettait au supplice, malgré son espérance de voir le duel rendu impossible, grâce à l’intervention de la marquise.

Gilbert entrait en ce moment dans la bibliothèque ; il fit signe au serviteur de sortir, et le général, jetant sa serviette sur le guéridon, s’empressa d’aller chercher sur un fauteuil où il les avait déposées deux épées de combat.

Jamais instruments homicides n’eurent, si cela se peut dire, un aspect plus meurtrier, plus sinistre. Il est de ces sortes d’épées dont la garde dorée, artistement ciselée, offre un heureux contraste avec le bleu du damasquinage et l’éclat miroitant de la lame : aussi, pour peu qu’un rayon de soleil fasse chatoyer cet or, cet azur, cet acier, rien n’est plus plaisant à l’œil ; mais telles n’étaient point les armes du spadassin. Parfaitement culottées, comme il disait dans son cynique et féroce jargon, ces épées à gardes noires, défendues par une coquille bronzée par le temps et percée d’une multitude de petits trous destinés à engager, si cela se pouvait, la pointe de la lame de l’adversaire ; légères, parfaitement trempées, triangulaires et à arêtes vives, éraillées çà et là par le ferraillement des combats où elles avaient figuré, ces épées, fort larges au-dessous de leur monture, allaient en s’effilant jusqu’à leur pointe presque aussi acérée que celle d’une aiguille ; leur lame, terne, noirâtre, devenait couleur de rouille çà et là, veinée d’un brun rougeâtre à trois ou quatre pouces au-dessous de la pointe… Ce culottage était dû à l’action toujours corrosive du sang séché sur le fer.

— Hé, hé, mon cher marquis, que dites-vous de ces joujoux ? dit le baron Poussard en présentant à Gilbert l’une des épées qu’il avait sortie de son vieux fourreau de chagrin noir. Prenez-moi ça et voyez comme c’est léger ! Comme c’est bien à la main !

Le moi du pauvre Gilbert frissonnait à l’aspect de cette arme meurtrière, et maudissait le spadassin, cause première de ce duel ; mais jouant fatalement jusqu’au bout son rôle de marquis, Gilbert prit l’épée, la soupesa, décrivit dans le vide quelques contres, quelques cercles et demi-cercles avec une aisance et une rapidité qui démontraient son habitude de l’escrime.

Puis, rendant l’arme au général :

— Cette épée est en effet, monsieur, très bien à la main.

— À propos, marquis, je veux vous donner un bon avis. Vous n’êtes pas de ces conscrits à qui l’on fait croire aux bottes secrètes, mais voici la chose, et elle m’a réussi six fois sur neuf. Écoutez-moi bien : vous engagez le fer, vous débutez par quelques feintes pour tâter le jeu de votre homme, et en feignant ainsi, vous tâchez de le piquer à la main ; si vous l’atteignez, la douleur lui fait brusquement retirer la patte… en arrière. Or, presque toujours, dans ce mouvement involontaire, il se découvre ; alors vous partez droit, à fond, vous lui flanquez six pouces de fer dans le ventre, et il est saigné… C’est ainsi que j’ai décrotté mon neuvième individu, beau tireur du reste.

— Le conseil est bon, monsieur, et je vous en remercie, répondit Gilbert ; au besoin je m’en souviendrai ; si vous le voulez, nous allons partir ; nous avons encore à prendre sur notre route mon médecin, le docteur Dufour, et M. de Bonrepos, mon second témoin.

— Je vide mon verre de sauterne, je rallume ma pipe et je suis à vous, marquis. À propos, avez-vous fait donner un coup de râpe aux semelles de vos bottes ?

— À quoi bon ?

— Diable ! c’est très utile ; le pied tient plus ferme le terrain, et l’on ne risque pas de glisser en se fendant.

— Je crois, monsieur, cette précaution superflue ; d’ailleurs, le temps nous presse, voici bientôt sept heures.

— Mon cher marquis, un mot encore : vous le voyez, j’agis sans façon ; j’ai demandé à votre valet de chambre une soupe à l’oignon et un morceau froid : c’est un régime du matin que mon docteur m’a ordonné, sous peine de voir mes blessures se rouvrir ; or, moi, en ma qualité de vieux soldat, je ne connais que ma consigne…

— Ma maison est à vos ordres, monsieur.

— J’accepte votre invitation, mon cher marquis, mais ne vous formalisez pas si je viens plus souvent dîner chez vous qu’y déjeuner. J’aime assez, voyez-vous, à déjeuner là où je me trouve après avoir flâné durant toute la matinée ; mais vous pouvez être certain que je ferai souvent honneur à votre dîner. Voilà maintenant ce dont il s’agit : figurez-vous, mon cher, que cette nuit, en rentrant, j’ai trouvé une lettre… ah ! une lettre… Tenez, marquis, je ne suis pas tendre, et, sacrebleu ! les larmes me sont venues aux yeux, et…

— Ensuite, monsieur ?

— Cette lettre m’était écrite par la veuve d’un officier de mameluks. La pauvre femme est aveugle, sans pain et chargée de sept orphelins, enfants de sa fille morte depuis longtemps. Entre nous, je ne suis pas riche, je n’ai que ma solde de retraite, et quelques économies faites jadis en Espagne sur les ustensiles d’église de ces carajos d’Andalousie ; aussi je me suis dit : « Ma foi, tant pis, ce cher marquis est cinq ou six fois millionnaire ; je lui emprunterai tout bonnement un billet de mille francs, que je lui rendrai au premier jour, et je pourrai ainsi soulager la pauvre veuve du vieux brave, du vieux mameluk ! »

— Veuillez m’attendre, je reviens à l’instant, monsieur, répondit Gilbert en se dirigeant vers son cabinet ; je suis trop heureux de vous rendre ce léger service.

Et presque aussitôt il rentra tenant un billet de banque à la main et il l’offrit au baron Poussard qui rallumait sa pipe.

— Mille remercîments, mon cher marquis, dit le spadassin en empochant le billet, des camarades de duel sont, saprebleu ! des frères d’armes, et entre frères d’armes on agit sans gêne : aussi nous serons désormais, vous et moi, à tu et à toi, à pot et à rôt ! Et maintenant, ajouta le général en prenant les épées, allons saigner M. le duc !

Gilbert sonna ; Joseph parut.

— Ma voiture ! dit Gilbert.

Puis réfléchissant, il ajouta au moment où le vieux serviteur allait sortir :

— Dis à Tom d’aller m’attendre avec la voiture à la petite porte du jardin ; je passerai par la galerie.

Et s’adressant au baron :

— Je préfère ne pas être vu des gens avec cet attirail de combat.

— Très bien, mon cher ; mais vous oubliez l’essentiel.

— Quoi donc, monsieur ?

— Le déjeuner, saprebleu ! Notre promenade au bois de Verrières va me donner une faim de tigre ; je vous en ai prévenu, marquis.

— Joseph, dit Gilbert sans pouvoir contenir un mouvement d’impatience, tu donneras les ordres au maître d’hôtel.

— Et surtout, mon vieux, n’oubliez pas les huîtres de Marennes, reprit le spadassin en se dirigeant vers la porte avec le marquis, une demi-cloyère au moins !

— Il ne songe qu’à manger ! murmura Joseph en voyant le général s’éloigner avec le marquis. Goulafre ! va !

Puis soupirant :

— C’est égal ! je le verrais bâfrer de bon cœur, ce gros goinfre… si madame pouvait empêcher ce malheureux duel… Elle est partie de l’hôtel, il y a une heure, en fiacre (il aurait fallu attendre trop de temps pour faire atteler une voiture de remise). Heureusement, madame n’a été aperçue par personne. Puisse-t-elle avoir réussi, mon Dieu ! Mais courons dire à Tom d’aller attendre M. le marquis à la petite porte du jardin.

Un jour sombre et gris éclairait à peine la cime des arbres du jardin de l’hôtel de Montlaur, lorsque Gilbert et le spadassin arrivèrent près de la petite porte, à laquelle ils entendirent soudain heurter violemment. Le marquis, assez surpris, s’approcha rapidement, ouvrit cette porte et se trouva en face d’un cocher de fiacre ; la senteur fortement alcoolique qui s’échappa de la bouche de cet homme aux premiers mots qu’il prononça, sa trogne rouge, sa voix rauque, annonçaient qu’il avait déjà copieusement bu ; aussi dit-il à Gilbert d’un ton insolent et courroucé :

— C’est embêtant à la fin ! Je suis las de droguer à cette porte. Voilà dix minutes que je cogne ! Qui est-ce qui paye ici ?

— Comment ! qui est-ce qui paye ? répondit Gilbert. Que voulez-vous qu’on vous paye ?

— Hé, nom d’un nom ! la course de cette petite dame.

— Quelle petite dame ?

— Mais, nom d’un nom ! cette petite dame que je suis venu prendre à cette porte… qui pleurait… (la petite dame) et que j’ai conduite rue de Varennes, n° 27. Elle s’est élancée dans la maison comme une biche et m’a refermé la porte sur le nez sans me payer ma course ; alors moi je suis revenu ici, et il faut qu’on me paye, nom d’un nom ! ou ça ira mal !

— Si tu ne te tais pas, mauvais drôle ! je vais, moi, te donner un à-compte en te cassant les reins ! s’écria le baron en prenant le cocher au collet et le secouant rudement, sans remarquer l’espèce de stupeur où était plongé Gilbert.

En effet, celui-ci, après avoir passé ses deux mains sur son front comme pour rassembler ses esprits, fouilla dans la poche de son gilet, y prit vingt francs, les remit au cocher et lui dit :

— Parle… Il y a une heure tu as pris une dame ici ?

— Oui, monsieur.

— Jeune ?

— Oui, monsieur.

— Brune, avec des sourcils très noirs ?

— Oui, monsieur, à preuve qu’elle sanglotait et qu’elle avait un chapeau rose.

— Et tu l’as conduite rue de Varennes, n° 27 ?

— Oui, monsieur.

— Numéro vingt-sept, tu ne te trompes pas ?…

— Non, monsieur, à preuve qu’il y a deux colonnes à la porte…

— Plus de doute, ma femme est chez Saligny ! Ils s’entendent. Et moi qui allais au bois de Verrières, croyant y trouver ce beau duc ! Oh ! c’est infâme ! s’écria Gilbert impétueusement.

Puis, se retournant vers le spadassin :

— Général, attendez-moi ; je reviens.

Et voulant s’assurer par lui-même de la réalité de ses soupçons il disparut en courant à travers les massifs du jardin.

— Que diable est-ce que tout cela signifie ? se demanda le baron Poussard.

Puis, voyant le cocher s’éloigner en mettant soigneusement dans sa poche la pièce d’or que venait de lui donner le marquis, le spadassin s’écria :

— Hé ! mon drôle !… et la monnaie ?

— Quelle monnaie, monsieur ?

— Comment, coquin ! mais la monnaie de ce napoléon que mon ami le marquis t’a donné. Ah çà, est-ce que tu me prends pour un conscrit ?

— Tiens… je croyais que les vingt francs étaient pour moi !

— Excusez du peu, mon drôle, des courses payées un napoléon ! En fais-tu souvent, hein ?

— Faut donc que je vous rende ?

— Quinze francs ! et mon ami le marquis fait encore les choses en grand seigneur.

Le cocher maugréant s’exécuta et remit quinze francs au spadassin, qui les emboursa.

Au moment où le cocher sortait en grommelant, Gilbert accourut, la figure livide et bouleversée par la rage, et s’écria en passant rapidement auprès du baron :

— J’en étais certain : elle a quitté l’hôtel ! il est peut-être encore temps de la trouver chez Saligny. Venez, venez !

VIII

Le baron Poussard, ne comprenant rien aux paroles du marquis, se hâta de le suivre, et, ainsi que lui, monta dans un petit coupé, dont les deux vigoureux chevaux partirent à toute vitesse, car Gilbert avait dit à son cocher :

— Rue de Varennes, n° 27, ventre à terre !

— Mais ce malheureux-là va nous verser ! s’écria le défenseur de Marmora, qui, n’étant pas doué de tous les courages, se cramponnait très effrayé à l’appui intérieur de la portière. Saprebleu ! marquis, faites donc arrêter votre voiture ! nous allons être en charpie ! ce gredin de cocher est pris de vertige ! Mille tonnerres ! je veux descendre !

— La misérable ! fuir chez lui ! murmurait Gilbert dans l’exaspération de sa rage et sans entendre les doléances de son compagnon. Oh ! je les tuerai tous deux ! Enfer ! nous n’arriverons donc pas !

Et abaissant violemment la glace devant laquelle se trouvait le siège du cocher, il lui cria :

— Mais va donc ! mais va donc à tout briser !

— Je suis perdu ! murmura le spadassin d’une voix tremblante, blême de frayeur et le front baigné de sueur ; le marquis a le vertige comme son cocher ! je suis mort !

Et poussé à bout par le délire de la peur, le baron saisit Gilbert au collet d’une main, et de l’autre le menaçant de l’une des épées, il s’écria :

— Si tu n’ordonnes pas à ton cocher de s’arrêter, je te tue comme un chien !

Vaine menace, car presque au même instant un choc terrible faillit renverser le coupé ; on entendit des cris d’épouvante et le fracas retentissant des fers des chevaux s’abattant sur le pavé ; le cocher culbuta de son siège, et la voiture, après un choc violent qui la fit s’incliner sur le côté, reprit son assiette et demeura immobile, tandis que Gilbert, dont la tête était depuis un moment penchée hors de la portière, l’ouvrit et se précipita dans la rue en criant avec un accent de joie farouche :

— Les voilà ! il était temps !

— Que les cinq cents millions de tonnerres du diable m’écrasent si je remets jamais les pieds dans la voiture de ce fou ! dit le baron Poussard en se hâtant de sortir du coupé sans oublier les deux épées. Où court-il maintenant ?

Telle avait été la cause de cet accident :

Les chevaux du marquis arrivant à toute bride dans la rue de Varennes ne purent, malgré les efforts du cocher, être assez maîtrisés par lui pour s’arrêter à quelques pas de la porte du numéro 27, et dans leur impétueux élan, leur poitrail heurta violemment le flanc d’un autre attelage qui sortait de cette maison ; le choc fut terrible, les deux paires de chevaux s’abattirent, rompirent leurs traits, brisèrent le timon, et par suite du brusque mouvement de recul que lui imprima la chute de son attelage, l’autre équipage fut refoulé sous la voûte de la porte d’où il sortait.

Dans cette voiture se trouvaient le duc de Saligny et Gilberte.

Gilbert, sur le point d’arriver au numéro 27, s’étant penché au dehors de son coupé, avait, d’un coup d’œil rapide et perçant, jeté au fond de la voiture à demi sortie de la voûte, reconnu sa femme et M. de Saligny à l’instant où celui-ci allait prudemment baisser les stores, espérant bientôt rejoindre sa berline de voyage, qui, attelée de quatre chevaux de poste, l’attendait à la barrière d’Italie.

Gilbert, suivi du général, traversa les groupes de curieux et d’officieux qui s’empressaient d’aider aux deux cochers à remettre leurs attelages sur pied, entra sous la voûte, courut ouvrir la portière de la voiture où se cachaient les deux fugitifs, abaissa le marchepied, et dit à Gilberte avec un sourire effrayant :

— Je vais, madame, vous offrir la main pour sortir de voiture.

Puis lançant au jeune duc un regard de haine implacable :

— M. de Saligny voudra-t-il bien me faire l’honneur de me recevoir chez lui ?…

— Je suis à vos ordres, monsieur, répondit le duc en s’inclinant, tandis que, pâle comme une morte, Gilberte, anéantie, défaillante, avait à peine la force de descendre les degrés du marchepied, soutenue par son mari.

Celui-ci, se retournant alors comme s’il cherchait quelqu’un des yeux, aperçut le spadassin debout derrière lui.

— Ah ! vous voilà, général, lui dit Gilbert avec une satisfaction sinistre, je vous cherchais.

Et il ajouta tout bas :

— Vous avez les épées, nous allons nous en servir. Un salon vaut bien la clairière d’un bois…

— Un salon ?… la clairière d’un bois ? répondit très ébahi le baron Poussard d’une voix encore essoufflée en essuyant la sueur qui coulait de son front. Qu’est-ce que cela veut dire ?

— Monsieur, reprit Gilbert en s’adressant à M. de Saligny, voulez-vous nous faire la grâce de nous montrer le chemin ? car moins heureux que madame… (et du regard il indiqua sa femme) j’ignore où est votre appartement.

M. de Saligny, précédant les deux époux, gravit les degrés d’un large escalier, aux dalles de marbre, revêtues d’un épais tapis ; derrière le duc montaient lentement Gilbert donnant le bras à sa femme qui, à chaque pas, semblait prête à s’évanouir ; venait enfin le spadassin, qui, s’essuyant le front, marmottait entre ses dents :

— Gredin de cocher ! je l’ai échappé belle.

Puis, trompé par l’apparence de courtoisie glaciale que se témoignaient les deux adversaires, il ajouta dédaigneusement au moment où le duc sonnait à la porte de son appartement situé à l’entre-sol :

— Je comprends à peu près comment et pourquoi la petite marquise se trouve là… C’est une fière luronne ! Mais c’est égal, en présence d’une femme… l’affaire va s’arranger. Ces conscrits-là vont plumer des canards !

Le valet de chambre de M. de Saligny ayant ouvert la porte de l’appartement, le duc fit passer poliment devant lui Gilberte et son mari. Celui-ci, regardant alors M. de Saligny en face, lui dit à demi-voix avec un sourire insultant :

— Faut-il, monsieur, que je prie le général de prendre dans sa poche la clef de la porte de votre appartement ?

— Pourquoi cela, monsieur ?

— Pour que vous ne fuyiez pas encore une fois et très lâchement le combat…

— Ainsi, monsieur, vous voulez…

— Me battre ici, et sur l’heure ! répondit Gilbert ; j’ai des épées !

— Je suis et serai toujours à vos ordres, monsieur, reprit M. de Saligny.

Et s’inclinant devant le général, resté quelques pas en arrière, il lui fit signe du geste de passer devant lui et de suivre le marquis et la marquise.

La porte de l’appartement se referma sur eux.

La demeure de M. de Saligny était, ainsi qu’on le dit vulgairement, une véritable bonbonnière. Rien de plus coquet, de plus élégant, de plus recherché que le salon où il introduisait Gilbert, Gilberte et le baron Poussard. Des jardinières de bois de rose placées dans l’embrasure des fenêtres contenaient des corbeilles de fleurs du plus riant éclat ; leur senteur embaumait l’appartement ; les portes d’ébène rehaussées d’incrustations de cuivre et de moulures de bronze doré contrastaient avec la couleur orange du damas des rideaux et de la tenture.

L’on voyait çà et là, dans leurs cadres armoriés, un assez grand nombre de portraits de famille représentant des personnages chamarrés de rubans et de croix ; çà et là, sur des consoles de bois doré ou de véritable Boule, de magnifiques vases de vieux Sèvres bleu-ciel ou vert tendre, et aussi remplis de fleurs fraîchement épanouies, charmaient la vue par la variété de leurs nuances ; de petits cadres en velours rouge, suspendus aux côtés de la glace de la cheminée, servaient de fond à des médaillons peints par Petitot, et représentant plusieurs ancêtres du duc, hommes importants du règne de Louis XIV. Enfin, pieux souvenir filial, au dessous du portrait de son père revêtu de l’uniforme d’officier général, M. de Saligny avait réuni dans un cartouche recouvert d’une vitre les insignes de chevalier des ordres du roi portés de son vivant par le feu duc de Saligny.

Ces souvenirs aristocratiques, ce luxe, cette élégance, ces fleurs, contrastaient étrangement avec la physionomie des quatre personnes alors réunies dans ce salon.

Gilberte, le visage caché dans son mouchoir, sanglotait, le front appuyé au coussin d’un canapé où elle venait de tomber épuisée, brisée par la violence de ces dernières émotions, et cependant elle en redoutait de plus terribles encore.

Le spadassin déposait ses épées sur une table, et Gilbert, debout, l’œil ardent, la figure livide et contractée, ayant passé par deux fois sa main sur son front baigné d’une sueur froide, allait s’adresser à M. de Saligny, lorsqu’il vit celui-ci se diriger vers les fenêtres et détacher les embrasses des rideaux, qui en retombant cachèrent les vitres ; le jour n’arrivant plus dans le salon qu’à travers la transparence de cette étoffe orange, l’appartement fut éclairé d’une lumière douteuse et sinistre.

M. de Saligny se rapprochant alors de Gilbert lui dit :

— J’ai fermé les rideaux, monsieur, parce que ma mère occupe un corps de logis en face de celui-ci, et que de chez elle on peut voir ce qui se passe chez moi.

— Très bien, monsieur, et maintenant habit bas, reprit Gilbert d’une voix sourde. Général, les épées !

— Oh ! oh ! marmotta le spadassin en se dirigeant vers l’endroit où il avait en entrant déposé les armes, décidément ils ne feront pas plumer les canards. Pour la première fois j’aurai vu un duel dans un salon ; je n’en suis pas fâché, pour la rareté du fait.

À ces mots de son mari : « Général, les épées ! » Gilberte, tressaillant, avait brusquement redressé son visage empreint d’une indicible épouvante : l’œil fixe, les bandeaux de ses cheveux s’échappant à demi dénoués de dessous son chapeau, elle leva au plafond ses deux mains agitées par un tremblement convulsif, répétant avec horreur : « Les épées ! les épées ! » comme si elle ne pouvait croire à ce qu’elle entendait.

Elle voulut alors faire un pas vers Gilbert, mais, les forces lui manquant, elle tomba au pied du canapé, agenouillée, affaissée sur elle-même, et s’adressant à son mari, elle s’écria :

— Grâce ! monsieur, grâce !

Gilbert, à ce moment, ayant ôté son gilet et ne gardant que son pantalon et sa chemise dont il relevait la manche droite, tourna la tête du côté de sa femme et lui dit avec une ironie farouche :

— Vous demandez grâce pour votre amant, madame ! il est trop tard !

— Monsieur, répondit la jeune femme en se traînant aux pieds de son mari, je vous jure… sauf trois lettres que j’ai imprudemment écrites à M. de Saligny, je n’ai rien à me reprocher. Ce matin, la tête perdue par vos reproches de cette nuit, je suis accourue ici pour empêcher ce duel affreux. Oh ! par pitié, ajouta-t-elle d’une voix déchirante, interrogez M. de Saligny… Vous croirez peut-être plus à sa parole qu’à la mienne. Il vous jurera comme moi que je n’ai pas déshonoré votre nom !

Puis, toujours à genoux et s’adressant au duc :

— Est-ce vrai, monsieur ?… Mais répondez donc, mon Dieu ! répondez donc, dites la vérité !

— Madame, reprit M. de Saligny qui venait de recevoir du général l’une des épées, je n’ai en ce moment aucune explication à donner.

S’inclinant alors à demi devant Gilbert, qui, déjà en garde, brandissait, impatiemment son arme :

— J’ai l’honneur, monsieur, d’être à vos ordres.

Voyant le combat sur le point de s’engager, Gilberte, paralysée par la terreur, ne put que jeter un cri désespéré en cachant sa figure entre ses deux mains et restant agenouillée et ployée sur elle-même.

— Un instant, messieurs ! s’écria le spadassin, le duel est déjà fort irrégulier, puisque j’en suis le seul témoin ; n’engagez donc pas le fer avant que j’aie donné le signal : je frapperai trois coups dans mes mains, et au troisième… en avant ! saprebleu !

Pendant les quelques secondes d’intervalle qui séparèrent les trois signaux donnés par le général, il régna dans le salon un silence effrayant, seulement interrompu par les sanglots convulsifs de Gilberte ; inerte, glacée, mourante, incapable de faire un mouvement, elle ne vivait plus que par le cœur… et le cœur lui manquait.

Le spadassin frappa une dernière fois dans ses mains en disant de sa grosse voix enrouée :

— Allez, messieurs, allez !

Le combat s’engagea rapide, acharné, silencieux.

L’on n’entendait que le froissement des épées, la respiration haletante des deux adversaires, leurs piétinements sourds, amortis par l’épaisseur du tapis, et de temps en temps les râlements de la jeune femme ou la voix du général, qui, les mains derrière le dos et placé dans l’embrasure d’une fenêtre, disait à demi-voix en secouant la tête d’un air approbatif :

— Ils vont bien ! très bien !… Mais, saprebleu ! c’est qu’ils vont comme de vrais amours !

Pendant un duel, les minutes semblent des heures. Le combat durait depuis quarante secondes au plus, lorsque Gilbert et M. de Saligny, déjà blessés tous deux assez grièvement, cédant à leur fureur croissante, s’engagèrent corps à corps.

— Messieurs, pas de corps à corps ! s’écria le général. C’est un mauvais jeu… je…

Mais s’interrompant et frappant dans ses mains :

— Ah ! fichtre ! ils ont fait coup fourré ! ils se sont enferrés !

À peine le spadassin prononçait-il ces mots que Gilbert et M. de Saligny roulaient sur le tapis.

Le duc mourut en disant :

— Oh ! ma mère !… ma mère !…

Gilbert, tombant d’abord à genoux, puis sur le côté, s’affaissa aux pieds de sa femme à demi étendue sur le plancher… Elle sentit un sang chaud et fumant inonder ses mains, elle entendit la voix agonisante de son mari lui dire :

— Vous voilà veuve… mais j’ai tué… votre amant…

— Diable ! dit le général en faisant un pas vers les deux corps et se courbant vers eux les deux mains appuyées sur ses genoux, c’est pardieu bien ça ! ils ont fait un superbe coup fourré… ils sont saignés tous deux… Allons, je vais prévenir le domestique, car on ne peut pas laisser ici la marquise, ajouta le spadassin en se dirigeant vers la porte. Je vais revenir chercher mes épées, ensuite je ferai ma déclaration au commissaire de police, vu qu’il faut se mettre en règle. Et puis, au lieu de déjeuner chez le marquis, j’irai déjeuner au Café de Paris, et crânement ! La soupe à l’oignon m’a creusé l’estomac.

Le général sortit et ferma la porte.

Soudain une lueur, tour à tour rose et azurée, remplit le salon de sa douce lumière…

Gilbert et Gilberte, presque mourants, elle de douleur, lui de sa blessure, entendirent à ce moment suprême la voix de la Korrigan.

— La blessure de Gilbert ne doit pas être mortelle, selon le langage des hommes, disait la petite fée. Gilberte survivra aux terribles émotions qui en ce moment la brisent… Voulez-vous, tous deux, continuer d’être le marquis et la marquise de Montlaur ?

À mesure que la voix de la Korrigan arrivait à leur oreille, les deux époux se sentaient redevenir eux-mêmes, de même que le comédien, la toile tombée, le drame joué, reprend possession de son moi, de sa personnalité, tout en conservant le souvenir des moindres incidents de son rôle.

Gilbert et Gilberte éprouvaient aussi la sensation d’un doux réveil, succédant à un songe horrible. Leurs douleurs morales et physiques s’apaisaient par enchantement ; ils regardèrent autour d’eux et virent le salon du duc de Saligny éclairé par la lueur rose et azurée qui annonçait la présence de la fée, invisible à leurs regards…

Le cadavre sanglant du jeune duc, étendu sur le dos et tenant encore son épée de sa main crispée par la mort, frappa les regards de Gilberte.

Elle s’écria :

— Ah ! Korrigan, par pitié ! sortons d’ici. Retournons dans notre petite chambre !

— Oh oui ! reprit Gilbert, c’est assez de marquisat, Korrigan, c’en est trop !

À ce moment le spadassin rentrait accompagné du valet de chambre de M. de Saligny, qui disait en pleurant :

— Oh ! mon pauvre jeune maître ! Et sa mère, mon Dieu ! et sa mère qui est ici, dans la même maison !

— Ah dame, mon garçon, voilà ! à ce jeu-là… on se pique, répondit le général en se baissant pour ramasser ses épées ensanglantées que ce nouveau duel culottait encore…

Le spadassin dut ouvrir les doigts livides et roidis de M. de Saligny, pour lui enlever son arme des mains ; après quoi, mettant les deux épées sous son bras et s’adressant au serviteur, qui, les mains jointes et agenouillé près du cadavre de son maître, éclatait en sanglots, le général lui dit :

— Mon cher, où demeure le commissaire de police du quartier ?

En attendant la réponse du valet de chambre, le baron Poussard jeta curieusement les yeux sur le corps du marquis ; ses paupières demi-closes, ses lèvres violâtres et entr’ouvertes, d’où s’échappait une sorte de râle, semblaient annoncer que le blessé touchait à sa dernière heure.

Quelle fut la stupeur, l’épouvante du général lorsqu’il entendit ces mots prononcés d’une voix sonore et vibrante, quoiqu’elles parussent sortir de la bouche immobile et décolorée du marquis :

— Korrigan, je veux que ce spadassin de général Poussard, encore plus féroce qu’il n’est goinfre, ait une colique atroce toutes les fois qu’il mettra l’épée à la main pour se battre en duel.

— C’est fait, répondit la douce voix de l’invisible fée, ta volonté s’accomplira…

— Oh ! s’écria le général en pâlissant d’effroi. Les morts parlent, ici !

— Oui, reprit la voix de Gilbert, voix de plus en plus lointaine, et qui semblait venir du ciel ; oui, les morts parlent, et ils te prédisent, abominable spadassin, une colique atroce toutes les fois que tu iras sur le terrain !

IX

Un instant après que Gilbert et Gilberte eurent dit à la Korrigan : « Nous voulons retourner dans notre petite chambre et redevenir ce que nous étions hier, » les deux époux éprouvèrent un moment de vertige qui leur ôta jusqu’à la conscience de leur être, puis ils se trouvèrent transportés chez eux, vêtus comme ils l’étaient la veille. À peine furent-ils en présence, que pleurant de joie et se jetant dans les bras l’un de l’autre, ils se tinrent longtemps embrassés.

— Mon Gilbert ! disait la jeune femme.

— Ma Gilberte ! disait le jeune homme.

Et leurs douces larmes de couler encore au milieu d’étreintes passionnées.

— Pauvre Minette ! il me semble que je te revois après une longue absence !

— Ah ! chéri, quel affreux voyage dans le pays des marquisats !

— Dieu merci, nous en voilà revenus et pour toujours, hein, marquise ?

— Ah ! ne m’appelle plus ainsi ! je crois que pendant huit jours le souvenir de cette horrible nuit me donnera le cauchemar ! Te voir tomber à mes pieds tout sanglant… Mais cette blessure, tu ne t’en ressens plus ?

— Pas le moins du monde ; l’épée du duc a percé la peau du marquis, mais non la mienne, Dieu merci !

— Laisse voir ! reprit Gilberte avec un accent de tendresse ingénue et charmante.

Écartant alors le revers du gilet et les plis de la chemise de son mari, de qui elle mit ainsi une partie de la poitrine à nu, la jeune femme, rassurée par cet examen et emportée par un élan passionné, baisa la place de la blessure.

— Nom d’un petit bonhomme ! s’écria Gilbert, si j’avais été blessé, tu m’aurais guéri !

— Ah ! mon pauvre ami ! quelle nuit ! quelle nuit !

— Et pourtant ça commençait si joliment ! Étais-tu belle sous tes brillants atours ! avec ta guirlande de fleurs et de diamants, et ta robe de crêpe rose !

— Et toi ! comme cet habit bleu clair à boutons dorés t’allait bien !… c’est que tu avais vraiment l’air d’un marquis !

— Et comme tout ce grand monde s’empressait autour de nous !

— Oh ! c’est vrai ; mais dis donc, Gilbert, une drôle de chose.

— Quoi donc ?

— Je me rappelle tout ce qui nous est arrivé, comme si j’étais encore marquise.

— Moi de même, je n’ai rien oublié.

— Voyons ! est-ce que les empressements de ce beau monde te causaient un grand plaisir ?

— Ma foi, non ; en tant que marquis, ça ne me faisait rien du tout : les personnes invitées à notre fête me devaient ces égards, ces prévenances… et moi je les acceptais, ma foi, tout bonnement, comme une chose due…

— Est-ce que tu éprouvais un énorme bonheur à voir nos magnifiques salons si brillants de dorures, de fleurs et de lumière ?

— Je n’y pensais seulement pas, ma pauvre Minette !

— Ni moi non plus. C’est singulier, et pourtant lorsque nous avons pu nous régaler de ces deux paires de grands rideaux de fenêtre en cotonnade, que j’ai taillés et cousus moi-même (et la jeune femme les désigna du geste), nous nous reprochions de perdre souvent notre temps à les regarder, ces pauvres rideaux, en nous disant : « Comme ça fait bon effet ! comme ça meuble ! Non, vrai, ce n’est pas parce que c’est chez nous, mais enfin voilà qui est cossu ! »

— Tu as raison. Mais autre chose : tu te rappelles avec quelle impatience nous avons attendu pendant des mois le moment de boire au Café de Paris cette fameuse bouteille de champagne ?…

— Que nous n’avons pas bue…

— Cela grâce à ton bon cœur. Eh bien, cette nuit, lorsque, après le départ de nos invités, nous avons soupé tête-à-tête dans notre belle salle à manger, sur cette table couverte d’argenterie si magnifique, que j’en suis encore ébloui, certes, il y en avait là, du champagne frappé et du fameux ! cependant je n’ai pas seulement eu l’envie d’en goûter ; un de nos maîtres d’hôtel en gants blancs m’en a versé, de ce nectar… mais je n’en ai pas bu, tant j’étais préoccupé de mon duel avec le duc, et de mon idée de te forcer d’offrir à madame de Saint-Marceau une place dans ta voiture, pauvre chérie !

— Et moi donc… je n’ai avalé qu’un verre d’eau pour apaiser l’espèce de fièvre que me causaient les menaces de M. de Saligny, qui voulait se battre contre toi, mon pauvre Bibi… et te montrer mes lettres !

— Quant aux mets, nous ne leur avons pas plus fait honneur qu’aux vins ! Un autre de nos maîtres d’hôtel m’a servi… ma foi, je ne sais pas de quoi ; c’était tout tortillonné et décoré de petites tranches de truffes ; ça avait à peu près un goût de volaille, cela devait être excellent, mais cela m’a semblé amer, car je n’avais pas la moindre faim, et, par parenthèse… ce n’est pas comme ce matin.

— Le fait est que, malgré nos aventures de la nuit, j’ai les dents d’une longueur… d’une longueur !

— Et cette scélérate de Badureau qui ne nous apporte pas notre lait et notre pain ! Neuf heures doivent être depuis longtemps sonnées.

— Non, chéri, tiens… les voilà qui sonnent… Notre faim avance.

À ce moment, nos deux jeunes gens, qui, tour à tour sous l’impression de leurs souvenirs nocturnes et sous l’influence de leurs modestes habitudes de chaque jour, y revenaient machinalement, oubliant pour un instant la Korrigan et ses merveilles, nos deux jeunes gens entendirent frapper discrètement à leur porte.

— C’est la portière qui nous apporte notre lait ! s’écria joyeusement Gilbert. Vive à jamais la Badureau !

Et après ce cantilène, il cria :

— Entrez !

— Il faut qu’elle ait zévu quelque chose pour se montrer si ponctuelle ! Nous apporter notre déjeuner à neuf heures sonnant ! reprit en riant Gilberte.

La jeune femme oubliait, ainsi que son mari, les deux mille francs si diaboliquement jetés la nuit précédente dans la loge de la portière. Aussi quel fut l’étonnement des deux époux en la voyant entrer marchant à pas comptés, tenant sous son bras un long pain de quatre livres, une bouteille d’une main, et de l’autre un plat qu’elle avait déposé sur le carreau pour ouvrir la porte ; après quoi, s’avançant vers le petit poêle de fonte qui servait de table à manger, madame Badureau déposa sur ce meuble le pain, la bouteille et le plat, qui contenait un quart d’oie froide, deux pommes cuites et un morceau de fromage de Gruyère.

Gilbert et Gilberte ouvraient des yeux énormes à l’aspect de ce déjeuner splendide, aussi peu prévu que venant à souhait pour satisfaire à leur appétit matinal. Aussi, regardant tour à tour ces mets et madame Badureau, les deux jeunes gens disaient avec une surprise croissante :

— Un quart d’oie rôtie !

— Des pommes cuites !

— Du fromage !

— Une bouteille de vin cachetée !!!

Madame Badureau, prenant alors la parole, s’exprima de la sorte avec un accent tour à tour mystérieux et pénétré :

— J’ai zévu bien des malheurs, mais je n’ai jamais zévu celui d’oublier mes bienfaiteurs ! Jeune homme, vous n’êtes pas plus lithographe que mademoiselle n’est fleuriste ; vous êtes un prince polonais déguisé qui a enlevé la fille d’un milord anglais, riche comme un crésus, qui cachez vos amours dans une mansarde. Jeune homme ! j’ai compris la farce de cette nuit ; les deux mille francs que vous m’avez jetés dans ma loge étaient une manière de me dire : « Madame Badureau, soignez-nous, et vous en recevrez autant à chaque terme pour votre peine. » C’est convenu, jeune homme, vous serez soigné en prince polonais que vous êtes, car vous n’êtes pas fait pour prendre le matin pour deux sous de lait dans un poêlon, comme des chats, pour tout potage à vous deux mademoiselle ! Voilà le déjeuner, vous verrez le dîner… il y aura des huîtres… du rognon de veau à la casserole et… du… pououlet.

Il est impossible d’accentuer autrement la pompeuse prononciation de madame Badureau lorsqu’elle fit cette annonce culinaire ; ensuite de quoi elle ajouta :

— Jeune homme, comptez sur moi à la vie et à la mort. Mais motus !

Madame Badureau se retirant alors à pas de loup, sur la pointe des pieds, ouvrit doucement la porte, se retourna en appuyant son index sur ses lèvres, à l’instar du dieu du silence, et disparut en répétant :

— Motus !

À peine la portière fut-elle partie, que Gilbert, d’abord ébahi, se frappa le front, partit d’un franc éclat de rire et s’écria :

— Ma parole d’honneur, Minette, nous sommes fous !

— Comment ?

— Nous oublions que nous pouvons tout ce que nous voulons.

— Que veux-tu dire ?

— Et la Korrigan ? et les deux mille francs que par farce j’ai jetés cette nuit dans la niche à Badureau, qui, vu ma magnificence, me prend pour un prince polonais déguisé !

— Tiens ! c’est ma foi vrai ! dit Gilberte en frappant dans ses mains, il faut que nos aventures de cette nuit nous aient toqués ! Heureusement elles ne nous ont pas ôté l’appétit. Hein, Bibi, a-t-il bonne mine ce quart d’oie rôtie !

— Un quart d’oie ! reprit Gilbert avec un superbe dédain. Fi, fi ! ma chère ! Allons donc ! un quart d’oie ! quand nous pouvons demander à la Korrigan…

Et tournant çà et là la tête.

— Êtes-vous là, Korrigan ?

— Oui, répondit la douce voix, je suis là.

— Tu vois bien, la Korrigan est là… et nous pouvons…

— Bah ! bah ! répondit Gilberte qui, après avoir couru chercher deux couteaux et deux fourchettes de fer brillantes comme de l’argent, s’occupait déjà de couper pour son Gilbert le croûton d’un pain tendre, croquant et doré, moi, d’abord, j’aime à savoir ce que je mange, et en me rappelant tous ces mets qu’on nous servait hier, à souper, dans des plats d’argent, je ne saurais pas seulement dire si c’était chair ou poisson… Tiens, Bibi… tu seras au moins certain que tu manges de l’oie !

Et Gilberte offrit à son mari le croûton du pain, sur lequel elle plaça un appétissant morceau de l’aile d’oie rôtie qu’elle avait soigneusement saupoudré de sel blanc.

— Au fait, Minette, tu as raison, reprit Gilbert en mordant à belles dents le croûton. Nous avons une faim de tigre, comme disait ce féroce goinfre de baron Poussard… Voilà de l’oie… Eh bien ! mangeons de l’oie ; nous aurons toujours le temps de manger de toutes sortes de friandises quand l’envie nous en prendra.

— Hum ! la bonne peau croustillante ! dit Gilberte avec un petit frémissement de friande convoitise, en prenant bravement du bout de ses doigts roses un morceau de l’épiderme doré de l’oie.

Et elle le croqua, tandis que Gilbert disait à la fée invisible :

— Ah ! chère Korrigan, dans quel affreux pétrin vous nous avez jetés sans le vouloir (nous n’en doutons point), en nous métamorphosant, selon notre volonté, en marquis et en marquise !

— Vous avez commandé, reprit la voix, j’ai obéi.

— Oh ! ce n’est pas un reproche que nous vous adressons, bonne petite fée, reprit Gilberte : nous avons cru que le bonheur suprême consistait à être grands seigneurs ; nous nous sommes trompés… voilà tout…

— Et l’on ne nous y rattrapera plus à être marquis ou marquise, nom d’un petit bonhomme ! ajouta Gilbert en débouchant la bouteille cachetée de rouge et remplissant le verre qui lui servait à lui et à sa Gilberte.

Celle-ci but crânement trois doigts de vin pur et rendit le verre à son mari, qui le vida d’un trait ; puis s’essuyant les lèvres :

— Voilà un petit bourguignon que j’aime fièrement mieux que notre champagne frappé de cette nuit. Hein, Minette ?

— Ah ! ne me parle plus de cette horrible nuit ; tu m’ôterais l’appétit, et je le réserve pour les pommes cuites.

— Ah ! la diable de nuit ! j’en frissonne encore… Brrrr.

— Pourquoi vous décourager sitôt ? reprit la voix de la fée. Qui vous prouve que le bonheur ne consiste que dans une grande naissance et une grande fortune ? Je vous l’ai dit, le marquis de Montlaur et sa femme survivront, elle à son chagrin, lui à sa blessure ; si vous ne voulez pas entrer de nouveau dans leur vie, il est beaucoup de grands seigneurs de qui vous pouvez prendre la place…

— Merci, Korrigan ! si nous étions absolument forcés de choisir, Minette et moi, entre le métier de fleuriste et celui de lithographe, ou la condition de marquis et de marquise… je vous répondrais peut-être : « Korrigan, essayons encore des grandeurs. » Mais il nous reste de la marge pour notre nouveau choix, et entre nous, chat échaudé craint l’eau froide.

Puis Gilbert, donnant à sa femme les deux pommes cuites, lui dit :

— Voilà le dessert de Minette ; puisqu’elle ne mange pas de fromage, je me l’adjuge ; un bon petit verre de vin par là-dessus et nous aurons déjeuné comme des rois !

— Dis donc, Gilbert ? reprit la jeune femme en secouant la tête comme une ménagère qui s’effraye d’une consommation coûteuse, sais-tu que la moitié de notre pain de quatre livres y aura passé ?

Et mordant à belles dents sa dernière pomme cuite, elle se leva en disant :

— Je vais nettoyer nos fourchettes et nos couteaux !

— Korrigan, reprit Gilbert en riant de nouveau, entendez-vous ma petite femme ? Elle oublie toujours que je suis pour le moins un prince polonais déguisé et elle la fille d’un milord anglais, ainsi que le prétend la Badureau. Voilà Minette qui parle de nettoyer nos fourchettes.

— C’est vrai, reprit Gilberte, j’oublie toujours notre pouvoir. Mais c’est égal… ça m’amuse de m’occuper de notre petit ménage. Moi, d’abord, je m’ennuie quand je n’ai rien à faire.

Et la jeune femme entra dans le cabinet qui servait de cuisine, où l’on entendit bientôt le léger grincement du sable sur le fer des couteaux et des fourchettes.

— Pour ce qui est de fainéantiser, j’avoue aussi que cela me semble assommant ; et si notre pain n’était pas au bout de nos doigts, je crois que j’aimerais mieux travailler gratis que rester oisif. Une semaine bien remplie, nom d’un petit bonhomme ! c’est le sel d’un gai dimanche.

— Braves cœurs ! murmura la voix de la fée, bons cœurs !

— Dis donc, chérie, reprit Gilbert après un moment de réflexion, une idée !

— Voyons, répondit Gilberte toujours occupée dans le cabinet à fourbir ses couverts, quelle idée ?

— Nous avons à causer avec notre chère Korrigan sur le choix de la nouvelle condition où nous allons chercher et trouver certainement, cette fois-ci, le bonheur. Veux-tu que nous nous mettions (seulement histoire d’occuper notre temps), moi à ma pierre, toi à tes fleurs ? Nous jaboterions comme à notre ordinaire, tout en travaillant.

— Fameuse idée ! reprit joyeusement la voix de Gilberte, oh ! fameuse ! et pour la peine je t’embrasserai quand j’aurai fini de nettoyer nos couverts.

— Korrigan, reprit Gilbert en s’approchant de la table où étaient sa pierre lithographique et ses crayons, cela ne vous paraîtrait pas impoli de notre part qu’en causant avec vous nous travaillions ?

— Non, mes amis, répondit la douce voix.

Et elle murmura :

— Braves et bons cœurs !

— Où est-il, ce Bibi ? qu’on l’embrasse pour sa bonne idée ! dit gaiement Gilberte en sortant du cabinet avec une gentille pétulance. Où est-il, qu’on l’embrasse ? vite ! vite !

— Présent !… fit Gilbert.

Et le bruit de plusieurs baisers pris et rendus s’entendit dans la chambre ; après quoi nos deux jeunes gens s’assirent joyeusement chacun devant sa table de travail.

— Ah ! ah ! dit Gilberte en s’adressant à la tulipe d’Ithol, orange et pourpre, qui, placée dans un vase, lui servait de modèle, bonjour, chère petite fleur ! tu ne t’attendais pas, ni moi non plus, à ce que nous nous reverrions… Je vais tâcher d’achever aujourd’hui ton portrait.

Puis, fouillant dans ses cartons, la jeune femme ajouta avec ce petit frémissement de désir ou de convoitise qui lui était naturel :

— Hum !… quel bonheur si je pouvais imiter, à s’y méprendre, ces jolis pétales oranges, frangés d’un pourpre si vif ! c’est ça qui est fièrement difficile !

Et elle reprit, il faut l’avouer, avec une certaine fatuité :

— Difficile… difficile… Enfin… l’on verra !

Gilbert, de son côté, s’approcha de la table où se trouvait sa pierre lithographique préservée de la poussière par un léger papier de soie ; il l’enleva et mit au jour un dessin commencé, représentant deux enfants jouant avec un gros chien de Terre-Neuve ; la magnifique gravure anglaise qui lui servait de modèle était placée sur son chevalet près de la table, où le jeune homme s’assit, regardant son œuvre, et disant avec une satisfaction profonde :

— Vrai ! ça fait plaisir de revoir un travail bien commencé ! Hé ! hé ! mais oui, pas mal commencé, ajouta-t-il en se mirant pour ainsi dire complaisamment dans son dessin lithographique.

— Moi, reprit Gilberte toujours assise devant sa table, tu sais que j’adore le gros chien… A-t-il l’air bonne personne ! avec son grand œil intelligent et doux, on croirait vraiment qu’il regarde avec tendresse les deux marmots qui jouent entre ses grosses pattes.

— Chacun son goût. Certes, je ne méprise pas le gros chien, reprit Gilbert, mais j’aime mieux les deux enfants, et encore j’ai pour l’un d’eux une préférence forcenée ; mon préféré est celui qui tient la patte du chien ; j’ai mis tous mes soins à bien réussir la tête frisée de ce bambin, parce que Minette devait lui ressembler… quand elle était bambine.

— Voyons, reprit Gilberte se levant, tenant à sa main ses ciseaux et un morceau de gaze orange où elle taillait la ressemblance de la tulipe d’Ithol.

La jeune femme s’accouda sur l’épaule de son mari, penchant la tête si près de la sienne, que leurs cheveux se confondaient.

— Ah ! câlin, reprit Gilberte après avoir contemplé le dessin, vous me flattez afin que j’excuse votre injuste préférence. Quel mauvais père ! ne pas aimer également ses enfants ! Eh bien ! moi je soutiens que ce chérubin qui se pend au cou du bon gros chien sera tout aussi gentil que l’autre, si vous voulez vous donner aussi la peine de le réussir.

— Parbleu ! je crois bien que je le réussirai, puisque nous pouvons tout ce que nous voulons, et à preuve…, dit Gilbert en tournant la tête du côté de sa femme et lui présentant son front, à preuve… c’est que je veux que Minette m’embrasse.

— C’est fait ! répondit gaiement Gilberte en donnant le baiser et imitant la voix de la fée. Il n’est pas besoin de votre puissance pour que j’aime à embrasser mon mari, n’est-ce pas, chère petite Korrigan ?

Puis, regagnant sa table de travail, elle ajouta :

— Maintenant, je jure de ne plus déranger Bibi de son ouvrage.

— Et moi, je jure de ne pas distraire Minette, reprit Gilbert. À cette heure, Korrigan, parlons un peu s’il vous plaît, de nos petites affaires…

X

Gilbert et Gilberte, occupés de leurs travaux habituels et placés chacun devant sa table, continuaient de s’entretenir avec l’invisible fée.

— Nous disions donc, chère Korrigan, reprit Gilbert en taillant avec soin son crayon tendre et friable, nous disions donc que nous avions assez de la condition de marquis et de marquise. N’est-ce pas, chérie ?

