George Sand

ENCORE DU THÉÂTRE

Marguerite de Sainte-Gemme, Lucie, Lupo Liverani,
Le Contrebandier et… La Rêverie à Paris

1837, 1856, 1859, 1967, 1969

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Table des matières

 

MARGUERITE DE SAINTE-GEMME. 7

DISTRIBUTION. 7

ACTE PREMIER. 8

SCÈNE PREMIÈRE. 8

SCÈNE II. 14

SCÈNE III. 14

SCÈNE IV. 15

SCÈNE V. 25

SCÈNE VI. 32

SCÈNE VII. 33

SCÈNE VIII. 37

SCÈNE IX. 44

SCÈNE X. 52

SCÈNE XI. 53

ACTE DEUXIÈME. 56

SCÈNE PREMIÈRE. 56

SCÈNE II. 61

SCÈNE III. 62

SCÈNE IV. 64

SCÈNE V. 69

SCÈNE VI. 70

SCÈNE VII. 74

SCÈNE VIII. 74

SCÈNE IX. 80

SCÈNE X. 86

SCÈNE XI. 86

SCÈNE XII. 90

SCÈNE XIII. 90

SCÈNE XIV. 94

SCÈNE XV. 97

SCÈNE XVI. 100

SCÈNE XVII. 106

ACTE TROISIÈME. 110

SCÈNE PREMIÈRE. 110

SCÈNE II. 111

SCÈNE III. 116

SCÈNE IV. 121

SCÈNE V. 124

SCÈNE VI. 125

SCÈNE VII. 127

SCÈNE VIII. 128

SCÈNE IX. 129

SCÈNE X. 133

SCÈNE XI. 134

SCÈNE XII. 138

SCÈNE XIII. 144

LUCIE. 146

DISTRIBUTION. 146

SCÈNE PREMIÈRE. 147

SCÈNE II. 149

SCÈNE III. 153

SCÈNE IV. 156

SCÈNE V. 160

SCÈNE VI. 164

SCÈNE VII. 181

SCÈNE VIII. 189

SCÈNE IX. 189

SCÈNE X. 190

SCÈNE XI. 195

LUPO LIVERANI 202

PRÉFACE. 202

PERSONNAGES. 207

ACTE PREMIER. 208

SCÈNE PREMIÈRE. 208

SCÈNE II. 212

SCÈNE III. 215

SCÈNE IV. 216

SCÈNE V. 217

SCÈNE VI. 221

SCÈNE VII. 223

SCÈNE VIII. 225

SCÈNE IX. 226

ACTE DEUXIÈME. 229

SCÈNE PREMIÈRE. 229

SCÈNE II. 230

SCÈNE III. 239

SCÈNE IV. 241

SCÈNE V. 244

SCÈNE VI. 246

SCÈNE VII. 248

SCÈNE VIII. 249

SCÈNE IX. 249

SCÈNE X. 255

SCÈNE XI. 258

SCÈNE XII. 262

SCÈNE XIII. 262

SCÈNE XIV. 264

SCÈNE XV. 266

SCÈNE XVI. 267

SCÈNE XVII. 269

SCÈNE XVIII. 269

ACTE TROISIÈME. 271

SCÈNE PREMIÈRE. 271

SCÈNE II. 272

SCÈNE III. 278

SCÈNE IV. 279

SCÈNE V. 280

SCÈNE VI. 283

SCÈNE VII. 286

SCÈNE VIII. 287

SCÈNE IX. 292

SCÈNE X. 294

SCÈNE XI. 294

SCÈNE XII. 298

LE CONTREBANDIER.. 299

YO QUE SOY CONTRABANDISTA.. 302

INTRODUCTION. 302

LA RÊVERIE À PARIS. 325

Ce livre numérique. 337

 

MARGUERITE DE SAINTE-GEMME

COMÉDIE EN TROIS ACTES, EN PROSE

Gymnase-Dramatique. – 23 avril 1859

DISTRIBUTION.

DES AUBIERS

MM. Dupuis.

CYPRIEN, son fils

P. Berton.

LE COMTE DE LUNY

Derval.

LOUISOT, domestique de Cyprien

Pristox.

MARGUERITE

Mme Rose Chéri.

ANNA

Mlle Victoria.

Une Femme de chambre, personnage muet

 

1775 environ. – À la campagne, en province.

ACTE PREMIER.

Au château des Aubiers. – L’appartement de M. des Aubiers, style Louis XV ; livres, armes de chasse, fleurs. – Portes au fond. – Portes latérales. – Table au milieu.

 

SCÈNE PREMIÈRE.

DES AUBIERS, LOUISOT.

DES AUBIERS.

Arrive ici, toi, et dis la vérité.

LOUISOT.

Oui, monsieur.

DES AUBIERS.

Gare à tes oreilles, si tu mens !

LOUISOT.

Oui, monsieur.

DES AUBIERS.

Qu’est-ce que c’est que cette demoiselle qui demeure au château de Luny ?

LOUISOT.

Oui, monsieur.

DES AUBIERS.

Ah çà ! te moques-tu de moi avec tes : oui monsieur ?

LOUISOT.

Non, monsieur ! mais c’est que, si M. Cyprien savait que je le trahis !…

DES AUBIERS.

Je ne te parle pas de mon fils ; je te parle de la demoiselle qui demeure au château.

LOUISOT.

Quel château de Luny, monsieur ?…

DES AUBIERS.

Ah ! tu veux faire le rusé, toi !… Ça te va bien ! Je vais te conduire à madame, qui saura bien te faire parler.

LOUISOT, effrayé.

Oh ! non, monsieur, faut pas ! je dirai comme monsieur voudra.

DES AUBIERS.

Quel âge a-t-elle ?

LOUISOT, troublé.

Environ soixante-quinze ans, monsieur.

DES AUBIERS.

Imbécile ! Est-ce que je te parle de la vieille demoiselle de Luny ?

LOUISOT.

Oh ! non, monsieur, puisqu’elle est morte.

DES AUBIERS.

Elle est morte à Paris, il y a environ deux mois.

LOUISOT.

Oui, monsieur ; six semaines.

DES AUBIERS, à part.

Il y a six semaines que mon fils a quitté Paris.

LOUISOT.

Mêmement que c’est son neveu qui hérite.

DES AUBIERS.

Le jeune comte de Luny ?

LOUISOT.

Oh ! non, monsieur ; à ce qu’il paraît qu’il est de l’âge de monsieur.

DES AUBIERS, avec humeur.

N’importe ! il a donc pris l’orpheline sous sa protection ?

LOUISOT.

L’orph… ?

DES AUBIERS.

La jeune fille que cette dame avait élevée, dont mon fils…

LOUISOT.

Oh ! oui, monsieur ! M. Cyprien l’aime bien, allez ! (À part.) Pauvre maître ! s’il savait que je le trahis ! mais ça ne fait rien puisque je l’aime tout de même.

DES AUBIERS, qui réfléchit.

Mais il n’y a pas plus de six semaines que mon fils la connaît ?

LOUISOT.

Non, monsieur : il y a plus d’un an.

DES AUBIERS.

Ah ! (À part.) Il m’avait caché ça !… (Haut.) Où donc l’a-t-il connue ?

LOUISOT.

À Paris, monsieur, chez la vieille défunte, où il allait quelquefois.

DES AUBIERS.

Souvent ?

LOUISOT.

Oui, monsieur.

DES AUBIERS.

Tous les jours ?

LOUISOT.

Oh ! non, monsieur ; jamais !

DES AUBIERS.

Souvent ! jamais ! Qu’est-ce que tu dis, animal ?

LOUISOT.

Monsieur, je dis, jamais le jour ; mais il y allait tous les soirs quasiment, et, à eux deux, la petite demoiselle et M. Cyprien, ils faisaient la partie et la lecture à la vieille.

DES AUBIERS.

Bien ! bien ! bien ! Et as-tu entendu dire… ?

On sonne.

LOUISOT.

Monsieur, j’ai entendu la sonnette.

DES AUBIERS.

C’est bon ! Cette jeune fille passe-t-elle… ?

LOUISOT.

Monsieur, c’est la sonnette à madame.

DES AUBIERS.

Ça ne te regarde pas.

LOUISOT.

Mais, monsieur, quand madame sonne, faut que tout le monde soit prêt à courir.

DES AUBIERS.

Eh bien, va ! (À part.) J’interrogerai Cyprien, à présent que je sais… (Haut.) Ah ! écoute.

LOUISOT.

Oui, monsieur…

DES AUBIERS.

Si madame t’interroge…

LOUISOT.

Je dirai tout… comme à monsieur.

DES AUBIERS.

Non pas ! je te le défends… Tu ne sais rien…

LOUISOT.

Non, monsieur ; mais, si madame veut, pourtant… ?

DES AUBIERS.

Je suis le maître.

LOUISOT.

Non, monsieur !

DES AUBIERS.

Hein ?…

(On sonne encore, Louisot se sauve et se cogne aux meubles.)

 

SCÈNE II.

DES AUBIERS, seul.

C’est ça, casse-toi… pendant que ma femme casse les sonnettes ! On ne craint qu’elle ici. Bah ! j’aime autant que l’on ne me craigne guère et que l’on me dise tout ! – Ah ! maître Cyprien avait depuis longtemps une amourette ?… J’aime mieux ça que du désordre. À son âge, à vingt ans, le cœur parle, et, si la petite est un peu sage… fermerai-je les yeux ?… Oui ! ces choses-là, quand on s’en occupe, prennent de l’importance… et je ferai aussi bien…

 

SCÈNE III.

LOUISOT, DES AUBIERS.

DES AUBIERS.

Qu’est-ce qu’il y a ?… Madame me demande ?

LOUISOT.

Non, monsieur, elle s’en va voir ce fermier malade ; mais c’est qu’il y a là un monsieur qui veut que monsieur le reçoive.

DES AUBIERS.

Qui veut ?… Son nom ?…

LOUISOT.

Oui, monsieur. « Son nom ? » que j’y ai dit… « Mon nom ? qu’il a dit, M. des Aubiers me connaît bien. »

DES AUBIERS.

Tu ne l’as jamais vu ?

LOUISOT.

Non, monsieur !

Il sort.
 

SCÈNE IV.

DE LUNY, DES AUBIERS.

DE LUNY, en habit de cavalier.

Eh bien, des Aubiers, vous ne me reconnaissez pas ? Je suis donc bien changé ?

DES AUBIERS, stupéfait.

De Luny ! (Ils se serrent la main.) Mon Dieu ! qu’il y a longtemps… Je ne vous savais pas en France, moi !

DE LUNY.

Chut ! nommez-moi tout bas, je suis ici incognito.

DES AUBIERS.

Bah ! une aventure ?

DE LUNY.

Pénible ! Je vous dirai ça. Je suis en France depuis quatre jours ; le temps de passer la frontière, et d’arriver en poste.

DES AUBIERS, inquiet.

Eh bien, où allez-vous ?…

DE LUNY.

J’ai pris gîte chez moi, sous un faux nom.

DES AUBIERS.

Ah ! vous allez habiter Luny ?

DE LUNY.

Oui, le manoir de mes ancêtres ! il est fort délabré ! Il y a bien vingt ans que ma tante ne l’habitait plus, et, moi, je n’y ai pas mis les pieds depuis mon enfance.

DES AUBIERS.

Mais sous quel prétexte y êtes-vous ?

DE LUNY.

Le prétexte de l’examiner avec l’intention de l’acquérir.

DES AUBIERS.

Tiens ! et depuis quand êtes-vous là ?…

DE LUNY.

Depuis cette nuit, et, avant de rien voir, j’ai dormi d’abord ; puis je me suis dit que vous seul dans ce pays me connaissiez ; c’est pourquoi j’accours, dès le midi, l’aurore des paresseux comme vous, pour vous prier de voir en moi le baron de Marsac.

DES AUBIERS.

Bah ! vous avez pris le nom de ce bon Marsac, qui était si moral, si crédule !…

DE LUNY.

Et si bête ! Ne vous gênez pas, c’est mon cousin.

DES AUBIERS.

Eh bien, où est-il donc, lui, ce pauvre Marsac ?

DE LUNY.

Il est resté à Venise, où j’avais réussi à l’attacher à notre ambassade, et où, pas plus qu’à Paris, il n’a su faire son chemin.

DES AUBIERS.

Mais vous ! vous avez là une très belle position ?

DE LUNY.

Je ne l’ai plus. J’ai été forcé de partir, à la suite d’une malheureuse affaire. Figurez-vous, mon cher, un étourdi de vingt ans, qui s’imagine m’avoir pour rival, et qui me provoque en plein théâtre.

DES AUBIERS.

De là un duel !

DE LUNY.

Inévitable !

DES AUBIERS.

Vous l’avez tué ?…

DE LUNY.

Malheureusement.

DES AUBIERS, rêveur.

Diable ! un enfant !

DE LUNY.

Oui ! le diable s’en est mêlé ! C’était un Français, le propre neveu de notre ministre ; mon ambassadeur, qui m’aime beaucoup, et qui me donne raison, m’a prié de quitter l’Italie et de me tenir coi quelque part, pendant qu’il tâcherait de me justifier auprès de Son Excellence. Voilà mon histoire ; voyons la vôtre ! (Il s’assied à gauche.) Vous avez engraissé, vous avez eu beaucoup d’enfants, et vous vécûtes heureux ?…

DES AUBIERS.

J’ai engraissé ! pas trop, ce me semble… Je n’ai pas eu un seul enfant, de ma seconde femme, et… je m’ennuie beaucoup à la campagne.

Il s’assied près de Luny.

DE LUNY.

Le mariage n’a donc pas tenu ses promesses ? On m’a dit cependant que vous aviez pris une jeune et jolie femme ?

DES AUBIERS.

Eh bien, oui ! mais il y a de cela dix ans, et je ne suis pas un bon bourgeois de province, moi, pour roucouler toujours !

DE LUNY.

Comment ! il y a dix ans que nous ne nous sommes vus ? C’est parbleu vrai ! À propos, vous aviez un fils de votre premier mariage ? vous l’avez toujours ?

DES AUBIERS.

Dieu merci ! Il se destine à la magistrature ; ce n’est pas un paresseux, comme moi. Ah ! sans cet enfant-là, je n’aurais pas aliéné ma liberté une seconde fois.

DE LUNY.

Bah ! bah ! vous avez toujours fait le terrible, et vous étiez du bois dont ou fait les hommes rangés.

DES AUBIERS.

Mon Dieu ! vous savez bien que j’avais vingt-deux ans, quand on me laissa épouser une charmante cousine, dont j’étais épris, c’est dans l’ordre. Elle me donna beaucoup de jalousie, que je lui rendis avec usure. Ce n’était pas notre faute, nous étions trop jeunes tous les deux, et c’était un mariage d’amour.

DE LUNY.

Alors, vous avez passé au mariage de raison ?

DES AUBIERS.

Que voulez-vous !… J’étais veuf à vingt-cinq ans ! d’abord très affecté, je m’enivrai peu à peu de ma liberté… Je fis, en votre compagnie, beaucoup de folies ; je mangeai ma fortune et je compromis celle de mon fils, par trop de confiance en affaires… Je suis une nature expansive, moi ; j’aime ce qui est généreux et grand ; je ne sais pas refuser, soupçonner, prévoir… mais je suis avant tout un bon père, et, un beau jour, à trente-cinq ans, je me fis des reproches et me décidai au mariage… avantageux ! Ma future était riche, de noblesse d’épée, tandis que je ne suis que de robe, jeune, plus que moi de quinze ans, et jolie… ah ! elle était jolie ! il n’y a pas à dire ! de plus, elle m’aimait ! Je ne suis pas un fat de le penser, puisqu’elle m’accepta veuf, père, ruiné, et pas très bien revenu de mes erreurs de jeunesse.

DE LUNY.

Donc, c’est elle qui fit le mariage d’amour ?

DES AUBIERS.

Elle eut ce bonheur-là ; et je crus le partager… je me crus l’enfant mignon de la destinée ; mais…

DE LUNY.

Mais quoi ?… Elle est coquette ?

DES AUBIERS.

Ah bien, oui ! c’est un collet monté de première classe !…

DE LUNY.

Sans esprit ?

DES AUBIERS.

Plût au ciel ! on pourrait l’attraper quelquefois !

DE LUNY.

Acariâtre ?…

DES AUBIERS.

Non !

DE LUNY.

Avare ?

DES AUBIERS.

Non pas !

DE LUNY.

Quoi donc, alors ? Vous me feriez supposer…

DES AUBIERS.

Ne supposez rien de noir ! ce serait lui faire injure ; j’aime mieux vous dire ce qui en est. Figurez-vous, mon cher ami, que je suis tombé dans les griffes d’un charmant despote qui s’est peu à peu emparé de toute mon existence ; plus de plaisirs, plus d’amis, plus de laisser aller, plus d’imprévu dans la vie. J’ai eu affaire au caractère le mieux trempé qui soit sorti des mains de la nature ! Une volonté ardente sous des dehors tranquilles ; une femme qui ne se fâche jamais, tout en fâchant sans cesse, qui vous ramène, qui ne boude pas, qui vous persuade qu’elle cède quand elle commande, qui veut toujours avoir raison de vos goûts, de vos idées, de vos rêves même ! Et ce qu’il y a de pis, c’est qu’elle a mille qualités, qu’il faut bien reconnaître : de l’ordre, de la prévoyance, de l’activité, de la charité, tout ce qu’il y a de plus parfait enfin, et de plus irritant à subir, quand on est un simple mortel, aimant à laisser couler la vie comme un ruisseau capricieux, et à s’égarer de temps en temps dans les jardins un peu négligés de la fantaisie.

DE LUNY.

Alors, trompez-la, trompez-la beaucoup ! ça chassera votre ennui, et vous vous sentirez mieux disposé à lui accorder tous les égards que vous lui devez.

DES AUBIERS.

Vous me faites là une belle morale, vous ! On ne trompe pas comme ça une femme de mérite ; ça rend difficile, que diable ! et puis je suis surveillé.

DE LUNY.

Ah çà ! dites-moi, mon cher, a-t-elle payé vos dettes ?…

DES AUBIERS.

Elle a fait mieux : elle a racheté et assuré à mon fils tout mon patrimoine, et elle y a joint sa fortune personnelle, qui, ainsi que je vous le disais, est considérable. L’héritière des Sainte-Gemme était trois fois millionnaire.

DE LUNY.

C’est mademoiselle Marguerite de Sainte-Gemme que vous avez épousée ?… Heureux homme !

DES AUBIERS.

La connaissez-vous ?

DE LUNY.

J’ai eu le bonheur, autrefois, de l’admirer… de loin, dans le monde, mais sans avoir eu jamais celui de l’approcher. Son père était mort glorieusement pendant la guerre de Sept ans ; et elle avait été élevée par la douairière de Sainte-Gemme, femme des plus distinguées, mais d’un rigorisme exagéré dans le choix de ses relations.

DES AUBIERS.

C’est bien cela, et les leçons du maître avaient porté fruit. Je n’ai pas été admis tout de suite à faire ma cour.

DE LUNY.

C’est un honneur que je n’ai pu obtenir jadis ; mais j’espère bien qu’aujourd’hui vous pourrez me présenter à cette femme terrible ?

DES AUBIERS.

À madame des Aubiers ! vous ? Ah bien, oui ! elle ne veut pas entendre parler de tout ce qui date de mon beau temps ! Et vous justement qui avez la plus mauvaise réputation… Non, non ! j’irai vous voir ; ça me fera grand plaisir et grand bien de vous avoir pour voisin, nous chasserons ensemble ! mais venir ici !…

DE LUNY.

Dieu ! que vous êtes devenu ridicule, mon cher ! Ce que c’est que le mariage !

DES AUBIERS.

Eh bien, oui ! Vous vous moquerez de moi… ailleurs.

DE LUNY.

Comme vous voilà inquiet !

DES AUBIERS.

C’est l’heure où elle rentre.

DE LUNY.

Eh bien, vous aurez le temps de me faire… évader, puisqu’on en est là, chez vous !

DES AUBIERS.

Le temps, le temps ! Elle marche comme une mouche, et elle entre comme un coup de pistolet ! (Marguerite entre.) Bon ! j’en étais sûr ! Je la sentais venir !…

 

SCÈNE V.

LES MÊMES, MARGUERITE.

MARGUERITE.

Ah ! pardon… Je vous dérange ?

DE LUNY, à part.

C’est elle ! Toujours charmante !

MARGUERITE, bas, à son mari, après avoir rendu le salut à de Luny.

Qui est-ce ?

DES AUBIERS.

Une personne qui m’entretient d’affaires.

MARGUERITE.

Alors, vous avez besoin de moi ; car vous n’aimez guère à vous occuper de ces choses-là.

DE LUNY.

C’est ce que me disait justement M. des Aubiers, madame, et, si ce n’eût été une effroyable indiscrétion de la part d’un inconnu, c’est à vous…

MARGUERITE, méfiante.

M. des Aubiers ne vous connaît pas ?…

Elle regarde son mari.

DES AUBIERS.

Si fait ! si fait !…

MARGUERITE, à de Luny.

Alors, j’ai l’honneur de parler… ?

DE LUNY, tandis que des Aubiers montre de l’inquiétude.

Au baron de Marsac.

MARGUERITE, à des Aubiers.

Ah ! une de vos anciennes connaissances, je crois ?

DE LUNY.

Un ancien ami, madame…

DES AUBIERS, que sa femme regarde d’un air mécontent.

Dont je vous ai parlé mainte fois ; le plus grave, le plus rangé de mes amis.

MARGUERITE, bas, souriant.

Ce n’est peut-être pas beaucoup dire ! N’importe ! (Haut.) La réputation de monsieur est fort bonne ; pourquoi ne me le présentiez-vous pas ? Veuillez me dire quelle affaire nous l’amène.

Elle va s’asseoir à gauche.

DES AUBIERS, bas, à de Luny.

Elle veut tout savoir, elle ! Dites quelque chose et n’ayez pas d’esprit ; je lui ai dit que Marsac était fort lourd !

DE LUNY.

C’est bien aise. (Haut et prenant des manières rondes et pesantes.) Je viens, madame, en ce pays de Bourgogne pour m’y établir, selon toute apparence.

Ils s’asseyent.

MARGUERITE.

Près d’ici ?

DE LUNY.

Fort près ! deux lieues tout au plus ! Je compte acheter la terre de Luny.

MARGUERITE.

Vraiment ? Ah ! tant mieux ! Alors, nous n’aurons jamais le fâcheux voisinage du propriétaire actuel.

DES AUBIERS.

Faites donc attention ; M. de Marsac est le proche parent du comte de Luny.

MARGUERITE.

Proche parent ? Ah ! oui, c’est vrai !

DE LUNY.

Son cousin, issu de germain, madame. Mais ne vous gênez pas ! je ne compte pas le défendre.

MARGUERITE.

À la bonne heure ! J’aurais moins bonne opinion de vous si vous vous disiez son ami.

DES AUBIERS.

Grand merci ! Je l’ai été, moi, pourtant !

MARGUERITE.

Oh ! vous, c’est différent ; vous étiez si jeune ! Vous vous en repentez, d’ailleurs.

DES AUBIERS.

Où prenez-vous ça ?…

MARGUERITE.

Vous m’avez dit de lui pis que pendre.

DE LUNY.

Ah !

DES AUBIERS, à de Luny.

N’en croyez rien, au moins ! De ce qu’il m’est arrivé devant madame des Aubiers de raconter quelques espiègleries…

MARGUERITE.

Des espiègleries ?… Des duels sanguinaires ! des filles séduites ! des femmes compromises !…

DE LUNY, avec une indignation jouée.

Des maris trompés !

DES AUBIERS.

Bah ! bah ! il n’y a pas là de quoi pendre un homme, et tout cela le ferait bien rire, s’il vous entendait !

MARGUERITE.

Ça prouverait qu’il n’a ni foi ni loi, voilà tout ! – Mais il vend sa terre, j’en suis charmée. Du reste, c’est bien malgré sa tante qu’il a cet héritage ;… elle l’avait maudit !

DE LUNY.

Vous la connaissiez, madame ?

MARGUERITE.

Fort peu. Elle était infirme et ne quittait guère Paris.

DE LUNY, hypocritement.

Digne parente ! elle a oublié de faire son testament !

MARGUERITE.

À propos de ça, dites-moi : elle a donc laissé dans la misère une certaine Anna ?

DES AUBIERS, à part.

Oh ! est-ce qu’elle saurait… ?

MARGUERITE.

Une orpheline qu’elle avait élevée, et que cet affreux personnage dont nous parlions a envoyée à Luny.

DE LUNY.

J’ai ouï parler de cela. On a écrit, je crois, à mon parent, pour lui recommander cette jeune fille, qu’il ne connaît pas. Il a trouvé tout simple qu’elle se retirât momentanément à Luny.

DES AUBIERS, bas, à de Luny.

Vous ne l’avez pas encore vue chez vous ?

DE LUNY, bas, à des Aubiers.

Non ! je la verrai tantôt.

MARGUERITE, à son mari.

Vous dites ?…

DES AUBIERS.

Que le comte de Luny, qui ne connaît pas cette orpheline, a fait au moins là une bonne action.

MARGUERITE.

Vous croyez ça, vous ! Moi, je dis que c’est une proie qu’il s’est mise en réserve.

DE LUNY, à part.

Eh ! qui sait ?… (Haut.) Ce serait horrible !

On se lève.

MARGUERITE.

Je le crois capable de tout.

DE LUNY.

Et moi aussi !

MARGUERITE.

Eh bien, nous nous entendrons tous les deux ! Achetez cette maudite terre, et débarrassez-nous de tout ce que protégeait ce mécréant.

DES AUBIERS, à part.

Ah ! pauvre Cyprien !… Elle sait tout !

DE LUNY.

Je ne sais morbleu point comment vous remercier, madame ? Je me retire tout confusionné de vos bontés pour moi.

MARGUERITE.

Je suis votre servante, monsieur le baron.

DES AUBIERS, reconduisant de Luny.

En avez-vous assez ? Vous l’avez voulu !

DE LUNY, à part.

Je trouve ça charmant, moi ; ça m’amuse beaucoup !

DES AUBIERS.

Ma foi, ça m’amuse aussi. Vous faites le Marsac !… J’ai cru le voir et l’entendre !

Ils sortent.
 

SCÈNE VI.

MARGUERITE, puis LOUISOT.

MARGUERITE.

Ce Marsac a l’air d’un très brave homme, et, quand je lui ai parlé des projets de son cousin sur la jeune fille, il n’a pas dit non. Oh ! il faut absolument que j’éclaire Cyprien sur les suites d’une liaison pareille ! (Elle sonne.) Son père en rirait. Il ne veut rien prévoir. (Louisot entre.) M. Cyprien ?…

LOUISOT.

Oh ! il n’est pas sorti aujourd’hui, madame, vrai ?

MARGUERITE.

Qu’est-ce qui vous demande ça ?

LOUISOT.

Oui, madame.

MARGUERITE.

Vous aimez à parler ! Sachez que vous ne devez répondre que par oui ou non aux questions qu’on vous fait. Prévenez M. Cyprien de venir me parler.

LOUISOT.

Oui, madame ; mais le voici.

Louisot sort. Cyprien entre.
 

SCÈNE VII.

CYPRIEN, MARGUERITE.

CYPRIEN.

Vous me demandiez, madame ?

MARGUERITE.

Assieds-toi là, et causons de bonne amitié (ils s’asseyent vers la droite), sans plus de cérémonie que le jour où, pour la première fois, je te pris sur mes genoux. C’était le jour de mon mariage avec ton père, et je demandai à Dieu, si je devais avoir des enfants, de ne pas me les laisser aimer plus que toi. Dieu m’a trop prise au mot, puisqu’il ne m’en a pas donné du tout. Eh bien, puisqu’il a voulu que tu fusses toute ma famille, je le veux ainsi, et je ne souffrirai pas que rien nous désunisse.

CYPRIEN.

Qui pourrait nous désunir ?

MARGUERITE.

Il y a quelque chose entre nous. Tu étais studieux, calme, heureux ; je t’ai cru assez raisonnable pour passer seul un an à Paris. Te voilà revenu, mais soucieux, hautain, sombre ! Je ne t’en parlais pas, j’espérais que ça se dissiperait ; mais ça empire, et je t’en parle. Cyprien, il faut me promettre de renoncer à cette fantaisie-là.

CYPRIEN.

Vous croyez qu’une fantaisie… ?

MARGUERITE.

Ne cherche pas à me tromper ; tu n’as jamais menti, toi… Confesse-toi ; cette petite aventurière qu’on appelle Anna, je crois…

CYPRIEN, se levant.

Maman, je vous en supplie !… alors… pas un mot sur elle.

MARGUERITE.

Ah ! par exemple ! Tu t’imagines que je vais tranquillement te regarder faire des folies ?… Tu te trompes bien, mon garçon !… Un futur conseiller, courir la grisette !…

CYPRIEN.

Vous ne savez pas de qui vous parlez ; vous ne la connaissez pas.

MARGUERITE.

Je la connais assez ! c’est la protégée de M. de Luny.

CYPRIEN.

Non ! non ! jamais ! Est-ce lui qui répand cette calomnie ?… Si je le croyais…

MARGUERITE.

Tu lui en demanderais raison ? Heureusement, il n’est pas en France. Mais on peut protéger de loin.

CYPRIEN.

Ne le croyez pas ; ce n’est pas lui, c’est moi qui la protège ! moi seul !…

MARGUERITE.

Belle protection pour une honnête fille ! On sait ce que veut dire ce mot-là.

CYPRIEN.

Dans ma bouche, il a un autre sens ; je m’intéresse à une pauvre enfant, sans appui, sans ressources, mais pleine de talents, et d’une conduite si pure… que je comptais vous prier de lui donner asile chez vous, maman ; vous voyez donc bien…

MARGUERITE.

Que, depuis six semaines, tu recules devant une prière si saugrenue !

CYPRIEN.

Eh bien, je ne recule plus ! Je vous demande, je vous supplie de recevoir cette jeune personne !

MARGUERITE.

Tu es fou ! Moi, recevoir ta maîtresse ?

CYPRIEN.

Elle ne l’est pas !

MARGUERITE.

Je sais que l’on ne convient pas de ces choses-là. La vieille demoiselle de Luny n’y a vu que du feu. Elle était presque en enfance. Tes soins, ta société lui étaient fort agréables… Tu vois que je sais tout !… D’ailleurs, ce qui ne serait pas aujourd’hui serait demain, et j’espère que tu n’as pas pensé sérieusement à introduire un scandale dans la maison de ta mère.

CYPRIEN.

Je m’attendais à vos rigueurs, et je sais ce qui me reste à faire.

MARGUERITE, se levant.

Où vas-tu ?

CYPRIEN.

Je sors, maman.

MARGUERITE.

Non.

CYPRIEN.

Il le faut !

MARGUERITE.

Moi, je te le défends.

 

SCÈNE VIII.

LES MÊMES, DES AUBIERS.

DES AUBIERS.

Eh bien ! eh bien ! vous vous disputez, vous deux ?

CYPRIEN.

Mon père, on me traite ici comme quand j’avais dix ans. On oublie que je suis homme ! On me défend de sortir quand je veux, quand je dois sortir !

DES AUBIERS.

Eh bien, pourquoi es-tu si enfant que de prendre ça au sérieux, monsieur l’homme ? – Ris, baise la main de ta petite mère, et sauve-toi !

MARGUERITE.

Cette plaisanterie-là serait une insulte ! il ne la fera pas.

CYPRIEN.

Vous savez que je ne veux jamais oublier ce que je vous dois… Mais, vraiment, vous abusez aujourd’hui de la situation que m’ont faite vos soins et vos bienfaits.

MARGUERITE.

Si tu le prends ainsi, va ! je payerai tes sottises, je réparerai tes fautes… si je peux !… C’est là mon rôle apparemment ! Mais les chagrins que tu vas chercher, je n’y pourrai rien. Ça t’est bien égal, n’est-ce pas, que j’en souffre ? Eh bien, ça m’est égal aussi : on est au monde pour souffrir… Mais ton père ?

DES AUBIERS, troublé.

Son père ! son père voudrait bien savoir de quoi il s’agit, avant de s’arracher les cheveux !

MARGUERITE.

Demandez-lui où il va : c’est à lui de répondre.

DES AUBIERS.

Ah çà ! c’est cet imbécile de Louisot qui vous a dit ça !

MARGUERITE.

Je n’interroge pas les valets. (Montrant Cyprien.) Qu’il réponde, lui ! Vous voyez bien qu’il ne veut pas !

DES AUBIERS.

Eh bien, il a raison ! Je lui défends de répondre, moi ! Une femme ne doit pas savoir tous les pas que fait un jeune homme ! c’est blessant pour lui ! c’est inconvenant pour elle !

MARGUERITE.

Une mère doit tout savoir ! (À Cyprien.) Vas-tu dire que je ne suis pas la tienne ? Dis-le, si tu veux ! Je n’y renoncerai pas pour ça !

DES AUBIERS, lui prenant la main.

Vous dites des choses qui portent coup, vous le savez bien… Mais, mon Dieu…

MARGUERITE.

Quoi ! mon Dieu ?

DES AUBIERS.

Je comprends sa pensée. Il vous cédera toujours dans les circonstances graves, c’est son devoir ; mais dans celles qui ne le sont pas…

MARGUERITE.

Dans celles qui ne le sont pas, il est encore plus facile de céder ; mais, puisque vous l’autorisez…

DES AUBIERS, bas, à Cyprien.

Elle est fâchée tout de même. Bah ! renonce à sortir ce matin !

CYPRIEN, bas, à des Aubiers.

Vous me reprochez de céder toujours ; et, quand, par hasard, je résiste…

DES AUBIERS, bas, à Cyprien.

Après le dîner, nous nous sauverons sans rien dire ! J’irai avec toi ; allons !…

Cyprien jette son chapeau avec humeur et s’assied.

MARGUERITE, souriant.

J’aime à vous voir renoncer sans dépit à des idées coupables !

CYPRIEN.

Mais pourquoi voulez-vous donc que tout amour soit coupable, enfin ?…

MARGUERITE.

Alors, tu avoues un sentiment sérieux pour… ?

DES AUBIERS.

Eh bien, pourquoi pas ? (Faisant des signes à son fils.) C’est ça, question de sentiment ! (À Marguerite.) Secret de cœur !

MARGUERITE, sévèrement.

Il vous l’a confié ?

DES AUBIERS.

Peut-être.

MARGUERITE.

Dites-moi qu’il vous l’a confié, et je ne m’en tourmente plus.

DES AUBIERS.

Eh bien, admettez qu’il me l’a confié.

MARGUERITE.

Sans votre parole, je ne peux pas admettre l’impossible.

CYPRIEN.

Pourquoi serait-ce l’impossible ?

MARGUERITE.

Parce que tu ne peux pas avouer un sentiment sérieux pour…

DES AUBIERS.

Pour qui ? Voyons, tu ne sais pas seulement pour qui !

MARGUERITE.

Pour une fille qui a la lâcheté d’accepter les bienfaits de M. de Luny.

CYPRIEN, hors de lui, se levant.

Madame !

MARGUERITE.

À qui parles-tu ?

CYPRIEN.

Ma mère ! vous avez la rudesse de l’autorité, j’aurai celle de la franchise. J’aime Anna ! je l’aime avec passion ! vous la foulez aux pieds !… Vous espérez me guérir en m’humiliant !

DES AUBIERS.

Eh non ! eh non ! ce n’est pas là son intention, que diable !

CYPRIEN, exalté.

Laissez, mon père ! laissez-la dire ! madame veut que je sois blessé… eh bien, je le suis ! Qu’elle triomphe ! La leçon est dure et telle qu’elle la sait donner ; mais j’en profiterai à ma manière. Personne ne pourra plus soupçonner la femme que j’aime.

MARGUERITE.

Tu aimes une fille sans cœur.

CYPRIEN, avec douleur.

Eh bien, quand cela serait, qu’importe, madame ? L’enfant que vous avez élevé dans des idées arrêtées a profité de vos leçons. Il est persévérant, lui aussi, et plus on froissera le sentiment qu’il subit, moins il voudra le combattre en lui-même… – Anna, puisqu’Anna il y a… mon Dieu ! je ne croyais pas devoir laisser parler d’elle comme de la première venue !… Anna sortira de chez M. de Luny, et, si elle est à moi, vous direz que je suis égaré, si bon vous semble ; mais vous n’aurez pas le droit de me croire avili !

MARGUERITE.

Tu t’en vas là-dessus ?

CYPRIEN.

Oui !

MARGUERITE.

Tu ne sors toujours pas à présent, j’ai ta parole ! Dans une heure, tu seras plus calme.

CYPRIEN, à part.

Ma parole ! est-ce que je l’ai donnée ?

Il sort.
 

SCÈNE IX.

DES AUBIERS, MARGUERITE.

DES AUBIERS.

Je m’en vas aussi, moi, puisqu’il n’y a pas moyen de s’expliquer tranquillement.

MARGUERITE.

Pourquoi donc ça ?… Ne suis-je pas calme ?

DES AUBIERS.

Oh ! certes… c’est ce que j’admire ! Vous avez l’art de fâcher les autres sans vous émouvoir.

MARGUERITE.

Tu rêves ! nous sommes d’accord !

DES AUBIERS.

Nous ! d’accord ?… Nous ne le sommes sur rien !

MARGUERITE.

Ce n’est pas ma faute !

DES AUBIERS, ironiquement.

Non ! c’est la mienne.

MARGUERITE.

Je croyais que nous pouvions au moins nous entendre sur tout ce qui tient à la dignité et à la considération de notre enfant !

DES AUBIERS.

Oui, certainement ! mais nous ne nous entendrons jamais sur son bonheur !

MARGUERITE.

Son bonheur !

DES AUBIERS.

Ses plaisirs, si vous voulez ! À son âge, le bonheur, c’est le plaisir ; mais vous avez une morale de trappiste.

MARGUERITE.

Et toi, tu as la morale relâchée d’un vieux beau sans cervelle !

DES AUBIERS.

Vieux beau !

MARGUERITE.

Oui ! oui ! mon bon, nous sommes encore comme le sire de Bagnolet : « Très aimable et très frivolet ! »

DES AUBIERS.

Ça m’est égal, ça ! Mais vieux beau !

MARGUERITE.

Eh bien, ça te fâche, ce mot-là ?

DES AUBIERS.

Mais certes !

MARGUERITE.

Bah ! pourvu que je t’aime comme tu es.

DES AUBIERS.

Tu m’aimes ! je le sais bien !

MARGUERITE, riant.

Le fat !

DES AUBIERS.

Tu as beau dire ! tu ne me persuaderas pas que je tourne au Cassandre, et tu auras beau faire, je ne prendrai jamais ce rôle-là vis-à-vis de Cyprien. Je ne veux pas être un de ces pères de comédie rognant sur tout et grognant à tout propos, qui s’arrangent de manière à faire désirer le jour fortuné de leur trépas ! Non !… je veux être le meilleur ami de mon fils, et je le serai malgré tes dents, grondeuse, sermonneuse, vertu farouche, mère rabat-joie ! car c’est toi qui es vieille, malgré tes trente ans et tes beaux cheveux ! Tu as l’esprit racorni, le cerveau ratatiné ! Tu fais tout ce que tu peux pour ne plus paraître jolie ! hein ? Tu l’as encore, ta vilaine robe carmélite ! Ayez donc des idées riantes avec une femme toujours en deuil !

Il s’assied.

MARGUERITE.

As-tu fini ?

DES AUBIERS.

Oui !

MARGUERITE.

Non ! si tu n’as pas fini, dis encore !

DES AUBIERS, lui baisant la main.

J’ai fini !

MARGUERITE.

Alors, je vas répondre. Me permets-tu de répondre ?

DES AUBIERS.

Si je ne permettais pas, tu ne répondrais pas ?

MARGUERITE.

Non !

DES AUBIERS, se levant.

Si on l’entendait, on croirait pourtant qu’elle est la plus soumise des femmes !

MARGUERITE.

On ne se tromperait pas ; ne suis-je pas soumise à l’idée que je me suis faite de mes devoirs envers toi ? Ce n’est pas de ma faute, si tu ne les comprends pas. – Quand je t’ai épousé…

DES AUBIERS.

Ah ! nous allons revenir là-dessus ? Passons, du moins, au déluge !

MARGUERITE.

Quand je t’ai épousé, je faisais, au dire de tous mes parents, une insigne folie.

DES AUBIERS.

Accordé ! c’en était une !

MARGUERITE, franchement.

Non ! je t’aimais !

DES AUBIERS, la baisant au front.

Allons, tu as une manière brusque de vous dire les choses qui a son charme ! mais, c’est égal, vois-tu, je ne me laisse pas attendrir comme ça, moi, et je ne ferai pas un mot de ce que tu veux !

MARGUERITE.

Tu as tant de caractère !

DES AUBIERS, avec impatience.

Va toujours ! tu t’en es bien repentie, hein ? de m’avoir tant aimé !

MARGUERITE.

Eh bien, voilà ce qui te trompe… Je suis très contente de mon sort !

DES AUBIERS.

Oui ! parce que tu crois m’avoir soumis, dominé… Pst !

MARGUERITE.

Non ! mais je t’ai sauvé de toi-même !

DES AUBIERS.

Et de mes créanciers… C’est vrai !

MARGUERITE.

Fi ! je ne parle jamais de ça ! Mais, si tu es devenu sage, c’est grâce à moi !

DES AUBIERS.

Ah ! comment ça, dis ?

MARGUERITE.

Tu veux que je livre mon secret ? C’est bien simple ! Je me suis attachée à satisfaire tes bons instincts, et à te faire oublier les mauvais. Tu aimais l’élégance dans le bien-être, j’ai voulu te faire un intérieur où tu fusses mieux que partout ailleurs. Tu as l’intelligence claire et des idées larges ; je t’ai fait acquérir, par une vie régulière, la considération, le crédit que tu méritais d’avoir. Tu es sensible, bon, au point de ne pouvoir envisager la souffrance ; il n’y a plus de malheureux autour de toi. Enfin, tu adorais ton fils, j’ai tâché de lui procurer une belle éducation et de lui assurer un bel avenir.

