Albert Robida

UNE VIE DE POLICHINELLE

LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE
(partie 1)

1881

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Table des matières

 

I. 3

II. 25

III. 54

IV.. 77

V.. 102

VI. 129

VII. 145

VIII. 163

IX.. 191

X.. 205

Ce livre numérique. 224

 

I

 

L’hôtel Hippocrate un lendemain de carnaval. – Le testament de feu Badinard. – Étrange mission dévolue à M. Antony Cabassol. – L’album aux soixante-dix-sept portraits compromettants.

Ils étaient deux, l’un gros et rond, l’autre long et sec, l’un rouge et chauve, l’autre jaune et chevelu, mais tous les deux sanglés dans une redingote noire, tous les deux majestueusement cravatés de blanc, tous les deux portant haut le nez surmonté de lunettes, – une paire à branches d’or, une paire à branches d’argent, – et tous les deux porteurs d’un grand portefeuille noir bourré de papiers, évidemment timbrés.

Le premier, le gros rond, rouge et chauve, n’était autre que Me Taparel, notaire, 52, rue du Bac, la meilleure étude de Paris ; le second, le monsieur long, sec, jaune et chevelu, avait le droit d’inscrire sur ses cartes de visite le nom harmonieux de Nestor Miradoux, avec cette qualification : Principal clerc de Me Taparel.

La porte devant laquelle Me Taparel et M. Miradoux s’étaient arrêtés indécis était celle de l’hôtel Hippocrate, rue de l’École de médecine, l’hôtel meublé le moins sérieux de ce folâtre quartier des Écoles.

— M. Antony Cabassol ? demanda enfin Me Taparel en franchissant la porte.

— Au troisième, porte n° 24, répondit une voix s’échappant d’une sorte de cage vitrée.

— Il n’est pas sorti ? demanda M. Miradoux.

Un ricanement fut la seule réponse qui sortit de la cage.

Me Taparel et M. Miradoux, toujours solennels, s’engagèrent dans un couloir et gravirent l’escalier du premier étage ; au bruit de leurs pas, une porte s’ouvrit sur le palier, une longue pipe sortit, tandis qu’une voix de basse disait au bout de la pipe :

— Eh bien, Jules, et ces bocks ? animal.

Me Taparel et M. Miradoux négligèrent de répondre.

Une autre porte s’était ouverte, et du fond d’un couloir une voix de femme s’écriait :

— Garçon, nos bottes !

Me°Taparel et M. Miradoux, mettant encore plus de solennité sur leur figure, entamèrent l’ascension du second étage. Des portes s’ouvraient aussi dans les couloirs de ce second étage, et l’on entendait des frottements de jupes ; deux femmes les attendaient sur le palier, penchées au-dessus de la rampe. Me Taparel, qui s’avançait le premier, vit avec inquiétude qu’elles étaient légèrement décolletées. L’une de ces dames n’avait qu’un jupon et pas même de camisole pour cacher les opulences de son corsage ; elle tenait à la main un pot à eau et une serviette.

— Comment, ce n’est pas Jules ! dit la première en voyant poindre les lunettes d’or et la cravate blanche de Me Taparel.

— En voilà une boîte ! le garçon est toujours sorti. Vous ne l’avez pas rencontré ? demanda la seconde.

— Non, madame ! répondit le notaire.

— Garçon ! cria une voix d’homme.

— Des petites nèfles ! répondit une demoiselle qui venait d’entr’ouvrir une porte pour chercher ses bottines sur le paillasson.

Me Taparel toussa légèrement dans sa cravate pour raffermir sa solennité, et prit la rampe du troisième étage.

— Oh ! là, là, fit d’une voix aiguë la dame ou demoiselle qui venait de chercher inutilement ses bottines. Viens donc voir, Charles, je parie que c’est le paternel à Chose, de là-haut, qui vient pour embêter son fils… gare là-dessous !

Il y eut des froufrous de robes en haut, une porte se referma vivement.

Il n’y avait personne sur le palier. Me Taparel en eut quelque satisfaction.

— Le n° 24, voyons, fit-il en s’engageant dans le couloir, voilà 16, 17, 18.

La porte du 18 était grande ouverte, Me Taparel et M. Miradoux ne purent faire autrement que d’apercevoir une petite blonde boulotte, qui se carrait les mains dans les poches devant une armoire à glace, dans un costume de Pierrette un peu fripé, en criant à pleine gorge :

— Dis donc, Coco, zut pour le mercredi des Cendres ! si je m’en allais comme ça prendre le tramway ? Dis, Coco ?

Un peu plus loin, dans la chambre n° 22, un jeune homme brossait mélancoliquement un paletot.

— Garçon, dit-il en entendant les pas du notaire, si vous entendez un marchand d’habits, vous me l’enverrez.

Me°Taparel avait trouvé le n° 24 et frappait à la porte. Rien ne répondit. Me Taparel frappa trois fois sans plus de succès.