— Ah ! je crois bien ! si l’on nous y reprend, il fera chaud !

— Mes amis, reprit la voix de la Korrigan, je vous le répète, l’enchaînement des faits a voulu que vous entriez dans la vie de M. et de madame de Montlaur en un moment fatal…

— Et cette fatalité vous l’ignoriez, chère Korrigan, dit Gilbert, nous en sommes certains !

— Je ne puis vous répondre là-dessus, mes amis ; je suis destinée à vous obéir, mais il n’est pas en mon pouvoir de vous conseiller : soumise à vos volontés, j’attendrai le moment où, n’ayant plus de souhaits à former, vous me direz : Va-t’en, Korrigan. Cependant, sans vous conseiller, il m’est permis de vous apprendre que les événements de cette nuit sont généralement exceptionnels dans la vie des grands seigneurs.

— Pardon, Korrigan, distinguons, s’il vous plaît, reprit Gilbert tout en dessinant. Laissons de côté les tribulations des gens du grand monde, quoique en cette nuit maudite j’aie furieusement souffert ! Nom d’un petit bonhomme ! étais-je courroucé et humilié de ce que le duc de Saligny prétendait que mes ancêtres avaient volé leur nom et leur titre ! Je crois que cela me navrait autant que les ressentiments de ma jalousie contre le duc !

— Et moi donc, Gilbert ? Non, vois-tu, jamais tu ne pourras comprendre ma fureur contre toi lorsque tu voulais me forcer de donner une place dans ma voiture à cette madame de Saint-Marceau ! Et ce n’était rien encore auprès des angoisses, des terreurs que m’a causées ce terrible duel ! Sans t’avoir jamais beaucoup aimé (en tant que marquise et toi marquis, bien entendu), je tremblais presque autant pour toi que pour M. de Saligny. Je l’avais aimé par ennui, par désœuvrement, et pourtant je voulais fuir avec lui. Ah ! quelle nuit, mon Dieu ! j’en frissonne encore, rien que d’y penser.

— Aussi, Minette, je réponds à notre chère Korrigan : Bon ! j’admets qu’il n’arrive pas à tous les grands seigneurs de se battre en duel dans un salon, et de se transpercer avec leur adversaire comme des poulets embrochés, d’accord ! Maintenant, Korrigan, parlons un peu, s’il vous plaît, des plaisirs du grand monde, que diable ! je les connais ! Maintenant, Minette et moi, nous avons eu à nous l’hôtel de Montlaur, un vrai palais. Est-ce qu’à chaque instant nous nous disions : « Ah ! sapristi ! que nous sommes donc heureux de posséder un si bel hôtel ! »

— Ah ! mon Dieu, non. Habitués à posséder ce bel hôtel, nous ne songions plus à ces magnificences.

— Ainsi, Korrigan, voilà déjà pour ce qui est du logement, reprit Gilbert. Passons à l’habillement. Est-ce que Minette et moi, qui pouvions nous vanter d’être furieusement bien mis, c’est vrai, nous nous arrêtions devant les glaces pour nous mirer et nous dire : « Nom d’un petit bonhomme, sommes-nous bien mis ! » Est-ce que nous nous sentions plus aises que nous le sommes, lorsque le dimanche Minette est habillée de sa jolie robe de soie, et moi de ma fine redingote d’Elbeuf, sans compter mes bottes vernies et ma badine ?

— Ah bien oui ! je m’en souciais bien, de mes beaux atours ! Figure-toi, chéri, que, lorsque j’ai eu obtenu de ce vieux domestique d’aller me chercher une voiture pour me rendre chez le duc, je suis rentrée dans ma chambre à coucher. Renvoyant alors mes femmes de chambre, qui m’attendaient pour me déshabiller (je ne voulais pas qu’elles me vissent sortir), j’ai presque mis en morceaux ma belle robe, tant j’avais hâte de changer de vêtements pour courir chez le duc ; j’ai jeté çà et là sur le tapis mon collier de diamants, mon diadème, mes bracelets de pierreries, et il me semble qu’à travers mes terribles angoisses j’ai eu comme un moment de bonheur lorsque je me suis vue en robe de soie toute simple avec un mantelet et un chapeau de velours, tant ma parure me pesait !

— Ainsi, chère Korrigan, voilà déjà pour le logement et pour l’habillement ; passons à la nourriture. Vous me direz que Minette et moi nous étions trop tourmentés pour faire honneur au souper ; c’est vrai, mais enfin l’on ne dîne qu’une fois, et si l’on boit du champagne frappé tous les jours, on doit s’y habituer comme au reste. Or, j’aurais soupé avec la goinfrerie du général baron Poussard (n’oubliez pas, s’il vous plaît, la colique de cet affreux spadassin, toutes les fois qu’il ira sur le terrain)…

— Ton désir sera satisfait, reprit la voix : toutes les fois que le général Poussard sera au moment de se battre en duel, il subira la punition que tu as infligée à sa férocité.

— Ça me donnerait l’envie d’aller le provoquer, afin de jouir de sa mine piteuse, dit en riant Gilbert. Nous songerons à cela plus tard ; pour en revenir à mon entretien, je vous disais, Korrigan, que quand bien même hier soir j’aurais soupé comme un ogre, bu comme une éponge, ma soif et ma faim n’auraient pas été mieux satisfaites qu’elles ne l’ont été ce matin avec l’excellent quart d’oie de la mère Badureau et sa fine bouteille de vin cacheté.

— Oh ! c’est vrai, le quart d’oie était délicieux, et les pommes cuites, donc ? un vrai sucre ! reprit Gilberte en se renversant un peu en arrière pour contempler avec contentement la petite tulipe qui semblait croître et fleurir entre ses doigts habiles et légers.

— Maintenant, passons aux plaisirs des grands seigneurs, reprit Gilbert. Ils sont gentils, je m’en vante ! M. de Bourgueil vient me proposer une course dans laquelle j’aurai à sauter cinq fossés, trois haies, et pour bouquet une rivière à franchir. Merci du peu ! Des plaisirs à se casser le cou mille fois ! Après cela, qu’y a-t-il encore ? Ah ! le club où l’on va fumer et jouer un jeu d’enfer…

— Aussi qu’arrive-t-il ? reprit Gilberte. On laisse sa femme toute seule, et, par désœuvrement, ne sachant à quoi passer son temps, elle se laisse courtiser, se compromet, et un beau jour elle veut fuir avec un jeune homme !

— Voyons, chère petite Korrigan, répondez : à peu de différence près, n’est-ce point là la vie du grand monde ? Du moins je le soupçonne fort. Et quant aux mariages, ne ressemblent-ils pas, pour la plupart, sauf le dénouement tragique, à l’union du marquis et de la marquise : indifférence d’un côté, coquetterie de l’autre ?

— Il en est ainsi souvent, il est vrai, répondit la voix, mais qu’importe si ces gens sont heureux !

— Mais, Korrigan, c’est là justement le hic. Sont-ils heureux ?

— Tu as été grand seigneur, reprit la voix. Souviens-toi et juge… D’ailleurs toutes les destinées ne se ressemblent pas ; il est, je vous l’ai dit, mes amis, d’autres grands seigneurs dans la vie de qui vous pouvez entrer. Quel avenir vous prépare cette nouvelle métamorphose ? Je ne saurais vous le faire connaître ni le changer… Je vous le répète, mes amis, je peux combler tous vos désirs, à vous Gilbert, et à vous Gilberte ; mais si vous devenez d’autres personnages, vous subirez, quels qu’ils soient, les hasards de leur destin. Donc, choisissez la vie à vos yeux la plus enviable, et si elle satisfait à tous vos vœux, vous me direz alors : Va-t’en, Korrigan.

— Ah mon Dieu ! s’écria Gilberte avec angoisse en interrompant son travail, j’y songe seulement à cette heure et j’en frémis ! Ce matin, chère petite fée, lorsque Gilbert était mourant de sa blessure, et moi mourante de chagrin… si vous n’étiez pas venue à nous… nous allions donc mourir ?

— Pauvre Minette, tu as raison, reprit Gilbert en interrompant aussi son travail, et puis si nous perdons notre pouvoir sur la Korrigan en entrant, comme elle le dit, dans la vie d’autres personnes, nous n’avons pas même l’espoir d’appeler notre bonne fée pour nous sortir d’un affreux guêpier comme celui de ce matin, puisque nous n’étions plus Gilbert et Gilberte… mais le marquis et la marquise.

— Non, vous ne pouviez plus m’appeler, dit la voix, mais moi, je suis venue, et je viendrai toujours vous demander, à un moment donné, si la condition que vous avez choisie satisfait à vos désirs.

— Sans reproche, chère Korrigan, vous aviez ce matin singulièrement choisi votre moment ! Nom d’un petit bonhomme ! nous demander si nous voulions continuer d’être le marquis et la marquise, au moment même où nous étions chacun de notre côté accablés de malheurs et quasi agonisants !

— Mes amis, reprit doucement la voix, ma délivrance dépend, n’est-ce pas, de la complète satisfaction de vos souhaits ?

— Oui, Korrigan.

— Et pour que vous me disiez : Va-t’en, il faut que vous soyez, n’est-ce pas, encore vivants en ce monde-ci ?

— C’est évident !

— Donc, mes amis, si étrange que vous ait paru, que vous paraîtra peut-être encore le moment que j’ai choisi et ceux que je choisirai pour vous demander si tous vos vœux sont comblés, ne m’interrogez pas à ce sujet, je ne saurais vous répondre. Qu’il vous suffise d’être certains que quelque condition que vous ayez choisie et bien que vous deviez subir la destinée, ressentir toutes les impressions des gens dans la vie desquels vous serez entrés, toujours, à un moment donné, que vous m’ayez ou non appelée, vous me trouverez près de vous et ma voix vous dira : « Tous vos désirs sont-ils comblés ? Me permettez-vous d’aller rejoindre mes sœurs ? »

— Pauvre petite Korrigan, soyez tranquille, reprit Gilberte, nous ne vous retiendrons pas longtemps. Oh ! non ! par inexpérience nous avions cette fois mal choisi ; que voulez-vous ! tout le monde se serait trompé ainsi que nous : on voit un grand seigneur et une grande dame, jeunes, beaux, riches ; la première pensée qui vous vient n’est-elle pas de se dire : Ah ! je voudrais bien être comme eux ?

Gilbert, depuis quelques instants pensif et courbé sur sa pierre, avait suspendu le mouvement de son crayon ; le silence régnait dans la chambrette, et l’on entendait les premières grosses gouttes d’une pluie de printemps qui fouettait les vitres.

Soudain Gilbert, relevant la tête, dit à sa femme :

— Tu as raison, Minette, les apparences nous ont trompés dans notre premier choix, mais il y a des conditions sur le bonheur desquelles il est heureusement impossible de se méprendre.

— Lesquelles, Bibi ?

— Hier soir, quand j’étais marquis, sais-tu quelle est la personne de notre brillante société que j’enviais le plus ? Et je me le rappelle maintenant, cette jalouse envie me faisait par moments prendre en dégoût ma noblesse et ma fortune !

— De qui veux-tu donc parler ?

— De George Hubert, le grand poète.

— Le fait est qu’il a l’air bien doux, bien aimable, et pas fier du tout, malgré son génie ; il a longtemps causé avec moi, et je me souviens de lui avoir dit : « Combien vous devez être heureux, M. George Hubert ! » Il m’a répondu que le secret du bonheur était de ne pas s’abandonner aux illusions, de ne jamais sacrifier aux exigences mondaines ses goûts, ses sentiments, ses devoirs, et que ce secret, il le possédait.

— Nom d’un petit bonhomme ! si celui-là n’est pas véritablement heureux, qui donc le serait, hein, Minette ? Justement hier quand George Hubert causait avec toi, je me disais avec un dépit concentré : « Je suis grand seigneur, jeune, point sot, maître d’une fortune énorme, aussi bien placé dans le monde qu’on peut l’être ; enfin, c’est moi qui donne cette fête somptueuse, et cependant tous les regards, toutes les louanges, tous les empressements sont pour ce M. George Hubert ! Il reçoit ces hommages avec une sorte de froide réserve, qui prouve assez qu’il saurait se passer de ces adulations. J’ai cinq cent mille livres de rente. (Dis donc, Minette, nous avons eu cinq cent mille livres de rente !… Quelle farce !) J’ai un grand nom, et pourtant, m’annonce-t-on dans un salon, personne ne tourne la tête. Annonce-t-on, au contraire, M. George Hubert, tous les yeux le cherchent, et l’on se dit tout bas : Le voilà ! le voilà ! L’influence de ce nom est partout la même ; oui, dans nos salons, dans la bourgeoisie, et jusque dans la mansarde de la grisette ou de l’ouvrier qui ont pleuré aux drames de George Hubert, ce nom éveille chez tous un sentiment d’admiration et de sympathie ! J’ai voyagé en Angleterre, en Allemagne, en Espagne, en Italie, l’engouement était partout le même : toujours le nom de ce George Hubert ! Il est cruel de s’avouer cela ; mais, fussiez-vous le plus grand et le plus riche seigneur de l’Europe, une fois hors de votre pays, vous n’êtes pas plus connu du public étranger que si vous étiez M. Jean-Pierre, tandis que le nom de M. George Hubert est européen ! »

— Eh bien, chéri, ce que tu pensais de M. George Hubert, moi, je le pensais de madame de Saint-Marceau ; je m’apercevais que tu faisais le galant auprès d’elle, mais elle m’inspirait encore plus d’envie que de jalousie ; je me rappelais son triomphe de la veille à l’Opéra Italien, où j’étais dans ma loge… (Dis donc, Bibi, il paraîtrait que nous avons eu notre loge aux Italiens ?) Je me disais : « Non, jamais je n’ai assisté à une pareille ovation ! c’était de la frénésie, du délire ! Je n’ai pu m’empêcher même de lui jeter mon bouquet, à cette madame de Saint-Marceau ! Une reine seule reçoit de pareils hommages, et encore non, les hommages que l’on rend à une reine sont souvent intéressés, obligés ou factices, tandis que rien n’oblige cette foule idolâtre à porter aux nues cette grande artiste. Ah ! quelle différence entre sa vie et la nôtre, à nous autres femmes du monde, qui ne connaissons d’autres succès que ceux de la coquetterie ! d’autres plaisirs que ceux que l’on achète grâce à une grande fortune ! Et pour comble de bonheur, après avoir gagné par son talent une fortune considérable, cette femme de théâtre a épousé un homme du monde jeune, aimable, distingué, qui l’aime autant qu’il est aimé d’elle… Est-elle heureuse, cette madame de Saint-Marceau ! est-elle heureuse ! » Oui, mon Gilbert, voilà ce que je me disais avec un très méchant sentiment d’envie. Aussi, juge de mon chagrin, de ma colère, lorsque tu as voulu me forcer de donner à cette femme une place dans ma voiture !

— En un mot, chérie, tu enviais la condition de madame de Saint-Marceau autant que moi j’enviais la condition de George Hubert.

— Ah ! mon Dieu oui !

— Une idée !… combien je serais heureux et fier de te voir applaudie, idolâtrée par une foule enthousiaste de ton magnifique talent ! Quelle ivresse pour moi, ma Gilberte, lorsque je me dirais : C’est pourtant ma femme qui cause ces transports !

— Ah ! c’est mal, M. Bibi, c’est très mal !

— Quoi donc ?

— Vous avez volé l’idée à Minette, monsieur ! Oui, justement j’allais te dire : Serais-je fière, serais-je heureuse si je voyais mon Gilbert admiré, applaudi comme l’est M. George Hubert ! Te rappelles-tu son drame à la Porte-Saint-Martin : Antonia ? Nous sommes allés à ce théâtre un dimanche. Quelle admiration ce drame inspirait, quoiqu’il date au moins de trois ou quatre ans ! Et en sortant, avec quel enthousiasme on parlait de l’auteur ! Chacun s’exclamait : « Quel homme de génie ! Comme il connaît l’âme humaine ! Quel bon et noble cœur il doit avoir, pour peindre avec tant de vérité les douleurs d’une mère ! Et dans le caractère du héros de la pièce, quelle générosité, quelle grandeur ! On ne saurait créer de pareils personnages, leur prêter de si admirables sentiments sans les éprouver soi-même ! »

— Et puis, te souviens-tu, Minette, de ce monsieur placé près de nous, à la troisième galerie ? Il avait dit pendant un entr’acte qu’il demeurait dans la même maison que George Hubert. Aussi comme on le questionnait avec avidité, ce monsieur ! C’était à qui lui demanderait : « M. George Hubert est-il vieux ? est-il jeune ? est-il beau ou laid ? brun ou blond ? grand ou petit ? »

— C’est pourtant vrai, ce brave homme, par cela seulement qu’il demeurait dans la maison de ce grand poète, était devenu presque un personnage !

— Combien ce jour-là nous avons été heureux d’apprendre que George Hubert était aussi bon qu’il était célèbre !

— C’est tout simple, cela, chéri ; on est toujours content de savoir que ceux que l’on admire méritent d’être aimés. Certainement George Hubert doit avoir bon cœur, car cette nuit, en causant avec lui, j’étais frappée de l’expression touchante de sa figure, lorsqu’il me parlait du bonheur de madame d’Oberval et de M. de Baudricourt, ces deux amants si heureux…

— Quels amants ?

— Un homme et une dame du grand monde, amoureux l’un de l’autre, qui se sont enfuis pour vivre libres et ignorés dans la solitude, au milieu d’un pays charmant. Voilà encore des gens dont le bonheur est assuré. George Hubert était ami de la dame et il me parlait de la félicité de ces deux amants avec tant de charme que son récit m’a tourné la tête (il paraît que je ne l’avais pas très forte), et ce récit a au moins autant contribué que ma jalousie contre madame de Saint-Marceau à ma résolution de fuir avec M. de Saligny.

— Eh bien ! Minette n’aura plus à envier cette illustre artiste !

— Que veux-tu dire ?

— Si ce ménage-là n’est pas heureux, c’est à donner sa langue aux chiens, ou à ne jamais dire de sa vie : Va-t’en, Korrigan ! Entrons dans la vie de M. et de madame de Saint-Marceau ! Ah ! chérie, que je serais fier de t’applaudir, de jouir de tes triomphes !

— Y penses-tu ?

— Je fais mieux que cela : je demande à la Korrigan que tu sois cette admirable cantatrice et que je sois son mari.

— Non, Gilbert, non ; mon rêve à moi serait de te voir à la place de George Hubert. Serais-je heureuse, glorieuse et fanfaronne !

— Oh ! ma petite Minette, je t’en prie, consens à être madame de Saint-Marceau !

— Non, non, chéri, c’est toi qui seras George Hubert ; je tiens à t’admirer, moi ! c’est plus dans mon caractère que d’être admirée ; et puis il me semble que le mari d’une femme célèbre… c’est un rôle… enfin un rôle bête comme tout ! Et je ne veux pas de ce rôle-là pour mon Gilbert ; ainsi c’est dit, tu seras George Hubert, n’est-ce pas, Korrigan ?

— Que vos vœux soient d’accord, répondit la voix, et il en sera ce que vous déciderez.

— D’abord, Minette, reprit Gilbert, tu ne sais pas si George Hubert est marié.

— C’est vrai, j’ignore cela… George Hubert est-il marié, chère petite Korrigan ?

— Non, répondit la voix, il n’est pas marié.

— Ah ! ah ! vois-tu, reprit Gilbert d’une voix triomphante ; or, comme nous nous aimons trop pour nous séparer, il s’ensuit que tu seras madame de Saint-Marceau et moi son mari.

— Ainsi, reprit Gilberte avec un soupir de regret, George Hubert n’est pas marié, Korrigan ?

— Non, répondit la voix ; mais ce grand poète a une maîtresse, et leur noble amour ne le cède en rien à celui des deux époux les plus tendrement épris l’un de l’autre.

— Entends-tu, Gilbert ? s’écria la jeune femme en frappant joyeusement dans ses mains, amant et maîtresse !… comme ça doit nous aller à nous, qui n’avons pas l’air mariés du tout !

— Cependant…

— Oh ! je t’en supplie, ne refuse pas cela à ta Minette ! Désire comme moi que nous soyons George Hubert et sa maîtresse ! Doit-elle être heureuse ! aimer un si grand génie et en être aimée ! Oh ! dis, ne sois pas méchant, accorde-moi ce que je te demande… Bibi chéri !…

— Que veux-tu que je te dise ?… reprit le bon Gilbert, quand tu m’appelles à la fois BIBI et CHÉRI… je n’ai plus de défense…

— Korrigan, vous l’entendez, s’écria la jeune femme, Gilbert et moi nous voulons être George Hubert et sa maîtresse.

— Vous serez obéis, dit la voix, la métamorphose va s’opérer à l’instant.

— Un moment, Korrigan, reprit Gilberte en réfléchissant.

Puis elle ajouta :

— Dis donc, chéri, si nous attendions à demain ? Je voudrais avoir terminé ma petite fleur ; ce travail me plaît tant ! Jamais, je crois, je n’ai trouvé plus de plaisir à mon ouvrage, et puis il pleut à verse… nous sommes si bien dans notre chambrette ! restons dans notre nid jusqu’à demain. Veux-tu ?

— Hé ! hé ! c’est une idée à Minette, je ne serais pas fâché, de mon côté, d’avancer mon dessin… le bambin qui se pend au cou du bon gros chien ne vient vraiment pas mal, et tu ne seras plus jalouse de ma préférence pour l’autre mioche. Je suis comme toi, jamais je n’ai trouvé plus de plaisir au travail. Il pleut à verse, il fait grand vent, cela nous acoquine chez nous… sans parler du fameux dîner que nous a annoncé la Badureau.

— Il… y… aura du… pou… ou… let ! fit Gilberte en riant aux éclats et contrefaisant madame Badureau. Et ma foi, quand six heures sonneront, j’aurai les dents aussi longues que je les avais ce matin !

— C’est ça ! nous ferons un gentil petit dîner, nous allumerons une flambée dans notre poêle, nous continuerons notre causette au coin du feu jusqu’à dix heures, et alors bonsoir la compagnie. Nom d’un petit bonhomme, hein, Minette !

— Korrigan, ne regardez pas mon Gilbert quand il fait ces yeux-là…, reprit la jeune femme en souriant et en rougissant, il vous ferait peur !

— Oui, oui ! mais tu ne dis pas à notre chère petite fée comme à l’endroit des calembours : « Korrigan, je veux que Gilbert ne me fasse plus jamais ces yeux-là ! »

— Tiens, je crois bien ! reprit naïvement Gilberte, et puis, vois-tu, Bibi, c’est qu’aussi, quand tu me fais ces yeux-là, tu ne regardes pas ta pierre, et tu perds ton temps !

Nos deux jeunes gens, en devisant ainsi avec la fée invisible, achevèrent leur journée, continuant de travailler l’un à son dessin, l’autre à sa fleur artificielle.

La pluie tombait toujours à torrents, et son bruissement monotone, mêlé aux rafales du vent, semblait rendre aux deux époux encore plus douces et plus rapides ces heures paisibles, intimes et occupées.

À six heures, madame Badureau, fidèle à sa promesse, entra majestueusement, apportant le dîner ; une voisine la suivait, lui servant d’aide en cette circonstance. Le menu du repas, dépassant le programme, se composait de deux douzaines d’huîtres, d’un rognon de veau à la casserole, d’un poulet rôti, d’une salade, d’un pot de confitures et d’une bouteille de vin cacheté.

La suivante de madame Badureau, à un signe mystérieux de celle-ci, ne dépassa pas le seuil du logis, et disparut lorsque les plats furent déposés, soit sur le poêle, soit sur la tablette de la cheminée ainsi transformée en buffet.

— Savez-vous, madame Badureau, que vous êtes un vrai cordon bleu ? dit Gilbert tandis que sa femme allumait une lumière et allait chercher les couverts. Voilà un vrai festin de Balthazar !

— Ah ! jeune homme, répondit mélancoliquement madame Badureau, j’aurais voulu zavoir le bonheur de vous servir un repas polonais ! mais j’ignore les fricots de votre pays.

— De mon pays… quel pays ?

— C’est vrai, j’oubliais que vous êtes déguisé. Motus ! dit la portière.

Et elle appuya son index sur ses lèvres.

— Oh ! jeune étranger ! plutôt mourir que de trahir vos amours avec la fille du milord !

— J’y compte, madame Badureau, répondit gravement Gilbert, sinon le milord viendrait à la tête de son clan écossais, et nous séparerait, Minette et moi.

— La séparer de son Polonais, lui ! il aurait ce front-là ! S’il osait jamais !… Vieille canaille de milord !

— Chut ! madame Badureau, ma femme pourrait vous entendre, et, après tout, le milord… est son père !

— C’est juste ! on doit penser ces choses-là de ses parents, mais ne jamais les dire tout haut. Chut ! voilà la fille du milord qui apporte vos couverts, fit la portière en voyant rentrer Gilberte.

Puis, adressant un signe d’intelligence à Gilbert, elle ajouta finement, comme si elle continuait un entretien commencé :

— Oui, jeune homme, le marquis notre voisin, le propriétaire de ce superbe hôtel, a été rapporté à demi massacré ce matin par un duc qui est mort.

— Ah ! mon Dieu ! que nous apprenez-vous là, madame Badureau ? dit Gilbert en simulant la surprise ; le marquis est à demi massacré !

— Oui, jeunes gens, et il n’a plus que le souffle.

— Et la marquise, demanda Gilberte, cette jeune et jolie personne, si élégante ?

— Ne m’en parlez pas, jeunes gens, pour l’amour de Dieu, ne me parlez pas de cette drôlesse ; c’est une vraie… margot !…

— Madame Badureau, sans reproche, voilà une expression un peu…

— Un peu !… dites donc pas assez ! Figurez-vous qu’elle a été cause de tous ces massacres.

— Ah ! bah !

— Jeunes gens, je suis réduite à tirer le cordon, grâce aux malheurs que j’ai zévus, mais je n’ai jamais zévu celui de faire massacrer défunt Badureau… à preuve que…

— Madame Badureau, si vous nous parlez de vos malheurs et de défunt Badureau, vous allez nous faire tremper notre festin de nos larmes, reprit Gilbert, ce qui gâterait considérablement cette délicieuse sauce aux petits oignons.

— Une idée ! dit joyeusement Gilberte. Ma bonne madame Badureau, faites-nous aller ce soir au spectacle sans sortir de chez nous.

— Ah çà ! chérie, tu prends donc madame Badureau pour une Korrigan ?

— Korrigan… connais pas…, fit la portière ; c’est sans doute un mot polonais. Ah ! prenez garde, jeunes gens, prenez garde ! avec une autre que moi, vous vous seriez trahis… Motus !

— Ma bonne madame Badureau, reprit Gilberte avec câlinerie, vous savez où est le cabinet de lecture ici près ? Soyez assez gentille pour aller tout de suite y demander Octave.

— Octave ?… sans doute un autre Polonais déguisé. Je vole le chercher. Seulement, songez-y, c’est peut-être imprudent !

— Mais non, madame Badureau ! Octave est un livre de comédie : c’est le dernier drame de George Hubert, représenté il y a deux ans, et que l’on vient de reprendre avec le plus grand succès.

— George Hubert ? Ah ! le scélérat d’homme ! m’a-t-il fait pleurer à la Porte-Saint-Martin avec sa pièce d’Antonia ! dit la portière. George Hubert ! Ah ! jeunes gens… c’est mon dieu ! je l’idolâtre ; et malgré mon âge et mon sexe, si je le rencontrais dans la rue… parole d’honneur, je le suivrais !… Tant pis !… tiens, après tout, je suis veuve de défunt Badureau et libre de moi-même !

— Madame Badureau, prenez garde de vous compromettre ! dit Gilbert ; si George Hubert savait le secret de votre cœur… il pourrait en abuser !

— Ah ! je n’aurai jamais ce bonheur-là, jeunes gens ! répondit madame Badureau en se dirigeant vers la porte. Je vole au cabinet de lecture chercher Octave… Quand vous l’aurez fini, vous me le repasserez, afin qu’à mon tour… je le dévore !

— Et voilà pourtant dans quel abîme tu prétends me jeter en voulant que je sois George Hubert ! dit gaiement Gilbert à sa femme après le départ de la portière. Tu m’exposes à être suivi… par la Badureau ! Et elle est libre d’elle-même, nom d’un petit bonhomme !

— Vois donc, Gilbert, quelle gloire pour George Hubert ! être accueilli comme nous l’avons vu dans le plus grand monde, et tourner la tête à une pauvre portière ! Est-elle assez universelle, la célébrité de cet homme de génie !… Combien la femme qui l’aime doit être fière ! Ah ! cette fois, mon Gilbert, nous dirons à la petite fée : Va-t’en, Korrigan ! Et puis vois donc, comme ça vient à point…

— Quoi donc ?

— Hier, dans nos salons (dis donc, chéri, nos salons !…), j’ai entendu dire que l’on donne après-demain la première représentation d’un drame de George Hubert qui, depuis deux ans qu’il vivait dans la retraite, n’avait rien écrit pour le théâtre. Tout le monde assurait que ce drame serait sublime comme les autres. Vois donc comme ça se trouve ! Ce drame que l’on attend avec tant d’impatience, c’est toi qui l’auras fait ! Tu entreras dans la vie de George Hubert par un nouveau succès, et moi, serai-je heureuse !

— Et moi, serai-je fier pour toi ! il me semble te voir dans une loge, et entendant à la fin de la pièce le public applaudir à tout rompre et crier : L’auteur !… l’auteur !… Tu as raison, Minette, cette fois-ci nous pourrons dire : Va-t’en, Korrigan !

Les deux époux achevèrent gaiement leur repas, en causant avec autant de radieuse espérance que de curiosité sur leur prochaine métamorphose. La nuit venue, ils firent une flambée dans le petit poêle, dont le joyeux ronflement contrastait avec les gémissements du vent et le bruissement de la pluie qui tombait au dehors.

Madame Badureau rapporta le drame d’Octave, et nos deux jeunes gens, assis l’un contre l’autre, lurent tour à tour, avec une émotion mêlée d’enthousiasme, cette œuvre admirable dans laquelle les plus profonds sentiments du cœur étaient mis en relief avec une grande puissance ; ravis, électrisés, les yeux humides de larmes, le cœur palpitant d’émotions diverses, Gilbert et Gilberte trouvèrent un charme infini dans cette lecture.

— Oh ! mon Gilbert, disait la jeune femme, quelle joie de penser que demain ce sera toi qui auras écrit ces belles choses ! et que c’est à moi que tu les auras dédiées, car tu n’as pas remarqué ce qu’il y a d’imprimé sur la première page du livre ?

— Non… Quoi donc ?

— Tiens, regarde : la huitième édition de ce drame, imprimée lorsqu’on l’a repris dernièrement, est dédiée à une dame. Sans doute George Hubert ne la connaissait pas encore lorsqu’il y a deux ans on jouait Octave pour la première fois.

En effet, on lisait au commencement du volume une dédicace ainsi conçue :

 

À ***

MAINTENANT ET TOUJOURS !

GEORGE HUBERT.

 

— Cette madame Trois Étoiles, c’est certainement sa maîtresse, qu’il aime autant qu’il en est aimé, reprit Gilberte. Maintenant et toujours… Ça veut dire qu’il aime cette dame maintenant et qu’il l’aimera toujours ! Mais qui peut-elle être cette madame Trois Etoiles ?

Puis, après avoir un instant réfléchi :

— Chère petite Korrigan, nous connaissons assez la vie de George Hubert, son génie, son bon cœur, pour ambitionner sa destinée, car nous sommes presque certains d’y rencontrer le bonheur ; mais de madame Trois Étoiles, nous ne savons rien. Vous qui pouvez tout, Korrigan, pouvez-vous nous renseigner sur cette dame ?

— Minette a raison, sans cela on court le risque d’acheter chat en poche, ainsi qu’il nous est arrivé pour notre marquisat…

— L’avenir doit être impénétrable à vos yeux, répondit la voix. Il n’en est pas de même du passé… Je vais satisfaire à votre désir. Justement, à cette heure, la maîtresse de George Hubert commence à écrire le récit de sa vie jusqu’à ce jour. Voulez-vous lire ce récit à mesure qu’elle l’écrira ?

— Certes, chère Korrigan ; mais comment faire ? Nous avons tous deux, il est vrai, ma femme et moi, d’excellentes paires d’yeux ; mais, à moins de posséder une lunette de sept lieues, je ne sais trop comment nous pourrions…

— Regarde sur les genoux de Gilberte, répondit la voix.

Les deux époux, assis côte à côte, baissèrent simultanément la tête, et la jeune femme poussa un léger cri de surprise en apercevant sur ses genoux un petit cahier de papier ; elle le prit, l’ouvrit, puis dit avec désappointement :

— Mais, Korrigan, il n’y a rien sur ces feuillets !

— Parce que la maîtresse de George Hubert n’a pas encore commencé d’écrire, répondit la fée. Mais tenez, maintenant vous devez lire.

En effet, Gilberte, qui tenait le cahier, vit des caractères se former, comme si une main invisible les eût tracés, et Gilbert lut tout haut et à mesure :

 

Histoire d’une jeune fille.

 

— Quel bonheur ! s’écria Gilberte, la lecture de ce récit terminera notre soirée d’une manière charmante, et au moins je saurai qui je dois être… puisque demain je serai cette madame Trois Étoiles si aimée de George Hubert.

Nos deux jeunes gens lurent le récit suivant à mesure qu’une main invisible le traçait à leurs yeux.

 

FIN DU PREMIER VOLUME.

TOME II

I

Gilberte commença donc de lire le récit suivant que traçait une main invisible :

 

HISTOIRE D’UNE JEUNE FILLE.

 

« Louise, encore enfant, perdit sa mère, et ne fut jamais aimée de son père. Envoyée en pension dès son jeune âge, timide et fière, profondément impressionnable, opiniâtre dans ses résolutions, détestant le mensonge, et poussant la franchise jusqu’à l’impolitesse, lorsque la politesse commandait le mensonge, Louise, en grandissant au milieu de ses compagnes de pension, rechercha l’isolement et n’eut pas d’amies. Son cœur, cependant, n’était ni égoïste ni froid, non, oh ! non, tant s’en faut ! Mais de crainte de froisser personne par son indomptable franchise, de crainte aussi de voir ses avances repoussées, Louise ne pouvait se résoudre à faire les premiers pas et à rechercher l’affection de ses compagnes, et personne ne recherchait la sienne. Pourquoi d’ailleurs l’aurait-on recherchée ?

« Louise, par son caractère et par son esprit, n’offrait rien d’attrayant : taciturne et concentrée, elle se montrait d’une susceptibilité extrême. Presque toujours mal ou ridiculement vêtue, car son père, qui ne l’aimait pas, chargeait de l’achat de ses vêtements une vieille servante de la maison ; ne pouvant offrir à ses compagnes de petits présents ou partager avec elles ces friandises dont l’affection des parents comble certains enfants ; mal venue des maîtresses, parce qu’elle se révoltait à la moindre injustice, Louise fuyait les jeux de son âge, préférant à tout plaisir la solitude et la lecture : la lecture, qui absorbait son âme tout entière et lui faisait oublier son chagrin d’avoir, si jeune, perdu sa mère, et de ne trouver dans son père qu’indifférence ou répulsion. »

— Pauvre fille ! dit Gilbert en interrompant Gilberte, qui lisait à mesure que la main invisible écrivait, elle m’intéresse déjà, quoiqu’elle se montre, à mon avis, un peu loup. Qu’en penses-tu, Minette ?

— Moi aussi, elle m’intéresse ; orpheline de mère, et ayant un mauvais père, c’est si triste ! Mais laisse-moi continuer ; vois, les caractères se tracent plus vite que nous ne les lisons.

« Très jeune encore, Louise ressentait une sorte de reconnaissance passionnée pour ceux-là qui, doués du talent d’écrire, savaient, par la nature de leurs ouvrages, intéresser l’esprit et satisfaire le cœur. L’auteur de chaque livre qui lui plaisait devenait pour elle un ami inconnu ; à mesure qu’elle grandissait, et que son intelligence se développait, Louise apprécia, admira de plus en plus cette mystérieuse et bienfaisante puissance de l’écrivain qui, inconnu à des milliers de spectateurs ou de lecteurs, se trouve cependant journellement en communion avec eux, les émeut, les effraye, les charme ou les attendrit ; prend pour ainsi dire possession de leur âme, en fait tressaillir les fibres les plus délicates, et acquiert souvent une influence décisive sur leur destinée, en les pénétrant de ses principes et de ses idées ! »

— C’est bien vrai, ce qu’elle dit là, ajouta Gilberte, et comme c’est glorieux pour l’écrivain…

— Aussi, n’y a-t-il rien de surprenant qu’avec des dispositions pareilles Louise soit devenue amoureuse de George Hubert.

— C’est ce que sans doute nous allons voir… Mais en attendant, on peut dire que ces deux amants-là étaient vraiment nés l’un pour l’autre !

— Sous ce rapport, cela commence bien… Poursuis ta lecture, Minette, tu m’avertiras quand tu seras fatiguée.

« Louise, à seize ans, sortit de pension pour venir surveiller et diriger la maison de son père, pour être, en un mot, sa première servante. À ces devoirs, que Louise eût accomplis avec bonheur auprès d’un père aimant et aimé, elle se résignait comme à l’une des nécessités de sa triste position, et elle les remplissait de son mieux, non par affection filiale, mais par une conséquence de la loyauté qu’elle mettait en toutes choses ; puis ses fonctions de ménagère terminées, libre de la disposition de son temps par les fréquentes absences de son père, que ses occupations retenaient souvent éloigné du logis, elle pouvait, dans sa retraite, se livrer à son goût favori : la ville voisine possédait un cabinet de lecture, bibliothèque assez complète.

« Sans guide dans le choix de ses lectures, Louise ne connaissait que deux sortes de livres : les bons et les mauvais.

« Bons… étaient les livres qui l’intéressaient et, sous quelque forme que ce fût, éveillaient en elle des sentiments élevés, généreux, redoublaient son amour instinctif du juste et du bien, et son aversion du mal et de l’injuste.

« Mauvais… étaient, sans rémission aucune, les livres qui l’ennuyaient. »

— Et elle avait fièrement raison, mademoiselle Louise, dit Gilbert. Tout ce qui n’est pas amusant est ennuyeux. Je ne sors pas de là.

— Je voudrais bien savoir si, dès cette époque, elle connaissait déjà les ouvrages de George Hubert.

— Quelle sans patience que Minette ! nous saurons cela tout à l’heure.

— Tu as raison… poursuivons.

« Louise vécut ainsi pendant quelques mois, ni heureuse ni malheureuse ; sauf le soin qu’elle prenait de la maison de son père, elle n’était pas, si cela se peut dire, de ce monde, son âme et son esprit errant toujours à l’aventure, dans les espaces où la conduisaient ses écrivains de prédilection.

« Cependant Louise se trompe, en disant qu’elle n’était pas malheureuse. Elle ne veut point parler de la froideur et de la dureté de son père à son égard. Non, il est des caractères tels, qu’on leur sait presque gré de la répulsion qu’ils vous témoignent. Non, Louise ne se chagrinait pas de l’inaffection paternelle, mais elle ne pouvait voir sans effroi arriver, chaque semaine, certain jeudi, choisi par son père pour recevoir ses amis et leur offrir l’un de ces dîners interminables qui sont l’une des habitudes de la province. (Louise habitait la province dans le voisinage d’une assez grande ville.)

« Le père de Louise avait servi dans l’administration de l’armée, fonctions parfaitement pacifiques, qui l’avaient toujours tenu éloigné des champs de bataille ; cependant, il se plaisait à affecter des souvenirs soldatesques, exprimés dans un jargon de caserne, très propre, selon lui, à donner à ses hôtes une haute idée de ses antécédents militaires, et il citait toujours à l’appui de ses récits l’un de ses anciens compagnons d’armes nommé le général Poussard. »

— Tiens, dit Gilbert, voilà par exemple une singulière rencontre ! le père de Louise connaissait ce spadassin glouton à qui j’ai donné la colique !

— Le père de Louise n’avait pas là une fameuse connaissance ; mais je continue de lire :

« Ces jeudis de déplorable mémoire, Louise, pendant cinq heures durant, entendait son père se complaire dans des récits, probablement exagérés, de batailles meurtrières, de villes incendiées, saccagées, pillées, livrées à toutes les horreurs de l’assaut… C’étaient des histoires de malheureux peuples défendant héroïquement leur sol, leur religion, leur foyer, mais écrasés par le nombre ou par une bravoure irrésistible, forcés de subir les hontes poignantes de la conquête ; voyant l’étranger railleur, assis en maître dans leur maison, faisant rougir leurs femmes et leurs filles, paissant ses chevaux de guerre au milieu des récoltes fécondées par tant de labeurs, et s’amusant dans son ivresse à massacrer de pauvres bestiaux, la joie, l’orgueil et la fortune du laboureur ! »

— On croirait voir le général Poussard ! dit Gilbert ; a-t-il dû, celui-là, en massacrer du bétail et de la volaille, à seule fin de dévorer les morts… le goinfre !

— Je t’en réponds ! mais je continue… Moi j’aime beaucoup le caractère de Louise, il me semble original…

Et la jeune femme poursuivit sa lecture.

« Louise veut croire à l’exagération des horribles récits de son père, qui tenait sans doute à se poser en soudard victorieux aux yeux éblouis de ses amis bénévoles ; néanmoins, en faisant même la part de l’exagération dans ces lamentables histoires de conquêtes, dont le fond était réel, Louise prenait dès lors en singulière aversion une gloire qui se résume ainsi pour l’homme qui la poursuit : tuer ou être tué. Est-ce donc pour tuer ou pour être tuées que Dieu a réparti à ses créatures cette divine intelligence qui les rapproche du Créateur ?

« Louise insiste autant sur ces malheureux jeudis, parce que ce qu’elle voyait, ce qu’elle entendait, ce jour-là, en redoublant son horreur pour le culte de la force, augmentait le culte religieux que Louise avait voué à l’intelligence. L’INTELLIGENCE… don divin, grâce auquel l’homme participe de la grandeur de Dieu !

« Aussi, quittant la table de son père, au moment où ses amis et lui bourraient leurs pipes et se passaient de main en main les flacons en chantant des chansons grivoises, Louise regagnait sa chambre, et là, elle retrouvait avec un bonheur indicible ses livres qui charmaient sa solitude. Avec quel pieux recueillement elle songeait alors à la prodigieuse et féconde influence de ces génies immortels qui enchantent l’esprit des hommes, élèvent leur âme, l’agrandissent, l’améliorent et développent enfin ce qu’il y a en nous de plus sacré : l’INTELLIGENCE.

« Ces génies ! eux aussi, pensait Louise, savent conquérir, dans leur siècle et dans les siècles à venir, des millions de sujets ! Mais cette conquête sublime, cet empire adorable de la souveraineté de l’esprit, ne fait couler d’autres larmes que celles de l’attendrissement ou de l’admiration.

« — Oh ! venez ! disait Louise, venez à moi, beaux et purs génies, au front rayonnant d’une véritable gloire ! Venez, ô vous dont les triomphes sont la joie, l’orgueil, le salutaire enseignement de l’humanité ! Une plume, quelques gouttes d’encre, un feuillet de papier, voilà vos armes ! et vos conquêtes sont impérissables, et tous les cœurs sont à vous, et votre auguste nom, traversant les siècles, est salué d’âge en âge avec amour et respect !

« Tels étaient les sentiments de Louise lorsqu’un incident, puéril en apparence, décida de sa destinée…

« Un jour, parmi les livres qu’elle reçut du cabinet de lecture, se trouvaient les œuvres de George Hubert. »

— Ah ! enfin, voici George Hubert qui paraît en scène, dit Gilbert, et il faut en convenir, n’est-ce pas, Minette ? mademoiselle Louise était fièrement préparée à l’entrevue.

— Oh ! oui, et cela se comprend. Vivant toute seule, sans être aimée de personne, et adorant l’esprit, les ouvrages de George Hubert devaient faire une grande impression sur elle. Voyons, je grille de savoir ce qui va résulter de ces livres qu’elle reçoit par hasard…

— Tu n’es pas fatiguée de lire ?

— Mais non, mais non ! Écoute donc :

« Louise connaissait de renom GEORGE HUBERT.

« L’on avait représenté dans la ville voisine, avec un grand succès, plusieurs de ses drames les plus en vogue à Paris ; mais le père de Louise ne la conduisant jamais au théâtre, les œuvres dramatiques de son grand poète lui étaient inconnues, ainsi qu’un recueil de poésies, et un petit livre intitulé : PENSÉES D’UN HONNÊTE HOMME.

« Ces œuvres complètes (jusqu’au jour de leur publication) étaient ornées du portrait de l’auteur et d’un fac-similé de son écriture ; Louise éprouva une grande satisfaction de posséder le portrait de cet homme illustre ; mais, par une fantaisie singulière, elle eut le courage de ne pas regarder son image avant d’avoir lu ses œuvres…

« Cette fantaisie avait pour cause l’une des manies de Louise : elle se plaisait à se figurer, d’après l’esprit et le caractère de leurs ouvrages, la physionomie des écrivains dont elle lisait les livres ; elle voulut savoir en manière d’épreuve si cette fois son imagination s’accorderait avec la réalité.

« Louise lut et relut avec une insatiable avidité les ouvrages de George Hubert, drames, poésies et prose. Il lui serait impossible d’exprimer le mélange d’admiration, d’attendrissement et de respect qu’elle ressentit après cette lecture ; oui, son enthousiasme se mêla de respect.

« L’homme capable de concevoir tant de créations sublimes devait, par la noblesse, par l’élévation de son caractère, inspirer, mériter le respect de tous. Ce fut surtout dans le livre publié sous ce titre à la fois rempli de modestie et de dignité de soi : PENSÉES D’UN HONNÊTE HOMME, que Louise crut voir se révéler à elle, et tout entière, l’âme de George Hubert. À chacune de ces pages l’on sentait, pour ainsi dire, les battements d’un cœur ferme, haut et chaleureux ; jamais le beau, le juste, l’honnête ne fut glorifié dans un langage plus convaincu : observations d’une sagacité profonde, sentiments d’une délicatesse exquise ou d’une élévation radieuse, foi inébranlable aux grands devoirs de l’homme envers l’homme, touchante mansuétude pour les faibles, les ignorants et les déshérités ; préceptes simples, clairs, salubres, fruits excellents d’une longue pratique du bien, tel était ce petit livre ; il contenait toute une philosophie, et ainsi que Louise l’expérimenta plus tard, sa lecture pouvait et devait rendre les méchants meilleurs et les bons meilleurs encore… »

— Eh bien ! cela ne m’étonne pas du tout, reprit Gilbert en interrompant sa femme. Te souviens-tu, Minette, de cette dame placée près de nous à la représentation d’Antonia, et qui, au dénouement, te disait en pleurant d’attendrissement, comme nous pleurions nous-mêmes : « Le croiriez-vous, madame ? j’avais une certaine préférence pour l’un de mes enfants, mais après avoir vu dans ce drame quelles terribles conséquences peut amener une préférence injuste, j’en suis, je vous le jure, à jamais guérie ! »

— C’est pourtant vrai, et rien n’obligeait cette dame à nous faire cette confidence, sinon l’effet que produisait sur elle le drame de George Hubert. Aussi, je ne m’étonne pas non plus de ce que dit Louise de l’influence exercée plus tard sur elle par ce livre. Combien je suis curieuse de savoir si elle devinera juste quand elle se figurera le portrait de George Hubert !

— Je partage ton impatience, et je me dis : Voilà pourtant une drôle de chose ! Demain, ce sera ma Gilberte qui aura pensé, éprouvé, écrit, tout ce que nous lisons à cette heure, à mesure que la main invisible écrit sous nos yeux.

— Ah çà, tu es fou, chéri ?

— Comment ! si je deviens George Hubert et toi Louise, et entre nous ça me paraît prendre fièrement cette tournure-là, est-ce que tout ce qui est arrivé à Louise ne te sera pas arrivé ?

— C’est vrai. Je ne pensais pas à cela. Mon Dieu ! que c’est donc amusant de lire sa bonne aventure à rebours et sens devant derrière ! Aussi je continue vite :

« Il fallut à Louise une sorte de courage, après la première lecture de ce petit livre, ainsi que des drames et des poésies de George Hubert, pour résister à l’ardent désir de contempler les traits de l’écrivain de qui le génie la ravissait. À chaque pensée profonde ou charmante, à chaque cri du cœur, à chaque élan de l’âme traduit dans un divin langage, Louise mourait d’envie de recourir au portrait placé en tête du premier volume, mais elle sut résister à la tentation et n’y céda qu’après avoir relu les œuvres du poète avec ce double plaisir que l’on éprouve à parcourir de nouveau un site enchanteur dont l’aspect vous a profondément impressionné. Alors seulement, l’on apprécie, l’on savoure à loisir mille beautés, mille détails, perdus au premier aspect dans la grandeur de l’ensemble.