DES AUBIERS, attendri.

C’est vrai ! c’est vrai, ma chère amie !… Je l’aimais passionnément, mais aveuglément, ce fils unique ; je l’eusse gâté, tu as su l’aimer sagement. Mon Dieu ! je ne suis pas ingrat ! je sais bien tout ce que nous te devons, lui et moi ! Mais laisse-moi te dire tes erreurs et tes torts… Tu exiges trop de nous ! tu nous veux parfaits comme toi-même ! ce n’est pas possible à des hommes du monde ! Tu as une ferveur de dévouement qui te fait dépasser le but. Ta volonté est toujours tendue, et tu ne nous permets aucune initiative. Avec toi, on devient une machine qui fonctionne bien, mais qui n’a pas conscience d’elle-même.

MARGUERITE.

C’est possible ; mais que faire, quand tu déclares que tu ne veux rien connaître et rien arranger dans ton existence ?

DES AUBIERS.

Moi ! je dis ça ?

MARGUERITE.

À propos de tout !

DES AUBIERS.

Alors, arrange tout, sans que je m’en aperçoive.

MARGUERITE.

Pour que tu n’aies pas à m’en savoir gré ! J’étais pourtant fière, quand tu me disais : « C’est bien ! » Allons, soit ! j’essayerai de me passer de ma récompense.

DES AUBIERS, vaincu.

Non ! mais, au moins, fais-toi plus gaie, plus tolérante ! Comme tu as abîmé ce pauvre de Luny devant son cousin !

MARGUERITE.

C’est vrai, j’ai été trop loin ! c’est que je pensais que cet homme déshonorerait Cyprien dans la personne de sa maîtresse.

DES AUBIERS, frappé.

Comment ! tu penses sérieusement que de Luny… ?

MARGUERITE.

Je ne suis pas seule à le penser ! tu as vu que M. de Marsac n’essayait pas de me démentir, quand je l’ai dit devant lui.

DES AUBIERS, effrayé, à part.

C’est vrai ! c’est vrai ! Ah ! mon Dieu, il ne nous manquerait plus… Une rivalité entre mon fils et un pareil homme ! après sa dernière affaire à Venise !

MARGUERITE.

Eh bien, qu’as-tu à rêvasser ?

DES AUBIERS.

Je pense à ça ; je dis que je n’entends pas qu’il en soit ainsi. Je ne sais, ma foi, pas où M. Cyprien prendrait le droit d’avoir une maîtresse ; s’il croit que je vas lui souffrir une intrigue sous mon toit, ou seulement à ma porte, il se trompe, et je vas lui dire ça tout net, moi !

 

SCÈNE X.

LES MÊMES, LOUISOT.

LOUISOT.

Madame, c’est M. Cyprien…

DES AUBIERS.

Ah ! il est là ?

LOUISOT.

Oui, madame, il est sorti !

MARGUERITE.

Sorti ?

LOUISOT.

Non, monsieur ! il a dit comme ça qu’on ne l’attende pas pour dîner.

DES AUBIERS.

C’est bon ! c’est bon ! va-t’en !

LOUISOT.

Oui, madame.

Louisot sort.
 

SCÈNE XI.

MARGUERITE, DES AUBIERS.

DES AUBIERS, très troublé.

Il a encore été courir là-bas !

MARGUERITE.

À Luny ?… Non, il m’a promis…

DES AUBIERS.

Il n’a rien promis… ou bien, c’était avant que je fusse là.

MARGUERITE.

Est-ce que je me serais trompée ?…

DES AUBIERS.

Oui ! tu dois t’être trompée !… – Marguerite, je t’en prie, ne te mêle plus de ça. – Permets-moi de croire que je m’entends à ces choses-là mieux que toi… Je vais le voir !

MARGUERITE.

Mais tu parais troublé ?…

DES AUBIERS.

Non ! je ne suis pas troublé du tout ! je pense seulement que, dans un moment de dépit, Cyprien pourrait s’engager trop avant avec cette maîtresse… J’ai un prétexte pour y aller : – Marsac qui est là ! – et j’y vais.

MARGUERITE.

Et tu ne veux pas que je m’en mêle ?

DES AUBIERS, affectant la gaieté.

Non ! fais-toi belle. Je t’avertis que, si tu n’es pas en blanc ou en rose tantôt, je ne dîne pas à la maison.

MARGUERITE.

Quel enfantillage !… Tu me voudrais coquette !

DES AUBIERS.

Non pas ! mais je veux que tu paraisses jeune.

MARGUERITE.

Plus jeune que toi ? Je ne veux pas, moi !

DES AUBIERS.

Ah çà ! j’ai donc l’air vieux, décidément. Je n’ai que quarante-cinq ans, que diable ! d’ailleurs, je ne crains pas que l’on te fasse la cour.

MARGUERITE.

C’est galant, cette sécurité-là ! Tu ne crains rien du tout ?

DES AUBIERS, troublé.

Non ! rien ici ! mais là-bas !… Adieu !

Il se sauve.

MARGUERITE, seule.

Il me cache quelque chose !… Je veux tout savoir !

ACTE DEUXIÈME.

Au château de Luny. – Grand salon Louis XIV ou Louis XIII, fané et austère, pittoresque si l’on veut ; vieux meubles. – Deux portes au fond. Porte à droite du spectateur, fenêtre à gauche.

 

SCÈNE PREMIÈRE.

ANNA, puis CYPRIEN.

ANNA, qui est occupée à la fenêtre à recoudre une bordure de rideau, se levant et prenant son panier à ouvrage.

J’ai fini et je m’en vas ; j’ai toujours peur, moi, dans ce vieux château !… Ah ! M. Cyprien !

CYPRIEN, venant par le fond à droite.

Ne me chassez pas ! il faut absolument que je vous parle !

ANNA.

C’est mal de revenir encore… surtout dans cette maison déserte… J’aime encore mieux les propos que l’on peut faire à la ferme. Allez-vous-en, vrai ! si vous avez un peu d’amitié pour moi !

CYPRIEN.

Mais, mon Dieu, pourquoi cette méfiance ?

ANNA.

Je n’ai point de méfiance ; quelle méfiance voulez-vous que j’aie ? Mais je n’ai en ce monde que ma réputation d’honnête fille, moi, et vous me la faites perdre !

CYPRIEN.

Je le sais… et je connais mon devoir. Écoutez-moi, Anna !

ANNA.

M’apportez-vous le consentement de votre belle-mère ?… Si elle agrée mes services, on ne pourra plus mal penser, ni mal parler de moi. Eh bien, lui avez-vous enfin parlé ?… Vous ne répondez pas ?

CYPRIEN.

Elle refuse !

ANNA.

Ah !… vous voyez ! vous avez parlé trop tard ! Elle aussi me méconnaît.

CYPRIEN.

Elle est injuste !…

ANNA.

Faites que je la voie, elle me rendra justice.

CYPRIEN.

Impossible !

ANNA.

On la dit si bonne !… et vous-même, vous l’aimez tant !

CYPRIEN.

Ne parlons plus d’elle ; quand elle a des préventions, elle est inflexible. Avisons à ce que vous sortiez d’ici ; vous ne pouvez plus y rester. Le nom seul de M. de Luny est une tache sur le vôtre !

ANNA.

Est-ce à ce point-là ? Un homme que je n’ai jamais vu, que je ne verrai sans doute jamais ?…

CYPRIEN.

Oui, oui, c’est à ce point-là. Je ne le croyais pas… je m’étais trompé… ma mère l’a dit, et, en cela, elle a raison.

ANNA.

Ainsi vous m’avez très mal conseillée ? Car c’est vous qui m’avez persuadée d’accepter l’hospitalité du comte ; où donc voulez-vous que j’aille à présent, si je suis décriée pour cela ?

CYPRIEN.

Anna, je vous ai trompée ! hélas ! je me trompais moi-même ! tout ce que je rêvais, tout ce que je désirais pour vous, je le croyais facile. Vous avez eu confiance en moi, pourtant ! Eh bien, je serai digne de cette confiance-là ! sur moi seul pèsera tout entier le soin de vous faire respecter. Croyez en moi, je le mérite.

ANNA.

Je n’ai jamais douté de votre bon cœur, et de l’intérêt que vous me portez… Mais que pouvez-vous pour moi ? Rien, puisque c’est justement votre intérêt qui me nuit ! À qui pouvez-vous me recommander, me confier, puisque vos parents eux-mêmes… ?

CYPRIEN.

Mes parents… ouvriront les yeux ; ils comprendront combien mon affection pour vous est sérieuse, invincible…

ANNA.

Pourquoi êtes-vous si ému en me disant cela ? Vous m’effrayez !…

CYPRIEN.

Ah ! comprenez-le donc enfin vous-même, que cette affection est tout pour moi ! qu’elle est mon âme, ma vie, mon avenir !

ANNA.

Oh ! mon Dieu ! pourquoi me juriez-vous que c’était de la vraie et bonne amitié ?… Et moi qui vous croyais si raisonnable, si sincère et si pieux !

CYPRIEN.

Anna, je suis tout cela, et je vous aime. Croyez-vous donc que je veuille vous faire outrage, vous perdre ?…

ANNA.

Non, je ne peux pas le croire ; mais j’ai peur de la situation où je suis, je ne la comprends plus. Vous-même, vous n’êtes plus pour moi ce que vous étiez, quand, sous les yeux de notre vieille amie, vous me parliez comme à une sœur. Tenez, nous avons fait un rêve ; vous ne pouvez pas me servir de frère, et moi… nous ne pouvons rien l’un pour l’autre. Adieu ! ne venez plus !

CYPRIEN.

Vous me quittez sans m’entendre ?…

ANNA.

Oui, il le faut !

CYPRIEN.

Mais pourquoi ?…

ANNA.

Je ne sais pas, mais il le faut !

Elle sort par le fond à droite.
 

SCÈNE II.

CYPRIEN, puis LOUISOT.

CYPRIEN.

Il faut que je reste coupable à ses yeux, qu’elle soit soupçonnée par ma faute ?… Mais je ne peux pas accepter cela, moi !… Ah ! Louisot ! que fais-tu ici ?

LOUISOT.

Monsieur, c’est votre papa qui m’a dit de le suivre.

CYPRIEN.

Ah ! mon père est là ? Où donc ?

LOUISOT.

Il est avec un monsieur qui vend ou qui achète des terres.

CYPRIEN.

Alors, ce n’est pas à cause de moi qu’il est venu ?

LOUISOT.

Oh ! non, monsieur ! mais je ne sais pas qui diantre lui a été dire toute votre histoire avec mamselle Anna…

CYPRIEN, préoccupé.

C’est moi ! c’est moi !

LOUISOT.

Ah ! c’est monsieur qui lui a dit soi-même ?… J’en suis content ! Mais, monsieur Cyprien… le v’là, votre papa, avec l’autre monsieur qu’ils appellent Marsac.

CYPRIEN.

Eh bien, reste par là, et, quand mon père aura fini avec lui, tu le prieras de ma part de venir causer avec moi… dans la garenne…

LOUISOT.

Oui, monsieur. (Cyprien sort par le fond, à droite.) Comme ça se trouve qu’il a tout dit à son papa !

 

SCÈNE III.

DES AUBIERS, DE LUNY, LOUISOT.

DE LUNY, à des Aubiers, en entrant du fond, à gauche.

Vous voyez qu’il n’est pas gai, le château de mes aïeux. Mais ici, au moins, nous causerons tranquillement, puisque c’est un secret…

DES AUBIERS, lui montrant Louisot.

Chut !… (À Louisot.) Que fais-tu là, toi ?…

LOUISOT, bas.

Monsieur, c’est M. Cyprien…

DES AUBIERS, bas.

Qui était là tout à l’heure ?

LOUISOT, bas.

Oui, monsieur ; il m’a chargé de vous dire…

DES AUBIERS, bas.

Tu lui as donc dit que j’y étais, bavard ?

LOUISOT, bas.

Oh ! non, monsieur ! Je ne sais pas qui diantre…

DES AUBIERS.

C’est bon. Va lui dire…

Il s’éloigne encore en lui parlant.

DE LUNY, à part.

Qu’est-ce qu’il a donc avec ses mystères, l’ami des Aubiers ? J’ai un grand service à lui rendre… Eh bien, mais ça se trouve bien ! moi qui cherchais le moyen de rentrer en grâce auprès de sa femme ! Ah ! elle est toujours très séduisante ; le mariage ne lui a pas fait tort.

LOUISOT, à des Aubiers.

Oui, monsieur.

Il sort.
 

SCÈNE IV.

DE LUNY, DES AUBIERS.

DE LUNY.

Eh bien, mon cher ami, me direz-vous ce que signifie l’agitation où je vous vois ?…

DES AUBIERS.

Mon cher, c’est ma femme qui…

DE LUNY.

Qui est indignée de la supercherie de ce matin ?

DES AUBIERS.

Non, il ne s’agit pas de ça. Elle voudrait des renseignements sur cette orpheline que vous avez recueillie…

DE LUNY.

Mademoiselle Anna Dubois… Eh bien ?

DES AUBIERS.

Vous l’avez vue ?

DE LUNY.

Pourquoi me demandez-vous ça ?

DES AUBIERS.

Parce que… parce que je vous le demande !

DE LUNY, à part.

Tiens, tiens, tiens ! (Haut, ironiquement.) C’est madame des Aubiers qui veut savoir comment je la trouve, mademoiselle Anna ?

DES AUBIERS, impatienté.

Eh ! non, c’est moi !

DE LUNY.

À la bonne heure, soyez donc franc ! Je ne… c’est-à-dire si, je l’ai vue, et c’est une personne… délicieusement jolie, mon cher ! (À part.) Je ne l’ai pas seulement aperçue !

DES AUBIERS.

Diable ! voilà justement ce que je craignais. Est-ce que… ?

DE LUNY, railleur.

Eh bien, et vous, est-ce que… ?

DES AUBIERS.

Luny, ne plaisantons pas ! Il ne s’agit pas de moi.

DE LUNY.

Il ne s’agit pas de… ? Ah ! vous allez faire encore le bon apôtre, l’homme rangé, comme tantôt !

DES AUBIERS.

Comment ! vous croyez que je suis amoureux de cette jeune fille ?

DE LUNY.

Oui, oui, je le crois.

DES AUBIERS, à part.

Au fait, j’aime autant ça, moi ! (Haut.) Quel que soit le motif de l’intérêt que je prends à la chose, je suis venu vous prier très sérieusement de ne point vous occuper du tout de mademoiselle Anna.

DE LUNY.

À la bonne heure, voilà qui est carré !

DES AUBIERS.

Très carré ! Pourquoi pas, entre amis ? Si vous me le demandiez en une circonstance où je viendrais sur vos brisées, je n’hésiterais pas…

DE LUNY.

Vous, vous, un homme marié, surveillé,… c’est facile ! Mais moi, c’est différent !

DES AUBIERS, sévèrement.

Alors… vous refusez ?

DE LUNY.

Je ne dis pas ça ; je ferai mon possible pour ne pas rencontrer l’objet litigieux. Pourtant il se peut que, malgré moi, le hasard… Toujours sous le même toit, les rencontres sont faciles… et, dame !… vous savez qu’on se trouve quelquefois surpris… envahi par un attrait invincible…

DES AUBIERS.

Vous vous moquez… et il semble que vous y mettiez l’intention de me désobliger.

DE LUNY.

Ma foi, vous le mériteriez bien.

DES AUBIERS.

Et comment ça ? Que me reprochez-vous ?

DE LUNY.

D’avoir dit chez vous tant de mal de moi, que j’y suis un objet d’horreur et de scandale !…

DES AUBIERS.

Bah ! vous avez cru à ça, vous ? Vous n’avez pas vu que l’on plaisantait !

DE LUNY.

J’ai vu tout le contraire, et je suis certain que madame Des Aubiers ne voudra jamais me recevoir quand elle saura qui je suis.

DES AUBIERS.

Eh bien, justement, quand elle saura qui vous êtes, elle rira de ce qui s’est passé, et reconnaîtra que vous êtes l’homme le plus aimable et le mieux élevé qu’on puisse voir.

DE LUNY.

Si vous me promettiez ça…

DES AUBIERS.

Je vous le promets.

DE LUNY, à part.

Allons donc ! (Haut.) Vous ne craignez pas… ?

DES AUBIERS.

Ma femme ? Vous vous imaginez que je crains ma femme ?

DE LUNY.

Pourtant, si elle savait comme vous vous émancipez…

DES AUBIERS.

Je m’émancipe, moi ?… Ah ! à cause de… ? Oui, c’est vrai. Eh bien, vous voyez donc bien que je ne suis pas si enchaîné, si soumis… Alors, c’est convenu, vous allez renoncer à mademoiselle Anna, me donner votre parole d’honneur de ne contre-carrer en rien mes projets sur elle ?

DE LUNY.

Ah ! il faut bien que ce soit pour vous ! Comme vous voilà épris !…

DES AUBIERS, riant malgré lui.

Épris, moi ?… Ah ! vous ne me connaissez pas ! Vous restez ici ?

DE LUNY.

Vous souhaitez que je m’en aille ?

DES AUBIERS.

Non, c’est pour savoir.

DE LUNY.

Eh bien, si vous désirez le savoir, je vas me reposer dans ma chambre ; car j’ai fort peu dormi cette nuit, et je me sens très fatigué.

DES AUBIERS.

C’est ça, c’est ça, reposez-vous. (À part.) Moi, je vas avertir Cyprien de ce qu’il faut résoudre.

Ils sortent par les deux portes du fond.
 

SCÈNE V.

DE LUNY, seul, rentrant.

Est-il épris, en effet ?… Non, il y autre chose. Ne serait-ce pas plutôt… ? Eh ! que m’importe ! il me conduira aux pieds de sa femme… le mari classique !… Mais… (Regardant à droite.) Est-ce là cette belle Anna ? Non, car il me semble reconnaître…

 

SCÈNE VI.

DE LUNY, MARGUERITE.

MARGUERITE, qui est entrée avec précaution et qui voit de Luny tout à coup. Elle a une coiffe de mousseline blanche.

Ah !…

Elle veut se retirer.

DE LUNY, à part.

C’est elle ! (Haut et reprenant les allures de Marsac.) Morbleu madame l’ombre, qui êtes-vous ? La maison est-elle hantée ?

MARGUERITE.

Ne craignez rien, monsieur de Marsac, c’est moi !

DE LUNY.

Qui, vous ? madame des Aubiers ? Vous me fîtes grand’peur !

MARGUERITE.

En vérité ? (À part.) Le bon personnage !

DE LUNY.

Je m’attendais si peu à vous voir chez l’abominable de Luny.

MARGUERITE.

Eh bien, puisqu’il est à Venise !

DE LUNY.

Vous ne craignez pas de souiller vos pieds sur le plancher de sa maison ?

MARGUERITE, riant.

Puisqu’il n’y a jamais marché !

DE LUNY.

Ah ! si fait, dans son enfance !

MARGUERITE.

Alors, il y a si longtemps !…

DE LUNY.

Vous croyez donc mon cousin bien vieux ?

MARGUERITE.

Je crois qu’il a passé le bel âge où il se donnait pour irrésistible.

DE LUNY, à part.

Les bénéfices de l’incognito.

MARGUERITE.

Mais, dites-moi, monsieur de Marsac, vous avez vu mon mari dans cette maison ?

DE LUNY.

Je ne sais, madame, si je dois vous dire…

MARGUERITE.

Oui, oui, parlez. M. des Aubiers est sorti brusquement… et moi, effrayée de son agitation, je suis venue, un peu en cachette, comme vous voyez, à cause des domestiques, qui ne sont pas tous discrets… Et, comme vous êtes un fort honnête homme… un père de famille, vous comprendrez mon inquiétude, celle de mon mari… Il s’agit de son fils, qui doit être ici… pour cette jeune Anna dont je vous ai parlé.

Elle remonte en cherchant.

DE LUNY, à part.

Ah ! je voyais bien qu’il me trompait ! Il tremble pour son fils, dont il me croit le rival… l’affaire de Venise !… Excellent père, qui s’effraye quand le mari seul est menacé !

MARGUERITE, revenant.

Eh bien, monsieur de Marsac, pouvez-vous me dire où je trouverai M. des Aubiers, et si quelque chose est venu justifier ses craintes ?

DE LUNY, très galant.

Je puis vous affirmer, madame, que toutes ses craintes sont chimériques du moment que vous êtes ici.

MARGUERITE.

Je ne comprends pas.

DE LUNY.

Vous ne comprenez pas que M. Cyprien n’a rien à redouter d’un prétendu rival qui a bien autre chose en tête.

MARGUERITE.

Ah ! il y a un rival ? Je ne savais pas ça, moi… Qui donc ?

DE LUNY.

Permettez-moi de ne pas le nommer.

MARGUERITE.

Vous ne voulez pas ?… Je tâcherai de découvrir toute seule… Me direz-vous au moins où est M. des Aubiers ?

DE LUNY, avec empressement.

Acceptez mon bras, madame, et nous le chercherons : vous ne connaissez pas les êtres.

MARGUERITE.

Et vous, vous les connaissez donc déjà ?

DE LUNY.

Fort peu ; mais…

MARGUERITE.

Je chercherai seule, merci.

DE LUNY.

Quoi ! vous voulez… ?

MARGUERITE.

Je veux chercher seule.

DE LUNY.

Je vous laisse, madame ; partout vous devez commander !

Il salue et sort par le fond à gauche.
 

SCÈNE VII.

MARGUERITE, seule.

Est-ce une épigramme ou une galanterie ? Qu’est-ce que c’est donc, au juste, que cet excellent M. de Marsac ? Un hypocrite peut-être ! Je déteste ces gens-là, moi !… Je lui trouve une autre figure que ce matin… Est-ce lui, ce rival ?… Il y a ici je ne sais quel piège tendu… à qui ? Je ne devine pas, mais je sens que j’ai bien fait de venir et je… Ah ! Louisot ! ce bavard ! je ne veux pas qu’il me voie !

Elle sort par la droite.
 

SCÈNE VIII.

LOUISOT, puis DES AUBIERS et CYPRIEN.

LOUISOT, voyant fuir Marguerite.

Tiens !… qu’est-ce que c’est que celle-là ?

DES AUBIERS.

Quoi ? est-ce elle qui sort d’ici ?

LOUISOT.

Mademoiselle Anna ? Non, monsieur ; mais je la trouverai bien, allez.

DES AUBIERS.

Eh bien, dépêche-toi, et dis-lui que M. des Aubiers, le père, demande à lui parler ici ; et, si par hasard elle refusait,… tu lui dirais que c’est de la part de madame des Aubiers. Va vite !

Louisot sort.

CYPRIEN.

Oui, oui, tu as raison, père ! Il faut l’emmener tout de suite. Je vois bien que tu crains quelque chose pour elle.

DES AUBIERS.

Moi ? Je ne t’ai point parlé de craintes… Mais les convenances… sa réputation… la tranquillité de ta mère…

CYPRIEN.

Et cet étranger, ce Marsac qui est ici !

DES AUBIERS.

Oh ! celui-là… Mais, n’importe, tu veux qu’elle parte, et tu as raison.

CYPRIEN.

Tu dis que tu sais où tu vas la conduire ?

DES AUBIERS.

Je sais… oui ! À Dijon, chez la présidente !

CYPRIEN.

Chez la présidente ? Non, non, ça ne se peut pas !

DES AUBIERS.

Allons donc ! parce que, dans le temps jadis… ? Tu crois aux mauvais propos, toi ?

CYPRIEN.

La présidente est une femme décriée que ma mère ne voit pas.

DES AUBIERS.

Ta mère, ta mère !… ça se comprend ; mais mademoiselle Anna !

CYPRIEN.

Mademoiselle Anna est une personne aussi respectable que qui que ce soit au monde.

DES AUBIERS.

Excepté pour toi, cependant : car tu comptes bien que sa rigueur aura un terme !… autrement…

CYPRIEN.

Père, nous ne nous entendons pas ! je le sentais bien, que nous parlions sans nous comprendre ! Je ne veux pas séduire Anna, moi : je veux la sauver.

DES AUBIERS.

Eh bien !… c’est très moral, et, si tu renonces à elle, tout devient très facile : je vais la conduire à notre cousine de Pontvieux, qui a l’honnête manie de faire des mariages, et qui lui trouvera un parti dans les vingt-quatre heures.

CYPRIEN.

Mais je ne veux pas qu’on la marie, moi. Entends-tu, père ? je ne le veux pas.

DES AUBIERS.

Alors, va te promener, tu veux et ne veux pas…

CYPRIEN.

Mon père, je veux… et tu daigneras consentir.

DES AUBIERS.

Et à quoi donc, s’il te plaît ? Te moques-tu ? crois-tu, par aventure, que je sois venu ici pour bénir ton hyménée avec mademoiselle Anna Dubois ? D’ailleurs, est-ce qu’on se marie à ton âge ?

CYPRIEN.

Laisse-moi l’espérance que cette pensée-là ne te semblera pas toujours inadmissible. Oh ! laisse-la-moi, je t’en supplie ! Permets-moi de la dire à Anna devant toi, et, alors, peut-être consentira-t-elle à nous suivre.

DES AUBIERS.

Où ? Voilà la question !

CYPRIEN.

Chez ma nourrice, la bonne et digne Marianne, qui, grâce à toi, a un petit bien et une jolie maison très près d’ici ; ma mère ne pourra la tourmenter ni l’intimider. Anna y sera heureuse et protégée…

DES AUBIERS, riant.

Par toi ?… À la bonne heure ! le plan n’est pas mauvais… sauf la question de mariage, plaisanterie à laquelle je ne veux nullement me prêter.

CYPRIEN.

Ne dis pas que ce serait une plaisanterie ! si tu m’aimes, ne le dis pas !

DES AUBIERS.

Si je t’aime ? Ah çà !… tu en es donc fou, de cette fille-là ?

CYPRIEN.

Oui, oui ! cent fois oui ! tu le vois bien ! je ne dors plus, je ne travaille plus, je ne vis plus ! et il y a un an que dure ce supplice !

DES AUBIERS, à part.

Pauvre garçon !… j’ai connu ça !… seulement, ça ne me durait pas si longtemps ! (Haut.) Eh bien, alors… que veux-tu que j’y fasse, moi ? Tu ne peux pas compter que Marguerite consentira jamais…

CYPRIEN.

Tu y consentirais donc, toi ? (Se jetant au cou de son père.) Oh ! oui, certes ! tu m’aimes, toi ! tu ne te plairais pas à me voir tant souffrir… (Il fond en larmes.)

DES AUBIERS, très ému.

Diable ! diable !… Moi… certes, je t’aime… je t’aime trop !… Veux-tu bien ne pas pleurer ! (Pleurant lui-même.) Un homme ! c’est ridicule, ça !…

CYPRIEN.

Laisse-moi pleurer ! il y a si longtemps que j’étouffe !

DES AUBIERS.

Mon Dieu, moi, je ne dis pas, mon enfant ! si c’était possible… Je sais bien qu’on a beau épouser une femme riche… et qu’on a beau se marier tard… oh ! mon Dieu, à vingt ans ou à trente-cinq, c’est toujours le mariage ! Avec l’amour, on a la tempête ; avec la raison, l’ennui ! Je crois que la tempête vaut encore mieux à ton âge !

CYPRIEN.

Tu vois donc bien…

DES AUBIERS.

Mais c’est fort inutile, ce que nous disons là ! ma femme… elle est grande et généreuse à coup sûr ; mais elle a un orgueil !… des idées !… elle attache à la considération un prix… exagéré, et à la naissance, donc !

CYPRIEN.

Nous ne sommes pourtant pas, toi et moi, d’un sang tellement illustre…

DES AUBIERS.

Pardieu ! Et, quand nous sortirions de l’épée de Charlemagne ! moi, grâce au ciel, je n’ai pas de préjugés, je suis un vrai philosophe, l’homme de mon siècle, et je dis que chacun est le fils de ses œuvres !… Mais Marguerite…

CYPRIEN.

Mon père ! voici Anna ! Parle-lui comme tu viens de me parler… et l’avenir est à nous !

 

SCÈNE IX.

CYPRIEN, DES AUBIERS, ANNA.

DES AUBIERS, bas, à Cyprien.

Eh ! elle est jolie ! l’air modeste !

ANNA.

C’est de la part de madame des Aubiers que M. des Aubiers vient me parler ?

DES AUBIERS.

Certainement, certainement !

CYPRIEN, bas, à son père.

Mon Dieu, pourquoi la tromper ?

DES AUBIERS, bas, à Cyprien.

Tais-toi ! (À Anna, haut.) Ma femme a entendu parler de vous ; mais… pour le moment…

ANNA.

Elle ne peut me recevoir ?

DES AUBIERS.

C’est la vérité ; mais… plus tard…

ANNA.

Non, monsieur, ni à présent ni plus tard, je le sais ; mais, quand même madame des Aubiers me ferait l’honneur d’accepter mes services,… ce que je désirais, je ne le veux plus… Je ne pourrais plus répondre à son appel !

CYPRIEN, à son père.

Tu vois, elle me craint ! Dis-lui donc…

DES AUBIERS, bas.

Prends donc patience ! (Haut.) Mademoiselle Anna, votre réputation exige que vous quittiez Luny, vous le savez, et vous n’hésiterez pas, je pense ! Moi, je m’intéresse à vous… parce que Cyprien m’a instruit de vos malheurs… et de vos mérites… Je vous offre donc un asile honorable chez moi… c’est-à-dire chez une personne qui me doit tout.

ANNA.

Je vous remercie, monsieur ; je chercherai moi-même un refuge et du travail ; quelques personnes ici s’intéressent aussi à moi.

CYPRIEN.

Qui donc ?

ANNA.

Je n’ai rien à vous répondre, monsieur Cyprien !

DES AUBIERS.

Mais à moi, de bonne amitié, voyons ! (Il éloigne Cyprien du geste.) Est-ce que… ce monsieur qui est ici… ?

ANNA.

M. de Marsac ?

DES AUBIERS.

Oui, il vous a parlé, je le sais.

ANNA.

Non, monsieur, je ne l’ai pas vu.

DES AUBIERS.

À la bonne heure ! un vieux garçon, ça ne conviendrait pas du tout !

ANNA.

Aussi, monsieur, je compte partir dès aujourd’hui.

CYPRIEN, se rapprochant.

Mais où irez-vous, Anna ?

ANNA.

Que vous importe, monsieur !

CYPRIEN.

Mon père !… dis-lui donc…

DES AUBIERS, à Cyprien.

Oui, oui certainement ! qu’est-ce que je fais ? (À Anna, en s’éloignant encore plus de Cyprien ; bas.) Je vous devine, ma chère… et je vous approuve ! Ne me prenez pas pour un père complaisant ! je comprends vos scrupules ! Me permettez-vous de vous conduire à votre nouveau gîte ? Voyons ! vous allez… ?

ANNA, s’abandonnant.

Je ne sais pas ! on n’a encore rien trouvé pour moi. Je suis sans asile… et sans ressources ! mais j’ai du courage, et je sais travailler !

DES AUBIERS, haut. Cyprien se rapproche.

Ne vous préoccupez pas de ça. La nourrice de Cyprien est dans l’aisance… et, d’ailleurs…

ANNA, inquiète.

Ah ! c’est là qu’il me faut aller ?

DES AUBIERS.

Qu’est-ce qui vous inquiète ? C’est une honnête femme !

ANNA, haut.

Monsieur des Aubiers, rien ne m’inquiète si vous me donnez votre parole d’honneur que monsieur votre fils n’ira jamais là tant que j’y serai.

DES AUBIERS.

Ah dame !… c’est à lui qu’il faut demander ça, vous comprenez…

CYPRIEN.

Anna ! je vous jure…

ANNA.

Jurez sur l’honneur, monsieur, et devant votre père !

DES AUBIERS, à Cyprien.

Allons, vite ! (Bas.) C’est provisoire !

CYPRIEN.

Sur l’honneur ! mais…

DES AUBIERS.

Pas de mais… Partons.

ANNA.

Vous voulez qu’on me voie sortir d’ici avec monsieur votre fils ?

DES AUBIERS.

Non ! ça ne se doit pas, vous avez raison ! Va-t’en, Cyprien !

CYPRIEN.

J’obéis ! mais, mon Dieu !… se quitter ainsi !… c’est pour en mourir, mon père ! Pas un mot ?…

DES AUBIERS.

Non, pas un mot ici ! Allons ! un peu de courage, parbleu ! (Bas.) Va-t’en sur la route… aux Trois-Ormeaux !… tu la verras passer… et, s’il faut s’expliquer là,… on verra !

CYPRIEN.

Vous me le jurez ?

DES AUBIERS.

Oui ! va donc !

Cyprien sort par le fond.
 

SCÈNE X.

ANNA, DES AUBIERS.

DES AUBIERS.

Vous, ma chère petite, vous ne retournez pas à la ferme, c’est inutile. Je vous ferai porter vos effets, et je dirai à ces braves gens que…

ANNA.

Quoi que vous leur disiez, monsieur des Aubiers, ils savent que je suis compromise.

DES AUBIERS.

Mais non, mais non ! soyez donc tranquille. (Allant au fond.) Louisot, dis à la voiture… Eh bien, où est-il, cet imbécile ? Louisot !… (À Anna.) Pardon ! je vais faire avancer ma voiture, ne bougez pas d’ici !

Il sort par le fond.
 

SCÈNE XI.

ANNA, puis MARGUERITE, qui sort de la droite avec précaution et va regarder aux portes pendant le monologue d’Anna.

ANNA.

Que je sois tranquille !… Ah ! oui, je peux l’être, à présent que je suis perdue ! Et où me conduit-on ? Aurais-je dû accepter ?… Mon Dieu !… seule au monde ! personne pour me conseiller, pour me garantir ! qui s’intéresserait à une pauvre fille ?…

MARGUERITE.

Moi !

ANNA.

Vous ? Je ne vous connais pas ; qui êtes-vous donc ?

MARGUERITE.

Madame des Aubiers.

ANNA, se jetant à ses pieds.

Oh ! madame ! ayez pitié de moi ! je ne suis coupable de rien.

MARGUERITE.

Je le sais.

ANNA.

Et je n’ai pas mérité que vous me méprisiez ?

MARGUERITE.

Je le vois, relevez-vous ! Votre conscience vous a avertie, vous ne devez pas aller chez la nourrice de Cyprien.

ANNA.

Il manquerait donc à sa parole ?

MARGUERITE.

Malgré lui.

ANNA.

Oh ! mon Dieu, je vois bien que je ne dois jamais le revoir !

MARGUERITE.

Vous pleurez ! vous l’aimez donc ?

ANNA.

Moi ?

MARGUERITE.

Oh ! vous pouvez me le dire ! ce n’est pas moi qui vous tromperai, je ne lui permettrai pas de vous aimer.

ANNA.

Eh bien, tenez… envoyez-moi bien loin, madame ! je me croyais sûre de ma raison ; mais tout ce que je vois, tout ce que j’entends aujourd’hui… Je ne sais plus rien de moi-même, je ne sais de quoi j’ai peur… Faites-moi sortir d’ici sans qu’on sache où je vais… c’est tout ce que je vous demande.

MARGUERITE.

Anna, avez-vous du courage ?

ANNA.

Dieu m’en donnera ! Que faut-il faire ?

MARGUERITE.

Entrer au couvent ; ça vous effraye ?

ANNA.

Non ! j’y avais déjà songé ; mais je n’ai rien, on n’a pas voulu de moi.

MARGUERITE.

Je me charge de vous.

ANNA.

Oh ! merci, madame, vous me sauvez !

MARGUERITE.

Songez-y pourtant, c’est grave ! Si vous préférez la protection, moins rigoureuse, de M. des Aubiers,… il va venir ! Décidez-vous ! Est-ce à lui ou à moi que vous vous confiez ?

ANNA.

À vous, à vous seule ; j’ai foi en vous, madame !

MARGUERITE.

Et vous avez raison. Alors, venez ! ma voiture est près d’ici. (On entend une voiture. Marguerite regarde par la fenêtre sur la cour.) Ah ! celle de mon mari ; c’est encore mieux.

ANNA, montrant le fond.

Le voilà, madame !

MARGUERITE.

Eh bien, par ici ! venez.

 

SCÈNE XII.

DES AUBIERS, seul.

Eh bien !… où est-elle ? Ah ! son chapeau est resté là… elle va revenir. Tout va bien, d’ailleurs. Cyprien est en avant sur la route… De Luny fait, m’a-t-on dit, la sieste italienne dans son appartement, et, moi, j’enlève sans bruit la pomme de discorde ! Nous allons avoir un peu d’orage au passage des Ormeaux ! Cyprien voudra lui parler… mais j’ai promis de la mener à bon port, et je tiendrai parole. Après ça… c’est son affaire, à elle, de se défendre… et à lui d’être éloquent par la suite… (On entend une voiture.) Eh bien, qu’est-ce que ça ? Ma femme qui arrive, peut-être ! (Regardant à la fenêtre.) Non ! ma voiture qui s’en va. (Il essaye d’ouvrir la fenêtre, qui résiste.) Pierre ! Pierre ! Diable de fenêtre ! Louisot !…

 

SCÈNE XIII.

DES AUBIERS, LOUISOT, venant par le fond, à gauche.

LOUISOT.

Monsieur ?

DES AUBIERS.

Eh bien, la voiture ?

LOUISOT.

Oui, monsieur, elle s’en va grand train.

DES AUBIERS.

Je le vois bien, animal ; cours après.

LOUISOT.

Oui, monsieur… Mais le temps de prendre mon cheval…

DES AUBIERS.

Imbécile ! comment as-tu compris mes ordres ?

LOUISOT.

Oui, monsieur, j’ai bien compris. Mademoiselle Anna est dans la voiture.

DES AUBIERS.

Tu l’as vue ?

LOUISOT.

Oui, monsieur, et cette dame aussi.

DES AUBIERS.

Quelle dame ?

LOUISOT.

Une dame qui se cache la figure, que personne ne la connaît ; on l’a vue entrer en cachette dans le château.

DES AUBIERS.

Et c’est cette femme qui emmène Anna ?

LOUISOT.

Oui, monsieur ; c’est elle qui l’a mise en voiture et qui a parlé à votre cocher.

DES AUBIERS.

Je n’y comprends rien… Ah ! si fait ! (Se parlant à lui-même.) J’y suis, c’est un tour de la façon de de Luny.

LOUISOT, qui l’écoute.

Monsieur ?

DES AUBIERS, agité, sans faire attention à lui.

Oui, oui, je le reconnais là ! Il fait semblant de dormir, et il enlève pour son compte, dans ma propre voiture… Cette femme… son estimable complice, était donc là aux écoutes ?

LOUISOT.

Oui, monsieur.

DES AUBIERS.

Quoi ? que dis-tu ?

LOUISOT.

Quand monsieur a été entré ici avec M. Cyprien, j’ai vu une dame qui se sauvait ; et c’est la même qui avait, à ce qu’on m’a dit, causé ici avec ce monsieur.

DES AUBIERS, préoccupé.

Quel monsieur ? M. de Luny ?

LOUISOT.

Plaît-il, monsieur ?

DES AUBIERS.

Eh bien, oui ; M. de Marsac, je veux dire !

LOUISOT.

Oui, monsieur.

DES AUBIERS, à lui-même.

C’est bien joué, et tout à fait dans votre ancienne manière, maître de Luny ! Mais ça ne se passera pas comme ça. (Voyant Louisot.) Qu’est-ce que tu fais là, toi ? Crève ton cheval, rattrape ma voiture et sache où elle va.

LOUISOT.

Oui, monsieur. (À part.) Il a dit trois fois de Luny, tout de même ! Il y a quelque chose là-dessous ! Je vas aux Ormeaux dire tout cela à M. Cyprien, moi ! Il courra mieux que moi.

Il sort.
 

SCÈNE XIV.

DES AUBIERS, puis MARGUERITE.

DES AUBIERS.

Voyons, de la prudence, pour que M. Cyprien ne sache pas trop tôt… Il est aux Ormeaux… ce n’est pas là que passera la voiture, puisque nos plans sont éventés ! J’ai le temps d’aller dire ma façon de penser à…

MARGUERITE.

À qui ?

DES AUBIERS.

Ma femme !

MARGUERITE.

Oui, c’est moi qui enlève Anna et qui, l’ayant mise sur la route qu’elle doit suivre, reviens pour vous empêcher d’ébruiter la part que je prends à sa fuite : ayons l’air d’être d’accord et partons ensemble.

DES AUBIERS.

Ainsi, c’est vous qui venez tout bouleverser ? Je devais m’y attendre. Mais comment se fait-il que vous vous entendiez avec de Luny pour… ?

MARGUERITE.

Comment dites-vous ? de Luny ?

DES AUBIERS.

Eh bien, oui ; parbleu ! vous le savez bien à présent, qu’il est ici ! vous savez bien que de Luny et de Marsac ne font qu’un !

MARGUERITE.

Ainsi, c’est M. de Luny que vous m’avez présenté sous un faux nom, et qui deux fois aujourd’hui s’est moqué de moi ?

DES AUBIERS.

Eh ! c’est bien le moment de se disputer !

MARGUERITE.

Je suis jouée. Par qui donc ?

DES AUBIERS.

Par de Luny, qui vous fait emmener Anna !

MARGUERITE.

Rassurez-vous, M. de Luny ne sait rien.

DES AUBIERS.

Comment ! vous n’êtes pas d’accord avec lui ? Mais c’est encore pis ! il va être furieux !

MARGUERITE.

Il fallait peut-être lui demander sa permission ? Je m’en suis passée.

DES AUBIERS.

Marguerite, Marguerite, ne jouez pas avec M. de Luny ! ne le bravez pas, ne le mettez pas au défi.

MARGUERITE.

Ah ! pour qui le croyez-vous si dangereux ? pour Anna ou pour moi ?

DES AUBIERS.

Pour Cyprien, ma femme !

MARGUERITE.

Comme rival ? Anna est en sûreté ; ne le fût-elle pas, je ne crois pas que les cinquante ans de ton ami…

DES AUBIERS.