— La clef est sur la porte, entrons, fit-il à la fin, je ne pense pas qu’ici cela soit considéré comme une indiscrétion.

Et les deux habits noirs s’insinuèrent dans une chambre qui leur parut surtout meublée d’un nombre infini de photographies épinglées au papier de tenture.

— Il n’y a personne, fit Miradoux.

Un ronflement formidable répondit à cette affirmation. Le notaire et son principal clerc tournèrent leurs regards vers le lit. Il était en désordre, comme toute la chambre, dailleurs, mais l’auteur du ronflement ne s’y trouvait point. Me Taparel et M. Miradoux levèrent les yeux au plafond, puis les ramenèrent au plancher, le ronflement continuait toujours, clair et distinct.

— Cela vient de par là, pourtant, dit le notaire en retournant vers le lit.

— Ah ! fit Miradoux en découvrant dans la ruelle deux jambes sortant de l’ombre, voici probablement les jambes de M. Cabassol, il sera tombé derrière son lit, l’infortuné jeune homme !

— Vite ! retirons-le de cette fâcheuse position ! dit le notaire en s’attelant aux jambes de l’infortuné Cabassol.

Le ronflement s’arrêta subitement.

— Cornélie ! c’est mal ce que tu fais là… tu m’abandonnes ! murmura le ronfleur d’une voix pleurarde.

La moitié du corps de Cabassol était sortie de la ruelle, mais Cabassol se débattait pour ne pas quitter son asile.

— Aidez-moi, Miradoux, dit le notaire. À nous deux nous en viendrons à bout.

Et le ronfleur, malgré sa résistance, fut bientôt amené au jour et assis sur son lit, où il resta en contemplant avec des yeux étonnés ces visiteurs inattendus.

Me Taparel et son principal clerc s’aperçurent alors que M. Cabassol portait un costume étrange, composé d’un maillot bariolé de dessins aux vives couleurs, de couvertures effilochées, de colliers de dents d’animaux, de plumes et de perruques suspendues à la ceinture. Sur la figure de Cabassol quelques restes de tatouages déteints se voyaient encore, mais disparaissaient rapidement sous les frottées énergiques dont il se bourrait pour achever de se réveiller.

— Pardon de vous avoir dérangé, dit enfin le notaire, mais est-ce bien à M. Antony Cabassol que j’ai l’honneur de parler ?

— À lui-même, fit d’un signe de tête le sauvage Cabassol.

— Très bien ! Je suis Me Taparel, notaire à Paris, et je viens vous entretenir d’une affaire importante !

Cabassol, tout à fait réveillé, bondit et se trouva sur ses jambes.

— Notaire, n’est-ce pas ? balbutia-t-il, notaire, pas huissier ?

— Notaire à Paris, prononça Miradoux.

Cabassol poussa un soupir de satisfaction.

— Asseyez-vous, je vous prie, dit-il en se précipitant vers un fauteuil rouge et vers une chaise qu’il traîna devant ses visiteurs.

— Vous êtes bien, reprit le notaire en ouvrant sa serviette bourrée de papiers, vous êtes bien monsieur Georges-Antony Cabassol, étudiant en…

— En ? répéta Cabassol.

— Oui, étudiant en quoi ?

Cabassol sembla chercher dans ses souvenirs.

— Voyons, étudiant en droit ou en médecine ? ah ! voilà, je ne suis pas encore décidé… j’attends… je consulte mes goûts… il n’y a que quatre ans que je suis à Paris !

— Soit, mettons simplement étudiant, poursuivit Me Taparel,… né à Castelnaudary et cousin de M. Badinard.

— Oh ! cousin éloigné, très éloigné ! Les Badinard sont imbéciles de père en fils ; j’ai dîné une fois chez lui à Saint-Germain dans son castel, comme il disait, ce crétin de marchand d’huiles…

— … Et cousin de feu M. Badinard, reprit le notaire en appuyant sur le mot feu.

— Ah ! fit Cabassol, feu M. Badinard…

— En qualité de notaire et d’exécuteur testamentaire de feu M. Badinard, je viens vous prier de vouloir bien m’accompagner jusqu’à mon étude pour y entendre la lecture du testament dudit. En me chargeant de l’exécution de ses dernières volontés, M. Badinard m’a recommandé de vous aller chercher moi-même à votre domicile et de vous emmener sans perdre une minute, et toute affaire cessante dans mon cabinet. Le testament ainsi qu’une petite boîte y annexée vous attendent, et je ne doute pas que la communication des dernières volontés de feu votre cousin ne vous soit agréable…

Antony Cabassol était retombé sur son lit.

— Pardon, monsieur, balbutia-t-il, vous êtes notaire, c’est une noble fonction qui vous revêt d’un caractère sacré… mais… ce que vous me dites… ça n’est pas une blague ?

L’air indigné de Me Taparel et de M. Miradoux convainquirent Cabassol.