« Sa lecture achevée, Louise ferma le livre, réfléchit longtemps et se dit :

« George Hubert doit avoir de trente à trente-six ans : un homme de cet âge peut seul posséder cette profonde connaissance du cœur humain qui distingue les œuvres de ce grand poète ; l’expression de sa physionomie doit être grave et pensive, spirituelle et bienveillante.

« Grave et pensive… parce que tel est le caractère qu’ont dû imprimer à ses traits l’habitude du travail et la méditation.

« Spirituelle… parce que l’esprit pétille dans le dialogue de certains personnages de ses drames.

« Bienveillante enfin… parce que son âme se révèle à chacune de ses pensées d’un honnête homme, et que George Hubert doit être essentiellement BON… de cette bonté céleste qui élève aux yeux de Dieu l’homme simple à l’égal de l’homme de génie, dont elle double la puissance !

« Louise, avec une sorte de vague inquiétude, leva lentement le léger papier de soie à travers lequel apparaissait vaguement l’image du poète ; si l’expression et le caractère de ce portrait n’eussent pas répondu à l’image qu’elle rêvait, Louise l’avoue, elle aurait éprouvé une sorte de pénible déception. Quelle fut donc sa joie, lorsqu’elle vit apparaître, à mesure qu’elle levait la feuille transparente, un jeune et noble visage, dont la mâle fermeté s’alliait à la finesse et à la douceur !

« Combien de temps Louise demeura-t-elle dans cette contemplation ?… Elle l’ignore ; mais la nuit venue, elle regardait encore le portrait de George Hubert, ou plutôt elle contemplait George Hubert lui-même, car éprouvant peu à peu une sorte d’hallucination, elle crut voir cette image s’animer, le coloris de la vie remplacer les teintes mornes de la gravure, les yeux pensifs briller dans leur large orbite, en se fixant sur elle, et la bouche vermeille lui sourire avec bonté. »

— Ah ! tant mieux, dit Gilberte, la pauvre Louise avait deviné juste… Vois-tu, Bibi, c’est sans doute à partir de ce moment qu’elle sera devenue amoureuse de George Hubert ; mais comment a-t-elle fait connaissance avec lui ?

— C’est ce que je vais t’apprendre, car je vais lire à mon tour ; je ne veux pas que tu te fatigues.

— Je t’assure que cela ne me fatigue pas.

— Minette, je t’en prie, ce sera pour moi un plaisir.

— Oh ! alors, lis, mon chéri.

Puis prêtant l’oreille au tintement lointain d’une horloge, à demi voilé par le bruissement de la pluie et les sifflements du vent ;

— Entends-tu ? déjà neuf heures ! Mon Dieu ! comme le temps passe vite ! quelle bonne soirée !

— Et quelle bonne journée ! Travailler en causant, dîner gaiement, et faire tour à tour, au coin du feu, une lecture attachante…

— Et surtout, Bibi, ne lis pas trop vite.

— Sois tranquille. Écoute à ton tour.

« Louise, ce soir-là, prétextant d’une légère indisposition, ne parut pas à la table de son père ; elle détacha le portrait de l’intérieur du livre, et le serra dans un coffret où elle renfermait ses objets les plus précieux : un médaillon contenant des cheveux de sa mère et quelques bijoux d’un assez grand prix qu’elle avait portés.

« Louise, quoique éveillée, rêva de George Hubert pendant toute la nuit. Pourquoi avait-il, plutôt que tout autre écrivain contemporain et d’un égal renom, si profondément impressionné la jeune fille ? Elle ne chercha pas d’abord à analyser ce sentiment, tant elle se sentit heureuse et fière de l’éprouver. Mais plus tard elle se dit, non sans raison, que nul autre écrivain, quel que fût son génie, n’avait jusqu’alors complètement répondu aux secrètes sympathies de son âme, ni absolument satisfait aux affinités de son esprit ; elle pensait qu’il en est des œuvres du poète comme de celles du peintre ou du musicien : quoique de mérite pareil, telle symphonie, tel tableau, plaisent à tous, mais ne passionnent que quelques-uns ; et puis enfin la jeune fille s’expliquait encore l’exaltation de sa préférence enthousiaste pour George Hubert par la lecture d’une notice biographique sur lui, placée en tête de ses œuvres et écrite par un ami non moins célèbre que celui auquel ces pages étaient consacrées.

« Cette biographie, pure de toute exagération louangeuse, donnait des détails curieux et intéressants sur la vie de George Hubert. Il n’était pas marié, vivait souvent durant quelques mois dans une retraite absolue où il composait ses écrits, puis de nouveau il se mêlait au monde, à ses fêtes, fréquentait les classes les plus diverses de la société, voyageait ; et son existence devenait alors aussi active, aussi mondaine, aussi animée, qu’elle était parfois solitaire et recluse ; selon son biographe, George Hubert devait à ses rares facultés d’observation la profonde connaissance du cœur humain qui se révélait dans ses œuvres : semblable à l’abeille qui, retirée dans son alvéole, compose son miel des sucs de mille fleurs différentes, le poète, après avoir beaucoup vu, beaucoup senti, beaucoup appris durant les périodes de sa vie active, rentrait dans sa solitude, où il élaborait à loisir ces fruits nombreux et variés de son observation et produisait une de ses grandes œuvres si justement admirées. Quelques renseignements intimes sur la famille, sur la première jeunesse, sur les habitudes de travail de George Hubert, terminaient cette étude, appréciation très juste et très élevée du talent de ce grand écrivain et de ses généreuses qualités d’homme privé.

« Rien ne manquait donc à la connaissance que Louise avait faite de George. Déjà familiarisée avec ses traits, sachant son âge, le lieu de sa naissance, la position de sa famille, les détails particuliers de sa vie, ayant surtout pénétré dans son âme par ses écrits, la jeune fille commença d’aimer George Hubert, de l’aimer passionnément.

« Loin de paraître insensé, cet amour, si l’on y réfléchit, était raisonnable, naturel et logique. Qu’aime-t-on dans un homme ? Son esprit, son cœur, sa figure. Louise pouvait aimer tout cela dans George Hubert, puisque, grâce à l’éclat de sa célébrité, qui mettait en lumière son image, sa vie intime, son caractère, ses habitudes, elle le connaissait, sans jamais l’avoir vu, mille fois mieux que beaucoup de femmes ne connaissent souvent le mari qu’elles épousent.

« L’amour de Louise allait toujours croissant ; plusieurs fois dans la journée elle ouvrait son coffret pour contempler les traits de l’homme qui absorbait sa pensée ; elle apprenait ses vers par cœur, copiait et recopiait certains passages de ses œuvres, où elle croyait deviner plus spécialement la pensée personnelle du poète ; enfin, la nuit elle rêvait de lui.

« Toute passion profonde distrait de ce qui ne se rattache pas à cette passion ; il en fut ainsi de l’amour de la jeune fille. Elle s’occupa moins soigneusement de la surveillance de la maison de son père, et un jeudi, lorsque après dîner les convives s’apprêtaient à faire joyeusement circuler les flacons, les flacons se trouvèrent vides ainsi qu’ils étaient restés depuis le jeudi précédent. Le courroux du père de Louise fut extrême ; il la traita devant ses hôtes avec une humiliante dureté. Incapable de feindre et de se contenir, la jeune fille répondit avec hauteur ; son père, animé par le vin, excité par la présence de ses amis et se croyant sans doute obligé d’être violent et impitoyable, en sa qualité d’ancien soldat, ainsi qu’il s’appelait complaisamment, la traita grossièrement et s’oublia jusqu’à prononcer ces mots irréparables :

« — Vous êtes une misérable ! vous deviendrez comme votre mère… une femme indigne ! Je ne sais qui me retient de vous chasser de chez moi, car j’en aurais le droit, entendez-vous ?… Oui, j’aurais le droit de vous chasser de chez moi, car si je vous considère comme ma fille, c’est par pitié… Méditez ces paroles, et craignez de lasser ma patience !

« À ces insultes prodiguées à la mémoire de sa mère, devant des hommes avinés, Louise ne répondit rien, sortit de la salle à manger, remonta dans sa chambre, réfléchit pendant une partie de la nuit, et au jour sa résolution fut prise. De temps à autre son père s’absentait un jour ou deux, appelé hors de chez lui par ses affaires d’intérêt. L’un de ses voyages eut lieu le surlendemain de cette soirée où, après avoir outragé la mémoire de la mère de Louise, il l’avait menacée de la chasser de sa maison, lui donnant à entendre qu’elle n’était pas sa fille… et qu’il ne l’avait jusqu’alors conservée près de lui… que par pitié

« Possédant plusieurs bijoux de prix, maternel héritage qu’à sa sortie de pension son père lui avait remis pour accomplir, disait-il, les derniers vœux de sa femme, Louise pouvait réaliser une somme assez importante ; elle avait, par ses bontés, gagné l’affection de l’une des servantes de la maison ; elle proposa à cette jeune fille de faciliter sa fuite. Cette offre acceptée par elle, la servante se chargea d’arrêter, sous un nom emprunté, une place à la diligence de Paris, et de vendre deux boucles d’oreilles de diamant qui devaient, et de beaucoup au delà, subvenir aux frais du voyage. La servante fit sortir du logis, comme si elle lui eût appartenu, une malle contenant une partie des vêtements de Louise, son coffret contenant ses bijoux et le portrait de George Hubert. Le moment du départ venu (la diligence quittait la ville à huit heures du soir), Louise sortit avec la servante pour aller, dit-elle, visiter une amie dans le voisinage… Peu de moments après, elle avait pour toujours quitté la demeure de son père et se mettait en route pour Paris. »

— Voilà le nœud ! dit Gilbert. C’est à Paris que Louise va sans doute rencontrer George Hubert.

— C’est égal, il lui a fallu une fière résolution, à cette pauvre fille, pour se mettre ainsi toute seule en route pour Paris, reprit Gilberte ; je ne dis pas cela pour moi, car nous autres du petit monde, qui vivons à la garde du bon Dieu, nous ne sommes pas habituées à avoir toujours une servante sur nos talons quand nous sortons ; mais pour une jeune demoiselle, c’est pénible de s’en aller ainsi à l’aventure ! Du reste, à la place de Louise, ma foi, j’aurais fait comme elle ; il n’en coûte guère de quitter un si méchant père, qui dit des horreurs de votre mère qui est morte, et vous reproche de ne vous avoir gardée chez lui que par pitié !… Tiens ! est-ce que c’est un père, ça ?

— Tu as joliment raison, Minette, et cet olibrius-là, avec ses rabâchages de batailles qu’il avait vues de loin, me fait l’effet d’un Poussard pékin, ainsi que disent les troupiers.

— C’est vrai ; mais comment Louise va-t-elle rencontrer George Hubert ?

— Nous allons le savoir, Minette.

II

Gilbert poursuivit ainsi la lecture de l’Histoire d’une jeune fille :

« Le premier soin de Louise, lorsque arrivée à Paris elle eut choisi son logement dans un modeste hôtel garni, fut de s’informer de la demeure de George Hubert, renseignement facile à obtenir, grâce à la célébrité du poète ; puis, heureux et singulier hasard, Louise apprit en même temps que ce soir-là on jouait au Théâtre-Français, pour la première fois, un drame de George Hubert. (Louise écrit ce récit deux années après, jour pour jour, que ce drame intitulé Octave a été représenté.) La jeune fille, n’ayant pu dissimuler son vif désir d’assister à cette représentation, accepta l’offre que lui fit un des garçons de l’hôtel d’aller louer pour elle une stalle de balcon. Mais, hélas ! le messager revint désappointé : toutes les places étaient dès longtemps retenues à l’avance, grâce à l’empressement habituel du public lorsque l’on représentait un drame de ce célèbre écrivain ; cependant, ajoutait le garçon d’hôtel, il avait rencontré sous le péristyle du théâtre un de ces hommes qui trafiquent des billets de spectacle, et il proposait une stalle de balcon moyennant le prix énorme de cent francs. Louise, ravie de voir avec quelle avidité l’on accueillait les œuvres du poète qu’elle adorait, remit au messager les cent francs, et eut bientôt en sa possession la stalle si désirée. Choisissant dans son modeste bagage sa robe la plus fraîche, la jeune fille, se parant de son mieux, par coquetterie pour George Hubert, qu’elle n’avait jamais vu, attendit avec une fiévreuse impatience le moment de se rendre au théâtre. Cette heure venue, elle monta en fiacre et fut bientôt assise à la place louée pour elle.

« La jeune fille, en attendant le lever du rideau, contemplait, avec éblouissement et curiosité, la brillante compagnie qui peu à peu vint prendre place dans les loges louées à l’avance : des femmes en grande toilette entraient à chaque instant, et Louise entendait ses voisins signaler parmi ces élégantes les femmes les plus à la mode de Paris ou les plus haut placées par leur naissance ou leur fortune. Les hommes dont elles étaient accompagnées représentaient, selon les termes consacrés, l’élite de la société, grands seigneurs, savants, ministres, écrivains et artistes illustres ; enfin Louise vit entrer dans une splendide loge qui lui faisait face les princesses et les princes du sang royal, partageant l’impatience des plus humbles spectateurs. Ces grands personnages se rendaient aussi au théâtre avant le lever du rideau.

« Ô merveilleuse puissance de l’esprit ! pensait Louise ; parce qu’il a plu à George Hubert d’écrire un drame et de le faire représenter aujourd’hui, grandes dames, femmes à la mode, poètes, artistes, grands seigneurs, princes et princesses royales, en un mot la fine fleur de cette aristocratie de talent, de rang, de fortune ou d’élégance, qui n’a sa pareille chez aucun peuple de l’Europe, s’empresse, au seul nom du poète, d’accourir curieuse et impatiente d’assister à cette solennité littéraire ! Puis à ces places d’un prix modeste se presse l’élite d’une population laborieuse, éclairée, intelligente et amoureuse de l’art ; passionnée, ardente et enthousiaste, elle aussi est accourue au nom de George Hubert, son poète favori, qu’elle aime, qu’elle révère parce que chacune de ses œuvres est un enseignement ! enseignement grand comme le peuple auquel il s’adresse.

« Ce concours immense de personnes de conditions si diverses, quel millionnaire, quel prince, quel roi, quel conquérant aurait le pouvoir de l’attirer par le seul prestige de son nom ? Combien ces réceptions de cour, ces parades guerrières, ces fêtes mondaines auxquelles l’étiquette, le devoir ou la vanité entraînent les conviés, sont puériles auprès de cette fête de l’intelligence qui s’adresse à ce qu’il y a de véritablement divin dans l’humanité : l’âme, l’esprit et le cœur !

« Quelques mots de l’un des voisins de Louise, vieil habitué du théâtre, vinrent changer en angoisses l’espèce d’ivresse, d’extase où elle était délicieusement plongée.

« — Certes, j’aime et j’admire autant que personne le talent de George Hubert, disait le vieil habitué à d’autres spectateurs, mais je n’ose espérer qu’il obtienne encore un succès ; l’on attend trop de ce nouveau drame. Et, fût-il supérieur au dernier, ce qui me semble peu probable, l’admiration se fatigue et la fortune se lasse.

« Ces paroles, si éloignées de la malveillance, blessèrent cependant Louise ; elle trouva son voisin étrangement outrecuidant et lui sut mauvais gré d’oser mettre en doute le nouveau triomphe de George Hubert ; puis, songeant cependant que le génie, après tout, peut faillir, elle éprouva un serrement de cœur douloureux et une anxiété poignante, qui devinrent une torture lorsque, après les trois coups sacramentels frappés derrière le rideau de la scène, il se leva lentement au milieu d’un religieux silence.

« À ce moment solennel, la jeune fille sentit son cœur lui manquer, sa vue se troubler. Si elle avait eu la force de se lever, elle eût quitté sa place afin d’échapper à ce supplice nouveau pour elle, mais elle ne put faire un mouvement et resta fascinée par le spectacle qui commença à se dérouler devant elle.

« Le regard fixe, le cou tendu, le sein palpitant, les mains convulsivement crispées sur le rebord du balcon, Louise éprouva bientôt une impression étrange. Il lui semblait que chez elle les sens de la vue et de l’ouïe se multipliaient à l’infini. Ainsi, le visage tourné vers la scène, elle ne perdait pas un geste des comédiens, et pourtant elle voyait toute la salle ; elle ne perdait pas un geste, pas une aspiration, pas un souffle de cet être multiple, fantastique, nerveux, impressionnable, susceptible, défiant, ombrageux, et pourtant sympathique, que l’on nomme le public…

« Ce soir-là, et de prime abord, le public fut froid durant le premier acte du drame ; les spectateurs semblaient, par leur empressement et leur ponctualité à se rendre à l’appel du poète, avoir suffisamment témoigné de leur intérêt pour sa nouvelle œuvre, et sauf quelques applaudissements rares ou isolés, ce premier acte, tout en excitant une vive curiosité, ne reçut aucune marque d’approbation éclatante.

« Le rideau baissé, Louise entendit, au milieu du bourdonnement des conversations particulières, des paroles qui tour à tour calmaient ou redoublaient ses angoisses.

« — Hum ! disait le vieil habitué qui avait paru à Louise si outrecuidant, le public, ce soir, est difficile à émouvoir ; il se tient sur la réserve, sur la défensive ; il ne veut se livrer qu’à bon escient ; mais après tout, dans l’intérêt même de George Hubert, il vaut mieux que ce premier acte n’ait pas été plus chaleureusement accueilli. Il faut se défier des premiers actes trop applaudis ; souvent ils écrasent les autres.

« — Monsieur a parfaitement raison, disait un autre voisin de Louise, ce n’est guère qu’au troisième acte que le succès se dessine et se déclare ; jusqu’ici le nouveau drame excite suffisamment la curiosité ; les caractères sont nettement posés, quelques-uns sont neufs et très originaux ; maintenant il faut attendre, nous verrons bien.

« — La pensée de l’ouvrage, autant que l’on peut la deviner, me paraît trop philosophique, reprenait un autre spectateur, et la philosophie, au théâtre, risque fort d’être ennuyeuse.

« — Je ne dis point non, mais lorsque à l’idée philosophique se joint une action dramatique et saisissante ?

« — Oh ! alors c’est différent ; mais jusqu’à présent l’action du drame est presque nulle ; enfin attendons… nous verrons bien.

« Louise, pendant ces entretiens dont pas un mot ne lui échappait, ressentait tantôt de cruelles défaillances, tantôt d’ineffables espérances ; quant à son impression personnelle, ce premier acte lui semblait plein d’intérêt, d’élévation, et excitait vivement sa curiosité.

« Bientôt un religieux silence régna de nouveau dans la salle, et pour la seconde fois le rideau se leva…

« Que l’on juge de la joie, de l’ivresse croissante de la jeune fille ! Dès la fin de ce second acte jusqu’au dénouement, ce public, d’abord froid, réservé, défiant, passa par toutes les phases de l’admiration et de l’enthousiasme.

« Oh ! dans cette soirée, que de larmes arrachées par l’émotion et l’attendrissement ! que de bravos frénétiques ! quels transports ! Les femmes les plus élégantes, les hommes les plus graves, les princes et les princesses du sang royal applaudissaient non moins chaleureusement que les spectateurs placés au parterre, et lorsque après le cinquième acte, qui tint cette salle immense muette, fascinée, palpitante, et trop passionnément émue pour songer à applaudir, une explosion de cris presque fanatiques eut demandé l’auteur, il est impossible de rendre les glorieuses acclamations dont son nom fut salué lorsque l’un des comédiens prononça ces simples paroles :

« — Messieurs, le drame que nous avons eu l’honneur de représenter devant vous est de M. GEORGE HUBERT.

« Deux des princesses royales, dans l’élan spontané de leur admiration, jetèrent leurs bouquets sur le théâtre, comme un hommage rendu au grand écrivain. Cet exemple fut imité par les femmes placées aux autres loges voisines de la scène, et bientôt ces mots circulèrent de bouche en bouche parmi les spectateurs : Le voilà… voilà George Hubert dans la loge royale !

« Tous ceux qui se trouvaient situés de façon à apercevoir le poète, se dressèrent curieusement sur leurs sièges ou se penchèrent hors de leurs loges, et ils aperçurent George Hubert au fond de la loge royale. Quoique nullement homme de cour, tant s’en faut… le poète avait dû se rendre aux désirs des princesses, qui avaient envoyé, non pas un de leurs gentilshommes, mais leur frère, prier M. George Hubert de vouloir bien venir auprès d’elles recevoir leurs vives félicitations de son éclatant succès. À une avance à la fois bienveillante et honorable, cet homme illustre ne pouvait répondre qu’avec déférence ; il accompagna donc dans la loge royale le frère des princesses et reçut d’elles les louanges les plus délicates. C’est à ce moment qu’il fut aperçu de plusieurs spectateurs, et de nouveau retentirent d’enthousiastes bravos adressés à la fois et au grand écrivain et aux princesses qui rendaient ainsi publiquement hommage au génie.

« George Hubert, avec un tact parfait, prit prétexte de ces applaudissements, véritable ovation, pour sortir respectueusement de la loge royale, après avoir, en quelques mots, exprimé aux princesses combien il était touché de leur accueil.

« Si Louise avait pu éprouver quelques remords de son amour passionné pour George Hubert, l’enthousiasme qu’il venait d’exciter encore, les distinctions méritées dont elle le voyait l’objet, auraient chassé de son âme tout scrupule ; mais loin de rougir de son amour, la jeune fille se sentait fière d’avoir su s’élever jusqu’à un pareil choix ; aussi, dans son exaltation, quittant précipitamment le théâtre et traversant la foule où elle entendait de nouveau glorifier le poète, Louise monta dans un fiacre et se fit conduire à la porte de la maison de George Hubert, de qui elle avait demandé l’adresse presque aussitôt son arrivée dans l’hôtel garni où elle logeait. »

— Oh ! mon Gilbert, s’écria Gilberte avec une joie ingénue, en interrompant son mari, quel bonheur pour moi de penser que demain tu seras cet auteur admiré, fêté, à qui des princesses auront dit de charmantes choses après l’avoir envoyé chercher par leur frère, un prince aussi ! Quel enthousiasme ce drame d’Octave a produit ! Cela ne m’étonne pas, si j’en juge par l’émotion que nous avons éprouvée ce soir en le lisant ! Aussi, voyons, chéri, avoue franchement à Minette combien demain tu seras glorieux d’être George Hubert !… hein ?

— Ma foi, je ne dis pas non, reprit Gilbert en se rengorgeant : un pareil triomphe doit vous grandir de cent pieds ! et de cette hauteur-là, j’aimerai fort, je l’avoue, à regarder marquis, princes, millionnaires, ministres et autres, comme des paltoquets ! Oh ! non ! non ! il n’est pas au monde de sort plus heureux que celui de George Hubert, surtout si sa Louise l’aime comme tu m’aimes, ma Gilberte !

— Est-ce que cela fait seulement l’ombre d’un doute ? Pauvre Louise ! Ah ! je comprends qu’après avoir été témoin d’un semblable succès, elle ait eu la tête tournée pour George Hubert ; il y a de quoi vous rendre folle d’amour : pourtant je la trouve fièrement hardie d’aller chez lui… moi je n’aurais jamais osé à sa place… Et puis que va-t-elle lui dire ? Parler en face à un si grand homme ! quelle chose terrible ! Il me semble que, dans une position pareille, je ne pourrais pas trouver deux mots de suite.

— Ni moi non plus, ou, qui pis est, je craindrais de ne trouver que des mots très bêtes, comme ce jour où pour la première fois l’on m’a montré M. INGRES… le grand Ingres ! le Raphaël moderne ! Il passait dans la rue Saint-Honoré, comme un simple homme, les mains derrière son dos, tenant sous son bras son parapluie ; il le laisse tomber, je me précipite pour le ramasser et je le lui rends, tout heureux d’avoir pu ramasser le parapluie du grand INGRES et de pouvoir envisager un homme si célèbre. Il me dit poliment : « Monsieur, je vous remercie mille fois de la peine que vous avez prise. » Alors le cœur me bat, je vois trente-six chandelles, je patauge, et balbutiant sans savoir ce que je dis, je réponds à ce grand homme comme s’il m’avait demandé de mes nouvelles, et j’articule avec effort : « Très bien ! et vous ?… merci. »

— Pauvre Bibi ! M. Ingres t’aura pris pour un serin.

— Ce grand homme en avait le droit, Minette ! Mais il est si bon enfant, qu’il aura eu pitié de mon embarras. Quel fameux peintre ! un moment tantôt j’avais envie de demander à la Korrigan d’être le grand Ingres ! Pour moi, simple lithographe, passer INGRES du premier coup, c’était de conscrit passer maréchal de France !

— Je crois bien !

— Mais je me suis ressouvenu d’un autre grand peintre… tu sais, Léopold Robert… je t’en ai parlé ?

— Oui, oui, le malheureux s’est tué… de désespoir… à cause d’un tableau manqué !

— Hélas ! oui… et cela m’a dégoûté de vouloir être M. Ingres. Quoique je sois certain qu’il ne finira pas comme Léopold Robert, car le papa Ingres ne manque pas ses tableaux, lui !… Mais enfin, c’est égal, je me suis senti très refroidi à l’endroit du désir d’être grand peintre en me rappelant le sort de ce pauvre Léopold Robert.

— Et puis, songes-y donc ! est-ce qu’un peintre, fût-il célèbre comme ce M. Ingres, dont tu as ramassé le parapluie, est-ce qu’un peintre entend jamais des bravos frénétiques pareils à ceux que George Hubert a entendus ? Et moi, Bibi, je tiens absolument à ce que tu sois applaudi, acclamé avec enthousiasme… tant pis !

— Hé ! hé ! Minette ! je me laisserai faire de bon cœur. Ah çà ! où en sommes-nous ? Au moment, je crois, où Louise se fait descendre à la porte de George Hubert.

— C’est ça. Oh ! le cœur me bat pour cette pauvre Louise !

Et la lecture se poursuivit ainsi :

« George Hubert demeurait à l’extrémité de la rue Blanche, quartier où se trouvent encore de vastes et nombreux jardins ; Louise fit arrêter sa voiture à peu de distance de la maison du poète et descendit.

« La nuit était superbe : une nuit de la fin de mai, éclairée par une lune brillante.

« La jeune fille, en attendant George Hubert, se promenait le long d’une muraille, derrière laquelle étaient plantés des acacias et des ébéniers alors fleuris. Leur doux parfum s’épandait au loin dans la rue. Quelques rossignols, nichés dans les arbres et luttant entre eux de mélodieux accords, chantaient, se répondaient et troublaient seuls le profond silence de la nuit, toujours si calme dans ce quartier retiré.

« Louise éprouvait des émotions profondes et variées. Moment suprême et si longtemps désiré ! elle allait enfin voir George Hubert et lui parler ! Que pourrait-elle lui dire ? Elle l’ignorait encore et n’y voulait pas songer. Cependant un vague pressentiment lui disait que sa destinée devait dépendre de cet entretien avec le poète. L’heure s’avançait, et pourtant il n’avait pas encore regagné sa demeure ; en vain la jeune fille prêtait l’oreille, regardait au loin dans la rue, presque aussi brillamment éclairée par la lune que si le soleil avait lui : George ne paraissait pas.

« Une pensée, qui vingt fois aurait dû déjà se présenter à l’esprit de Louise, la fit tressaillir et remplit son âme d’une tristesse inexprimable.

« Cet homme illustre, jeune, beau, admiré, avait sans doute une maîtresse. (Louise avait lu dans sa biographie qu’il n’était pas marié.) Cette maîtresse assistait sans doute au nouveau succès de son amant, et, triomphante, avait dû l’emmener chez elle dans l’enivrement de sa tendresse et de son orgueil !

« Cette supposition très probable navra le cœur de Louise, quoiqu’elle n’eût jamais eu, pauvre fille inconnue et obscure qu’elle était, la vaine prétention de voir son amour partagé par George Hubert, lui qui n’avait qu’à choisir parmi les femmes les plus belles et les plus spirituelles. Louise ne ressentait donc pas de jalousie. Non, elle n’avait pas le droit d’être jalouse, mais elle songeait avec un douloureux serrement de cœur au bonheur de la femme assez heureuse pour être aimée de George Hubert…

« Soudain, un bruit de pas lents et lointains vint distraire la jeune fille de ses poignantes rêveries, un pressentiment lui dit : C’est George Hubert. Aussitôt elle se cacha dans l’ombre projetée par le mur au long duquel elle se trouvait, et resta palpitante, immobile non loin du fiacre qui l’avait emmenée ; le cocher dormait sur son siège.

« Louise avait deviné juste : c’était George Hubert. Il marchait lentement, un peu courbé, tête nue, s’appuyant sur sa canne d’une main, et de l’autre tenant son chapeau ; il semblait jouir délicieusement de la sérénité de cette nuit printanière. De temps à autre il s’arrêtait et regardait le ciel, ce qu’il fit de nouveau en restant quelques instants immobile et contemplatif assez près de la jeune fille, qu’il ne pouvait apercevoir. Elle fut aussi frappée que surprise de la mélancolique expression de ses traits ; au lieu de trouver sur son front, ainsi qu’elle s’y attendait, un glorieux reflet de son récent triomphe, elle vit le noble et beau visage du poète, que la lune éclairait, empreint d’une tristesse douce et tendre. Il resta ainsi pensif durant quelques secondes, puis passant sa main sur ses yeux, où Louise crut apercevoir une larme, il soupira, poursuivit lentement sa marche, la tête inclinée sur sa poitrine, et heurtant machinalement du bout de sa canne les pavés sonores.

« Singulière impression ! Louise, après avoir involontairement surpris la vague et secrète tristesse du poète, se sentit presque rassurée, elle n’ose dire presque heureuse. Elle l’aurait vu, ainsi qu’elle s’y attendait, rentrer chez lui, le front haut, le regard fier, comme s’il eût encore entendu l’écho lointain des applaudissements frénétiques dont son nom venait d’être salué par une foule idolâtre, que la jeune fille n’eût peut-être pas pu surmonter son embarras, sa crainte, et adresser la parole à ce triomphateur superbe ; mais elle devina chez lui un chagrin ou un regret ; pensant alors que la tristesse ou l’attendrissement prédisposent à l’indulgence tout cœur généreux, Louise sortit résolument de l’ombre où elle se tenait cachée, rejoignit bientôt George Hubert, et s’avançant à ses côtés, lui dit d’une voix émue et tremblante :

« — Monsieur… monsieur George Hubert… je… je…

« Mais les paroles expirant sur ses lèvres tremblantes, tant son trouble, un moment vaincu, redevenait accablant, la jeune fille resta muette et baissa la tête.

« George Hubert très étonné s’arrêta, jeta sur l’inconnue un regard pénétrant, et… (Louise l’a su plus tard) frappé de la physionomie candide et de l’extrême jeunesse de la jeune fille, qui, la tête inclinée sur son sein palpitant, semblait éprouver une pénible confusion, le poète crut d’abord qu’une de ces infortunes si nombreuses à Paris s’adressait à lui. Hélas ! dans cette grande ville où, à chaque pas, le luxe coudoie la misère, combien de jeunes femmes et de jeunes filles honorables et honorées, après avoir vécu dans l’aisance, se trouvent soudain, par des revers inattendus, réduites à une misère d’autant plus affreuse, qu’il leur faut, par respect humain, la cacher à tous les yeux ! Aussi n’osent-elles s’adresser que la nuit à la charité des passants pour leur demander avec une timidité craintive et navrante le pain d’une mère ou d’un enfant.

« George Hubert crut donc que Louise implorait sa charité. Aussi, lui dit-il avec bonté :

« — Mademoiselle, que puis-je faire pour vous ?

« — Monsieur… je voudrais… je voudrais… vous parler…

« — Mademoiselle, je vous écoute.

« — Mais… je désirerais… vous… parler chez vous, M. George Hubert…

« — Chez moi ? reprit le poète fort surpris, en jetant de nouveau un regard observateur sur l’inconnue.

« Puis, voyant qu’elle devenait de plus en plus tremblante, et remarquant en outre à peu de distance de là le fiacre qui l’avait amenée, George Hubert se dit que l’on ne va guère demander l’aumône en voiture ; enfin, grâce à sa modeste attitude, à ses dehors ingénus, la jeune fille ne ressemblait pas à une aventurière : aussi, après un moment de réflexion, et quoiqu’il ne comprît rien à cette rencontre singulière, le poète dit poliment à Louise :

« — Si vous désirez absolument, mademoiselle, m’entretenir chez moi, malgré l’heure avancée de la soirée, j’aurai l’honneur de vous recevoir. Si, au contraire, vous désirez remettre cette conversation à demain, je vous attendrai, mademoiselle, à l’heure qu’il vous plaira de m’indiquer.

« — M. George Hubert, dans le cas où cela ne vous contrarierait pas trop… je vous… serais très… reconnaissante, si vous aviez la bonté de m’entendre maintenant…

« — Je suis à vos ordres, mademoiselle ; nous sommes à quelques pas de chez moi… voulez-vous accepter mon bras ?

« — Oh ! oui, monsieur, dit vivement Louise avec un élan de joie naïve en saisissant le bras du poète, bonheur inespéré pour elle !

« Mais regrettant son premier mouvement, si sincère dans sa vivacité, elle recommença de trembler si fort, si fort, que George Hubert sentit le bras de la jeune fille vaciller sur le sien. Touché de cette émotion, le poète reprit avec un redoublement de bienveillance respectueuse :

« — J’ignore, mademoiselle, la cause de votre trouble ; j’ignore aussi l’objet de l’entretien que vous m’avez demandé ; mais, croyez-moi, vous me trouverez digne et honoré de la confiance que vous voulez peut-être bien placer en moi.

« — Oh ! M. George Hubert (Louise se plaisait à prononcer ce nom), ma confiance en vous ne m’a jamais manqué… depuis que… depuis que je…

« Mais un embarras mortel empêcha de nouveau la jeune fille d’achever sa phrase commencée d’une voix altérée.

« — Que je suis malheureuse ! pensait-elle ; je vais lui paraître encore plus sotte que je ne suis !

« George Hubert, compatissant à la confusion de l’inconnue, feignit de ne plus s’en apercevoir, et, quittant son bras, il lui dit, en lui indiquant une petite porte percée dans le mur au-dessus duquel s’élevait la cime verdoyante de plusieurs grands arbres :

« — Nous voici arrivés chez moi, mademoiselle ; lorsque je rentre tard comme à cette heure, je désire que l’on ne m’attende pas, et au lieu de frapper à la porte cochère, je passe par celle-ci. Pardon, je vais l’ouvrir.

« Le poète, tirant alors de la poche de son gilet une petite clef de sûreté, pria l’inconnue de passer devant lui, et la porte, qu’il ouvrit, se referma.

« Louise croyait rêver. Elle était chez George Hubert !

« Autant pour chercher à s’étourdir sur sa situation que pour satisfaire à son ardente curiosité, la jeune fille regardant, comme on dit, de tous ses yeux, ou plutôt de tout son cœur, vit à la clarté de la lune un vaste jardin ; sa pelouse verdoyante s’étendait devant la maison, à demi cachée par plusieurs massifs d’acacias et d’ébéniers fleuris, dont la suave odeur s’épandait jusque dans la rue. À cette senteur se joignait, plus pénétrante, celle de nombreuses corbeilles d’héliotropes et de rosiers disséminés çà et là aux confins de la pelouse ; des jasmins et des chèvrefeuilles, tapissant les dehors d’un pavillon rustique, abrité sous une plantation de grands arbres verts, mêlaient aussi leurs parfums à ces parfums ; au loin, on apercevait la maison ; une faible lueur éclairait intérieurement le vitrage d’un petit vestibule servant d’entrée au rez-de-chaussée.

« — Voilà donc sa maison, son jardin ! pensait Louise, qui, absorbée dans ses pensées, restait immobile à quelques pas de la porte. Voici son jardin où il promène ses méditations et ses rêveries ! Voici sa maison où il a écrit tant de chefs-d’œuvre ! Quel calme ! quelle solitude ! quelle riante retraite !… Et moi, pauvre fille inconnue… je suis ici avec lui… avec lui, George Hubert !

« Le poète, voyant Louise s’arrêter au bout de quelques pas, s’était par politesse arrêté aussi. Mais la station de l’inconnue se prolongeant outre mesure, il ne sut comment s’expliquer la cause de cette contemplation silencieuse, et dit à la jeune fille, qui ne bougeait non plus qu’une statue :

« — Voici là-bas, mademoiselle, la maison que j’habite. (Et il lui désigna le rez-de-chaussée dont le petit péristyle était faiblement éclairé.) Permettez-moi de vous montrer le chemin.

« Louise, rappelée à elle-même par ces mots, sentit combien elle devait sembler bizarre, importune, à George Hubert, et répondit avec confusion :

« — Et je me trouve, mademoiselle, très heureux de l’avoir, car les jardins deviennent de plus en plus rares à Paris, reprit George Hubert.

« Et il ajouta d’autres paroles sur le même sujet, afin de donner quelque aliment à l’entretien pendant le court trajet qui restait à parcourir pour arriver à sa demeure. Mais Louise, qui marchait lentement aux côtés du poète, ne trouva pas un mot à lui répondre ; puis, le voyant la précéder de quelques pas, afin d’aller ouvrir le vestibule, elle se baissa et cueillit vitement, de crainte d’être vue, quelques fleurs de l’une des corbeilles d’héliotropes disséminées au bord de la pelouse et plaça ces fleurs dans son corsage.

« — Quoi qu’il arrive, et si je ne dois plus jamais revoir George Hubert, pensait la jeune fille, ces fleurs seront pour moi les témoins de cette soirée, dont le souvenir ne s’éteindra qu’avec ma vie !

« Et elle rejoignit le poète, qui se retournait vers elle après avoir ouvert la porte du péristyle. En entrant dans cette habitation, Louise sentit sa curiosité redoubler, tant l’aspect de la demeure du poète lui inspirait d’intérêt.

« Le péristyle, d’une extrême simplicité, conduisait à une vaste bibliothèque alors faiblement éclairée par la lueur d’une lampe à demi voilée par un abat-jour vert, révélation des habitudes de travail nocturne familières au maître de la maison. D’innombrables rayons chargés de livres remplissaient trois des côtés de cette pièce ; dans l’entre-deux des fenêtres, ainsi que sur les panneaux de boiserie que ne cachaient pas les corps de bibliothèque, Louise remarqua plusieurs grands tableaux de famille, remontant au commencement du siècle dernier : ils représentaient différents personnages qui, d’après la sévérité de leur costume, semblaient avoir appartenu à la magistrature et aux professions libérales : parmi les portraits de femmes, il en était deux revêtues d’habits religieux du XVIIIe siècle. Elles avaient fait partie de la célèbre maison de Port-Royal, quelques parents de George Hubert ayant figuré parmi les plus fervents adeptes du jansénisme, le républicanisme de ce temps-là. Un des portraits de femmes, placé plus en évidence que les autres, représentait une figure charmante ; il fallait qu’elle fût charmante pour paraître telle malgré la mode parfaitement déplaisante de ses vêtements, mode universellement adoptée sous l’empire : sauf la différence d’âge et la délicatesse féminine des traits, il existait assez de ressemblance entre le visage du poète et ce portrait, pour que Louise reconnût la mère de George Hubert. Sur le cadre du tableau, cadre large, plat et doré en mat, la jeune fille remarqua, non sans surprise, quelques caractères tracés à l’encre dont elle ne pouvait de loin distinguer la signification. Des meubles confortables, mais très simples, une garniture de cheminée en bronze d’un excellent goût artistique, complétaient l’aspect de ce cabinet, occupé dans son milieu par une grande table de travail, recouverte d’un tapis vert et encombrée de livres de toute sorte.

« Louise, encore plus absorbée par la contemplation du sanctuaire du poète qu’elle ne l’avait été à la vue de son jardin, retomba dans une profonde rêverie, d’où elle fut tirée par la voix de George Hubert, qui lui disait en indiquant du geste un fauteuil :

« — Veuillez, mademoiselle, prendre la peine de vous asseoir… Puis-je savoir l’objet de l’entretien que vous avez bien voulu me demander ? »

— Ah ! pauvre Louise !… dit Gilberte en interrompant la lecture, voilà le moment fatal !… Que va-t-elle pouvoir dire à George Hubert ? Tiens, Bibi, j’en ai la chair de poule !

— Le fait est que la position est fièrement délicate. Voici Louise forcée d’avouer à George Hubert qu’elle vient, comme on dit, se jeter à sa tête !

— Eh bien, moi, chéri, j’ai tant de confiance dans le caractère de Louise et de George Hubert, que je suis sûre que tous deux se tireront de là très gentiment.

— Hum ! Minette !

— Enfin, que veux-tu ! c’est mon idée.

— Nom d’un petit bonhomme ! ça me paraît pourtant à moi une situation furieusement difficile ! Enfin, nous allons voir !

III

Gilbert et Gilberte continuèrent ainsi la lecture de l’Histoire d’une jeune fille :

« Louise, entendant George Hubert lui demander l’objet de l’entretien qu’elle avait désiré, frissonna. Le moment fatal était venu, elle redevint toute tremblante : le cœur lui manqua, ses genoux vacillèrent, elle fut obligée de s’appuyer d’une main au dossier du fauteuil qui lui était offert et où elle ne s’assit pas ; mais surmontant bientôt son trouble, sa timidité, sa honte, elle prit une résolution désespérée, redressa la tête, et, le front serein, regardant fixement le poète, elle lui dit d’une voix presque ferme :

« — M. George Hubert, j’ai dix-sept ans, je m’appelle Louise, mon cœur n’a appartenu à personne, je suis maîtresse de mes actions… je vous aime.

« L’incroyable effort fait par la jeune fille sur elle-même pour se résoudre à articuler un pareil aveu fut suivi d’une telle prostration, d’un tel accablement, que, pâle, anéantie, elle cacha son visage entre ses deux mains, et tomba presque défaillante dans le fauteuil en fondant en larmes.

« George Hubert, à ce brusque aveu de Louise, se sentit d’abord presque aussi confus qu’elle-même ; puis, comme il devait à sa longue habitude d’observation et à sa profonde étude du cœur humain une sûreté de jugement qui rarement le trompait, à son embarras succéda un touchant intérêt pour l’inconnue ; il n’en doutait pas, elle était sincère : son extrême jeunesse, son émotion, l’altération de sa voix, son trouble, ses préoccupations, son silence même, tout prouvait qu’elle subissait l’influence d’une passion insurmontable.

« George Hubert était de tous les hommes le moins orgueilleux et surtout le moins infatué de lui-même, car il s’appréciait de beaucoup au-dessous de sa valeur. Cependant il sentait qu’exagérée ou non, son éclatante renommée pouvait avoir, comme on dit, tourné la tête d’une enfant de dix-sept ans, et n’eût-il pas été le héros de l’aventure, qu’il aurait encore éprouvé pour cette jeune fille commisération, sympathie et respect.

« Il se rapprocha de Louise. Celle-ci, la figure cachée dans ses mains, pleurait toujours et attendait son arrêt avec une angoisse mortelle. Sa destinée devait dépendre des premiers mots prononcés par le poète. Aussi, lorsqu’elle entendit sa voix, elle crut que les battements de son cœur s’arrêtaient, sa vie semblait suspendue aux lèvres de George Hubert.

« — Mademoiselle, reprit-il d’une voix émue, pénétrée, presque paternelle, de grâce, rassurez-vous. L’aveu que vous venez de me faire me touche profondément ; croyez-moi, j’en suis fier, oh ! oui, très fier. Savez-vous pourquoi ? Parce que cet aveu ne s’adresse pas, j’en suis certain, à l’homme, mais à l’écrivain, ou mieux encore aux sentiments généreux qu’il a peut-être eu le bonheur d’exprimer dans ses œuvres. Ne regrettez donc pas cet aveu, mademoiselle, il n’a rien que de pur et d’honorable ; ce que vous aimez en moi, ce sont des sentiments élevés qui appartiennent à la nature humaine, dont parfois j’ai été le peintre fidèle, rien de plus. Celui qui vous parle, mademoiselle, est un honnête homme. Cette prétention, il l’a justifiée par sa vie passée, il la justifiera par sa vie à venir. C’est vous dire, mademoiselle, que je garderai le secret le plus absolu sur notre entrevue, et que j’apprécie comme elle mérite de l’être votre démarche franche et résolue, démarche, je le répète, honorable pour vous, honorable pour moi, et dont ni vous ni moi n’aurons jamais à rougir…

« Aux angoisses de Louise succédait peu à peu un bonheur, un attendrissement inexprimables. George Hubert, avec un tact parfait et une bonté sans égale, relevait la jeune fille à ses propres yeux, la délivrait du poids de sa confusion, la mettait, pour ainsi dire, à l’aise, en croyant ou paraissant croire que l’aveu qu’elle lui adressait s’adressait, non pas à l’homme, mais aux généreux sentiments dont il s’était si souvent rendu l’organe. Il promettait à la jeune fille une discrétion absolue, et, dans une démarche aux yeux de tous des plus compromettantes, il ne voulait voir que la résolution hardie d’un cœur loyal.

« Les angoisses de la jeune fille se fondirent en une reconnaissance d’une douceur ineffable : aussi saisit-elle la main de George Hubert et la porta vivement à ses lèvres en disant :

« — Vous êtes bon… oh ! vous êtes bon !

« — C’est vrai, répondit-il, touché de l’ingénuité de Louise, qui, toute confuse de sa familiarité, laissa retomber la main du poète après l’avoir portée à ses lèvres. C’est vrai, je suis bon… J’oubliais cette autre prétention que je crois avoir toujours justifiée. Aussi, est-ce parce que je suis bon que vous m’intéressez beaucoup, pauvre enfant. Permettez-moi de vous parler ainsi, ajouta-t-il avec une affectuosité paternelle. Car enfin j’ai deux fois votre âge, et je pourrais être votre père.

« Puis, souriant afin de détendre et de diminuer encore l’embarras de Louise :

« — Voyons, ajouta-t-il, c’est un père de trente-six ans qui va confesser son enfant de dix-sept ans : la différence d’âge est d’une proportion parfaite ; elle autorise la gravité du père, et, cependant, comme il touche encore un peu la jeunesse, il se sent disposé à témoigner à sa fille la plus tendre indulgence. Et d’abord, mon enfant, une question ; celle-là est grave… voici bientôt deux heures du matin, vous l’oubliez sans doute. Avez-vous songé que rentrer chez vous à une heure si avancée, c’est commettre une grande imprudence ?

« — Je vous l’ai dit, M. George Hubert, je suis maîtresse de mes actions. Je demeure seule dans un hôtel où je suis descendue ce matin…

« — Vous êtes donc étrangère à Paris ?

« — Oui.

« — Et vos parents ?

« — Je suis orpheline.

« — Pauvre enfant !… Et qu’êtes-vous venue faire à Paris ?

« — Vous voir, M. George Hubert, tâcher de parvenir jusqu’à vous, et vous dire que… que… je…

« — Que vous avez lu mes vers…, reprit le poète de plus en plus ému par l’ingénuité de la jeune fille, et voulant lui épargner la confusion d’un nouvel aveu. Cette sympathie, cette estime pour mon caractère et pour mes écrits m’honore, je vous l’ai dit, mon enfant, et en même temps m’impose des devoirs envers vous… Autorisé par votre franchise, à mon tour je serai franc ; votre langage, vos manières annoncent une éducation distinguée ; avez-vous bien pesé toutes les conséquences de votre voyage à Paris, où vous vous trouvez seule, m’avez-vous dit… absolument seule ?…

« — Depuis bientôt un an, M. George Hubert, je n’ai songé qu’à une chose : vous voir et vous parler. Sans être même certaine d’avoir ce bonheur, j’ai quitté la province… Vous devez croire que je me soucie peu des autres conséquences de mon voyage ; j’ai de quoi vivre modestement à Paris pendant longtemps, et j’y resterai.

« — Pauvre chère enfant, votre candeur, votre loyauté, percent à chacune de vos paroles. Soyez sincère jusqu’à la fin ; maintenant vous m’avez vu, vous m’avez parlé, je ne vous ai pas caché l’intérêt que vous m’inspirez… quels sont vos desseins ?

« — Je n’en ai aucun, puisque ma destinée dépend maintenant de vous.

« — Comment cela ?

« — De deux choses l’une : ou vous m’autoriserez à venir quelquefois vous voir… et seulement quand cela vous conviendra, car je n’oserais jamais me présenter chez vous sans votre permission… ou bien vous m’éconduirez avec indulgence… et jamais vous ne me reverrez.

« — Eh bien ! dans le premier cas, si nous devons nous revoir, qu’espérez-vous ?

« — Je ne suis qu’une pauvre fille obscure et abandonnée, mais peut-être, à force de dévouement et de respect, je parviendrai à vous inspirer un peu d’affection… et alors les vœux les plus chers de mon cœur seront comblés ! Si, au contraire, vous exigez que je ne vous revoie jamais… j’obéirai, je m’éloignerai… emportant du moins de vous, M. George Hubert, un souvenir qui ne s’éteindra qu’avec ma vie !

« Le poète écoutait Louise avec autant de surprise que de croissant intérêt. Ce singulier mélange d’ingénuité, de hardiesse, d’abnégation, de franchise, le frappait beaucoup ; il se sentait touché jusqu’aux larmes de ce dévouement absolu et résigné.