Dieu ! que tu as la tête dure ! Quand de Luny tient une épée, ses cinquante ans lui servent mieux que la fougue et l’inexpérience de la jeunesse, que diable ! S’il est ici caché, c’est que dernièrement encore, à Venise, un pauvre jeune homme, son rival, comme Cyprien peut l’être aujourd’hui…

MARGUERITE, effrayée.

Ah ! oui, je comprends.

DES AUBIERS.

C’est bien heureux ! Donc, il ne s’agit pas de railler cet homme-là et de se donner les gants de lui avoir soufflé une belle à son insu.

MARGUERITE.

Oh ! mon ami, ne crains rien ! Je comprends, te dis-je ; je serai charmante avec lui.

DES AUBIERS.

Tiens, le voici.

MARGUERITE.

Je veux le remercier ; ça l’engagera davantage. Fie-toi à moi.

 

SCÈNE XV.

DES AUBIERS, DE LUNY, MARGUERITE, puis LOUISOT.

DES AUBIERS, allant à de Luny.

Eh bien, mon cher de Luny, vous savez tout maintenant, et tout s’est arrangé pour le mieux ! Voilà ma femme qui se charge de la jeune personne, et qui veut vous dire elle-même combien elle vous sait gré d’avoir renoncé…

DE LUNY, avec sa manière d’être naturelle.

À quoi donc ? au petit mérite d’une bonne action ? Du moment que c’est madame qui me l’enlève… (Bas.) Elle sait donc qui je suis ?

DES AUBIERS, haut.

Mais certainement ! et elle a beaucoup ri de nos précautions ! Elle est enchantée que nous l’ayons attrapée ce matin ! Quand je vous disais que ses préventions ne tiendraient pas contre votre amabilité !… N’est-ce pas, Marguerite ?

MARGUERITE.

Je les abjurerais, dans tous les cas, en apprenant que M. de Luny a bien voulu laisser éloigner un sujet de crainte, sans trop se moquer de nous et sans se rappeler mes injures. Il est beau de se venger ainsi, monsieur le comte, et je vous en remercie.

DE LUNY.

C’est moi, madame, qui vous bénis d’avoir si bien compris mon cœur.

DES AUBIERS.

Maintenant, je pourrai vous présenter mon fils sans aucune inquiétude. (À demi-voix.) Ce n’est pas lui qui vous coupe l’herbe sous le pied, c’est la morale ! Il n’est pas le moins frustré des deux, lui, le pauvre garçon !

DE LUNY, à Marguerite, qui reste froide et roide en dépit d’elle-même.

Madame n’a rien de plus à m’ordonner ? pas même d’aller lui demander pardon de ma supercherie ?…

DES AUBIERS, bas.

C’est à moi d’obtenir ça ! Donnez-moi le temps.

DE LUNY, bas.

Vous disiez que c’était si facile !

DES AUBIERS, bas.

Sans doute, mais encore faut-il…

DE LUNY, bas.

Vous ne recevez donc pas qui vous voulez ?

DES AUBIERS, bas.

Si fait, je…

DE LUNY, bas.

Ah ! on veut me faire banqueroute…

DES AUBIERS, à Louisot, entré sur la pointe du pied.

Hein ? Qu’est-ce qu’il y a encore ?

LOUISOT.

Monsieur, c’est M. Cyprien qui s’est impatienté d’attendre la voiture à passer, et qui s’en revient tout sens dessus dessous !

DES AUBIERS.

Oui, oui ; cours lui dire que je vas lui parler… avec madame.

LOUISOT.

Oui, monsieur ; mais c’est que… je ne sais pas qui diantre a été lui dire que M. de Luny était ici, et que c’était lui qui vous soufflait la demoiselle…

DES AUBIERS.

Ah ! diable ! Pardon, de Luny ! (À Marguerite.) Je vais lui dire qu’Anna est sous ta garde, il le faut !

MARGUERITE.

Certes, j’y vais aussi !

DE LUNY, lui offrant son bras.

Vous partez, madame ? Permettez-moi…

MARGUERITE.

Non, merci ! Il faut que vous restiez là !…

DE LUNY, insistant.

Mais…

MARGUERITE, à des Aubiers.

Va ! je te suis.

 

SCÈNE XVI.

MARGUERITE, DE LUNY.

DE LUNY.

Ah çà ! vraiment, c’est une invasion ! Comme vous êtes émue, madame ?

MARGUERITE.

Moi ? Pas du tout.

DE LUNY.

Enfin, vous me gardez à vue, voilà qui est clair pour moi.

MARGUERITE.

Eh bien, oui !… C’est l’affaire d’un instant.

Ils s’asseyent à gauche.

DE LUNY.

Tant pis ! je voudrais que monsieur votre beau-fils fût plus long à convaincre. Mais il est donc terrible, cet enfant-là ? Je lui cède sa maîtresse, et il crie encore !

MARGUERITE.

Il ne crie pas du tout ! Est-ce que vous l’entendez ?

DE LUNY.

Il me semble ! Vous l’avez gâté ! Vous savez donc gâter les gens… quoi qu’en dise M. des Aubiers ?

MARGUERITE, préoccupée.

J’ai eu tort, certainement.

DE LUNY.

Un beau jour, il recevra quelque leçon désagréable ! Pourquoi tremblez-vous ?

MARGUERITE, qui a tressailli.

Je ne peux pas trembler, j’ai votre parole !

DE LUNY.

Je l’ai donnée à votre mari. Pourtant…

MARGUERITE, d’un ton sévère.

Pourtant ? vous dites pourtant ?

DE LUNY.

Mais… que ferais-je, par exemple… c’est une supposition gratuite, j’espère !… si ce jeune lion venait rugir de trop près à mes oreilles ?

MARGUERITE.

Je vous dirais : « Soyez calme : un homme comme vous a fait ses preuves et peut se montrer indulgent !… »

DE LUNY.

Indulgent, oui ! mais, dans certains cas, il faudrait être héroïque ! Voyons, je suppose qu’il lui passe par la tête de me faire quelque grave injure ! un soufflet, par exemple ?

MARGUERITE.

Eh bien, vous seriez héroïque !

DE LUNY.

Vous croyez ?

MARGUERITE, inquiète.

J’en suis sûre. (À part.) Pourquoi mon mari ne revient-il donc pas ?

Elle se lève.

DE LUNY.

Ainsi, madame… ?

Il s’approche d’elle.

MARGUERITE.

Quoi ?

DE LUNY.

Vous me prescririez l’héroïsme ? Je n’en ai pas l’habitude en pareil cas ;… mais, si vous me le prescrivez…

MARGUERITE.

Le cas échéant, je ne pourrais que vous implorer, monsieur !

DE LUNY.

Oh ! je ne suis pas très sensible, moi ! je ne cède qu’à l’autorité absolue.

MARGUERITE.

Quelle autorité ?

DE LUNY.

Celle qu’une femme charmante, et qui connaît sa force, ne dédaigne pas de faire sentir.

MARGUERITE.

Monsieur de Luny, croyez plutôt à la reconnaissance d’une mère qu’aux grâces d’une coquette. Je ne saurais pas l’être, moi !

DE LUNY.

C’est-à-dire que vous méprisez trop certains hommages ! Je ne m’y trompe pas ; la guerre dure encore entre nous ! je suis toujours pour vous l’affreux, l’abominable de Luny.

MARGUERITE, avec effort.

Bah ! ne voyez-vous pas que je vous avais deviné et que je vous rendais votre plaisanterie ? N’était-ce pas de bonne guerre ?

DE LUNY.

Ah ! elle ment ! enfin, voici la femme qui se révèle !

MARGUERITE, avec dédain.

Vous croyez ! (À part.) Ah ! si mon mari voulait m’aider comme je me moquerais de ce monsieur-là !

DE LUNY.

Je ne m’en plains pas ! vous êtes mille fois plus aimable ainsi, et, puisque vous daignez être une femme, je tiens à vous prouver que je ne suis pas un démon ! Je veux, sans jouer au Marsac, vous inspirer de la confiance et vous forcer de croire à mon dévouement ; j’en viendrai à bout, car… vous me recevrez !

MARGUERITE.

Mon mari vous a dit…

DE LUNY.

Que vous ne vouliez pas ; mais vous me direz de venir.

MARGUERITE.

Plus tard…

DE LUNY.

Non ! tout de suite ! car voilà votre beau-fils exaspéré…

MARGUERITE, entendant la voix de Cyprien au fond.

Ah ! ne restez pas ici !

DE LUNY.

Voulez-vous que je mette la barre à la porte ?

MARGUERITE, avec autorité.

Non, certes ! sortez par là !

Elle montre la droite.

DE LUNY.

Je fuis ! C’est grave, voilà que je deviens un héros, madame ; vous promettez donc… ?

MARGUERITE.

Oui !

De Luny se place derrière la porte de droite.
 

SCÈNE XVII.

DE LUNY, à droite, derrière la porte entr’ouverte ; MARGUERITE, CYPRIEN, LOUISOT ; puis DES AUBIERS.

CYPRIEN, à Louisot en entrant par le fond à droite.

Tu dis que mon père est là avec lui ?

MARGUERITE.

Vous ne l’avez pas vu ?

CYPRIEN.

Vous ici, madame !… chez le dernier des hommes !

MARGUERITE.

Taisez-vous ! celui dont vous parlez…

CYPRIEN.

C’est un lâche qui a trahi sa parole et qui se cache !

DE LUNY, caché, à part, souriant.

Très bien !

MARGUERITE.

Tais-toi, malheureux enfant ! Tu cherches Anna ? C’est moi qui…

CYPRIEN.

Non, non ! c’est lui, l’infâme !

DE LUNY, à part.

Bon !

DES AUBIERS, essoufflé.

Ah ! enfin, le voilà ! j’arrive à temps ! (À Cyprien.) Eh bien, tu sais…

CYPRIEN.

Je sais qu’on me trompe ; vous voilà tous deux ici, et Anna est partie, disparue !…

MARGUERITE.

Mais c’est…

CYPRIEN.

C’est ma faute, je le sais, je l’ai compromise et dès lors vous vous croyez le droit de l’abandonner… Vous, ma mère, vous-même ! Mais vous ne songez donc pas que vous la livrez à ce misérable… car vous l’avez dit, mon père ! c’est lui ! Oh ! je le tuerai… mais, auparavant, je le souffl…

DES AUBIERS.

Eh bien ! eh bien !

MARGUERITE.

Cyprien, sur l’honneur de votre père, je vous dis qu’Anna est entre mes mains, et que M. de Luny ne sait pas même où elle est !

CYPRIEN.

Vous le jurez ?…

MARGUERITE.

Je le jure.

CYPRIEN.

Je veux la voir !

DES AUBIERS.

Eh bien, tu la verras, viens.

CYPRIEN.

Je veux la voir tout de suite !

DES AUBIERS.

Viens ! elle n’est pas ici. (À Marguerite.) Vous venez, Marguerite !

Il sort en entraînant Cyprien. Louisot les suit.

DE LUNY, sortant par la droite rapidement.

Vous me recevrez demain ?

MARGUERITE.

Oui ! (Il lui baise la main. – À part, avec colère et douleur.) Ô mon Dieu !

ACTE TROISIÈME.

Au château des Aubiers. – Salon Louis XVI, riche et gai. – Portes au fond, portes latérales allant aux appartements de M. et de madame des Aubiers ; table au milieu.

 

SCÈNE PREMIÈRE.

CYPRIEN, DES AUBIERS.

CYPRIEN.

Tu dis que dans une heure au plus… ?

DES AUBIERS, assis près de la table.

Oui, oui, cent fois oui !

CYPRIEN.

Mais pourquoi m’avoir ramené chez nous, puisque vous dites qu’elle est au couvent ?

DES AUBIERS.

Ne faut-il pas que ta mère s’habille pour aller à la ville ?… Donne-lui le temps, morbleu ! Il n’y a pas un quart d’heure que nous sommes rentrés ! Tu fais trente questions et tu n’écoutes pas les réponses ! J’aimerais autant avoir trois volcans à gouverner que ce garçon-là.

 

SCÈNE II.

LES MÊMES, MARGUERITE.

MARGUERITE.

Me voilà !

CYPRIEN.

Ah ! enfin !

DES AUBIERS ; il se lève.

Enfin !… Oui… vous êtes mise à ravir, Marguerite ; à la bonne heure.

CYPRIEN, à part.

Elle n’est pas habillée pour sortir. (Haut.) Nous allons partir, n’est-ce pas, maman ?

MARGUERITE.

Je veux d’abord te parler. Assieds-toi !

Elle s’assied.

CYPRIEN.

Ah ! tenez, vous voulez gagner du temps !

DES AUBIERS.

Alors, tu crois que ta mère te trompe ?

MARGUERITE.

Non ! il ne peut pas croire ça !

CYPRIEN, exaspéré.

Allons, j’aurai de la patience.

Il s’assied.

DES AUBIERS, remontant.

Oui, ça se voit ! mais je te conseille, ma foi, de te plaindre ! voilà une belle occupation que tu nous donnes depuis ce matin ! Et ta mère ! c’est agréable pour elle d’avoir à se charger d’une fille qui ne vaut peut-être pas toute la peine qu’elle nous donne.

CYPRIEN.

Maman, vous l’avez vue.

MARGUERITE.

Oui, et je ne suis pas de l’avis de ton père.

DES AUBIERS.

Ah ! au fait, si vous en étiez, ce serait la fin du monde.

MARGUERITE.

Pardon, mon ami, vous penserez comme moi, en connaissant mieux Anna. Elle est digne d’estime.

DES AUBIERS, bas, à Marguerite.

Ce n’est peut-être pas cela qu’il faudrait lui dire, à lui !

CYPRIEN.

Vous voyez donc bien, chère mère, qu’en vous priant de la prendre ici…

MARGUERITE.

Ceci est une autre affaire. Elle n’y consentirait pas, elle est trop honnête pour cela.

DES AUBIERS, s’asseyant à droite.

Et Cyprien ferait beaucoup mieux de ne pas insister pour la voir. (À Cyprien.) Tantôt, tu ne demandais qu’à la faire sortir de Luny ; mais tu es si peu conséquent !…

MARGUERITE.

Mon Dieu, mon ami, c’est un peu votre faute ! Il a cru tantôt que, sans mon ambition, vous ne seriez pas opposé à ses rêves.

DES AUBIERS, à part.

Il avait besoin de répéter ça, lui ! (À Marguerite.) Je n’ai jamais dit…

MARGUERITE.

N’avez-vous pas dit quelquefois qu’on n’était pas plus heureux avec une femme riche ?

DES AUBIERS, vivement.

Je n’ai pas dit ça pour toi !…

MARGUERITE.

Je le sais bien ! mais, enfin, c’est votre opinion… en général…

CYPRIEN.

C’est ton opinion, mon père !

DES AUBIERS.

C’est possible ; mais, pour songer au mariage, tu es beaucoup trop jeune.

MARGUERITE.

Oh ! ce ne serait pas encore là l’obstacle ! « À vingt ans ou à trente-cinq, c’est toujours le mariage ; avec l’amour, on a la tempête ; avec la raison, l’ennui… et je crois que la tempête vaut encore mieux pour la jeunesse. »

DES AUBIERS.

J’ai dit ça, moi ! quand donc ?

CYPRIEN.

Il n’y a pas plus de deux heures !

DES AUBIERS, fâché.

Eh bien, si je l’ai dit, je plaisantais ! (À part.) Ah çà ! elle a donc un démon familier ?

CYPRIEN, bas.

Ô ma mère ! si vous vouliez…

MARGUERITE, bas.

Non ! je ne veux pas, mon fils !

DES AUBIERS, avec humeur, se levant.

Moi, je vois bien que…

MARGUERITE, se levant.

Tu vois que… ?

DES AUBIERS, bas, à Marguerite.

Je vois que vous écoutez fort bien aux portes, et que vous avez voulu me donner une leçon ! En présence de mon fils, c’est un peu dur ! Je m’en vas.

MARGUERITE, bas, à des Aubiers.

Oui ! va te reposer ; il n’y a pas là de leçon, et tu as tort de désavouer tes paroles, puisque c’est moi qui me charge de convaincre Cyprien… Tu veux garder sa tendresse et sa confiance, c’est ton droit ! moi, j’accepte la lutte et les reproches.

DES AUBIERS.

Marguerite, ce n’est pas là ce que je veux ! tu me crois trop égoïste aussi !

MARGUERITE.

Nullement ; va te reposer, te dis-je !

DES AUBIERS.

Je vas prendre quelque chose ; il est quatre heures, et je n’ai pas dîné, moi, au milieu de tout ça !

MARGUERITE.

Ton repas t’attend, je l’ai fait servir…

DES AUBIERS, à part.

Elle n’oublie rien !

Des Aubiers sort par la droite.
 

SCÈNE III.

CYPRIEN, MARGUERITE.

CYPRIEN.

Ainsi… ?

MARGUERITE, venant se rasseoir.

Ainsi… ?

CYPRIEN.

Mon Dieu ! pourquoi disiez-vous tout cela à mon père ? Vous semblez abjurer le préjugé de la naissance, condamner la chimère de l’ambition, et vous dites non ! toujours non !

MARGUERITE.

Je dis non à des espérances frivoles que tu veux conserver pour le malheur d’une pauvre fille.

CYPRIEN.

Vous m’ôtez tout à la fois le présent, l’avenir… et jusqu’à votre estime, car vous m’attribuez des projets de séduction qui me blessent jusqu’au fond de l’âme.

MARGUERITE.

Tu n’as pas ces projets-là : j’en suis persuadée ; mais vous êtes deux enfants, et vous ne savez pas à quoi peut entraîner une passion à laquelle on s’obstine à donner le change. Ça a pu durer un an dans une vie calme ; mais, après ce qui s’est passé aujourd’hui, l’équivoque n’est plus possible, il faut vous séparer pour toujours.

CYPRIEN, se levant.

Eh bien, voilà à quoi je ne peux pas m’engager. Je vous tromperais, je me tromperais moi-même.

MARGUERITE.

Donc, tu es faible d’esprit et de cœur. Tu n’as ni conscience ni amour.

CYPRIEN.

Ni amour !

MARGUERITE.

Non, tu n’aimes pas ! la preuve, c’est cette fièvre, cette révolte où je te vois. Tu sais que tu ne peux pas revoir cette enfant sans la perdre, ne fût-ce que dans l’opinion, et tu veux la revoir à tout prix.

CYPRIEN.

Et vous, vous voulez la cacher si bien que je ne retrouve jamais sa trace ! Oh ! dites-le ! je m’attends à tout ! vous voulez l’ensevelir vivante dans un cloître, la séparer de moi par des vœux éternels !… mais je m’y oppose, moi ; je la chercherai, je la découvrirai !…

MARGUERITE.

Et quand tu l’auras trouvée ?…

CYPRIEN.

Je mettrai le feu au couvent, s’il le faut ! et je l’enlèverai.

MARGUERITE.

Très bien ! tu la respectes, tu l’adores ! et tu es bien résolu à la déshonorer.

CYPRIEN, avec force.

Je suis résolu à l’épouser.

MARGUERITE, se levant.

Malgré moi ?

CYPRIEN, tombant à ses genoux.

Ma mère ! pardonne-moi ! Oh laisse-moi te parler comme il y a dix ans ! Tu as beau refouler la tendresse, je t’aime, moi ! et je te bénis… et je te maudis aussi dans le délire, depuis que l’amour s’est emparé de ma vie ! Que veux-tu ! je n’y peux rien ! j’ai essayé de me combattre.

MARGUERITE.

Tu as essayé ?

CYPRIEN.

Oui ! c’est impossible ! je deviens fou ! Plains-moi, si tu ne me comprends pas ! punis-moi ! retire-moi tes dons, reprends ta fortune ! abandonne-moi à mon sort ! mais pardonne-moi dans ton cœur ! Le monde, les lois du devoir, les convenances de la famille veulent que tu me brises sous un principe d’autorité sacré à tes yeux. Eh bien, brise-moi ! (Marguerite retombe assise.) Renie l’enfant que tu as tant aimé ; mais, quand justice sera faite, laisse revenir la pitié, et souviens-toi qu’en dépit de tout, cet enfant t’aimait de toute son âme ! Mère, voilà tout ce que je te demande ; le reste, je le subirai… (Marguerite se détourne pour cacher ses larmes.) Ah ! vous pleurez, ma mère, vous pleurez ! (Marguerite se lève et sonne.) Que décidez-vous, maman ? Je ne veux pas que vous cédiez ainsi ! (Marguerite dit un mot à sa femme de chambre, qui est entrée et qui sort aussitôt.) Mon Dieu ! vous souffrez !

MARGUERITE.

Oui ! tu m’as déchiré le cœur et tu triomphes ! Tu t’es dit : « Faisons-la souffrir, et elle cédera ! » Eh bien, sois content, je cède, mais avec une immense douleur et une amère pitié. Sache bien que je ne trouve aucun sujet de crainte dans la naissance, dans la position, dans le caractère d’Anna. Tout est pur en elle ; et, moi, voulant réparer le mal que tu as fait, je la jugeais digne d’un meilleur sort que celui d’appartenir à un enfant.

CYPRIEN.

Un enfant !

MARGUERITE.

Oui, un enfant sans force et sans vertu. L’obstacle à votre bonheur est en toi-même. Tu n’es pas un homme, et ce n’est pas à cause de ton âge ! D’autres, à l’âge que tu as, sont dignes d’être époux et pères. Mais, toi, esclave de tes passions, de tes désirs, de tes colères, de tes illusions, de ta jalousie ; toi qui ne crains pas de détruire à jamais, dans un moment de fureur, le repos, le bonheur et la dignité des tiens, quel appui et quel exemple donnerais-tu à ta famille ?… Tu as tout compromis aujourd’hui : l’honneur de celle que tu prétends aimer, ta propre vie, celle de ton père !

CYPRIEN, effrayé.

La vie de mon père ?

MARGUERITE.

Et quelque chose de plus encore !

CYPRIEN.

Quoi donc, madame ? Parlez !

MARGUERITE.

Non ! non ! Voici mademoiselle Anna ; qu’as-tu à lui dire ?

 

SCÈNE IV.

LES MÊMES, ANNA.

CYPRIEN.

Elle ! ici !

ANNA, voyant Cyprien et reculant.

Où suis-je donc ? Ah !

MARGUERITE.

Ne craignez rien ! Vous êtes près de moi, ma chère.

ANNA.

Ah ! madame, pardonnez-moi, je suis si étourdie de me voir chez vous ! C’est un rêve !

MARGUERITE.

Anna, vous êtes libre ! Voulez-vous, en dépit de moi, suivre ce jeune homme, qui vous offre de bonne foi le mariage ? Vous le pouvez ; son père l’adore et cédera à coup sûr. Moi, sa belle-mère, je n’ai aucune autorité légale sur lui, et, comme je ne voudrais devoir sa soumission ni à une menace ni à un mensonge, je veux que vous sachiez, tous les deux, qu’il ne dépend plus de moi de reprendre la fortune que je lui ai assurée. Donc, il est maître de ses actions, faites ce que vous voudrez.

CYPRIEN.

Ma mère, écoutez !

MARGUERITE, montrant Anna.

Non ! je ne veux pas gêner sa réponse.

ANNA.

Ma réponse est bien simple, madame : si j’avais jamais aimé quelqu’un, ce quelqu’un-là me deviendrait étranger, et perdrait mon affection avec mon estime, le jour où il briserait le cœur d’une mère telle que vous !

MARGUERITE.

Parlez-lui donc, Cyprien ! N’avez-vous aucune bonne raison pour la convaincre ?

CYPRIEN.

J’ai cru en avoir ; je sens que je n’en ai plus.

ANNA, bas, à Marguerite.

Ah ! madame, je l’ai blessé mortellement, et je pars.

MARGUERITE.

Laissez-le réfléchir ; il a un grand parti à prendre, celui de vous quitter sans faiblesse et sans amertume.

ANNA.

Il le prendra, madame ; ne doutez pas de lui plus que de moi ; mais j’aurais bien mieux aimé ne pas le revoir.

MARGUERITE.

Oui, cette épreuve est cruelle, je le comprends ; mais elle était nécessaire pour vous deux. Quant à vous, Anna, je savais que vous en sortiriez avec la droiture et la fermeté d’un grand cœur.

ANNA.

Oh ! la meilleure des femmes ! Vous n’avez pas douté de moi ? C’est bien là ce qu’il faut me dire pour me donner du courage ! J’en aurai.

MARGUERITE.

Vous en avez. Que n’en a-t-il autant que vous !

ANNA.

Ah ! madame, c’est tout simple qu’il en ait moins : il a toujours été heureux !

MARGUERITE.

Oui, et trop aimé. Mais vous, Anna, je veux que vous ayez un peu de ce bonheur-là : comptez sur une bonne place dans mon cœur.

ANNA.

Oui, oui, aimez-moi un peu, j’en ai tant besoin ! Dites-moi que je vous reverrai un jour ! Quand il sera marié, lui, votre bénédiction sera le but et la récompense de ma vie.

MARGUERITE, l’embrassant.

Pauvre chère enfant, je vous bénis d’avance.

ANNA, à genoux.

Merci ! Je peux tout maintenant. Quand voulez-vous que je parte ?

MARGUERITE.

Passez d’abord dans ma chambre, je veux vous choisir de quoi vous composer un joli trousseau. (Louisot entre et remet une lettre à Marguerite. – À Anna.) Allez, ma chère, je vous suis. (Anna sort. Marguerite ouvre la lettre, regarde la signature et tressaille.) Il n’y a pas de réponse.

Louisot sort.
 

SCÈNE V.

MARGUERITE, CYPRIEN.

CYPRIEN, qui l’a observée, à part.

Qu’a-t-elle donc ? (Se rapprochant.) Maman !

MARGUERITE, mettant la lettre dans sa poche.

Que veux-tu ?

CYPRIEN.

Vous venez de recevoir une mauvaise nouvelle.

MARGUERITE.

Fort désagréable.

CYPRIEN.

Pis que cela. Vous avez une grande inquiétude ou un grand chagrin.

MARGUERITE.

Qu’importe ?

CYPRIEN.

Et c’est à cause de moi ! Mon Dieu, je n’ai pourtant pas dit un mot à Anna.

MARGUERITE.

Je t’en sais gré !

CYPRIEN.

Mais, si je me soumets, si tout est rompu, de quoi vous affectez-vous maintenant ?

MARGUERITE.

Ne me le demande pas, je ne peux pas te le dire.

Elle sort.
 

SCÈNE VI.

CYPRIEN, puis LOUISOT.

CYPRIEN.

Qu’est-ce donc ? que se passe-t-il ? J’ai compromis le repos et la dignité des miens… la vie de mon père ! et quelque chose de plus encore… son honneur ! Comment cela serait-il possible ? (Voyant Louisot.) Ah ! dis-moi !

LOUISOT.

Oui, monsieur, je venais pour ça !

CYPRIEN.

Eh bien, quoi ? Parle.

LOUISOT.

Oui, monsieur. C’est pour prier monsieur de ne pas dire que je lui ai dit qu’est-ce qui m’a dit que M. de Marsac et M. de Luny, c’étaient les deux mêmes.

CYPRIEN, rêveur.

Bien ! bien ! Pourquoi ce de Luny prenait-il un faux nom ? (À Louisot.) Sais-tu d’où vient cette lettre que tu as remise tout à l’heure à madame ?

LOUISOT.

Oui, monsieur. Ça vient de Luny ; c’est Mézières, le chasseur de M. le comte, qui l’a apportée.

CYPRIEN, à part.

Ah ! oui. S’il y a ici une blessure, une menace, c’est de lui qu’elle doit venir. (À Louisot.) Il est parti, ce Mézières ?

LOUISOT.

Oui, monsieur ; mais il a dit, aux écuries : « Je vas revenir avec mon maître. »

CYPRIEN.

Ah ! c’est bien ! laisse-moi. (Louisot sort.) Quelque chose me disait qu’il avait entendu mes menaces et qu’il viendrait m’en demander raison. Mon père le sait peut-être… peut-être veut-il se battre à ma place ! Ah ! j’irai au devant de M. de Luny, moi. Mais ma mère ?… pourquoi est-ce à elle qu’il écrit ? C’est elle qu’un danger menace ; je resterai près d’elle !… Quel danger ?… Ah ! je ne veux pas… je n’ose pas comprendre.

 

SCÈNE VII.

MARGUERITE, CYPRIEN.

MARGUERITE.

Tu es encore là ?

CYPRIEN.

Oui ; j’ai besoin que vous me disiez…

MARGUERITE.

Moi, j’ai besoin de quelques moments de tranquillité.

CYPRIEN.

Vous me renvoyez ?

MARGUERITE.

Pour un quart d’heure.

CYPRIEN.

Maman, vous êtes toujours mécontente de moi ?

MARGUERITE.

Non, mon enfant, au contraire.

CYPRIEN.

Et je ne peux donc rien pour vous ?

MARGUERITE.

Toi ? Rien.

CYPRIEN, à part, se retirant.

Oh ! il faudra pourtant bien que je trouve… (Il la voit relire la lettre.) Encore cette lettre !…

Il sort.
 

SCÈNE VIII.

MARGUERITE, seule, lisant.

« Ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le dire dans les trop courts instants que vous avez passés chez moi, mon ambassadeur m’avait chargé, lorsque j’ai dû quitter l’Italie, de lui envoyer quelqu’un à ma place… » – Il ment ! il ne m’a pas dit un mot de ça ! – « Je reçois à l’instant même une lettre de lui, dans laquelle il insiste pour avoir un sujet de mon choix. Je crois devoir en parler sur-le-champ à M. des Aubiers pour monsieur son fils ; et, si vous daignez prévenir l’un et l’autre, je serai chez vous presque aussitôt que ma lettre… Croyez, madame, que mon vœu le plus ardent est de mettre à vos pieds le plus dévoué des esclaves… Le comte DE LUNY. » – Ah ! je comprends maintenant ; il veut se rendre nécessaire, et il me fournit charitablement un prétexte pour l’admettre dans l’intimité, sans que mon mari s’en étonne ; il n’a pas encore l’audace de me demander un tête-à-tête… il lui suffit, pour le premier jour, que je sois complice passive de ses charmants projets, et que je fasse un mensonge à ma famille pour l’y mettre à l’aise… (Tout en parlant, elle a ôté les rubans et les fleurs de sa coiffure.) Allons, je ne l’attendais que demain. Je m’étais faite belle aujourd’hui pour mon mari. Il faut que j’endure la présence de cet étranger… C’est déjà une insulte à subir. Mais qui peut m’en préserver ?… Avec leur fatal point d’honneur, nos maris et nos fils nous réduisent au silence, justement quand nous aurions le plus besoin de leur protection.

 

SCÈNE IX.

MARGUERITE, DES AUBIERS.

DES AUBIERS.

Eh bien, Cyprien ?

MARGUERITE.

Il se soumet.

DES AUBIERS.

Bravo, ma femme ! Vraiment, tu n’es pas maladroite quelquefois ! Mais est-ce qu’il a beaucoup de chagrin ?

MARGUERITE.

Beaucoup.

DES AUBIERS.

Pauvre garçon ! Eh bien, que dis-tu de l’idée de le faire voyager ?

MARGUERITE.

De qui, cette idée ?

DES AUBIERS.

Tu le sais bien, puisqu’il t’a écrit… Il est là.

MARGUERITE.

Qui ?

DES AUBIERS.

De Luny, parbleu ! Tu le sais bien, te dis-je ! À quoi songes-tu ?… Tiens, pourquoi donc as-tu ôté les fleurs de ta coiffure ? Ça fallait si bien !

MARGUERITE.

Ça me gênait.

DES AUBIERS.

Est-ce que tu as mal à la tête ?

MARGUERITE.

Peut-être ! un peu… Mais…

DES AUBIERS.

Mais tu es triste ! Est-ce que tu m’en veux à cause de ce matin ?

MARGUERITE.

Je ne t’en veux jamais de ta mauvaise humeur ; tu en reviens avec tant de bonté !

DES AUBIERS.

Et toi, tu sais si bien me pardonner quand tu veux !

MARGUERITE, riant.

Allons, vas-tu insister pour avoir ta grâce ?… Je finirai par te croire coupable.

DES AUBIERS.

Dis-moi seulement que tu m’aimes toujours.

MARGUERITE.

Est-ce que tu pourrais ne plus m’aimer, toi ?

DES AUBIERS, lui baisant la main.

Oh ! chère femme !

MARGUERITE.

Allons, parle-moi de ton fils. Tu dis ?…

DES AUBIERS.

Que de Luny lui offre un emploi considérable, magnifique, très au-dessus de tout ce que l’on peut espérer à son âge ; et que je viens te consulter de sa part ! Réponds, c’est pressé !

MARGUERITE.

Et Cyprien accepte ?

DES AUBIERS.

Je ne lui en ai pas encore parlé. S’il allait s’imaginer que de Luny veut l’éloigner pour se venger ! Il est comme toi, il a des préventions.

MARGUERITE.

Alors, il ne faut pas qu’il accepte. On ne doit être l’obligé que de ceux qu’on estime.

DES AUBIERS.

Allons voilà l’exagération qui revient. Tu ne réfléchis pas ; tiens, voilà de Luny qui te dira lui-même…

MARGUERITE.

Ah ! il entre comme ça chez moi !

DES AUBIERS.

Bah ! à la campagne !…

 

SCÈNE X.

LES MÊMES, DE LUNY.

DE LUNY, au fond.

Personne pour annoncer ?…

DES AUBIERS, à Marguerite.

Tu vois, c’est la faute de tes gens.

MARGUERITE, à de Luny.

Nous avons tellement envahi aujourd’hui le domicile de M. le comte, qu’il nous rend la pareille ! ce sont des représailles.

DES AUBIERS.

Fort aimables ! Voyons, de Luny, plaidez les avantages de l’affaire. Moi, je vas trouver Cyprien pour le prévenir.

MARGUERITE.

Mais…

DE LUNY.

Hâtez-vous ! le courrier repart dans deux heures ! et il faut qu’il emporte ma réponse.

MARGUERITE.

Mais auparavant… Monsieur des Aubiers !…

 

SCÈNE XI.

DE LUNY, MARGUERITE.

DE LUNY.

Il est déjà sorti, madame ! et j’ai le bonheur inespéré de me trouver seul avec vous.

MARGUERITE, froidement.

Dites-moi, monsieur le comte, mon mari sait-il que vous avez entendu les menaces de son fils ?

DE LUNY.

La modestie me défendait de lui raconter mes prouesses… en fait de patience, et je vois, madame, que vous n’avez pas voulu me donner le moindre mérite aux yeux du chef de la famille ! vous ne lui aviez même point parlé de ma lettre.

MARGUERITE.

Je ne l’ai pas lue.

DE LUNY, regardant la lettre sur la table.

Vous l’aviez au moins décachetée.

MARGUERITE.

Ce n’est pas une raison.

DE LUNY.

Enfin, vous n’avez consenti en aucune façon à me recevoir, vous tenez à le constater ! et j’ai dû escalader le ciel, à mes risques et périls.

MARGUERITE.

Vous vous piquez d’audace, je le sais !

DE LUNY.

Et de persévérance, quand on me met au défi.

MARGUERITE.

Au défi ? Monsieur de Luny, écoutez, vous avez cru que je vous haïssais, vous vous êtes trompé, je ne hais personne. Votre réputation d’homme dangereux… de tout temps, vous y avez tenu, convenez-en ; et, si j’eusse parlé de vous, comme d’un personnage sans conséquence, vous en eussiez été peu flatté ; ne faites donc pas semblant de m’en vouloir. Vous me pardonnez sans effort, et, en qualité d’honnête femme de province, j’ai tous les droits possibles à votre indifférence.

DE LUNY.

Voilà, madame, quant au dernier point, ce qu’il m’est impossible de vous accorder.

MARGUERITE.

Vous m’accordez le reste ?… Pourtant, attendez, j’ai dit un mot, un seul mot qui vous a irrité contre moi.

DE LUNY.

Je ne m’en souviens pas.

MARGUERITE.

Si vraiment ! j’ai fait allusion à votre âge ; en cela, j’ai eu tort, j’ai dit une bêtise. Du moment que vous avez, à peu d’années près, je crois… l’âge de mon mari, j’ai fait une sotte plaisanterie, et j’en demande pardon à lui et à vous.

DE LUNY.

Madame, c’est trop de douceur et de bonté ! vous voulez m’ôter tout prétexte pour vous attaquer.

MARGUERITE.

Pour m’attaquer ?

DE LUNY.

Dans la forteresse de vos préventions.

MARGUERITE.

Je n’ai ni préventions ni forteresse ! j’aime mon mari, voilà tout !

DE LUNY.

Oh ! on aime toujours son mari !

MARGUERITE.

Plus ou moins ; moi, j’adore le mien.

DE LUNY.

Vraiment ! un homme de… notre âge peut donc être aimé à ce point ?

MARGUERITE.

Oui, certes ! Quand il a conservé la candeur et la bonté d’un enfant, en dépit des plus tristes expériences ; quand il a, pour tout défaut, l’excès de ses propres qualités, la confiance, l’abandon, la sensibilité et les tendres faiblesses de l’amour paternel ; cet homme-là n’aura jamais de tache sérieuse aux yeux d’une femme équitable. Il sera toujours aimé, parce qu’il sera toujours aimant. Vous voyez donc bien qu’il ne peut pas vieillir !

DE LUNY.

Savez-vous, madame, que vous êtes horriblement coquette ?

MARGUERITE.

Ah ! vous trouvez ?

DE LUNY.

Oui, madame, oui ! vous me faites entrevoir un monde de délices, dans les trésors de votre âme, et vous savez bien que c’est le moyen d’enflammer la mienne.

MARGUERITE.

C’est donc une déclaration que vous me faites là ? Dites, je ne m’y connais pas, moi !

DE LUNY.

C’est une témérité qui pourtant vous indigne.

MARGUERITE, froidement.

Non ! ça m’étonne ! (À part.) J’espère que j’en ai, de la patience !

DE LUNY.

Vous voyez bien, madame, que, de plus en plus, vous me mettez au défi ! Mais voilà monsieur votre beau-fils, qui sans doute va m’accabler aussi de ses hauteurs. Vous lui prescrirez de refuser mes services.

MARGUERITE, à part.

Pourvu qu’il les refuse avec prudence !

 

SCÈNE XII.

LES MÊMES, DES AUBIERS, CYPRIEN.

CYPRIEN, à son père en entrant.

Oui, mon père, je refuse et je veux le dire moi-même à M. de Luny.

DES AUBIERS.

En le remerciant ! (Bas.) Tu me l’as promis !

CYPRIEN.

Monsieur le comte !

DES AUBIERS.

Attends au moins que je te présente.

DE LUNY.

C’est inutile, je reconnais monsieur votre fils… à la voix !

DES AUBIERS.

Comment ça ?

DE LUNY.

Il refuse ! il a grand tort, quant à ses intérêts, mais il obéit à madame, et il a raison. J’en ferais autant, si j’étais à sa place !

MARGUERITE.

Il se destine à une autre carrière… ses études…

DE LUNY.

Vous voulez en faire un grave magistrat ? C’est trop tôt ! il est si jeune !

MARGUERITE.

À plus forte raison ferait-il un mauvais diplomate. (Avec intention, regardant Cyprien.) Il n’a peut-être pas le calme nécessaire pour rendre les grands services qu’on pourrait exiger de lui !

DE LUNY.

Et que l’on doit attendre d’un homme mûr, toujours maître de son premier mouvement. N’en parlons plus ! Mais avouez, madame (baissant la voix) que les natures candides et spontanées… dont vous parliez tout à l’heure, n’ont pas toujours le meilleur rôle dans les affaires délicates.

MARGUERITE.

Vous n’en savez rien, vous !

DE LUNY.

Je sais, du moins, qu’elles donnent toujours de l’avantage à qui sait profiter de leurs fautes.

MARGUERITE.

C’est-à-dire à qui n’est pas vraiment généreux.

DE LUNY.

On ne peut pas être éternellement généreux… c’est un métier de dupe ; peut-on abjurer ses droits, quand on vous les dénie sans ménagement ?

MARGUERITE.

Ses droits ?…

CYPRIEN, qui, pendant ce dialogue, a regardé continuellement Marguerite, sans écouter son père, qui lui fait des remontrances, menaçant.

Monsieur de Luny !

MARGUERITE, faisant un mouvement pour se placer entre eux.

Monsieur le comte !

CYPRIEN, l’arrêtant.

Oh ! pas vous, ma mère ! (D’un ton sec en désaccord avec ses paroles.) Je voulais vous prier, monsieur, de ne pas regarder mon refus comme un acte d’ingratitude ; je sais tout ce que je vous dois.

DE LUNY, sèchement.

Il n’y paraît guère, jusqu’à présent.

DES AUBIERS, à de Luny.

Pourquoi lui dites-vous ça ?

CYPRIEN, s’efforçant d’être calme.

M. le comte a raison de me rappeler à mon devoir… il veut que je regrette ma conduite…

DE LUNY, souriant.

Un peu irréfléchie peut-être… Qu’en pensez-vous ?

CYPRIEN.

Oui, monsieur. J’ai été fou ! je le sais bien ! et je suis à vos ordres, si…

DES AUBIERS.

Tu…

CYPRIEN, avec un suprême effort.

À moins qu’il ne plaise à M. le comte de Luny d’agréer l’expression de mon repentir…

Il chancelle.

DE LUNY.

C’est plus que je n’eusse exigé, monsieur ! Je vois ce qu’il en coûte à votre fierté, et j’admire un si noble effort ! Je me tiens pour entièrement satisfait.

CYPRIEN, à Marguerite.

À présent, vous le chasserez ?

DES AUBIERS, venant à Cyprien.

Eh bien, te voilà tout tremblant, toi ! Viens prendre l’air.

CYPRIEN, avec vivacité.

Non, non ! Restons, mon père.

Des Aubiers, étonné, reste un moment indécis.

DE LUNY, à Marguerite.

Vous triomphez, madame.

MARGUERITE.

Non ; mais je me relève.

DES AUBIERS, à part.

Ah çà ! qu’est-ce qu’il y a donc ! (Haut.) J’espère, de Luny, que vous comprenez ce que mon fils vient de faire, et que vous êtes réellement satisfait ?… Autrement…

MARGUERITE, tressaillant.