« — Ma chère enfant, reprit-il avec tendresse et gravité, si vous n’étiez pas orpheline, si quelque parent, quelque ami s’intéressait à vous…

« — Je suis seule au monde, M. George Hubert, reprit la jeune fille en interrompant le poète ; personne ne s’intéresse à moi, et si le bonheur de vous revoir m’est réservé, de grâce, ne me parlez jamais de ma famille ; son nom même doit rester ignoré de vous… Pour vous, je serai Louise… Louise… l’orpheline…

« — Soit, je respecterai désormais votre secret.

« — Désormais… Je vous reverrai donc ?

« — Souvent… très souvent.

— Oh ! mon Dieu ! murmura la jeune fille en joignant les mains avec un geste d’adoration, combien vous êtes bon, M. George Hubert !

« — C’est vrai ; j’en suis déjà convenu avec vous, mon enfant, et c’est parce que je suis bon que je ne saurais vous laisser seule à Paris, sans conseils, sans appui. Si vous aviez, ainsi que je vous le disais tout à l’heure, quelque parent, quelque ami, j’userais de cette influence que vous m’accordez pour vous décider à retourner auprès de ceux que votre disparition aurait sans doute laissés dans les angoisses et le chagrin ; mais vous êtes seule au monde, me dites-vous… Le hasard vous a rapprochée de moi ; votre isolement, vos sentiments à mon égard m’imposent des devoirs ; je les accomplirai, n’en doutez pas…

« — M. George Hubert, je crois rêver, dit Louise plongée dans une sorte de délicieuse extase. Cela est bien vrai ? Je vous reverrai ? Vous vous intéressez à moi, vous, vous qui, ce soir encore, avez excité un enthousiasme dont je me sentais si fière, pardonnez-moi cette vanité !

« — Quoi ! ce soir vous étiez…

« — Oui, j’étais au Théâtre-Français ; le bonheur a voulu qu’aujourd’hui même, jour de mon arrivée à Paris, l’on représentât votre drame. Jugez de ma joie d’abord et de mon triomphe ensuite ! Oh ! de ce succès immense j’ai été certes plus triomphante que vous, car…

« — Pourquoi vous interrompre ?

« — C’est qu’il est mal d’épier quelqu’un, et cette faute, je l’ai commise.

« — Vous m’avez épié ?

« — Ce soir, en vous attendant, je me promenais dans votre rue, et, cachée par l’ombre du mur, je vous ai vu venir lentement, vous arrêter, frappé sans doute de la beauté de la nuit, puis lever les yeux vers le ciel avec un regard si mélancolique que je pensais à part moi : « Comment ! après une pareille soirée, M. George Hubert ne revient pas chez lui enchanté, radieux ! » Aussi vous le disais-je : de votre immense succès, je me sentais plus triomphante que vous-même…

« Le poète, se détournant quelque peu, indiqua du geste le portrait de femme auquel il ressemblait beaucoup.

« — Mon enfant, dit George Hubert à Louise, ce portrait est celui de ma mère ; je la chérissais et elle m’adorait. Je ne crois pas lui avoir, de sa vie, causé un chagrin sérieux, mais lorsque j’ai eu le malheur de la perdre, j’étais à peu près de votre âge, et je n’avais jamais en rien flatté l’orgueil de ma mère, orgueil excessif comme sa tendresse pour moi… C’est seulement plusieurs années après sa mort que mon nom a commencé d’être connu. Vous dire que je suis insensible au succès de ce soir, qui a dépassé toutes mes espérances, serait un mensonge et une ingratitude envers un public si bienveillant pour moi ; mais je regrette, je regretterai toujours que ma mère n’ait jamais joui de mes succès ; ils auraient été si doux à son cœur ! Aussi, lorsque ce soir vous m’avez vu m’arrêter, pensif, presque triste, et regarder le ciel, je songeais à elle, me disant : « Quel aurait été mon bonheur si, après cette soirée si flatteuse pour moi, j’avais, en rentrant, retrouvé ma mère, qui m’eût dit de cette voix dont l’accent est toujours présent à mon oreille : Eh bien, George, ce drame a-t-il réussi ? »

« En prononçant ces mots, la voix du poète s’altéra ; il passa sa main sur ses yeux humides et resta un moment silencieux.

« Louise, non moins attendrie, n’osa pas interrompre le pieux recueillement de George Hubert. Celui-ci, sortant bientôt de sa rêverie, reprit :

« — Pardon, mon enfant ; mais, grâce à Dieu, le souvenir de ma mère, loin de s’affaiblir en moi, semble s’augmenter avec l’âge et devenir plus constant et plus vivace.

« Le poète, alors se levant, prit une plume, qu’il trempa dans son encrier, s’approcha du portrait et écrivit sur le cadre, large et plate bordure dorée en mat, ces mots :

« À ma mère.

« Et au-dessous, il ajouta le nom d’Octave, titre du drame joué le soir, et la date de la représentation.

« Louise comprit alors la signification des caractères tracés sur le cadre. George Hubert lui dit en revenant auprès d’elle et lui souriant avec bonté :

« — Nous sommes déjà presque de vieux amis ; aussi, vous le voyez, j’agis sans cérémonie. Je me suis fait une loi, lorsqu’un de mes ouvrages a réussi, de le mettre ainsi sous l’invocation du souvenir de ma mère, dès ma rentrée chez moi.

« — Hélas ! M. George Hubert, des regrets tels que les vôtres sont sans consolation, sans compensation… mais du moins laissez-moi vous dire qu’un cœur fervent, dévoué, quoique inconnu de vous, a ce soir ressenti, dans son humble obscurité, cette joie délicieuse que votre mère n’a pu malheureusement connaître.

« — On parle des jouissances que donne la renommée, répondit George Hubert avec émotion ; oh ! je vous aurai dû l’un des moments les plus heureux de ma vie !

« — À moi ?… Mon Dieu ! je pourrais croire…

« — Croyez-moi, chère enfant, je connais le cœur humain, rarement ma pénétration m’a fait défaut. Il m’est impossible de douter de la sincérité de vos impressions, de vos sentiments : aussi, dans votre aveugle confiance en moi, dans ce complet abandon qui va jusqu’à la témérité, je vois le triomphe le plus noble, le plus pur, le plus doux, qu’un homme de cœur puisse ambitionner ! Ne vous récriez pas, nous n’en sommes pas à nous flatter. Je vous le prouve en vous disant que votre démarche auprès de moi a été, dans sa franchise… inconsidérée, téméraire, elle suffirait à vous perdre de réputation aux yeux du monde, et pourtant de cette démarche je me sens glorieux. Ah ! pour mériter une pareille confiance, il faut que le caractère d’un homme soit véritablement aimé, honoré ! Je vous le répète, lorsque de tels sentiments se personnifient dans un dévouement pareil au vôtre, mon enfant, l’homme qui l’inspire jouit du triomphe le plus pur et le plus doux !

« — Je vous comprends, M. George Hubert : oui, il doit être doux et glorieux pour un homme de disposer d’une existence, si humble qu’elle soit…

« — Eh bien, ma chère enfant, puisque de cette existence vous me faites l’arbitre, il faut me promettre de suivre mes conseils.

« — Oh ! je vous le promets de grand cœur !

« — Et d’abord, comme il est bientôt deux heures du matin, je vais vous reconduire à votre hôtel…

« — Je suis confuse du dérangement que je vous cause. Vous, vous, mon Dieu ! prendre cette peine pour moi !

« — Je ne vous laisserai pas à pareille heure de la nuit à la merci d’un cocher. Je vous engage aussi à ne plus loger dans un hôtel garni ; cette demeure est peu convenable pour une jeune personne.

« — Je ferai ce que vous voudrez.

« — Voici mon projet : je connais dans cette rue paisible et retirée une excellente femme, veuve des plus respectables ; depuis longtemps je l’ai chargée de transcrire mes manuscrits. Elle occupe un petit rez-de-chaussée ayant vue sur un jardin ; je ne doute pas qu’à ma recommandation, madame André (c’est son nom) ne vous cède une chambre chez elle et ne vous prenne en pension, à la condition expresse, chère enfant, que vous lui cacherez le sujet de votre voyage à Paris. Elle pourrait en concevoir de fâcheuses préventions contre vous ; car sans être rigoriste à l’excès, elle a des principes très arrêtés. Il faudra donc nous résoudre à un mensonge : nous dirons qu’orpheline et venue à Paris pour suivre un procès, vous m’avez été particulièrement recommandée ; je suis certain, d’après ce que je sais de votre caractère et du sien, que madame André éprouvera bientôt pour vous une affection presque maternelle.

« — Je ne saurais, M. George Hubert, que répéter encore : Vous êtes bon ! Dans votre sollicitude pour moi, vous pensez à tout. Enfin, vous me promettez que je vous verrai quelquefois… Pardonnez-moi si j’insiste là-dessus, mais pour moi… c’est la vie !

« — Vous me verrez très souvent, et même je…

« — Ne m’en dites pas davantage, mon ambition est satisfaite… me voici heureuse, ajouta Louise en essuyant ses yeux humides de larmes. Oh ! la plus heureuse des femmes !

« La pendule sonna deux heures du matin ; la jeune fille se leva.

« — Quel temps précieux je vous ai fait perdre, M. George Hubert ! Cette lampe vous attendait, vous vouliez sans doute travailler cette nuit ?

« — Jamais nuit n’aura été par moi mieux employée, chère enfant, croyez-le ; elle prendra place dans mes meilleurs, dans mes plus honorables souvenirs !

« — Et c’est vous… vous de qui le nom et la présence excitaient ce soir tant d’enthousiasme dans la foule ! vous que des princesses accueillaient avec tant d’empressement ! c’est vous qui vous montrez si indulgent, si généreux envers une pauvre fille comme moi !…

« — Cet accueil flatteur, ces applaudissements glorifiaient les travaux éphémères de l’écrivain, répondit George Hubert ; votre présence ici glorifie son cœur, son caractère… et je préfère ce dernier triomphe. Mais la nuit s’avance, venez ; après votre voyage, après des émotions si diverses, vous devez avoir besoin de repos : je vais vous conduire à votre hôtel ; demain matin je verrai madame André, je conviendrai de tout avec elle, et j’espère pouvoir aller vous chercher et vous présenter à cette excellente femme dans l’après-dînée ; vous voudrez bien seulement m’attendre à votre hôtel.

« Telle a été la première entrevue de Louise avec George Hubert, entrevue qui décida de l’avenir de la jeune fille. »

Gilbert et Gilberte s’étaient tellement intéressés à ce récit et à la situation délicate et pénible de Louise, qu’entraînés par la marche des événements racontés, ils n’avaient pas songé à interrompre cette lecture attachante pour eux à plus d’un titre ; mais la fin de cet épisode formant pour ainsi dire un temps d’arrêt dans la narration, Gilberte s’écria triomphante :

— Eh bien, chéri, quand je te le disais, que George Hubert et Louise se tireraient gentiment, honnêtement de cette situation selon toi embarrassante ?

— C’est, ma foi, vrai ! je ne m’attendais pas à cela. C’est égal ! George Hubert peut se vanter d’être fièrement aimé !

— Avoue qu’il le mérite ! Quelle délicatesse de cœur ! comme il a bien vite mis à l’aise cette pauvre Louise, toute honteuse de son aveu, lorsqu’il l’a appelée sa chère enfant, en lui parlant presque comme un père ! Oh ! mon Gilbert, suis-je fière de penser que demain nous serons, toi cet homme de génie d’une bonté si touchante, moi cette excellente Louise qui pour l’amour et pour le dévouement est un vrai bon chien, qui ne sait qu’une chose, aimer son maître et lui obéir ! Vont-ils être heureux tous les deux ! quel paradis qu’un pareil ménage !

— Ma foi, si le bonheur n’est pas là, il n’est nulle part. Gloire, amour, jeunesse, fortune… je dis fortune, car enfin, George Hubert habite une maison avec un jardin.

— Et je me rappelle que lorsque j’étais marquise, il me disait que son travail joint à son patrimoine lui assurait une existence très indépendante. Ce n’est pas que nous tenions à une fortune énorme… non, non, nous en avions une fameuse fortune dans notre marquisat, et…

— Et nous avons vu de quoi il en retournait, n’est-ce pas, ma pauvre Minette ? Cette fortune ne nous faisait point dîner deux fois, au contraire, puisque nous n’avons pas dîné du tout ; mais enfin, tout en étant revenu de ces idées de grandissime luxe auquel on s’habitue comme à autre chose, j’avoue que je ne suis pas fâché pour nous que cet homme célèbre, sans être colossalement riche, jouisse d’une belle aisance ; on peut ainsi venir en aide à un ami ou à de pauvres gens ; enfin, ça complète le sort, et, ainsi que je le disais tout à l’heure, George Hubert et sa Louise réunissent tout : gloire, génie, jeunesse, amour, fortune, tous deux ont les meilleurs cœurs du monde, les plus généreux caractères. Encore une fois, nom d’un petit bonhomme ! le bonheur doit être là, il est certainement là, et demain nous pourrons dire à notre chère petite fée : Va-t’en, Korrigan !

— Pour vous et pour moi je le souhaite, mes amis, dit la douce voix. Puissé-je, vos derniers vœux accomplis, aller rejoindre mes sœurs !

— Oh ! soyez tranquille, bonne Korrigan, je pense comme mon Gilbert, je suis presque certaine que demain, lorsque nous serons Louise et George Hubert, nous vous rendrons votre liberté. Mais, Bibi, reprenons notre lecture. Louise écrit toujours pendant que nous bavardons ; elle doit avoir sur nous maintenant beaucoup d’avance. Nous en étions au moment où George Hubert l’a reconduite chez elle en lui conseillant de ne plus loger dans un hôtel garni, et de se mettre en pension chez une digne veuve, madame André.

IV

Suite de l’Histoire d’une jeune fille.
 

« Louise fut accueillie comme une fille par madame André, à qui George Hubert l’avait présentée. Jamais elle n’oubliera la sollicitude presque maternelle dont elle fut entourée par cette excellente femme. Pour comble de bonheur, la jeune fille put bientôt l’aider dans les travaux de copie que lui donnait le poète.

« Avec quelle émotion, quelle respectueuse curiosité Louise, toute glorieuse d’être la première confidente de ces œuvres impatiemment attendues par une foule avide, contemplait ces feuillets remplis de l’écriture de George Hubert ! Écriture ici rapide et courante comme le flot de l’inspiration qui déborde ; ailleurs lente, raturée, laborieuse, lorsque la réflexion, l’analyse, la consciencieuse recherche du mieux, l’implacable critique envers soi-même, succédaient chez le poète à l’improvisation.

« Combien d’heures fortunées passait Louise ainsi livrée à ces occupations chères à son cœur et à son esprit ; suivant d’un œil curieux, attentif et charmé, à travers le labyrinthe de ratures et de renvois dont était chargé le manuscrit de George Hubert, les transformations successives de sa pensée, parfois vague et diffuse à son éclosion, puis, à chaque correction, devenant de plus en plus claire et précise ! Enfin, prodige de l’intelligence humaine, prodige que plus d’une fois Louise admira, souvent un mot ajouté ou changé dans une scène dramatique ; oui, un seul mot, éclair du génie, illuminait un caractère jusqu’en ses dernières profondeurs !

« Pendant plusieurs mois, George Hubert vint voir Louise presque chaque jour ; il la traitait avec une bonté paternelle, se plaisait à cultiver, à développer, à mûrir son intelligence, à former, à épurer son goût, à élever son âme par des entretiens d’une bonté douce, ou par des lectures choisies avec discernement : parfois, il priait, il forçait Louise de lui dire naïvement les impressions, favorables ou non, qu’avait éveillées en elle la transcription d’une œuvre récemment composée par lui. Louise, surmontant sa timidité, répondait avec sa sincérité habituelle, et, plus d’une fois, George Hubert profita de ses observations. Souvent aussi il allait faire de longues promenades aux environs de Paris avec Louise et madame André : l’étude et l’admiration raisonnée des grands tableaux de la nature étaient le sujet de leurs entretiens. Le soir venu, l’on dînait gaiement dans quelque auberge de village et l’on revenait à la ville.

« Ainsi délicieusement occupés s’écoulaient les jours de la jeune fille ; son amour passionné pour le poète s’enracinait de plus en plus avant dans son cœur, et pourtant jamais elle n’avait osé, depuis son premier aveu, reparler de cet amour à George Hubert, tant il lui imposait ! non qu’il fût dédaigneux, indifférent ou sévère ; non, non, il témoignait toujours à Louise une tendre affection et l’entourait de soins, de prévenances, et dans ses entretiens avec elle, il donnait librement cours à une gaieté charmante, mais jamais il ne prononçait un seul mot qui pût faire supposer à Louise qu’il eût gardé le moindre souvenir de l’aveu de son amour. Alors, elle disait :

« — George a une maîtresse aimée ; il s’intéresse à moi parce qu’il est le meilleur des hommes ; il se plaît à cultiver mon esprit, à améliorer, à élever mon âme, parce que de la noble et brillante intelligence de cet homme illustre rayonne le juste, le bien, le beau, comme la lumière rayonne d’une auréole ; mais jamais il ne m’aimera d’amour. Je ne suis ni assez belle ni assez spirituelle pour lui plaire, à lui qui peut choisir parmi les plus belles, les plus élégantes et les plus spirituelles. Il n’importe ! Tel qu’il est, mon sort est si heureux, si enviable, que je ne suis ni assez sotte ni assez vaine pour troubler mon bonheur par des vœux extravagants. Est-ce que ma vie ne se passe pas presque tout entière dans une intimité délicieuse avec ce génie dont la France s’honore ? Que puis-je désirer de plus ?

« Cependant, malgré le bon sens de ces réflexions qu’elle mettait en pratique ; malgré sa ferme volonté de ne se point bercer d’espérances chimériques ; enfin, malgré le bonheur réel dont elle jouissait, Louise, peu à peu minée par une fièvre lente et par de brûlantes insomnies, tomba dans de noires mélancolies ; elle maigrissait, perdait l’appétit et souvent cédait à des langueurs énervantes. On eût dit que dans ces heures de morne inertie, son sang se figeait, que sa vie demeurait suspendue ; si elle s’occupait alors de quelques travaux pour George Hubert, sa plume s’arrêtait, s’échappait de ses mains ; sa pensée se troublait, se voilait ; son front appesanti s’inclinait sur sa table ; puis de cette atonie du corps, de cet obscurcissement de l’esprit souvent prolongés, elle sortait surprise, chagrine, abattue, comme l’on s’éveille d’un mauvais songe, et se disait en pleurant :

« — C’est folie ou maladie ! Jamais femme n’a été plus heureuse que moi, et je ne peux vaincre ces accablements, et de jour en jour je me sens dépérir !

« Louise alors se roidissait de toutes ses forces contre ces langueurs, mais elle n’y pouvait résister, de même qu’en un jour d’orage, on cède, malgré soi, à l’accablement d’un lourd sommeil longtemps combattu.

« À cet état pénible et singulier se joignaient, pour la jeune fille, de cruelles angoisses.

« Tantôt elle craignait que la véritable cause de son dépérissement ne pût échapper à la pénétration de George Hubert, et que, ne pouvant l’aimer d’amour, il s’éloignât d’elle par un sentiment de pitié, comptant sur l’oubli, sur le temps, pour la guérir de sa folle passion.

« Tantôt elle s’apercevait que son esprit troublé, inquiet et souvent distrait jusqu’à l’aberration complète, ne lui permettait plus de s’occuper assidûment de ses travaux, jadis sa joie et son orgueil ; plusieurs fois elle commit des non-sens ou des erreurs incroyables, en transcrivant les manuscrits de George Hubert. D’abord il la gronda gaiement, comme l’on gronde une enfant gâtée, puis ses erreurs se renouvelant, il ne lui en parla plus, et fit refaire en secret les copies de la jeune fille par madame André. En vain cette excellente femme, dont la tendresse véritablement maternelle ne se démentait pas, supplia Louise de lui confier la cause de ses chagrins… Louise garda et ensevelit son secret au plus profond de son cœur.

« Un dernier coup lui était réservé.

« Elle s’aperçut de certains changements dans les rapports de George Hubert avec elle ; tantôt soucieux et absorbé, tantôt grave, réservé, presque froid, sa gaieté disparut. Il restait souvent plusieurs jours sans voir Louise ; revenait-il près d’elle, il paraissait en proie aux mêmes préoccupations ; souvent elle surprit son regard pénétrant attaché sur elle avec une expression indéfinissable… Enfin, il s’absenta pendant un mois entier sans que Louise entendît parler de lui.

« — C’est fait de moi ! pensait-elle avec un morne désespoir ; je ne le reverrai plus !… il a deviné mon amour insensé, il ne peut me pardonner ma lâche faiblesse… et sa sévérité n’est que trop légitime ! À lui je devais le sort le plus fortuné, je n’ai pas su m’en rendre digne et le conserver. C’est ma faute, c’est ma faute… Allons ! quoi qu’il arrive, dussé-je m’éteindre dans une maladie de langueur, du moins j’aurai connu le bonheur pendant quelques mois ! Pas une plainte ne sortira de mon âme, car ce bonheur, qu’avais-je fait pour le mériter ? Je l’ai perdu… c’est ma faute, c’est ma faute !

« Lorsque Louise revit George Hubert après cette absence d’un mois, absence quelle avait regardée comme le présage d’une séparation définitive, elle fut stupéfaite du changement qu’elle remarqua dans la physionomie et les manières du poète : la joie, la confiance, la sérénité, brillaient sur son front ; il vint à Louise, prit ses mains qu’il baisa (il ne s’était jusqu’alors jamais permis cette innocente familiarité) ; puis s’asseyant à ses côtés, il lui dit avec une expression de tendresse ineffable, presque passionnée :

« — Louise, parlons un peu du passé, beaucoup du présent, et encore plus de l’avenir.

« Ces paroles, leur accent, l’air radieux du poète, firent bondir le cœur de la jeune fille et l’ouvrirent à toutes les espérances.

« Elle se sentit sauvée.

« Ces mots seuls peuvent rendre l’impression qu’elle éprouva en revoyant, en entendant George Hubert.

« — Louise, reprit-il, depuis plusieurs mois, je vous ai attentivement étudiée… suivie, et surtout appréciée ; aussi, peu à peu, à mon attachement presque paternel pour vous, a succédé un sentiment tout autre ; en un mot, Louise… je vous ai aimée… je vous aime d’amour !

« — Vous m’aimez d’amour ! s’écria la jeune fille avec un ravissement inexprimable.

« Elle avait le ciel dans le cœur…

« — Vous m’aimez !… moi ?… moi, Louise ?

« — Je vous aime passionnément ! Ah ! contre ce sentiment j’ai longtemps lutté, mais votre cœur m’a vaincu…

« — Vous avez lutté… je…

« — Écoutez-moi, Louise, reprit George Hubert en interrompant la jeune fille. Celle de vos qualités qui m’a charmé davantage, c’est votre franchise. La mienne égalera la vôtre. Ainsi, entre nous, jamais de réticence. Oui, longtemps j’ai lutté contre cet amour qui chaque jour prenait sur moi un nouvel empire. J’ai lutté… savez-vous pourquoi ? Parce qu’après de profondes réflexions, je m’étais promis de ne jamais me marier. À cet engagement pris avec moi-même je n’ai pas renoncé sans inquiétude, sans combats. Arrivé à la maturité de la vie, accoutumé d’envisager mon avenir sous un certain aspect, il me fallait m’habituer à un horizon nouveau, imprévu, changer enfin de voie et de but, à un âge où l’on n’envisage pas sans crainte un si brusque changement. Ce n’est pas tout, Louise : une autre considération plus grave, puisqu’elle vous est personnelle, ajoutait à mes hésitations. Le mariage, selon moi, est l’engagement le plus solennel, la responsabilité la plus imposante qu’un honnête homme puisse prendre et assumer sur lui, car, à mon sens, ce ne sont presque jamais les FEMMES, mais les HOMMES, qui font les unions malheureuses ; et lorsque parfois je me suis vu au moment d’entendre les doléances confidentielles de certains maris, j’ai toujours répondu : « Je ne sais rien de ce que vous allez me raconter, mais je suis certain d’avance que vous ne devez attribuer qu’à vous-même les chagrins dont vous vous plaignez. » Et je me trompais rarement. C’est vous dire, Louise, mes irrésolutions, mes doutes de moi-même à cette pensée, que votre bonheur et le mien allaient dépendre de cette irrévocable solidarité qu’on appelle le mariage… Enfin, après avoir mûrement pesé une à une toutes les conséquences de notre union, et longtemps médité sur votre caractère, sur le mien, je suis arrivé à cette conviction, que nous réunirions toutes les chances de bonheur possible et désirable si vous acceptiez ma main ; et cette main… Louise, je vous l’offre avec amour, avec orgueil. »

— Ah ! enfin, je respire ! s’écria Gilbert avec un soupir d’allégement en interrompant sa lecture ; quelle peur j’ai eue pour cette pauvre Louise ! Un moment je l’ai crue perdue.

— Pauvre chère fille ! moi aussi je tremblais pour elle, reprit Gilberte. Quelle douce résignation ! quel amour ! quel courage ! et comme ce digne George Hubert a su l’apprécier, le brave bon cœur de Louise, en se mariant avec elle !

— Ah çà, mais voici quelque chose que je ne comprends pas.

— Quoi, Bibi ?

— La Korrigan nous a dit que George Hubert n’était pas marié.

— Eh bien ?

— Et voici pourtant qu’il va épouser Louise.

— Tiens, tiens, tiens ! tu as raison. Comment cela se fait-il ?… Heureusement nous allons le savoir. Continue vite ; nous en sommes au moment où George Hubert vient de proposer sa main à cette pauvre Louise, qui se mourait d’amour pour lui.

Gilbert poursuivit ainsi sa lecture :

« Louise avait écouté George Hubert avec une ivresse indicible. De douces larmes coulèrent de ses yeux. Elle prit les deux mains du poète, les couvrit de pleurs et de baisers, puis lui dit d’une voix palpitante de joie :

« — George… cette main… cette noble main… vous me l’offrez ?

« — Je vous l’ai dit, Louise, je vous l’offre avec bonheur, avec orgueil !

« — Oh ! merci, mon Dieu ! merci ! reprit la jeune fille en se laissant glisser à genoux.

« Puis, levant vers le poète son visage rayonnant d’amour et de reconnaissance, elle s’écria :

« — George Hubert m’offre sa main, à moi !

« Le poète, jouissant délicieusement de la félicité de Louise, dont le visage était baigné de douces larmes, se pencha vers elle, et la fit rasseoir à ses côtés en disant :

« — Ce serait à moi à m’agenouiller devant vous, ma Louise bien-aimée… c’est à celui qui reçoit… de remercier, et le don de votre main assure le bonheur de ma vie…

« La jeune fille, après avoir silencieusement contemplé George Hubert, lui répondit avec un accent d’amour profond et passionné :

« — Cette main que vous m’offrez… mon George… je la refuse. »

— Que dis-tu ? s’écria Gilberte avec stupeur, Louise refuse de se marier avec George Hubert ?…

— Laisse-moi donc lire, Minette, reprit Gilbert entraîné par l’intérêt du récit et faisant signe à sa femme de ne pas l’interrompre.

Et il répéta cette dernière phrase de Louise :

« — Cette main que vous m’offrez, mon George, je la refuse.

« — Louise ! s’écria le poète ne pouvant croire ce qu’il entendait, et surtout frappé de l’accent de tendresse profonde et passionnée avec laquelle la jeune fille lui déclarait qu’elle se refusait à ce mariage, Louise… ces paroles… y songez-vous ?… Oh ! de grâce, revenez à vous !

« — Ne craignez rien, George, le bonheur ne me fait pas perdre la raison, je vous le prouve en refusant ce mariage.

« — Louise… encore une fois, votre langage est inexplicable ! Vous m’aimez, dites-vous ?… et ce mariage…

« — Je le refuse parce que je vous aime, George ! parce que je vous aime… oh ! voyez-vous, comme jamais homme n’a été aimé ! Je serai votre maîtresse, votre servante, tout ce que vous voudrez que je sois, mais votre femme, jamais ! oh ! jamais !

« — En vérité, ma raison se perd, mon esprit s’épuise à vouloir comprendre…

« — Comment, mon George, vous qui connaissez le cœur humain dans ses replis les plus cachés, vous ne me comprenez pas ?

« Et elle ajouta souriante :

— Oh ! mon divin poète, combien la pauvre Louise est heureuse et fière de vous révéler, à vous… à vous, penseur profond, une des mille nuances, un des mille secrets de l’amour !…

« — De l’amour ? reprit George Hubert avec un accent navré. Non, non, vous ne m’aimez pas !

« — Je ne l’aime pas !

« Et Louise haussa les épaules avec un mouvement d’une compassion pleine de tendresse ; puis, prenant la main du poète, elle ajouta d’un ton de supériorité puisée dans la profondeur de son dévouement :

« — Je ne vous aime pas ! Allons, mon George, parlons raison… Ce mariage a été pour vous, n’est-ce pas ? le sujet de luttes prolongées contre le vœu de votre cœur ! Vous me l’avez dit.

« — Oui, et je vous ai dit la cause de ces hésitations, de cette lutte.

« — Oh ! je le sais. Ce sentiment vous honore comme tous ceux qui font battre votre noble cœur ; mais pour qu’une âme aussi élevée, aussi fermement trempée que la vôtre doute et hésite…

« — Mais, enfant que vous êtes ! s’écria impétueusement le poète, c’est au nom de votre bonheur, de votre avenir que j’hésitais…

« — Me croyez-vous capable d’en douter, George ? Oh ! non, non, et c’est justement pour ne compromettre en rien mon avenir, mon bonheur à moi, que je refuse d’être votre femme… Que voulez-vous ! je suis égoïste.

« — Louise…

« — Écoutez-moi, vous m’avez étudiée, appréciée, m’avez-vous dit ; votre pénétration est extrême, vous devez me connaître, vous me connaissez. Maintenant, répondez sincèrement : croyez-vous que je serais heureuse si chaque jour je me disais : George ne voulait pas se marier… il m’a vue mourante d’une folle passion pour lui, et dans la générosité de son cœur adorable, il m’a offert sa main ?

« — Quoi ! vous pensez que la pitié…

« — Non, non, l’amour aussi a déterminé votre résolution, mon George. Oh ! vous m’aimez, je le crois, je le sens !… mais l’amour passe. Oh ! n’allez pas me répondre que l’affection lui survit. Je n’en doute pas ; mais que prouve cela ? Est-ce que votre affection, vos soins, votre sollicitude m’ont jamais manqué depuis que je suis venue à vous ? Et cependant je n’étais pas votre femme ! Encore un mot, mon George, et je termine, ajouta Louise en voyant le poète prêt à l’interrompre ; non, je ne serais pas heureuse en pensant que votre vie est à jamais liée à la mienne par un lien toujours sacré aux yeux d’un homme tel que vous ; non, je ne serais pas heureuse, parce que chaque jour je me dirais : Ce brillant génie a enchaîné sa destinée à la mienne, et le génie doit rester libre et maître souverain de sa volonté, de son avenir.

« — Eh ! malheureuse enfant, est-ce que je ne fais pas preuve de cette volonté dont vous parlez en vous demandant votre main ?

« — Oui, mais c’est à moi, si humble que je sois, de vous empêcher, mon George, d’aliéner votre liberté.

« — Présomption étrange ! s’écria le poète avec amertume ; mieux que moi elle veut savoir ce qui peut me rendre heureux !

« — Voyons, mon George, qu’est-ce qui peut vous rendre heureux ? reprit Louise avec cet accent de tendre supériorité que lui donnait son dévouement. Vous voulez m’épouser ? Pourquoi ? Pour passer votre vie avec moi, pour avoir auprès de vous une femme dévouée, aimante, empressée, heureuse ! Tout cela je vous l’offre… moins le mariage.

« — Et plus la honte… malheureuse enfant ! Oh ! je vous aime, je vous respecte trop, je me respecte trop moi-même pour devenir complice de votre déshonneur !

« — Ce sont là, mon George, des mots, et rien de plus.

« — Des mots !

« — Aux yeux de qui serais-je déshonorée ? Est-ce aux vôtres ?

« — Non, pas aux miens, si je partageais votre faiblesse ; mais tôt ou tard vous seriez déshonorée à vos propres yeux, et dès demain à ceux du monde !

« — Le monde ! le monde, c’est pour moi l’endroit où vous êtes, George ; quant à moi, et j’ai la prétention de me connaître en cela mieux que vous ne me connaissez, ce serait, non la honte, mais l’orgueil de ma vie d’être aimée par George Hubert.

« — Louise, je vous en conjure à mains jointes, réfléchissez ! ne vous laissez pas aveugler par le mirage d’un dévouement, d’une abnégation que je ne puis m’empêcher d’admirer, pauvre enfant ! mais que les principes de toute ma vie m’ordonnent de refuser. Louise, je vous en supplie, ne faites pas, par votre refus, mon malheur et le vôtre peut-être !

« — George, vous avez parfois loué, parfois blâmé à juste titre l’opiniâtreté de mon caractère dans ses résolutions, bonnes ou mauvaises : ma détermination est prise, je vous appartiens, disposez de moi, de ma destinée, mais jamais je ne serai votre femme.

« — Louise, je vous en conjure…

« — Croyez-le bien, je n’agis pas légèrement, le fanatisme de l’abnégation ne m’aveugle pas, je vous le répète une dernière fois, mon George bien-aimé. Tout le bonheur que je pourrais vous devoir en devenant votre femme serait empoisonné par cette pensée de tous les instants, qu’un jour peut-être vous regretteriez votre liberté…

« — Louise, prenez garde, mon caractère est aussi résolu que le vôtre ; et je vous le déclare, jamais je n’accepterai la solidarité de votre égarement, jamais je ne serai complice de votre honte !

« — Vous me quitterez, George… mon refus de vous épouser me coûtera votre amour, n’est-ce pas ? Je saurai me résigner.

« — Et moi, pauvre insensée ! et moi qui mettais en vous toutes les espérances de ma vie, que deviendrai-je ? s’écria le poète les yeux pleins de larmes et d’un accent si douloureux, si pénétrant, que Louise tressaillit et ne put non plus retenir ses larmes. Louise, ajouta-t-il avec une insistance passionnée en remarquant l’émotion de la jeune fille, ma prière vous touche… par pitié pour moi, par pitié pour vous, ne me refusez pas !…

« Louise, en proie à une lutte cruelle, fondant en larmes, resta pendant quelques instants silencieuse ; puis, faisant un effort sur elle-même, un effort presque surhumain, elle répondit d’une voix étouffée par les sanglots :

« — Non, George… jamais !

« — Louise…

« — Non ! non ! je me rappelle, voyez-vous, ce que j’ai souffert quand j’ai cru que vous vouliez vous éloigner de moi pour toujours ! Mais, grand Dieu ! que serait cette douleur comparée à mes angoisses de chaque jour, à cette seule pensée que notre mariage pourrait un jour vous devenir à charge ! Vains regrets, que par votre générosité vous auriez le courage de me cacher. George, dussé-je vous voir aujourd’hui pour la dernière fois… je ne saurais que vous répéter : Je vous appartiens !… disposez de ma destinée, mais jamais je ne serai votre femme !

« — Adieu donc, créature insensée ! s’écria George Hubert dans son violent désespoir. Adieu… et pour toujours… adieu !

— Adieu ! répondit Louise avec l’inébranlable conscience du dévouement et d’une abnégation réfléchie. Adieu, mon George !… jamais femme ne vous a aimé, ne vous aimera plus que moi ! »

— Ah ! c’est bien vrai, dit Gilberte en essuyant ses yeux humides de larmes. Pauvre Louise ! quel courage ! quel sacrifice ! refuser la main de George Hubert, refuser de porter un nom si glorieux, tandis qu’il y a des femmes qui pour se faire épouser sont comme des enragées !

— Ma foi, Minette, tu m’as interrompu à propos. Je ne pouvais plus lire… les larmes m’aveuglaient. Quels deux vaillants cœurs ! Ce n’est pas parce que je dois être George Hubert, mais je trouve sa conduite à la hauteur de celle de Louise. Et toi ?

— Moi aussi… Certes, ils se valent et sont faits l’un pour l’autre. Mon Dieu ! les voilà séparés ; comment cela va-t-il finir ?

— Nous allons le savoir, reprit Gilbert en essuyant ses yeux humides. Ah ! chérie, nous avons bien souvent lu ensemble, le soir, des romans au coin de notre feu, mais il me semble que jamais histoire ne nous a autant intéressés que celle-ci.

— Dame ! c’est tout simple, c’est notre propre histoire que nous lisons, puisque nous allons être Louise et George.

— Tu as raison. Voyons donc un peu ce qui va nous arriver ou plutôt ce qui nous est arrivé, car tu l’as dit : C’est notre bonne aventure à rebours et sens devant derrière.

— Nous en étions au moment où Louise et George se disent adieu et sont sur le point de se séparer.

— Oui… et je relis la dernière phrase :

« — Adieu ! répondit Louise avec l’inébranlable conscience du dévouement et d’une abnégation réfléchie. Adieu, mon George !… jamais femme ne vous a aimé, ne vous aimera plus que moi !

« — George Hubert, après s’être éloigné rapidement de Louise, s’arrêta au seuil de la porte, immobile, silencieux et cachant son visage entre ses deux mains, puis il murmura d’une voix étouffée :

« — Je ne peux pourtant pas l’abandonner ainsi !

« Puis, après une assez longue hésitation, il ajouta, comme brisé par la lutte :

« — Ô faiblesse humaine ! ô puissance invincible de l’amour !

« Il fit alors un mouvement pour se rapprocher de Louise, mais résistant à son premier entraînement, il sortit à la hâte en s’écriant :

« — Non, non, cette faiblesse coupable je saurai la vaincre ! Adieu, Louise, vous ne me reverrez plus !

« La jeune fille le suivit d’un regard désespéré ; puis, lorsqu’il eut disparu, elle se sentit défaillir et tomba évanouie.

« À dater de ce jour, Louise, en proie à une fièvre ardente, tomba si dangereusement malade que l’on perdit presque tout espoir de la sauver. Madame André, lui prodiguant les soins de la mère la plus tendre, ne quitta pas son chevet ; lorsque George Hubert apprit par une lettre de cette excellente femme que la vie de Louise était en danger, il accourut et resta jour et nuit dans la maison, épiant à la porte de la malade, tâchant d’entendre sa voix affaiblie, son souffle, car, craignant de lui causer de funestes émotions, il n’osait se présenter à ses yeux… La science d’un célèbre médecin ami de George, la jeunesse de Louise, la renaissance d’un vague espoir dont elle se berça, en apprenant (lorsque son état permit à madame André cette confidence) avec quelle douloureuse anxiété George Hubert, ne bougeant de la maison, avait suivi les différentes phases de cette maladie d’abord jugée mortelle, amenèrent peu à peu la convalescence de la jeune fille.

« Vint enfin le jour où, sans danger pour elle, George Hubert put la revoir.

« — Louise, lui dit le poète, nous nous aimons trop pour vivre séparés l’un de l’autre ; votre amour une fois encore m’a vaincu… L’engagement qu’un honnête homme prend et tient envers soi-même est aussi sacré que ceux qu’il prend devant la loi… Vous refusez ma main, Louise ; vous n’en serez pas moins ma femme ! entendez-vous ? ma femme, dans l’acception la plus sainte de ce doux nom d’épouse, je le jure ici ! Oui, lorsque vous serez rétablie, vous viendrez chez moi, et là, devant l’image sacrée de ma mère, prenant votre main dans la mienne, je ferai le serment de regarder nos liens comme indissolubles ! Vous me connaissez, Louise, vous savez mon pieux respect pour la mémoire de ma mère : vous croirez à mon serment !…

« La jeune fille revint rapidement à la santé. George Hubert tint sa promesse, et, depuis ce moment fortuné jusqu’à cette heure où Louise écrit ces lignes, sa vie n’a été qu’un enchantement : l’ineffable bonheur dont elle jouit est partagé par son George bien-aimé.

« Ce bonheur est entouré de mystère et de solitude, grâce à une charmante idée de George ; rien de plus délicieux et de plus singulier que sa double existence…

« Là-bas, à la ville, le bruyant tumulte de la gloire et des hommages rendus au génie…

« Ici, dans cette retraite, le calme, l’obscurité des plus humbles et des plus inconnus.

« Pendant que tu veilles, non loin de moi, à la clarté de ta lampe studieuse, ô mon George ! unique dieu de mon cœur et de ma vie ! j’ai voulu commencer et achever ce simple récit de la vie d’une jeune fille… (je vis seulement depuis que je t’ai connu)… d’une jeune fille que tu as rendue la plus fortunée, la plus glorieuse des femmes !

« J’ai choisi cette nuit pour écrire ces quelques pages, ô mon George ! parce qu’il y a deux ans, à pareille époque, et la nuit aussi, je venais, encore enivrée de ton nouveau triomphe, je venais t’attendre à la porte de ta maison pour te dire d’une voix timide et tremblante :

« — M. George Hubert… je… voudrais… vous parler.

« Il y a deux ans, j’entendais comme je l’entends à cet instant sonner deux heures du matin, alors que, pénétrée de ton adorable bonté, après notre long entretien, je m’appuyais sur ton bras, presque folle de bonheur, d’espérance, et je sortais de ta maison, où j’étais entrée si craintive, si abattue !

« Dans ce récit que demain tu liras, ô mon George ! ne vois que l’expression insuffisante, hélas ! et décolorée de mon amour et de ma pieuse reconnaissance envers toi.

« LOUISE. »

Deux heures du matin sonnaient aussi dans le lointain au moment où Gilbert et Gilberte achevaient de lire les derniers mots tracés à leurs yeux par une main invisible. À peine eut-elle signé le nom de Louise que le manuscrit sembla fondre entre les mains des deux époux et disparut.

— Quel amour que celui de George et de Louise ! s’écria Gilberte avec ravissement. Dis, comprends-tu, mon ami, que l’on puisse rêver une félicité égale à celle de ces deux amants ?

— Je ne connais qu’un homme au monde, tout simple d’esprit, qui est capable d’aimer sa femme comme George Hubert aime sa Louise, et cet homme, c’est moi, chérie ! reprit Gilbert en se penchant vers Gilberte et l’enlaçant dans ses bras.

— Ô mon Gilbert ! répondit-elle en s’abandonnant avec une douce langueur à l’amoureuse étreinte de son mari ; ô mon Gilbert !!! cette bonne journée de travail, de causerie et d’amour, aura du moins été l’une des meilleures de cette vie que nous allons quitter pour entrer dans cette vie si belle, si glorieuse, qui nous attend, et dont je suis fière et pour toi et pour moi !

Puis, la jeune femme ajouta d’une voix passionnée :

— Je t’aime tant, chéri ! Oh ! je t’aime ! je t’aime !… je t’aime !…

— Bonsoir, Korrigan, dit la voix palpitante de Gilbert ; bonsoir, chère petite fée… À demain ! En attendant que nous soyons George et Louise, nous sommes encore Gilbert et Gilberte.

Bientôt la modeste chambre fut plongée dans l’obscurité ; le brasier du poêle, s’éteignant peu à peu, jetait ses mourantes clartés sur les rouges carreaux du sol, tandis qu’on entendait au dehors le vent gémir et la pluie fouetter les vitres.

— Pauvres bons cœurs ! dit la voix mélancolique de la Korrigan ; âmes honnêtes et naïves ! après une pareille journée, ils demandent où est LE BONHEUR ! Le trésor est à leurs pieds… ils passent… et le cherchent au loin d’un impatient regard, à travers les mirages d’un horizon menteur ! Hélas ! telle est donc la loi fatale de l’humanité en ce monde-ci !

« UNE EXPÉRIENCE DOULOUREUSE DONNE SEULE LA SAGESSE

« L’HOMME NE PEUT ARRIVER À LA MODÉRATION QUE PAR LA SATIÉTÉ

« POUR DÉDAIGNER LES BIENS TROMPEURS, IL FAUT LES AVOIR POSSÉDÉS

« Gilbert et Gilberte sauront-ils s’arrêter à temps dans leur recherche ? Oh ! je désespère de revoir mes sœurs ! pauvre Korrigan que je suis ! »

V

Le lendemain du jour où Gilbert et Gilberte avaient lu l’histoire de Louise, cette jeune fille si passionnément éprise de George Hubert, deux hommes entrèrent dans un café situé sur la place du Palais-Bourbon. L’un de ces deux hommes était le soi-disant général baron Poussard.

Le spadassin se fit servir deux verres d’absinthe, apéritif, dit-on, infaillible. L’ami du général se nommait Rapin ; il avait été garde-magasin des vivres durant les dernières guerres de l’empire. M. Rapin avait une physionomie participant à la fois de celles du renard et du vautour : comme ce dernier, il avait le crâne pelé, un long cou, l’œil rond, clair, perçant, mais son nez, comme celui du renard, était mobile et pointu ; enfin, ses épais favoris gris, coupés en croissant, encadraient ses joues, comme la fourrure blanchâtre encadre le museau du trop intelligent quadrupède qui sert de prototype à la ruse.

M. Rapin paraissait accablé de lassitude, soucieux et irrité ; ses bottes poudreuses, un léger désordre dans ses vêtements, la sueur dont son front luisant était baigné, sa respiration encore quelque peu haletante, disaient assez que l’ancien garde-magasin venait de se livrer à une course longue et rapide.

Le général Poussard, invinciblement préoccupé, oubliait parfois, au milieu de nombreuses distractions, le plaisir d’avoir retrouvé un ancien camarade après une longue séparation. Les deux amis s’assirent à une table, dans un coin reculé du café, à peu près désert en ce moment, et lorsque le garçon leur eut servi les deux verres d’absinthe, ils continuèrent ainsi un entretien commencé au dehors :

— Pour en revenir à cette maudite et déplorable histoire, reprit M. Rapin en jouant machinalement avec la planchette où se trouvait, comme d’habitude, fixé un des journaux du jour, lorsque à ma grande surprise je t’ai rencontré sur le boulevard des Invalides, à ton retour de cet enterrement… dix minutes auparavant, mon cher, j’avais aperçu ma fille… j’en ai la certitude !

— Alors, comment ne l’as-tu pas arrêtée ? reprit le spadassin avec une distraction si marquée, qu’au lieu de verser dans le verre le trop-plein de l’absinthe qu’on lui avait servi, et dont était remplie une petite soucoupe d’argent, il en répandit le contenu sur le marbre de la table sans s’apercevoir de sa méprise. Sacrebleu ! mon vieux camarade, ajouta-t-il, il fallait arrêter ta pécore de fille et la ramener tambour battant !

— Ah çà, Poussard, à quoi diable penses-tu ? reprit M. Rapin avec autant de surprise que d’impatience ; ne t’ai-je pas dit que j’avais couru après le fiacre en criant : Cocher, arrêtez ! Mais bah ! obéissant probablement à un ordre donné par ma fille, le coquin a fouetté ses chevaux à tour de bras. J’ai suivi ce damné fiacre tant que je l’ai pu, mais à notre âge l’on n’a plus ses jambes de quinze ans, et lorsque le hasard m’a fait te rencontrer, j’avais perdu la voiture de vue à la hauteur de la rue Plumet. Ma colère, ma lassitude étaient telles, que tu m’as trouvé furieux et hors d’haleine, assis sur une borne. Comment viens-tu maintenant me dire : Il fallait l’arrêter, cette voiture ?

— C’est vrai, reprit le général en sortant de sa rêverie, j’avais oublié cela… Et tu es certain d’avoir rencontré ta fille ?

— Oui, quoique je l’aie entrevue pendant un instant à peine.

— Et elle était seule dans cette voiture ?

— Je n’ai aperçu Louise (je t’ai dit qu’elle s’appelait Louise) qu’au moment où elle avançait un peu la tête : aussi je n’ai pu regarder dans le fond du fiacre ; mais je crois qu’elle était avec un homme.

— Mille tonnerres ! mon vieux, nous saignerons le séducteur, ni plus ni moins qu’un poulet, et c’est moi qui… c’est moi qui…

— C’est toi qui ?… achève donc ! reprit l’ancien garde-magasin très étonné de voir le général brusquement s’interrompre et rouler autour de lui ses gros yeux d’un air effaré. Ah çà, Poussard, je ne te reconnais plus, tu ne dis pas quatre mots de suite sans tomber dans des distractions incroyables.

— Non ! s’écria le spadassin, non, ça ne peut pas durer, il faut qu’aujourd’hui même j’en aie le cœur net ! saprebleu !

— Le cœur net, de quoi ?

— De rien ! répondit brusquement le général. Tu me disais donc que ta drôlesse de fille…

— Écoute, Poussard, reprit M. Rapin d’un air piqué, quoique nous soyons d’anciens amis, je ne prétends pas te fatiguer de mes doléances ; tu les accueilles, malgré toi sans doute, avec tant de distraction, que je regrette d’avoir abordé un pareil sujet ; mais que veux-tu ! dans mon exaspération contre ma fille, et te retrouvant après plusieurs années d’absence, mon cœur a débordé ; pardonne-moi cette indiscrète effusion, je ne te parlerai plus de mes chagrins, causons d’autre chose !