Mon ami, monsieur, me faisait ses adieux ; il paraît que nous n’aurons pas plus longtemps le plaisir de son voisinage.

DE LUNY.

Non, je quitte la province.

DES AUBIERS.

Ah ! vraiment ?

DE LUNY.

Quand une femme charmante daigne me donner des ordres, je ne sais que me soumettre. N’est-ce rien, d’ailleurs, que d’avoir rendu la sécurité à un cœur maternel, et n’y a-t-il pas, dans la conscience d’avoir obéi à qui est digne de nous commander, une joie très pure et très grande ? Ne m’ôtez pas, madame, le mérite de la ressentir et même de la savourer en homme délicat… dans l’occasion, et intelligent quelquefois. Madame… (Il salue.) Adieu, des Aubiers.

DES AUBIERS.

Adieu.

De Luny salue Cyprien et sort.
 

SCÈNE XIII.

CYPRIEN, DES AUBIERS, MARGUERITE, puis ANNA.

DES AUBIERS.

Ça n’est pas trop mal tourné, ce qu’il a dit là.

MARGUERITE, souriant.

Il est charmant !

DES AUBIERS, tendant les mains à Marguerite.

Il a compris qu’on n’entame pas un bonheur aussi complet que le nôtre.

MARGUERITE.

Non, mais on peut y ajouter.

DES AUBIERS.

Quoi donc ?

MARGUERITE.

Celui de ton fils.

CYPRIEN.

Que dit-elle ?… Mon père, qu’a-t-elle dit ?

MARGUERITE, à Anna.

Viens, toi qui t’es donnée à moi d’inspiration ! Tu m’as aimée ! et tu m’as plu à première vue ! C’est ta bonne conscience qui parlait par tes beaux yeux. Viens, pauvre fille qui as souffert avec courage ; nous ne voulons plus que tu nous quittes.

ANNA, éperdue.

Ah ! mon Dieu !

CYPRIEN.

Ô ma bonne mère !

MARGUERITE.

Toi ! tu m’as prouvé que tu étais digne d’elle, assez fort pour la protéger et faire respecter ton choix. Demande-la à ton père, il sait qu’à présent tu es un homme !

DES AUBIERS, embrassant Anna.

C’est vrai ! c’est vrai, Marguerite !

Cyprien tombe aux genoux d’Anna.

LUCIE

COMÉDIE EN UN ACTE

Gymnase-Dramatique. – 16 février 1856.

DISTRIBUTION.

ADRIEN DESVIGNES

MM. Armand.

STÉPHENS

Dupuis.

DANIEL

Lesueur.

LUCIE

Mlle Laurentine.

Costumes d’aujourd’hui.

L’intérieur d’une maison de campagne. Un salon à l’ancienne mode, vaste et autrefois assez beau, maintenant triste et nu. De vieux meubles clairsemés. Table à gauche. Une cheminée au fond. Une porte de rez-de-chaussée vitrée à gauche au deuxième plan. Porte au second plan à droite. Portes latérales au premier plan.

 

SCÈNE PREMIÈRE.

DANIEL, STÉPHENS.

Daniel vers le fond à gauche, occupé à nettoyer un fusil de chasse. Stéphens est sur la porte du fond et parle à la cantonade très haut, mais avec un calme qui contraste avec ses paroles. Il a un très léger accent étranger. Daniel n’a pas l’air de l’entendre, mais il l’écoute avec attention.

 

STÉPHENS, à une personne qu’on ne voit pas.

Je n’ai pas d’autre chose à vous dire pour le moment ; vous êtes une personne très malhonnête, une créature très… détestable. Je me suis chargé avec plaisir de vous mettre brutalement, oui, brutalement à la porte de cette maison, avec défense d’y jamais rentrer… Comment ? Quoi ?… Taisez-vous ! Non ! Vous ne méritez pas le moindre égard ; vous n’êtes pas une femme, vous êtes un démon, oui, un démon, et pour un peu… Mais je ne veux pas me mettre en colère. (Il ferme la porte et entre. À Daniel.) C’est vous qui êtes Daniel, le domestique, le garde-chasse de feu M. Desvignes ?

DANIEL.

Oui, monsieur ; et vous, vous n’êtes pas M. Adrien Desvignes, ou vous auriez bien changé ! Vous avez même l’air… Anglais, je crois.

STÉPHENS.

Anglais ? Oh ! non, Américain ! citoyen des États-Unis. J’en arrive avec Adrien ; je suis son ami, et je le précède.

DANIEL.

Ainsi, c’est bien vrai, il vit et il revient ?

STÉPHENS.

Vous en doutez ?

DANIEL.

Dame ! je croyais… On le disait mort !… Et vous chassez Charlotte, c’est bien vu ; ça ne me gêne pas.

STÉPHENS.

Oui, Charlotte, la servante-maîtresse du défunt ; Charlotte, l’intrigante et la langue maudite ; Charlotte, la… Je ne veux rien dire de plus… Je m’emporterais au-delà de toute limite.

DANIEL.

Et moi, faut-il m’en aller aussi ? (Il pose son fusil près de la porte vitrée.) Si je vous gêne ?

STÉPHENS.

Vous, monsieur Daniel, vous à qui Adrien garde un si tendre souvenir, et qui lui avez prouvé tant d’affection !

DANIEL.

Souvenir… affection… ça dépend ! Et Lucie ?

STÉPHENS.

Qui, Lucie ? Ah ! oui, la fille illégitime du vieillard et de la gouvernante ? Celle pour qui Adrien se voit dépouillé de son héritage où est-elle ?

DANIEL.

Elle est sortie… Elle va rentrer… Et quand elle saura que sa mère…

STÉPHENS.

Tenez, voici Adrien qui arrive et qui en décidera. Restez ; il est impatient de vous voir.

Daniel a fait le mouvement de se retirer. Il reste en s’effaçant, et cache une assez vive émotion.

DANIEL, à part, pendant que Stéphens va à la rencontre d’Adrien.

Chasser Lucie !

 

SCÈNE II.

LES MÊMES, ADRIEN.

ADRIEN, à Stéphens. Il est en uniforme d’enseigne de marine. Il pose sa valise, son manteau et son chapeau sur la table, sans faire attention à Daniel. Il est entré par la droite.

Eh bien, est-elle partie ?

STÉPHENS.

C’est fait.

ADRIEN.

Ah ! tant mieux ! Merci, mon cher Stéphens. La vue de cette femme m’eût fait un mal affreux. Rentrer dans cette maison après quinze ans d’exil, et avoir sous les yeux ce vivant reproche à la mémoire de mon pauvre père…

DANIEL.

Elle est en mauvais état, la maison ; mais ce n’est pas moi qui étais chargé…

ADRIEN.

Ah ! Daniel !… Oui, je vous reconnais ! (Il l’embrasse et descend en scène avec lui. Stéphens remonte, puis descend à gauche.) Je me suis toujours souvenu de votre attachement, Daniel ! C’est dans vos yeux que j’ai vu les seules larmes que mon départ ait fait couler ici. J’étais un enfant, on m’envoyait au collège, et je pressentais que je ne reverrais jamais mon père. Vous seul sembliez me regretter… ou me plaindre. Et depuis… Oh ! je sais tout, Daniel ! je sais que les petites sommes que je recevais chaque année, c’était la moitié de vos gages que vous mettiez de côté pour me l’envoyer. (Daniel paraît contrarié et embarrassé.) Ne vous en défendez pas : mon père n’avait pas même un faible souvenir pour moi, et ce que vous m’avez avancé, c’était pour vous un sacrifice immense.

DANIEL, vivement.

Qui vous a dit… ? J’aurais voulu, j’aurais dû faire davantage, (À part, attendri et mécontent.) Diable !… diable !… diable !… ça me gêne…

STÉPHENS, à Adrien.

Voyons, mon ami, n’oubliez pas… (À Daniel en passant devant Adrien.) Daniel, répondez ! Vous devez savoir bien des choses. Dites sans crainte la vérité à votre maître. Qu’est devenu l’argent ?

DANIEL, comme étourdi du coup.

L’argent ?… Diable !… l’argent !…

ADRIEN.

Eh ! mon Dieu ! à quoi bon l’interroger ? Il sait bien, comme tout le monde, qu’un capital réalisé en argent est destiné à disparaître, et que la fortune de mon père a dû passer dans les mains de Charlotte.

Il s’assied à gauche de la table, Daniel a remonté et reste au fond.

STÉPHENS.

N’y renoncez pas si vite. On peut être très délicat et très positif. Si votre père vous a librement frustré pour enrichir une fille illégitime, je comprends que vous refusiez d’engager une lutte inutile peut-être, et scandaleuse à coup sûr ; mais, si son intention n’était pas de vous déshériter, et qu’on ait dérobé la somme…

Il se met à cheval sur une chaise, à droite et à quelque distance de la table.

ADRIEN, à Daniel.

Vous, Daniel, qui connaissez Charlotte, la savez-vous capable d’une pareille action ?

DANIEL, s’approchant.

Capable… oui ! Mais on est capable de bien des choses qu’on ne fait pas… et on en fait qu’on n’était guère capable de faire.

STÉPHENS.

Est-il probable que M. Desvignes, après un si long attachement pour cette fille, se soit contenté de lui léguer une pension de cinq cents francs, qui n’est même pas réversible sur la tête de Lucie ?

DANIEL.

Non, mais… Charlotte a bien cherché ; elle a fait démonter tous les meubles, lever les boiseries, les parquets… Elle n’a rien trouvé, pas moins. Elle pleure, elle jure qu’elle n’a que sa pension, qu’elle est dans la gêne… et c’est possible.

ADRIEN.

Voilà qui est étrange ! Cette somme importante aurait donc été enfouie quelque part ?

DANIEL.

Ou remise en dépôt à quelqu’un. Qui sait ? Il faut attendre… Il faut voir. On vous a cru mort aux colonies. Peut-être aurait-on souhaité que vous ne revinssiez pas… Mais puisque vous voilà revenu !… Quand on ne s’attend pas… il y a deux minutes que vous êtes là…

STÉPHENS.

Vous ne soupçonnez pas quelle peut être la personne… ?

DANIEL, à Adrien.

Non… Et vous, monsieur ?

ADRIEN.

Moi, je suppose tout naturellement que la fille de Charlotte est ou sera en possession de mes biens. C’est elle qui doit savoir à quoi s’en tenir là-dessus.

DANIEL, vivement.

Lucie ? Non ! Lucie ne sait rien ! (Lucie entre, tressaille et reste près de la porte, sans être vue d’Adrien.) Oh ! vous ne connaissez pas Lucie !

 

SCÈNE III.

LES MÊMES, LUCIE.

ADRIEN, sans voir Lucie.

Et je ne désire pas la connaître. Je ne veux point haïr une personne qui me tient, dit-on, de si près, et je ne lui souhaite aucun mal. Si elle est riche à mes dépens, je n’en suis pas jaloux. Vous le savez, vous, Stéphens, ce n’est pas un sordide intérêt qui me fait repousser la mère et la fille. Ce que je ne puis leur pardonner, c’est de m’avoir ravi l’affection de mon père, c’est de l’avoir contraint, par une atroce domination, à me tenir éloigné de lui, à m’oublier, à me refuser sa dernière bénédiction !… Cela, c’est lâche, c’est odieux, et je ne pourrais jamais considérer comme ma sœur celle qui, à la faveur de tels moyens, a usurpé la place dans la famille.

Stéphens a vu Lucie, s’est levé vivement ; il la contemple avec admiration et a pris le bras à Adrien pour l’empêcher de continuer : mais Adrien ne s’est retourné qu’après avoir tout dit. Lucie a une attitude de douleur inexprimable. Daniel est très attentif à ce qui se passe.

STÉPHENS.

Oh !…

ADRIEN, voyant Lucie.

Ah ! c’est elle !

DANIEL, allant à Lucie.

Venez, ma pauvre demoiselle, vous ne pouvez pas rester dans cette maison, vous gênez. Je vas vous conduire auprès de votre mère.

LUCIE, pleurant.

Non, Daniel, ma mère ne veut plus de moi. Vous savez comme elle est… singulière avec moi depuis la mort… Eh bien, je viens de la rencontrer comme elle sortait d’ici. Elle s’installait dans le village, j’ai voulu la suivre, elle m’a repoussée… Oh ! bien durement ! « Deviens ce que tu pourras, m’a-t-elle dit, je n’ai plus le moyen de te garder. Tu es en âge de travailler ; dis à Daniel de te chercher une place. » Je suis revenue ici, moi ! l’habitude !… Et puis je me flattais que… monsieur voudrait, bien me permettre de le servir… mais je vois… Conduisez-moi, mon bon Daniel, dans quelque ferme où je pourrai gagner ma vie.

STÉPHENS.

Vous, dans une ferme ? Vous si belle, si délicate !… C’est effroyable à penser, c’est révoltant ! c’est impossible !

ADRIEN.

Oui, c’est impossible ! Restez, mademoiselle, restez ici, jusqu’à ce que vous ayez trouvé des occupations convenables à l’éducation que vous avez reçue.

LUCIE.

Non, non ! vous m’accusez…

ADRIEN, se levant.

Eh non !… Ce n’est pas vous que j’accuse. Vous pouvez… vous devez être étrangère au mal dont je me plains. Mais il est impossible que votre mère vous abandonne sérieusement. Sa colère contre moi ne peut retomber sur vous. Elle ne tardera sans doute pas à vous envoyer chercher. Gardez votre appartement chez moi, jusqu’à ce que votre sort se décide… Je vous en prie !

DANIEL.

Allons ! merci pour elle, monsieur Adrien. Elle est toute gênée, toute suffoquée ! Venez, mademoiselle Lucie ; tout s’arrangera, allez !

Il l’emmène par la porte vitrée.
 

SCÈNE IV.

STÉPHENS, ADRIEN.

STÉPHENS, la suivant des yeux.

Elle pleure beaucoup.

ADRIEN.

Pleure-t-elle, ou fait-elle semblant ?

STÉPHENS.

Vous ne l’avez donc pas regardée ?

ADRIEN.

Le moins possible.

STÉPHENS.

Vous avez perdu. Elle est bonne à voir ; belle et douce comme un ange ! Ah ! c’est enivrant ! oui, enivrant !

ADRIEN.

Vraiment, mon cher Stéphens, vous vous adoucissez bien vite devant un jeune et frais visage ! Vous qui me recommandiez la sévérité, vous qui, à bord du navire qui me ramenait en France, me disiez chaque jour : « Vous êtes trop indifférent à la vengeance ; c’est un devoir pour l’honnête homme d’être sans pitié pour la méchanceté qui tue, sans égard pour la faiblesse qui trahit… »

Il porte sa valise, puis son manteau, sur un vieux canapé au fond.

STÉPHENS.

Oui, et, au lieu de voir Paris, le but de mon voyage, j’ai voulu d’abord vous suivre au fond de cette province ; je sentais que, sans l’aide d’un ami énergique, ardent et versé dans les affaires, vous ne sauriez pas vous faire rendre justice.

ADRIEN.

Eh bien, vous le voyez, à présent ; vos peines sont inutiles, ma ruine est sans doute consommée, mes ennemis l’emportent ! Leurs armes sont la colère ou les pleurs, leur faiblesse fait leur force ; ce sont des femmes.

STÉPHENS.

Des femmes, non. S’il y a, comme je le crains, un troisième larron… un… scélérat… Daniel paraît le croire ; est-ce que vous le trouvez net dans ses réponses, le bonhomme ? Il me paraît vague… et même troublé !

ADRIEN.

Non, c’est sa manière ; il a toujours été comme ça.

STÉPHENS.

Ça m’est égal ; on vous a dit qu’il redoutait Charlotte ; je l’examinerai, je veux l’examiner.

ADRIEN.

Lui ? Ah ! tenez, mon ami, ces recherches, ces soupçons, tout cela m’est antipathique, et je ne sais quelle fortune mérite qu’on la poursuive à travers de pareilles angoisses morales. Mon cœur, si épanoui, si confiant d’habitude, s’aigrirait à ce métier d’inquisiteur, et il me tarde d’avoir renoncé à toute espérance pour me retrouver moi-même. Pour aujourd’hui, du moins, n’y pensons plus, n’est-ce pas ? Nous avons donné toute la matinée aux affaires, donnons la soirée au repos et à l’amitié. (Stéphens s’est levé, Adrien lui a pris le bras, et ils remontent lentement jusqu’à la cheminée.) Ah ! qu’il m’eût été doux de vous recevoir, même dans cette maison appauvrie et dévastée, si mes souvenirs d’enfance ne s’y trouvaient empoisonnés par ceux d’une amère persécution ! (Il quitte le bras de Stéphens.) Mon père a voulu m’oublier, m’effacer de sa vie. Je l’aurais pourtant bien aimé, moi !… Tenez, Stéphens, voilà le fauteuil où je jouais, enfant, sur ses genoux. Ses pieds, alourdis par l’âge, ont usé la pierre de ce foyer, déjà creusée par ceux de mon aïeul. Les miens n’y laisseront pas de traces ; car je n’ai pas même le moyen de conserver cette retraite, et je ne suis pas destiné à la douce et tranquille vieillesse de ces honnêtes bourgeois ; famille honorable et respectée jusqu’au jour où une indigne créature y a apporté le scandale de son despotisme… Ah ! le mariage ! (Il descend, Stéphens le suit.) C’est l’effroi des jeunes gens comme nous, Stéphens, et pourtant le veuvage ou le célibat, c’est l’écueil de l’âge mûr. Il faut toujours que l’homme tombe sous l’empire d’une femme, et la femme qu’on n’ose pas épouser vous rend coupable ou malheureux. Je me marierai, moi, je me marierai le plus tôt possible, si je rencontre une brave fille qui veuille d’un pauvre marin… L’exemple de mon père me fait réfléchir… Il m’épouvante. Je sens en moi un cœur tendre, faible peut-être, comme était le sien, et je ne veux pas attendre, pour vivre à deux, l’âge où l’on aime encore, sans pouvoir être aimé sincèrement.

STÉPHENS, toujours très calme.

Voilà de sages idées, et que je partagerais si vous y faisiez davantage la part de l’imprévu. Le bonheur prémédité n’est pas mon fait. Je suis plus impétueux que cela ; je n’ai jamais voulu faire de projets, me connaissant esclave de mes passions, qui sont… indomptables… oui, indomptables ! Cela vous étonne ? C’est comme je vous le dis. Je prends feu comme le soufre et la poudre ; je suis… volcanique ! Mes penchants sont violents, très violents, et, quand ma volonté s’empare d’un objet, elle ne connaît ni retard ni obstacle. La fatalité embrase à chaque instant ma vie, jusqu’à ce qu’elle l’embrase une fois pour toutes.

ADRIEN.

Vous me surprenez beaucoup. Il est vrai qu’en vous aimant de tout mon cœur, je ne vous connais pas entièrement. Notre mutuelle sympathie ne date que de deux mois, et, durant cette navigation, comme il n’y avait pas de femmes à bord, je ne vous ai pas vu aux prises avec le sentiment. Eh bien, qu’est-ce ? Un nuage a passé sur votre figure.

STÉPHENS.

C’est que j’éprouve… des tiraillements d’estomac… Adrien, croyez-vous que nous ayons déjeuné ce matin ?

Daniel entre par la porte vitrée.

ADRIEN.

Je suis sûr du contraire ; nous n’avons pas eu le temps, et il se fait tard. (Appelant Daniel.) Je vous demande pardon d’avance, Stéphens ; comme on ne nous attendait pas, il est à craindre…

 

SCÈNE V.

LES MÊMES, DANIEL.

ADRIEN.

Daniel, y a-t-il moyen de dîner ici ?

DANIEL.

Il y a toujours moyen… avec le temps !

STÉPHENS.

Diable !

DANIEL, baissant la voix, à Adrien.

Avant tout, je venais vous dire… (Il porte la main à sa poche gauche, la retire vivement et tire un papier de sa poche droite.) C’est une sommation d’huissier, pour que vous ayez à payer à Charlotte, dans les vingt-quatre heures, deux trimestres échus de sa pension.

ADRIEN.

Quoi ! elle ose… ?

DANIEL.

Oh ! elle ose toujours, celle-là !… C’est deux cent cinquante francs qu’elle réclame.

ADRIEN.

Est-il vrai, Daniel, que la maison et ses dépendances ne peuvent rapporter que mille francs par an ?

DANIEL.

C’est bien tout au plus.

ADRIEN.

Eh bien, que la volonté de Dieu soit faite ! Je partagerai avec mademoiselle Charlotte.

STÉPHENS.

Ne vous pressez pas tant !… ce legs est attaquable.

DANIEL, à Adrien.

Oh ! si vous refusez… c’est tout ce qu’elle souhaite ; ça la flattera même beaucoup, un refus !

STÉPHENS.

Pourquoi ? Elle ferait vendre la maison peut-être ?

DANIEL.

C’est son rêve. Elle espère toujours y dénicher le magot.

STÉPHENS, mettant la main à sa poche, à Adrien.

Payez donc ! Avez-vous… ?

ADRIEN, vivement.

Oui, oui, certes. (Il remet de l’argent à Daniel.) Envoyez cela tout de suite.

Stéphens remonte.

DANIEL.

J’y vas moi-même, et, en même temps, j’achèterai… pour votre dîner…

ADRIEN.

Oui ! Tiens, voilà…

DANIEL, bas.

Votre bourse est vide. (Adrien a fait un geste d’angoisse.) Qu’est-ce que vous avez, monsieur ? quelque chose vous gêne ?

ADRIEN, bas.

Non ! non ! Tiens, mon ami, voilà ma montre, vends-la, engage-la, procure-moi de quoi vivre ici, avec mon hôte un jour ou deux ; j’aviserai ensuite à m’acquitter envers toi de tout ce que je te dois et à faire un emprunt…

DANIEL.

Comment ! vous en êtes là ?

ADRIEN.

Et où veux-tu que j’en sois, à mon âge et avec mon grade ? Au lieu de trouver ici des ressources, j’y trouve des frais de succession, des actes et des legs à payer !

Il froisse le papier et le jette.

DANIEL.

Mais votre ami…

ADRIEN.

Parle plus bas ! Il est très riche, lui ; il voudrait m’obliger ! Tâche qu’il ne s’aperçoive pas de ma situation.

DANIEL, lui rendant sa montre.

Reprenez ça… J’ai… quelque chose, moi ! Je vous avancerai le nécessaire ! Et, d’ailleurs… qui vous a dit qu’on ne vous rendra pas… puisque vous n’êtes pas mort ?

ADRIEN.

Pauvre Daniel ! encore ? Allons, va vite et reviens.

DANIEL.

Ah ! dame ! ayez patience ; faire un dîner… Charlotte, qui comptait bien ne jamais vous revoir, ne faisait plus de provisions, et il faudra…

 

SCÈNE VI.

LES MÊMES, LUCIE.

Lucie, posant un grand panier à côté de la table ; elle a mis un tablier blanc.

LUCIE.

Aidez-moi à servir, Daniel ; monsieur doit avoir faim !

STÉPHENS.

Ah ! voici l’ange qui apporte la nourriture au désert !

Il descend à gauche, puis passe devant la table et va à Adrien.

DANIEL, allant à Lucie.

Le couvert… bon ! Mais le dîner ?

LUCIE.

Il est prêt.

DANIEL.

Ah ! vous avez vous-même… ?

LUCIE.

Eh bien, sans doute !

STÉPHENS.

Elle-même ?

DANIEL, bas, à Lucie.

Mais l’argenterie ?

LUCIE, tirant des couverts du panier et arrangeant la table.

La voilà !

DANIEL, bas.

Elle l’avait fait disparaître !

LUCIE, bas.

Je l’ai reprise, moi ! et c’est pour cela qu’elle m’a…

DANIEL, haut, s’échappant.

Frappée ! toi !

STÉPHENS.

Frappée ! Qui donc ?

LUCIE, faisant signe à Daniel.

Rien, personne !

DANIEL, exalté.

Si fait, voyez ! elle la hait, cette gredine de femme ! (Il est près de baiser le front de Lucie, s’arrête, et, avec une serviette blanche qu’il tient, il lui essuie le front en tremblant.) Lucie, je ne veux pas que vous retourniez jamais avec elle. Je ne le veux pas, moi, entendez-vous !

ADRIEN, qui a été distrait jusque-là.

Mais que s’est-il donc passé ?

STÉPHENS.

Vous ne comprenez pas ? (Montrant Lucie.) Vous ne voyez pas ? Charlotte la traite ainsi, parce qu’elle prend vos intérêts ! Douterez-vous encore ?

ADRIEN, prenant la main de Lucie et la regardant.

Pauvre Lucie !

LUCIE, s’écriant.

Ah !

Elle porte la main d’Adrien à ses lèvres avec transport, puis s’enfuit honteuse, va et vient, apportant le dîner avec Daniel. Adrien est ému.

STÉPHENS, tranquillement.

Ah ! vous êtes bien heureux d’être son frère ! sans cela, je serais jaloux de vous jusqu’à la rage.

ADRIEN.

Vraiment, mon ami, vous plaisantez avec un sang-froid…

STÉPHENS.

Je ne plaisante jamais !

ADRIEN.

Quoi ! si vite ?

STÉPHENS.

Je vous l’ai dit, je suis comme ça ! Vous ne pouvez rien éprouver pour elle, vous ! Moi, je sens qu’elle m’appartiendra, ou que j’en deviendrai fou furieux ! oui, furieux !

ADRIEN, l’emmenant à droite.

Mais… prenez garde ! n’ayez que des vues honorables ; car je sens… Je dois me rappeler qu’elle mérite mon intérêt… mon appui peut-être !

LUCIE.

Monsieur est servi !

Elle montre un fauteuil à Adrien et se tient debout.

STÉPHENS, à Adrien.

Elle s’apprête à nous servir vraiment ! Souffrirez-vous cela ?

ADRIEN.

Non, certes !… (S’arrêtant et souriant.) Eh bien, si ! je veux l’éprouver… car le sentiment qu’elle semble réclamer de moi est plus sérieux que celui qu’elle vous inspire, et je l’aurai payé assez cher !

Il s’assied à table. Lucie le sert. Stéphens s’assied vis-à-vis de lui.

DANIEL, à part, la serviette sur le bras.

Ah ! il ne la fait pas manger avec lui ! Ce n’est pas bien ! (Il croise machinalement sa redingote sur sa poitrine.) Ça me soulage !

LUCIE.

Daniel, apportez donc du vin ?

DANIEL, bas, s’approchant d’elle.

Du vin !… du vin ! où voulez-vous que j’en prenne ? Est-ce qu’elle n’a pas eu soin de vider la cave !

LUCIE, bas.

Mais, moi, j’avais caché le meilleur ! Vous en trouverez dans l’office.

Daniel sort, elle le suit jusqu’à la porte vitrée et descend à gauche.

ADRIEN.

Voilà un potage excellent. Est-ce que c’est vous, mademoiselle Lucie, qui avez ces talents… estimables ?

LUCIE, à Stéphens, qui lui prend et lui baise convulsivement la main au moment où elle lui change son assiette.

Quoi donc, monsieur, que voulez-vous ?

ADRIEN.

Stéphens ! je vous en prie ! C’est un badinage, Lucie : une méprise ! Mon ami est fort distrait.

DANIEL, apportant du vin à Lucie, inquiet et regardant Stéphens.

Qu’est-ce que c’est ?

LUCIE.

Je ne sais pas, je ne comprends pas.

Elle remonte à gauche.

DANIEL, à part, regardant Stéphens, qui des yeux dévore Lucie à sa manière.

Voilà un Américain !… Oui, oui, regarde-la, je te regarde aussi, sois tranquille !

ADRIEN, qui mange avec appétit, et que Lucie sert avec empressement.

Tout cela est fort bon, Lucie, et servi avec une propreté charmante.

STÉPHENS.

Dites une grâce enchanteresse… Comme vous mangez, vous ! Moi, je n’ai plus faim ! Je… Oh !…

Il soupire et mange.

DANIEL, retirant Lucie du regard de Stéphens et lui parlant sur le devant du théâtre.

Ah çà ! dites-moi donc, est-ce que vous devez servir comme ça des jeunes gens,… vous qui avez toujours mangé à la table de M. Desvignes ?…

LUCIE.

Ce n’était pas ma place, Daniel, ce n’était pas non plus celle de ma mère ! Aujourd’hui, tout rentre dans l’ordre ; fille d’une servante, je suis servante aussi, et c’est avec plaisir, je vous jure !

DANIEL.

Vous, élevée comme une demoiselle, pourquoi avec plaisir ?

LUCIE.

Parce que, moi, j’aime mon maître ! Oh ! oui, Daniel, je l’aime de toute mon âme !

DANIEL.

Pourtant il ne vous traite pas comme… comme il le devrait ! et ça m’empêche de m’intéresser à lui.

LUCIE.

Il ne veut pas que je sois sa sœur. Eh bien, il a raison. Je ne comprenais rien à ma position, moi ! J’aimais Adrien avant de le connaître, et vous savez avec quelle impatience je l’attendais ! Oh ! oui, j’accourais à lui tantôt pour me jeter dans ses bras, cela me semblait tout naturel. Malheureuse que je suis ! Il a parlé… j’ai entendu, j’ai compris ! Et, à présent, je le trouve encore mille fois trop bon de me souffrir près de lui ! moi qui, sans le vouloir, lui ai fait tant de mal !

ADRIEN, frissonnant, à Stéphens.

Est-ce que vous trouvez qu’il fait chaud ici ?

STÉPHENS.

Moi, je brûle !

LUCIE, à Daniel.

Il fait grand froid. Daniel, allumez donc le feu !

DANIEL.

Le feu ! le feu !… Il n’y a pas de bois dans la cheminée… ni dans le bûcher !

LUCIE.

Vraiment ? Eh bien, attendez, je saurai en trouver.

Elle sort par la porte vitrée. Stéphens se lève et la suit jusqu’à la porte.

STÉPHENS.

Où va-t-elle donc ?

DANIEL, à part.

Eh bien, qu’est-ce que ça lui fait ?

STÉPHENS, regardant au dehors.

Comment ! elle soulève un tronc d’arbre mort dans le jardin avec ses petites mains ? Ah ! par exemple !

Il sort précipitamment.

ADRIEN.

Prenez garde à Lucie, Daniel ! mon ami Stéphens…

DANIEL.

Oui, oui, je vois bien ! (Il prend son fusil, qui est resté près de la porte vitrée.) Attends, attends-moi, grand brigand ! je vas te gêner, moi !

ADRIEN, l’arrêtant.

Eh bien, eh bien ! (Lui ôtant son fusil.) Vous êtes trop vif, Daniel ! Il n’est pas nécessaire…

DANIEL, regardant dehors.

Si fait… Vous voyez bien que son air baroque effraye Lucie… Elle l’évite, il double le pas, il court après elle… Laissez, monsieur : je…

Lucie rentre avec des morceaux de bois mort dans son tablier et dans ses bras.

ADRIEN.

Non ! tenez, la voilà. (Il va à elle et prend le bois.) Comme vous êtes essoufflée et chargée, Lucie ! Et c’est pour moi que vous prenez cette peine ! (Il aide Lucie à allumer le feu.) Non ! laissez-moi faire !… Je ne souffrirai pas plus longtemps que vous me serviez ainsi ! Voyons, Stéphens, entrez donc et fermez cette porte. Vous nous gelez !

STÉPHENS, à la porte vitrée.

Je ne peux pas entrer, je fume, et, devant mademoiselle Lucie, je ne me permettrais pas…

DANIEL, lui fermant la porte au nez.

Oui, oui, ça l’incommode !

ADRIEN, à Lucie, qui lui présente des cigares sur une assiette.

Mais non, Lucie, si cela vous est désagréable.

LUCIE.

À moi ? Bien au contraire, monsieur !

Demi-nuit. – Daniel ferme les rideaux de la porte vitrée.

ADRIEN, s’asseyant près de la cheminée.

Ah çà ! vous m’appelez monsieur, quand, moi, je me permets de ne pas vous appeler mademoiselle… Je sais bien que je suis l’aîné, mais ce n’est pas une raison…

LUCIE, assise sur un escabeau.

Oh ! je n’oserais pas vous appeler autrement.

ADRIEN.

Pourtant…

DANIEL, qui les écoute attentivement tout en enlevant le couvert.

Comment donc voulez-vous qu’elle dise ?

ADRIEN.

Qu’elle dise Adrien, comme je dis Lucie, (À Lucie.) Me le promettez-vous ?

LUCIE.

J’essayerai, monsieur… j’essayerai, Adrien ! (À part.) Adrien ! le joli nom à dire !

ADRIEN.

Voyons, bonne Lucie, j’ai à me plaindre de votre mère ; mais elle est votre mère, et nous ne parlerons jamais d’elle. Soyons amis, vous et moi, pour le peu de temps que j’ai à rester ici.

LUCIE, tressaillant.

Vous ne restez pas ici ?

ADRIEN.

Eh ! mais non. Je suis dans la marine, et ce n’est pas ici que je peux faire mon chemin.

LUCIE.

C’est donc bien beau, la marine ?

ADRIEN, riant.

Oh ! c’est très beau ! un peu rude, par exemple ; la mer est une amie très perfide.

LUCIE.

Ah ! ciel ! quand il fait de l’orage, je prie Dieu et je tremble !…

ADRIEN.

Vous avez peur de l’orage, vous ?

LUCIE.

Pas pour moi !

ADRIEN.

Est-ce donc pour moi, Lucie ?

DANIEL, allumant deux bougies sur la cheminée.

Pour qui donc, je vous le demande ? Elle n’aime que vous au monde, à présent ! Ah ! ça n’est pas comme sa mère !

ADRIEN. Il se lève et descend.

Sa mère, encore sa mère ! De grâce…

LUCIE, le suivant.

Laissez-moi vous en parler pour la première, pour la dernière fois. J’ai des choses bien sérieuses à vous dire… des choses que je n’ai jamais dites à personne et que, moi seule, je sais. Puisque nous voilà entre nous avec ce bon Daniel qui vous aime…

DANIEL.

Quoi ? qu’est-ce que vous savez ? qu’est-ce que vous voulez dire ? Vous ne savez rien du tout !

LUCIE.

Vous vous trompez, Daniel. Écoutez-moi, Adrien. Vous accusez ma mère… Ce n’est pas à moi d’avouer qu’elle est bien coupable envers vous ; mais ce que je vous jure, c’est qu’elle n’a rien reçu, c’est qu’elle n’a rien pris de ce qui vous était destiné.

ADRIEN.

Expliquez-vous, Lucie. J’ai foi en votre sincérité.

LUCIE.

Eh bien, écoutez ! voici toute l’histoire de votre héritage.

Daniel, très nerveux, laisse tomber un objet qu’il tient et s’approche vivement.

Il est bien vrai que notre… que votre père a vendu toutes ses propriétés dans les derniers temps de sa vie, et qu’il en a reçu l’argent… oh ! beaucoup d’argent ! c’étaient des billets ; il y en avait très épais ! C’était serré, serré, dans un grand portefeuille jaune, et il a mis cela avec bien de la peine dans une poche de sa redingote.

Daniel, cachant son trouble, serre comme malgré lui sa redingote contre ses flancs.

ADRIEN.

Je savais à peu près tout cela, Lucie. Le notaire, que j’ai vu ce matin, m’a dit avoir versé à mon père trois cent mille francs en billets de banque.

LUCIE.

Oh ! je n’ai jamais su combien il y avait… mais je sais qu’on m’a dit : « Tout cela, c’est pour toi ! »

ADRIEN.

Qui vous a dit cela, Lucie ? mon père, ou votre… ?

DANIEL.

Sa mère le lui disait sans cesse, et M. Desvignes le disait aussi ; il ne s’en gênait pas.

LUCIE.

M. Desvignes me l’a dit une fois, une seule fois !

ADRIEN.

Alors, c’était bien son intention de me déshériter ?

DANIEL.

Eh ! mais oui !…

LUCIE.

Attendez ! Le jour où il me dit, en me montrant le portefeuille : « Voilà qui te fera riche, Lucette ! » je me jetai à ses genoux et je lui dis : « Oh ! mon papa !… (C’était un nom d’amitié que je lui donnais, il le voulait absolument !) Mon cher papa, ne faites pas une pareille chose, ne me déshonorez pas. Si vous m’estimez, si vous m’aimez, ne me donnez rien ! Adrien me mépriserait si j’acceptais cela, et, moi, j’en mourrais ! Et puis songez à vous-même ! Dieu serait bien mécontent de vous ! Et que dirait-on d’un père qui n’aime pas son fils, un fils qui se conduit bien, qui n’a aucun tort ? Et vous si respecté, vous si bon ! Donnez-lui tout, ou bien chargez-moi de le lui remettre. — Comment ! s’écria-t-il, tu le lui rendrais, toi ? » Il me regarda, il soupira et je vis qu’il pleurait. Je le conjurai encore. « Lucie, me dit-il à la fin, c’est toi qui me rappelles à mon devoir ! Eh bien, je ferai mon devoir ! seulement, prends bien garde que personne ne le sache. On me tourmenterait, et je veux mourir tranquille. » Pendant quelque temps, il ne m’a plus rien dit. Il paraissait très abattu, ou très préoccupé ; mais voilà qu’une nuit, comme j’étais seule à le veiller… j’étais bien lasse ! je m’endormis dans le grand fauteuil. Je rêvai… Il me semblait que mon papa… que monsieur causait avec quelqu’un ! Enfin j’entendis fermer une porte, celle qui mène au jardin, et cela m’éveilla tout à fait. Je courus à cette porte et j’entendis comme de gros souliers qui descendaient l’escalier. (Daniel regarde ses souliers.) C’était le pas d’un homme. J’eus peur ; je crus qu’on était venu voler… J’allais crier ; mais monsieur, qui ne dormait pas, me dit : « Tais-toi, Lucette ! j’ai fait la volonté de Dieu et la tienne ; à présent, je mourrai en paix. Mais jure-moi de ne rien dire à personne !… » Il n’acheva pas et s’assoupit doucement ; le lendemain, il ne parlait plus, il n’entendait plus. Il a langui ainsi pendant quarante-huit heures encore… Je dois vous dire qu’on chercha partout… et qu’on ne trouva rien ; il avait bien réellement remis pour vous son portefeuille à quelqu’un ! à quelqu’un qui n’est pas de la maison. Au moment où son âme s’envolait, il me sourit, et, d’un geste bien faible, il me montra le soleil couchant, comme pour me dire : « Je pense à celui qui est là-bas ! » Et puis il dit une parole, une dernière parole bien faible que, moi seule, j’entendis… et que je dois… mais que je n’ose pas vous redire.

ADRIEN, très ému.

Dites-la ! dites-moi tout, Lucie !

LUCIE.

Il me dit en me donnant un baiser sur le front : « Pour ton frère ! »

ADRIEN, lui tendant les mains.

Eh bien, Lucie, donnez-la-moi, cette dernière, cette sainte caresse ! (Lucie l’embrasse en tremblant, Daniel est très agité et tourmente son mouchoir.) Merci, chère et honnête enfant, cœur généreux et pur ! Je vous dois bien plus qu’une fortune, je vous dois la bénédiction d’un père, et je puis le pleurer maintenant sans amertume et sans effroi ! Ah ! que vous êtes bonne, vous ! et que vous me faites de bien !

DANIEL.

Alors, vous comptez que le dépositaire… ?

ADRIEN.

Oh ! je compte peu sur le dépositaire !

DANIEL.

Vous êtes pressé de l’accuser ! que savez-vous ?… Vous êtes à peine arrivé !

ADRIEN.

Je ne sais rien ! mais il me semble que, s’il eût été pressé, lui, de faire son devoir, mon notaire saurait déjà son nom. Je crois peu à une probité si lente à se montrer.

DANIEL, remontant.

Bah ! le notaire ! à quoi bon le notaire ?

LUCIE.

Vous croyez que… ? Oh ! mon Dieu, j’aurais dû suivre cet homme, le voir, l’observer ! Je le pouvais ! J’ai cru bien faire en obéissant !

ADRIEN.

Et vous avez bien fait. Lucie ! Mon père est mort calme et en songeant à moi ? C’est tout ce que j’aurais demandé à Dieu si j’avais su que j’étais condamné à le perdre. Quant à mon patrimoine, il y a longtemps que j’en avais pris mon parti, et je saurai accepter encore les hasards et les peines de ma destinée.

DANIEL, tourmenté, s’approchant d’Adrien.

Les peines ! vous êtes donc malheureux, vous ?

ADRIEN.

Non, Daniel ! je suis pauvre, voilà tout, et cela m’empêche d’être libre.

DANIEL.

Et, si vous étiez libre, que feriez-vous ?

ADRIEN.

Ah ! je vivrais à ma guise. Je me retirerais à la campagne. Ç’a toujours été mon rêve ! Les champs, les jardins, l’agriculture, la terre ! Vous le voyez, mes amis, c’est un rêve de marin. Mais il ne se réalisera pas, j’en suis certain, et à peine l’ai-je touchée, cette terre chérie, qu’elle manque sous mes pas ! J’arrive, je ne trouve plus qu’un petit coin, qui suffirait peut-être à mon ambition si j’étais vieux et infirme, mais qui ne suffirait pas à occuper honorablement les forces de ma jeunesse. Mais je vous attriste, Lucie, et je ne sais vraiment pourquoi je vous parle tant de moi. Vous avez l’habitude d’occuper ce salon, restez-y ; j’ai des lettres à écrire, et je vous demande la permission de me retirer. (Lucie prend un flambeau et le remet à Daniel.) Non, je ne dois pas m’habituer à être servi ; merci, mon bon Daniel ! Bonsoir, chère Lucie. À demain ! (Daniel le conduit jusqu’à la porte de gauche.) Ah ! dites-moi, Daniel !… priez M. Stéphens de venir me trouver. (Bas.) Je veux lui parler sérieusement à propos de Lucie.

DANIEL.

L’Américain ? Je l’ai vu sortir de la maison.

ADRIEN.

Eh bien, quand il sera rentré.

Il sort.
 

SCÈNE VII.

DANIEL, LUCIE.

Lucie est restée pensive, près de la cheminée. – Daniel reste pensif au milieu de la chambre. – Un moment de silence.

LUCIE, se retournant et regardant Daniel, qui la regarde de son côté.