— Comment, Rapin, tu prends la mouche pour si peu ! tu te piques, tu doutes de l’intérêt que m’inspire ta position ! saprebleu, c’est absurde ! Tu me connais depuis assez longtemps pour être certain de mon amitié ; j’ai eu quelques distractions en t’écoutant, je ne le nie pas, excuse-les, je n’y retomberai plus, et continue tes confidences ; au besoin je suis, tu le sais, homme de bon conseil.

— Certainement ! aussi voulais-je m’ouvrir à toi ; tu connais Paris, ses allures, ses ressources, tandis que moi je suis devenu complètement étranger à cette ville, depuis quinze ans que je vis dans mes propriétés près de Bordeaux.

— Je te le répète, mon vieux, compte sur moi en tout et pour tout ; parle, je t’écoute, sans distraction cette fois, je te le promets, et, afin de nous bien recorder, reprends, je te prie, les choses d’un peu loin.

— Tu sais que j’ai perdu ma femme il y a douze ans ?

— Et, par parenthèse, elle a dû te laisser une jolie fortune : elle t’avait apporté plus de deux cent mille francs de dot !

— Oui, mais de cette fortune, je dois rendre compte à ma fille au jour de sa majorité, répondit M. Rapin en étouffant un soupir et en fronçant les sourcils. Donc, lors de la mort de ma femme, Louise avait huit ans, puisqu’elle en a maintenant près de dix-neuf ; je l’ai mise en pension à Bordeaux, où je l’ai laissée jusqu’à sa seizième année. Je l’ai alors rappelée près de moi, afin d’avoir quelqu’un qui surveillât ma maison et empêchât mes servantes de me voler. Ma fille, pendant quelque temps, s’est tant bien que mal acquittée de sa tâche, et puis, un beau jour, il y a deux ans de cela, elle a disparu de chez moi.

— À dix-sept ans à peine ! c’était précoce. Elle se sera fait enlever par quelque amant. Et tu n’as aucun soupçon sur le ravisseur ?

— Aucun ; je ne recevais dans mon intimité que quelques voisins, gens de notre âge et mariés. D’ailleurs, nul d’entre eux n’a quitté le pays depuis cet événement. Je ne peux donc les soupçonner.

— Ta fille n’avait aucun sujet de se plaindre de toi ?

— Je ne me montrais pas, il est vrai, pour elle d’une tendresse exagérée, car tu sais qu’autrefois sa mère…

— Que veux-tu, mon vieux ! c’est un petit malheur, mais l’on n’en meurt pas ; et puis deux cent mille francs de dot font passer sur bien des choses. Et, saprebleu ! tel que tu me vois, Rapin, si je trouvais une pareille dot… hum ! c’est un joli denier, deux cent mille francs ! Il y a là dedans fièrement de poulardes truffées, d’huîtres de Marennes et de feuillettes de chambertin ! je ferais pardieu bien, à ce prix-là, une baronne Poussard ! d’autant plus que je commence à me lasser de la cuisine de restaurant. Mais pardon, mon vieux, de cette interruption culinaire et conjugale. Je t’écoute.

— Je te disais donc que le souvenir de ma femme ne me rendait pas d’une tendresse folle pour ma fille, si tant est que Louise soit ma fille, ce dont je doute fort.

— Bah ! mon vieux, elle est toujours la fille de la dot de sa mère, et c’est là l’important. Quant au reste, à ta place, je m’en battrais l’œil.

— Tu parles toujours de cette dot, reprit l’ancien garde-magasin avec impatience, et tu ignores…

— Quoi donc ?

— Attends un peu, tu le sauras. Que diable ! chaque chose a son heure, tu m’interromps toujours ! Je te répète que ma fille n’avait point, à la rigueur, à se plaindre de moi : occupé de mes vignobles et de mes affaires, je ne la voyais guère qu’aux heures du repas. Elle était d’un caractère taciturne, concentré, aimait si peu le monde qu’il me fallait user de mon autorité pour la conduire parfois à quelques réceptions de nos voisins ; elle surveillait d’ailleurs suffisamment ma maison, et employait le reste de son temps à lire, car elle avait une passion forcenée pour la lecture.

— Ah ! mon vieux, j’en reviens à mon dire : quelle mauvaise blague que les livres ! Ta fille aura eu la cervelle tournée par les romans. Ainsi elle t’a quitté tout d’un coup, sans que rien ait pu te faire soupçonner ses projets de fuite ?

— Rien. J’étais allé passer deux jours à Bordeaux ; de retour chez moi, j’apprends que, la veille au soir, Louise est sortie sous prétexte d’aller voir une voisine, et qu’elle n’a pas reparu. Je cours à sa chambre, et je trouve sur sa cheminée une lettre de quelques lignes, à peu près conçue en ces termes :

« MONSIEUR,

« Vous n’avez aucune affection pour moi, je n’en ressens aucune pour vous depuis que vous m’avez parlé de ma mère en des termes que jamais je n’oublierai. Vous m’avez dit que je n’étais pas votre fille et que vous me gardiez chez vous par pitié. Le séjour de votre maison m’est devenu insupportable, vous ne me reverrez plus. J’emporte les bijoux de ma mère, que vous m’avez remis lors de ma sortie de pension. »

— Voilà une conduite fièrement à la hussarde pour une poulette de dix-sept ans à peine ! Ainsi toutes les recherches… ?

— Ont été vaines. Je me suis adressé à la police de Bordeaux, et par correspondance à celle de Paris : impossible de découvrir l’adresse de Louise ; ayant depuis deux ans renoncé à l’espoir de la retrouver, j’arrive hier à Paris pour régler quelques affaires, et tantôt, je le répète, j’ai aperçu Louise en voiture, et peu de moments après, je t’ai rencontré revenant de cet enterrement…

À ce lugubre souvenir, le spadassin, jusqu’alors très attentif au récit de son ami, tressaillit et parut de nouveau profondément distrait et préoccupé, tandis que le père de la fugitive poursuivait ainsi :

— Maintenant, mon vieux camarade, tu comprends qu’après l’indigne abandon de Louise, ma médiocre affection pour elle s’est changée en aversion. Toute ma crainte est qu’elle se soit fait enlever par un aigrefin qui aura flairé sa dot, car, à sa majorité, elle aura plus de cinq cent mille francs à réclamer de moi, capital et intérêts, puisque depuis plus de onze ans sa mère est morte.

Ces mots magiques : une dot de cinq cent mille francs eurent le pouvoir d’arracher le spadassin à ses préoccupations. Il écarquilla ses gros yeux, se leva à demi de son siège, et saisissant son ami par le bras :

— Hein ! mon vieux, que dis-tu là ? Ta pécore de fille aura cinq cent mille francs de dot !

— Non pas. Je dis qu’elle aura à réclamer de moi cette somme, et c’est fort différent.

— Comment donc cela ?

— Nous voici arrivés à l’histoire de cette dot dont tu parles toujours. Tu es un vieil ami ; je ne dois te rien cacher, puisque je te demande de m’aider de tes conseils. Or, je te l’avoue, j’ai fait des spéculations ; j’ai joué à la Bourse. Les chances ont été contre moi ; presque la moitié de la fortune de Louise se trouve compromise ou perdue dans mes affaires, et je tremble en voyant s’approcher le moment où il me faudra rendre ses comptes à ma fille ou à l’aigrefin qui l’aura séduite ou épousée en vue de la dot. Ces inquiétudes, tu les comprends, n’est-ce pas ?

— Parfaitement, répondit le spadassin en passant ses doigts dans ses moustaches d’un air pensif, car ses préoccupations avaient changé de sujet. Ainsi, ta fille, au lieu d’avoir cinq cent mille francs de dot, n’en aura plus qu’environ la moitié ?

— Oui, mais comme je suis un vieux renard, prévoyant que tôt ou tard je pourrais retrouver Louise, je me suis assuré d’un en-cas.

— Que veux-tu dire, avec ton en-cas ?

— J’ai trouvé à Bordeaux un avoué, madré compère, qui consentirait, si je rattrapais Louise, à l’épouser et à approuver les yeux fermés mes comptes de tutelle, pourvu que ma fille lui apportât deux cent mille francs comptant ; or, j’estime à moins de deux cent mille francs le déficit causé dans la fortune de Louise par mes spéculations. Il lui reste environ deux cent quatre-vingt mille francs réalisables du jour au lendemain ; or, si j’en donne deux cent mille à mon futur gendre, moyennant un quitus de sa part pour ma gestion de tuteur, tu conçois que je suis délivré de mes angoisses et qu’il me reste encore un agréable boni ; hein, Poussard ?

— Certainement, répondit le général de plus en plus pensif. De sorte qu’en fin de compte ta fille aura une dot de deux cent mille francs net…

— Oui… si elle est encore à marier… mais toute ma crainte est que l’aigrefin, qui l’aura enlevée pour sa dot, l’ait épousée…

— Diable… c’est vrai…

— D’un autre côté, je me dis : Peut-être, en homme avisé, le séducteur aura-t-il voulu attendre la majorité de Louise pour se marier, afin de ne pas acheter chat en poche, et de pouvoir, avant le conjungo, s’assurer de la quotité de la fortune de sa future. Ma dernière espérance est qu’il aura agi de la sorte, car une fois ma fille en mon pouvoir, conservant tous mes droits sur elle jusqu’à sa majorité, je la coffre préalablement dans un couvent, pour la punir de son escapade ; après quoi, j’intente une action au criminel contre l’aigrefin en détournement de mineure ; le reste va de soi. Lorsque j’aurai cette damnée Louise sous la main, je saurai bien l’obliger à épouser mon compère l’avoué. Maintenant, tu conçois de quel intérêt serait pour moi la capture de Louise ; j’ai de mon côté le droit et la loi. Mais ce n’est pas tout, et il y aurait peut-être un moyen de…

Puis, s’interrompant en jouant machinalement avec le journal qu’il avait, durant le cours de cet entretien, plusieurs fois pris et replacé sur la table, M. Rapin réfléchit pendant quelques instants en laissant errer son regard distrait sur la feuille qu’il tenait entre ses mains, sans songer à la lire. Soudain, il tressaillit de surprise… ses yeux s’étaient par hasard arrêtés sur le titre du petit journal LE FURET, titre imprimé en gros caractères, et qui devait d’autant plus exciter en ce moment la curiosité de l’ancien garde-magasin, que telle était la teneur de ce sommaire affriolant :

 

Enlèvement d’une riche héritière par un illustre écrivain.

Le père de Louise, déjà frappé de ce titre, lut, avec une curiosité croissante à chaque instant, cet article ainsi conçu :

« LE FURET furète, et par droit de naissance, et par droit de nature.

« Donc, en furetant, notre furet a fureté l’anecdote suivante ; nous donnons ce furetage à nos lecteurs sous toute réserve, quoique nous ayons la prétention d’être, comme de coutume, parfaitement renseignés.

« Il était une fois… un célèbre écrivain, illustre poète dramatique…

« Oh ! curieux lecteur, il nous semble déjà t’entendre t’écrier impatiemment :

« — Son nom ? quel est le nom de cette célébrité ?

« Son nom ?

« Nous ne pousserons pas l’indiscrétion jusqu’à te le faire connaître, cher lecteur ; nous ne l’indiquerons pas même par l’initiale de rigueur… tant nous avons une sainte et légitime horreur du scandale !!!

« Seulement, nous te dirons ceci tout bas… bien bas, cher lecteur :

« 1° Les échos de l’Académie française retentissent encore du récent triomphe académique du grand poète en question.

« 2° L’on a dernièrement repris à la Comédie-Française l’un des drames de ce grand homme, drame joué il y a deux ans au même théâtre avec un succès étourdissant, et la reprise de cet ouvrage attire autant de foule qu’il en attirait lors de sa nouveauté.

« 3° Cet illustre poète, qui depuis deux ans, aux profonds regrets du public, n’avait livré à son admiration aucune œuvre nouvelle, fera prochainement… demain peut-être, représenter pour la première fois un drame en cinq actes et en vers, œuvre colossale, pyramidale, sculpturale, monumentale, dont le succès mirobolant, ébouriffant, stupéfiant, abracadabrant ! doit dépasser tous les succès passés, présents et futurs !

« Prrrrrenez… prrrrrenez vos billets !

« Les simples stalles d’orchestre se négocient à la Bourse avec prime de onze mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf francs soixante et quinze centimes ! On croit généralement que la prime atteindra le chiffre fabuleux de douze mille francs !

« Prrrrrenez… prrrrrenez vos billets ! Bâoun ! bâoun… zin… zin… zin… prrrrrenez vos billets !

« Maintenant, cher lecteur, si tu n’as pas deviné de quel prince de lettres il s’agit, nous nous affligerons de ton manque de pénétration, lecteur ; cependant, pour te venir en aide, nous ajouterons, comme dernier renseignement, que le portrait de notre héros sourit gracieusement aux passants, appendu à tous les étalages des marchands d’estampes, avec fac-similé de son écriture.

« Ceci posé, cher lecteur, revenons à notre furetage.

« Donc, il était une fois un célèbre écrivain qui, depuis longtemps, éprouvait le besoin d’épouser une riche héritière ; il voulait aux verts lauriers d’Apollon adjoindre le diadème d’or de Plutus.

« Cette héritière (on parle de plusieurs millions de fortune), notre célèbre écrivain la rencontra.

« — Où ?

« — Quand ?

« — Comment ?

« Vas-tu t’écrier, cher lecteur.

« Mais le furet, en furet bien appris, sait au besoin être discret ; d’ailleurs, là n’est point le piquant de l’aventure.

« Le piquant, le voici :

« Notre grand poète est un et il est deux.

« Ne te récrie pas, lecteur, poursuis cette lecture véridique et tu auras le secret de cette mystérieuse dualité.

« Une ou deux fois par semaine, et pendant plusieurs heures, notre célèbre écrivain trône royalement au milieu des rayons de sa gloire, dans le domicile officiel qu’il occupe, rue…

« — Quelle rue ?

« Peu importe la rue, cher et trop curieux lecteur.

« Mais bientôt le roi de la poésie moderne dépose sa couronne, le génie quitte ses ailes diaprées, revêt un humble paletot, et se rend hors de la barrière des Invalides. (Nous t’engageons à vérifier par toi-même l’exactitude topographique de ce récit, cher lecteur ; le printemps est charmant, tu feras une promenade à la fois agréable et curieuse.) Le grand poète, disons-nous, se rend hors de la barrière des Invalides, avenue MÉRICOURT, longe cette avenue solitaire et presque inhabitée, s’arrête devant une porte verte encadrée de charmille et surmontée du n° 3. La porte s’ouvre, et…

« Ô prodigieuse et subite métamorphose !

« À peine la porte est-elle refermée sur lui, que notre poète illustre, de qui le nom retentit, d’un bout à l’autre du monde civilisé, devient en entrant dans cette humble retraite M. DUMESNIL (n’oubliez pas le pseudonyme, cher lecteur), modeste employé de bureau, vivant très modestement dans un très modeste mais très riant réduit, avec son épouse, qui, aidée d’une femme de ménage nommée Catherine (oh ! le furet a bien fureté !…), suffit à tous les besoins de la maison, remplit enfin tous les devoirs ordinairement dévolus à la femme d’un employé à dix-huit cents francs.

« Or, cette active ménagère n’est autre que… la RICHE HÉRITIÈRE en question !

« Or, le modeste employé n’est autre que… notre CÉLÈBRE ÉCRIVAIN !

« La chronique se tait sur la cause de ce mystère, et le furet imite la chronique.

« Tout ce que le furet peut apprendre à ses lecteurs (toujours sous toute réserve), c’est que le prologue de ce drame intime aurait pu… (nous employons la forme dubitative) AURAIT PU SE PASSER DANS LES ENVIRONS DE BORDEAUX.

« Si le furet furète quelques nouveaux détails, nous offrirons à nos lecteurs la primeur de ce furetage. »

VI

M. Rapin, après la lecture de cet article du petit journal le Furet, bondit sur son siège ; le prologue de ce drame intime, disait le Furet, s’était passé dans les environs de Bordeaux ; de sorte que, sauf l’exagération relative au chiffre de la fortune de l’héritière, la désignation de la localité, le mystère dont s’entouraient le poète et sa compagne, faisaient assez vraisemblablement supposer à l’ancien garde-magasin que l’héritière enlevée par le célèbre écrivain n’était autre que Louise. Aussi, dans l’élan de la joie que lui causait sa découverte, il s’écria en saisissant le bras du général, et de l’autre main lui tendant le petit journal :

— Lis cela… lis cela…

Et il ajouta d’une voix haletante :

— Ah ! Poussard, il est un Dieu pour les pères !

Le spadassin, malgré ses préoccupations diverses, fut tellement frappé des paroles et de l’expression de la physionomie de son compagnon, qu’il prit le Furet et lut l’article.

Le général n’avait écouté qu’avec une extrême distraction le récit de M. Rapin ; néanmoins il partagea les espérances de ce dernier, grâce à certaines circonstances et notamment à l’indication d’une localité voisine de Bordeaux comme scène du prologue de cette aventure.

— Tu as, saprebleu, raison, reprit le spadassin, il se pourrait bien que cette héritière fût ta pécore de fille !

— Oh ! s’il était possible de savoir quel est le célèbre écrivain dont on parle… j’aurais bientôt éclairci mes doutes !

— Attends donc ! répondit vivement le général en se frappant le front.

Et, reprenant le journal, il lut de nouveau le passage où il était question de la réception récente du grand poète à l’Académie française, du grand succès de la reprise de l’un de ses drames et de l’impatience avec laquelle le public attendait une nouvelle œuvre prochainement promise.

— Plus de doute ! s’écria-t-il, c’est lui… Justement avant-hier, à la fête du marquis… j’ai entendu…

Mais s’interrompant, le spadassin ajouta :

— Rapin ! la chose est grave, mérite attention et m’inspire à moi-même un intérêt dont tu sauras plus tard la cause… Mais pour aviser mûrement à notre ordre de marche et à notre plan de bataille, mon vieux camarade, il convient que j’aie l’esprit libre et je ne l’ai point !

— Que veux-tu dire ?

— Je n’ai pu te cacher mes distractions, mes préoccupations, il faut que j’en aie le cœur net. Un souvenir m’oppresse, m’abrutit, me fait, comme disait le colonel Soupiot, tourner en bourrique ! Donc, écoute-moi sans me traiter de fou, de visionnaire, et ensuite je suis à toi, tout à toi pour te conseiller et au besoin pour agir, car la chose commence à me toucher presque personnellement, je te dirai pourquoi, et quels pourraient être, le cas échéant, mes projets : nous nous entendrions, j’en suis certain, car enfin ta diablesse de fille… me… Mais nous en reparlerons ; encore une fois, il faut, pour aviser à tout, que j’aie l’esprit libre, et que je te fasse une confidence.

— Allons, soit ! reprit l’ancien garde-magasin avec impatience ; mais songe que les moments sont précieux.

— D’abord crois-tu aux événements surnaturels ?

— Comment, Poussard ! c’est pour me conter de telles balivernes que tu interromps notre entretien sur un objet si important pour moi ?

— Ce ne sont point des balivernes, fichtre !… En te parlant d’un événement surnaturel, je te parle de ce que j’ai entendu de mes deux oreilles, et vu de mes deux yeux… est-ce clair ?

— Quoi ? qu’as-tu entendu ? qu’as-tu vu ?

— Avant-hier matin, j’ai été témoin d’un duel où a été tué ce jeune duc, à l’enterrement de qui j’assistais ce matin par convenance. Ce duel, pour des raisons qu’il serait trop long de t’expliquer, avait lieu dans un salon ; or, écoute-moi bien : le duc et son adversaire font coup fourré dans un corps à corps, s’enferrent et tombent tous deux ; l’un, le duc, meurt à l’instant ; l’autre, le marquis, tourne l’œil ; son nez et ses lèvres blanchissent, il se roidit ; en un mot, il n’a plus que le souffle… tu m’entends, il n’a plus que le souffle… et il commence à râler son agonie…

— Ensuite ?… Où y a-t-il du surnaturel là dedans ?

— Attends donc ! le marquis tombe expirant ; je le vois encore, couché sur le dos, l’œil fixe et demi-clos, la bouche violette et entr’ouverte, laissant échapper à peine un petit râle… Je ramassais l’une de mes épées de combat, tombée près du marquis, lorsque… lorsque…

— Achève donc… que diable as-tu ? La sueur te coule du front !

— Il y a, saprebleu, bien de quoi suer à grosses gouttes, quand on se rappelle avoir entendu parler d’une voix haute, sans remuer les lèvres, un moribond qui, je te l’ai dit, n’avait plus que le souffle !

— Ah ça, Poussard ! est-ce que tu deviens fou, mon pauvre vieux ?

— Nous y voilà ! j’en étais sûr, je suis fou ! Mais, mille tonnerres de diable ! quand je te dis que, quoique râlant, ce marquis a parlé ; oui, il a parlé… sans remuer les lèvres, et d’une voix si pleine, si nourrie, si sonore, qu’on l’aurait entendue à vingt pas, et ses paroles, les voici… je vivrais mille ans, que je ne les oublierais pas : « Korrigan ! je veux que ce spadassin de général Poussard, encore plus féroce qu’il n’est goinfre, et qui a causé tous ces maux, ait une colique atroce toutes les fois qu’il sera au moment de se battre en duel ! »

— Ah, ah, ah ! la bonne plaisanterie ! fit M. Rapin ne pouvant s’empêcher de rire.

Mais son intempestive hilarité parut causer à son ami tant de chagrin et de courroux, que, redevenant sérieux et lui tendant la main, il ajouta :

— Pardon, mon vieux camarade, mais…

— Tu ris ! reprit avec un courroux amer le spadassin ; tu ris à cette pensée que le général Poussard, que jusqu’ici personne n’a osé regarder dans le blanc des yeux, et qui y regarde tout le monde, lui ! que le général Poussard, qui a tué onze hommes en duel, pourrait passer pour le dernier des capons ! Tu ris, en pensant que je ne pourrai plus mettre l’épée à la main sans avoir la colique !

— Écoute-moi donc !

— Mille millions de tonnerres, la colique ! au moment de me battre, moi ! un crâne de qui le maréchal Soult a dit : « Le commandant Poussard engagerait son bataillon contre dix mille hommes ! et ferait écharper jusqu’à son dernier conscrit ! c’est la bravoure même ! »

— Mais encore une fois, ce n’est pas de toi que j’ai ri, mon brave camarade ! et d’ailleurs je regrette ce moment de gaieté, puisqu’il t’a peiné ; seulement je ne conçois pas que, croyant avoir entendu ce moribond parler… tu…

— Comment ! croyant avoir entendu ? Je te répète que je l’ai entendu… de mes deux oreilles, entendu !…

— Parbleu ! c’est que cet homme n’était pas aussi moribond qu’il le semblait.

— Hé ! fichtre ! je m’y connais peut-être ! j’ai assez tué ou vu tuer de gens, pour distinguer la face d’un cadavre ou d’un moribond de celle d’un vivant ! Vas-tu me soutenir à moi que l’on peut parler d’une voix claire et sonore, lorsque, l’œil à l’envers, on râle avec six pouces de lame dans le ventre ?

— Que veux-tu que je te dise ? La chose me semble impossible. Tu affirmes en avoir été témoin ; je crois à ta parole ; seulement, cela me semble incompréhensible.

— Incompréhensible ? oui, d’un côté ; mais d’un autre ce n’est, saprebleu, que trop clair. La colique ! ça se comprend ! et justement, moi qui ai toujours eu un estomac d’autruche, des entrailles de fer, avant-hier soir, à cette fête où s’est arrangé le duel, j’ai eu la colique ! Ah ! mon pauvre vieux, c’est atroce ! le cœur vous manque, la sueur vous monte au front, les jambes vous flageolent, et serait-on un Cambronne, il faut filer, oui, et très prestement ! Tiens, Rapin, quand je pense que demain, aujourd’hui, un polisson n’a qu’à m’insulter, et qu’en arrivant sur le terrain… moi, moi ! le général Poussard !… les cheveux m’en dressent sur la tête !

— Eh bien ! au pis aller, ne te bats plus, ne fais plus le crâne, ne cherche plus querelle à personne !

— Est-ce que je peux m’en empêcher, moi ? C’est dans le sang ! Je ne peux pas résister à l’envie de souffleter une face qui me déplaît ou qui me regarde d’un certain air.

— Alors, que veux-tu ?

— Je suppose encore que je puisse vaincre mes habitudes. Que dira-t-on de moi ? « Vous ne savez pas : ce fameux général Poussard, qui était jadis si crânement sur la hanche, eh bien ! il vieillit, il ne se bat plus, il devient poire molle. » Enfin, soit, je me résigne à cette honte ; mais, mille tonnerres, si l’on m’insulte !

— Hé ! qui veux-tu qui t’insulte ? tes preuves sont faites, ton nom est redoutable, ta figure est comme ton nom ; tes grosses moustaches, ton regard audacieux imposent et effrayent. Or, il faudrait être fou pour venir se frotter à un sanglier tel que toi ! Tu vivras sur ta vieille réputation de terrible duelliste.

— Mais, saprebleu, cependant…

— Mais, saprebleu, que veux-tu faire ? Moi je suis en ceci comme les dévots : je crois à ce que tu me dis sans y rien comprendre ; en un mot, tu n’as que deux partis à prendre, t’assurer si l’inconvénient dont tu es menacé est réel, et pour cela provoquer le premier venu.

— J’y ai cent fois pensé depuis hier ; mais si, en arrivant sur le terrain, j’ai la colique, je suis déshonoré, mille tonnerres !

— Alors, résigne-toi à l’autre parti, ne sois plus crâne, et, je te l’ai dit, vis sur ta vieille réputation. Enfin, crois-moi, tâche surtout de te distraire de ces pensées dues peut-être à un trouble de tes sens, à une hallucination.

— Une hallucination !

— Oui, j’ai entendu dire, à l’armée, par les docteurs, que les gens d’un tempérament violent et sanguin (et entre nous, tu es fièrement de ce tempérament-là, mon vieux) étaient parfois sujets à des sortes d’hallucinations qui trompaient leurs yeux ou leurs oreilles. Telle est, selon moi, la seule explication du fait qui t’agite et te trouble ; mais encore une fois, suis mon conseil : au lieu de t’appesantir sur ce souvenir, tâche de l’écarter de ton esprit…

— Crois-tu que c’est facile ?…

— Essaye du moins, et tu as pour essai une excellente occasion : tu peux distraire ton esprit et me rendre service ; tu viens de lire l’article de ce petit journal, qu’un bienheureux hasard a placé sous mes yeux. Tout me dit, et tu n’es pas éloigné de partager cette espérance, que l’héritière dont il s’agit est ma fille… et tout à l’heure, tu allais, je crois, me faire part de tes soupçons au sujet du célèbre écrivain désigné dans cet article ?

— Tu as peut-être raison, je dois tâcher d’oublier… cette maudite aventure, car lorsque j’y songe… je ne me reconnais plus, tant je me sens hébété, répondit le spadassin en faisant un grand effort sur lui-même. Donne-moi le journal, je veux le relire afin de m’assurer que je ne me trompe pas dans mes soupçons.

Et après une nouvelle lecture de l’article, le général ajouta :

— C’est bien cela. Évidemment c’est lui.

— Tu sais de qui l’on veut parler ?

— Avant-hier, à cette fête où j’assistais, se trouvait aussi un écrivassier ; on n’avait d’yeux et d’oreilles que pour lui. Conçois-tu cela ? Aussi je me sentais si impatienté, si agacé des hommages que l’on rendait à ce drôle-là, que je serais allé le regarder sous le nez si je n’avais pas eu à régler le duel du marquis.

— Son nom, son nom ! puisque tu penses que cet écrivain est celui que l’on désigne dans l’article du journal, reprit vivement l’ancien garde-magasin, craignant de voir son ami retomber dans ses préoccupations. Son nom !

— Ce monsieur se nomme George Hubert, reprit le spadassin ; car j’ai entendu dire autour de moi que l’on venait de reprendre avec grand succès une pièce de lui jouée jadis aux Français, qu’il venait d’être reçu à l’Académie et qu’il allait donner un nouveau drame. Tu le vois, ces renseignements concordent parfaitement avec ceux que donne le journal.

— Ah ! plus de doute… c’est lui… George Hubert ! Quel souvenir !

— Explique-toi.

— Je t’ai dit la passion de Louise pour la lecture ; je me rappelle maintenant que non seulement elle lisait les drames de ce maudit George Hubert, mais qu’elle les apprenait par cœur, la malheureuse ! Oui, elle les récitait en déclamant comme une actrice. Plusieurs fois, en m’approchant de la porte de sa chambre, j’entendais ma fille parler à haute voix ; je la croyais avec quelqu’un ; point : elle déclamait !

— Elle aura eu la tête tournée par les tirades de ce drôle. Hein ! Rapin, quelles mauvaises blagues que les livres ! Ah çà ! ce pékin-là est donc venu à Bordeaux ?

— Jamais, que je sache.

— Mais alors, si c’est de lui qu’il s’agit, comment aura-t-il pu enlever Louise ?

— Voilà ce que j’ignore ; de même que j’ignore aussi s’ils sont mariés.

— C’est là l’important pour nous, reprit le général pensif. Je dis pour nous, car, vois-tu, Rapin, je serais tout aussi disposé que ton avoué de Bordeaux à te donner quitus de tes comptes de tutelle moyennant deux cent mille francs de dot.

— Toi, épouser ma fille… lorsque tu sais…

— Je sais que je serais le dernier des pleutres si j’avais l’indignité d’épouser ta fille pour en faire ma femme après son escapade !

— Que veux-tu dire ?

— En échange de sa dot, je lui donne mon nom, je la fais baronne Poussard, rien de plus ; nous vivons toujours séparés, quoique demeurant sous le même toit, et si elle surveille bien la cuisine, si elle vit comme une recluse, ta fille trouvera en moi comme qui dirait un père ; sinon gare ! enfin, je la mettrai rudement au pas. De toute façon je t’en débarrasse, et je te donne quitus pour tes comptes de tutelle tout aussi bien que ton pékin d’avoué.

— Je ne dis pas non, reprit M. Rapin d’un air pensif, je ne dis pas non.

— Mais encore une fois, et j’insiste là-dessus, nous serons mariés, ta fille et moi, seulement pour la forme ; car après ses aventures, je me regarderais comme un misérable si j’en faisais vraiment ma femme.

— Nous reparlerons de cela, mon vieux, mais tous nos projets seront bâtis sur le sable tant que nous ne saurons pas si Louise est, oui ou non, mariée avec le George Hubert.

— C’est vrai.

— Avant peu nous le saurons ; nous sommes sur la piste, nous avons déjà le nom et l’adresse du ravisseur, et si son signalement nous devient nécessaire, le journal dit que l’on trouve le portrait de cet écrivain chez tous les marchands de gravures. Ah ! ah ! messieurs les grands hommes, ajouta l’ancien garde-magasin avec un sourire sardonique en se frottant les mains, ah ! vous voulez de la célébrité ! Vous en avez, je l’espère ! On s’occupe assez de vous ! Oui, mon George Hubert, malgré le mystère dont vous vous entourez, le public est instruit de vos actions les plus secrètes, et dans cinq minutes je vais connaître votre figure, afin de pouvoir, au besoin, vous mettre la main sur le collet ! Viens, Poussard, sortons de ce café, allons d’abord acheter le portrait de ce grand homme. Je suis curieux de connaître le visage du ravisseur contre qui, si nos soupçons ne nous trompent point, je déposerai d’abord au parquet du procureur du roi une plainte au criminel en détournement de mineure. Viens, viens ; nous allons, comme tu dis, mon vieux camarade, prudemment, habilement combiner notre ordre de marche et notre plan de bataille.

Et les deux amis sortirent du café.

VII

« Nous voulons être George Hubert et Louise, avaient dit, la veille, Gilbert et Gilberte à la Korrigan ; mais nous voulons attendre jusqu’à demain matin pour entrer dans cette vie nouvelle. »

La nuit se passa.

Le jour venu, la pluie avait cessé, un gai soleil printanier jetait ses rayons vermeils à travers les rideaux de la chambrette des jeunes gens.

— C’est décidé, Bibi. Quel bonheur ! nous allons être George Hubert et Louise ! disait Gilberte, debout devant son petit miroir, et cambrant sa taille fine et charmante dans son corset de basin, afin d’enrouler derrière sa tête ses longs cheveux châtains, fins et brillants comme de la soie brune. Oh ! cette fois, je n’en doute pas, nous dirons à notre bonne petite fée : « Va-t’en, Korrigan ! »

Gilbert, qui en ce moment ajustait sa cravate devant le même miroir dont se servait sa femme, et se haussait sur la pointe des pieds, afin de se voir par-dessus la tête de Gilberte, ne lui répondit pas ; tenté par l’aspect des blanches épaules à fossettes qui charmaient ses yeux, il y déposa un baiser ; Gilberte se retourna en souriant, et dit à son mari avec une petite moue, la plus délicieuse du monde :

— Mais vous ne pouvez donc pas, M. Bibi, parler un moment raison ?

— Je trouve que rien n’est plus raisonnable que de parler du bout des lèvres aux jolies épaules de Minette. Voilà mon caractère !

— Il est gentil, votre caractère ! Mais voyons, chéri, pas de bêtises ; sommes-nous décidés, tout à fait décidés à être George Hubert et sa maîtresse ? Quant à moi, je n’hésite pas. Je serai si fière de ta gloire !

— Ma foi, je m’arrangerai fort bien de la gloire ; car enfin, l’on est marquis par le hasard de la naissance, millionnaire par le hasard de la fortune, mais écrivain de génie, nom d’un petit bonhomme ! c’est diablement différent, car ni la fortune ni la naissance ne vous donnent le génie.

— Ainsi, va pour George Hubert et Louise !

— C’est convenu… vous entendez, chère petite Korrigan ?

— J’entends, reprit la douce voix, vos vœux vont être exaucés.

— C’est drôle, Minette, reprit Gilbert en se grattant l’oreille, la pensée de cette nouvelle transformation me fait un singulier effet. Si nous allions tomber dans un guêpier pareil à celui de notre marquisat de l’autre nuit ?

— Chère Korrigan, reprit Gilberte, vous ne pouvez donc pas nous dire si, pour être heureux, nous avons tort ou raison d’entrer dans la vie de George Hubert et de Louise ?

— Je vous le répète, mes amis, reprit la voix, je dois vous obéir, mais il ne m’est pas permis de vous guider dans votre pèlerinage à la recherche de la félicité en ce monde-ci : sans cela je vous dirais où est le véritable bonheur pour vous, Gilbert et Gilberte, et à l’instant je redeviendrais libre.

— Ainsi vous savez où serait pour nous le bonheur, Korrigan ?

— Oui.

— Et vous ne voulez pas nous l’apprendre, ce précieux secret ?

— Hélas ! malheureusement pour moi, et malgré ma bonne volonté envers vous, mes amis, ce secret, je suis forcée de le garder.

— Mais, Korrigan, nous ne trouverons donc pas encore le bonheur dans la vie de George Hubert et de Louise ?

— Vous en jugerez.

— Ainsi, ce qui doit arriver à George Hubert et à sa maîtresse nous arrivera infailliblement ? reprit Gilbert ; vous ne pouvez rien changer à cette destinée, Korrigan ?

— Rien… du moment où vous serez entrés dans leur vie ; de même que je ne pouvais rien changer à la destinée du marquis et de la marquise de Montlaur lorsque vous êtes devenus eux-mêmes, le destin de George Hubert et de sa maîtresse sera le vôtre.

— Bah ! tant pis, reprit résolument Gilbert ; qui ne risque rien n’a rien ! Soyons George Hubert et Louise.

À ce moment on frappa extérieurement à la porte de la chambre, et l’on entendit la voix de madame Badureau disant :

— Jeunes gens, c’est moi ; je vous apporte votre premier déjeuner : une excellente tasse de café à la crème.

— Oh ! Minette ! dit Gilbert, une bonne farce à la Badureau ! Korrigan, nous voulons être George Hubert et Louise ; mais avant de partir pour ce nouveau voyage, nous désirons rester invisibles à madame Badureau pendant que nous lui parlerons.

— C’est fait, répondit la fée.

— C’est vous qui frappez, madame Badureau ? reprit la voix de Gilbert, car leurs corps avaient disparu ; c’est bien vous ?

— C’est moi en chair et en os, jeunes gens ; ne craignez rien. Motus !

— Je vais vous ouvrir, dit la voix de Gilbert.

Et le verrou de la porte ayant été tiré, madame Badureau entra dans la chambrette, où, à sa grande surprise, elle ne vit personne, quoiqu’elle entendît tout près d’elle les voix de Gilbert et de Gilberte lui disant tour à tour :

— Bonjour, madame Badureau.

— Oh ! comme il a bonne mine, votre café à la crème !

— Et ce petit pain au lait, comme il est doré, madame Badureau !

La portière, bouche béante, les yeux écarquillés, resta d’abord immobile au milieu de la chambre, regardant deci delà avec un étonnement croissant, puis sortant de sa stupeur, elle visita l’alcôve, le petit cabinet ; elle n’y vit personne, et cependant on lui disait presque à l’oreille :

— Voulez-vous mettre le café sur le poêle, madame Badureau ?

— Il fait beau temps ce matin, madame Badureau.

Après un moment de réflexion, la portière secoua la tête en souriant complaisamment à la profonde pénétration de son intelligence, déposa le pain et l’écuelle de café sur le poêle, et s’écria :

— Jeune homme ! j’ai zévu bien des malheurs, mais ils ne m’ont point rendue bête comme une oie ! Jeune homme, je comprends ! Vous n’êtes pas un prince polonais déguisé, vous êtes un ventriloque et un escamoteur ; vous êtes peut-être même Robert Houdin ou le fameux Bosco en personne ; oui… vous devez être, vous êtes Bosco ! car j’ai lu sur vos affiches que vous escamotiez une personne comme on escamote un mouchoir de poche ; or, c’est bien le moins que quelqu’un qui escamote les autres s’escamote soi-même. M. Bosco… c’est votre nom, je vous le rends, M. Bosco, le tour est superbe, et si vous m’en donnez l’étrenne, merci ! Vous devez être né dans le sac à la malice, et avoir été nourri de poudre à perlimpinpin. Motus ! vous vous êtes retiré ici pour préparer en catimini vos manigances, avec madame Bosco votre épouse, qui est votre compère, pour les produire ensuite en public avec elle ! Motus ! comptez sur ma discrétion. Votre second déjeuner sera servi à neuf heures ; je ne vous dis rien du dîner : vous verrez voir, M. Bosco !

Et la portière, selon son habitude, sortit mystérieusement de la chambre ; à ce moment, les deux époux redevinrent visibles.

— Bon ! fit Gilberte en riant aux larmes, nous voici déchus de nos grandeurs… Tu n’es plus un prince polonais et moi la fille d’un milord ! nous sommes M. et madame Bosco !

— Ah çà, mais, est-elle crâne, cette Badureau ! reprit Gilbert. As-tu vu, Minette ? sa première surprise passée, elle ne sourcillait pas… Le général Poussard a été bien autrement interloqué, lorsque, avant-hier matin, je lui ai prédit qu’il aurait la colique toutes les fois qu’il irait sur le terrain pour se battre en duel. Ne l’oubliez pas, Korrigan !

— Vos vœux seront exaucés, répondit la voix. Maintenant, mes amis, voulez-vous décidément entrer dans la vie de George Hubert et de Louise ?

— Oui, Korrigan, répondirent à la fois Gilbert et Gilberte.

Et pourtant celle-ci, ne pouvant surmonter une vague appréhension, serrait contre son sein le bras de son mari.

— Oui, répondirent-ils, nous voulons être George Hubert et sa maîtresse.

— C’est fait ! reprit la douce voix, vous êtes George Hubert et Louise Rapin, sa maîtresse !

Gilbert et Gilberte éprouvèrent un moment de vertige, pendant lequel ils perdirent la conscience de leur être. La métamorphose était accomplie.

Les deux jeunes gens, ayant (sauf à leurs propres yeux) pris les traits de George et de Louise, se trouvaient dans cette modeste petite maison, située en dehors de la barrière des Invalides, demeure signalée par l’article du journal le Furet.

Cette demeure s’élevait à l’extrémité d’une avenue solitaire ; dans toute la longueur de cette route, qui traversait un taillis assez épais, l’on n’apercevait que deux ou trois habitations éloignées les unes des autres et séparées par des terrains vagues ou en culture : la modeste retraite où s’abritait l’incognito du poète offrait à l’œil un riant aspect ; le jardin, clos de charmille et dans lequel on entrait par une petite porte à claire-voie, entourait la maisonnette, ombragée au midi par un bouquet d’acacias, et entourée de massifs de lilas, de rosiers, alors en pleine floraison ; un peu plus loin, l’on voyait quelques plates-bandes de fleurs cultivées avec amour par le poète et sa compagne, qui désormais seront Gilbert et Gilberte : sauf en cette partie du terrain destinée à l’agrément, le jardin avait été consacré à l’utile. Un fin maraîcher eût envié les belles planches de légumes, symétriquement entourées de bordures d’estragon, de thym et de pimprenelle, non moins amoureusement soignées que les fleurs par les deux habitants de la maisonnette ; affolés de jardinage, ils trouvaient dans cette culture, l’un, de doux délassements à ses travaux d’esprit, l’autre, une distraction charmante. Un petit verger, composé d’une vingtaine d’arbres fruitiers en plein vent, complétait cette horticulture. La maison répondait, par son extérieur et par son intérieur, à la simplicité rustique du jardin : au rez-de-chaussée, une cuisine, une salle à manger et un petit salon servant au poète de cabinet de travail ; à l’étage supérieur, une chambre à coucher et deux cabinets de toilette, telle était la disposition de cette demeure meublée sans aucun luxe, mais avec confort, et brillante d’une minutieuse propreté.

Au moment où Gilbert et Gilberte, grâce au pouvoir de la Korrigan, avaient subi leur métamorphose, Gilbert (devenu George Hubert) était assis dans son cabinet, rêvant et songeant à son drame, dont la première représentation devait avoir lieu le soir même ; il évoquait dans son souvenir les scènes les plus importantes de cette œuvre nouvelle pour soumettre à une dernière appréciation critique et préjuger (autant que le hasard se peut préjuger) les bonnes et mauvaises chances réservées à son ouvrage ; puis, grâce à l’un de ces enchaînements successifs de la pensée, qui, la laissant peu à peu dévier de son point de départ, l’amènent insensiblement à un point complètement opposé, le poète, après avoir commencé par songer à son drame achevé, vint à songer vaguement au drame qu’il écrirait ensuite. Soudain il éprouva l’un de ces rares moments de joie profonde, touchant presque à l’extase, et que ressent le poète lorsqu’une idée neuve, puissante, féconde, souvent laborieusement, inutilement demandée par lui à l’inspiration pendant des jours, pendant des mois, vient, imprévue, commencer d’apparaître à son esprit ; il ne la perçoit pas encore, mais il la pressent. Ce n’est ni le jour ni même le crépuscule de l’aurore : c’est cette lueur presque insaisissable qui le précède et annonce pourtant les prochaines splendeurs du soleil ; quelques instants de plus, et l’idée encore confuse, se dégageant peu à peu de ses limbes comme la divinité de son nuage, se révélait à Gilbert dans sa lumineuse clarté… lorsque la porte de son cabinet de travail s’ouvrit brusquement, et Louise (nous l’appellerons désormais Gilberte) entra, la figure rayonnante de bonheur, et s’approcha de Gilbert sur la pointe des pieds. Elle tenait à la main plusieurs feuillets écrits ; elle les déposa devant le poète, puis le baisant au front, elle sortit en disant gaiement :

— Tu travailles ? Je me sauve ! Lis cela quand tu auras un moment de libre.

Et, s’éloignant promptement, elle ne s’aperçut pas que sa brusque arrivée avait causé à Gilbert, ainsi distrait de ses méditations, un mouvement d’impatience presque douloureuse.

C’est que, hélas ! ils sont bien mobiles, ces mirages de l’imagination, aussi insaisissables que l’ombre et la lumière !… C’est que, hélas ! il est bien fragile, ce fil mystérieux, lien et conducteur de la pensée, qu’il élève jusqu’à ces espaces inconnus où parfois apparaît l’idée ! Tantôt éblouissante, rapide, mais fugitive comme l’éclair, elle illumine soudain l’esprit ou le laisse plongé dans les ténèbres, s’il n’a point été assez prompt à la saisir ; tantôt nébuleuse encore, comme un astre à sa naissance, elle ne se dévoile que peu à peu à l’esprit tendu, attentif, recueilli, et lui échappe à la moindre distraction.

Ainsi fut-il du poète. Soudainement distrait de ses pensées par l’arrivée de la jeune femme, il perdit le fil précieux qui l’avait conduit jusqu’à l’idée, un moment entrevue, et elle lui échappa pour longtemps, pour toujours peut-être ! car la mémoire est impuissante à se rappeler quelque chose d’aussi confus, d’aussi incertain que le plus vague des rêves inachevés.

De là, le mouvement d’impatience douloureuse, presque courroucée de Gilbert à l’aspect de Gilberte venant inopinément l’interrompre ; et pourtant il idolâtrait sa compagne ! Mais il y a quelque chose de si profondément égoïste et irritable dans l’âme du poète, à l’endroit de ses conceptions, qu’en ces moments de laborieux enfantement, la venue d’un ami cher, d’une femme adorée, d’une mère vénérée ou d’un enfant bien-aimé lui est toujours importune ou pesante.

Gilbert se leva en frappant du pied avec colère, et s’acharnant à la recherche de son idée évanouie, il se promena dans son cabinet, ouvrit sa fenêtre, regarda le ciel, les arbres, vint se rasseoir, appuya son front dans ses mains, ferma les yeux pour s’isoler des objets extérieurs ; mais l’idée que pendant un moment il avait cru saisir ne revint pas, et, ainsi qu’il arrive d’ordinaire, la persistance même de la poursuite chimérique de l’écrivain lassa, troubla, épuisa son esprit. L’inspiration, feu divin, mais aussi éphémère qu’un météore, se refroidit, s’éteignit, et Gilbert, morose, abattu, retomba des hautes régions où naguère il planait radieux… Frappant alors de nouveau du pied avec colère, il s’écria :

— Maudite soit-elle, de m’avoir ainsi interrompu ! Ne pouvoir compter même sur un moment de solitude absolue !

Cette irritation, cette véritable et poignante douleur intellectuelle fut aussi profonde que de peu de durée. La bonté naturelle de l’homme domina bientôt l’égoïste courroux du poète, et, regrettant son emportement, il dit avec un soupir d’allégement :

— Heureusement, cette pauvre enfant ne s’est pas aperçue de la contrariété que sa présence m’a causée pendant un instant. Mais quels sont ces feuillets ? ajouta-t-il en les prenant sur la table.

Et il lut ces mots en tête du manuscrit :

HISTOIRE D’UNE JEUNE FILLE.

— Grand Dieu ! s’écria-t-il avec une sorte d’impatience chagrine où perçait encore quelque peu son ressentiment d’avoir été distrait de ses pensées, va-t-elle se croire femme de lettres parce que je l’aime ? Va-t-elle devenir un bas-bleu et compromettre, par une malheureuse prétention, ce naturel exquis et charmant que j’adore en elle ? Rien, jusqu’ici, ne m’avait fait soupçonner qu’elle occupât de la sorte ses loisirs.

Et relisant le titre écrit sur le premier feuillet :

— Histoire d’une jeune fille, qu’est-ce que cela peut-être ? « Lis cela, » m’a-t-elle dit. Allons ! ajouta-t-il avec un soupir, ou il me faudra blesser l’innocente vanité de cette chère enfant, en étant pour elle d’une sévère franchise, ou, de crainte de l’affliger, lui mentir, la flatter, encourager cet essai ; d’autres le suivront et… Non, non, je l’aime trop pour ne pas me montrer sincère. Beaucoup d’essais m’ont été confiés par des gens très indifférents à mon cœur, et j’ai toujours regardé comme un devoir de leur dire la vérité, d’encourager de tout mon pouvoir leur vocation si elle me semblait réelle, sinon de couper court à de dangereuses illusions. Ainsi je dois agir avec cette chère enfant. Je l’arrêterai dès son début dans cette voie sans issue, où elle ne saurait trouver, comme tant d’autres, que soucis, déceptions et…

Mais, s’interrompant, Gilbert haussa les épaules, et se dit d’un ton de reproche :

— Ô poète ! avec quelle naïveté tu trahis le naturel de ta race irritable et rancunière ! La compagne de ma vie, cette femme adorable qui n’est qu’amour et dévouement, a commis le crime affreux de troubler mon inspiration, et voilà que, sans avoir lu un mot de ce qu’elle a écrit, je m’arme à l’avance d’une sévérité formidable contre ces pauvres pages que, confiante et heureuse, elle vient de m’apporter. De quel droit est-ce que je la déclare sans talent possible ? Est-ce que son esprit si vif et si franc ne me charme pas autant que la bonté de son cœur ? Est-ce que l’esprit et le cœur ne sont pas les premiers éléments du talent ? En vérité, j’aurais honte de moi-même, si je n’avais du moins le bon sens de m’apercevoir que je suis odieusement ridicule. Lisons ce récit, en punition de ma sottise, trop douce punition ! et pour la compléter, je désire qu’il soit charmant !