Eh bien, à quoi pensez-vous, Daniel ?

DANIEL.

Et vous, mademoiselle Lucie ?

LUCIE.

Je me disais que cette maison est laide et pauvre, à présent, et qu’il doit s’y déplaire !

DANIEL.

C’est vrai ! Charlotte a si bien fait, que c’est comme une caserne… C’est nul… c’est froid ! Tout à l’heure, j’irai acheter du bois pour que, demain…

LUCIE.

Oh ! oui, faisons en sorte que, demain, il soit un peu moins mal.

DANIEL.

J’y songe… j’y songe bien ! Dites donc, Lucie… il y a un colporteur qui a déballé dans l’auberge du village… Il a toute sorte de choses ; si je lui prenais un tapis de pied ?

LUCIE.

Oui, un tapis et des couvertures !

DANIEL.

Il aurait bien fallu aussi quelques effets peut-être. (Retournant la valise d’Adrien, qui est restée au fond, et l’apportant sur la table.) Voilà une valise bien sèche…

LUCIE, touchant le manteau d’Adrien.

Et un manteau bien râpé ! Et du linge ! C’est toujours nécessaire… ça s’emporte !

DANIEL, ouvrant la valise.

Allons !… je prendrai du linge aussi !

LUCIE.

Ah bien, oui ! mais nous n’avons pas grand’chose à nous deux, pour payer ! Tenez, voilà toute ma fortune !

DANIEL.

Une pièce de vingt francs ?… Et on dit qu’elle dépouille l’héritier ! Il est vrai que, lui,… il a encore moins : il n’a rien, jusqu’à présent !

LUCIE.

Il n’a rien ?… Mon Dieu ! comment donc faire ?

DANIEL.

Dame !… on verra, on tâchera… Je ne sais pas, moi !

Tourmenté, il a tiré un portefeuille de sa poche et l’a glissé à la dérobée dans une poche de la valise.

LUCIE.

Oh ! tâchez, mon bon Daniel, tâchez qu’il ne souffre pas ici, et qu’il ne soit plus si pressé de s’en aller. Songez donc, s’il part encore une fois, il ne reviendra peut-être jamais !

DANIEL.

Eh !… ce serait peut-être le mieux !

LUCIE.

Le mieux ! pouvez-vous dire cela ? Et la personne qui lui retient sa fortune, elle la gardera donc, si elle voit qu’il y renonce si aisément ?

DANIEL.

Le fait est qu’il n’a pas l’air d’y tenir beaucoup. Il ne mérite guère…

Il prend la valise sous son bras.

LUCIE.

Il ne mérite pas d’être heureux, parce qu’il est bon, désintéressé, noble ? Mais vous rêvez donc, Daniel ? Quoi ! vous excuseriez un abus de confiance ? vous ne maudiriez pas un fripon qui… ?

DANIEL, tressaillant et rejetant la valise sur la table.

Un fripon ?

LUCIE.

Mais oui, certes, un infâme ! Oh ! si je le connaissais…

DANIEL.

Eh bien, qu’est-ce que vous lui diriez ?

LUCIE.

Je lui dirais qu’il n’a ni foi, ni loi, ni cœur, ni entrailles, ni honneur, ni religion ! Je le dénoncerais…

DANIEL.

Vous, Lucie ? Et que savez-vous si cet homme-là n’est pas bien malheureux, bien gêné, bien tourmenté ?

LUCIE.

Il ne l’est pas assez s’il résiste à sa conscience.

DANIEL, navré.

Pas assez !… pas assez !… On peut être mal avec sa conscience, Lucie, et n’être pas pour cela un coquin. Il y a bien des choses qui vous font pencher vers une action… mauvaise ! Ce n’est pas toujours pour soi-même qu’on fait le mal. Il y a des gens qui, par amitié pour quelqu’un… par esprit de famille… la crainte de voir leurs enfants dans la misère… À force d’aimer ses enfants, on se dit : « Eh bien, oui, je perds mon âme, mais ils seront heureux en ce monde : tant pis pour moi dans l’autre ! »

LUCIE.

Ah ! ne me parlez pas ainsi, Daniel ! mon cher Daniel ! Vous si bon, si honnête, vous me faites du mal ! C’est ainsi que ma mère raisonnait pour me faire accepter l’idée de dérober… Eh bien, cela me faisait frémir, et il y a eu des moments… que Dieu me le pardonne ! où j’étais prête à mépriser… non, mais à blâmer ma mère !

DANIEL, hors de lui.

À mépriser !… Tu l’as dit, Lucie, mépriser !…

LUCIE.

Mon Dieu ! de quoi parlons-nous là ? Occupons-nous d’Adrien.

DANIEL.

Adrien !… oui, je l’aimais !… je l’aimerais bien si… Mais… il ne vous aime pas, lui !

LUCIE.

Il ne m’aime pas ! vous croyez ?

DANIEL.

Il est bien forcé de vous estimer ; mais il aura beau faire, il ne pourra jamais oublier… Écoutez donc, il ne le peut guère !

LUCIE.

C’est vrai ! (Avec désespoir.) Oh ! que je suis malheureuse !

DANIEL.

Eh bien, eh bien, vous pleurez encore ? Vous l’aimez donc bien, vous ? Voilà qui est singulier ! c’est du roman, ça, mademoiselle Lucie ! un garçon que vous ne connaissez que depuis une heure ! Vous oubliez pour lui ceux qui, toute leur vie, ont été attachés à vous… attachés… comme des chiens ! Voilà ! ça ne compte plus ! la tête part… le cœur parle… et je ne suis rien, moi ! rien du tout !

LUCIE, lui mettant ses bras autour du cou.

Vous, Daniel ? Oh ! vous ne croyez pas cela ! Après… après mes parents, je n’aime que vous au monde ; vous qui m’avez bercée, portée dans vos bras ; vous qui m’avez toujours chérie, gâtée, consolée dans mes peines, protégée contre les violences de ma mère !… Vous ? mais je serais ingrate et coupable si je ne vous regardais plus à présent comme mon père !

DANIEL.

Ton père !… Oui, vous dites bien ! à la bonne heure ! vous n’avez plus que moi ! Et je ne vous quitterai jamais, moi, entendez-vous ? Où vous irez, j’irai !

LUCIE.

Oui, mon bon Daniel ; nous irons ensemble… je ne sais où, puisque nous n’avons rien ! Dans quelques jours, nous serons sans asile ; mais qu’importe ? nous travaillerons !

DANIEL, regardant du côté la valise.

Laissez, laissez faire ; j’ai… j’aurai… j’ai quelque chose, moi ! Je vous réponds que vous ne manquerez de rien, et même que…

LUCIE.

Vraiment ! vous avez un peu d’argent, Daniel ? Eh bien, courez donc acheter ces meubles, ces étoffes…

DANIEL.

Bah ! vous pensez toujours aux autres !

LUCIE.

Ce n’est pas aux autres, puisque c’est à lui.

DANIEL.

À lui ! toujours à lui ! Allons, j’y vas ; mais qu’est-ce que vous allez faire en attendant ?

LUCIE.

Je vas chercher mon ouvrage, et je vous attendrai là, au coin du feu.

DANIEL.

Allez donc vite, car je veux vous enfermer ici, moi.

LUCIE.

M’enfermer ?

DANIEL.

Oui, oui, à cause de… l’autre !

LUCIE.

Je reviens.

Elle sort en emportant une bougie.
 

SCÈNE VIII.

DANIEL, seul.

Mépriser ! Elle a dit : mépriser ! Et lui… Adrien, qu’est-ce qu’il fait, lui ? (Il va à la porte d’Adrien.) Tiens ! la porte ne ferme plus… C’est si vieux ! (Il pousse la porte doucement.) Eh bien, il n’écrit pas ? Il dort, les coudes sur la table… Il est fatigué : c’est si jeune ! Ça serait le moment… (Il tire le portefeuille de la valise, qu’il a surveillée avec soin pendant la fin de la scène précédente. Elle a été moins bien refermée.) Mais s’il me voit ?… Bah ! en soufflant sa bougie… Celle-ci d’abord, (Il éteint la seule bougie restée. – Nuit. En prenant le portefeuille.) Ah ! c’était pour elle !… mais méprisé par elle !… Allons !

Il entre chez Adrien.
 

SCÈNE IX.

STÉPHENS, puis DANIEL, puis LUCIE.

STÉPHENS ; il entre par la porte vitrée.

Eh bien, personne ?… pas de lumière ?… Ils sont tous sortis ou couchés ? Et moi qui espérais retrouver Lucie !… Il faut absolument que je lui parle.

Il s’assied sur le vieux canapé du fond.

DANIEL, sort de chez Adrien. À part.

Ouf ! ça ne me gêne plus ! Il ne s’est pas réveillé… personne ne m’a vu ni entrer ni sortir… Je vas rallumer.

Il s’approche de la cheminée.

STÉPHENS, à part.

Daniel ? Pourquoi cet air de mystère ?

Lucie entre par le côté droit, pendant que Daniel, penché à la cheminée, rallume sa bougie. – Jour.

DANIEL, tressaillant.

Hein !… qui est là ?

LUCIE, apportant son ouvrage et l’autre bougie.

Eh bien, c’est moi, Daniel.

DANIEL.

Ah !… c’est que… j’avais laissé tomber le flambeau, et je pense toujours à ce monsieur… voyageur… Je m’en vas acheter… Si l’on frappe, n’ouvrez pas. J’emporte la clef. Tant pis pour lui, il attendra dehors ! il fait froid, ça le calmera !

Il sort en enfermant Lucie et Stéphens.
 

SCÈNE X.

LUCIE, STÉPHENS.

LUCIE.

Excellent homme ! Que ne suis-je sa fille, à lui ! personne ne m’en ferait un reproche. (Elle pose sa bougie sur la table et s’assied pour travailler.) Mais aussi je ne serais pas la sœur d’Adrien ! Sa sœur ! que ce mot me semblerait doux ! mais il ne sortira jamais de ses lèvres !

Elle travaille.

STÉPHENS, qui s’est levé et qui la contemple, le dos appuyé à la cheminée.

Mademoiselle !

LUCIE, effrayée.

Ah !… comment donc êtes-vous ici, monsieur ?

STÉPHENS, apportant une chaise.

Lucie, écoutez-moi, ne criez pas, n’ayez pas peur ; le temps presse, accordez-moi ce que je vais vous demander.

Il se met gravement à ses genoux.

LUCIE, avec candeur.

Mon Dieu ! monsieur, qu’est-ce donc ? Levez-vous, parlez !

STÉPHENS.

Pas avant que vous m’ayez promis une chose d’où dépend mon bonheur et ma vie.

LUCIE, étonnée.

S’il dépend de moi de vous rendre un service… et si…

STÉPHENS, se relevant.

Vous consentez ? Oh ! Lucie, je vous adore, je vous idolâtre ! Eh bien, voici ce qui m’amène : je veux vous enlever ! et voici ce que je vous demande : laissez-vous enlever par moi.

LUCIE, stupéfaite.

Enlever ? (À part.) Ah ! mon Dieu ! c’est un fou !

STÉPHENS.

Voyons, Lucie, ne tremblez pas. Votre pâleur est un reproche qui me désespère… et m’exaspère ! Je vous respecte, oh !… comme vous le méritez ! Je jure, je proteste…

LUCIE.

Alors, monsieur, remettez à me parler en présence de Daniel ou d’Adrien. Tenez, il vous demandait, Adrien, il vous attend.

STÉPHENS, s’asseyant.

Non, je ne veux pas voir Adrien. Je lui ai écrit des choses… qu’il lira quand nous serons partis, et que je vous dirai quand vous serez ma femme. (Il tire une lettre de sa poche.) C’est un secret… un grave secret qui vous concerne.

LUCIE.

Moi ?

STÉPHENS.

Vous, Lucie ; sachez seulement que je viens de voir madame Charlotte, qu’elle ne vous reprendra jamais avec elle, qu’Adrien ne peut pas et ne doit pas vous garder chez lui…

LUCIE.

Pourquoi donc, puisqu’il consent ?…

STÉPHENS.

Quand il aura lu ceci, il comprendra que c’est impossible, à moins que…

LUCIE.

À moins que ?…

STÉPHENS.

Je ne veux pas m’expliquer ; ce n’est pas de lui, c’est de moi que je vous parle. Vous voilà sans appui, sans famille, sans ressources, et, moi, toute ma vie, j’ai cherché une femme pure et belle, qui put me devoir tout sans avoir jamais songé à me rien demander. Je la rencontre, c’est vous. Donc, je vous emmène et je vous épouse.

LUCIE, se levant.

Allons, monsieur, c’est une plaisanterie et une divagation, et ni l’une ni l’autre n’est de mon goût.

STÉPHENS, se levant.

Une plaisanterie avec vous, Lucie ? Si j’avais commis un pareil crime,… je serais capable de me brûler la cervelle… oui, là, tout de suite.

LUCIE, effrayée.

Ah ! mon Dieu !

STÉPHENS.

Une divagation à cause de vous, Lucie ? Non ! Il n’y a rien de plus raisonnable que de vous aimer, et les fous sont ceux qui passent à côté du bonheur sans s’y attacher résolument, énergiquement, passionnément. Je suis un homme honorable, indépendant, riche, sérieux, enthousiaste… oui, enthousiaste ! Vous ne dépendez de personne, vous ne pouvez être protégée ni secourue par personne. C’est moi qui me charge de votre dignité… de votre félicité… de votre honneur. Voilà, j’ai dit ; venez !

Il remonte.

LUCIE.

Mais non, monsieur, je ne veux pas vous suivre, moi.

STÉPHENS.

Si fait ; vous m’avez promis de me croire, vous devez me croire. Je vous ai donné ma parole d’honnête homme, vous n’en pouvez pas douter sans me faire injure.

Il prend son chapeau et son manteau.

LUCIE.

Que voulez-vous donc faire ?

STÉPHENS.

Vous prouver que ma demande est sérieuse. Une chaise de poste est là qui nous attend, et nous partons tout de suite.

LUCIE, à part.

J’ai envie de rire, et pourtant j’ai peur ! (Touchant à la porte d’Adrien. – Haut.) Adrien !… Adrien !…

 

SCÈNE XI.

LES MÊMES, ADRIEN, puis DANIEL.

ADRIEN, tenant et nouant le portefeuille.

Soyez tranquille, Lucie : j’étais là, moi, j’entendais. (Allant à Stephens.) Monsieur, vous n’abusez pas seulement de l’hospitalité pour effrayer une personne que la faiblesse et le malheur devraient vous rendre sacrée : vous oubliez ce qu’elle est pour moi ; c’est donc une offense envers moi-même, et, quelque service que vous m’ayez voulu rendre, quelque sympathie que vous m’ayez témoignée, je vous déclare que vous me forcez…

STÉPHENS.

N’achevez pas, ne me dites pas de sortir de chez vous, nous serions obligés de nous battre, et c’est plus honorablement que nous devons nous séparer. Sachez que je ne vous ai fait aucun outrage, puisque vous n’avez aucun droit sur cette jeune personne, aucun devoir envers elle.

Daniel est entré et reste au fond.

ADRIEN.

Vous vous trompez, Stéphens ! Elle est la fille de mon père, elle est ma sœur, puisque je l’accepte pour telle !

LUCIE, se jetant à son cou.

Oh ! merci, merci, mon Dieu !

STÉPHENS.

Eh bien, vous vous trompez tous les deux. Charlotte m’a tout avoué. Lucie n’est pas sa fille, Lucie n’est pas la fille de votre père.

DANIEL.

Eh bien, et de qui donc, s’il vous plaît, est-elle fille ?

STÉPHENS.

Je n’en sais rien.

DANIEL.

Charlotte a eu pourtant une fille ; ça, j’en suis sûr !

STÉPHENS.

Oui ; mais l’enfant, au berceau, mourut pendant une absence de M. Desvignes.

DANIEL.

On l’aurait su !

STÉPHENS.

Cela fut tenu secret.

ADRIEN, embarrassé.

Pour conserver les bonnes grâces et les dons de mon père ?

DANIEL.

Dame ! c’est possible.

ADRIEN, avec autorité.

Daniel, vous savez tout ! Au nom de votre amitié pour moi, je vous somme de dire la vérité.

DANIEL.

Eh bien !… voilà ce que je crois… ce qui m’a été dit : Un pauvre diable avait une fille du même âge… tout auprès de la maison… on fit un échange… à l’insu du père ! Et, comme il pleurait son petit enfant… sa femme qui était dans le secret, lui dit : « Tais-toi donc, imbécile ! notre fille est chez M. Desvignes ; elle sera riche, heureuse, nous la verrons tous les jours, je serai tout de même sa nourrice… » Et voilà comme les choses se sont passées.

ADRIEN.

Et cet homme a laissé tromper mon père pendant si longtemps ?

DANIEL.

Dame !… il avait perdu sa femme, il était pauvre, il ne pensait pas que ça vous ferait tant de tort que ça… et puis il est mort, et le tort qu’il vous a fait n’est pas grand, puisqu’il paraît… qu’on ne vous a rien volé.

STÉPHENS.

Rien volé ?

DANIEL, à Adrien.

Dame ! ce que vous tenez là,… c’est peut-être…

LUCIE.

Le portefeuille ! je le reconnais !

ADRIEN.

Je viens de le retrouver sur ma table ; cela tient du prodige, je n’ai vu personne. Et vous, Daniel !… vous saviez donc… ?

DANIEL.

Non, je n’ai vu personne non plus. J’ai seulement entendu des pas. (À Lucie.) L’homme aux gros souliers !… Lucie passe devant Adrien, qui lui dit quelques mots à voix basse en lui montrant le portefeuille qu’il tient à la main et qu’il met sur la table.

STÉPHENS, regardant Daniel et passant devant lui.

Ah !… (Bas.) Je me tairai, Daniel ! (Daniel tressaille. – Haut.) Eh bien, Adrien, vous le voyez, Lucie n’est pas votre sœur… elle est orpheline !

DANIEL.

Orpheline !… oui !

STÉPHENS, à Adrien.

J’ai conçu pour elle, je vous l’ai dit, une passion terrible, et je l’épouse !

DANIEL.

Vous l’épousez ?… Ah ! c’est différent.

ADRIEN.

Et vous y consentez, Lucie ?

LUCIE.

Moi ?… Mais non !… Je ne connais pas monsieur !… je ne…

DANIEL.

Tu as tort.

ADRIEN.

Non ! elle a raison ; car, moi aussi, je… Lucie, vous êtes un ange ! Je ne me vante pas d’avoir conçu pour vous une passion subite… insensée ! Mon cœur a été plus doucement conquis, plus profondément pénétré ; il est à vous tout entier : respect sans bornes, amitié sainte, tendresse infinie… Voyez ! je n’ose pas encore donner le nom d’amour à ce que j’éprouve, mais je suis pourtant bien heureux que vous ne soyez pas ma sœur ! Lucie ! vous m’eussiez restitué mon bien si cela eût dépendu de vous ; moi, je le recouvre (Étendant la main vers le portefeuille), et je vous l’offre. Voulez-vous être ma femme ou celle de… (tendant la main vers Stéphens) mon ami ?

STÉPHENS, lui serrant la main.

Vous pouvez être généreux, si vous êtes aimé ! Mais…

DANIEL, à Lucie.

Eh bien ?

LUCIE, montrant Adrien.

Oh ! oui, c’est lui ! c’est lui ! Daniel !

DANIEL, pendant qu’Adrien prend les mains de Lucie.

Alors !… (Il sourit et sa figure s’éclaircit. – À Stéphens.) Dame ! tant pis pour vous !

STÉPHENS.

Ah ! je voulais l’emmener avant qu’Adrien pût prétendre à elle ! C’est la première fois de ma vie que je fais une chose calme, réfléchie… habile !… ça ne m’a pas réussi ! Il me faudra revenir à l’impétuosité de ma nature !… Mais qu’au moins, Lucie, je devienne, moi, votre frère !

Lucie lui serre la main.

LUCIE, à Adrien, regardant Daniel, qui se dandine, attendri, content et comique.

Et ce bon Daniel !… il ne nous quittera jamais, n’est-ce pas ?

DANIEL.

Dame !… j’espère que non !

LUCIE.

Daniel ! il pleure !

DANIEL, d’une voix étouffée.

Non ! je… je…

ADRIEN.

Attendez !… Je devine…

STÉPHENS, poussant Lucie vers Daniel.

Embrassez-le donc, puisque…

LUCIE, se jetant à son cou.

Ah !… mon frère !

Adrien serre la main de Daniel.

LUPO LIVERANI

DRAME EN TROIS ACTES

PRÉFACE.

En lisant, on est parfois frappé d’une idée qu’on voudrait traduire autrement, et on se laisse emporter par une sorte de plagiat candide qui est absous dès qu’il est avoué.

C’est en lisant el Condenado por desconfiado, de Tirso de Molina, que je me suis mis très involontairement à écrire Lupo Liverani sur la même donnée, en m’appropriant tout ce qui était à ma convenance ; ce n’est là ni piller ni traduire, c’est prendre un thème tombé dans le domaine public et l’adapter à ses propres moyens, comme on a fait de tout temps pour maint sujet classique ou romantique, philosophique ou religieux, dramatique ou burlesque.

De ce que le sujet du Damné de Tirso de Molina n’a pas encore beaucoup servi, il ne résulte pas que quelqu’un n’ait pas le droit de commencer à s’en servir. Ce sujet est assez étrange pour ne pas tenter tout le monde.

Voici ce que dit du Damné pour manque de foi ou du Damné pour doute – le titre même du drame est intraduisible, – M. Alphonse Royer, dans la préface de son excellente traduction, la première qui ait été faite, il n’y a pas plus de cinq à six ans :

« C’est un véritable auto, c’est-à-dire un drame religieux selon les croyances du temps où il a été écrit. C’est une parabole évangélique pour rendre intelligible au peuple le dogme catholique de la grâce efficace… Le drame est très célèbre en Espagne, où il est regardé comme une des plus hardies créations de son auteur… Michel Cervantes, dans son drame religieux intitulé el Rufian dichoso, a aussi mis en œuvre ce dogme de la grâce efficace. »

La grâce efficace ! voilà certes un singulier point de départ pour une composition dramatique. Pourtant, à travers ces subtilités sur la grâce prévenante, le pouvoir prochain, la grâce suffisante et la grâce efficace, dont nous rions aujourd’hui et dont Pascal s’est si magistralement raillé tout en y portant la passion janséniste, nous savons tous que bouillonnait la grande question du libre arbitre et de la dignité de l’homme. Nous la cherchons autrement aujourd’hui, mais nous la cherchons toujours.

Peut-on dire que les jansénistes défendaient mieux la liberté humaine que les molinistes ? Parfois oui, en apparence ; mais, en réalité, toutes ces doctrines faisaient intervenir Dieu dans l’action de notre volonté d’une façon si étrange et si arbitraire, que nous avouons ne nous intéresser sérieusement qu’au fait historique. Nous ne voyons pas l’esprit de liberté poindre franchement dans ces petites hérésies vagues du catholicisme, et nous ne concevons plus de progrès véritable qu’en dehors du sanctuaire.

L’œuvre du religieux Gabriel Tellez, qui a publié ses drames admirables sous le pseudonyme de Tirso de Molina, nous a paru ouvrir une plus large porte que toutes les controverses du temps. J’ignore si ce moine inspiré était bien orthodoxe, et je n’oserais soutenir que son but, en écrivant le Damné, fût réellement de populariser le dogme de la grâce. Je crois qu’à cette époque beaucoup de hardiesses du cœur et de l’esprit se sont cachées sous de saints prétextes, et n’ont été autorisées que parce qu’elles n’ont pas été comprises. Tirso est un Shakespeare espagnol ; on a dit un Beaumarchais en soutane. Selon nous, ce n’est pas assez dire. Beaumarchais n’eût ni conçu ni exécuté le Burlador de Séville (le Don Juan imité par Molière), ni le Condenado, qui ne souffre l’imitation qu’à la condition d’un remaniement complet. C’est une des grandes conceptions de l’art, peu connue et affreusement difficile à traduire, parce qu’elle est mystérieuse, et, comme Hamlet, se plie à diverses interprétations. Voici l’opinion d’une personne avec qui je lisais ce drame : « C’est beau, mais j’y vois un dogme odieux. L’homme est damné parce qu’il cherche à savoir son sort, le but de sa vie. Toute vertu, tout sacrifice lui est inutile. Celui qui croit aveuglement peut commettre tous les crimes : un acte de foi à sa dernière heure, et il est sauvé ! » En effet, en voyant le repentir tardif et la confession forcée du bandit de Tirso, on peut conclure que la moralité officielle de ce drame est celle-ci : Sois un saint, une heure de doute te perdra. Crois comme une brute et agis comme une brute, Dieu te tend les bras, car l’Église t’absout. Eh bien ! peut-être est-ce là le brevet officiel extorqué par le maître à la censure ; mais il m’est impossible de ne pas voir une pensée plus large et plus philosophique qui fait éclater la chasuble de plomb du moine, et cette pensée secrète, ce cri du génie qui perce la psalmodie du couvent, le voici : — La vie de l’anachorète est égoïste et lâche ; l’homme qui croit se purifier en se faisant eunuque est un imbécile qui cultive la folie et que l’éternelle contemplation de l’enfer rend féroce. Celui-là invente en vain un paradis de délices ; il ne fera que le mal sur la terre et n’arrivera à la mort que dégradé. Celui qui obéit à ses instincts vaut mille fois mieux, car ses instincts sont bons et mauvais, et un moment peut venir où son cœur ému le rendra plus grand et plus généreux que le prétendu saint dans sa cellule.

Qu’un moine de génie ait rêvé cela sous le regard terne et menaçant de l’Inquisition, rien ne me paraît plus probable, parce que rien n’est plus humain. Il ne faut pas oublier d’ailleurs que le système de l’autre Molina, le célèbre jésuite contemporain de Molina le dramaturge, fut gravement menacé par l’inquisition et traduit en cour de Rome pour cause d’hérésie, comme le fut plus tard Jansénius pour ses attaques contre le molinisme, l’idée, quelle qu’elle soit, ayant toujours eu le privilège d’être poursuivie à Rome. Les deux doctrines ennemies n’ont pas résolu leurs propres doutes ; mais j’avoue qu’en me mettant, s’il m’était possible, au point de vue catholique et en admettant le dogme atroce de l’enfer, je serais plus volontiers moliniste, je dis disciple direct et contemporain de Molina, que janséniste, même avec le sublime Pascal et les grands docteurs de son temps. Je trouve, dans la première idée de Molina le jésuite, quelque chose de pélagien qui me montre Dieu bon et l’enfer facilement vaincu, tandis que, dans les tendances augustiniennes, je vois l’homme rabaissé jusqu’à la brute, sa volonté enchaînée au caprice d’un Dieu stupide et insensible, le diable triomphant à toute heure et l’enfer pavé des martyrs du libre examen.

Ce que la douce doctrine de Molina est devenue entre les mains des bons pères Escobar et autres, ni Molina le grand jésuite, ni Tellez Molina le grand poète, – son disciple à coup sûr, – n’ont dû le prévoir. Tout, dans l’œuvre de ce dernier, proclame ou révèle la sincérité, l’humanité et la charité, l’horreur de l’hypocrisie, la raillerie des macérations, le sentiment de la vie, la victoire attribuée aux bons instincts sur les étroites pratiques. Il est vrai qu’il a dû dénouer son drame par la soumission au prêtre et la réconciliation avec l’Église moyennant la confession classique du brigand. Je me suis dispensé, dans ma donnée, de cette formalité que la censure ne peut plus exiger, et, prenant Dieu et le diable dans le symbolisme, d’ailleurs assez large, où Tirso les fait apparaître et agir, je me suis permis de mettre dans la bouche de Satan les paroles que je regarde comme la traduction de la vraie pensée du maître.

En finissant cette préface, qu’on ne lira peut-être pas – on veut aller vite au fait aujourd’hui, et on a raison, – je demande pourtant qu’on s’y reporte d’un rapide coup d’œil en finissant le drame, et qu’on ne m’accuse pas d’avoir été touché par la grâce efficace, un beau matin, en prenant mon café ou en chaussant mes pantoufles. Je ne crois pas que les choses se passent ainsi entre le ciel et l’homme ; je suis persuadé qu’en nous envoyant en ce monde, on nous a pourvus de la grâce suffisante, et que, s’il est des malheureux entièrement privés de leur libre arbitre (il y en a certainement), ces exceptions confirment la règle au lieu de l’infirmer.

PERSONNAGES.

LUPO, chef de brigands.

ANGELO, ermite.

LIVERANI, père de Lupo.

DELIA, courtisane.

QUINTANA, serviteur d’Angelo.

ROLAND, majordome de Liverani.

GALVAN, jeune débauché.

LISANDRO, jeune débauché.

MOFFETTA,

ESCALANTE,

brigands.

TISBEA, jeune montagnarde.

Un petit BERGER, personn. légend.

SATAN.

Un chef de sbires.

ACTE PREMIER.

(Arbres et rochers au flanc du Vésuve, à l’entrée d’un ermitage qui est une grotte à deux arcades ; la plus petite, brute, sert d’entrée au logement de l’ermite ; l’autre, creusée avec plus de soin dans le roc, abrite une madone de marbre blanc qui porte le Bambino ; un vieux cèdre écimé l’ombrage.)

 

SCÈNE PREMIÈRE.

TISBEA, QUINTANA, qui a un froc de moine.
 

QUINTANA.

Belle Tisbea, que le ciel bénisse tes yeux noirs, et tes épaules de safran, et tes mains mignonnes, et ton pied léger, et ton sein virginal, et ton panier rebondi… (Il veut prendre le panier qu’elle porte.)

TISBEA.

C’est trop de compliments pour un religieux, frère Quintana ! Si le père Angelo vous entendait…

QUINTANA.

Le père Angelo a fait bien d’autres madrigaux, et même il ne s’arrêtait pas souvent aux paroles.

TISBEA.

Je sais qu’il a été un grand débauché, du temps qu’il menait la vie de seigneur à Naples ; – mais depuis cinq ans que la grâce a touché son âme, il mène ici une vie angélique, et c’est un grand bonheur pour vous d’avoir un tel maître.

QUINTANA.

Oui, je l’ai suivi au désert pour mon salut ; mais je croyais la chose plus agréable qu’elle ne l’est.

TISBEA.

Vous me faites l’effet d’un homme mal converti à la chasteté.

QUINTANA.

Ce n’est pas la paillardise, – je veux dire la concupiscence, – qui me tient ; hélas ! non, ne le crois pas, belle enfant. Tu me flatterais le museau de ta blanche main, que je la mordrais peut-être plutôt que de la baiser.

TISBEA.

Êtes-vous enragé ?

QUINTANA.

Non, car la rage ôte la faim et la soif, et moi je suis si affamé que quelque jour je me mangerai moi-même.

TISBEA.

J’entends : votre maître vous condamne à trop de jeûne ?

QUINTANA.

Et son vœu de pauvreté nous impose trop maigre chère. Aussi, si j’ôtais la bure qui me couvre, vous verriez le soleil et la lune à travers mes côtes, et si l’on me mettait une mèche… n’importe où, l’huile rance dont je suis abreuvé ferait de moi une lampe pour éclairer notre chapelle. Vous voyez bien que vous ne courez aucun risque auprès d’un homme exténué de macérations, et que mes soupirs s’adressent moins à vos charmes qu’au panier que vous nous apportez.

TISBEA.

Je suis une grande sotte d’avoir oublié le pain et les fruits. Je n’apporte que des fleurs pour la madone.

QUINTANA.

Des fleurs ! toujours des fleurs ! Je mange tant d’herbes et de plantes que quelque jour on me verra, pour sûr, enfanter un printemps…

TISBEA, mettant ses fleurs à la madone.

Dites au saint ermite de prier pour que mon vœu s’accomplisse, et priez aussi ; je vous apporterai demain un fromage de ma chèvre.

QUINTANA.

Sainte Vierge, un fromage ! Ô madone du cèdre, madone du Vésuve ! entends mes humbles supplications, vois mes larmes, vois mon cœur contrit et mes os qui percent ma peau ! Prends pitié de moi, envoie-moi un fromage, un fromage blanc et lourd comme le marbre dont tu es faite, un rocher, un bloc, un cratère, un volcan de fromage !

TISBEA.

Vous ne priez que pour vous ! Laissez-moi prier seule, et vous saurez ensuite ce qu’il faut demander pour moi. (Elle prie.) Madone du cèdre, madone des laves, toi qui as forcé l’éruption à s’arrêter ici et à respecter ta chapelle et ton arbre, toi qui connais ceux qui doivent être sauvés et ceux qui ne le seront pas, ramène mon fiancé sain et sauf, et je ferai à ton divin Bambino un collier de coquillages roses et de fleurs de grenadier. (À Quintana.) Vous direz à l’ermite de prier.

QUINTANA.

Pour qui ?

TISBEA.

Écoutez bien ! pour Moffetta, mon fiancé, qui est parti avec les brigands.

QUINTANA.

Ils l’ont pris ?

TISBEA.

Il a été de son gré avec eux par grande estime pour leur chef et dans l’espoir de me rapporter des colliers et des robes.

QUINTANA.

Comment ! il est avec cet abominable Lupo, la terreur du pays ! Que l’enfer le confonde ! Est-ce qu’il est près d’ici, ce loup endiablé ?

TISBEA.

Il s’est réfugié par ici cette nuit, et je sais qu’il est poursuivi par les archers. Voilà pourquoi je demande à la Vierge de ramener mon fiancé chez nous avant qu’on ne se batte.

QUINTANA.

On va se battre ? Il ne manquait que cela au charme de cette thébaïde ! Où me cacherai-je ?

TISBEA.

Vous resterez ici. La madone n’est pas en peine de faire un miracle de plus pour vous protéger.

(Elle sort.)
 

SCÈNE II.

QUINTANA, puis ANGELO.
 

QUINTANA.

La madone, c’est une belle pièce, je ne dis pas, et je voudrais avoir eu une maîtresse faite à son image ; mais je veux être écorché vif si je lui ai jamais vu remuer le bout du petit doigt. Aussi je ne me donne plus la peine de la prier quand personne ne me regarde… Mais qu’a donc mon maître ? Est-ce qu’il devient fou ? (Angelo est sorti de la grotte, et il suit des yeux avec émotion Tisbea, qu’il voit descendre la montagne.) Que regarde-t-il ?… Maître, que souhaitez-vous ?

ANGELO, égaré.

Rappelle cette jeune fille.

QUINTANA.

À quoi bon ? elle n’apporte rien à mettre sous la dent.

ANGELO.

Peu importe ! j’irai ! Non !… Seigneur, ayez pitié de moi ! (Il se frappe la poitrine.)

QUINTANA.

Êtes-vous malade ?

ANGELO.

Ô vil ennemi ! Satan ! De coupables pensées m’assiègent, ô faible chair !

QUINTANA.

Ô noble chair du porc salé ! si j’avais seulement une bonne tranche de jambon !

ANGELO.

Écoute-moi, mon frère. Le démon me tente par le souvenir de mes égarements passés. (Il se jette à terre.)

QUINTANA.

Que faites-vous ?

ANGELO.

Je me jette ainsi sur le sol pour que tu me foules sous tes pieds. Viens, frère, piétine-moi à plusieurs reprises.

QUINTANA.

Volontiers. Je suis très obéissant. – Est-ce bien comme cela ?

ANGELO.

Oui, frère.

QUINTANA.

Cela ne vous fait pas de mal ?

ANGELO.

Marche, et ne te mets pas en peine.

QUINTANA.

En peine, père ? et pourquoi serais-je en peine ? Je vous foule et vous refoule, père de ma vie, et je ne trouve pas que cela m’incommode.

ANGELO.

C’est assez, mon fils ; va-t’en chercher des racines et des herbes pour notre dîner.

QUINTANA.

ANGELO, à part.

Je n’irai pas loin, je n’ai pas envie de rencontrer les brigands !

(Il sort.)
 

SCÈNE III.

ANGELO.

Des rêves lascifs me poursuivent et je crains que mon courage ne s’épuise. L’horreur de ma vie passée est toujours devant mes yeux, et j’arrive, par l’ennui du temps présent, à y trouver des charmes. Eh quoi ! il y a cinq ans que j’expie mes fautes dans cette solitude et que je me mortifie cruellement sans être plus avancé qu’au premier jour ! Dieu ne m’aide point, et j’en viens à douter que sa grâce m’ait amené dans ce désert. Si c’était une suggestion de l’orgueil ? Non, c’est plutôt la peur de l’enfer à la suite de cette blessure reçue en duel qui me mit aux portes du tombeau. Mourir damné ! souffrir éternellement !… Préserve-moi, Père céleste ! Accepte les tortures que je m’impose en ce monde pour me racheter ! – Mais il ne m’écoute pas, ou s’il m’écoute je ne puis le savoir. Ah ! je suis irrité de cet implacable silence ! Tu te venges trop, Juge terrible ; tu nous condamnes au renoncement, et tu ne nous promets rien ! Croirai-je que la grâce aide tous les hommes à faire leur salut ? Mais l’homme n’a point de libre arbitre ; fils du mal, il n’aime que le mal. Sans un miracle particulier, il ne reçoit pas la grâce divine, et ce miracle n’est pas destiné à tous, puisque seul le petit nombre est sauvé. Notre arrêt est écrit là-haut ; Dieu sait ce qu’il veut faire, et ce qu’il a décidé il ne saurait le changer, puisque après tant de continence et de mortifications de ma chair, j’éprouve encore la brûlure des passions humaines ; la grâce me fuit et Dieu me repousse. – Et toi, Vierge miraculeuse, qui d’un geste, d’un regard, pourrais me rendre la confiance et la paix, tu es insensible à mes angoisses, et tu restes devant moi comme une muette idole ! – Allons, je la prierai jusqu’à l’obséder ! Dût-elle se dissoudre dans le sel de mes larmes, il faut qu’elle m’écoute et me réponde !

(Il se prosterne devant la madone.)
 

SCÈNE IV.

ANGELO, LE PETIT BERGER, vêtu d’une tunique de peau d’agneau.

LE BERGER.

Ô bon ermite, prends pitié de ma peine ! N’as-tu pas vu ma brebis ?

ANGELO.

Je ne l’ai pas vue, enfant ; cherche ailleurs et laisse-moi prier.

LE BERGER.

Ma belle ouaille blanche, la plus aimée de mon troupeau ! Je t’en supplie, ermite, aide-moi à la retrouver.

ANGELO.

Je n’ai pas le temps, mon fils. Qu’as-tu de mieux à faire que de la chercher ? Si tu es un pasteur négligent, tant pis pour toi. Moi, j’ai des devoirs plus sérieux, j’ai mon salut à faire.

LE BERGER.

Vous ne voulez pas m’assister ?

ANGELO.

Prie Dieu, mon doux fils, il t’aidera peut-être. Allons, laisse-moi, passe ton chemin, et sois béni.

(L’enfant sort.)
 

SCÈNE V.

ANGELO, priant, absorbé. LUPO, qui entre en regardant derrière lui, masqué et les vêtements en désordre.

LUPO.

Holà ! l’ermite, cède-moi la place.

ANGELO, surpris.

Qui êtes-vous ?

LUPO.

Un proscrit, un fugitif. Je réclame ici le droit d’asile.

ANGELO.

Entre dans ma grotte, frère ; tout ce que j’ai t’appartient.

LUPO.

Ta cellule ne me protégerait pas ; c’est sous la voûte de la chapelle que je veux être, au pied de cette statue qui est réputée inviolable.

ANGELO.

Il suffit que tu sois dans cette enceinte de laves ; c’est un lieu consacré. Ne profane pas inutilement le sanctuaire de la madone.

LUPO.

Je ne veux rien profaner. Tu vois bien que je suis sur les dents ; il faut que je dorme une heure ou que je crève, et c’est là que je veux dormir. Ôte-toi !

ANGELO.

Mon frère, je te supplie…

LUPO.

Veux-tu que je t’administre trente soufflets ?

ANGELO.

Je dois tout souffrir pour l’amour de Dieu.

LUPO.

Alors je vais te découdre le ventre avec ma dague ; sache que je manque de patience.

ANGELO.

Je cède à la menace pour t’épargner un crime.

LUPO, regardant la madone.

Est-ce vrai, ce qu’on raconte de cette image ?

ANGELO.

Qu’est-ce qu’on t’a dit ?

LUPO.

On dit qu’elle sait d’avance le secret des jugements de Dieu, et que, pour désigner ceux qui doivent aller au ciel après leur mort, elle étend ses bras de pierre et présente le Bambino.

ANGELO.

Mon frère, c’est la vérité.

LUPO.

Est-ce une poupée à ressorts ?

ANGELO.

N’y touche pas, si tu ne veux que la foudre éclate sur toi !

LUPO.

J’y veux toucher ; je me méfie de la ruse. (Il touche la statue.) Ma foi, non ! c’est une vraie statue de marbre ; combien de fois lui as-tu vu étendre ses bras sur les prédestinés ?

ANGELO.

Jamais : le nombre des élus est si petit !

LUPO.

Mais, pour toi du moins, elle a fait le miracle ?

ANGELO.

Hélas ! j’ai en vain arrosé ses pieds de mes larmes durant des nuits entières : elle est restée immobile.

LUPO.

Alors tu es un grand pécheur, ou ta madone ne vaut rien, ou bien encore il te faut un miracle pour croire à la bonté de Dieu. Tu portes la robe de moine ; qui sait si tu as plus de religion qu’un chien ? Assez ! j’ai soif : va me chercher à boire.

ANGELO.

J’y vais, mon frère ! (À part.) Que ma soumission devant les outrages des manants serve, ô mon Dieu, à expier mes erreurs !

(Il entre dans l’autre grotte.)
 

SCÈNE VI.

LUPO, puis LE PETIT BERGER.

LUPO, se démasquant.

Il faut mettre cet instant à profit et me reposer. J’ai à courir peut-être toute la nuit avant de pouvoir rejoindre mon pauvre vieux ! (Il s’étend pour dormir devant la madone.)

LE BERGER.

Venez, venez, seigneur bandit ! ma brebis est là, sur le rocher ; je ne peux pas l’atteindre, et elle n’ose pas descendre.