Et il lut les pages écrites par la jeune femme pendant la nuit précédente, pages où elle racontait la touchante histoire de son amour ; à mesure qu’il avançait dans cette lecture, son attendrissement augmentait, et lorsqu’il l’eut terminée, il sortit précipitamment de son cabinet, et aperçut près de là, sous une tonnelle de verdure, Gilberte, s’occupant des apprêts d’un modeste déjeuner : sans dire un seul mot, Gilbert la serra passionnément dans ses bras. Elle se retourna, et vit les yeux du poète humides de douces larmes.

— Tu as lu, déjà ? demanda au poète Gilberte, partageant son émotion. Tu ne me reproches pas ma prétention à devenir un bas-bleu ?

— Si, telle a été ma première pensée. Ma franchise m’absoudra de ma sotte prévention, car ce simple récit, écrit par toi, sera la plus belle page de ma vie.

— Tu ne me reproches pas non plus l’ignorance où je te laisse de mon nom de famille dans cette confession ?

— J’ai toujours respecté ton secret, je le respecterai toujours ; tu n’as qu’un nom pour moi : Adorée. Ce nom sera toujours le tien. Oh ! tu ne peux comprendre ce que je dois à ce récit, surtout dans les circonstances présentes ; j’y vois je ne sais quel heureux présage… Que veux-tu ! le poète est comme le joueur, superstitieux.

— Que veux-tu dire ?

— Et ce soir…

— Ce soir ?

— Cette première représentation…

— Eh bien ?

— Depuis notre mariage – ou, si ce mot te choque comme un mensonge, disons depuis notre bonheur, nous serons du moins d’accord sur cette vérité, – le drame de ce soir est le premier que je fais représenter. Tu sais quelle importance j’attache à cette œuvre d’une vie nouvelle, embellie, transformée, régénérée par toi ! de cette vie enchanteresse où pour la première fois j’ai goûté les joies intimes et sédentaires du foyer domestique, délicieuses habitudes de l’esprit et du cœur qui chaque jour senties deviennent chaque jour plus chères et qui m’ont fait prendre en pitié mon existence d’autrefois toujours active, bruyante et agitée ! Oui, ce drame auquel depuis dix-huit mois j’ai travaillé dans cette retraite, sous tes yeux, sous ton inspiration, avec tant d’amour et d’ardeur, sera pour ainsi dire l’expression, la glorification de notre intimité solitaire et fortunée. Ah ! si mon renom ne doit pas un jour passer éphémère et oublié, cette œuvre seule peut-être le sauvera de l’oubli !… J’ai ce pressentiment, moi… toujours jusqu’ici d’une défiance invincible envers mes œuvres.

— Ami, cette espérance de succès je la partage, et je suis en cela beaucoup plus orgueilleuse que toi, car enfin, c’est sous mon inspiration, dis-tu, que ce drame a été conçu, élaboré, achevé ; mais j’ai la conscience de t’aimer si passionnément, de t’aimer tant et tant, pour toi, pour ta gloire, que je ne puis m’empêcher non plus de croire à la bonne influence de mon amour.

— Aussi, te le disais-je, le poète, superstitieux comme le joueur, cherche ou voit, comme lui, partout des présages, et moi j’en vois un, et des plus heureux, dans ce touchant récit, écrit par toi, durant cette nuit, anniversaire de notre rencontre à qui je dois le bonheur de ma vie ! durant cette nuit, anniversaire aussi du succès dont tu as été témoin ! tout cela est, selon moi, d’un excellent augure pour la représentation de ce soir, et si, comme je l’espère, j’obtiens un succès, avec quelle ivresse je te dirai : Ce succès, c’est le lien, mon adorée !

L’entretien des deux amants fut interrompu par leur femme de ménage, qui dit au poète d’un air presque alarmé :

— Monsieur ! monsieur !

— Qu’y a-t-il, madame Catherine ?

— Mais, monsieur, vous oubliez donc l’heure ?

— Quelle heure ?

— L’heure de votre bureau. C’est votre jour d’y aller aujourd’hui. Il est dix heures passées ; vous serez en retard ; vos chefs vous gronderont.

— Rassurez-vous, bonne Catherine, reprit Gilbert en souriant et échangeant un regard d’intelligence avec Gilberte ; j’ai aujourd’hui la permission de n’arriver à mon bureau qu’à midi. Il y a fort peu de besogne dans mon administration.

— Ça ne m’étonne pas, car vous y allez au plus deux ou trois fois par semaine, pendant quelques heures. Après tout, puisque l’on vous paye tout de même, ça vous est bien égal, n’est-ce pas ? Mais pardonnez-moi, monsieur, de vous avoir dérangé pour rien. C’est que, voyez-vous, vous êtes (parlant par respect) si bon enfant, que ça me fâcherait de vous voir arriver du chagrin à cause de votre bureau.

— Je vous remercie, madame Catherine, de cette marque d’attention, répondit Gilbert ; mais j’ai le bonheur d’être parfaitement bien avec mes chefs.

— Il faudrait qu’ils soient joliment difficiles pour n’être pas contents, dit la femme de ménage en emportant les tasses et les assiettes qui venaient de servir au déjeuner des deux amants ; je les défie de trouver un employé aussi exact que vous et ayant une plus belle écriture… à preuve cette lettre que vous avez bien voulu écrire, il y a trois jours, pour ma nièce… c’était moulé, on aurait dit de l’imprimé.

— Avouez, madame Catherine, que vous n’avez pas été aussi satisfaite de la rédaction que de l’écriture ? ajouta Gilberte en souriant, car vous avez préféré une lettre dictée par vous-même à celle que mon mari avait d’abord écrite.

— Dame ! moi, sans avoir la prétention de dicter beaucoup mieux que monsieur, je l’ai trouvée trop… trop molle, sa lettre. Je voulais gronder ma nièce, parce qu’elle reste trop longtemps sans me donner de ses nouvelles, et, ma foi, je crois sans vanité avoir mieux que monsieur salé l’épître ! En vérité, parce que Claudine est cuisinière chez un journaliste, on dirait qu’elle se croit le droit de renier ses parents, par orgueil !

— Ah ! fit Gilbert assez surpris, votre nièce est cuisinière d’un journaliste ?

— Oui, monsieur ; elle est en maison chez M. Duport, rédacteur en chef du journal le Furet.

— Voilà du moins un titre qui promet, dit Gilberte en souriant, et s’il tient ce qu’il promet, les indiscrétions doivent abonder dans ce journal.

— Je ne pourrais pas vous le dire, madame, car je ne sais ni lire ni écrire, mais depuis qu’elle est dans cette maison-là, ma nièce fait la fière… et l’ingrate, car enfin, dernièrement encore, madame, vous vous souvenez de cette malle ?

— Quelle malle, madame Catherine ?

— Cette vieille malle, vous savez bien ? qui était au grenier, pas celle de cuir, l’autre, sur laquelle il restait encore cloué une de ces cartes de diligence qui indiquent le départ et l’arrivée des effets.

— Eh bien, madame Catherine, reprit Gilberte, cette malle qui m’avait autrefois servi ne valait plus grand’chose. Vous me l’avez demandée. Je vous l’ai donnée, sans vous faire en cela un fort beau cadeau.

— Enfin, madame, la malle pouvait encore servir : Claudine m’écrit… (Oh ! elle sait toujours m’écrire quand elle a quelque chose à me demander.) Claudine m’écrit qu’elle aurait besoin d’un coffre pour emballer ses effets, lorsqu’elle irait chez le journaliste du Furet. J’avais vu cette vieille malle dans le grenier. Je vous la demande, madame, vous me la donnez. Je l’envoie à ma nièce, et au lieu de me remercier de cette malle… elle… ne me…

— Espérons, madame Catherine, que votre nièce s’amendera, dit le poète, qui, après avoir écouté ce récit de la femme de ménage avec une patience héroïque, le trouvait décidément trop prolongé. Veuillez, je vous prie, desservir tout à fait cette table.

— Oui, monsieur, répondit dame Catherine en s’éloignant, mais n’oubliez pas l’heure de votre bureau. Il faut que vous y soyez à midi, et la demie de dix heures va bientôt sonner.

— Je l’avoue, reprit Gilberte en souriant, je trouve toujours très amusant ton incognito. Le croirait-on ? ce modeste employé, qui sert au besoin de secrétaire à dame Catherine, est un grand poète d’une réputation européenne ; son nom glorieux est sur toutes les lèvres, et, ce soir encore, la foule l’acclamera dans son enthousiasme !

— Ainsi que toi, chère adorée, je trouve cet incognito fort piquant ; mais il est de plus indispensable à notre tranquillité, à mes travaux et surtout au charme de notre solitude : sans cet incognito, notre demeure ne serait-elle pas constamment envahie ? et alors adieu le plaisir de jardiner à la fin des beaux jours d’été ! adieu nos longues causeries, adieu nos lectures du soir ! Si tu savais à quelles obsessions, à quelles importunités, à quels excès de curiosité souvent puérile je me soumets résolument lorsque deux ou trois fois par semaine je vais, comme tu le dis, trôner rue Blanche, dans la maison que j’ai conservée, afin de faire croire que j’y réside ! Mon vieux valet de chambre et le portier, seuls dans notre secret, et impitoyables aux visiteurs, leur répondent toujours par ces mots invariables : « Monsieur est sorti. » Mais nos deux cerbères s’humanisent pendant ces quelques heures que je vais de temps à autre passer rue Blanche, pour y recevoir ce que tu appelles ma cour.

— Oui, certes, n’es-tu pas l’un des souverains de l’intelligence de ce temps-ci ? Royauté oblige…

— Je ne dirai pas royauté, mais politesse, mais reconnaissance obligent, car il y a quelque chose de si honorable, non pour moi personnellement, mais pour la dignité de l’intelligence, au fond même de ces obsessions, que j’en suis profondément touché, quoique à ces empressements je préfère cette retraite ignorée et partagée avec toi.

— Ô superbe dédain des grandeurs !

— Dédain, non… mais conscience.

— Conscience de quoi, mon prince de l’esprit ?

— Du peu que je vaux, lorsque je compare mon mérite à la louange.

— Tu es sincère, car jamais talent illustre n’a été à la fois plus modeste et pourtant plus orgueilleux que toi. Oh ! je te connais ! et…

Mais voyant Gilbert qui, plusieurs fois, avait déjà tourné la tête du côté de la charmille de quatre pieds de hauteur dont le jardin était clos, faire un mouvement d’impatience, la jeune femme ajouta :

— Mon ami, qu’as-tu donc ?

— En vérité, c’est insupportable !

— Que veux-tu dire ?

— Voilà déjà deux ou trois fois qu’un monsieur, qui se promène derrière cette charmille, avance la tête et nous regarde avec une inconcevable indiscrétion.

— Allons pardonne-lui ; le riant aspect de notre jardin l’aura séduit, et il l’admire. C’est ta faute ; pourquoi es-tu si bon jardinier ? Et puis je te soupçonne fort de vouloir, en te courrouçant contre ce pauvre curieux, faire une habile diversion, afin d’échapper aux vérités que je suis en goût de te dire.

— Quelles vérités ?

— Je reprends notre entretien : tu es à la fois le plus modeste et le plus orgueilleux des hommes.

— Orgueilleux… moi ? Certes, mon adorée, quand je songe à ton amour… mais hors de là…

— Voyons, mon prince, lorsque l’autre soir vous avez, cédant à mes instances, accepté cette invitation chez madame de Montlaur, où votre présence, par cela même que maintenant vous n’allez presque jamais dans le monde, a produit, j’en suis certaine sans l’avoir vu, une sorte de sensation, avouez-le, vous avez été orgueilleux de ces hommages rendus à l’esprit par la plus brillante compagnie de Paris ?

— Oh ! quant à cela, oui, amie, je suis orgueilleux ou plutôt fier comme un ambassadeur, qui, quel que soit son mérite, porte haut et ferme la dignité du souverain qu’il représente ; et quelles que soient la réserve et la bienveillance de mon caractère, je deviens d’une impitoyable arrogance lorsque l’on ne rend pas les respects que l’on doit à ma souveraine à moi : l’intelligence.

— Oui, oui, voilà le noble orgueil que j’aime et que j’admire ! tu es le plus modeste et j’oserai ajouter (pardon, mon poète) le plus ignorant des hommes, lorsqu’il s’agit d’apprécier ta valeur personnelle ; mais tu es le plus hautain (pardon, mon prince), le plus insolent des grands seigneurs, lorsque l’on ne traite pas avec la déférence qui lui est due cette souveraine aristocratie de l’esprit dont tu fais partie.

— J’avouerai, mon amie, que…

Mais s’interrompant :

— Ah ! c’est trop fort ! s’écria Gilbert en se levant avec impatience et regardant encore du côté de la charmille. Voici maintenant deux femmes qui nous lorgnent avec des lorgnettes de spectacle, sans compter l’autre fâcheux !

— Ah ! mon Dieu ! ajouta Gilberte, et ce tout jeune homme à longs cheveux que voilà grimpé dans l’orme qui domine la charmille, il risque de tomber et de se blesser, car il ne songe qu’à nous regarder.

VIII

Gilbert et Gilberte restaient aussi surpris que contrariés de la soudaine et inexplicable apparition de ces curieux, qui, postés en dehors de la charmille, les dévoraient des yeux ; le premier fâcheux, penché à mi-corps sur la solide épaisseur de la haie vive, où il avait momentanément déposé un énorme album, se faisait de sa main gauche un abat-jour, afin de s’abriter des rayons du soleil, et ne quittait pas du regard le poète et sa compagne.

Deux femmes, dont l’une était jeune et jolie, l’autre d’un âge mûr, et qu’à leur tournure, à leurs atours, on reconnaissait facilement pour des Anglaises, se tenaient aussi aux abords de la charmille ; la plus jeune des deux se servait d’un binocle, l’autre d’une énorme lorgnette de spectacle, sans doute afin de mieux distinguer les traits de l’illustre écrivain et de la femme qui partageait sa retraite.

Enfin un tout jeune homme, âgé de dix-huit ans au plus, d’une figure pâle et douce, encadrée de longs cheveux, après avoir grimpé à l’orme avec l’agile ardeur de son âge, s’était établi à califourchon sur une grosse branche et s’occupait de replacer dans la poche de son paletot un gros rouleau de papier, qui avait failli tomber durant l’ascension de l’adolescent.

Soudain Gilbert et Gilberte, déjà stupéfaits de ces apparitions successives, virent accourir tout essoufflée madame Catherine s’écriant :

— Ah ! monsieur, en voilà bien d’une autre ! il faut qu’on ait lâché les fous de Charenton. Heureusement la petite porte à claire-voie du jardin est fermée à clef. Mais tenez, entendez-vous, monsieur, entendez-vous ? Il sonne à tout briser !

En effet, Gilbert et Gilberte entendirent les tintements réitérés d’une sonnette.

— Mais, au nom du ciel, madame Catherine, dit la jeune femme, qu’est-ce que cela signifie ?

— Cela signifie, madame, que cet homme-là est fou, à moins qu’il ne s’obstine à vouloir faire, comme on dit, une farce à ce pauvre M. Dumesnil (c’était le nom d’emprunt du poète). Cet enragé qui sonne à tout briser doit être un Provençal ou un Marseillais ; il m’a dit avec son accent du Midi et d’un air furieux : « Je veux parler à M. George Hubert ! »

L’illustre écrivain tressaillit de surprise, échangea un regard désolé avec sa compagne, et, frappant sur la table avec impatience, s’écria :

— Au diable ! notre incognito découvert, notre retraite connue !

— Mon ami, reprit tristement la jeune femme, ainsi que toi je regrette la mésaventure, mais comment toutes nos précautions auront-elles été trompées ?

— Moi, reprit la femme de ménage en continuant son récit, je réponds à ce Marseillais : « M. George Hubert ne demeure pas ici. – Tron de l’air ! se récrie-t-il en roulant des yeux comme un possédé, si vous ne m’ouvrez pas la porte, je l’enfonce ! je vous dis que M. George Hubert demeure ici ! M. George Hubert l’auteur. » Moi, je réponds au Marseillais : « Je sais bien que M. George Hubert est auteur, j’ai assez pleuré à ses pièces, mais je vous dis, monsieur, qu’il ne demeure pas ici. Cette maison est occupée par M. Dumesnil, employé. – C’est justement cela, reprend le Marseillais. George Hubert demeure ici caché sous le nom de Dumesnil, et… »

Mais s’interrompant à la vue des curieux qui, soit debout, soit perchés, se tenaient en dehors de la charmille et continuaient d’observer ce qui se passait dans le jardin, la femme de ménage ajouta :

— Tiens, ces dames qui regardent par ici avec des lorgnettes, et ce jeune homme grimpé dans un arbre ! Voyez donc, madame.

— Viens, rentrons, dit Gilbert à Gilberte avec une impatience chagrine, il nous est impossible de rester ainsi exposés à la curiosité des passants. Ah ! maudits soient ces fâcheux !

À peine le poète et sa compagne atteignaient-ils le petit perron du rez-de-chaussée, que le Marseillais qui s’opiniâtrait à sonner en vain accomplit la menace faite par lui à la femme de ménage. Il enfonça d’un coup de pied la porte fragile, et agissant d’ailleurs en homme complètement étranger à l’égoïsme, il cria aux autres curieux groupés en dehors de la charmille :

— Victoire ! la place est enlevée d’assaut ! Tron de l’air ! venez… venez…

— Monsieur ! accourut dire dame Catherine tout effarée, monsieur, l’enragé Marseillais vient d’enfoncer la porte, le jeune homme dégringole de son arbre et les dames accourent avec le gros monsieur à lunettes !

Gilberte, presque effrayée de ces hommages forcenés rendus au génie du grand écrivain, et ne voulant pas, par sa présence, compliquer cette scène étrange, se retira dans une pièce voisine du cabinet de travail où se rendit Gilbert. Celui-ci faisant, comme on dit, contre fortune bon cœur, et sentant ce qu’il y avait d’honorable pour lui dans la curiosité flatteuse qu’il inspirait, mais qu’il fuyait par modestie, s’apprêtait à recevoir avec politesse et dignité les enthousiastes envahisseurs de sa chère solitude : calmant à grand’peine l’effarement et l’ébahissement de dame Catherine, il la pria de faire entrer l’une après l’autre, dans son cabinet, les personnes qui venaient de s’introduire inopinément chez lui.

Le premier visiteur qui, par droit de conquête, se présenta dans le cabinet de travail du poète, fut le Marseillais, petit homme brun, pétulant, et dont l’accent méridional fortement prononcé s’alliait merveilleusement à une incroyable volubilité de paroles. Gilbert, faisant poliment quelques pas à sa rencontre, lui dit avec une parfaite courtoisie, et sans faire la moindre allusion à sa singulière invasion :

— Puis-je savoir, monsieur, ce qui me procure l’honneur de vous voir ?

— Tron de l’air ! monsieur, si l’on parvient à vous voir, ce n’est pas sans peine ! s’écria le Marseillais avec un accent de récrimination courroucée ; j’ai été obligé d’enfoncer votre porte !… c’est indigne !

— Je me permettrai, monsieur, de vous faire observer que je n’attendais ici aucune visite ; il était donc assez naturel que ma porte fût fermée, répondit Gilbert avec un redoublement de politesse, et je…

— Monsieur… un homme de votre célébrité ne s’appartient pas, il appartient au public qui a fait sa gloire ! reprit brusquement le Marseillais en interrompant Gilbert ; se cacher comme vous le faites, c’est montrer du dédain, de l’ingratitude pour vos admirateurs !

— Monsieur… croyez au contraire que…

— Bagasse ! monsieur. Je crois ce que je vois ! Je pars de Marseille il y a quinze jours, pour faire à Paris un voyage d’affaires ; mes amis du café de la Grainette me disent : « Marius, tu t’en vas à Paris, c’est une fameuse occasion de voir George Hubert, ce fameux George Hubert que nous avons tant applaudi au théâtre. »

— Monsieur, je suis extrêmement flatté de…

— Flatté ? ah oui ! il y paraît ! Je suis allé en cinq jours plus de onze fois chez vous, rue Blanche ; oui, onze fois, afin de vous présenter les hommages et les respects de mes amis du café de la Grainette, et toujours visage de bois ! Vous croyez que c’est agréable…

— Mais, monsieur…

— Mais, monsieur, j’ai failli avoir l’œil crevé à cause de vous ! Voilà ma récompense !

— Je suis désolé de ce que…

— Oui, monsieur, l’œil crevé ! C’était à la première représentation d’Octave, au grand théâtre de Marseille. Moi et tous mes amis du café de la Grainette, nous n’avions pas dîné pour occuper les premiers bancs de l’orchestre. Nous avions appris que là devaient se nicher des cabaleurs menés par un poétriau de notre ville… Jaloux de vous ! de vous ! le double âne ! le triple crétin ! Jaloux de vous, une des gloires de la France !

— Monsieur… en vérité… je ne mérite pas…

— Ah ! tron de l’air ! certes, non, vous ne méritez pas que l’on risque de se faire crever l’œil pour vous, et c’est ce qui a failli m’arriver au moment où les cabaleurs, conduits par le poétriau, ont commencé à murmurer dès le premier acte et à dire : « Oh ! mauvais… mauvais ! – À la porte, la cabale ! » avons-nous crié, moi et mes amis du café de la Grainette. « À bas la claque ! » ont riposté les partisans du poétriau. Tron de l’air ! je monte sur mon banc et je m’écrie : « Bagasse ! le premier qui parle de claque en recevra une !… » C’est qu’aussi j’étais exaspéré. Ne pas écouter avec attention, avec respect votre drame d’Octave ! un chef-d’œuvre !… Je l’ai vu cinq fois, et avec plus de plaisir encore la dernière fois que la première… où j’avais, il est vrai, failli avoir l’œil crevé…

— J’en suis d’autant plus désolé, monsieur, que votre approbation me…

— Laissez-moi donc tranquille ! vous vous en fichez pas mal de mon approbation ! Tant et si bien qu’un des cabaleurs se lève et dit : « Qui est-ce qui parle ici de donner des claques ? – Moi, ai-je répondu, et je claquerai le premier viédaze qui osera cabaler contre George Hubert, à commencer par vous. » Alors ce viédaze de cabaleur, qui se trouvait tout proche des musiciens, a la bassesse de saisir le trombone d’un exécutant, et de m’en flanquer un coup à travers la figure. Bagasse ! je suis tombé couvert de sang. J’ai cru avoir l’œil crevé ; il m’en reste, vous pouvez le voir, une fière cicatrice. Le public, indigné, a mis les cabaleurs à la porte, car, à Marseille comme à Paris, comme partout, on est fanatique de vous. Enfin, l’on m’a transporté au café du théâtre pour me panser. Mais à peine le pansement fini, il n’y a pas eu moyen de me retirer ; malgré mes amis du café de la Grainette, j’ai voulu rentrer au théâtre avec mon bandeau sur l’œil, pour assister à la représentation de votre chef-d’œuvre, l’applaudir à tout rompre… Et, pour récompense, il me faut enfoncer votre porte afin de me procurer l’avantage de vous voir. Tron de l’air ! est-ce croyable ?

— Monsieur, de grâce, laissez-moi vous expliquer la cause de…

— Et encore, sans l’article du Furet que j’ai lu hier, je n’aurais pu vous dénicher ici.

— Quel article, monsieur ?

— Hé ! bagasse ! un article où le Furet dit que vous habitez ici, avenue Méricourt, n° 3, sous un nom supposé, avec une héritière du côté de Bordeaux et riche à millions. Cela m’est bien égal à moi, l’héritière. Habitez avec toutes les héritières que vous voudrez, mais je tenais seulement à vous dire votre fait : M. George Hubert, vous n’êtes qu’un ingrat !

— Monsieur !

— Oui, monsieur, un ingrat, et de plus un dédaigneux. Moi qui ai manqué perdre l’œil pour vous ! moi votre fanatique, moi qui me serais fait, ainsi que mes amis du café de la Grainette, hacher pour vous soutenir envers et contre tous !

— Mais, morbleu ! monsieur, laissez-moi donc vous répondre et vous expliquer pourquoi je suis obligé de…

— Voyez-vous, maintenant, malgré votre talent, j’ai autant d’aversion pour vous que j’avais d’admiration ! C’est absurde, mais l’on n’est pas maître de ça, non, et comme on donne ce soir aux Français une première représentation de vous, bon, bon, suffit ! Ah ! tron de l’air ! vous pouvez être certain que cette fois-ci je ne risquerai pas de me faire crever un œil pour empêcher la cabale. Au contraire, quand je devrais faire queue depuis midi et payer une place de parterre quarante francs, je serai aux Français ce soir. J’ai exprès retardé mon voyage d’un jour. Encore des dépenses auxquelles vous m’aurez forcé, car la vie est horriblement chère à Paris. Merci, mais c’est égal, ce soir à votre première représentation, je ferai mes frais, comme nous disons au café de la Grainette. Et là-dessus, serviteur, je ne vous prends pas en traître ! J’étais votre fanatique, mais maintenant je connais votre ingratitude et je vous déteste autant que je vous ai admiré !

Ce disant, cet admirateur déçu et irrité sortit du cabinet de Gilbert encore plus furieux et irrité qu’il n’y était entré. Presque aussitôt parurent les deux Anglaises.

L’une, grande et osseuse, portait sous son chapeau de faux bandeaux de cheveux blonds, ornés d’une ferronnière de diamants, et montrait à chaque instant des dents d’une longueur formidable. Sa compagne, beaucoup plus jeune, était fort jolie. Toutes deux s’avancèrent dans le cabinet de Gilbert d’un pas égal et d’une roideur automatique, comme si elles eussent obéi à l’impulsion d’un même ressort ; puis, s’arrêtant à quelques pas de l’illustre écrivain, la plus jeune des deux visiteuses appliqua son binocle à ses yeux, et elles commencèrent à regarder deci, delà, autour d’elles, examinant avec une curiosité indiscrète et flegmatique l’appartement du poète et sa personne, parlant bas en anglais, et élevant seulement de temps en temps la voix pour se dire ou se répondre :

— Oh yes !

— Oh no !

Gilbert, déjà peiné de l’algarade de son ex-admirateur, et s’impatientant de l’examen dont il était l’objet, mais n’oubliant pas qu’il parlait à des femmes, s’avança vers les deux Anglaises, les salua poliment et leur dit :

— Mesdames, pourrais-je savoir ce qui me procure l’honneur de votre visite ?

Les deux Anglaises se consultèrent du regard et chuchotèrent encore à voix basse puis faisant à leur tour, et simultanément, quelques pas à l’encontre du poète, toujours comme si elles eussent été mues par le même ressort, elles s’arrêtèrent, et la plus âgée, souriant d’un air aimable et montrant ses longues dents, dit à Gilbert en lui faisant un petit signe de tête des plus engageants :

— Le Furette

— Madame, fit le poète, vous me faites l’honneur de me dire ?

— Le Furette… le… petit bête !…

— Oh ! no… no, reprit la plus jeune en regardant sa compagne, no, pas le petit bête… le petite journal…

— Oh yes, reprit l’autre.

Et s’adressant à Gilbert en découvrant jusqu’aux gencives ses dents vraiment phénoménales :

— Oh yesle Furette… le petite journal… nous avons lu lui, et connu le demeure de … et nous venions voir … et le dedans de vô !

Et après un dernier regard jeté sur le poète et sur son dedans (l’intérieur de son cabinet), les deux Anglaises lui adressèrent un petit signe de tête des plus dégagés, en manière d’adieu, tournèrent sur leurs talons et sortirent de ce même pas roide, compassé, automatique, qui leur était particulier.

— Au diable le journal qui me vaut de si fâcheuses visites ! s’écria Gilbert. Mais comment a-t-on pu savoir… ?

Puis un souvenir soudain éclairant son esprit :

— Plus de doute ! la nièce de madame Catherine est servante chez le rédacteur du Furet. Ce journaliste, grâce à des fac-similé partout répandus, reconnaissant mon écriture dans la lettre que m’a dictée notre femme de ménage et soupçonnant quelque mystère, aura interrogé sa servante ; celle-ci aura répondu que la lettre avait été sans doute écrite par un employé de qui sa tante faisait le ménage. La curiosité du rédacteur excitée, il sera venu rôder autour de cette maison, m’aura reconnu, et de là… son indiscrète révélation sur ma retraite partagée avec une riche héritière de Bordeaux… Pourquoi de Bordeaux ? Ah !… je comprends, cette vieille malle donnée par ma femme à madame Catherine portait encore la désignation du lieu de départ et d’arrivée de la voyageuse ! Il n’en a pas fallu davantage au Furet pour bâtir son histoire… et jeter en pâture au public les incidents de ma vie privée, transformer ma femme en riche héritière et me forcer de quitter cette retraite dont la situation nous plaisait, où nous vivions heureux et ignorés ! Oui, cette damnée lettre écrite par moi a causé tout le mal… Mais qu’y faire ? mes moindres billets ont la gloire de devenir des autographes, et les fac-similé de mon écriture sont aussi répandus que mon portrait ! Gardez donc votre incognito après cela ! Oh ! maudite soit la renommée ! Je ne jouis pas de ses plaisirs ; je ne ressens que ses ennuis !

Pendant que Gilbert, péniblement préoccupé, donnait ainsi cours à ses regrets, il n’avait pas vu s’approcher le gros homme à lunettes, porteur d’un énorme album, et qui, entrant sur la pointe du pied, aussitôt après le départ des deux Anglaises, s’était glissé dans le cabinet. Ce fâcheux, afin d’attirer l’attention du célèbre écrivain, qui lui tournait le dos et ne s’apercevait pas de sa présence, toussa par deux fois. À ce bruit, Gilbert se retourna brusquement, et l’homme aux lunettes s’avança, souriant de l’air le plus caressant, et dit en montrant son album :

— Je viens auprès du plus illustre poète de notre époque sans avoir l’avantage d’être connu de lui, et après m’être bien des fois inutilement présenté à son domicile de la rue Blanche, quêter la faveur de dix lignes de son écriture ; elles seront les diamants de mon écrin déjà si riche. Il renferme entre autres des spécimens de l’écriture de tous les souverains de l’Europe ; il ne manque à ma collection, pour lui donner tout son prix, qu’un autographe du grand poète qui est aussi roi par le génie.

Gilbert, en d’autres circonstances, eût, selon son habitude, accueilli avec courtoisie cette flatteuse demande de quelques lignes de son écriture, mais cette demande venait si mal à propos, en ce moment même où le poète en était à maudire la glorieuse publicité donnée à ses moindres billets, que, réprimant à peine son impatience, il dit à l’homme à l’album :

— Je regrette extrêmement, monsieur, de ne pouvoir répondre à un désir très honorable pour moi, mais je me suis irrévocablement promis, si peu de valeur que puisse avoir mon écriture, de n’en plus donner à personne.

— Ah ! monsieur, vous n’aurez pas le courage… que dis-je ! la barbarie de me refuser.

— Je vous en conjure, monsieur, épargnez-moi la nécessité de vous réitérer un refus… pénible.

— Monsieur ! ah ! monsieur, songez que j’attache un prix inestimable à ces quelques lignes de votre main. Ces lignes seules donneront à ma collection son entière valeur.

— Mon Dieu, monsieur, je sens combien je dois me trouver flatté de votre insistance, mais je ne puis faire ce que vous désirez.

— Monsieur, je vous en supplie !

— Ma résolution, j’ai l’honneur de vous le répéter, est inébranlable.

— Permettez-moi seulement, monsieur, de vous montrer cette belle page de vélin blanc, ornée de vignettes, que je vous réservais, dit l’homme aux lunettes en ôtant prestement son album de son étui de maroquin et le développant sur le bureau du poète. Voyez, monsieur, votre écriture sera placée entre celle de Sa Majesté la reine d’Angleterre et celle de Sa Majesté la reine d’Espagne.

— Monsieur, j’ai déjà eu l’honneur de vous dire que…

— Préférez-vous le voisinage de la reine Pomaré ? Tenez, monsieur, voilà un billet d’elle, écrit à M. Pritchard à propos de la naissance du dix-septième enfant de cette féconde majesté.

— Monsieur, je suis malheureusement obligé de sortir… et…

— Ce sera si vite fait… De grâce, seulement votre signature… Tenez, voici votre plume, cette plume incomparable, illustre, qui a écrit tant de chefs-d’œuvre.

Et l’amateur d’autographes imbiba la plume d’encre et la présenta au poète.

— Allons, monsieur, c’est l’affaire d’un instant.

— Mais, monsieur…

— Préférez-vous le voisinage de Sa Majesté le czar Nicolas ? Il reste une page blanche à côté de celle… où…

— Monsieur, j’ai eu l’honneur de vous dire, et je vous répète une dernière fois, que je regrette de ne pouvoir faire ce que vous me demandez…

— Soit, monsieur, reprit d’un ton courroucé l’amateur d’autographes en fermant brusquement son album et le remettant dans son étui ; je ne pensais pas mériter un pareil accueil à propos d’une demande dont tant d’autres personnes, peut-être non moins illustres que vous, se trouveraient, permettez-moi de vous l’affirmer, infiniment honorées…

— Je n’en saurais douter, monsieur ; seulement, moi, je décline cet honneur.

— Dieu merci, quoique privé de votre nom, monsieur, mon album ne perdra pas pour cela sa valeur.

— Évidemment, monsieur… quelques lignes de moi n’auraient en rien augmenté la richesse de votre collection…

— Ma foi, monsieur, reprit le fâcheux en rebouclant la courroie de l’étui de son volume, je vous avouerai que mon album est… assez illustré par les noms qui figurent sur ses pages… pour qu’il puisse, à la rigueur, parfaitement se passer du vôtre !

— Hé ! monsieur, reprit Gilbert avec impatience, que n’avez-vous eu cette conviction plus tôt ! elle vous eût épargné une demande et à moi un refus…

— Vous pouvez être certain, monsieur, que je n’oublierai jamais… oh ! jamais, avec quelle bonne grâce j’ai été accueilli par vous, dit l’amateur d’autographes avec un sourire contraint et sardonique en remettant son album sous son bras.

Puis, reprenant son chapeau, il sortit brusquement et se croisa avec un tout jeune homme qui, entendant ouvrir la porte, s’était précipité dans le cabinet du poète.

IX

L’adolescent qui se présenta chez le célèbre écrivain aussitôt après le départ courroucé de l’amateur d’autographes, avait au plus dix-huit ans : l’on ne saurait imaginer une plus charmante figure que la sienne, figure doublement intéressante par sa légère pâleur, par le timide et doux regard de ses grands yeux bleus, et par le sourire mélancolique qui effleurait ses lèvres. L’adolescent tenait entre ses mains ce gros rouleau de papier qui avait failli tomber de sa poche lorsque, dans l’effervescence de son âge, il s’était élancé sur l’arbre afin de pouvoir mieux contempler le grand poète objet de son juvénile enthousiasme, de son culte religieux. Aussi, après être entré précipitamment dans le cabinet, il s’arrêta, plein de trouble, rougissant, le cœur palpitant, et n’osant lever les yeux sur l’homme illustre dont la présence lui causait une émotion profonde.

Gilbert, touché de l’embarras et de la jeunesse du débutant littéraire, frappé de l’expression de ses traits, devinant le but de sa visite à la vue du manuscrit qu’il tenait entre ses mains, fit quelques pas à sa rencontre, et lui dit avec une bienveillance encourageante, en lui montrant un siège près du sien :

— Veuillez, monsieur, prendre la peine de vous asseoir.

Le jeune homme s’assit tout au bord du siège, et, roulant son manuscrit entre ses mains, répondit en baissant les yeux et d’une voix si faible qu’on l’entendait à peine :

— Monsieur… c’est moi qui suis… Auguste Clément.

— Auguste Clément ?…

— Oui, monsieur.

— Pardon… mais je ne me rappelle pas…

— Monsieur, je vous ai envoyé un drame intitulé LA MORT DANS LA VIE. J’ai été grand nombre de fois chez vous rue Blanche, sans pouvoir vous rencontrer… Je vous ai aussi écrit bien souvent, sans jamais recevoir de réponse.

L’adolescent parut tellement chagrin en prononçant ces derniers mots que le poète lui dit avec un redoublement de bienveillance et de courtoisie :

— Monsieur, j’ai des excuses à vous faire… Je me rappelle maintenant votre nom et votre drame, que j’ai lu, très attentivement lu… Si j’ai tant tardé à vous répondre, ce dont je vous demande encore mille fois pardon, c’est que j’ai été depuis quelque temps fort occupé des répétitions d’un ouvrage que l’on joue ce soir… Ceci dit, mes excuses agréées par vous, et laissez-moi espérer qu’elles le sont… parlons de votre drame.

— Ah ! monsieur, répondit l’adolescent rougissant, pâlissant tour à tour et en proie à une angoisse profonde, comme le cœur me bat ! vous allez décider de mon sort.

— Je voudrais du moins vous voir écouter mes avis. Aussi, vais-je vous parler franchement ; dites-moi d’abord, et n’attribuez cette question qu’au véritable intérêt que vous m’inspirez, quelle est votre position ? Vous occupez-vous de littérature seulement par goût et comme passe-temps ?

— J’habite avec mes parents, monsieur, ils sont dans le commerce, ils voudraient me faire embrasser leur profession. Jamais je ne pourrai m’y résigner ; je n’ai de goût que pour la littérature.

Et Auguste Clément ajouta d’une voix un peu plus rassurée :

— Il me semble que la littérature est ma seule vocation.

Le poète contempla la douce et intéressante figure de l’adolescent avec une sorte de tendre commisération ; après un moment de silence, il lui dit d’un ton à la fois affectueux et grave :

— M. Clément, j’ai toujours regardé comme un devoir d’honneur de répondre par une entière sincérité à la confiance des débutants dans la carrière des lettres, lorsqu’ils me font l’honneur de me communiquer leurs premiers essais et de me demander mes conseils ; mon appréciation, je m’en félicite, m’a jusqu’ici rarement trompé ; trouvant chez les uns des aptitudes réelles, j’ai encouragé, facilité de tout mon pouvoir leur vocation, et souvent leurs succès ont justifié mes prévisions. Ne trouvant même pas chez les autres le germe ou l’indice de ces aptitudes indispensables au poète ou à l’écrivain, je leur ai dit : « Croyez-moi, renoncez à des illusions dangereuses, abandonnez une carrière où vous ne rencontreriez que déceptions cruelles, regrets amers et pauvreté ; mais n’abandonnez pas pour cela le culte de l’intelligence. Non, non ! si informes que soient vos essais, ils annoncent du moins un goût prononcé pour les lettres. Ce goût, cultivez-le durant les moments de loisir que vous laissera une profession utile, honorable, qui vous assurera le pain de chaque jour. Oh ! alors, en de telles conditions, le goût des lettres deviendra pour vous un noble délassement : cette distraction salutaire vous préservera d’entraînements souvent pernicieux à votre âge, et vous donnera les plaisirs les plus purs, les plus élevés dont l’âme puisse jouir. » Voilà, M. Clément, ce que j’ai toujours dit à ceux qui, par une erreur digne d’intérêt d’ailleurs, regardaient comme une vocation réelle leur goût passionné pour les lettres ; vous êtes de ceux-là, M. Clément, je vous le dis sincèrement, sans détours, certain qu’en homme de cœur vous apprécierez la franchise de mon langage.

L’adolescent avait d’abord écouté le poète avec un mélange d’espérance et d’anxiété impossibles à rendre ; un léger tremblement agitait ses mains, la sueur perlait son front candide, et, surmontant sa timidité, il attachait ses grands yeux bleus et mélancoliques sur ceux de l’homme qui allait décider de sa destinée ; mais aux dernières paroles qui lui ôtaient tout espoir, Auguste Clément devint encore plus pâle que d’habitude, ses lèvres s’agitèrent sans faire entendre aucun son, les larmes inondèrent son visage qu’il cacha dans ses mains. Puis il murmura d’une voix désespérée :

— Mon Dieu ! mon Dieu !

Le poète, douloureusement ému, prit une des mains de l’adolescent et lui dit avec une bonté paternelle :

— Ah ! mon pauvre enfant, croyez-moi, il me faut puiser dans ma conscience un certain courage pour me résoudre à détruire, comme je le fais en ce moment, de jeunes illusions, de riantes espérances, au lieu de les flatter par quelques louanges banales ou insoucieuses ; peut-être, en ce moment, je vous parais sévère, blessant, injuste, et pourtant j’accomplis l’impérieux devoir que votre confiance m’a imposé. Allons, courage, ne vous désolez pas ainsi. N’est-il pas au monde d’autre carrière que celle des lettres ?

Auguste Clément releva son doux visage inondé de pleurs, qu’il essuya du revers de sa main, et reprit d’une voix entrecoupée par les sanglots qu’il ne pouvait étouffer :

— Ainsi… monsieur… ce drame… ce drame…

— Votre drame, mon enfant, je l’ai lu, le voici, répondit Gilbert en prenant un manuscrit dans un tiroir de sa table. Je l’ai lu très attentivement… Plusieurs notes marginales écrites par moi au crayon vous feront connaître les critiques les plus fondamentales, et malheureusement ces critiques sont d’une telle gravité, que, dans l’intérêt de votre avenir, je vous adjure de vous rendre aux désirs de vos parents, d’embrasser comme eux l’utile carrière du commerce, et, ainsi que je vous le disais, de ne vous occuper de littérature que pour charmer noblement vos loisirs…

— Ah ! monsieur, répondit l’adolescent avec un accent de douleur navrante et résignée, je ne me plains pas… mais sans le vouloir, vous me rendez bien malheureux ! Hélas !… pas un mot ! pas un seul mot d’encouragement !

— Des encouragements ?… à quoi vous encourager, mon pauvre enfant ? à poursuivre une carrière pour laquelle vous n’avez aucune aptitude ? Voyons, raisonnons un peu, reprit le poète de plus en plus apitoyé. Vous me parlez d’encouragement. Supposons qu’au lieu de lire attentivement votre drame et de le juger avec une sévérité consciencieuse, je l’aie laissé dans ce tiroir, puis qu’au bout de quelque temps et sans avoir seulement jeté les yeux sur votre manuscrit, je vous l’aie renvoyé accompagné d’un billet contenant ces mots ou leur équivalent : « Monsieur, j’ai lu votre drame, il donne les plus brillantes espérances, je suis certain qu’elles se réaliseront bientôt ; courage et persévérance ! vous êtes un homme de style et de pensée… l’avenir est à vous, etc., etc… »

— Oh ! monsieur, s’écria l’adolescent en joignant les mains, une telle lettre de vous m’aurait rendu si heureux… m’aurait donné tant de courage… quand même je n’aurais pas mérité ces louanges de votre part !

— Ah ! pauvre enfant, quelle erreur est la vôtre ! Vous ne songez donc pas aux funestes conséquences d’une louange menteuse ? Savez-vous ce qui serait arrivé ? Encouragé par ma lettre, ivre de joie et d’espérance, vous adressiez aussitôt votre drame à quelque directeur de théâtre, attendant de jour en jour une réponse favorable : ne vous avais-je pas écrit que votre drame vous assurait un glorieux avenir ? de sorte que déjà vous rêviez les enivrements d’un succès prochain, et pourtant les jours, les semaines, les mois se passaient, la réponse du directeur n’arrivait pas ; alors, à vos rêves enchanteurs succédaient le découragement, la tristesse, le doute de vous-même, et encore non, non, malheureusement, vous ne pouviez douter de votre vocation ; ne l’avais-je pas encouragée, glorifiée ? Grâce à mes louanges imprudentes et menteuses, à chaque déception nouvelle, vous relisiez ma lettre avec un orgueil amer. « Et pourtant j’ai du talent ! vous disiez-vous. Un écrivain de renom, un honnête homme qui n’avait aucun intérêt à me tromper, moi qui m’adressais loyalement à lui, m’a promis un glorieux avenir, et cet avenir serait le mien, sans le mauvais vouloir, sans l’injustice des hommes… Je suis un talent inconnu, étouffé à sa naissance… je suis un talent incompris ! » Ah ! tenez, mon enfant, je m’indigne quand je pense aux rires méprisants que soulèvent toujours ces mots : un talent incompris ! Ils ne savent donc pas, ces stupides et féroces railleurs, que pour celui-là qui se croit un talent incompris, la vie est un supplice de tous les instants ? La jalousie, la haine, rongent son cœur noyé de fiel ! Si légitimes qu’ils soient, les succès d’autrui semblent à cet infortuné un vol fait à son génie méconnu, une insulte à sa misère imméritée ; il maudit Dieu, et les hommes, et lui-même. Un talent incompris ! mais c’est l’envie, l’impuissance, la rage, la douleur ! mais c’est l’enfer ! Et pourtant quelques flatteries accordées par faiblesse, insouciance ou misérable coquetterie de popularité, peuvent plonger à jamais dans cet enfer une âme d’abord confiante et bonne ! Non, non, j’aurais horreur de moi-même si je m’exposais jamais à commettre un tel crime ; et maintenant dites, mon cher enfant, dites, vous étonnerez-vous encore de me trouver si sévère dans ma franchise ? Me reprocherez-vous encore de ne pas vous donner le moindre encouragement au risque de faire de vous un talent incompris ?

Ces paroles du poète, chaleureuses, cordiales, convaincues, impressionnèrent profondément l’adolescent ; son angélique visage, reflétant tour à tour les agitations de son âme, avait exprimé la pitié, la douleur ou l’effroi, à mesure que Gilbert lui montrait les terribles conséquences de ces louanges banales, parfois si complaisamment prodiguées aux débutants littéraires par des écrivains illustres. Aussi, les yeux baignés de larmes, Auguste Clément s’écria-t-il d’une voix altérée :

— Oh ! merci, monsieur, merci de votre franchise, elle m’aura sauvé de l’affreux supplice auquel sont voués les talents incompris ; il ne me restera du moins aucune illusion, aucune !… Et après une dernière preuve de générosité de votre part, mon sort sera fixé. Ah ! monsieur, cette dernière preuve de bonté, par pitié donnez-la-moi ?

— De grand cœur. De quoi s’agit-il ?

— Mon drame ne vaut rien, n’est-ce pas, monsieur ? reprit l’adolescent avec un soupir étouffé, absolument rien ?

— Non, mon enfant, selon moi, du moins, et, je vous l’ai dit, vous trouverez des notes marginales à l’appui de mon jugement.

— Monsieur, je crois à vos paroles comme je croirais à celles de Dieu, s’il me parlait ; et puis combien vous êtes bon ! avoir pris la peine d’annoter vous-même un si mauvais ouvrage, un ouvrage qui n’annonce pour le théâtre aucune disposition, n’est-ce pas, monsieur ? Aucune… pas la moindre…

— Pas la moindre.

— Même en tenant compte de l’inexpérience naturelle à un premier ouvrage ? reprit Auguste Clément avec un mélange de désespoir contenu, de résignation touchante, et, si cela se peut dire, d’espérance agonisante ; enfin mon drame ne vous permet pas d’espérer que je ferai mieux un jour, et qu’à force de soins, de persistance, d’études, de travail… Oh ! je travaillerais avec tant d’ardeur si vous me disiez : « Travaillez ! »

— Mon enfant, à force de travail, vous parviendrez, je l’espère, à écrire correctement votre langue, science qui vous manque absolument jusqu’ici ; mais ni l’étude ni le travail ne nous donnent jamais l’invention, cette faculté de créer des caractères, des personnages, et de les faire agir au milieu de situations dramatiques qu’il faut aussi créer… Cette faculté, don pour ainsi dire naturel, analogue aux aptitudes qui font les peintres et les musiciens, cette faculté, vous ne la possédez pas… Je ne peux évidemment affirmer qu’elle ne se développera pas plus tard… mais…

— Vraiment, vous croyez !… s’écria l’adolescent avec un accent d’espérance d’une ténacité naïve, vous croyez que plus tard…

— Pauvre enfant ! reprit Gilbert en secouant mélancoliquement la tête, il m’est impossible de vous empêcher de conserver un vain espoir ; mais, loin de l’encourager, je vous répéterai, quoique à regret : Rien, absolument rien dans votre drame, ne peut me faire supposer que ce don d’invention existera un jour en vous, car s’il en devait être ainsi, ce don se serait révélé dans quelque partie de votre drame, et je n’y ai malheureusement pas trouvé le moindre indice d’une véritable vocation littéraire.

— Je vous crois, monsieur, répondit l’adolescent avec un morne et sombre accablement, je vous crois. Puis, faisant un grand effort sur lui-même, il reprit :

— Tout à l’heure, j’ai osé solliciter de vous, monsieur, une dernière preuve de bonté.

— Parlez, disposez de moi.

— Je n’ai, vous m’en avez convaincu, monsieur, aucune disposition pour le drame. J’y renonce. Il me reste, cependant, malgré moi, une espérance.

Et offrant timidement au poète le rouleau de papier qu’il tenait dans sa main, il ajouta d’une voix tremblante :

— Si plus tard, si un jour vous aviez le temps de lire ceci, ce sont des odes, des odes adressées à une personne… une personne nommée Lucile.

Auguste Clément, rougissant, prononça ces derniers mots et ce nom de Lucile avec un accent si doux, si navré, que Gilbert se dit :

— Pauvre enfant ! un naïf et premier amour sans doute. C’est pour Lucile qu’il rêvait la gloire ! peut-être ces odes écrites sous l’inspiration d’une femme aimée me révéleront-elles quelque indice, si faible qu’il soit, d’une vocation sérieuse. Oh ! alors, avec quel bonheur je dirais : « Courage ! » à ce cœur souffrant et désolé !

Et le poète, cédant à une généreuse espérance, reprit tout haut en déroulant le manuscrit avec une impatiente curiosité :

— Voyons les odes, et sur l’heure.

— Quoi, monsieur ! j’ai déjà si longtemps abusé de vos moments et vous voulez bien encore…

— Mon enfant, je devine vos angoisses ; je ne veux pas prolonger cette espèce d’agonie morale ; du moins, lorsque tout à l’heure nous nous quitterons, vous serez fixé sur votre avenir, si toutefois vous acceptez ma décision.

— Monsieur, quel que soit votre jugement, je l’accepte d’avance, il réglera mon sort, reprit le jeune homme d’une voix sourde, mais plus ferme, et avec un accent de résignation presque sinistre, qui échappa au poète, déjà occupé de lire les odes.

Il faut renoncer à peindre la physionomie, l’attitude, les angoisses terribles… oh ! oui, terribles ! d’Auguste Clément durant la lecture de ses odes faite par Gilbert, non pas avec une insoucieuse précipitation, mais avec une lenteur réfléchie.

L’adolescent, pâle, le front baigné de sueur, la respiration oppressée, couvant le poète du regard, épiait avec une avidité inquiète le moindre pli de la bouche, le plus léger tressaillement des sourcils de son suprême arbitre.

Hélas ! Gilbert l’avait dit : ce devait être pour Auguste Clément une agonie que d’assister à la muette lecture de ses odes, l’agonie de sa mourante espérance ! mais avant son complet anéantissement, combien d’angoisses, combien de douloureuses convulsions ! Tantôt l’adolescent voyait son JUGE approcher le manuscrit de ses yeux, comme s’il eût voulu relire quelques vers, puis, pensif, lever ses regards au plafond, semblant se demander : Qu’est-ce que cela signifie ? et bientôt un geste indiquait qu’il ne comprenait pas, ou qu’enfin il ne comprenait que trop ! tantôt, découragé, ses deux mains tenant le manuscrit s’abaissaient et se reposaient sur la table, comme si, malgré lui, les forces lui eussent manqué pour poursuivre cette lecture ; tantôt enfin ses traits révélaient une compassion douloureuse pour l’aberration de ce malheureux enfant, à qui cette œuvre informe, absurde, sur laquelle il fondait de si glorieuses espérances, avait dû coûter tant de veilles !

Toutes ces nuances presque imperceptibles de la physionomie, du geste, de l’attitude de Gilbert, le seul regard d’Auguste Clément, le seul regard d’un auteur, pouvait les surprendre, car le poète, dans sa délicate réserve, s’efforçait de contenir ou de cacher ses impressions jusqu’à la fin de sa lecture. Lorsqu’il l’eut terminée, il déposa lentement le manuscrit sur la table et se tourna vers l’adolescent ; celui-ci, les lèvres contractées par un sourire amer qui donnait à sa figure, jusqu’alors si angélique dans sa résignation, une expression de sombre désespoir, attacha sur Gilbert ses yeux rougis par les larmes, et lui dit d’une voix altérée :

— Les odes ne valent pas mieux que le drame, n’est-ce pas, monsieur ? Oh ! je m’y attendais. Allons, c’est fini, tout est fini pour moi !

Le grand écrivain, navré de cette douleur, prit affectueusement la main de l’adolescent et lui dit :

— Mon enfant, permettez-moi quelques questions.

— À quoi bon, monsieur ? tout est fini pour moi.

— Non, tout n’est pas fini pour vous ; je vous en supplie, répondez : vos parents sont-ils dans l’aisance ?

— Oui, monsieur.

— Quel est leur commerce ?

— Ils sont… ils sont… épiciers.

— Jusqu’à présent, leur tendresse vous a-t-elle fait défaut ?

— Jamais, monsieur ; seulement, mon père me gronde lorsque, au lieu de rester à la boutique, je monte dans ma chambre, pour lire et travailler.

— Et votre mère ? elle est, j’en suis certain, plus indulgente ?

— Elle m’excuse auprès de mon père.

— Votre mère, vous l’aimez tendrement ?

— Oh ! oui, monsieur ; c’est pour elle… et pour une autre personne… que… je… voulais…

— Achevez.

— Je m’étais dit : « Si j’avais du talent, comme… ma mère et… et… une autre personne seraient fières de moi !… » Mais bah ! ajouta-t-il avec un éclat de rire convulsif presque égaré, illusion ! démence ! Je n’étais fait que pour être garçon épicier ! c’est si glorieux !

— Oui, il est plus glorieux d’exercer honnêtement une profession modeste que d’user sa jeunesse à des travaux stériles. Tenez, mon enfant, croyez-moi, et surtout ne vous méprenez pas sur le sens de mes paroles, gardez-vous surtout d’y voir un encouragement à de dangereuses espérances.

— Oh ! ne craignez rien, monsieur, répondit le jeune homme avec un sinistre accablement. Je n’ai plus, je ne peux plus avoir d’espérances ; elles sont mortes, bien mortes : vous les avez tuées !

— Tant mieux, car elles auraient fait le malheur de votre vie. Mais après avoir, autant qu’il était en moi, tâché de vous montrer le néant de funestes illusions, je vous dirai ceci : Vos odes, non plus que votre drame, n’annoncent en quoi que ce soit la moindre vocation poétique, mais elles prouvent votre goût pour les lettres. Ce goût est excellent en soi ; cultivez-le, je vous le répète, dans les moments de loisir que vous laissera la profession à laquelle vos parents vous destinent. Cette profession, embrassez-la résolument ; satisfaites ainsi aux vœux de votre père. À cette condition, je vous dirai : Écrivez encore ; cette distraction, pourvu qu’elle ne soit qu’une distraction, est bonne et saine. Venez me voir chaque dimanche : je lirai vos nouveaux essais, nous en causerons, et si, par aventure, je devrais dire par impossible, plus tard, je découvrais dans vos écrits les symptômes de quelque aptitude littéraire, je serai aussi sincère dans mes encouragements que j’ai été sévère dans mes critiques. Mais, avant tout, je vous le répète, livrez-vous activement à cette profession qu’un puéril préjugé vous porte à dédaigner… Je sais l’adresse de votre demeure, et si vous voulez conserver nos relations, il faut me permettre d’aller voir votre père, de m’enquérir de lui. Si vous suivez mes conseils, en ce cas, je tiendrai ma promesse, et nous nous reverrons souvent pour causer littérature. Allons, mon enfant, quittez cet air morne, désolé. Savez-vous que votre chagrin est un outrage à l’infortune de tant de jeunes gens qui, dans l’abandon, dans la misère où ils vivent, ambitionneraient la vie paisible et heureuse que vous semblez dédaigner ? Mais quoi ! vous ne me répondez pas ! ajouta Gilbert, voyant Auguste Clément l’œil fixe et hagard rassembler et rouler machinalement les feuillets de son manuscrit. Mon enfant, reprit le poète, frappé, presque effrayé cette fois de l’expression des traits de l’adolescent, vous ne m’avez donc pas écouté ?

— Si… oh si !… reprit le malheureux jeune homme avec un éclat de rire sardonique, je ne suis bon qu’à être un garçon épicier !

Puis, levant au plafond ses yeux désolés, il murmura ou plutôt il soupira ces mots d’une voix désespérée :

— Ô mes rêves ! ô Lucile !! c’est fini, c’est fini !…

Et après un moment de silence, se levant brusquement, il dit à Gilbert avec un accent de poignante amertume et de reproche :

— Peut-être, monsieur, d’autres pauvres jeunes gens, attirés comme moi par votre renom de générosité, viendront aussi vous confier des essais… détestables, pitoyables, comme le sont les miens ! Je suis bien sot, bien jeune, et, je l’avoue, incapable d’être même garçon épicier, car ce bel état ne sera pas le mien ; laissez-moi, pourtant, monsieur, vous donner un conseil : une autrefois, prenez garde, voyez-vous, prenez garde… de tuer les gens… en voulant les guérir !

Et, après cette brusque apostrophe, dont le poète resta un moment stupéfait, Auguste Clément, serrant brusquement ses manuscrits dans ses mains crispées, quitta précipitamment le cabinet de Gilbert. Celui-ci, malgré lui, se sentit d’abord blessé des adieux amers de cet adolescent, qu’il venait de traiter avec une sage et paternelle bonté. Puis, se reprochant ce mouvement d’irritation, il se dit :

— Soyons indulgent : ce n’est pas sans douleur qu’à cet âge l’on voit ses illusions détruites. « Prenez garde, m’a-t-il dit avec amertume, prenez garde : souvent, en voulant guérir les gens, on les tue. » Pauvre enfant ! puissé-je avoir tué en lui sa fausse et funeste vocation ! elle eût abreuvé sa vie de dégoûts et de chagrins.

Gilberte parut à la porte de la pièce voisine, où elle s’était tenue jusqu’alors, et dit à demi-voix en s’avançant un peu hors du seuil :

— Ami, tu n’as plus personne à recevoir ?

— Non, pas que je sache, Dieu merci !

D’un bond la jeune femme fut auprès de Gilbert ; elle le serra dans ses bras et l’embrassa tendrement, lui disant :

— Avec quelle bonté délicate, patiente et éclairée, tu as conseillé ce jeune homme ! quelle peinture terrible et vraie des talents incompris, ces victimes des flatteries mensongères ! Oh ! mon ami, avec quel ravissement je t’écoutais ! Va, tu l’accomplis dignement, ce religieux sacerdoce que le génie t’impose.

Puis souriant :

— Et ta réponse à cet amateur forcené d’autographes ? qu’elle était piquante et juste ! Et ces deux Anglaises ! non, il n’y a au monde que des Anglaises assez courageusement excentriques pour oser venir chez un homme afin de le voir et…

Mais s’interrompant, Gilberte ajouta :

— Est-ce donc à moi de m’étonner de l’excentricité de ces pauvres Anglaises ? comme elles, ne suis-je pas venue, il y a deux ans, et seule… et la nuit, pour voir, pour admirer le grand poète ? Chères sœurs en admiration ! pardonnez-moi de m’être un moment étonnée de trouver en vous un sentiment qui fait ma vie ! Ô mon bien-aimé, quelle gloire est la tienne ! Ton nom n’est plus un nom, mais un titre au-dessus de tous les vains titres de noblesse ! Il n’est pas jusqu’à ce digne Marseillais, si bourru dans son enthousiasme pour toi, qui ne témoigne de l’inconcevable ou plutôt très concevable influence que ton nom exerce. Ô mon prince de l’esprit ! combien vous êtes célèbre ! combien vos royaumes sont vastes et vos sujets nombreux !

— Enfant ! reprit Gilbert en souriant mélancoliquement à l’orgueilleuse joie de la jeune femme, que l’influence exercée par mon nom soit méritée, je diffère avec toi d’avis sur ce point ; mais à tort ou à raison, cette influence existe, j’en suis profondément honoré ; seulement, avoue-le, tendre amie ! si toutes mes journées ressemblaient à celle-ci, et je le sais par expérience, elles y ressembleraient presque toutes si notre porte demeurait ouverte à chacun, avoue qu’au milieu de journées ainsi occupées, mes travaux, mes études, notre tendre intimité, nos chères et douces distractions, deviendraient à jamais impossibles ?

— C’est vrai. Mais j’y songe… comment donc ce maudit journal a-t-il pu découvrir ton incognito ?

— La nièce de Catherine est servante chez le rédacteur du Furet. Cette lettre, écrite par moi pour notre femme de ménage, aura été vue par le journaliste ; il connaît mon écriture par des fac-similé répandus dans le public, et guidé par cet indice…

— Je comprends tout. C’est un petit malheur. Que veux-tu ? nous nous mettrons en quête d’une autre retraite, car je serais la première à regretter le charme de notre solitude si délicieusement occupée.

— Et cependant je te l’avoue, j’éprouve parfois comme un remords de me dérober opiniâtrement aux empressements dont je suis l’objet. C’est presque de l’ingratitude, ainsi que le disait ce pétulant et digne Marseillais, mon ex-fanatique. J’appartiens presque au public, à qui je dois ma renommée. Ah ! cette renommée a ses devoirs, ses charges, ses chagrins, ses périls !

— Combien je suis heureuse de t’entendre parler ainsi à la veille d’un nouveau succès ! dit en souriant la jeune femme. Ce dédain de la gloire en un pareil moment est à mes yeux un présage de plus de notre triomphe de ce soir. Mais à propos de ce triomphe, dont je m’apprête à jouir avec délices, tu n’as pas oublié ma stalle ?

— Non ; elle est retenue.

— C’est la même qu’il y a deux ans j’occupais à cette première représentation qui a décidé du sort de ma vie. Oh ! je ne veux pas d’autre place que celle-là !

— Tu l’auras, enfant ! c’est la même, te dis-je… la troisième stalle de balcon du premier rang à droite du spectateur.

— À merveille… c’est cela.

— Ainsi, tu tiens absolument à cette place… tu la préfères à une loge où tu serais seule ?

— Peux-tu me faire une pareille question ! Moi, aujourd’hui ta compagne aimée, glorieuse, me retrouver à cette même place où il y a deux ans, inconnue de toi, mourant de peur à la seule pensée de paraître à tes yeux, de te parler, j’assistais à cet immense succès qui n’aura d’égal que celui de ce soir… Car tu l’as dit, ce drame, auquel depuis près de deux ans tu travailles avec tant d’amour, sera l’expression, sera le fruit de ce bonheur ineffable que nous goûtons depuis deux ans.

— Ô femme bien-aimée ! s’écria Gilbert avec une douce ivresse. Faiblesse, orgueil ou conscience, j’accepte ton présage ! Oui, je le sens là, cette œuvre méritera, je ne dirai pas l’admiration, mais, j’en suis certain, la sympathie de tous. Écrite dans le doux recueillement de la vie intime, elle a été inspirée par le dévouement et par l’amour… enfin par toi, mon adorée !

Le soir, vers cinq heures, Gilbert et Gilberte montèrent en voiture pour se rendre à la Comédie-Française. Le poète se rendit au théâtre, sur la scène, son poste de combat, et, radieuse d’espérance, la jeune femme s’empressa d’aller occuper cette stalle où, deux ans auparavant, elle avait assisté à la première représentation d’Octave, ce drame applaudi avec tant d’enthousiasme.

X

Le poète, pendant que sa compagne entrait dans la stalle, arrivait sur le théâtre, dans les coulisses, ainsi que l’on dit vulgairement.

À mesure qu’approchait le moment solennel du lever du rideau, les confiantes espérances de Gilbert dans le succès de son drame s’éteignirent peu à peu ; d’inexprimables angoisses effaçaient jusqu’au dernier souvenir de ses succès passés. Oui, telle est l’invincible mais glorieuse convoitise de l’esprit humain, lorsqu’il poursuit avec ardeur et conscience cette noble carrière littéraire, remplie de luttes, de périls, que l’appréhension d’une défaite lui fait oublier ses triomphes. Ces ressentiments, notre poète devait, plus que tout autre, les éprouver ; se dérobant aux flatteuses conséquences du succès, il en jouissait moins que personne : son génie et le sort l’avaient servi à souhait. Ménager de ses œuvres, se montrant pour elles d’une impitoyable sévérité, il ne les livrait jamais au public qu’après un long et consciencieux labeur ; toutes avaient plus ou moins réussi, quoique, avant chaque première représentation, il eût connu les poignantes appréhensions d’une chute. Par cela même qu’il prodiguait à chaque œuvre le même soin, un échec mille fois plus sensible à sa conscience qu’à son orgueil d’écrivain devait être à ses yeux le symptôme de la décadence de son génie ; ou peut-être, s’il parvenait à dominer les scrupules de sa modestie, le poète devait attribuer cet échec à la fantasque aberration du goût public : or, dans ces deux hypothèses, telles étaient l’exquise délicatesse et la dignité naturelle du poète, tel était surtout son culte religieux pour la divinité de l’intelligence, qu’en ce moment suprême il se disait encore ceci :

— Ce drame dans lequel, durant deux années, j’ai concentré toute la puissance de mon âme et de mon esprit, ce drame, écrit avec tant d’amour, est bon ou il est mauvais. S’il est mauvais, il me faudra reconnaître que mon intelligence commence à défaillir ; tout poète digne de ce nom est doué d’une certaine puissance créatrice ; est-elle épuisée, il ne produit plus que des œuvres débiles, informes avortons de sa vieillesse prématurée. S’il en est ainsi de moi, je ne donnerai plus désormais aux justes mépris du public le honteux spectacle de mon impuissance ! De ce jour, ma plume est brisée, par respect pour le don divin qui a fait ma gloire. Si mon drame est bon, et cette voix mystérieuse de la conscience, qui parfois encourage et soutient le poète au milieu de ses longs travaux en lui disant : « C’est bien ! » cette voix parfois m’a dit : « Courage ! la pensée de ton œuvre est noble et grande ; elle doit ouvrir l’âme à tous les sentiments généreux, faire couler de douces larmes, et raviver l’admiration de ce qui est beau jusqu’à l’idéal… » Si mon drame est bon et que le public le siffle, la souveraine dignité des lettres me dicte mon devoir. Je ne m’exposerai plus à être le jouet des caprices de la foule, et de ce jour ma plume est brisée. Ainsi, mon impuissance ou l’injustice du public va, en cette soirée, dans un moment, décider de mon sort d’écrivain.

Exagération, dira-t-on. Non, c’est une réalité sublime que ce mélange d’humilité touchante et de fierté superbe. En veut-on un exemple ? Que l’on songe à l’un des plus grands génies des temps modernes : Rossini !… L’une de ses œuvres immortelles, son chef-d’œuvre peut-être, Guillaume Tell, cet hymne de liberté dont les échos ont fait trembler les trônes ; Guillaume Tell est accueilli plus que froidement à sa première représentation… Rossini s’éloigne à jamais du théâtre.

En vain la foule, d’abord éblouie par le rayonnement de ce chef-d’œuvre, se familiarise peu à peu avec l’éclat de ses beautés, les comprend, les apprécie, les admire ; en vain, à sa première stupeur, succède l’enthousiasme, l’adoration ; en vain, suppliante et désolée, la foule rappelle le dieu de l’harmonie : le dieu reste sourd, impitoyable : Rossini, dans la toute-puissante maturité de son génie, n’écrit plus une note, et son ombrageuse et légitime fierté prive la postérité de nouveaux chefs-d’œuvre.

Cet exemple et d’autres encore au besoin justifieraient la résolution de notre poète : de briser sa plume au nom de la souveraine dignité de l’intelligence, si le public se montrait injuste ; et de briser encore sa plume par dignité, s’il croyait devoir attribuer son échec à la défaillance de son génie.

Or, tout écrivain qui a éprouvé les anxiétés fiévreuses dont sont précédées les joies du triomphe ou les amers découragements de la défaite, défaite mille fois plus cruelle dans ses ressentiments que le succès dans les siens ; tout écrivain, ainsi que le poète le disait à sa compagne, offre avec le joueur cette frappante analogie : que pour le joueur, toujours moins sensible au gain qu’à la perte, ce qu’il y a de plus désespérant est moins encore de perdre que de ne plus jouer, de renoncer enfin à ces âpres, à ces brûlantes émotions qui sont sa vie.

Il en est ainsi du poète dramatique : sa pensée, son âme, se trouvent, par l’organe des comédiens, en communication directe avec les spectateurs. Une première représentation devient ainsi pour lui une terrible partie de jeu et en a les ardentes péripéties : doutes accablants, espérances radieuses ! Comme le jeu, une œuvre dramatique, quel que soit le talent de l’écrivain ou de ses interprètes, dépend aussi du hasard, dieu fantasque, insaisissable, qui déjoue les plus profondes, les plus habiles combinaisons du joueur et du poète. Et s’ils perdent ! et si, par impuissance ou colère, ils ne risquent plus un nouvel enjeu !… oh ! pour tous deux la perte n’est rien auprès de ce renoncement !

L’écrivain renonce-t-il à écrire parce qu’il a conscience de l’épuisement de son intelligence, c’est horrible ! il se survit à lui-même. Ses succès d’hier lui semblent autant d’insultes à son impuissance d’aujourd’hui : il s’envie, il se hait comme un envieux jalouse et abhorre un rival ! Sa vie jadis remplie par l’étude, par la création, par mille sensations profondes, variées, s’écoule alors oisive, inquiète, languissante et stérile. Ce n’est plus la vie, et ce n’est pas encore la mort. C’est un milieu sans nom qui participe de la vie par ses regrets, par ses douleurs, et de la mort par le refroidissement glacial de facultés jadis si ardentes, si vivaces !

L’écrivain, blessé dans sa légitime et ombrageuse fierté, renonce-t-il à écrire, autre torture de tous les jours, de tous les instants ! Le feu divin de l’intelligence, désormais sans issue, brûle sourdement en lui, et lentement le consume, le mine, le ronge, au lieu de jaillir au dehors en flammes étincelantes, avivées par les grands courants de l’opinion publique. Un écrivain n’écrit pas pour lui-même ; il peut rapprocher ou éloigner l’heure de mettre son œuvre au jour ; mais il n’écrit jamais qu’en vue de cette publicité. Une œuvre inconnue n’existe pas ; aussi est-ce en vain que l’imagination du poète résolu à ne plus écrire assiège son esprit ; en vain elle lui montre dans les limbes mystérieux de l’invention mille figures encore vagues, flottantes, mais qui attendent le souffle fécondant du génie pour se formuler, pour prendre un corps, une âme, une physionomie, un caractère, des passions, un nom ! pour vivre enfin de cette vie que le poète, nouveau Prométhée, dispense aux enfants de sa création. Le poète résiste, et dans sa fierté superbe, il détourne la vue de ce séduisant mirage. Non, non, ces œuvres qui ne demandent qu’à éclore resteront dans leurs limbes, et ne seront pas du moins bafouées par le caprice du public !

Alors adieu à cette existence laborieuse, agitée, dont les angoisses mêmes ont un charme violent et nerveux ; adieu à ces triomphes, à ces louanges, à ces empressements, à ces obsessions même, jadis pesantes, souvent insupportables, et que dans son exil volontaire le poète regrette amèrement ! Admirateurs et zoïles ne prendront plus son nom pour drapeau ! Ce nom, autour duquel se faisait tant de bruit, tombera peu à peu dans l’oubli, n’éveillera plus ni sympathie ni haine ; cet homme de qui l’Europe voulait, dans son enthousiaste curiosité, connaître la vie privée, les habitudes, la demeure, la figure ; cet homme qui ne pouvait écrire une ligne sans qu’elle devint un autographe envié, cet homme aura bientôt passé de la mémoire des hommes. L’on appréciera peut-être encore les œuvres auxquelles il a dû sa renommée, mais il restera en dehors de l’actualité, c’est-à-dire en dehors du mouvement, des goûts, des besoins, des tendances, des passions du jour, et désormais, quoique encore plein de vigueur et de sève, il vivra dans un obscur délaissement.

Telles étaient les angoisses dont l’esprit de Gilbert se bourrelait, alors que, dans l’appréhension d’un échec, où il devait voir le symptôme de sa décadence ou une blessante injustice, il songeait à l’avenir. Absorbé par ces réflexions, il se promenait sur la scène déserte, allant et venant, tantôt d’un pas lent, tantôt d’un pas précipité, longeant ainsi le rideau alors baissé. Puis songeant à Gilberte, il appliqua son œil à l’une des deux petites ouvertures arrondies pratiquées au bas de la toile et qui permettent aux comédiens d’embrasser la salle du regard. Le poète vit sa compagne assise au balcon. Elle éprouvait une naïve fierté, en se disant qu’inconnue de ses voisins, elle était adorée de l’homme illustre auquel tout présageait un nouveau triomphe. L’on comptait en effet beaucoup sur ce nouveau drame, ainsi que le disait un vieil habitué de la Comédie-Française, qui, fidèle à sa coutume, occupait, de même que la jeune femme, la place où il siégeait aussi deux années auparavant.

— J’ai vu ce matin l’un de messieurs les comédiens, disait l’habitué à ses voisins, et il m’assurait qu’au théâtre l’on croyait à un très grand succès.

Puis l’entretien suivant s’engagea entre l’habitué et ses voisins, entretien que Gilberte, à demi cachée sous son voile, écouta curieusement.

— George Hubert aura eu le temps de limer son œuvre, avait répondu un autre spectateur, car depuis deux ans il n’a rien donné au public.

— Oh ! oh ! c’est qu’il filait aux pieds d’Omphale !

— Monsieur, où prenez-vous Omphale, s’il vous plaît ?

— Vous n’avez donc pas lu LE FURET d’avant-hier ?

— Non.

— Il racontait une excellente histoire sur George Hubert et sur une riche héritière.

— Ah bah !

— Il paraît qu’il a enlevé cette héritière aux environs de Bordeaux, et que la fortune de la belle Bordelaise se compte par millions.

— Hé !… hé !… les poètes pensent au solide, les gaillards ! la fumée de la gloire ne leur suffît point !

— Mais voici le piquant de l’aventure : imaginez-vous, messieurs, que depuis deux ans George Hubert vit avec la belle héritière bordelaise dans un profond incognito, sous le nom de M. Dumesnil ; les deux amoureux, complètement séquestrés du monde, ne voient âme qui vive, et ne sortent presque jamais de leur chère retraite, modeste petite maison près la barrière des Invalides, car ce diable de Furet sait tout : il donne jusqu’au numéro de la maison !

— C’est en effet curieux. Et pourquoi George Hubert garde-t-il cet incognito, et vit-il pour ainsi dire cloîtré, lui qui, selon des biographies, menait, dit-on, autrefois une vie mondaine et active ?

— Sans doute il espérait ainsi échapper aux recherches des parents de l’héritière.

— J’en reviens là… il paraît que les poètes visent au solide, et qu’ils aiment assez la prose des écus. Hé… hé…

— Moi, messieurs, reprit le vieil habitué avec impatience, je ne crois pas un mot de cette scandaleuse histoire.

— Mais pourtant, monsieur, si le Furet affirme que…

— Le Furet invente au besoin des histoires, messieurs. Le caractère de George Hubert est assez honorablement connu pour qu’il ne soit pas même besoin de le défendre contre une accusation d’avidité sordide. Non, jamais je ne le supposerai capable d’avoir séduit et enlevé une héritière pour jouir de sa fortune.

— Mais si en effet le Furet, comme le dit monsieur, cite des faits, donne l’adresse de la maison…

— Parbleu ! le Furet n’est jamais à court d’imagination ; encore une fois, messieurs, je ne puis ajouter foi à cette ridicule histoire.

— Ah ! messieurs, s’écria l’un des spectateurs qui, tout en lisant le journal du soir qui venait de paraître, écoutait l’entretien précédent ; ah ! messieurs, c’est affreux !

— Quoi donc ?

— Pauvre jeune homme !

— Mais de quoi s’agit-il ?

— En vérité, George Hubert a du malheur…

— Comment ! il s’agit encore de lui ?

— Écoutez plutôt, messieurs, ce que rapporte le journal du soir, un journal semi-officiel, et conséquemment sérieux.

Et le spectateur lut à demi-voix pour ses voisins le fait Paris suivant :

« Au moment de mettre sous presse, nous sommes instruits d’un bien douloureux événement. Tantôt, vers les deux heures, un très jeune homme, paraissant en proie à une extrême agitation, a enjambé le parapet du pont d’Iéna… et s’est précipité dans la Seine. Il avait déposé sur le parapet deux rouleaux de papier, ainsi qu’une lettre adressée à ses parents, honorables commerçants de la rue des Prouvaires. Quelques passants, et parmi eux le témoin oculaire des faits que nous rapportons, ont appelé à grands cris les mariniers, les conjurant d’aller au secours de ce malheureux jeune homme. Les bateliers ont noblement répondu à l’appel fait à leur humanité. Mais, hélas ! l’infortuné qu’ils voulaient arracher à la mort disparut dans un tourbillon, et quelques instants après, lorsque l’on parvint à retirer son corps de la rivière, il avait cessé d’exister. »

— C’est un grand malheur, sans doute, reprit le vieil habitué en interrompant la lecture, mais je ne vois dans ce récit rien qui concerne George Hubert.

— Attendez, monsieur, nous y voilà, reprit le lecteur, et il continua :

« … L’infortuné qui venait de se suicider avait laissé sur le parapet deux rouleaux de papier manuscrits contenant, l’un un drame dédié à M. George Hubert, l’autre des odes. Enfin, dans la lettre adressée à sa famille, ce jeune homme, nommé Auguste Clément, annonçait que, ressentant une vocation irrésistible pour la carrière littéraire, il avait consulté sur ses essais M. George Hubert, mais que l’illustre poète ayant répondu à cet infortuné qu’il n’avait et n’aurait jamais aucun talent, cette déception lui causait un si violent désespoir, que la vie lui devenait à charge, et qu’après la perte de ses illusions, il n’avait plus qu’à mourir. Auguste Clément n’a que trop persévéré dans sa funeste résolution, et son cadavre, d’abord déposé à la Morgue, a été retiré le soir par la famille désolée de ce jeune homme, à peine âgé de dix-huit ans. »

— C’est un triste événement, reprit l’un des auditeurs, et sans doute George Hubert se reprochera toujours d’avoir involontairement été cause de ce suicide.

— Involontairement soit, mais toujours est-il que, sans la dureté des critiques dont ses essais ont été probablement l’objet, cet infortuné qui s’est noyé vivrait encore !

— Ah ! voilà bien les hommes ! On est arrivé au faîte de la gloire littéraire, et, au lieu de tendre aux débutants une main bienveillante, on les décourage brutalement !… Tout talent naissant vous porte ombrage.

— C’est hideux !

— C’est révoltant !

— Ainsi va le monde !… Pauvre jeune homme !

— Parbleu ! messieurs, vous êtes bien peu charitables ! s’écria vivement le vieil habitué, qui prenait toujours la défense du poète. Est-ce que George Hubert est responsable de l’action d’un malheureux insensé qui perd la tête et se jette à la rivière parce qu’on lui dit sincèrement qu’il n’a ni n’aura jamais aucun talent de poésie ?

— Chacun a son opinion, monsieur. Moi, je trouve que le devoir de ceux qui sont arrivés à une haute position littéraire est d’aider ceux qui débutent dans la carrière.

— Monsieur a raison, parfaitement raison, et moi, si j’avais l’honneur d’être George Hubert, j’aurais toujours sur la conscience la mort de cet infortuné jeune homme.

— Messieurs, messieurs, voici la famille royale au grand complet qui entre dans sa loge.

Ces derniers mots, en attirant l’attention des voisins de Gilberte, mirent fin à un entretien dont chaque mot l’indignait et la navrait profondément. Ainsi, à en croire ses calomniateurs, le poète avait, par cupidité, enlevé une riche héritière ; ainsi le poète, par dédain, par jalousie peut-être d’un talent naissant, pourquoi non ? avait si brutalement découragé un jeune débutant littéraire, que dans son désespoir il s’était suicidé ; mort horrible qui devait éternellement peser sur la conscience du poète.

Vingt fois Gilberte fut sur le point d’intervenir dans cet absurde et odieux entretien, mais une invincible timidité la retint, et de cette timidité elle se consolait, se disant que son poète bien-aimé n’avait pas besoin d’être défendu. Quelques instants encore, il serait dignement, magnifiquement vengé. Ses envieux, ses calomniateurs eux-mêmes partageraient l’enthousiasme de la foule pour l’œuvre que l’on allait jouer.

La jeune femme, afin de se distraire des pénibles pensées soulevées par la conversation de ses voisins, se réfugia et s’absorba dans ses souvenirs, se rappelant avec quelle ivresse, deux années auparavant, elle avait joui du triomphe du poète de qui elle était alors inconnue. Combien plus enivrante serait sa joie si, en ce jour, où elle se savait adorée de lui, il obtenait un nouveau succès ! À l’appui de ses espérances, elle cherchait à trouver dans la foule dont le théâtre était rempli ces symptômes d’attente sympathique et de flatteuse impatience d’un si heureux présage pour la réussite de l’œuvre qui doit être représentée. L’élite de la société parisienne se pressait encore ce soir-là dans ces loges brillamment éclairées ; des femmes élégantes arrivaient à chaque instant ; la salle était comble ; des spectateurs s’entassaient dans les couloirs, aux abords de l’orchestre et des galeries ; d’autres, juchés sur des tabourets, tâchaient d’apercevoir un coin de la scène à travers les lucarnes des loges. Grand nombre de places, sans avoir été « cotées à la Bourse » avec des primes ridiculement exagérés, ainsi que le disait le Furet, s’étaient vendues des prix exorbitants. L’empressement des spectateurs attirés par la renommée de l’écrivain était peut-être plus considérable encore cette fois qu’il ne l’avait été deux années auparavant, lors de son dernier succès, et cependant Gilberte se sentit soudain saisie d’une vague appréhension ; elle remarquait qu’à l’orchestre, aux galeries et aux premières loges, les spectateurs se passaient de main en main le journal du soir où l’on racontait le suicide d’Auguste Clément.

À mesure que la nouvelle de ce triste événement circulait et se répandait dans la salle, Gilberte observa, sentit pour ainsi dire, peu à peu, le refroidissement glacial de cette foule, un instant auparavant sympathique à l’écrivain. Les figures s’assombrirent de proche en proche sous l’impression d’une sourde malveillance et d’une répulsion croissante. La jeune femme observa encore avec inquiétude que le journal du soir avait aussi pénétré dans la loge royale ; l’une des princesses, après l’avoir lu, le rendit brusquement à l’un des princes ses frères, avec un geste de pitié douloureuse.

Soudain les trois coups sacramentels retentissant derrière la toile eurent un écho dans le cœur de Gilberte et le remplirent d’angoisses.

Le moment suprême était venu.

Alors, le sein palpitant, l’œil fixé sur la scène, la jeune femme vit le rideau se lever lentement au milieu d’un morne silence, et elle ne s’occupa plus de ce qui se passait autour d’elle.

XI

Ces trois coups dont est précédé le lever du rideau, et qui venaient de retentir dans le cœur de Gilberte en y éveillant de profondes angoisses, eurent un retentissement non moins profond dans le cœur de Gilbert ; il les comparait, dans son anxiété, à ces trois coups que les témoins d’un duel frappent lentement dans leurs mains, à l’heure sanglante du combat. Dans la condition morale où il se trouvait, le poète ne voyait plus même une partie de jeu ardente et décisive dans la bonne ou mauvaise chance de la représentation de son œuvre : il y voyait une lutte d’où allait dépendre son bonheur, son avenir, sa vie d’écrivain ! Debout derrière l’une des coulisses, dans un recoin obscur, d’où il ne pouvait être aperçu ni des spectateurs ni des comédiens, il éprouva un frisson, lorsque au léger bruissement que fait entendre le rideau, à mesure qu’il se replie en remontant vers les frises, succéda ce silencieux intervalle de quelques secondes qui précède les premières paroles dites au début de la scène. Cet intervalle, si court qu’il fût, parut cruellement long à Gilbert ; car grâce aux surprenantes facultés de perception que nos sens acquièrent dans certains moments de surexcitation, il entendit que le silence des spectateurs n’était pas le silence d’une attente sympathique, ou seulement impartiale, ou même indifférente, mais le silence glacial de la malveillance.

Oui, dès avant que le premier mot de la première scène de son drame fût prononcé, Gilbert sentit l’extrême froideur du public ; et cette froideur, il l’attribuait à la disposition capricieuse de la foule, car il ignorait le suicide d’Auguste Clément, les comédiens, par une convenante réserve, n’ayant pas voulu, en ce moment si grave pour l’écrivain, l’instruire de ce triste événement.

Cet accueil glacial effraya le poète… La première scène de son drame était d’une originalité hardie, et, comme on dit, risquée ; mais par cela même, elle pouvait produire un effet saisissant sur un auditoire sympathique, ou être mal accueillie, ridiculisée par un public hostile. Cette scène durait au plus dix minutes, et cependant, au premier mot du premier vers dit par le comédien, la sueur perla le front de Gilbert, sa respiration se suspendit, et l’oreille tendue vers la salle, dont le séparait une cloison en toile formant la coulisse, il écouta… Grâce à cette même puissante faculté de perception qu’il devait à la surexcitation du moment, il entendit encore jusqu’aux muettes impressions du public durant cette scène ; un moment il crut tout perdu : l’originalité de l’exposition, d’abord accueillie par le silence d’une extrême surprise, excita ensuite de légers murmures, dominés çà et là par les exclamations de quelques auditeurs bienveillants qui s’écriaient : « Écoutez ! écoutez ! » Mais les murmures, momentanément apaisés, recommencèrent bientôt à sourdre, surtout vers le centre gauche du parterre, avec une malveillance évidente. Gilbert se rappela le Marseillais, son ex-fanatique, devenu son irréconciliable ennemi.

Cependant une péripétie très inattendue, soutenue par une vingtaine de vers remplis d’énergie, d’élévation, de mordant, admirablement bien dits par le comédien, et religieusement écoutés, fut suivie d’un long murmure approbateur, qui en ce moment parut à Gilbert plus précieux que des applaudissements enthousiastes… Puis à ces heureux symptômes succédèrent différents silences, les uns inquiétants, les autres rassurants ; pourtant quelques faibles marques de désapprobation s’élevèrent encore vers le centre gauche du parterre, mais des applaudissements nombreux annoncèrent enfin à Gilbert que cette exposition, si risquée, était favorablement accueillie.

Le poète, pendant un moment, respira. Les autres scènes du premier acte ne renfermaient pas un mot, pas une situation qui pussent donner la moindre prise à l’hostilité du public, mais pendant les dix minutes qui venaient de s’écouler, combien d’émotions diverses, cuisantes, profondes, le poète venait d’éprouver !

Hélas ! si âpres, si anxieuses qu’elles eussent été, Gilbert en vint bientôt à les regretter ; elles prouvaient du moins que l’exposition de l’œuvre avait impressionné, remué les spectateurs ; mais la fin du premier acte, le second et le troisième n’excitèrent ni approbation ni improbation. Ils furent écoutés d’abord avec un morne silence, puis avec une indifférence glaciale ; l’on entendait du théâtre le léger bourdonnement des conversations engagées dans les loges, et lorsque le rideau se baissa, quelques voix crièrent : Assez ! assez !

Les comédiens, après le premier acte, étaient venus, souriants et empressés, dire à Gilbert, toujours cantonné derrière une coulisse :

— Courage !… tout va bien.

— Le public est ce soir rétif en diable, mais l’exposition a été enlevée…

— Courage !… courage !… Quoique la fin de ce premier acte ait été un peu froidement accueillie, l’effet général est excellent.

Après le second et le troisième acte, les comédiens, soucieux, inquiets, évitèrent de s’approcher du poète.

L’un d’entre eux cependant vint lui dire :

— Rien n’est encore désespéré… le drame peut se relever au quatrième acte… mais enfin ce ne sera toujours point un succès… et nous y comptions ! De si beaux vers ! des situations simples, il est vrai, mais si touchantes ! Quel sultan capricieux et blasé que le public ! Décidément il lui faut du vitriol pour réveiller son goût. Heureusement vous êtes homme à prendre votre revanche…

Pendant que Gilbert écoutait avec amertume ces consolations banales, Gilberte, immobile à sa place, éprouvait une impression étrange. Pour la faire comprendre, nous emprunterons un terme à l’argot des coulisses. Les comédiens consommés disent de certains ouvrages qui semblent réunir de grandes chances de succès : « Oui, c’est beau… c’est très beau… mais il faudrait voir cela aux quinquets. »

Le doute contenu dans ce vulgaire aphorisme exprime un sentiment très juste des choses du théâtre, et de la profonde différence du point de vue où il faut se placer pour apprécier une œuvre LUE OU REPRÉSENTÉE. Ainsi telle œuvre qui, à la lecture et dans le demi-jour des répétitions, semble accomplie, produit souvent un effet contraire lorsqu’elle est soumise à l’éblouissante clarté de la scène. Cette singularité se retrouve dans l’ordre physique : telle femme d’une beauté fine, élégante et délicate, qui, vue de près, est réellement ravissante, paraît souvent sinon laide, du moins insignifiante, effacée, lorsqu’elle apparaît à la lumière torride du théâtre.

Il en était ainsi de l’impression de Gilberte lors de la représentation de ce drame. Cette œuvre, si souvent lue et relue par elle et par le poète dans leur tendre intimité, cette œuvre, qui l’avait si délicieusement et si justement charmée, cette œuvre, vue à l’éblouissante clarté de la scène, semblait à Gilberte, incolore, sans relief et sans vie.

L’amour de la jeune femme pour le poète était trop intelligent et son sens moral trop élevé pour qu’elle eût seulement la pensée de se révolter avec un puéril dépit contre la réalité, en un mot pour admirer quand même ; non, car sans méconnaître le sentiment d’évidente malveillance qui redoublait la sévérité du public, cette sévérité, jusqu’alors seulement manifestée par un silence dédaigneux et glacial, paraissait légitime aux yeux de Gilberte, et cependant, chose inexplicable, ce drame, à qui le grand jour du théâtre était si funeste, n’avait dû perdre aucun des mérites réels dont elle avait été si frappée en le lisant !

Hélas ! la cause de cette apparente contradiction ne fut que trop tôt révélée à la jeune femme, grâce à l’entretien suivant qu’elle écouta silencieuse, attentive et résignée.

— Messieurs, disait le vieil habitué, qui, dès avant le commencement de la représentation, avait généreusement défendu Gilbert contre d’indignes calomnies, je ne suis certes pas suspect de prévention contre l’auteur de ce drame, car j’aime et j’admire son talent ; mais j’avoue que, sauf la première scène d’exposition, scène originale et hardie, cet ouvrage est jusqu’à présent d’une faiblesse déplorable au point de vue scénique… L’on y retrouve, il est vrai, les rares qualités de style de notre grand écrivain et une remarquable élévation dans la pensée ; mais tous ces caractères visant à la perfection, à l’idéal ; ces conversations, ces monologues sur les sentiments les plus délicats, mais aussi les plus abstraits de l’âme ; tout cela est sans doute noblement pensé, admirablement écrit, mais cela est aussi d’une monotonie désespérante !

— Vous pourriez bien dire, monsieur, que c’est assommant, atrocement ennuyeux ! J’ai vu je ne sais combien de personnes bâiller à se démettre la mâchoire. Or, comme l’on dit, « quand l’on bâille, on ne saurait siffler. » Tenez, voici encore une des princesses qui bâille de souvenir… derrière son éventail… George Hubert est un homme fini, enterré !

— Et il a mis deux ans à enfanter un pareil chef-d’œuvre ! quelle pitié !

— Moi, ce qui me révolte, c’est que l’homme qui fait montre et parade de si belles maximes amène les gens à se suicider de désespoir et enlève des héritières pour les beaux yeux de leur cassette !

— Et moi, si je ne craignais de passer pour un capucin, je dirais que je vois le doigt de Dieu dans la chute de ce drame (il n’ira pas jusqu’à la fin…), chute arrivant en manière de punition céleste, le jour même du suicide de ce malheureux jeune homme !

— Hé ! messieurs, reprit le vieil habitué, ne mêlons point, de grâce, la Providence à la comédie ! Je maintiens mon dire : George Hubert n’est pas, plus que vous ou moi, responsable de la mort de ce pauvre insensé. Je crois le caractère de l’illustre écrivain à la hauteur des sentiments qu’il prête à ses héros.

— Monsieur, vous êtes son séide !

— Moi ? reprit le vieillard en haussant les épaules. Je n’ai vu M. George Hubert de ma vie. Mais voulez-vous savoir quelle est, à mon avis du moins, la véritable cause de la décadence évidente que l’on trouve dans cette œuvre d’un écrivain jadis si puissant, si fécond, si hardi ?

— Nous vous écoutons, monsieur.

— Je ne crois point aux vices sordides que le journal dont vous avez parlé prête à l’auteur de ce drame ; non, je ne crois pas que George Hubert ait enlevé une héritière pour ses écus ; mais je suis très porté à admettre que depuis deux ans notre grand poète, complètement séquestré du monde, vit dans la retraite, sous l’influence d’une liaison sans doute chère à son cœur, et je crois reconnaître l’influence de cette liaison dans l’œuvre de ce soir… œuvre si faible en comparaison des précédentes.

À ces paroles, Gilberte frissonna, abaissa son voile et écouta la suite de l’entretien avec une angoisse inexprimable.

— Ah ! ah ! vous reconnaissez que George Hubert subit l’influence d’une femme ? reprit l’un des spectateurs qui, debout, formaient un groupe autour du vieil habitué. Eh ! monsieur, c’est justement ce que je disais : Hercule filant aux pieds d’Omphale, George Hubert amoureux de son héritière, jouant avec elle à une chaumière et son cœur ! en un mot, George Hubert devenu, comme on dit, pot-au-feu !

— Ah ! ah ! ah ! firent plusieurs spectateurs, le poète pot-au-feu est charmant !

— Jouant à une chaumière et son cœur avec son héritière, est aussi très plaisant ! Ah ! ah ! ah !

— Et monsieur lui-même, qui traitait de fable l’article du journal, est obligé de reconnaître…

— Morbleu ! messieurs, reprit le vieil habitué auquel on s’adressait, ne me faites pas dire ce que je ne dis point ! J’ignore si la personne qui partage depuis deux ans, dit-on, la solitude de George Hubert, est ou non une héritière, si elle est sotte ou spirituelle, laide ou jolie ; de cela je n’ai nul souci ; mais, grâce à mon âge, je connais les hommes et les choses. Aussi, je répète, j’oserais presque affirmer que cette dame, depuis sa liaison avec George Hubert, a dû exercer une très puissante influence sur le génie littéraire de cet écrivain. En deux mots, voici pourquoi : certains grands esprits, et je crois George Hubert de ce nombre, étant surtout profondément impressionnables et observateurs, ont la rare faculté de réfléchir admirablement dans leurs œuvres les aspects variés, infinis, de l’humanité, de même que le miroir réfléchit les objets. Mais ce don merveilleux, qui fait la puissance de ces génies d’élite, leur devient funeste en certaines circonstances, lorsque, par exemple, au lieu de renouveler sans cesse leurs observations, leurs impressions, grâce à une vie active, variée, curieuse, des choses et des hommes, et de revenir ensuite dans leur retraite élaborer solitairement ces éléments divers, ainsi que l’abeille élabore dans son alvéole le suc des mille fleurs dont elle compose son miel, ces grands esprits s’acoquinent (passez-moi le terme) au charme d’une existence paisible, uniforme, casanière. Alors qu’arrive-t-il ? Hé ! mon Dieu, messieurs ! il advient ce qui arrive à George Hubert. Homme d’impressions, de réflexion avant tout, il a réfléchi malgré lui, dans son œuvre de ce soir, la paisible et douce uniformité de la vie qu’il mène depuis deux ans dans sa retraite ! Peintre d’après nature, avant tout, il n’a eu pendant longtemps sous les yeux qu’un paysage riant, mais plan et borné. Comment aurait-il peint quelqu’un dans ces sites accidentés, pittoresques, aux vastes et profonds horizons, qu’il reproduisait autrefois avec un merveilleux talent ? Sans doute ce rare talent de reproduction de la nature, il le conserve : témoin le drame auquel nous assistons. Certes, l’on y retrouve les excellentes qualités d’artiste de cet homme éminent ; le tableau est fidèle, parfaitement rendu ; mais malheureusement, le site est, au point de vue de l’art, d’une monotonie extrême. Claude le Lorrain, Ruisdael, malgré leur génie, n’ont jamais songé à faire un tableau avec un ciel d’azur et une plaine gazonnée s’étendant à perte de vue. C’est cependant chose fort agréable en soi, pour s’y promener, qu’une fraîche pelouse sous un ciel sans nuages ; mais encore une fois, cela ne constitue point un tableau. Enfin, je me résume, car voici que l’on rentre dans la salle pour le quatrième acte : d’après ce que j’ai lu dans plusieurs de ses biographies dignes de foi, George Hubert, avant de changer de manière de vivre, étudiait, comme on dit, de visu, les classes les plus diverses de la société ; se mêlait à elles, voyageait, pratiquait constamment les hommes et les choses qui pouvaient offrir de précieux éléments à sa profonde observation ; il retrempait, renouvelait ainsi et sans cesse ses impressions ; puis, passant parfois des mois entiers dans la solitude, il évoquait ses souvenirs encore vivants, et nous donnait alors une de ces belles et grandes œuvres qui ont fait sa gloire, et qui la feront certainement encore, à une condition absolue : c’est qu’il ait le courage de secouer une influence peut-être chère à son cœur, douce à sa vie privée, mais funeste et certainement mortelle à son génie.