LUPO.

Va au diable ! Je dors…

LE BERGER.

Ayez pitié ! j’ai tant de chagrin !

LUPO.

Tu ne peux pas grimper là-haut, cœur de lièvre ?

LE BERGER.

Non, j’ai peur. Montez, vous qui êtes grand et courageux.

LUPO.

Mais sais-tu, imbécile d’enfant, que je suis poursuivi, et que, si je grimpe là-haut, on peut me voir et me régaler d’une arquebusade ou d’un trait d’arbalète ?

LE BERGER.

Hélas ! ma brebis est donc perdue ! et que dira mon père ?

LUPO.

Il te battra ?

LE BERGER.

Oh non ! il est très doux.

LUPO.

Et tu l’aimes ?

LE BERGER.

Comme tu aimes le tien !

LUPO.

Il paraît que tu me connais ! Allons, ce sera la première fois que la brebis sera sauvée par le loup. (Il grimpe sur le rocher au-dessus de la grotte et va pour prendre la brebis, qui devient une croix de pierre.) Eh bien ! où est-elle ! Tu t’es trompé, il n’y a pas là la moindre brebis. (Il redescend ; le berger a disparu.) Est-ce que j’ai rêvé, ou si cet enfant s’est moqué de moi ? Allons, j’ai la fièvre… Et l’ermite ne m’apporte rien ! Dormons !

(Il se couche aux pieds de la madone et s’endort. La madone étend ses bras et tient le Bambino au-dessus de la tête de Lupo, qui ne s’en aperçoit pas.)

 

SCÈNE VII.

LUPO, endormi. ANGELO, sortant de la grotte voisine avec une cruche qui lui échappe des mains.

ANGELO.

Que vois-je ? le miracle, le miracle pour ce mécréant !… Bénis-moi aussi, sainte Madone ! (Il s’élance vers la statue, qui replie ses bras et se retrouve comme auparavant.) Ah ! je suis maudit, moi, maudit pour jamais ! La sentence est rendue, je suis inscrit sur la liste de l’enfer ! et cet inconnu, ce bandit, ce païen qui ne croit pas aux miracles, et qui, de sa main souillée, a profané ton flanc sacré, tu le bénis, tu le désignes, tu l’appelles ! Est-ce une épreuve pour ma foi ? Cet homme m’a trompé peut-être, c’est quelque saint illustre… Frère, éveille-toi, parle-moi, réponds ! dis-moi qui tu es.

LUPO.

Allez tous en enfer ! Je suis le diable !

ANGELO.

Tu me railles. Le démon n’a pas de pouvoir sur celle qui lui a écrasé la tête. Au nom du Très Haut, je t’adjure de me dire qui tu es.

LUPO.

Si je te le dis, me laisseras-tu un moment de repos, barbe de bouc ?

ANGELO.

Oui, je le jure.

LUPO.

Eh bien ! as-tu ouï parler de Lupo ?

ANGELO.

Lupo ? le chef des bandits, le réprouvé, l’assassin, le blasphémateur ?

LUPO.

Lupo le brave, qui se moque d’une armée, qui brave les foudres de l’Église et fait rendre gorge aux trésors des couvents ; Lupo le galant, qui, en dépit des bastions et des grilles, prend les nonnes et en fait ce qu’il veut ; Lupo le magnifique, qui prodigue l’argent, fruit de ses exploits nocturnes, et donne la liberté aux joyeux doublons enfouis dans les caves des avares ; Lupo l’invincible, qui lave ses injures dans le sang, et qui se contentera de t’arracher la langue, si tu l’ennuies davantage. Es-tu satisfait ? Me donneras-tu enfin un verre d’eau ?

ANGELO, lui apportant de l’eau dans un fragment de la cruche cassée.

Oui, frère. Un seul mot encore : avais-tu prié cette madone tout à l’heure ?

LUPO.

Moi ? je ne prie jamais.

ANGELO.

Crois-tu en Dieu ?

LUPO.

Cela ne te regarde pas. Va-t’en. Voilà des gens qui me cherchent, des amis à moi. Va-t’en, si tu tiens à la vie ; laisse-moi avec eux.

ANGELO, à part, sortant.

Maudit, moi ! maudit !

 

SCÈNE VIII.

LUPO, MOFFETTA, ESCALANTE.

LUPO.

Vous voilà, mes enfants ? c’est bien, mais les autres ?

ESCALANTE.

Tous sauvés ; remercions la Vierge ! (Il s’agenouille.)

MOFFETTA.

Sauvés par une jeune fille qui est amoureuse de moi et qui a dépisté les archers. Ils ont pris le chemin du château de ton père.

LUPO.

Ah ! mille morts du diable, je ne veux pas qu’ils aillent ennuyer le pauvre vieux ! Plus de repos jusqu’à ce que je l’aie rejoint !

ESCALANTE.

Te suivrons-nous, maître ?

LUPO.

Jusqu’à mi-chemin seulement ; je ne veux pas qu’on vous voie en plein jour auprès de ma demeure. Partons !

(Ils sortent.)
 

SCÈNE IX.

ANGELO, QUINTANA.

ANGELO.

Puisque cela est, puisque je suis condamné aux flammes éternelles, maudit soit le juge, et que la victime jouisse au moins des joies de la terre ! Arrière ce cilice ! garde qui voudra cette statue, ministre aveugle de l’implacable courroux du ciel. Aide-moi à arracher ce hideux froc ! jetons-le aux ronces du chemin, afin qu’il serve de risée aux impies. Je veux reprendre mes habits de gentilhomme, me laver, me parfumer et m’enivrer des plaisirs qui font perdre la mémoire !

QUINTANA.

Reprendrai-je ma livrée ?

ANGELO.

Oui, hâte-toi, ce lieu-ci me fait horreur.

QUINTANA.

Alors je redeviens votre valet : je ne suis plus votre frère ! J’aime autant ça, si vous me laissez manger mon soûl ; mais de quoi me nourririez-vous sans argent, car vous êtes venu ici à bout de ressources ?

ANGELO.

L’argent est facile à trouver quand on ne se fait pas scrupule de le voler. Donne-moi mon épée ; je sais m’en servir encore.

QUINTANA.

Dois-je reprendre aussi la mienne ? J’ai un peu oublié…

ANGELO.

Attends ! ce papier laissé ici par l’ermite qui m’y a précédé ?…

QUINTANA.

Ces pouvoirs délivrés par le Saint-Office ? C’est la meilleure arme, ne l’oublions pas ; mais où allons-nous ?

ANGELO.

Pour commencer, nous allons rejoindre Lupo dans la forêt, et nous ferons avec lui la guerre au genre humain. Je veux faire le mal, je veux me venger du ciel, je veux être un coup de foudre sur la terre !

(Ils partent.)

ACTE DEUXIÈME.

(Au château de Montelupo.)
 

SCÈNE PREMIÈRE.

LIVERANI, vieillard paralytique, sur un fauteuil, ROLAND.

LIVERANI.

Roland, quel était donc ce bruit que j’ai entendu sur le Vésuve il y a environ une heure ?

ROLAND.

Ce ne peut être que votre fils Lupo, qui donnait la chasse aux sangliers de la forêt.

LIVERANI.

Je n’ai pas entendu le son des cors et les aboiements de la meute. Roland, mon fils est peut-être aux prises avec les brigands qui désolent le pays !

ROLAND.

Quand cela serait, noble seigneur, il les disperserait comme une vile canaille. Il lui suffirait de se montrer.

LIVERANI.

Je ne comprends pas qu’ils viennent si près de notre château. Les temps sont bien changés, Roland ! Dans ma jeunesse, des bandits n’eussent pas osé poser le pied sur les terres de Montelupo !

ROLAND.

Les jeunes seigneurs d’à présent s’absentent plus souvent de chez eux : les plaisirs de la ville…

LIVERANI.

Mon fils est souvent à Naples. Je suis content qu’il y soutienne l’honneur de son nom, et j’espère qu’il y fera un mariage digne de lui. Je trouve bon qu’il prenne du plaisir, il n’est que trop occupé de ma triste existence de vieillard et d’infirme ; mais n’est-ce pas lui que j’entends ? Va donc voir.

(Roland va au fond. Entre Lupo.)
 

SCÈNE II.

LUPO, LIVERANI, ROLAND.

LUPO, à Roland, au fond.

Est-ce qu’il a entendu ?…

ROLAND.

Oui, mais il ne se doute de rien. Rentrez-vous sain et sauf, mon maître ?

LUPO.

Tant s’en faut. J’ai plus d’un accroc que tu panseras tantôt ou ce soir, quand j’aurai le temps.

(Roland sort.)

LIVERANI, à Lupo, qui l’embrasse.

Enfin te voilà ! Il y a trois jours que je ne t’ai vu !

LUPO.

Est-ce un reproche, mon père ?

LIVERANI.

Jamais tu n’en peux mériter, toi, le modèle des fils.

LUPO.

Mon père, je n’aime que vous au monde.

LIVERANI.

Il faut pourtant aimer tous les hommes.

LUPO.

Les hommes sont mauvais, vous seul êtes bon.

LIVERANI.

Mais Dieu nous commande d’aimer les mauvais aussi.

LUPO.

Et vous êtes comme Dieu, vous ! vous avez la patience infinie !

LIVERANI.

Mais dis-moi donc d’où tu viens et ce qui s’est passé tout à l’heure dans nos environs.

LUPO.

Tout à l’heure ? un engagement entre quelques bandits et quelques archers de la garde. J’ai vu la chose en passant. Je revenais de Naples, où j’ai été pour ces affaires que vous savez.

LIVERANI.

Ces brigands ne menacent pas notre domaine ?

LUPO.

Ils n’oseraient.

LIVERANI.

Et nos affaires ? elles sont terminées à ta satisfaction ?

LUPO.

Et à la vôtre. Les gens qui vous devaient de l’argent l’ont rendu, et je vous l’apporte. (À part.) Hélas ! rien !

LIVERANI.

Garde-le, je n’en ai que faire, puisque tu veilles à tous mes besoins avec tant de tendresse.

LUPO, tristement.

Vous êtes donc content de moi ?

LIVERANI.

Dieu m’a béni entre tous les pères, puisqu’il m’a donné un fils tel que toi, l’honneur de ma race et la joie de mon cœur.

LUPO.

Hélas !

LIVERANI.

Qu’as-tu ?

LUPO.

J’admire avec quel courage et quelle douceur vous supportez cette cruelle infirmité.

LIVERANI.

J’en ai été jadis effrayé pour toi, dont je me suis vu comme séparé à l’âge où, entrant dans la vie, tu avais le plus besoin de ma surveillance et de mes conseils ; mais depuis dix ans que je suis cloué sur ce fauteuil, mon malheur m’a fait connaître tes doux soins et ta fidèle amitié. Je remercie Dieu.

LUPO.

Mais votre pauvre corps souffre !

LIVERANI.

Je n’en sais plus rien quand je te vois.

LUPO.

Vous soigne-t-on toujours bien quand je m’absente ?

LIVERANI.

Je n’ai besoin que de Roland, c’est un serviteur dévoué, et il t’aime.

LUPO.

Vous ne vous ennuyez pas ?

LIVERANI.

Non ! je pense à toi, et nous en parlons.

LUPO.

N’est-ce pas l’heure de votre dîner ? (Roland rentre.)

LIVERANI.

Voici qu’on me l’apporte. C’est trop peu de chose pour toi, va prendre ton repas. Tu dois avoir faim.

LUPO.

Non ! je veux avoir le plaisir de vous servir moi-même. (Il prend le plateau des mains de Roland.)

ROLAND, bas.

Vos amis de Naples sont là : une joyeuse bande avec des dames !

LUPO, de même.

Le diable les emporte !

ROLAND.

Votre maîtresse est avec eux.

LUPO.

Délia ?

ROLAND.

Oui.

LUPO.

La maîtresse à tout le monde ! Dis-lui qu’elle s’attende à recevoir des coups. (À son père.) Que voulez-vous manger, cher père ?

LIVERANI.

Seulement ce suc de viandes. Aide-moi à porter la coupe à mes lèvres.

LUPO, l’aidant.

Vous mangez trop peu. Est-ce qu’on ne vous sert pas ce que vous aimez ?

LIVERANI.

Si fait ! mais le corps qui n’agit pas refuse peu à peu les aliments. Je n’aurai qu’un regret de mourir, mon enfant, ce sera de te laisser seul.

LUPO.

Vous souhaitez que je me marie ?

LIVERANI.

C’est mon plus cher désir.

LUPO.

Il sera fait comme vous voudrez, bien que je ne me soucie d’aucune femme.

LIVERANI.

N’en cherche pas une trop belle, c’est une chose périlleuse que d’être le gardien de la beauté.

LUPO.

La laideur est-elle donc une garantie ?

LIVERANI.

Es-tu disposé au soupçon ? Ne sois pas jaloux, mon fils, ou fais que cela ne paraisse pas. Il n’est pas de femme qui se conduise bien quand on doute d’elle. C’est par la confiance qu’on entretient l’amour. Aime-la, sers-la, traite-la comme ton égale, élève tes enfants dans le respect de leur mère. Ils seront un jour hommes de bien comme toi.

LUPO.

Comme moi !…

ROLAND.

Ne lui parlez plus. Il s’endort toujours après son repas, et tenez, le voilà endormi déjà !

LUPO.

Pauvre cher père ! que deviendra-t-il si on découvre le métier que je fais, et s’il faut que je me réfugie dans un autre pays ?

ROLAND.

Je ne le quitterai pas ; mais il faudrait nous laisser une certaine somme qui me permît de le préserver de la misère et de lui cacher que toutes vos terres sont vendues ou engagées.

LUPO.

Une somme ! oui, voilà ce qu’il faudrait, et je ne rapporte plus de mes expéditions que des blessures ! N’importe, tu l’auras, cette somme, tu peux compter que tu l’auras, fallût-il l’arracher avec la vie à mon meilleur ami… Mais ne crains-tu pas que mon père ne vienne à être inquiété comme complice de mes coups de main ?

ROLAND.

Sa vertu le mettra à l’abri du soupçon.

LUPO.

Si on l’interrogeait, il apprendrait tout !

ROLAND.

Il n’y croirait pas !

LUPO.

Tu nieras toujours ?

ROLAND.

Je dirai que le chef des bandits du Vésuve prend votre nom, et je lèverai les épaules. Vous allez toujours masqué dans vos courses périlleuses. À propos, j’ai réparé moi-même le secret de la trappe. Si vous étiez envahi à l’improviste, ne songez qu’à vous glisser dans cette salle.

LUPO.

Par l’escalier dérobé qui tourne dans tout le donjon, ce serait facile. (Il va regarder et faire jouer le ressort de la trappe.)

ROLAND.

N’oubliez pas que vos amis vous attendent.

LUPO.

Ils viennent à la male heure ! je vais les congédier… mais je veux pourtant leur demander…

ROLAND.

La somme pour votre père ? Oui, allez, je le conduirai dans sa chambre.

LUPO.

Je t’aiderai… je le vois si peu !

(Ils sortent en roulant le fauteuil de Liverani par la droite.)

 

SCÈNE III.

ANGELO, QUINTANA, par le fond.

QUINTANA.

Pour entrer ainsi céans, vous connaissez donc le manoir de Montelupo ?

ANGELO, qui regarde le côté par où Lupo est sorti.

Non, mais il n’est pas difficile d’entrer dans un logis si peu gardé.

QUINTANA.

Il est certain que la valetaille n’est pas nombreuse et qu’elle n’a pas l’air zélé des gens qu’on paie bien. Pourvu que la cuisine ne soit pas vide !

ANGELO, qui regarde à toutes les portes et qui paraît faire ses observations.

Tu ne songes qu’à manger !

QUINTANA.

Écoutez donc, seigneur Angelo, il y a cinq ans que j’ai faim ! et puis, pour commencer, vous me faites tirer l’épée… J’en avais perdu l’habitude, et l’émotion ça creuse le ventre.

ANGELO.

Poltron ! tu t’es caché au lieu de m’aider à disperser ces archers.

QUINTANA.

Dame ! vous voulez que je sois ruffian, et puis moine, et puis bandit ! Donnez-moi le temps de m’habituer à ces fortunes diverses. Un homme n’a qu’une vie à dépenser, et vous m’en mettez trop sur le corps. Quelle idée fantasque avez-vous eue tout à l’heure de porter secours à Lupo, qui se serait fort bien tiré d’affaire sans vous !

ANGELO.

Il était perdu sans moi !

QUINTANA.

Ce n’eût pas été un grand mal.

ANGELO.

Je veux qu’il soit mon obligé.

QUINTANA.

Il n’a pas seulement fait attention à vous, pressé qu’il était de rentrer chez lui sans être reconnu.

ANGELO.

Il m’a vu, il m’a fait signe. Il compte me revoir ailleurs ; mais moi je veux le voir chez lui et savoir comment il y agit pour mériter la faveur céleste.

QUINTANA.

En ce cas, je vais voir, moi, si le garde-manger est approvisionné par les anges… (Allant au fond et revenant.) Peste ! voici une dame de grande allure, sans doute la maîtresse de Lupo.

ANGELO.

Laisse-nous.

QUINTANA.

Je crains pour vous l’aiguillon de la chair ; vous piétinerai-je ?

ANGELO.

Va-t’en ! (À part.) Mes passions sont déchaînées et repoussent à jamais le frein !

 

SCÈNE IV.

ANGELO, DELIA.

ANGELO, surpris.

Comment, Délia ! toujours jeune et belle ?

DELIA.

Est-ce toi, mon pauvre… Comment donc t’appelles-tu ?

ANGELO.

Tu as oublié jusqu’au nom d’Angelo ?

DELIA.

Angelo Ariani ! c’est la vérité ! Qu’es-tu donc devenu depuis si longtemps que tu as disparu de Rome et de Naples ? Sors-tu de prison ou de maladie ?

ANGELO.

Je sors des ténèbres, et je revois le soleil. J’étais dans l’abîme de la mort, et je bois la vie en te regardant.

DELIA.

Sois prudent. Lupo est mon amant et mon maître.

ANGELO.

Il est jaloux ?

DELIA.

Il est brutal dans la colère et cruel dans la vengeance. Il te tuerait s’il nous trouvait seuls ensemble.

ANGELO.

Je ne le crains pas.

DELIA.

Tu as tort : c’est un homme que nul ne peut vaincre.

ANGELO.

Je le vaincrai, moi. J’allumerai le feu de sa rage, je le forcerai de se perdre.

DELIA.

Tu le hais donc ?

ANGELO.

Oui, si tu l’aimes.

DELIA.

Que veux-tu ! c’est un amant libéral, et, sans la rudesse de son langage…

ANGELO.

Je sais qu’il a toujours l’injure à la bouche, par conséquent la haine dans le cœur.

DELIA.

C’est selon. Il est bon par moments. Il chérit son père.

ANGELO.

Ce vieillard cacochyme que j’ai aperçu là tout à l’heure ?

DELIA.

Le vieux Liverani Montelupo ignore les escapades de son fils ; il ne voit personne, et sa confiance est sans bornes. Mais sauve-toi, voilà Lupo !

(Elle fuit par la gauche.)

ANGELO.

Celui qui est en révolte contre Dieu ne craint aucun homme.

 

SCÈNE V.

ANGELO, LUPO.

LUPO, qui a vu sortir Délia.

Qui vous a permis d’entrer chez moi sans vous faire annoncer et de parler à ma maîtresse ?

ANGELO.

Prenez garde à qui vous parlez vous-même.

LUPO, surpris.

L’ermite du Vésuve devenu cavalier !

ANGELO.

Le même qui vous a secouru tout à l’heure à l’entrée de la plaine.

LUPO.

Comment ! l’homme masqué qui m’a aidé à regagner ma demeure ?

ANGELO.

Et à disperser les archers…

LUPO.

Silence, ami ! je vous dois l’hospitalité ; mais gardez-moi le secret dans cette maison, parlons bas. Étiez-vous un faux ermite ?

ANGELO.

J’étais pieux et fervent. Désormais j’appartiens à l’enfer que vous servez.

LUPO.

Est-ce une manière de dire que vous voulez faire fortune et servir sous mes ordres ?

ANGELO.

Je veux être obéi comme vous. Associez-moi à votre autorité.

LUPO.

Vous demandez l’impossible. Mes sauvages compagnons refuseraient tout autre commandement que le mien.

ANGELO.

C’est-à-dire que vous refusez le secours d’un homme intelligent : vous ne voulez conduire que des brutes !

LUPO.

Nous faisons un métier de brutes. Si vous êtes intelligent, cherchez un meilleur chemin.

ANGELO.

Vous vous méfiez de mon courage !

LUPO.

Non, je doute de votre persévérance. Et puis, tenez, ne vous abusez pas : le métier est perdu. Nous avons trop de concurrence, les paysans ne nous aident plus, les soldats ont l’éveil. Dans votre intérêt, je vous engage même à ne pas rester ici en vue : je suis menacé à chaque instant. Je vais donner des ordres pour qu’on vous conduise dans une chambre où vous serez servi.

(Il sort. Délia, qui le guettait, rentre.)
 

SCÈNE VI.

DELIA, ANGELO.

DELIA.

Eh bien ! il t’a parlé en confidence. Vous êtes grands amis à présent ?

ANGELO.

Non, il refuse mon alliance, il paraît découragé, – ou je lui déplais. Peu m’importe, si tu veux me garder à ton service.

DELIA.

Es-tu fou ? Pour m’arracher à Lupo, il faudrait le tuer.

ANGELO.

Je le tuerai si tu veux.

DELIA.

Mais… es-tu riche ?

ANGELO.

Je le serai quand il te plaira. Le diable est à mes ordres.

DELIA, riant.

T’es-tu donné à lui ?

ANGELO.

La chose n’est pas difficile pour moi, je n’y risque plus rien.

DELIA, railleuse.

Je vois que tu es un plus hardi compagnon que Lupo, car il ne dirait pas de tels blasphèmes.

ANGELO.

Je suis plus brave et plus épris que lui.

DELIA.

Mais tu invoques le démon, ce qui veut dire que tu n’as ni sou ni maille. Tâche de gagner au jeu, et tu auras quelque chance auprès des femmes.

ANGELO.

Tu me refuses ? tu me repousses, toi aussi ?

DELIA.

Va-t’en. Si Lupo savait que tu oses… Écoute ; le voilà déjà hors de sens ! il crie et jure ; il faut savoir ce que c’est.

(Elle sort par le fond.)
 

SCÈNE VII.

ANGELO.

Ainsi le bandit me dédaigne et la courtisane me méprise ! Lupo ne m’invite pas même à sa table, et sa maîtresse ne craint pas de m’offenser parce que je suis pauvre ! Allons, je veux me faire craindre, et à mon tour j’humilierai les autres ! Ses bandits n’obéissent qu’à lui !… Si je le perdais auprès d’eux ! si je l’accusais de vouloir les livrer ! – Son père l’aime : si je révélais son infamie au vieillard ! Voyons, quel mal pourrais-je faire à ce voleur de profession qui m’a volé ma place là-haut ? Je sens que je le hais d’une haine mortelle, inextinguible ! Je voudrais le torturer ! Je sens un volcan gronder dans ma tête, une bile corrosive s’amasser dans mon foie ! C’est un vautour que j’ai là ! je suis dévoré vivant par les monstres ! J’anticipe l’enfer !

 

SCÈNE VIII.

ANGELO, QUINTANA.

QUINTANA.

Venez, mon maître, ne restons pas ici. La maison est entourée de figures étranges. Lupo ne paraît pas s’en tourmenter ; moi, je ne me sens pas en sûreté, et je commence à regretter l’ermitage où nos haillons n’étaient pas suspects.

ANGELO.

J’irai voir ce qui se passe, suis-moi.

(Ils sortent.)
 

SCÈNE IX.

Entrent par le fond LUPO, GALVAN et LISANDRO.

LUPO, irrité.

Comment, vous venez chez moi festoyer avec l’argent que je gagne à la pointe de l’épée !…

GALVAN, qui l’amène.

Parlez moins haut, expliquez-vous sans bruit. Si vous êtes sûr de vos gens, nous ne pouvons répondre des nôtres, et tous vos amis ne connaissent pas votre secret. Vous bravez trop l’opinion, vous vous ferez arrêter.

LUPO.

Je défie l’univers, et vous, vous craignez de vous compromettre. Vous êtes tous des lâches !

GALVAN.

Si vous êtes ivre, dites-le, ou bien…

LUPO.

Je ne le suis pas. Je n’ai rien pris depuis hier, j’ai couru toute la nuit, tout le matin, et je tombe de fatigue ; mais vous m’exaspérez…

LISANDRO.

Faites-vous une raison : nous n’avons pas d’argent.

LUPO.

Quoi ! pas même entre vous tous une misérable somme de mille ducats ?

GALVAN.

Nous avons fait comme vous, nous avons ruiné nos parents, et quand le jeu nous est contraire, comme à vous les promenades au clair de lune, nous sommes lavés et rincés comme les cailloux de la mer.

LISANDRO.

Aussi nous venions chez vous avec l’espoir de nous refaire un peu en jouant sur parole.

LUPO.

Oui, vous refaire à mes dépens, comme toujours !

GALVAN.

Un gentilhomme reproche-t-il à ses amis l’argent qu’ils lui gagnent ?

LUPO.

Je vous reproche de me refuser une misère, à moi qui ne vous ai jamais rien refusé.

LISANDRO.

Vous, c’est différent, vous rançonnez les voyageurs ! Vous vous procurez tout ce qu’il vous faut.

LUPO.

J’ai dévasté le pays, j’ai porté l’épouvante sur tous les chemins. Mon nom n’est plus un secret et il faut que je change le théâtre de mes exploits. Mes dernières campagnes m’ont coûté plus de peine qu’elles ne m’ont rapporté d’écus, et pourtant jusqu’à ce jour je vous ai donné sans compter. Où a passé tout le produit de mes prises ? Mon pauvre père se contente du strict nécessaire ; oui, mes amis et mes maîtresses ont seuls profité de mon péril, de ma fatigue, de ma sueur et de mon sang ! Allons ! vous devriez rougir de l’insistance où vous me réduisez. Vous deux mes meilleurs amis, ceux qui me doivent le plus… Vous surtout, Galvan, qui êtes riche par votre oncle. Voyons, écrivez-lui, j’enverrai un exprès à Naples. Dites-lui que c’est une dette d’honneur, Roland ira lui-même et lui donnera confiance. Écrivez, je n’ai pas un jour à perdre.

GALVAN.

Dites à la lave du Vésuve de se changer en or, elle vous obéirait plus volontiers que moi : l’argent est enfermé dans les caves de mon oncle ; mais écoutez, je suis venu pour vous entretenir d’un projet que j’ai confié à Lisandro.

LUPO.

Voyons, parlez vite !

GALVAN.

Mondit oncle est parti ce matin de Naples pour visiter ses domaines de l’autre côté de la montagne. Il a plus de mille ducats à toucher, et il les rapportera jeudi soir. Ne m’entendez-vous pas ?

LUPO.

Non. Vous irez le trouver ?

GALVAN.

Non pas moi, mais vous.

LUPO.

Il se moquera de ma demande !

GALVAN.

Non pas, si vous êtes masqué, bien armé et bien accompagné.

LISANDRO.

L’idée est bonne… et naturelle ; c’est votre état de rançonner les passants attardés.

GALVAN.

La chose vous convient ?

LUPO.

Fort peu ! il n’y a point d’honneur à effrayer un vieillard. N’importe, j’irai. Il me faut cet argent. Quel chemin doit-il prendre au juste ?

GALVAN.

Il est très méfiant et ne suit jamais les routes. Il se fait un plaisir de dépister les plus fins larrons ; mais j’ai gagné un de ses valets, je me suis fait tracer le plan assez compliqué qu’il doit suivre, je vous le remettrai.

LUPO.

Venez avec moi, c’est plus simple.

GALVAN.

Non, je répugne à user de violence avec un si proche parent.

LUPO.

Je répugne aussi à la violence, – votre oncle fut l’ami de mon père ; – mais je jure d’être seul et de ne lui faire aucun mal.

GALVAN.

La chose est difficile. Il est toujours bien escorté, et vous savez qu’il est encore vert ; il défendra ses doublons avec rage et se servira de ses armes. Vous voyez que l’affaire n’est pas une plaisanterie.

LUPO.

Vraiment ?

LISANDRO.

Parbleu ! nous espérons bien qu’il se fera tuer plutôt que de lâcher sa bourse !

LUPO.

Vous espérez ?…

LISANDRO.

Sans doute. Vous faites la besogne, et nous héritons !

LUPO, à Galvan.

C’est là ce que vous me proposez ?

GALVAN.

Non ! mais si un malheur arrivait… aux mille ducats de votre prise, j’en ajouterais mille autres…

LUPO.

Sortez de chez moi, lâches canailles, et n’y rentrez jamais ! Sortez, sortez, ou je vous jette par les fenêtres.

(Il les chasse. Délia, qui sort d’une pièce voisine, veut traverser pour sortir.)

 

SCÈNE X.

DELIA, puis LUPO.

DELIA.

Le temps est à l’orage, sauvons-nous !

LUPO, qui rentre, l’arrête.

Où vas-tu ? Écoute-moi !

DELIA.

J’ai entendu. Eh bien, mon agneau, vous avez fait justice de ces parasites… Ils méritaient bien plus de coups que vous ne leur en avez donné.

LUPO.

Ah ! Délia ! toi seule as de l’amitié pour moi ! Malgré tes trahisons, je sais que tu m’aimes. Je t’ai faite riche : c’est toi qui me prêteras.

DELIA.

Hélas ! mon amour, j’ai des parents qui me dépouillent et vous me trouvez à sec.

LUPO.

Est-ce un refus ?

DELIA.

Non, idole de mon âme ! Je voudrais avoir le Pactole pour t’abreuver.

LUPO.

Mais je t’ai donné tant de riches bijoux ! Vends la chaîne de rubis ou le bandeau de perles.

DELIA.

Un gentilhomme reprend-il à sa maîtresse les dons de son amour ?

LUPO.

Ne les vends pas, engage-les. Je te réponds de te les rapporter avant un mois.

DELIA.

Tu iras les reprendre de force au juif qui m’aura prêté ?

LUPO.

Et je le tuerai s’il résiste, fût-il gardé par cent diables ; tu peux donc être bien sûre de ravoir tes parures. Allons, ne m’irrite pas par des lenteurs. Vite, décide-toi, je suis pressé !

DELIA.

Mon ange, te voilà donc ruiné et traqué comme un cerf aux abois ?

LUPO.

Si de mes richesses il ne me reste plus que des cornes, tu en sais quelque chose, femelle de malheur !

DELIA.

Tu me dis des injures, lumière de mes yeux !

LUPO.

Et je te brise la tête contre ce mur si tu me railles.

DELIA.

Allons, allons, calme-toi, mon bien ; je pars pour Naples, et je reviens avec l’argent.

LUPO.

Ce soir ! Il faut que ce soit ce soir !

DELIA.

Oui, ce soir ou jamais !

LUPO.

Ou jamais ? (Il lui saisit le bras et la regarde dans les yeux.)

DELIA, effrayée.

Laisse-moi partir !

LUPO.

Tu as peur ! tu comptes ne pas revenir !

DELIA.

Mais non !

LUPO.

Si fait ! Tiens, tu te moques. Tu m’as mille fois trahi, et maintenant tu m’abandonnes parce que tu me vois perdu, lâche cœur ! J’ai ce que je mérite, mais tu ne me quitteras pas sans emporter une marque de mon mépris.

(Il lui frappe la figure de son gant et sort.)
 

SCÈNE XI.

DELIA, puis ANGELO.

DELIA.

Ah ! c’en est assez ! frapper une femme, quand on n’a plus rien à lui donner, c’est dans l’ordre ; mais je n’aurais pas cru qu’il en viendrait à me vouloir gâter le visage ! Ah ! Angelo, tu viens à point. Vois cette goutte de sang sur ma lèvre ! veux-tu la boire ?

ANGELO.

Oui, et ton âme avec !

DELIA.

Mais il faut me venger de Lupo.

ANGELO.

C’est déjà fait.

DELIA.

Comment ?

ANGELO.

Peu importe ! Viens, il ne faut pas que tu restes ici.

DELIA.

Est-ce qu’on vient pour l’arrêter ? Je veux rester, je veux le démasquer, l’accuser…

ANGELO.

C’est fait.

DELIA.

Je veux que son père rougisse de lui et le maudisse !…

ANGELO.

Ce sera fait.

DELIA.

Que ses amis l’abandonnent et le renient !

ANGELO.

Tout est fait ou va l’être.

DELIA.

Comment ? par qui ?

ANGELO.

Par moi. Nous sommes vengés, femme, et tu m’appartiens ; suis-moi !

DELIA.

Pas encore… attends… Dis-moi, qu’est-ce qu’on va lui faire, à lui ?

ANGELO.

L’emmener à Naples et le livrer au Saint-Office.

DELIA.

C’est la torture ?

ANGELO.

Et le bûcher.

DELIA.

On brisera et on déchirera ce beau corps ?

ANGELO.

Et on jettera sa cendre aux vents.

DELIA.

Je ne veux pas.

ANGELO.

Que dis-tu ?

DELIA.

Je dis que je ne veux pas !

ANGELO.

Tu l’aimes donc ?

DELIA.

Je l’adore et veux le sauver.

ANGELO.

Il est trop tard !

DELIA.

Tu le peux, toi, et je t’ordonne de le faire. Tu m’aimes, je le vois ! Eh bien ! sauve-le, et je suis à toi !

ANGELO.

À moi seul ?

DELIA.

À toi seul. Tiens, avec de l’or on peut tout ; prends cette bourse. Moi, je vais dire à Lupo de fuir.

(Elle sort.)
 

SCÈNE XII.

ANGELO.

Elle l’aime ! Le vieux Liverani refuse de croire à ses crimes ! Ils l’aiment tous ici ! Quel charme possède donc le serpent ? Le sauver, moi ! Non, cette femme sera ma proie quand je voudrai. (Regardant la bourse.) Me voilà maître de mes actions et de celles des autres ; mais j’avais déjà un talisman plus puissant encore… et voici le moment d’en faire usage.

 

SCÈNE XIII.

ANGELO, LE CHEF DES SBIRES, entrant avec précaution.

ANGELO.

Eh bien ?

LE CHEF.

Nous sommes maîtres de tous les passages. Tous les valets sont gardés à vue. Seul, Lupo nous échappe.

ANGELO.

Déjà ? C’est impossible. Il était là tout à l’heure !

LE CHEF.

Ce château est, dit-on, rempli de secrets et d’embûches. En nous apercevant, Lupo a eu le temps de se cacher. Ses domestiques lui sont dévoués. Personne ne le trahira. J’ai peu d’hommes avec moi, et ils ne sont pas rassurés.

ANGELO.

Menacez-les !

LE CHEF, avec importance.

Nous connaissons notre état.

ANGELO.

Je le connais mieux que vous.

LE CHEF.

Alors tâchez de pénétrer dans l’épaisseur de ces murs et d’y saisir l’ennemi.

ANGELO.

C’est inutile ; faites-le appeler.

LE CHEF.

Par qui ?

ANGELO.

Par son père.

LE CHEF.

Il l’aime, dit-on, plus que sa vie ; il n’y consentira jamais. (Angelo lui dit un mot à l’oreille.) Je ne puis, il faudrait des ordres.

ANGELO.

Je vous en donne, moi !

LE CHEF.

Appartenez-vous au Saint-Office ?

ANGELO, lui montrant le parchemin.

En voici la preuve.

LE CHEF.

Ce n’est pas une raison pour ordonner…

ANGELO.

La tête du brigand est mise à prix. Je prends tout sur moi, et je vais vous aider.

(Ils sortent par la droite.)
 

SCÈNE XIV.

LUPO, il vient par une porte secrète dans la tenture et va vite fermer celle par où sont sortis Angelo et le chef, après avoir jeté un coup d’œil auparavant.

Ah ! ah ! l’ermite défroqué avec le chef des sbires ? Le pauvre diable est pris ! Je l’avais averti pourtant ! On le conduit chez mon père ?… Pourquoi ?… Mon pauvre père ! on va l’interroger, et voici l’heure redoutée ! Comme il va être surpris et affligé ! Mais Roland est là… il niera tout… N’importe… je ne puis me résoudre à m’éloigner. Je devrais aller le disculper, car qui sait si on ne l’accuse pas d’être trop indulgent pour moi ? On verra bien, à son étonnement, à sa douleur, qu’il n’a jamais rien su ! Si j’étais là, je ne pourrais soutenir son regard. Je me trahirais ! Eh bien, pourquoi n’avouerais-je pas ? Je suis las de ces angoisses, et la vie ne m’étourdit plus. – Mais lui ! ma mort le tuerait… ma honte encore plus. Je veux me sauver encore et le sauver avec moi… On vient, je crois !… (Il va vers la trappe.) Non ! ce n’est rien… et même le silence avec lequel on procède m’étonne !… Ils y mettent de la finesse… je suis plus fin qu’eux ; ils ne m’auront pas ; ils n’auront jamais vivant le loup de Montelupo ! Être pris par de pauvres mercenaires, moi ? Allons donc ! (Il descend une marche du passage secret.) Qu’est-ce donc que ce papier ? (Il remonte et va le ramasser.) Peut-être un avis de Roland ?… Non ! plaisante chose ! c’est le plan de voyage du vieux Galvan, que son lâche neveu voulait me faire assassiner ! Avais-je donc mérité l’outrage d’une telle offre ? suis-je tombé si bas ?… (On entend un gémissement.) Qu’est-ce que cela ? Maltraite-t-on mes gens ? (Il écoute.) J’ai peut-être rêvé !… (Un second gémissement plus distinct et plus douloureux.) C’est la voix de mon père ! Il souffre, il pleure !… Est-ce qu’il plie sous l’horreur de la vérité ? (Un cri aigu.) On le torture ! pour moi, pour moi ! Infâmes ! arrêtez ! (Il secoue la porte qui est fermée en dehors.) Mon père, mon pauvre père ! Me voici ! c’est moi… bourreaux ! moi ! Lupo, je me rends, je me livre, prenez-moi, mais prenez-moi donc !… Ah ! la voix me manque, l’horreur me glace, ils ne m’entendent pas !

(Il tombe épuisé en rugissant d’une voix étouffée.)
 

SCÈNE XV.

ANGELO, LUPO.

ANGELO.

Le voilà vaincu, je tiens sa vie ! Je veux d’abord perdre son âme. Lupo ! Lupo !

LUPO, égaré.

Où suis-je ? Qui êtes-vous ?

ANGELO.

Je suis le démon, je viens chercher ton âme maudite !

LUPO.

Si tu es le démon… si tu peux me perdre et sauver mon père, fais de moi ce que tu voudras ; qu’il meure en paix. Je donne mon éternité pour une heure de son repos ! (Il s’évanouit.)

ANGELO.

Le voilà damné ; il faut qu’il meure en état de péché mortel ! (Il tire son épée pour le frapper. L’archange Michel, qui est représenté sur la tapisserie, s’en détache et couvre Lupo de son bouclier.) Ah ! encore le miracle !…

(Il fuit à l’autre bout de la chambre en se cachant le visage. La figure de l’archange rentre dans la tapisserie. Lupo se ranime et se relève.)

 

SCÈNE XVI.

LES MÊMES, LIVERANI.

LUPO.

Mon père debout ! (Il se jette dans ses bras.)

ANGELO, qui se tient caché derrière un meuble, à part.

Le paralytique !

LIVERANI, à son fils.

Tu vois ! Dieu a voulu que les bourreaux fussent mes chirurgiens. La souffrance a brisé les liens qui me retenaient inerte. J’ai pu me lever pour protester de ton innocence. Ce prodige les a épouvantés et mis en fuite. Ils n’ont pas entendu tes cris, mais j’ai entendu, moi, et j’ai eu la force de venir te dire : Tais-toi, mon fils, tais-toi !

LUPO.

Me taire ! quand ils vont revenir peut-être !

LIVERANI.

Je pars pour Naples. J’irai me mettre sous la protection des lois, qui ont été méconnues par ces sbires et par je ne sais quel faux inquisiteur que je démasquerai. Pour toi, fuis, fuis à l’instant même, car on te cherche encore.

LUPO.

Fuir ? vous quitter ?

LIVERANI.

Tu ne peux qu’aggraver mon péril.

LUPO.

Mon père, vous me jugez coupable ?

LIVERANI.

Coupable ou non, sauve ta vie, si tu veux prolonger la mienne.

LUPO.

Vous ne me maudissez pas ?…

LIVERANI.

Maudire mon fils ! est-ce possible ? Allons, pars, je le veux. Obéis-moi, j’ordonne.

LUPO.

Oh ! mon pauvre père, je baise vos genoux sanglants… pour moi, mon Dieu, pour moi !

LIVERANI.

Embrasse-moi !

LUPO.

Je n’en suis pas digne.

LIVERANI.

Peut-être, mais je t’aime ! va !

(Lupo sort par la trappe.)
 

SCÈNE XVII.

LIVERANI, ROLAND, ANGELO, caché.

ROLAND, avec un reste de corde autour du bras.

Ah ! mon maître, vous ici ? comment ?

LIVERANI.

J’ignore si je conserverai l’usage de mes membres. Où sont les sbires ?

ROLAND.

Partis avec épouvante en criant au miracle ; c’est donc… ?

LIVERANI.

Viens, profitons de leur trouble. Je te dirai ce que je veux.

(Ils sortent.)
 

SCÈNE XVIII.

ANGELO.

Sauvés tous, et je reste là sans courage pour m’opposer à leur fuite ? – Cette vision… Ah ! je ne puis rester ici, j’y deviendrais fou ! Lupo ignore ma trahison ; je le suivrai. (Il veut sortir par la trappe.) Il a refermé la trappe ! Oserai-je passer sous le glaive de l’archange ? – Eh quoi ! il y a un instant, j’étais ici le maître, et m’y voici captif… captif de ce glaive et de ces yeux étincelants ! j’essaierai de prier… prier qui ? le Punisseur inexorable ? Dieu peut-il se déjuger ? Heureux ceux qui n’y croient pas ! Si la foi était un leurre ? si le vertige de la peur avait seul évoqué ces fantômes qui me poursuivent ? Qui sait ? je lutterai ! je lutterai contre Dieu ! S’il lui plait de prendre pour sa brebis favorite le loup sanguinaire, je lui arracherai cet objet d’amour et je forcerai les portes du Ciel Archange, je te défie !