— Eh bien, monsieur, reprit l’un des interlocuteurs du vieil habitué, je reconnais votre supériorité dans la forme dont vous enveloppez votre opinion ; quant au fond, vous en revenez à ce que j’avais dit le premier : George Hubert, jouant avec son héritière à une chaumière et son cœur, est devenu pot-au-feu ! aussi est-il fini, coulé, enterré, défunt !

Le rideau, se levant à ce moment, mit fin à cet entretien ; et de cet entretien, qui fut pour elle une révélation terrible, Gilberte n’avait pas perdu un mot.

La vaillante femme ne démentit pas son courage ; non, immobile à sa place, elle abaissa seulement la voilette de son chapeau, afin de cacher l’altération croissante de ses traits ; elle brava le péril, au lieu de le fuir lâchement : elle pressentait un échec des plus graves.

La faiblesse relative de l’œuvre, jointe à un fatal concours de circonstances : l’article du journal le Furet et le suicide d’Auguste Clément, rendaient impitoyable la sévérité du public ; enfin le caractère général de ce drame, peinture idéalisée des sentiments les plus purs, offrait un contraste tellement étrange avec la dureté de cœur et la cupidité dont la calomnie accusait le célèbre écrivain, et le publie se plaît toujours à croire si religieusement aux calomnies, que le plus grand nombre des spectateurs devaient se révolter contre ce qu’ils appelaient l’hypocrite effronterie de l’auteur.

Ainsi que, deux années auparavant, la jeune femme, embrassant, pour ainsi dire, la scène et la salle d’un coup d’œil, avait suivi, pas à pas, le développement d’un succès qui, commençant par un vif intérêt, s’était élevé jusqu’à l’enthousiasme, alors qu’après le dernier acte la foule enivrée avait décerné une ovation à l’illustre poète ; ce soir-là, la jeune femme s’imposa, en expiation de son bonheur passé, d’assister résolument à toutes les phases de l’humiliant échec de l’homme qu’elle adorait, dût-elle sentir à chaque instant son cœur se briser… Elle se tint parole : le cœur torturé, saignant, elle monta, comme on dit, jusqu’à la cime « et à deux genoux son calvaire… » Elle vit, dès le commencement du quatrième acte, cette foule brillante et choisie hausser dédaigneusement les épaules ; elle vit de charmantes femmes placées aux premières, à peu de distance d’elle, se lever à demi de leur loge, se pencher vers une loge voisine, disant tout haut à des amies :

— Mais c’est pitoyable ! mais c’est ennuyeux à périr ! cela me porte sur les nerfs !… je n’y peux tenir davantage !… je m’en vais !

— Restez donc, ma chère, répondait l’autre élégante, cela va devenir au contraire très amusant… voilà qu’on commence à siffler au parterre.

On commençait en effet à siffler au parterre. Le Marseillais, l’ex-fanatique du poète, que Gilberte reconnut, avait donné le signal de cette marque suprême d’improbation ; son exemple fut suivi ; rien de plus contagieux, de plus électrique chez les hommes réunis en masse, que le dédain ou l’admiration ; on siffla au parterre, à l’orchestre on siffla, on siffla dans les loges. Les comédiens, décontenancés, abasourdis, pouvaient à peine balbutier leurs rôles. Un incident puéril et ridicule changea les sifflets en huées ; l’une des comédiennes, dans son trouble, faillit tomber dans la cavité où se tient le souffleur, puis s’éloigna du gouffre tout effarée. Cet incident fut suivi d’éclats de rire fous, de quolibets grossiers, de cruelles allusions aux calomnies qui circulaient dans la salle :

— Ces vertueux rébus sont aussi assommants qu’insolents, quand on songe à la vie privée de l’auteur !

— Bah ! il se consolera des sifflets en palpant les millions de l’héritière qu’il a enlevée !

— Il recherchait l’obscurité, elle vient à lui !!!

— Du moins la mort de ce pauvre jeune homme que l’auteur a poussé au désespoir, est vengée !!!

Les princesses royales, par un louable sentiment de convenance, ne voulant pas paraître, même par leur présence, participer en rien à ces humiliations, infligées non moins à la personne qu’à l’œuvre de l’écrivain, quittèrent leur loge ; le tumulte allait croissant, et force fut aux comédiens de baisser la toile avant la fin du quatrième acte.

Alors le Marseillais, l’ex-fanatique du poète, cria de tous ses poumons :

— L’auteur !… l’auteur !…

Ces acclamations ironiques furent répétées par grand nombre de spectateurs avec une violence tellement opiniâtre, qu’après quelques minutes d’un tapage infernal, les comédiens, pour mettre fin à ce scandale, ordonnèrent de relever le rideau, et l’un d’eux fit les trois saluts d’usage.

Aussitôt un profond silence régna : la foule tenait à faire boire au poète le calice d’amertume jusqu’à la lie ; rien ne plaît tant au public que de briser ses idoles d’un jour ; il aime à se venger de sa propre admiration en foulant aux pieds ceux qu’il a portés aux nues. Aucun bruit ne couvrit donc les paroles du comédien lorsque, d’une voix altérée, il dit :

— Messieurs, le drame dont nous n’avons pu avoir l’honneur d’achever la représentation devant vous est de M. George Hubert.

À peine ce nom glorieux, jusqu’alors entouré de sympathie et de respect, fut-il jeté en pâture aux mépris de la foule, qu’il fut couvert par une explosion de sifflets, de cris, de huées, au milieu desquels le rideau se baissa pour ne plus se relever.

Gilberte, alors seulement, quitta sa place. Les traits de la jeune femme, quoique altérés, loin de trahir l’abattement, la faiblesse, avaient une expression pensive, résolue, presque sereine ; et lorsqu’elle sortit dans les couloirs encombrés de spectateurs, sa démarche, quoiqu’un peu fébrile, était ferme. Elle gagna rapidement le péristyle du théâtre et la place du Palais-Royal ; là, elle prit un fiacre et se fit conduire barrière des Invalides, avenue Méricourt, afin de devancer l’arrivée de Gilbert dans leur modeste retraite.

XII

Gilberte, en cheminant vers cette demeure où, pendant deux années, elle avait goûté un bonheur idéal, ne perdait pas son temps à d’élégiaques comparaisons entre ce trajet et celui qu’elle avait jadis parcouru, triomphante encore du succès de son divin poète, quoique inconnue de lui ! Non, elle n’égarait pas sa pensée dans de vaines récriminations contre le sort ; Gilberte envisageait vaillamment la réalité, si redoutable qu’elle fût, et en calculait toutes les conséquences avec calme et réflexion.

La soirée était douce ; la jeune femme se fit descendre au commencement de l’avenue, afin d’aspirer le grand air à pleins poumons, et de calmer son agitation fiévreuse en achevant à pied le chemin qui conduisait chez elle. Cette promenade d’un quart d’heure, au milieu du silence et de la placidité de la nuit, rafraîchit l’âme de Gilberte, et retrempa ses forces, dont elle avait tant besoin. Elle arrivait à un tournant de l’allée, à quelques pas de sa maison, lorsqu’elle remarqua la clarté projetée par les lanternes d’une voiture arrêtée près de la petite porte à claire-voie ; deux hommes fumant leur pipe causaient avec le cocher. Assez insoucieuse de cette circonstance et ne songeant qu’à l’importunité d’une visite que semblait annoncer la présence de cette voiture, Gilberte se dit avec un sourire amer :

— Allons ! j’aurai été sans doute devancée ici par quelque ami jaloux d’offrir des premiers ses consolations au poète sifflé !

Et Gilberte agita la sonnette.

Dame Catherine, qui, après ses ébahissements de la journée, finissait par s’habituer à cette étonnante découverte, « que M. Dumesnil, le modeste employé qu’elle avait pris pour secrétaire, était un poète illustre, » dame Catherine accourut et vint ouvrir la porte.

— Madame Catherine, dit la jeune femme, mon mari est-il rentré ?

— Non, madame.

— Est-ce qu’il y a quelqu’un à la maison ? Je viens de voir une voiture près de la charmille.

— Madame, il y a environ une heure que deux messieurs d’une figure très respectable (l’un est décoré et porte de grosses moustaches grises) sont venus demander monsieur pour lui parler d’une affaire très importante, disant qu’ils l’attendraient jusqu’à son retour ; je les ai fait entrer dans le cabinet de monsieur, où ils sont en ce moment.

Gilberte, assez chagrine de cette visite, qu’elle avait pressentie à l’aspect de la voiture, traversa le jardin, gravit les degrés du petit perron, et, passant par la salle à manger, entra dans le cabinet de travail du poète, où deux hommes causaient assis, tournant le dos à la jeune femme. Elle recula d’un pas et poussa un cri de surprise en s’écriant :

— Mon père !

M. Rapin (c’était lui, en compagnie du général Poussard) croisa ses bras sur sa poitrine, prit autant que possible la majestueuse attitude d’un père outragé, secoua la tête d’un air imposant et courroucé, entonna sa voix la plus caverneuse et s’écria :

— Enfin, je vous retrouve, fille dénaturée !

— Abandonner ainsi son vieux père ! ajouta le spadassin d’un ton non moins tragique ; déshonorer ses cheveux blancs ! Ah ! mademoiselle !… mademoiselle !

La jeune femme, d’abord plus interdite qu’effrayée à l’aspect de son malheureux père, ne répondit rien à ces reproches, et, sa première surprise passée, resta pendant quelques instants pensive et absorbée. Debout près de la porte, le regard fixe et attaché sur le parquet, elle déliait lentement et presque machinalement la bride de son chapeau, paraissant d’ailleurs aussi complètement indifférente à la présence de son père que s’il n’eût pas été là. Puis, continuant d’obéir à un mouvement machinal, car, tandis qu’elle agissait, sa pensée était ailleurs, la jeune femme traversa le cabinet, passa devant M. Rapin et alla déposer son chapeau sur un meuble, près duquel, pendant un moment, elle demeura toujours silencieuse, réfléchie.

L’ex-garde-magasin avait, comme disent les comédiens, complètement manqué son effet. En vain il s’était croisé les bras sur la poitrine en disant : « Enfin, je vous retrouve, fille dénaturée ! » en vain le général Poussard, afin de renforcer la situation, avait ajouté : « Abandonner ainsi son vieux père ! » la fille dénaturée semblait n’avoir ni entendu ces paroles foudroyantes ni remarqué l’attitude majestueuse de M. Rapin, et, chose plus grave encore aux yeux de celui-ci, la fille dénaturée semblait pensive, mais point du tout alarmée de la présence inattendue de son père. Aussi le spadassin dit-il tout bas à son ami :

— Ta diablesse de fille médite quelque coup de jarnac : soyons prêts à la parade.

— Il n’y a rien à craindre, répondit aussi tout bas M. Rapin, les deux agents de police sont dans l’avenue avec le cocher ; ils accourront au premier signal, et notre homme n’est pas encore rentré. Mais, ajouta-t-il en désignant sa fille, vois donc cette impudente ! pas un mot de regrets, de remords, de…

M. Rapin fut soudain interrompu par sa fille, qui, après de longues réflexions, se rapprocha et lui dit d’une voix très calme :

— Je ne m’attendais pas, monsieur, à vous revoir. Que voulez-vous de moi ? Parlez, je vous prie… Je vous écoute.

— Comment, fille indigne ! vous m’écoutez ! voilà une belle grâce que vous me faites !

— Ainsi, mademoiselle, ajouta le spadassin, après avoir déshonoré les cheveux blancs de votre vieux père… vous osez !

— J’ignore qui vous êtes, monsieur, répondit Gilberte en regardant le général par-dessus son épaule, mais je répondrai à monsieur… (et elle se retourna du côté de l’ancien garde-magasin) je répondrai à monsieur qu’encore une fois je suis prête à l’écouter.

— C’est d’une insolence sans égale ! s’écria M. Rapin. Mais, malheureuse que vous êtes ! vous oubliez donc les…

— Loin d’oublier, je me souviens, monsieur ! reprit la jeune femme en interrompant M. Rapin avec dignité ; oui, je me souviens qu’en outrageant la mémoire de ma mère, vous m’avez menacée de me chasser de votre maison, droit que vous aviez, disiez-vous, parce que je n’étais pas votre fille.

— Mademoiselle…

— Non, je ne croirai jamais, monsieur, qu’un homme ait la sacrilège audace de calomnier une femme après sa mort. Je ne croirai jamais qu’un père ait le courage impie de dire à son enfant : « Sortez de ma maison ; vous n’êtes pas ma fille ! » Vous parlez de vos cheveux blancs, monsieur ! Ah ! je les respecte trop, quoique nous soyons étrangers l’un à l’autre, pour vous supposer capable d’un mensonge infâme ! Non, je ne suis pas votre fille ! Vos durs traitements pendant mon enfance, l’abandon où vous me laissiez, mon défaut complet d’affection pour vous, tout me prouve que vous m’avez dit vrai. Non, je ne suis pas votre fille ! Mais entre personnes étrangères l’une à l’autre et ayant été rapprochées par certaines circonstances, l’on peut s’entretenir paisiblement, ce me semble. Aussi vous ai-je dit, monsieur, que j’étais prête à vous écouter.

— Cette gaillarde-là ne sera pas commode à brider, dit tout bas le spadassin à son ami. Elle a un toupet d’enfer. Jouons serré, mon vieux !

M. Rapin jeta sur son compagnon un regard qui semblait dire : Sois tranquille.

Et se posant de nouveau avec une majesté olympienne devant Gilberte toujours calme et pensive :

— Mademoiselle… connaissez-vous la loi ?

— Quelle loi, monsieur ?

— Le code civil.

— Non, monsieur.

— Eh bien ! mademoiselle, la loi dit : Is pater est quem nuptiæ demonstrant. Ce qui signifie : « Celui-là est père qui est réputé père par son mariage. »

— Ensuite, monsieur ?

— Ensuite, mademoiselle !

— Oui, monsieur, ensuite ?

— Il suit de cette disposition de la loi que je conserve tous mes droits sur vous jusqu’à votre majorité… que vous soyez ou non ma fille… Voilà, mademoiselle, ce qui s’ensuit.

— Ah ! fort bien ! répondit Gilberte en réfléchissant longuement.

Puis elle reprit :

— Et… de vos droits sur moi, vous comptez probablement user, monsieur ?

— Non pas probablement, mais certainement, entendez-vous ?

— J’entends à merveille, monsieur. Parlez… je vous écoute…

— Elle en revient toujours là ! s’écria le général avec indignation. « Parlez, je vous écoute ! » C’est une véritable audience qu’elle nous accorde.

Et il ajouta entre ses dents :

— Ah ! si les choses s’arrangent, comme je saurai te mettre au pas, drôlesse !

— Puisque vous me faites la grâce de m’écouter, mademoiselle, reprit l’ancien garde-magasin avec un sourire venimeux, puis-je espérer que vous me ferez aussi la grâce de répondre à mes questions ?

— Sans aucun doute, monsieur.

— Mademoiselle, êtes-vous mariée avec l’homme de qui vous partagez la demeure depuis deux ans ?

Et M. Rapin et son ami attendirent avec anxiété la réponse de la jeune femme, qui dit simplement :

— Non, monsieur, je ne suis pas mariée.

Les deux amis échangèrent un regard de triomphe à peine contenu. Cependant M. Rapin reprit :

— Mademoiselle, prenez garde, on ne me trompe pas impunément. J’ai, il est vrai, compulsé les états civils des arrondissements de Paris et de la banlieue, où je n’ai trouvé aucune trace de votre mariage.

— Mais l’on se marie ailleurs qu’à Paris, reprit le spadassin, et il est saprebleu difficile de vérifier dans les quarante-quatre mille mairies de France si…

— Monsieur, reprit Gilberte en s’adressant à M. Rapin et interrompant le général, vous m’avez adressé une question, j’y ai répondu ; c’est assez : de ma vie je n’ai menti.

— Soit ! Je vous crois. Vous vivez maritalement avec votre séducteur. Or, savez-vous, mademoiselle, comment la loi les qualifie, ces charmantes et amoureuses séductions ?

— La loi, ce me semble, monsieur, n’a que faire ici.

— Vraiment ! il vous semble cela ? Eh bien ! mademoiselle, la loi et ses agents ont et auront au contraire fort à faire ici ; car la séduction dont vous avez été victime est qualifiée par la loi détournement de mineure, lorsque la fille séduite a moins de vingt et un ans… et vous en avez dix-neuf.

— Et puis, monsieur ?

— Et puis, mademoiselle, la loi condamne le séducteur à quelques années de galères, ou au moins à quelques années de réclusion… dans une maison de force. Ah ! ah ! vous pâlissez, mademoiselle ?

— C’est vrai, monsieur… je pâlis un peu… je le sens…

— Soyez tranquille, je vais vous faire pâlir tout à fait, reprit M. Rapin avec un sourire cruel.

Et fouillant à sa poche, il tira une petite édition du code civil, marqué à l’une de ses tranches par le signet ; ouvrant alors le volume à cet endroit, et le mettant sous les yeux de Gilberte, il ajouta :

— Lisez ceci, mademoiselle, et vous vous convaincrez que ce que vous avez pris peut-être pour une vaine menace, est une réalité. Aussi, ai-je le doux espoir que bientôt vous pâlirez… tout à fait. Vous allez sans doute me répondre que l’homme célèbre, illustre, immortel (il est parbleu de l’Académie, ce beau monsieur !) avec qui vous vivez, n’a pas usé envers vous de violences ; qu’il ne vous a pas détournée de vos devoirs, que vous vous êtes ignominieusement jetée à sa tête… ainsi que je le crois. C’est très bien. Vous ajouterez qu’accusé par moi de l’enlèvement de ma fille, ce monsieur (mis préalablement sous les verrous comme prévenu du crime de détournement de mineure) sera peut-être acquitté… Je vais plus loin, moi : j’admets qu’il sera certainement acquitté. Fort bien… Mais l’éclat, mais le scandale, mais l’ignominie d’un procès criminel, intenté à votre cher et adoré poète, les comptez-vous pour rien ? Non… oh !… non… car, tenez… je l’avais prévu… vous pâlissez tout à fait… vous voilà comme une morte !

M. Rapin disait vrai : Gilberte devenait d’une pâleur mortelle, en songeant aux effrayantes conséquences d’un procès criminel intenté à l’homme qu’elle aimait d’un amour si dévoué ! procès doublement déplorable et odieux pour lui, surtout en ce moment, où l’opinion publique abusée se déchaînait contre le célèbre écrivain… Et ce nouveau et horrible coup lui serait porté en son nom à elle et à cause d’elle !… La jeune femme, après avoir pâli de douleur et d’épouvante, referma lentement le code civil, réfléchit encore longuement et rendit le volume à M. Rapin, en lui disant d’une voix redevenue presque calme :

— Monsieur, vous venez ici me menacer de ce procès afin d’obtenir quelque chose de moi. De quoi s’agit-il ?

— C’est vraiment plaisir que de traiter les affaires avec vous, mademoiselle : vous allez droit au but et sans phrases. Eh bien ! voici ce dont il s’agit : d’abord, vous allez à l’instant quitter cette maison et me suivre.

— Vous suivre… monsieur ! vous suivre…

— Ah ! ne vous récriez pas ! les agents de police sont dans l’avenue auprès de la voiture.

— Le temps d’aller les prévenir, et je me charge de la commission, ajouta le spadassin, et ils arrivent ici à la minute, s’il est nécessaire d’employer la force pour vous enlever de cette maison, mademoiselle.

— Ainsi, pas d’inutile résistance, reprit M. Rapin ; je me suis mis parfaitement en règle ; la loi prête main-forte au père qui vient arracher sa fille mineure au séducteur qui l’a détournée de ses devoirs. Bon gré, mal gré… vous me suivrez donc…

— Soit, monsieur, reprit Gilberte d’une voix ferme. Et ensuite, que ferez-vous de moi ?

— Je vais vous le dire, mademoiselle. Vous comprenez qu’aux termes où nous en sommes, et après vos escapades, il est désormais impossible que nous vivions rapprochés l’un de l’autre…

— C’est aussi mon avis, monsieur.

— Je suis fort heureux, mademoiselle, de ce touchant accord… Vous aurez donc à choisir entre un couvent jusqu’à une époque indéterminée…

— Jusqu’à ma majorité, je suppose ?

— Non point, diable ! non point ! vos frasques honteuses sont des motifs plus que suffisants pour que, assemblant un conseil de famille, j’obtienne votre interdiction, c’est-à-dire la prolongation indéfinie de votre minorité, ainsi que de ma tutelle ; en d’autres termes, la continuation de mes droits absolus sur vous. Oh ! le code est formel… voulez-vous le lire ? C’est, vous le voyez, une occupation très intéressante. On y apprend beaucoup de choses, dans le code. Et puis, d’ailleurs, autrefois… vous aimiez tant la lecture !

— Il me faudra donc, monsieur, choisir entre le couvent et… et… quoi ?

— Et le mariage.

— Le mariage ?

— Oui, mademoiselle.

— Le mariage ? répéta Gilberte.

Ce mot ne semblait pas l’effrayer, mais faire naître soudain dans son esprit de nouvelles et profondes réflexions.

— C’est drôle, dit tout bas le général à M. Rapin, nous nous attendions à entendre ta fille pousser les hauts cris à la seule pensée de se marier, et elle ne regimbe pas trop.

— Et pourtant…, disait Gilberte pensive se parlant à elle-même, le mariage…

— Oh ! je vois d’ici où le bât vous blesse, reprit M. Rapin avec un sourire féroce, vous pensez à votre cher poète ; vous…

— Justement, monsieur, j’y songeais, reprit la jeune femme en relevant sa noble tête où rayonnait l’inspiration du dévouement et du sacrifice poussés jusqu’au martyre ; oui, justement, je songeais à mon cher et adoré poète. Aussi je crois, monsieur, que nous pourrons nous entendre.

— Nous entendre ! s’écria M. Rapin stupéfait de cette soumission sur laquelle il comptait si peu ; nous entendre… au sujet de… ce mariage ?

— Oui, répondit Gilberte toujours pensive, oui, nous pourrions parfaitement nous entendre…

— Ainsi, mademoiselle, s’écria le spadassin, vous consentiriez à vous marier ?…

— Il se pourrait, répondit Gilberte sans regarder le général et toujours absorbée, je ne dis pas non…

— Et il est entendu, reprit M. Rapin revenant à peine de son étonnement, il est convenu que vous épouseriez une personne choisie par moi…

— Hé ! qu’est-ce que cela me fait donc à moi, la personne ? répondit Louise en haussant les épaules.

Et la tête penchée sur son sein palpitant, elle ajouta en se parlant à elle-même :

— Oui, ce moyen seul…

Soudain elle tressaillit, prêta l’oreille du côté du jardin, courut à la fenêtre, l’ouvrit, s’y pencha, écouta, entendit le bruit encore lointain d’une voiture venant par l’avenue.

— C’est lui ! dit vivement Gilberte ; à cette heure… ce ne peut être que lui !

Refermant alors la fenêtre, et s’adressant à M. Rapin :

— Monsieur, accordez-moi une heure… ensuite, je quitte cette maison, je vous accompagne… et vous disposerez de mon sort : je vous promets… et vous savez que l’on peut se fier à ma parole… je vous promets d’épouser… qui vous voudrez.

— Pas de conditions ! Vous me tendez un piège ! s’écria M. Rapin, vous allez me suivre à l’instant de gré ou de force !

— Elle compte sur son écrivassier pour la défendre ! s’écria le spadassin. Ah ! saprebleu ! qu’il vienne !

— Monsieur, prenez garde ! reprit Gilberte en s’adressant à l’ancien garde-magasin, vous connaissez la résolution de mon caractère : si vous me refusez ce que je vous demande, jamais je ne consentirai au mariage que vous voulez m’imposer pour des raisons… pour des raisons… que je devine peut-être.

— Quelles raisons, mademoiselle ?

— Il me semble avoir autrefois entendu dire par quelques-uns de vos amis, monsieur, que ma mère était riche, que sa fortune devait un jour m’appartenir, et que vous vous étiez livré à des spéculations hasardeuses…

— Mademoiselle…

— Monsieur, je connais peu la loi, vous avez dû vous en apercevoir ; mais il me semble que la loi doit se montrer non moins sévère pour les tuteurs infidèles que pour les séducteurs de mineures.

— Quoi ! fille indigne, vous osez me soupçonner ?

— Ces soupçons, monsieur, vous les avez éveillés par vos menaces si je me refusais à un mariage qui sans doute convient fort à vos intérêts. Or, je vous le répète, prenez garde ! Si vous voulez m’enlever d’ici par la violence, si vous ébruitez votre présence dans cette demeure pendant le dernier entretien que je veux avoir avec l’homme à qui j’ai voué ma vie et que je vais quitter pour toujours ; si enfin vous ne consentez pas à m’attendre dans ce salon où je viendrai vous rejoindre pour vous suivre et me résigner à vos volontés, ce mariage si désiré par vous n’aura pas lieu, j’en jure Dieu !

— Mademoiselle…

— Doutez-vous de ma parole ? Eh bien, lorsque je serai montée au premier étage avec M. George Hubert, restez au pied de l’escalier. Les chambres d’en haut n’ont pas d’autre issue ; je ne pourrai vous échapper.

M. Rapin et son ami, dans leur défiance contre Gilberte, hésitaient encore à se rendre à ses désirs ; cependant, comme ils connaissaient l’opiniâtreté de son caractère, ils se consultaient à voix basse lorsque la sonnette de la porte du jardin se fit entendre. La jeune femme s’écria :

— Maintenant, monsieur, décidez-vous ; si vous consentez à ce que je désire, je vais emporter cette lampe. Laissez la porte de ce salon entr’ouverte, et de l’obscurité où vous resterez sans trahir votre présence, vous me verrez monter là-haut avec George Hubert, puis vous m’attendrez au pied de l’escalier. Je ne saurais ainsi vous échapper. Je ne vous demande qu’une heure.

— Soit, mademoiselle, mais ne croyez pas vous jouer de moi, répondit l’ancien garde-magasin au moment où des pas se faisaient entendre dans la direction du petit perron.

Gilberte saisit la lampe, laissa M. Rapin et le spadassin dans l’obscurité du cabinet de travail du poète, et courut à sa rencontre.

« Grand Dieu ! pensait-elle, si madame Catherine a parlé de la présence de ces deux étrangers, tout est perdu. »

À peine la jeune femme arrivait-elle sur le perron, après avoir traversé la salle à manger, qu’elle se trouva face à face avec le poète. Madame Catherine le suivait, lui disant :

— Monsieur… mais, monsieur… vous ne m’entendez donc pas ? J’ai oublié de vous prévenir qu’il était venu… deux…

— C’est bon, c’est bon, madame Catherine, dit Gilberte en interrompant la femme de ménage ; il est très tard… retournez chez vous ; nous n’avons plus, ce soir, besoin de vos services.

Puis, refermant, la porte sur dame Catherine et se retournant vers Gilbert qui, morne, abattu, avait traversé le jardin sans écouter un mot de ce que lui avait dit Catherine, la jeune femme ajouta en précédant sur l’escalier le poète qu’elle éclairait :

— Mon ami, si tu le veux, nous monterons dans notre chambre. Tu dois avoir besoin de tant de repos !

— Montons, répondit Gilbert avec accablement.

M. Rapin et le spadassin, cachés dans l’ombre, virent alors le poète et sa compagne gravir l’escalier qui conduisait à l’étage supérieur.

XIII

À peine le poète fut-il entré dans la chambre à coucher du premier étage, qu’il se jeta dans les bras de la jeune femme, en s’écriant d’une voix déchirante :

— Ce malheureux enfant qui est venu ici tantôt… il s’est tué ! c’est affreux !

— Ô noble et grande âme ! dit Gilberte en serrant passionnément Gilbert contre son cœur. Tu oublies l’humiliation de ta défaite de ce soir, pour ne songer qu’à la mort de ce pauvre enfant !

— Je l’ai tué ! murmurait le poète, de qui les larmes longtemps contenues coulèrent sans contrainte dans l’effusion de sa tendresse et de sa confiance. Je n’aurais pas dû lui dire tout d’abord la vérité ! je devais mettre plus de ménagements dans ma critique ! ne pas anéantir d’un mot ses innocentes illusions ! ma brutale franchise l’a désespéré ! Pauvre créature ! Je vois encore sa douce et pâle figure, son regard mélancolique… son sourire navrant… et c’est moi ! moi qui l’ai tué ! Oh ! c’est horrible ! horrible !

— Tu t’accuses, mon Dieu ! mais tu oublies donc l’adorable bonté de tes paroles ? Le père le plus aimant, le plus éclairé, n’aurait pas tenu à cet infortuné un autre langage que le tien !

— Hé ! qu’importe ? reprit le poète en sanglotant, il s’est tué !

— Mon ami, de grâce, calme-toi ; que pouvais-tu faire ? Encourager en lui de funestes espérances ? Mais tu le lui as dit : c’était le vouer à une existence pleine de déceptions, de douleurs, de misères !

— Ah ! du moins, il vivrait !

— Et de quelle vie vivrait-il ? et qui te prouve qu’à sa première déception, il n’aurait pas aussi cherché un refuge dans la mort ?

— Je serais du moins innocent de ce meurtre ! Oh ! ce sera pour moi un remords éternel !

Et Gilbert cacha son visage entre ses mains en murmurant d’une voix suffoquée par les larmes :

— Laisse-moi pleurer, cela me soulagera. Ah ! pauvre enfant ! pauvre victime !

Le poète, ainsi abîmé dans sa douleur, et à demi couché sur un canapé aux coussins duquel il appuyait son front, laissa Gilberte debout, à quelque distance de lui.

La jeune femme, étouffant un soupir et puisant une résolution héroïque dans son dévouement qu’elle devait pousser jusqu’au sacrifice, jusqu’au martyre ! la jeune femme contempla Gilbert avec un attendrissement ineffable et passionné.

« Adieu, mon poète adoré ! se disait-elle, adieu… âme de mon âme ! adieu, ma vie ! Oh ! béni soit le jour où j’ai eu le courage de résister à l’orgueil d’être ta femme et d’enchaîner à jamais ta destinée à la mienne ! Quel serait en ce moment mon désespoir ! Cette liberté, qui faisait ta force et ta gloire ; cette liberté, je ne pourrais te la rendre aujourd’hui, et tu aurais d’ailleurs été trop généreux pour l’accepter ! Ah ! je le reconnais, l’influence de mon amour a été fatale à ton génie ! Ce soir on le disait autour de moi, et l’on disait vrai. Oui, ton dernier drame, cette œuvre que tant de fois dans notre retraite nous avons lue et relue avec tendresse, caressée avec un doux orgueil comme l’enfant de notre amour ; cette œuvre, ce soir, au redoutable éclat de la scène, m’a paru à moi-même pâle et monotone… pâle comme mon front… monotone comme l’éternité de mon dévouement pour toi ! Un mot surtout a été dit, mot brutal, cynique, mais profondément juste : George Hubert devenu pot-au-feu. Oh ! je le savais bien, lorsque je refusais de t’attacher à moi par les liens indissolubles du mariage : ton génie, pour conserver sa puissance, doit rester dégagé de toute entrave ! sinon… c’est l’aigle en cage ! Va, mon poète, sois libre ! Partout où je serai, du fond de mon obscurité, mon œil ravi suivra de loin ton vol glorieux, qui bientôt reprendra un nouvel essor. Oh ! il me semble que, couchée dans la tombe, mon regard te chercherait encore ! Adieu… et pour toujours adieu… mon poète adoré ! Notre séparation ne te coûtera pas une larme, pas même un regret ! je vais mettre entre nous une barrière infranchissable, et tu vas me haïr… Oui, ta haine… il me la faut !… ta gloire est à ce prix ! »

Gilbert, pendant ces muets adieux de sa compagne, adieux rapides comme la pensée, était resté brisé, anéanti par la douleur que lui causait la mort d’Auguste Clément. La jeune femme se rapprocha lentement du poète, et lui dit d’un ton de doux reproche :

— Pauvre ami… toujours ce souvenir sinistre !

— Toujours !…

— Je t’en conjure, chasse ces idées cruelles… Cet infortuné est mort, c’est un malheur sans doute ; mais enfin… que peux-tu faire à cela ?

Ces derniers mots furent accentués à dessein par la jeune femme, avec une nuance de sécheresse, insaisissable pour tout autre que pour le poète, qui connaissait l’exquise délicatesse du cœur de sa compagne ; aussi, levant brusquement vers elle son visage encore baigné de pleurs, et la regardant avec une surprise pénible :

— Quoi ! c’est toi… toi qui essayes de me consoler avec cette banalité : « Ce malheureux est mort ; que peut-on faire à cela ?… »

— Cependant il me semble que ce qui serait une banalité, une odieuse banalité… si tu étais pour quelque chose dans ce fatal événement, devient un moyen de consolation sensée, lorsque tu t’es montré d’une bonté paternelle envers ce jeune homme.

— Mon Dieu, que veux-tu ! j’ai la conscience d’avoir agi en honnête homme ! et malgré moi je suis bourrelé de remords, répondit Gilbert oubliant bientôt la pénible impression qu’il avait ressentie aux premières paroles de la jeune femme. Oh ! tiens, ajouta-t-il avec accablement en prenant les mains de Gilberte et les posant sur son front, tiens… ma tête brûle… assieds-toi là… près de moi… il me semble que je souffrirai moins… laisse-moi appuyer ma tête sur ton épaule…

Gilberte se plaça sur un divan au côté du poète, qui reposa son front brûlant sur l’épaule de sa compagne.

« Oh ! mon courage ! murmura-t-elle en parlant à elle-même ; me faire haïr de lui en un pareil moment ! Mais il le faut ! Je connais la délicatesse de son cœur, la noblesse de son caractère… je sais où je dois frapper… »

Et de sa voix douce et caressante elle reprit :

— Es-tu bien ainsi ?

— Ah ! sans l’horrible souvenir de la mort de cet enfant, je ne me plaindrais pas… Mon Dieu ! à quoi sert donc la conscience si elle ne vous absout pas d’un crime involontaire ?

— Pauvre ami ! il se pourrait aussi qu’à ton insu… les tristes résultats de la représentation de ce soir, et j’ose à peine t’en parler, de peur de redoubler ta peine ; il se pourrait, dis-je, que les tristes résultats de la représentation de ce soir t’eussent rendu plus impressionnable encore, et que la mort de ce jeune homme ne soit pas la seule cause du violent chagrin que tu…

Gilberte fut interrompue par le poète, qui, d’abord penché sur elle, se releva lentement, et, à mesure qu’elle parlait, la regarda avec un nouvel et pénible étonnement, car pour la seconde fois depuis quelques instants les pensées de la jeune femme sonnaient faux, si cela se peut dire, à l’âme délicate de l’écrivain. Mais craignant de mal interpréter les paroles dont il se sentait blessé :

— Pardon, amie…, reprit-il doucement, je ne te comprends pas. Quels rapports trouves-tu donc entre la chute de mon drame de ce soir et ce funeste événement dont le souvenir m’obsède ?

— Je voulais dire que peut-être à ton insu, pauvre ami, tu confondais le chagrin que te causait l’insuccès de ton drame avec…

— Avec le chagrin que me cause la mort de ce malheureux enfant ?

— C’est cela.

— De sorte que le misérable ressentiment de mon amour-propre blessé prendrait le masque d’une autre douleur ! De sorte que pour pleurer sans crainte mon drame sifflé, je feindrais de m’apitoyer sur le sort d’Auguste Clément !

Et le poète ajouta douloureusement :

— Un pareil soupçon venir de toi… de toi ! Mais non, non ! c’est impossible, tu n’as pas réfléchi à tes paroles.

— Mon Dieu ! peux-tu me croire capable de… ?

— Je n’accuse pas ton cœur ; tu as parlé sans réflexion, mais je ne peux cacher qu’une pareille pensée, venant de toi, me confond.

— Excuse-moi, mon ami ; en supposant que chez toi deux chagrins violents se pouvaient confondre en un seul, je jugeais d’après moi…

— Comment cela ?

— Je te l’avoue, le résultat de cette soirée m’a causé le plus affreux chagrin que j’aie jamais ressenti.

— Je m’attendais, amie, à trouver en toi plus de courage.

— Si tu savais, mon Dieu ! ce que j’ai souffert ! entendre autour de moi profaner ton nom, ton glorieux nom ! que l’on ne prononçait jusqu’ici qu’avec respect et enthousiasme ! Ah ! cela m’a frappée au cœur !

— Au cœur ?

— Oh ! oui, répondit la jeune femme, en insistant d’autant plus sur ce mot, qu’elle devinait la pénible pensée qu’il éveillait dans l’esprit du poète. Oh ! oui ! au cœur !

— Au cœur ? reprit Gilbert avec une croissante et pénible surprise, car une fois de plus, il se sentait blessé des réponses de sa compagne. Et qu’a de commun le cœur avec le succès ou l’insuccès d’une œuvre éphémère ?…

— Cette œuvre, tu me l’as souvent dit, mon ami, a été pensée, écrite, sous l’influence de notre amour.

— Oui, et je m’en glorifie… L’œuvre était bonne ou mauvaise ; si elle était bonne, le public a été injuste ; si elle était mauvaise, c’est que mes facultés s’épuisent. Mais l’inspiration sous laquelle j’ai écrit était noble et élevée ; je n’ai pu atteindre à sa hauteur, voilà tout ; aussi je m’étonne de t’entendre dire que cette chute, qui prouve l’injustice du public ou la défaillance de mon esprit, t’a frappée au cœur ! Je croyais, je crois encore… amie, ton cœur au-dessus de pareilles atteintes… sinon, ajouta le poète avec une légère amertume, si le succès ou l’insuccès devaient si puissamment agir sur ton cœur… il ne connaîtrait plus du moins ni joies ni angoisses de cette sorte, car je n’écrirai plus un mot !

— Que dis-tu ?

— Si le public a été injuste, il n’est pas de ma dignité d’affronter de nouveau ses caprices ; si mes facultés sont épuisées, il n’est pas non plus de ma dignité de m’exposer à de justes dédains.

— Quoi, tu renoncerais à la gloire !…

— Ah ! sans l’éternel regret que me laissera la mort de ce malheureux Auguste Clément, ma vie, partagée avec toi, amie, serait belle encore… plus belle peut-être encore que par le passé ! ajouta-t-il avec un triste sourire. Ce calme, cette obscurité que nous recherchions si avidement, nous en jouirons désormais pour toujours ! Va, pauvre amie, je serai bientôt oublié ! je n’aurai plus à me dérober à d’importuns empressements ! Ce que tu appelles ma gloire aura eu le fugitif éclat d’un brillant météore… Sous peu de jours, nous aurons quitté Paris.

— Quitter Paris ?

— Je t’ai souvent parlé de cette propriété dans le Jura où est née ma mère. Nous irons nous retirer là… ce sera notre Thébaïde. Ah ! je te le répète, sans le cruel souvenir dont je suis bourrelé, jamais l’avenir ne m’aurait paru plus calme et plus riant !

« Oh ! pensa Gilberte avec un désespoir contenu, si je ne l’aimais pas pour lui, pour sa gloire, qui est sa vie, avec quel bonheur je lui répondrais : « Partons !… » Allons, pas de faiblesse, ô mon courage ! »

Et elle reprit tout haut, après un moment de silence :

— Mon ami, je t’en conjure, ne cède pas trop précipitamment, et par une sorte de dépit, à une résolution que plus tard tu regretteras sans doute…

Gilbert fit un mouvement d’impatience, réfléchit un moment et répondit avec une nouvelle expression de surprise et de chagrin :

— Jamais, depuis deux ans, je ne t’ai caché une seule de mes pensées. Je ne sais, non plus que toi, dissimuler, mentir à mes impressions. Je t’avouerai donc, pauvre amie, et cet aveu me coûte, qu’en vérité ce soir je ne te reconnais pas.

— Mon Dieu, qu’ai-je donc fait ?

— Voilà plusieurs fois que tu me blesses au cœur.

— Moi ?

— Il y a un instant encore…

— Que veux-tu dire ?

— Je te confie mon projet mûrement arrêté de quitter Paris, d’aller avec toi chercher ailleurs le calme, la retraite et l’oubli. Je m’attendais à te voir accueillir ce projet avec empressement ; il n’en est rien : ta réponse me donne même à penser que tu me crois sous l’impression du dépit… dépit sans doute causé, selon toi, par la chute de mon drame, et que demain peut-être, par une honteuse versatilité d’esprit, je regretterai ma résolution.

— Mon ami, quoique l’aveu me coûte beaucoup aussi, je ne te peux cacher que ce soir je ne te reconnais pas non plus, reprit la jeune femme avec une légère apparence de sécheresse et de froideur. Tu interprètes à mon désavantage toutes mes paroles. Je comprends la juste irritation que te cause l’injustice du public ; mais, en vérité, je ne mérite pas d’en souffrir, moi qui m’efforce de te consoler !

— Encore ! s’écria le poète avec douleur. Voilà maintenant que tu m’accuses de te rendre victime de ma colère, de mon orgueil blessé !… Mais, tu n’y songes pas ! mais ce reproche… est cruel !

— Mon Dieu ! mon Dieu ! je ne peux pas dire un mot ce soir sans te choquer ! ajouta Gilberte, voyant avec une joie amère l’impression de plus en plus pénétrante que chacune de ses paroles, profondément calculées, causait au poète.

Puis elle ajouta presque durement :

— Est-ce ma faute, à moi, si ton drame a été sifflé ?

Gilbert écoutait et contemplait la jeune femme avec stupeur. Soudain, une horrible idée traversa son esprit, et il cacha sa figure entre ses mains.

« Elle m’a aimé pour mon renom ! pour ma gloire ! pensait-il ; gloire et renom vont s’éteindre ! elle ne m’aime plus… son amour s’est évanoui devant l’humiliation dont ce soir mon nom a été l’objet… Ce nom dont elle était fière a été sifflé, a été hué ! Maintenant de ce nom… elle a honte… Pauvre enfant ! je conçois sa désaffection, je la lui pardonne… Tout pardonner… c’est tout comprendre ! Et cependant… je l’avoue, je ne m’attendais pas à ce dernier coup !… il me tue ! »

Et Gilbert baissa la tête avec accablement.

Gilberte devina la secrète pensée du poète ; cette pensée était pour elle si outrageante, et pour lui si affreuse, que, pendant un instant, la vaillance de la jeune femme chancela. Elle fut au moment de se jeter au cou de Gilbert, de lui révéler le martyre qu’elle s’imposait dans l’héroïsme de son dévouement, et de lui dire avec bonheur : « Oh ! viens, viens dans la retraite que tu as choisie ! mon amour te consolera de cette gloire que maintenant tu dédaignes… » Mais soudain se rappelant les menaces de son père et sa présence dans cette maison, la jeune femme recula devant l’éclat scandaleux du procès criminel que M. Rapin voulait et pouvait intenter au poète, déjà si bourrelé par ses remords de la mort d’Auguste Clément. Exposer cet homme illustre, qu’elle vénérait autant qu’elle l’adorait, à s’asseoir au banc des criminels, dût-il être acquitté de l’accusation portée contre lui… c’eût été aux yeux de Gilberte un crime, un sacrilège…

« Non, non ! pensait-elle, pas de faiblesse ! Plus il ressentira pour moi de mépris et de haine, plus il m’aura oubliée. Oh ! quoi qu’il dise, c’est à son génie qu’il demandera des consolations, et ce génie, délivré de ma funeste influence, reprendra bientôt son brillant essor. Courage donc ! courage… et faisons-nous haïr ! »

Gilbert, après être resté longtemps silencieux et accablé, se pénétrant de plus en plus, et non sans vraisemblance, de la désaffection de la jeune femme, et voulant ne conserver aucun doute sur cette horrible déception, reprit d’une voix altérée, lente et solennelle :

— Écoutez-moi, mon enfant ; ce moment doit être décisif dans notre destinée. Une franchise absolue… impitoyable… peut seule nous éclairer sur l’avenir, quel qu’il soit. De cette impitoyable franchise, je vais vous donner l’exemple. Tout à l’heure une affreuse pensée m’est venue… Cette pensée, la voici dans sa crudité : l’humiliante chute de mon drame vous a frappée au cœur. Vous l’avez dit : au cœur… En moi vous aimiez l’homme d’une éclatante renommée ; l’échec de ce soir a brisé le piédestal où vous m’aviez élevé. Vous m’aimez moins qu’hier !…

— Mon Dieu… je…

— Je vous en conjure, ne voyez pas dans mes paroles l’ombre d’un reproche. Cette désaffection, si légère qu’elle soit, je la comprends, je l’excuse : elle est dans la nature des choses ; cette désaffection est si involontaire, ma pauvre amie, qu’à votre insu elle a déjà percé dans plusieurs de vos paroles qui m’ont blessé… Hier vous n’auriez ni pensé ni parlé ainsi…

— Je le crois comme vous.

— Bien, bien, mon enfant ! que votre courageuse franchise ne vous fasse pas défaut, et quoique changé… l’avenir qui nous reste peut encore être honorablement accepté par nous… Avouez aussi que notre retraite, hier encore si chère à votre cœur, parce que j’y cachais auprès de vous ce que vous appeliez ma gloire… vous serait moins chère aujourd’hui que j’ai à cacher ma défaite ?

— C’est vrai.

Puis voyant Gilbert tressaillir douloureusement, la jeune femme ajouta :

— Vous me demandez la vérité… je vous la dis… Hélas ! que voulez-vous ! je ne me reconnais plus… et j’ai honte de moi-même.

— Pourquoi de la honte, mon amie ? C’est ma gloire que vous aimiez en moi ; elle a disparu… votre amour doit disparaître avec elle. Il me restera du moins votre estime, votre amitié. Ces sentiments, croyez-moi, je vous les conserve aussi. Notre vie ne sera donc, en apparence du moins, aucunement changée… Vous êtes ma femme, entendez-vous bien : MA FEMME ; je n’ai pas besoin de vous en dire davantage… S’il ne vous convient pas d’aller habiter notre propriété du Jura, nous resterons à Paris ; vos désirs seront les miens. Allons, mon enfant, du courage !… nous aurons goûté deux années de bonheur idéal : remercions Dieu !… Remercions-le encore de ce qu’une estime et une affection mutuelles survivront en nous à un sentiment plus vif… Grâce à elles, l’avenir, je vous le répète, peut être honorablement accepté par nous !

— Écoutez-moi à votre tour, mon ami. Vous l’avez dit, notre franchise doit être impitoyable…

— Oui.

— Vous vous souvenez de mes refus opiniâtres lorsque vous vouliez enchaîner à jamais votre destinée à la mienne ?

— Ces refus… je n’ai malheureusement pu les vaincre…

— Je pressentais vaguement ce qui arrive aujourd’hui…

— Expliquez-vous, de grâce !

— Mon ami, je ne me suis jamais illusionnée sur moi-même ; cela est pénible à avouer, mais souvent je me disais résolument : « Aimerais-je moins le poète que j’adore, si un jour son génie s’éclipsait ?… » Je me répondais : « Il me semble que je l’aimerais moins… et si je devais sentir un refroidissement, si léger qu’il fût, altérer mon amour, jusqu’alors passionné, par respect pour lui, par respect pour moi, je m’éloignerais. » Voilà, mon ami, pourquoi j’ai refusé votre main… Ce que j’osais à peine prévoir… s’est réalisé… J’interroge mon cœur… et je le sens… je vous aime moins… Ce ressentiment involontaire s’est trahi à mon insu, vous l’avez dit, par des paroles dont vous avez été blessé… Nous devons donc nous séparer…

— Nous séparer !

— Il me serait impossible de vivre désormais près de vous… la honte me tuerait, car, croyez-moi… je sens combien ma désaffection est misérable et lâche !

— Vous ai-je bien entendue ? Vous croyez que je consentirai jamais à vous abandonner ?

— Rassurez-vous, mon ami, je ne resterai pas dans l’abandon : mon père est à Paris…

— Votre père !…

— Je l’ai vu… Il pardonne à ma faute et consent à me reprendre chez lui.

— Votre père !… c’est impossible !… Vous voulez me tromper, malheureuse enfant ! Vous craignez de m’être à charge, et vous voulez me quitter… Misère de moi ! vous abandonner… vous… ma femme !… Oh ! je vous l’ai juré par ma mère, notre union est aussi sainte que si la loi l’eût consacrée ! Non, non ! vous êtes à moi !… Je saurai renoncer à votre amour ; mais au nom du passé, j’ai le droit de veiller sur vous, sur votre avenir !… N’espérez pas me tromper… la présence de votre père à Paris est une fable, et…

— Grand Dieu ! le voilà ! s’écria la jeune femme, en proie à une terrible angoisse, en voyant entrer M. Rapin et le général Poussard.

 

FIN DU DEUXIÈME VOLUME.

 


Ce livre numérique

a été édité par la

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en novembre 2022.

 

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Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Marc, Alain, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Sue, Eugène, Gilbert et Gilberte, tomes 1-2, Bruxelles, Méline, Cans et Cie. 1855. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Ciels et nuages sur les toits, a été prise par Anne van de Perre.

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