(Il s’élance l’épée en main vers l’archange qui reste immobile. Angelo sort par le fond.)

ACTE TROISIÈME.

(Un site, Salvator Rosa, dans des rochers abrupts, au bord de la mer. – Le soleil vient de se coucher. – Peu à peu la nuit vient et la lune se montre.)

 

SCÈNE PREMIÈRE.

LUPO.

Me voilà seul, et j’ai brûlé mes vaisseaux ! La destinée m’amène en ce lieu maudit où m’attend ma première lâcheté ! Seul, aux aguets, comme le renard cauteleux qui guette une misérable proie, le loup redouté va combattre sans péril et sans gloire ! et dire qu’il le faut ! que ce qui reste en moi d’humain me commande cette infamie ! Ô mon père, si tu me voyais agir pour toi de la sorte, tu préférerais tendre la main ou travailler à casser les pierres du chemin ! Mais qui donc ose gravir ce sentier, en tirant un maigre cheval par la bride ? Malheureux, rends grâce à ton piteux équipage, tu n’es pas le gibier qu’il me faut ! – Que fait-il ? il m’a vu et il vient à moi ! Roland ?

 

SCÈNE II.

LUPO, ROLAND.

LUPO.

Toi, mon ami ! Tu me cherches ? Mon père ?…

ROLAND.

Votre père va bien. Il a recouvré définitivement, je l’espère, la vigueur et la santé ; mais son voyage à Naples n’a pas été aussi heureux qu’il l’espérait… Savez-vous que je viens de faire dix lieues d’une traite ?…

LUPO, impatient.

Mon père, mon père d’abord ! où est-il, que fait-il ?

ROLAND.

Il est caché chez votre oncle, le cardinal. Il pensait qu’avec la protection de ce puissant beau-frère, il obtiendrait justice. Le pauvre homme persiste à vous croire innocent ; mais le cardinal pense autrement, et, s’il n’a pas voulu l’affliger trop en le lui disant, il lui a fait au moins comprendre que votre affaire était mauvaise, et que vous deviez tous les deux vous taire et vous éloigner.

LUPO.

Eh bien ! il va en fournir les moyens à mon père, et j’irai le rejoindre.

ROLAND.

Voilà l’embarras ! Le cardinal a tellement peur pour lui-même qu’il ne veut en rien contribuer à la fuite de son beau-frère. Il dit que c’est à vous d’aller le délivrer.

LUPO.

Le délivrer ? Roland, tu ne me dis pas tout ! Mon père est en prison !

ROLAND.

Il peut y être d’un moment à l’autre.

LUPO.

Il y est !

ROLAND.

Eh bien, oui, depuis ce matin, et on ne m’a pas permis de l’y suivre. Voilà pourquoi je suis accouru vous trouver.

LUPO.

Malheur ! trois fois malheur ! Mon père dans un cachot ! C’est pour le tuer ou ramener son infirmité… Ils vont le mettre encore à la question… Ah ! fureur ! (Il s’arrache les cheveux.)

ROLAND.

Voilà ce que je craignais ; vous perdez la tête ! Voyons, écoutez-moi. En me voyant partir, le cardinal m’a dit : Que Lupo tente un coup de main pour le délivrer, ou qu’il vienne sans bruit, avec de l’argent, c’est le plus sûr ; l’argent ouvre toutes les portes.

LUPO.

Eh bien ! de l’argent, il en a, lui, et il ne t’en a pas offert ?…

ROLAND.

Il m’en a même refusé !

LUPO.

Ô avarice sans entrailles !

ROLAND.

J’ai couru chez votre maîtresse Délia. On ignore ce qu’elle est devenue. Depuis lundi dernier qu’elle était chez nous, à Montelupo, on ne l’a pas revue à Naples ; j’ai couru alors chez votre ami Galvan. « Je n’ai pas un ducat, m’a-t-il dit ; mais un autre Galvan peut en procurer beaucoup à votre jeune maître. Il sait bien en quel lieu, ce soir, il le trouvera, et je gage qu’il y est. Allez le trouver, dites-lui que, fallût-il aliéner la moitié de mon héritage, je jure de sauver son père de tout mal ; c’est à lui de faire en sorte que mon oncle ne revienne pas de sa promenade. » – J’ai compris, je suis venu, je vous trouve au lieu désigné : tout va bien.

LUPO.

Tout va bien ! voilà ce que tu me dis ! Il faut que les vieux os de mon père pourrissent sur la paille des prisons ou soient brisés dans les tortures, si je n’assassine pas ce soir un de ses plus anciens amis, un vieux homme qui m’a fait sauter sur ses genoux quand j’étais petit enfant ! Vraiment, non, tout ne va pas bien pour moi !

ROLAND.

Vous étiez décidé pourtant, puisque vous voilà ici. C’est bien ici qu’il doit passer ce soir ?

LUPO.

J’étais décidé à le surprendre et à le voler lâchement.

ROLAND.

Vous ?

LUPO.

Oui, moi ! Les cris de mon père sur le chevalet ont tué mon orgueil. Je ne suis plus un chef de brigands, je suis un larron de la plus vile espèce !

ROLAND.

Il ne faut pas, mon cher maître ! il n’y pas de honte à commander de hardis aventuriers et à faire ce que nous appelons la guerre de montagne. C’est le pays qui le veut, et c’est la richesse de l’habitant. Moi, j’ai eu mon père bandit dans l’Abruzze ; je n’en rougis pas, et si le vôtre pensait comme moi… Mais il a le respect des lois. Des idées de famille ! chacun les siennes, n’est-ce pas ? Avec lui, je dis comme lui ; mais avec vous je dis : Vous n’êtes pas d’un sang à tirer la laine. Il ne s’agit pas de dérober, il faut rançonner. Un noble a ce droit-là sur les vilains ; quand il l’exerce sur gens de toute condition, il manque aux lois, mais non à la fierté de sa race ! Allons, mon jeune capitaine, reprenez votre rôle. Où sont vos bons compagnons, votre vaillante petite armée ? Il faut la rassembler, l’heure approche.

LUPO.

Mes hommes ! je n’en ai plus, je viens de les congédier.

ROLAND.

Bonté divine ! pourquoi avez-vous fait cela ?

LUPO.

Je ne sais ! un dégoût de cette vie que mon père expie si cruellement, un repentir peut-être, l’idée que chacun de mes complices enveloppait comme moi ses proches dans sa ruine. Bref j’ai résisté à leurs prières, à leurs menaces même, et ils se sont dispersés pour rentrer chez eux.

ROLAND.

Et vous comptiez attaquer seul le vieux Galvan ?

LUPO.

Oui, l’effrayer par certain moyen et profiter du trouble de son escorte pour faire le coup, voilà ce que j’avais résolu.

ROLAND.

On peut vous aider ; mais, s’il n’a qu’un millier de ducats, ce n’est pas de quoi délivrer mon vieux maître.

LUPO.

C’est vrai, il faut le tuer. Galvan le veut ! eh bien, on le tuera ! fasse le ciel qu’il se défende !… Si je le sommais de délivrer mon père ?

ROLAND.

Il promettra tout, et, rentré à Naples, il vous dénoncera.

LUPO.

Si je le suppliais ?…

ROLAND.

C’est un cœur d’airain, il est pire que le cardinal !

LUPO.

Il aimait pourtant mon père, j’en suis sûr.

ROLAND.

Depuis que vous êtes ruiné, il l’a abandonné.

LUPO.

Eh bien donc, malheur aux avares ! ce ne sont pas des hommes ! Si mon oncle était là, je le tuerais aussi ! Allons un peu examiner le chemin : je ne saurais rester en place.

ROLAND.

Que ferai-je de ce cheval fourbu ?

LUPO.

Amène-le, je sais où le cacher.

ROLAND, à part.

Un cheval qui erre sans cavalier, c’est un indice ; je vais le saigner pour qu’il ne bouge plus. La vue du sang réveillera mon maître.

(Ils sortent.)
 

SCÈNE III.

TISBEA fuyant, poursuivie par QUINTANA. Il la saisit, et, au moment de crier, elle éclate de rire et lui donne un soufflet.

TISBEA.

Comment, c’est vous, frère Quintana ? Ah ! que vous m’avez fait peur ! Pourquoi êtes-vous ainsi déguisé ?

QUINTANA.

J’étais déguisé dans cette maudite grotte où je mourais de faim. Je suis redevenu un homme. Depuis trois jours je ne fais que manger.

TISBEA.

Grand bien vous fasse ! Mais je n’aime pas les renégats ; ne me suivez plus.

QUINTANA.

Beauté bronzée, vous avez su me plaire, et je suis un des vôtres. Écoutez-moi.

TISBEA.

Comment ! un des miens ?

QUINTANA.

Je suis bandit, comme votre ami Moffetta, et mon maître va être votre chef.

TISBEA.

Qui, votre maître ? l’ermite ? Fi ! vous mentez ! allons, laissez-moi !

QUINTANA.

Mon intention n’est pas de vous obéir ; j’ai ouï dire qu’entre brigands tout était commun et se partageait comme entre frères…

 

SCÈNE IV.

LES MÊMES, MOFFETTA.

MOFFETTA.

Attends, figure de pendu ! je vas te donner en frère la bénédiction que tu mérites ! (Il le jette par terre et le foule aux pieds.)

QUINTANA.

Grâce, mon frère, pitié ! tu me romps les côtes !

MOFFETTA.

C’est pour éteindre tes passions, barbe de bouc ! (À Tisbea.) Viens ! laissons-le se secouer, et retournons au village. J’ai toujours dit que ces ermites ne valaient rien !

(Ils s’éloignent.)

QUINTANA, se relevant.

Le butor m’a trop piétiné ! Si mon maître retourne au désert, il fera bien de le prendre à son service !

 

SCÈNE V.

QUINTANA, ANGELO, DELIA.

DELIA, qu’entraîne Angelo.

Je n’irai pas plus loin ; je ne peux plus ! (Elle tombe sur l’herbe, épuisée.)

QUINTANA, à part.

Mon maître ne me paraît pas plus encouragé que moi par le sexe.

ANGELO.

Que fais-tu ici ? Ne t’ai-je pas dit d’aller tout préparer à l’ermitage pour me recevoir ?

QUINTANA.

J’y allais, maître ; mais une racine m’a fait tomber, et je boite.

ANGELO.

Va toujours ! (Quintana s’éloigne ; à Délia.) Allons ! encore un peu de courage ! nous sommes près du gîte.

DELIA.

Quel gîte peux-tu m’offrir dans cet endroit sauvage ? Tu me trompes ; au lieu de me ramener à Naples, tu m’égares et m’éloignes de plus en plus.

ANGELO.

Tu m’as promis…

DELIA.

J’ai payé ma dette : j’ai subi tes baisers, dont la violence m’effraie.

ANGELO.

Tu as promis d’être à moi seul.

DELIA.

Ne suis-je pas à toi seul depuis trois jours que nous errons ensemble, comme des chiens perdus dans la montagne et dans la forêt, avec des brigands pour escorte et des autres pour palais ? Si tu m’aimes, viens partager à Naples mon luxe et mes plaisirs. Je n’ai pas promis d’être la compagne d’un bandit.

ANGELO.

Lupo était-il autre chose qu’un bandit ?

DELIA.

Il ne m’emmenait pas dans ses courses. Il ne m’obligeait pas à gagner péniblement avec lui l’argent qu’il me donnait. J’ai juré d’être ta maîtresse, c’est bien assez, sans devenir ton esclave.

ANGELO.

Tu me hais ?

DELIA.

Je te haïrai si tu me contraries davantage.

ANGELO.

Prends patience, demain j’aurai une litière et des serviteurs pour te reconduire à la ville. Viens seulement jusqu’à l’ermitage de la madone du Cèdre.

DELIA.

C’est un lieu saint. Ne crains-tu pas de le souiller par de profanes amours ?

ANGELO.

Je ne crains ni le Ciel ni les hommes. Je ne crois plus à rien.

DELIA.

C’est pour cela que tu me fais peur !

ANGELO.

Si je te fais peur, tu ne songes qu’à m’échapper ; mais c’est en vain. Lève-toi et marchons.

DELIA.

Non j’aime mieux mourir là.

ANGELO, menaçant.

Mourir là ? Prends garde de dire la vérité !

(Il veut l’entraîner, elle résiste.)
 

SCÈNE VI.

LES MÊMES, ESCALANTE.

ESCALANTE, masqué.

Arrêtez !

ANGELO, surpris.

Qui êtes-vous ?

ESCALANTE, se démasquant.

Escalante, le lieutenant de Lupo et le premier de sa bande après lui.

ANGELO.

Lupo renonce à vous commander, et vous n’ignorez pas que je le remplace.

ESCALANTE.

Je n’étais pas là quand mes compagnons vous ont élu. Ils m’ont dit que ce soir, à minuit, on se réunirait à la madone du Cèdre ; j’irai, et si vous me convenez, je verrai.

ANGELO.

C’est bon. Passez votre chemin, nous nous reverrons à minuit.

ESCALANTE.

Passez votre chemin aussi, mais laissez cette femme, qui ne vous suit pas librement.

ANGELO.

Que vous importe ?

ESCALANTE.

Elle me plaît. Je la veux pour moi.

ANGELO.

Insolent !

ESCALANTE.

Vous n’êtes pas mon chef encore. Jusqu’à minuit, vous n’êtes rien pour moi.

ANGELO, tirant son poignard.

Alors…

ESCALANTE, le terrassant.

Rendez grâce à Dieu d’avoir affaire à un chrétien, car vous seriez déjà mort, si je voulais.

DELIA.

Mon ami, délivrez-moi. Je vous paierai une rançon princière, si vous me conduisez hors d’ici saine et sauve.

ESCALANTE.

Venez ! (À Angelo, qui se relève) Et vous, ne bougez pas, car j’ai là des compagnons pour vous mettre à la raison, et Lupo n’est pas si loin que vous pensez.

ANGELO, à Délia.

Tu veux suivre ce manant, abjecte créature ?

DELIA.

Je veux rejoindre Lupo.

ANGELO.

Soit, mais il ne t’aura pas vivante ! (Il la poignarde.)

DELIA, tombant dans les bras d’Escalante.

Tu m’as tuée !… Sois maudit !

ESCALANTE, la regardant.

Morte ? c’est dommage ! (Il la soutient d’un bras, et, de l’autre main, porte un sifflet à ses lèvres et donne un signal.)

ANGELO.

Tu appelles tes compagnons ; tu mourras avant qu’ils soient là.

ESCALANTE.

Non, je les éloigne. Je suis content de toi. Ce que tu viens de faire est d’un homme digne de nous commander, – plus digne que Lupo, qui ne nous permettait pas de tuer les femmes ! À ce soir. Tu seras élu !

(Il sort.)
 

SCÈNE VII.

ANGELO, seul.

Ces hommes vont m’admirer parce que je suis pire que Lupo ! Cette pensée me donne froid !… Je ne sais si c’est un hommage, ou un affront… Où est donc Délia ? La nuit est-elle devenue si obscure ou ma vue est-elle voilée de sang ? Malheureuse courtisane ! je t’aimais, il y a une heure. Je buvais la vie sur ton sein vénal, j’oubliais tout, j’étais ivre… Quel réveil ! Est-elle donc ?… Oui, froide déjà ! Cette plaie est horrible… Son regard fixe m’éblouit et me brûle comme une flamme… Allons, je suis fou ! Son œil est terne et reflète comme une vitre brisée le pâle rayon de la lune. Cachons ce cadavre ; j’espérais que Lupo souillerait sa main de ce meurtre, en trouvant sa concubine dans mes bras ; mais il ne tue pas les femmes, lui ! Tous les forfaits que je veux lui faire commettre seront-ils donc fatalement commis par moi ? (Il cache le cadavre dans les buissons.) Allons, repose dans les épines, fille de joie ! voilà une triste fin pour une si pompeuse existence ! C’est pour ton malheur que tu m’as rencontré ! Adieu ton bain parfumé et ta couche de satin, que tu regrettais de quitter pour trois jours ! À présent tu dormiras dans les aloès acérés, sur les cailloux tranchants.

(Il rit et sanglote.)
 

SCÈNE VIII.

ANGELO, LUPO.

LUPO, à part.

Qui donc se lamente ainsi ? L’ermite ! est-il insensé ? Il faut que je l’éloigne. (Haut.) Ami, allez gémir plus loin. Il me faut cette place.

ANGELO.

Vous prétendez encore commander ? La montagne ne vous appartient plus. C’est moi maintenant qui règne sur le désert…

LUPO.

Votre raison est troublée ; mais je n’oublie pas que vous m’avez rendu service ; je vous prie de vous retirer.

ANGELO.

Tu veux tuer quelqu’un ici ?…

LUPO.

Peut-être.

ANGELO.

Tu n’as plus le droit…

LUPO.

J’ai le droit de vider partout mes querelles particulières. J’attends ici un ennemi.

ANGELO.

Je veux t’aider encore.

LUPO.

Je ne veux pas de témoin.

ANGELO.

Je veux être le tien.

LUPO, surpris, s’avançant sur lui d’un air de menace.

Pourquoi ?

ANGELO.

Parce que mon sort est lié au tien sur la terre. Je veux faire tout le mal que tu feras et te suivre au delà de la vie.

LUPO.

Vous parlez sans raison, je ne suis pas un exemple à suivre !

ANGELO.

Mais vous croyez que vous irez au ciel, vous ?

LUPO.

Je ne me demande pas où j’irai, je n’en puis rien savoir ; mais c’est assez de vaines paroles ; va-t’en.

ANGELO.

Un seul mot, voyons ! Tu pourrais me sauver, peut-être !

LUPO.

Comment ?

ANGELO.

Si je te voyais faire le bien, je comprendrais l’arrêt céleste, je rentrerais dans la bonne voie, je retrouverais l’espérance ; mais tu restes dans le mal, et tu es béni quand même…

LUPO.

Béni, moi !

ANGELO.

N’as-tu pas vu la madone te présenter le Bambino et l’archange de la tapisserie étendre sur toi son bouclier ?

LUPO.

Ami, si tu plaisantes, sache que je ne suis pas en train de rire…

ANGELO.

Je parle sérieusement.

LUPO.

Tu me présentes des symboles ? Tu veux subtiliser avec moi ? C’est peine perdue, va ! Je suis celui qui ne réfléchit pas, qui obéit au vent qui souffle, et qui n’a jamais approfondi le bien et le mal.

ANGELO.

Pourtant, quand tu blasphèmes…

LUPO.

Je ne blasphème pas. Si je dis de mauvaises paroles, cela ne fait pas sécher une herbe sur la terre ni pâlir une étoile au ciel… – Mais je t’ai assez répondu, et tu m’ennuies ; il faut…

ANGELO.

Tu es semblable à la brute. Le raisonnement ne te dit rien, tu es impatient de tremper tes mains dans le sang !

LUPO.

Assez, te dis-je. Tes paroles me fatiguent et me dérangent, il faut que je sois tout à l’heure sans pitié, et tu me rappelles qu’il m’en coûte à présent d’être cruel…

ANGELO.

Il t’en coûte ! Tu connais donc ce qui est mal ?

LUPO.

Qu’importe ? Le meurtre enivre, on le commet dans la fièvre, et, après, il semble qu’on l’ait rêvé.

ANGELO.

J’ai souvent rêvé le mal sans le faire. Dieu vivant ! ne suis-je pas le moins coupable ?

LUPO.

Je n’en sais rien. Si tu rêvais le mal, c’est que tu l’aimais.

ANGELO.

Me feras-tu croire qu’en le commettant tu le détestes ?

LUPO.

Laisse-moi. J’appartiens au tumulte de mes pensées ! Si, comme toi, j’avais vécu dans la science du bien, je ne serais pas tombé dans les ténèbres du doute…

ANGELO.

Et tu erres dans ces ténèbres ? Tu doutes, avoue-le !

LUPO.

Moi ? non, jamais ; c’est de ton doute que je parle.

ANGELO.

Tu crois à la bonté divine ?

LUPO.

C’est assez ! Je te défends de la nier devant moi. Si Dieu est, il est bon…

ANGELO.

Quoi ? même quand l’on torturait ton père, tu n’as pas nié la justice suprême ?

LUPO.

Non, pas même à ce moment-là, qui fut effroyable ! Pourquoi m’en serais-je pris à Dieu, quand le mal venait de moi ?

ANGELO.

Tu n’as pas invoqué le démon ? Tu mens…

LUPO.

C’est toi qui mens par la gorge ! Le diable est un rêve de ta pensée. On vient ; va-t’en, je le veux ! pas un mot de plus, ou malheur à toi !

ANGELO, feignant de s’éloigner et se cachant.

Je saurai ce que tu veux faire. La haine rive mes pas aux tiens !

 

SCÈNE IX.

LUPO, ROLAND, ANGELO caché.

ROLAND, au-devant de qui Lupo a fait quelques pas.

Oui, ils viennent ! J’ai aperçu la litière là-bas. Deux hommes d’escorte seulement pour conduire les mulets. À nous deux, ce sera l’affaire d’un moment. Je me suis muni d’un masque ; venez !

LUPO.

Non : je suis troublé. Je ne veux pas frapper ; j’écraserai d’ici les hommes et les animaux. Aide-moi à faire rouler cette roche. Si elle manque le but, nous fondrons sur la proie.

ROLAND.

Attention, les voilà ! Poussez.

LUPO.

Non ! c’est trop tôt… À présent ! Mon père ! c’est pour toi ! (Ils poussent le rocher, qui roule avec fracas. On entend des cris.)

ROLAND.

Ils fuient ! Courons-leur sus !

(Ils descendent rapidement et disparaissent.)

ANGELO.

C’est pour son père ! L’amour fait commettre le crime, et Dieu pardonne ! Il me pardonnera donc la mort de cette fille ! Horreur ! J’étais caché près de son cadavre, je l’avais oublié… J’ai senti le froid de sa chair… Je traîne maintenant l’existence comme un rêve ! Où suis-je donc ? Qu’est-ce que j’entends là ? Ah ! oui ! Lupo ! Encore un meurtre ! (Il se penche dans l’abîme.) Je ne vois rien, un nuage de sable et de poussière enveloppe tout… Qui vient là ?

 

SCÈNE X.

ANGELO, LIVERANI fuyant.

LIVERANI.

À moi ! à l’aide ! On me poursuit !… Les brigands !

ANGELO, l’arrêtant.

Le vieillard de Montelupo ! Ah ! je le hais aussi… (Il le renverse et voit accourir Lupo.) Non, ce crime effroyable, c’est à lui de le commettre. Enfer ! je te remercie de cette pensée !

 

SCÈNE XI.

LUPO, ROLAND, LIVERANI, qu’Angelo tient renversé.

ROLAND.

Sus ! sus ! il a monté jusqu’ici.

LUPO.

La peur donne donc des ailes à la vieillesse ! Où est-il ?

ANGELO.

Là, renversé, vois, mon manteau étouffe ses cris ; frappe-le !

LUPO.

Oui, sa vie m’appartient.

ANGELO, maintenant le manteau sur la figure de Liverani.

Tu hésites, allons donc !

LUPO.

Attends ; il ne résiste pas ! Tuer l’ennemi à terre !… Messire Galvan, reprenez vos esprits… écoutez… il me faut de l’or, beaucoup d’or pour sauver mon père,… mon père qui est en prison… Répondez ! Êtes-vous sourd ? Rachetez-vous ! Jurez de rendre la liberté à mon père, de la lui rendre à tout prix, et je vous fais grâce !

ROLAND.

Il ne veut pas, il aime mieux son or que sa vie.

LUPO, frappant Liverani de sa dague.

Meurs donc, chien d’avare, puisque ton sang est la rançon de mon père !

ROLAND.

Bien ! Bon voyage, messire Galvan ! (Angelo se relève.)

LIVERANI, se débattant, écarte le manteau.

Galvan ! c’est lui qui m’avait délivré… Hélas ! mon fils !… mon fils ! ô mon fils !…

LUPO.

Mon père !…

ANGELO.

Il expire.

ROLAND.

Mon maître !…

LUPO.

Vengeance divine, écrase-moi ! (Il tombe sur le corps de son père.)

ANGELO.

Cette fois il est perdu, j’espère ! Ô Satan, prends-le ! sois plus fort que Dieu même.

SATAN, ailé et flamboyant, sortant de terre entre lui et Lupo.

Suivez-moi tous deux dans la vie et dans la mort, toi qui as accompli le parricide, et toi qui l’as fait commettre ; vous m’appartenez sans rémission. De tels forfaits sont le triomphe de l’enfer et la limite de la protection d’en haut.

LIVERANI, se ranimant.

Tu mens, ennemi de Dieu ! La pitié céleste est sans bornes, et les larmes du cœur lavent les plus grands crimes. Ne désespère pas, mon fils ; tu peux te racheter par la douleur, fléchir Dieu par l’amour, le glorifier par la confiance…

LUPO.

Mon père ! mon père bien-aimé ! j’ai mérité les éternels supplices, ils ne sont rien pour moi au prix de ce que je souffre en vous voyant mourir de ma main. Dieu bon, Dieu juste, que je n’ai jamais su prier, fais qu’au séjour des justes mon père oublie que je suis né ! Fais qu’il soit heureux, et je ne te reprocherai pas mon châtiment. Et toi, Satan, que j’ai servi sans m’en rendre compte, fais de moi ce que tu voudras. Je te défie de me faire autant de mal que m’en fait ce cœur d’airain en se brisant dans ma poitrine.

SATAN.

Viens, ton père n’est plus, et il est sauvé. Tu as encore du temps à vivre. Je te verserai, dans les combats et les plaisirs, le breuvage de l’oubli.

LUPO.

Mon père !… (Il le baise au front.) plutôt que de t’oublier un jour, une heure, je m’élance dans l’abîme où il n’y aura plus pour moi d’expiation et désespoir.

(Il veut se percer de sa dague.)

LE PETIT BERGER, paraissant et l’arrêtant.

Jette cette épée, prends ton père et suis-moi sous le chaume avec lui.

LUPO.

Lui rendrai-je la vie et le bonheur ?

LE BERGER.

Rien n’est impossible à l’amour.

(Lupo et Roland emportent Liverani. – Ils sortent.)
 

SCÈNE XII.

ANGELO, SATAN.

ANGELO.

Je reconnais cet Enfant, un rayon divin resplendit sur son front… C’est un ange ou le Sauveur en personne !… Et toi, maudit, tu ne saurais lutter contre lui ! arrière ! je ne te crains plus. Je me repentirai, je retournerai au désert, et je m’imposerai de telles pénitences, je m’infligerai de tels supplices que je ferai mon enfer moi-même en ce monde pour me racheter dans l’autre.

(Il s’enfuit.)

SATAN, riant.

Retourne à l’ermitage ; tu y trouveras le spectre sanglant de la courtisane, et tes remords auront tous la figure de la peur. J’irai encore te rendre visite. C’est au désert que je règne sur celui qui n’aime que lui-même. Va, invente des supplices pour ton corps, et persiste à croire que le sang est plus agréable à Dieu que les larmes. Je t’aiderai à dessécher ton cœur et à développer par de fécondes imaginations le précieux germe de férocité qui fait les savants exorcistes et les inquisiteurs canonisés. Ceci est l’amen du diable, messeigneurs les hommes !

LE CONTREBANDIER

HISTOIRE LYRIQUE

La chanson du Contrebandier est populaire en Espagne ; cependant, bien qu’elle ait la forme tranchée, la simplicité laconique et le parfum national de toutes les tiranas espagnoles, elle n’est pas, comme les autres, d’origine ancienne et inconnue. Cette chanson, que l’auteur de Bug-Jargal a poétiquement jetée à travers son roman, fut composée par Garcia dans sa jeunesse. La Malibran fit connaître à tous les salons de l’Europe la grâce énergique et tendre des boleros et des tiranillas. Parmi les plus goûtées, le Contrabandista fut celle que chantait avec le plus d’amour la grande artiste ; elle y puisait, avec tant de force, les souvenirs de l’enfance et les émotions de la patrie, que son attendrissement l’empêcha plus d’une fois d’aller jusqu’au bout ; un jour même elle s’évanouit après l’avoir achevée. Les paroles de cette chansonnette sont admirablement portées par le chant, mais elles sont insignifiantes séparées de la musique, et il serait impossible de les traduire mot à mot.

L’air se termine par cette sorte de cadence qui se trouve à la fin de toutes les tiranas, et qui, ordinairement mélancolique et lente, s’exhale comme un soupir ou comme un gémissement. La cadence finale du Contrebandier est un véritable sonsonete ; il se perd, sous son mouvement rapide, dans les tons élevés, comme une fuite railleuse, comme le vol à tire-d’aile de l’oiseau qui s’échappe, comme le galop du cheval qui fuit à travers la plaine ; mais, malgré cette expression de gaieté insouciante, quand, d’une cime des Pyrénées, dans les muettes solitudes ou sous la basse continue des cataractes, vous entendez ce trille lointain voltiger sur les sentiers inaccessibles dont le ravin vous sépare, vous trouvez dans l’adieu moqueur du bandit quelque chose d’étrangement triste, car un douanier va peut-être sortir des buissons et braquer son fusil sur votre épaule ; et peut-être en même temps le hardi chanteur va-t-il rouler et achever sa coplita dans l’abîme.

Garcia conserva toujours une prédilection paternelle pour sa chanson du Contrebandier. Il prétendait, dans ses jours de verve poétique, que le mouvement, le caractère et le sens de cette perle musicale étaient le résumé de la vie d’artiste, de laquelle, à son dire, la vie de contrebandier est l’idéal. Le aye, jaleo, ce aye intraduisible qui embrase les narines des chevaux et fait hurler les chiens à la chasse, semblait à Garcia plus énergique, plus profond et plus propre à enterrer le chagrin, que toutes les maximes de la philosophie.

Il disait sans cesse qu’il voulait pour toute épitaphe sur sa tombe : Yo que soy el Contrabandista, tant Othello et don Juan s’étaient identifiés avec le personnage imaginaire du Contrebandier.

Liszt a composé pour le piano, sur ce thème répandu et immortalisé chez nous par les dernières années de la Malibran, un rondo fantastique qui est une de ses plus brillantes et plus suaves productions. Après une introduction pleine d’éclat et de largeur, l’air national, d’abord rendu avec toute la simplicité du texte, passe, et par une suite de caractères admirablement gradués, de la grâce enfantine à la rudesse guerrière, de la mélancolie pastorale à la fureur sombre, de la douleur déchirante au délire poétique. Soudain, au milieu de toute cette agitation fébrile, une noble prière admirablement encadrée dans de savantes modulations, vous élève vers une sphère sublime ; mais, même dans cette atmosphère éthérée, les bruits lointains de la vie, les chants, les pleurs, les menaces, les cris de détresse ou de triomphe, cris de la terre ! vous poursuivent. Arraché à l’extase contemplative, vous redescendez dans la fête, dans le combat, dans les voix d’amour et de guerre ; puis la poésie vous en retire encore ; la voix mystérieuse et toute-puissante vous rappelle sur la montagne, où vous êtes rafraîchi par la rosée des larmes saintes ; enfin la montagne disparaît et les flambeaux du banquet effacent les cieux étoilés. Mille voix, âpres de joie, d’orgueil ou de colère, reprennent le thème, et les chœurs foudroyants terminent ce vaste poème, création bizarre et magnifique qui fait passer toute une vie, tout un monde de sensations et de visions sur les touches brûlantes du clavier.

Un soir d’automne, à Genève, un ami de Liszt fumait son cigare dans l’obscurité, tandis que l’artiste répétait ce morceau récemment achevé : l’auditeur, ému par la musique, un peu enivré par la fumée du Canaster, par le murmure du Léman expirant sur ses grèves, se laissa emporter au gré de sa propre fantaisie jusqu’à revêtir les sons de formes humaines, jusqu’à dramatiser dans son cerveau toute une scène de roman. Il en parla le soir à souper et tâcha de raconter la vision qu’il avait eue ; on le mit au défi de formuler la musique en parole et en action. Il se récusa d’abord, parce que la musique instrumentale ne peut jamais avoir un sens arbitraire ; mais le compositeur lui ayant permis de s’abandonner à son imagination, il prit la plume en riant et traduisit son rêve dans une forme qu’il appela lyrico-fantastique, faute d’un autre nom, et qui après tout n’est pas plus neuve que tout ce qu’on invente aujourd’hui.

YO QUE SOY CONTRABANDISTA

Paraphrase fantastique sur un rondo fantastique

de FRANZ LISZT

INTRODUCTION.

UN BANQUET EN PLEIN AIR DANS UN JARDIN

LES AMIS (Chœur).

Heurtons les coupes de la joie. Que leurs flancs vermeils se pressent jusqu’à se briser. Souffle, vent du couchant, et sème sur nos têtes les fleurs de l’oranger ! Célébrons ce jour qui nous rassemble à la même table dans la maison de nos pères. Heurtons les coupes de la joie !

LE CHÂTELAIN (Air).

Viens, serviteur qui m’as bercé, verse-moi le vin généreux de mes collines. Tout à l’heure, les mains qui guidèrent les pas débiles de mon enfance soutiendront mes jambes avinées, et quand l’ivresse me fera bégayer, tu oublieras que je suis ton seigneur, et tu me diras encore une fois, comme jadis : « Il faut aller dormir, mon enfant. »

LES AMIS (Chœur).

Que la coupe de la joie s’emplisse pour le serviteur fidèle. Que son front austère se déride et qu’il soit vaincu par l’esprit joyeux qui rit dans les amphores. L’esprit de l’ivresse, c’est Bacchus enfant, non moins beau, plus aimable et plus éternel que le maussade Cupidon. Bois, vieillard, afin que tu te sentes jeune comme le petit page que tu gourmandes, afin que ton maître, privé de guide, ne puisse retrouver sa couche et reste à table avec nous jusqu’au jour.

UN CONVIVE (Air).

Ô toi, ma belle fiancée, pourquoi refuses-tu de remplir ta coupe ? pourquoi la poses-tu en souriant sur la table après avoir mouillé tes lèvres ? Si tu ne bois pas autant que moi, je croirai que déjà s’en va ton amour, et que tu crains de me l’avouer dans l’ivresse.

LES AMIS (Chœur).

Buvez, nos femmes, nos sœurs, buvez et chantez ! le vin ne trahit que les traîtres. Il est comme la trompette du Jugement dernier qui forcera les menteurs à se dévoiler et qui proclamera la gloire des véridiques. Vous qui n’avez ni mauvaise pensée ni secret coupable, laissez tomber des paroles confiantes de vos bouches discrètes, comme, dans les jours d’avril, l’onde s’échappe abondante et limpide des flancs glacés de la montagne.

LES FEMMES (Chœur).

Nous boirons et nous chanterons avec vous, car nous n’avons rien dans l’âme qui ne puisse arriver jusqu’à nos lèvres. Et, d’ailleurs, si nous disions quelque chose de trop ce soir, nous savons que vous ne vous en souviendriez plus demain.

TOUS.

Heurtons les coupes de la joie. Que leurs flancs vermeils se pressent jusqu’à se briser. Souffle, vent du couchant, et sème sur nos têtes les fleurs de l’oranger. Ce jour nous rassemble à la même table dans la maison de nos pères. Heurtons les coupes de la joie !

UN CONVIVE (Récitatif).

Craignons que le bruit de nos voix réunies ne nous enivre plus vite que le vin. Laissons l’esprit joyeux de l’ivresse s’emparer de nous lentement et verser peu à peu dans nos veines sa chaleur bienfaisante. Que le plus jeune d’entre nous chante seul un air populaire de ces contrées, et nous dirons seulement le refrain avec lui.

L’ENFANT (Récitatif).

Voici un air des montagnes que vous devez tous connaître et qui fait verser des larmes à ceux qui l’entendent sous des cieux étrangers.

CHŒUR.

Chante, jeune garçon, chante, et qu’en te répondant chacun de nous se félicite d’avoir revu le toit de ses pères. Heurtons les coupes de la joie.

L’ENFANT, (Air)

La chanson espagnole : Yo que soy Contrabandista.

Moi qui suis un contrebandier, je mène une noble vie. J’erre nuit et jour dans la montagne, je descends dans les villages et je courtise les jolies filles, et quand la ronde vient à passer, je pique des deux mon petit cheval noir, et je me sauve dans la montagne, aye, aye, mon bon petit cheval, voici la ronde, aye, aye. Adieu, les jolies filles.

LE CHŒUR.

Aye, aye, mon brave petit cheval noir, voici le guet. Adieu, les jolies filles. Aye, aye. Heurtons les coupes de la joie, que leurs flancs vermeils…

LE CHÂTELAIN (Récitatif).

Quel est ce pèlerin qui sort de la forêt suivi d’un maigre chien noir comme la nuit ? Il s’avance vers nous d’un pas mal assuré. Il semble harassé de fatigue ; qu’on remplisse une large coupe, et qu’il boive à sa patrie lointaine, à ses amis absents !

LE CHŒUR.

Pèlerin fatigué, heurte et vide avec nous la coupe de la joie. Bois à ta patrie lointaine, à tes amis absents !

LE VOYAGEUR (Air).

Patrie insensible, amis ingrats, je ne boirai point à vous. Soyez maudits, vous qui accueillez un frère comme un mendiant ; soyez oubliés, vous qui ne reconnaissez point un ancien ami. Je veux briser cette coupe offerte au premier passant comme une aumône banale ; je veux me laver les pieds dans le vin qui ne doit pas s’échauffer par le cœur. Mauvais vin, mauvais amis, mauvaise fortune, mauvais accueil.

LE CHŒUR.

Qui es-tu, toi, qui seul oses nous braver tous sous le toit de nos pères, toi qui te vantes d’être un des nôtres, qui renverses dans la poussière la coupe de la joie et le vin de l’hospitalité ?

LE VOYAGEUR (Récitatif).

Ce que je suis, je vais vous le dire. Je suis un malheureux, et à cause de cela personne ne me reconnaît. Si j’étais arrivé à vous dans l’éclat de ma splendeur passée, vous fussiez tous accourus à ma rencontre, et la plus belle de vos femmes m’eût versé le vin de l’étrier dans une coupe d’or. Mais je marche seul, sans cortège, sans chevaux, sans valets et sans chiens ; l’or de mon vêtement est terni par la pluie et le soleil ; mes joues sont creusées par la fatigue, et mon front s’affaisse sous le poids des longs ennuis comme celui du vieil Atlas sous le fardeau du monde. Qu’avez-vous à me regarder d’un air stupéfait ? N’avez-vous pas de honte d’être surpris dans l’orgie par celui qui se croyait pleuré par vous à cette heure ?

Allons, qu’on se lève, et que le plus fier d’entre vous me présente son siège, auprès de la plus belle d’entre vos femmes.

LE CHÂTELAIN (Récitatif).

Passant, tu prends avec nous des libertés que nous ne souffririons pas si ce n’était aujourd’hui grande fête en ces lieux. Mais, comme aux fêtes de Saturne il était permis aux valets de braver leurs maîtres, de même en ce jour consacré à l’hospitalité nous consentons à entendre gaiement les facéties d’un pèlerin en haillons qui se dit notre cousin et notre égal.

LE VOYAGEUR (Chant).

Le pèlerin qui vous parle n’est plus votre égal, ô mes gracieux hôtes. Il fut votre égal autrefois, ô vous qui heurtez les coupes de la joie.

LE CHŒUR.

Et quel est-il maintenant ? Parle, ô bizarre étranger, et porte à tes lèvres avides la coupe de la joie.

LE VOYAGEUR (Récitatif).

Toute coupe est remplie de fiel pour celui qui n’a plus ni amis ni patrie, et puisque vous voulez savoir qui je suis, maintenant, ô enfants de la joie, apprenez que je suis plus grand que vous, moi qui ai bu en entier le calice de la vie, car la douleur m’a fait plus grand et plus fort que le plus fort et le plus grand d’entre vous.

LE CHÂTELAIN (Récitatif).

Étranger, ta présomption m’amuse ; si je ne me trompe, tu es un poète de carrefour, un improvisateur aux riantes forfanteries, un bouffon du genre emphatique ; continue, et puisque ta fantaisie est de ne point boire, amuse-nous à jeun, de tes déclamations, tandis que nous allons vider les coupes de la joie.

UNE FEMME (Récitatif).

Ô mon cher fiancé ! ô mes amis ! ô mon seigneur le châtelain ! cet homme dit qu’il est le plus grand d’entre nous, et son impudence mérite votre pardon, car il a dit, en même temps, qu’il était le plus malheureux des hommes. Je vous supplie de ne point l’affliger par vos railleries, mais de l’engager à nous raconter son histoire.

LE CHÂTELAIN (Récitatif).

Allons, pèlerin, puisque la Hermosa te prend sous son aile de colombe, raconte-nous tes malheurs, et notre joie les écoutera avec pitié pour l’amour d’elle.

LE PÈLERIN (Récitatif).

Châtelain, j’ai autre chose à penser qu’à te divertir. Je ne suis ni un improvisateur, ni un trouvère, ni un bouffon. Je ris souvent, mais je ris en moi-même d’un rire lugubre et désespéré en voyant les turpitudes et les misères de l’homme. Jeune femme, je n’ai rien à raconter. Toute l’histoire de mes malheurs est contenue dans ces mots : Je suis homme !

LA HERMOSA (Récitatif).

Infortuné, je sens pour toi une compassion inexprimable. Regardez-le donc, ô mes amis ! ne vous semble-t-il pas reconnaître ses traits altérés par le chagrin ? Ô mon cher Diego, regarde-le ; ou bien j’ai vu cet homme en rêve, ou bien c’est le spectre de quelqu’un que nous avons aimé.

DIÉGO (Récitatif).

Hermosa, votre pitié est obligeante ; je veux être le cousin du diable si j’ai jamais rencontré cette face chagrine sur mon chemin. Si elle vous apparut en rêve, ce fut à coup sûr un rêve sinistre à la suite d’un méchant souper. N’importe, s’il veut raconter son histoire, je le tiens quitte de ma colère, car le regard qu’il attache sur vos belles mains commence à me faire trouver le bragance amer.

TOUS (Chœur).

S’il veut raconter ses aventures, qu’il emplisse et vide avec nous les coupes de la joie ; mais, s’il ne veut ni parler ni boire, qu’il aille chez son cousin le diable, et qu’il vide avec lui le fiel de la haine dans une coupe de fer rouge. Heurtons les coupes de la joie.

L’ENFANT (Récitatif).

D’une voix timide, la tête nue et un genou en terre, devant monseigneur j’ose ouvrir un avis. Cet homme a été attiré vers nous par le refrain de ma chanson. Quand j’ai commencé à chanter, il suivait la lisière du bois et se dirigeait précipitamment vers la plaine. Mais tout d’un coup son oreille a semblé frappée de sons agréables, il est revenu sur ses pas ; deux ou trois fois il s’est arrêté pour écouter, et quand j’ai eu fini de chanter il était près de nous. Il dit qu’il est des nôtres, que vous l’avez connu, qu’il est ici dans sa patrie, eh bien ! qu’il chante ma chanson, et s’il la dit tout entière sans se tromper, nous ne pouvons pas douter qu’il soit né dans nos montagnes.

LE CHÂTELAIN (Récitatif).

Soit. Tu as bien parlé, jeune page, et je t’approuve parce que la Hermosa sourit.

LE CHŒUR.

Tu as bien parlé, jeune page, parce que la Hermosa sourit et que le châtelain t’approuve. Que l’étranger chante ta chanson, et qu’il heurte avec nous la coupe de la joie !

LE VOYAGEUR (Récitatif).

Eh bien, j’y consens. Écoutez-moi, et que nul ne m’interrompe, ou je brise la coupe de la joie. (Il chante.) Moi… moi… moi !…

LE CHŒUR.

Bravo, il sait parfaitement la première syllabe.

LE VOYAGEUR.

Silence ! (Il chante.) – Moi qui suis un jeune chevrier.

LE CHŒUR.

Fi donc ! fi donc ! ce n’est pas cela.

LA HERMOSA.

Laissez-le continuer, il a la voix belle.

LE VOYAGEUR (Air).

Moi qui suis un jeune chevrier, un enfant de la montagne, je mène une douce vie. Je vis loin des villes et je n’ai jamais vu que de loin le clocher d’or de la cathédrale. J’aime toutes les belles filles de la vallée, mais ma sœur Dolorie entre toutes. Ma sœur, plus belle que toutes les belles, plus sainte que toutes les saintes. Ma sœur qui repose là-haut sous les vieux cèdres, sous le jeune gazon, ma pauvre sœur ! Ah ! ma vie s’est écoulée dans les larmes.

DIÉGO (Récitatif).

Que dit-il ? et quelle étrange confusion dans ce chant inconnu ? Sa sœur qu’il aime vivante et qu’il pleure morte tout ensemble ? Sa douce vie sur la montagne et sa vie pleine de larmes tout aussitôt ? Hermosa, sa voix est pure, mais sa cervelle est bien troublée.

LA HERMOSA (Récitatif).

Ô mon Dieu ! j’ai ouï parler d’une certaine Dolorie dont le frère…

DIÉGO.

Hermosa, ta pitié est trop obligeante. Que cet aventurier chante la chanson du pays, ou qu’il aille en enfer vider la coupe des larmes avec Satan, son cousin.

LE CHŒUR.

Qu’il aille vider en enfer la coupe des larmes, s’il ne veut dire la chanson du pays et vider avec nous la coupe de la joie.

LE VOYAGEUR.

Laissez-moi, laissez-moi. La mémoire m’est revenue. J’avais mêlé deux couplets de la chanson. Voici le premier (Il chante).

Moi qui suis un jeune chevrier, je vis à l’aise sur la montagne, je n’ai jamais vu les clochers d’or que dans la brume lointaine. J’aime les gracieuses filles de la vallée, et je cueille la gentiane bleue pour leur faire des bouquets moins beaux que leurs yeux d’azur. Et quand le soir approche, quand l’Angélus sonne, quand la nuit descend, j’appelle mon grand bouc noir, je rassemble mon troupeau et je remonte sur mes montagnes ! À moi, à moi mon grand bouc noir, voici la nuit, aye, aye. Adieu, les jolies filles.

LE CHÂTELAIN (Récitatif).

Bien chanté, pèlerin ; mais ceci n’est pas la chanson, ce n’est pas même une variation. Tu as changé le thème. Allons, essaie encore, car ta voix est belle, et ton imagination est plus féconde que ta mémoire n’est fidèle.

LE CHŒUR.

Qu’il chante et qu’il mouille ses lèvres pour reprendre haleine, mais qu’il dise la chanson du pays s’il veut vider en entier la coupe de la joie.

LE VOYAGEUR.

Moi… moi… attendez ! oui, m’y voilà. (Il chante.) Moi, qui suis un joyeux écolier, je mène une folle vie. Je bats nuit et jour le docte pavé de Salamanque. Je passe souvent par-dessus les remparts pour courir après les lutins femelles qui passent comme des ombres dans la nuit orageuse, dans la nuit perfide, mère des erreurs et des déceptions ; dans la nuit infernale, mère des crimes et des remords ! Ah bah ! je me trompe ce n’est pas cela…

DIÉGO (Récitatif).

Eh ! de par Dieu, il est temps de s’en apercevoir. D’un bout à l’autre, il invente, il ne se souvient pas.

LE CHŒUR.

Silence, silence, écoutez ; il a la voix belle.

LE VOYAGEUR.

(Il chante.) Et quand un docteur de l’université vient à se croiser avec moi dans une ruelle, sous la jalousie de mon amante, je casse avec joie le manche de ma guitare sur le dos de mon pauvre pédant noir, et je me sauve vers mes montagnes, Aye, aye, mon pédant noir, voici la récompense de ton aubade ; aye, aye, dis adieu aux jolies filles.

LE CHŒUR.

Bravo ! la chanson m’amuse, chantons et répétons avec lui son refrain capricieux : Aye, aye, mon pauvre pédant noir, aye, aye, dis adieu aux jolies filles.

LE CHÂTELAIN (Récitatif).

Continue, mon brave improvisateur, tu n’as pas dit la chanson du pays, et j’en suis fort aise, car la tienne me plaît ; mais tu sais notre marché. Il faut en venir à ton honneur si tu veux vider avec nous la coupe de la joie.

LE CHŒUR.

Courage, pèlerin. Mouille tes lèvres encore une fois, mais dis la chanson du pays si tu veux vider avec nous la coupe de la joie.

LE VOYAGEUR.

Laissez-moi ! laissez-moi, mes souvenirs m’oppressent et m’accablent ; voici ma mémoire qui s’éveille, écoutez. Moi… moi… J’y suis…

(Il chante.) Moi qui suis un amant infortuné, je pleure et je chante nuit et jour dans les montagnes ; je rentre quelquefois la nuit dans la ville maudite, pour aller m’asseoir sous la jalousie de mon infidèle, mais quand mon rival vient à passer, je plonge mon stylet dans son sang noir, car c’est de l’encre qui coule dans les veines d’un pédant. Ô monstre ! meurs, toi d’abord, rebut de la nature, et toi aussi, fourbe maîtresse, tu ne tromperas plus personne… Mais je m’égare, j’ai perdu la mesure… toujours le second couplet se mêle au premier et dans mon impatience… Attendez, attendez, voici !… (Il chante). Mais la sainte Hermandad vient de ce côté ; rentre dans ta gaine, poignard teint d’un sang noir, voici les alguazils, aye, aye, mon poignard noir, aye, aye adieu ! adieu… la trompeuse fille.

LE CHŒUR.

Aye aye, mon poignard noir ; aye, aye, adieu, la trompeuse fille.

LE CHÂTELAIN (Récitatif).

Encore, encore, pèlerin, tu t’égares avec tant d’adresse qu’il est impossible que tu ne te retrouves pas de même. Cherche encore.

LE CHŒUR.

Cherche encore, mouille tes lèvres et dis la chanson du pays si tu veux vider la coupe de la joie.

LE VOYAGEUR (Récitatif).

Si je voulais vous dire la chanson telle qu’elle est gravée dans ma mémoire, le vin de vos coupes se changerait en larmes, et puis en fiel, et puis en un sang noir…

LE CHÂTELAIN.

Poursuis, poursuis, chanteur bizarre. Nous aimons tes chants et nous saurons, par nos libations, conjurer les esprits de ténèbres.

LE CHŒUR.

Poursuis, poursuis, chanteur inspiré ! Bravons les esprits infernaux ; remplissons les coupes de la joie !

LE VOYAGEUR.

(Il chante.) Moi qui suis un vil meurtrier, je mène une affreuse vie ; je me cache la nuit dans les cavernes inaccessibles, et le jour je me hasarde à la lisière des forêts pour cueillir quelques fruits amers et saisir quelques sons lointains de la voix humaine ; mes pieds sont déchirés ; mon front est sillonné comme celui de Caïn ; ma voix est rauque et terrible comme celle des torrents qui sont mes hôtes ; mon âme est déchirée comme les flancs des monts qui sont mes frères, et quand l’heure fatale est marquée à l’horloge céleste pour le lever de l’étoile sanglante… oh ! alors… le spectre noir me fait signe de le suivre, et là jusqu’au coucher de l’étoile, je marche, je cours à travers les rochers, à travers les épines, à travers les précipices à la suite du fantôme… Marche, marche, spectre noir ! me voici ; marche à travers la tempête…

(Récitatif.) Eh bien ! vous autres, vous ne répétez pas le refrain ? Vous éloignez vos coupes de la mienne ? Poltrons et visionnaires » à qui en avez-vous ?

LE CHÂTELAIN.

Pèlerin, si c’est là le dernier couplet de ta chanson, et si c’est le dernier chapitre de ton histoire, si tes paroles, ton aspect et ton humeur ne mentent pas, si tu es un meurtrier…

LE VOYAGEUR.

Eh bien ! tu as peur ?

LA HERMOSA, bas, regardant le pèlerin.

Il est beau ainsi !…

LE VOYAGEUR, éclatant de rire.

Ah ! ah ! en vérité, vous me feriez mourir de rire ; ah ! ah ! ah ! tous ces braves champions, tous ces buveurs intrépides, les voilà plus pâles que leurs coupes d’agate ; gare, gare, place au spectre ! Eh bien ! le voyez-vous, ah ! ah ! mais non, c’est une autre ombre, elle m’apparaît à moi, je la vois… Je l’attends, écoutez ce qu’il chante.

(Il chante.) Moi qui suis un vaillant guerrier, je mène une superbe vie, je tiens l’ennemi bloqué dans la montagne, je le serre, je l’épuise, je le presse, je l’égare, je l’enferme dans les gorges inexorables, j’anéantis ses phalanges effarées, je déchire ses bannières sanglantes, je foule aux pieds de mon cheval et la force, et l’audace, et la gloire, et quand le clairon sonne, en avant, mon panache noir ! victoire, victoire ! Voici mon noir cimier qui flotte au vent à demi brisé par les balles.

LE CHŒUR.

En avant, mon noir cimier, victoire à mon panache brisé par les balles !

LE CHÂTELAIN (Récitatif).

Il a bien chanté, ses yeux étincellent, sa main brûlante fait bouillonner son vin dans sa coupe. Vide-la donc, mon brave chanteur, tu l’as gagnée ; mais si tu veux t’asseoir parmi nous et boire jusqu’à la nuit et de la nuit jusqu’au matin, il faut dire la chanson du pays.

LE CHŒUR.

Il faut dire la chanson du pays, si tu veux vider jusqu’à l’aube nouvelle les coupes de la joie.

LE VOYAGEUR.

Soit, je la dirai quand il me plaira et comme il me plaira. Écoutez ce couplet.

(Il chante.) Moi qui suis un aventurier, je mène une vie périlleuse, j’erre de la ville à la montagne et j’enlève les jolies filles pour les emmener dans mon beau palais, dans mes bois de myrtes et de grenadiers ; et quand l’ennui, sous la forme d’un hibou noir, vient à passer sur ma tête…, je remplis ma coupe jusqu’au bord et j’y noie l’oiseau de malheur… Bois, bois, vilain oiseau noir ; meurs, meurs, oiseau des funérailles… ; retourne à ton nid sur l’if du cimetière, sur la tombe de la victime, sur l’épaule du spectre…

(Récitatif.) Eh bien ! vous n’aimez pas celui-ci ? Je me suis encore trompé peut-être : en voulez-vous un autre ?

(Il chante.) Moi qui suis un pauvre ermite, je veille et je prie nuit et jour sur la montagne ; je donne l’hospitalité aux pèlerins, je les console, et j’expie leurs péchés et les miens par la pénitence… Et quand la lune se lève, quand le chamois brame, quand les astres pâlissent, je tombe à genoux sur la bruyère déserte et j’élève ma voix suppliante…

(Prière.) Je crie vers toi dans la solitude, je pleure prosterné dans le silence du désert. Splendeurs de la nuit étoilée, soyez témoins de ma douleur et de mon amour. Anges gardiens, messagers de prière et de pardon, vous qui nagez dans l’or des sphères célestes, vous qui descendez dans les rayons de la lune, vous qui passez sur nous avec le rideau bleu de la nuit, avec les cercles étincelants des constellations, pleurez, pleurez sur moi ; répétez mes prières ; recueillez mes larmes dans les vases sacrés de la miséricorde ; portez aux cieux mon calice, et fléchissez le Dieu puissant, le Dieu fort, le Dieu bon !…

Eh bien, eh bien ! j’ai changé ; le mode vous plaît-il ainsi ? Allons, le refrain et ensemble ! À moi qui suis un pénitent noir, merci, merci, voici l’ange du pardon, merci dans le ciel et paix sur la terre.

LE CHŒUR.

À toi, à toi, pénitent noir, merci dans le ciel et paix sur la terre.

LE CHÂTELAIN (Récitatif).

Si Dieu t’absout, pèlerin, la justice des hommes ne doit pas être plus sévère que celle du Ciel ; assieds-toi, et sois lavé de tes crimes par les larmes du repentir, sois consolé de tes maux par la libation de la joie.

LE VOYAGEUR.

Mes crimes ! mon repentir ! votre pitié ! Non pas, non pas, mes bons amis ; la chanson ne finit pas ainsi : écoutez encore ce couplet.

(Il chante.) Moi qui suis un poète couronné, je me raille de Dieu et des hommes ; j’ai des chants pour la douleur et des chants pour la folie, j’ai des strophes pour le ciel et des strophes pour l’enfer, un rythme pour le meurtre, un autre pour le combat, et puis un pour l’amour, et puis un autre pour la pénitence. Et que m’importe l’univers, pourvu que je tienne la rime ? Et quand l’idée vient à manquer, je fais vibrer les grosses cordes de la lyre, les cordes noires qui font de l’effet sur les sots. Résonne, résonne, bonne corde noire, voici le sens qui manque aux paroles ; résonne, résonne : au diable la raison ! vive la rime !

LE CHÂTELAIN (Récitatif).

Te moques-tu de l’hospitalité, barde audacieux ? N’as-tu pas un chant facile, une mélodie complète ? Depuis une heure nous t’écoutons naïvement, soumis à toutes les émotions que tu nous commandes, et à peine as-tu élevé vers les cieux un pieux cantique, tu reprends la voix de l’enfer pour te moquer de Dieu, des hommes et de toi-même ! Chante donc au moins la chanson du pays, ou nous arracherons de tes mains la coupe de la joie.

LE CHŒUR.

Dis enfin l’air du pays, ou nous t’arrachons la coupe de la joie.

LE VOYAGEUR, chantant sur le mode de la prière de l’Ermite.

Dieu des pasteurs, et toi, Marie, amie des âmes simples ; Dieu des jeunes cœurs, et toi, Marie, foyer d’amour ! Dieu des armées, et toi, Marie, appui des braves ! Dieu des anachorètes, et toi, Marie, source de larmes saintes ! Dieu des poètes, et toi, Marie, mélodie du ciel ! écoutez-moi, exaucez-moi. Soutenez le pèlerin, conduisez le voyageur, préservez le soldat, visitez l’ermite, souriez au poète, et, comme un parfum mêlé de toutes les fleurs que vous faites éclore pour lui sur la terre, recevez l’encens de son cœur, recevez l’hymne de son amour…

Eh bien, le refrain vous embarrasse ? Vous ne savez comment rentrer dans le ton et dans la mesure ? Du courage, écoutez comment je module et comment je résume.

(Il chante.) Moi qui suis un chevrier, je donnerais toutes les chèvres de la sierra pour un regard de ma belle. Moi qui suis un écolier, je brûlerais tous mes livres de la Faculté pour un baiser à travers la jalousie. Moi qui suis un amant heureux je donnerais tous les baisers de ma belle pour un soufflet appliqué à un pédant. Moi qui suis un amant trompé, je vendrais mon âme pour un coup d’épée dans la poitrine de mon rival. Moi qui suis un meurtrier et un proscrit, je donnerais tous les amours et toutes les vengeances de la terre pour un instant de gloire. Moi qui suis un guerrier vainqueur, je donnerais toutes les palmes du triomphe pour un instant de repos avec ma conscience. Moi qui suis un pénitent absous, je donnerais toutes les indulgences du pape pour une heure de fièvre poétique. Et moi enfin qui suis un poète, je donnerais toute la guirlande d’or des prix Floraux pour l’éclair de l’inspiration divine… Mais quand mon chant ouvre ses ailes, quand mon pied repousse la terre, quand je crois entendre les concerts divins passer au loin, un voile de deuil s’étend sur ma tête maudite, sur mon âme flétrie ; l’ange de la mort m’enveloppe d’un nuage sinistre ; éperdu, haletant, fatigué, je flotte entre la lumière et les ténèbres, entre la foi et le doute, entre la prière et le blasphème, et je retombe dans la fange en criant : Hélas ! hélas ! le voile noir ! Hélas ! Hélas ! où sont mes ailes ?

LE CHŒUR.

Hélas ! hélas ! le voile noir ? hélas ! hélas ! où sont mes ailes ?

LE CHÂTELAIN (Récitatif).

Assieds-toi, assieds-toi, noble chanteur, tu nous as vaincus !

DIÉGO.

Il n’a pas dit la chanson du pays… Il n’en a pas dit un seul vers.

LA HERMOSA.

Il a mieux chanté qu’aucun de nous. Pèlerin, accepte cette branche de sauge écarlate, trempe la dans ta coupe et chante pour moi.

LE VOYAGEUR.

Je ne chante pour personne, je chante pour me satisfaire quand la fantaisie me vient. Adieu, jeune femme, j’emporte ta fleur couleur de sang ; le spectre m’attend à la lisière du bois ; adieu, châtelain crédule, adieu, vous tous, grossiers buveurs, qui demandez au barde de vous verser le vin du cru, quand il vous apporte l’ambroisie du ciel ; chantez-la, votre chanson du pays ; moi, le pays me fait mal au cœur, et le vin du pays encore plus. (Il chante.)

Allons, debout ! mon compagnon, mon pauvre chien noir ; partons, partons ; adieu les jolies filles.

(Il s’éloigne.)

LE CHÂTELAIN (Récitatif).

Voilà un homme étrange !

DIÉGO.

C’est un bandit, courons après lui, jetons-le en prison.

LA HERMOSA.

Il chantera, et les murs des cachots crouleront, et les anges descendront du ciel pour détacher ses fers.

L’ENFANT.

Écoutez, Monseigneur ! vous lui avez fait une promesse, c’est de le croire ami et compatriote s’il chante l’air du pays ; écoutez sa voix qui tonne du haut de la colline.

LE VOYAGEUR, sur la colline.

(Il chante.) Moi qui suis un contrebandier, je mène une noble vie, j’erre nuit et jour dans la montagne ; je descends dans les villages et je courtise les jolies filles, et quand la ronde vient à passer, je pique des deux mon petit cheval, et je me sauve dans la montagne. Aye, aye, mon bon petit cheval noir, voici la ronde, adieu les jolies filles.

(Le chœur répète le refrain : Aye, aye, mon cheval noir, etc.)

DIÉGO, (Récitatif).

Par le diable ! je le reconnais, maintenant qu’il s’enveloppe dans son manteau rouge, maintenant qu’il saute sur son cheval, maintenant qu’il ôte sa fausse barbe et qu’il ne déguise plus sa voix ; c’est José, c’est le fameux contrebandier, c’est le damné bandit ; et moi, capitaine des rondes, qui étais chargé de l’arrêter !… Courons, mes amis, courons…

LE CHÂTELAIN.

Non pas, vraiment, c’est un noble enfant des montagnes, qui fut bachelier, amoureux et poète, et qui, dit-on, s’est fait chef de bande par esprit de parti.

DIÉGO.

Ou par suite d’une histoire de meurtre.

LA HERMOSA.

Ou par suite d’une histoire d’amour.

LE CHÂTELAIN.

N’importe, il s’est bravement moqué de toi, Diégo ; mais en nous raillant tous, il a su nous émouvoir et nous charmer. Que Dieu le conduise et que rien ne trouble ce jour de fête, ce jour consacré à remplir et à vider les coupes de la joie !

LE CHŒUR.

Que rien ne trouble ce jour de fête et vidons les coupes de la joie ! (Ils chantent en chœur la chanson du Contrebandier.)

CHŒUR FINAL.

Heurtons les coupes de la joie, que leurs flancs vermeils se pressent jusqu’à se briser ! Souffle, vent du soir, et sème sur nos têtes les fleurs de l’oranger ! Célébrons ce jour de fête, heurtons les coupes de la joie !

LE VOYAGEUR, dans le lointain.

Amen.

TOUS ENSEMBLE.

Vive la joie ! Amen.

LA RÊVERIE À PARIS

À LOUIS ULBACH

Excellent ami, je vous avais promis une étude sur les squares et jardins de Paris, autrement dit sur la nature acclimatée dans notre monde de moellons et de poussière. Le sujet comportait un examen sérieux, intéressant, que j’avais commencé ; mais la maladie a disposé de mes heures, et ce n’est plus une étude que je vous envoie ; c’est une impression rétrospective que je dois avoir la conscience et l’humilité d’intituler simplement : La rêverie à Paris. C’est qu’en vérité je ne sais point de ville au monde où la rêverie ambulatoire soit plus agréable qu’à Paris. Si le pauvre piéton y rencontre, par le froid ou le chaud, des tribulations sans nombre, il faut lui faire avouer aussi que, dans les beaux jours du printemps et de l’automne, il est, « s’il connaît son bonheur, » un mortel privilégié. Pour mon compte, j’aime à reconnaître qu’aucun véhicule, depuis le somptueux équipage jusqu’au modeste sapin, ne vaut, pour la rêverie douce et riante, le plaisir de se servir de deux bonnes jambes obéissant, sur l’asphalte ou la dalle, à la fantaisie de leur propriétaire. Regrette qui voudra l’ancien Paris ; mes facultés intellectuelles ne m’ont jamais permis d’en connaître les détours, bien que, comme tant d’autres, j’y aie été nourri. Aujourd’hui que de grandes percées, trop droites pour l’œil artiste, mais éminemment sûres, nous permettent d’aller longtemps, les mains dans nos poches, sans nous égarer et sans être forcés de consulter à chaque instant le commissionnaire du coin ou l’affable épicier de la rue, c’est une bénédiction que de cheminer le long d’un large trottoir, sans rien écouter et sans rien regarder, état fort agréable de la rêverie qui n’empêche pas de voir et d’entendre.

C’est encore un danger, j’en conviens, que d’être distrait au milieu d’une grande ville qui n’est pas obligée de s’occuper de vous quand vous ne daignez pas prendre garde à vous-même. Paris est loin d’avoir trouvé un système de véritable sécurité qui séparerait la locomotion des chevaux de celle des humains, et qui réussirait à supprimer, sans préjudice pour les besoins de l’échange, ces voitures à bras dont je veux me plaindre un peu en passant.

Remarquez que, sur cent embarras de voitures, quatre-vingt-dix sont causés par un seul homme attelé à une mince charrette, qui n’a pu se mettre à l’allure des chevaux et qui ne peut ni se hâter, ni se réfugier sur le trottoir. C’est un spectacle effrayant que de voir ce pauvre homme pris dans le fragile brancard qui ne le protégerait pas un instant si les cinquante ou cent voitures qui le pressent devant et derrière, souvent à droite et à gauche, se trouvaient poussées par le mouvement d’avance ou de recul d’un équipage récalcitrant. Il serait broyé comme un fagot. Mais s’il court un danger extrême, des centaines de piétons plus ou moins engagés dans cette bagarre ne sont guère moins exposés. Et la perte de temps dans un temps où l’on dit, à Paris comme en Amérique : « Time is money ! » quelques vieux troubadours disent encore : « Le temps, c’est l’amitié, c’est l’amour, c’est le dévouement, c’est le devoir, c’est le bonheur ». On ne s’occupera guère de ces esprits démodés ; mais que ceux qui ne songent qu’à la richesse et qui prédominent dans la société nouvelle, cherchent donc ou encouragent le moyen de ne pas perdre un quart d’heure, soit à pied, soit en voiture, à tous les carrefours de notre aimable cité. On a bien trouvé le moyen de supprimer les attelages de chiens, ne trouvera-t-on pas celui de supprimer les attelages humains ?

Espérons. Rien ne marche jamais assez vite en fait de progrès ; mais tout marche quand même et profitons, en attendant mieux, des véritables améliorations dont nous pouvons déjà nous féliciter.

J’oserai soutenir que les gens distraits, pour cent périls qu’ils courent encore dans Paris, y bénéficient déjà de la compensation de cent mille joies intimes et réelles. Quiconque possède cette précieuse infirmité de la préoccupation dira avec moi que je ne soutiens pas un paradoxe. Il y a dans l’air, dans l’aspect, dans le son de Paris, je ne sais quelle influence particulière qui ne se rencontre point ailleurs. C’est un milieu gai, il n’y a pas à en disconvenir. Nulle part le charme propre aux climats tempérés ne se manifeste mieux (quand il se manifeste) avec son air moite, ses ciels roses moirés ou nacrés des tons les plus vifs et les plus fins, les vitres brillantes de ses boutiques follement bigarrées, l’aménité de son fleuve ni trop étroit ni trop large, la clarté douce de ses reflets, l’allure aisée de sa population, à la fois active et flâneuse, sa sonorité confuse où tout s’harmonise, chaque bruit, celui de la population marinière comme celui de la population urbaine ayant sa proportion et sa distribution merveilleusement fortuite. À Bordeaux ou à Rouen, les voix et le mouvement du fleuve dominent tout, et on peut dire que la vie est sur l’eau : à Paris, la vie est partout ; aussi tout y paraît plus vivant qu’ailleurs.

Il est donc très doux, pour quiconque peut jouir du moment présent, de se laisser bercer par le mouvement et le murmure particuliers à cette ville folle et sage, où l’imprévu a toujours établi son règne, grâce aux habitudes de bien-être que chacun y rêve et à la grande sociabilité qui la préserve des luttes prolongées. Paris veut vivre, il le veut impérieusement. Au lendemain des combats il lui faut des fêtes : on s’y égorge et on s’y embrasse avec la même facilité et la même bonne foi. On y est profondément égoïste chez soi, car, dans chaque maison, un petit monde, assez malheureux et souvent mauvais, s’agite et conspire contre tout le monde. Mais descendez dans la rue, suivez les quais ou les boulevards, traversez les jardins publics : tous ces êtres vulgaires ou pernicieux forment une foule bienveillante, soumise aux influences générales, une population douce, confiante, polie, on dirait presque fraternelle, si l’on jugeait des cœurs par les visages, ou des intentions par la démarche. Quel est donc, je ne m’en souviens plus, l’illustre étranger qui disait avoir du plaisir à se jeter dans les foules de Paris pour s’entendre dire à chaque instant par ceux qui le coudoyaient ou le poussaient involontairement : « Pardon, monsieur ! »

Mais nous voici, nous autres gens distraits, dans les nouveaux jardins publics, et tout à coup nous devenons attentifs pour peu que nous ayons pensé à quelque chose en ayant l’air de ne penser à rien. Impossible de marcher, même dans une ville amusante et charmante, sans rêver un espace illimité, les champs, les vallées, le vaste ciel étendu sur l’horizon des prairies. Voici de la verdure : on y court, on ouvre les yeux.

Le nouveau jardin vallonné et semé de corbeilles de fleurs exotiques, c’est toujours, en somme, le petit Trianon de la décadence classique et le jardin anglais du commencement de ce siècle, perfectionnés en ce sens qu’on en a multiplié les mouvements et les accidents afin de réussir à réaliser l’aspect du paysage naturel dans un espace limité. Rien de moins justifié, selon nous, que ce titre de jardin paysager dont s’empare aujourd’hui tout bourgeois dans sa villa de province. Même, dans les espaces plus vastes que Paris consacre à cette fiction, n’espérez pas trouver le charme de la nature. Le plus petit recoin des roches de Fontainebleau ou des collines boisées de l’Auvergne, la plus mince cascatelle de la Gargilesse, le plus ignoré des méandres de l’Indre, ont une autre tournure, une autre saveur, une autre puissance de pénétration que les plus somptueuses compositions de nos paysagistes de Paris ! Si vous voulez voir le jardin de la création, n’allez pas au bout du monde. Il y en a dix mille en France dans des endroits où personne n’a affaire ou dont personne ne s’avise. Cherchez, vous trouverez !

Mais si vous voulez voir le jardin décoratif par excellence, vous l’aurez à Paris, et disons bien vite que l’invention en est ravissante. C’est du décor, pas autre chose, prenez-en votre parti, mais du décor adorable et merveilleux. La science et le goût s’y sont donné la main ; inclinez-vous, c’est un jeune ménage.

Le monde végétal exotique qui, peu à peu, nous a révélé ses trésors, commence à nous inonder de ses richesses. Chaque année nous apporte une série de plantes inconnues dont plusieurs enrichissaient sans doute déjà les herbiers et troublaient les notions des classificateurs éperdus, mais dont nous ignorions le port, la couleur, l’aspect, la vie enfin. Les nombreuses serres de la ville de Paris possèdent un monde de merveilles qui s’accroît sans cesse, et où d’habiles et savants horticulteurs naturalistes peuvent s’initier aux secrets de la conservation et de la reproduction propres à chaque espèce. Je n’oublierai jamais ce que j’ai vu là comme dans un rêve des Mille et une Nuits. Mais ce sanctuaire est fermé au public, qui en est dédommagé par l’arrangement exquis que, dans des espaces libres de gradins et de vitraux, ces maîtres jardiniers-botanistes savent donner aux élèves sortis de leurs mains. Ces élèves sont devenus robustes et luxuriants quand ils les livrent à la décoration des palais, des squares et des jardins publics. Déjà ils ont mis en plein air, durant l’été, d’admirables végétaux qui n’avaient orné encore que les grandes serres vitrées dites jardins d’hiver. Ils ont étudié le tempérament de ces pauvres exotiques qui végétaient perpétuellement dans une chaleur factice ; ils ont découvert que les uns, réputés délicats, avaient une vigueur toute rustique, tandis que d’autres, plus mystérieux, ne supportaient pas sous notre ciel des froids aussi intenses que ceux qu’ils endurent patiemment sur leur terre natale. Mais, comme les animaux, les végétaux sont susceptibles d’éducabilité, et un moment viendra, je n’en doute pas, où plus d’un qui se fait prier pour vivre chez nous, produira des fruits ou des rejets de bonne volonté[1].

Nous aurons donc gratis sous les yeux, à toute heure de la belle saison, des formes tropicales, peut-être des fougères arborescentes, déjà faciles à transporter en serre malgré leur âge respectable de plusieurs centaines de siècles, des orchidées splendides, des lataniers colosses, des fûts de colonnes végétales dont la vieillesse semble remonter à l’âge de la flore des houillères, des feuilles sagittées de dix mètres de longueur qui ont l’air de descendre d’une autre planète, des feuillages colorés dont l’éclat effacera celui des fleurs, des graminées plus semblables à des nuages qu’à des herbes, des mousses plus belles que le velours de nos fabriques, des parfums inconnus aux combinaisons de la chimie industrielle, enfin de gigantesques herbiers vivants mis à la portée de tout le monde.

Arrêtons-nous ici ; rêvons un peu, puisque, le premier étonnement passé et la première admiration exprimée, nous voilà emportés par l’imagination dans les mondes lointains, dans les îles encore désertes, dans les solitudes ignorées d’où le naturaliste courageux et passionné nous a rapporté ces trésors au péril de sa vie. En fait de périls il ne faut pas parler seulement des caprices de la mer, du venin des crotales, du nuisible appétit des animaux sauvages et des cannibales indigènes, dont certains sont friands de chair blanche à la sauce tomate ; les plantes elles-mêmes ont parfois des moyens de défense plus prompts et plus directs, à preuve la belle ortie que nous avons vue toute couverte naturellement d’une buée argentée, visqueuse, qu’on peut toucher, mais toute fournie en-dessous de poils couleur de pourpre, dont le moindre contact avec la peau donne la mort.

Rassurez-vous ; celle-là ne sortira pas de sa prison de verre. Nous errons donc à quelques milliers de lieues du parc de Monceaux ou des jardins décoratifs qui bientôt doivent, dit-on, le surpasser. La riche décoration qui nous environne ne peut nous faire illusion longtemps : trop de contrées diverses, trop de pays très différents et très éloignés les uns des autres ont contribué à cette ornementation fabuleuse qui se présente là comme un résumé artistique de la création. Nous courons nécessairement de l’un à l’autre sur les ailes de l’intuition, et, frappés, honteux de la quantité de choses que nous ignorons encore, nous sommes pris du désir de voyager pour apprendre, ou d’apprendre pour voyager avec plaisir et avec fruit.

Croit-on que cet instinct de curiosité, éveillé dans des tempéraments aussi légers et aussi paresseux que ceux de la population parisienne, ne soit pas une véritable découverte faite par le progrès à son propre bénéfice ? Le progrès n’y a pas songé : il est de sa nature de marcher un peu comme le distrait dont j’ai fait l’apologie, sans savoir où il va. Ou bien il cherche une chose et il en trouve une autre, et longtemps il la tient dans ses mains par caprice, par mode ou par désœuvrement, sans savoir à quoi elle est bonne. Un matin, le goût des fleurs s’empare de lui et entre comme un élément essentiel dans la civilisation. On veut des tulipes d’un prix exorbitant ; un autre jour, on s’avise de la beauté des feuillages, et on demande des feuillages aux quatre coins du monde.

Pendant une saison, on veut des aroïdées et pas autre chose ; un peu plus tard, il ne faut parler que de fougères ou de bégonias tachetés. Enfin, au bout d’un certain temps, il se trouve que la mode a formé et répandu partout un musée d’histoire naturelle très beau, très précieux, à la portée de presque toutes les bourses, à la merci de tous les regards. Le progrès du luxe a travaillé pour celui de la science. L’art s’en est mêlé puissamment. Il a éduqué l’œil du public en lui montrant des groupes où la grâce a présidé au choix des formes et à l’arrangement des masses. Le populaire qui passe apprend les secrets de la lumière et ce que signifie en réalité le mot couleur et celui d’effet. Des masses de papyrus percent le gazon et cachent sous leurs tiges pressées le baquet où plongent leurs racines. (Je me rappelle le temps où l’on me disait que ces plantes ne pouvaient vivre que dans les eaux limpides et courantes de la fontaine Aréthuse.) Le passant apprend l’emploi ancien du papyrus, et de là lui viennent mille notions sur le passé, depuis ces premiers essais jusqu’à ceux de toutes les matières végétales qui peuvent remplacer le chiffon, déjà si cher et si rare, bientôt introuvable. Mille autres plantes éveillent les notions géographiques, d’où découlent toutes les autres notions scientifiques, sociales, économiques, historiques, religieuses, politiques, industrielles. Voilà l’enfant du peuple initié au besoin de connaître, de trouver et d’agir, par le frère oublieux de la misère, par le luxe ! La France n’est pas encore assez riche pour donner l’instruction gratuite ; des millions sont dépensés en détail pour la donner indirectement : n’y a-t-il pas là de quoi rêver ?

Voilà pourquoi, chers provinciaux, le peuple de Paris est ou devient si vite plus vivant que vous-mêmes. Il n’a pas votre santé, ni même votre activité soutenue ; il est badaud ; il perd beaucoup de temps, il se distrait pour une mouche. Les fortunes qui se font chez vous viennent pourtant s’engloutir dans cette vie intense du doux Paris au teint pâle qui vous absorbe et vit plus longtemps que vous.

À qui la faute ? À vous qui, dans vos petites villes, ne savez pas ou ne voulez pas organiser le luxe pour tous. Déjà les grands centres suivent le bon exemple : suivez-le dans les petites localités, et puisque vous ne faites pas des écoles gratuites, faites des jardins, faites des théâtres, donnez des concerts, des fêtes, ayez des musées. Il n’est si petit coin qui ne puisse fournir des matériaux intéressants et relativement complets pour toutes ces choses. Portez chez vous le sentiment de ce que vous aurez vu de beau et de bon à Paris.

Quitterons-nous les jardins décoratifs sans rêver auprès des délicieux bibelots hydrauliques qui jouent maintenant un si grand rôle dans nos embellissements ? L’eau, clarifiée par le mouvement précipité, est toujours une musique et une lumière dont l’art ne peut rompre le charme. L’insoumise par excellence peut modifier son allure, mais elle garde son éclat et sa voix.

J’ai vu des artistes naturalistes véritablement furieux contre ces jouets ruineux qui prétendaient leur rappeler la nature, et qu’ils traitaient de puériles et monstrueuses contrefaçons, « Qu’on nous apporte, disaient-ils, les puits de roches et de verdure de Tivoli avec leurs tourbillons d’eau impétueuse, ou que l’on nous rende les tritons souffleurs de Versailles, les concerts hydrauliques des jardins de Frascati, toutes les folies du rococo, plutôt que ces grottes postiches et ces cascades menteuses. C’est fausser toutes les notions du vrai, toutes les lois du goût, tout le sentiment d’une génération que l’on prétend rendre artiste et savante ! » Ils étaient indignés et nous n’avons pu les calmer.

Partagerons-nous leur colère ? Non, il y a entre le réel et le convenu, entre l’art et la nature, un milieu nécessaire à la jouissance sédentaire du grand nombre.

Combien de pauvres citadins n’ont jamais vu et ne verront jamais les sites pittoresques de l’Espagne, de la Suisse et de l’Italie, et les enchantements de la perspective particulière aux grands accidents de la montagne et de la forêt, du lac et du torrent, qu’à travers les fictions de nos théâtres et de nos jardins ! Il est impossible de leur en présenter des spécimens réels ; il faut se borner à copier un détail, un recoin, un épisode. Je ne puis vous apporter l’Océan, contentez-vous d’un récif et d’une vague. Ce détail ne gagnerait rien à centupler à prix d’or ses proportions déjà notables ; il ne serait pas plus vrai. Tout ce que l’on peut nous demander, c’est de le faire joli ; et, sous ce rapport, nos jouets hydrauliques sont sans reproche. Jadis, ils étaient bien plus coûteux et ils nous transportaient dans un monde mythologique de marbre ou de bronze, qui ne réalisait pas davantage le style antique de la poésie, des jardins et des temples grecs. Ils ont formé longtemps un style à part, tout de fantaisie, qui a bien son charme, mais qu’il faut laisser où il est. Apollon et ses nymphes, Neptune et Amphitrite n’ont plus rien à nous dire, à moins qu’ils ne nous parlent de Louis XIV et de sa cour, que nous ne comptons pas recommencer. La pensée de notre époque vise à nous faire aimer la nature. Le romantisme nous a débarrassés des fétiches qui ne nous permettaient pas de la voir, de la comprendre et de l’aimer pour elle-même. Ce que nous voulons apprendre aujourd’hui à nos enfants, c’est que la grâce est dans l’arbre et non dans l’hamadryade qui l’habitait jadis ; c’est que l’eau est aussi belle sur le roc que dans le marbre ; c’est que l’affreux rocher lui-même a sa physionomie, sa couleur, sa plante chérie dont les enroulements lui font une tenture merveilleuse ; c’est que les rocailles n’ont pas besoin de symétrie et de revêtement de coquilles : il ne s’agit que d’imiter, avec une habileté amoureuse du vrai, leurs dispositions naturelles et leurs poses monumentales, aisées ou fantasques. Plus tard, si nos enfants voient comment la vraie nature procède, ils ne la goûteront que mieux, et ils se rappelleront les rocailles de Longchamps, de Monceaux et des buttes Chaumont comme on se rappelle avec plaisir et tendresse la petite plante grêle que l’on a cultivée sur sa fenêtre, et que l’on voit, puissante et grandiose, s’épanouir dans sa patrie.

Quittons les jardins décoratifs. Ce soir, tout en rêvant, nous irons peut-être à l’Opéra ou à quelque ballet des théâtres de féeries ; nous y verrons les fantastiques effets de la lumière électrique, créer sous nos yeux une nature de convention bien autrement infidèle que celle des jardins, éclairés, du moins, d’un vrai soleil ou d’une vraie lune. Est-ce à dire qu’il faille proscrire ces splendides illuminations de la peinture ? Je protesterais, je l’avoue. Cette lumière colorée si intense m’emporte plus loin encore que la vue des plantes exotiques. Elle me fait monter jusqu’à ces autres mondes, où des astres, éblouissants et en plus grand nombre que dans le nôtre, embrasent de leurs rayonnements des paysages indescriptibles.

 


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a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

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en novembre 2022.

 

– Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Isabelle, Françoise.

– Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Théâtre complet de George Sand, troisième et quatrième séries, Paris, Michel Lévy et frères 1867 ainsi que Œuvres complètes de George Sand, La Coupe, Lupo Liverani, Le Toast, etc., Paris, Calmann Lévy, 1876. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Obscurité, a été prise par Jean-Louis Glaussel le 26.03.2019.

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[1] La géothermie ou manière de chauffer les terrains avec des briques et autres moyens artificiels, est une ingénieuse découverte récente ; l’hydrothermie ou arrosage à l’eau chaude est due à M. André, auteur d’excellents travaux scientifiques et pratiques.