— Ah ! ce pauvre cousin, feu Badinard !… Et moi qui n’en savait rien ! J’ai dîné chez lui il y a dix-huit mois, et je me souviens maintenant qu’il me considérait avec un air tout particulier… qu’il m’interrogeait paternellement sur mes habitudes, sur mes aptitudes, et même, je me souviens, sur mes succès auprès des… si bien que je l’appelais le cousin Batifolard !… Pauvre Badinard ! belle famille ! tous très forts…

— De père en fils ! dit le notaire.

— Partons, messieurs, reprit Cabassol, allons à l’étude…

— Un instant ! vous êtes encore en sauvage…

— Ah ! c’est vrai… j’oubliais… c’était hier le mardi gras ; il y avait bal chez Raphaël Taupin, un peintre distingué de mes amis, et j’y suis allé en guerrier apache. J’ai eu beaucoup de succès ; mon costume était assez réussi comme vous pouvez le voir… Ah ! si j’avais seulement un ulster !

— Comment, un ulster ?

— Oui, ce serait plus commode, car, s’il faut tout vous avouer, ce costume d’apache, compose à lui tout seul toute ma garde-robe actuelle, le reste est où vous savez !

— Comment où je sais ?

— Au clou, parbleu ! Voilà ce que c’est : mon costume à moi ne coûtait pas grand’chose comme exécution : des idées artistiques, du bon goût, et c’était tout ; mais il y avait celui de Cornélie…

— Cornélie ?

— Oui, Cornélie, ma faiblesse actuelle… Je rougis de vous faire tous ces aveux !…

— Au contraire, jeune homme, au contraire ! ne rougissez pas… Cornélie ! ah ! il y a une Cornélie, c’est très bien, c’est excellent, en qualité d’exécuteur testamentaire de feu Badinard, cela me ravit. Du haut du ciel il doit être content de vous !

— Alors, je puis vous avouer Cornélie ? Il y avait donc le costume de Cornélie, un délicieux costume de cantinière apache, allant porter l’eau de feu dans le sentier de la guerre ! C’est pour cette cantinière apache que j’ai dû mettre toute ma garde-robe au clou.

Depuis une minute, M. Miradoux baissait la tête et regardait sous le lit.

— Qu’est-ce que vous cherchez ? demanda Cabassol.

— Mais… Cornélie ?

— Hélas ! je croyais être revenu avec elle, mais je m’aperçois que je dois l’avoir laissée au bal chez Taupin.

— Alors, comment faire si vous n’avez pas d’autre costume ?

Cabassol courut vers une commode et bouleversa les tiroirs.

— Je n’ai que cela, dit-il en revenant avec quelques petits papiers, voici trois reconnaissances !

— Nous sommes sauvés alors, s’écria le notaire ; M. Miradoux, mon principal clerc, va courir dégager votre garde-robe, c’est un peu en dehors des habitudes notariales, mais enfin, il le faut !

M. Miradoux prit les reconnaissances, reçut quelques indications du jeune homme et partit vivement. Après trois grands quarts d’heure d’attente il reparut, suivi d’un commissionnaire, porteur d’un fort paquet.

Cabassol, débarbouillé et débarrassé de ses tatouages, fut bien vite habillé.

— Et maintenant, messieurs, je suis à vous, dit-il.

Et, ouvrant la porte, il laissa passer le notaire et son principal clerc.

L’hôtel Hippocrate était un peu plus tranquille. Jules, le garçon, était revenu avec les bocks des uns et les bottines des autres.

— Jules, dit solennellement Cabassol en passant, si Cornélie revient, vous lui direz que je suis parti pour Castelnaudary, et soyez sévère.

Me Taparel avait sa voiture à la porte, les trois hommes y prirent place et roulèrent vers la rue du Bac. En route, Cabassol, anxieux, ne parla que de son cousin feu Badinard, et chercha à deviner l’importance du legs que ce cher Badinard devait lui avoir réservé.

En arrivant les trois hommes traversèrent l’étude au grand émoi des clercs, évidemment instruits de la situation, et pénétrèrent dans le cabinet du notaire.

— Monsieur Antony Cabassol, donnez-vous la peine de vous asseoir, prononça cérémonieusement Me Taparel.

Et, sans se presser, le notaire marcha vers une grande caisse de fer, l’ouvrit, en tira quelques papiers, ainsi qu’une boîte fermée par de grands cachets rouges, et vint s’asseoir devant son grand bureau.

— Mais, dit timidement Cabassol, et les autres… les autres parents ?

— Dans un préambule au testament que je vais avoir l’honneur de vous lire, préambule contenant mes instructions, M. Badinard a écarté formellement tous ses autres parents et amis, et il a exprimé la volonté que son testament vous fût lu à vous seul, en présence de M. Miradoux, mon principal clerc.

Cabassol se cramponna aux bras de son fauteuil.

— Je commence donc, dit le notaire en tirant d’une enveloppe une feuille de papier timbré :

 

« CECI EST MON TESTAMENT

« Moi, Jean Timoléon Badinard, sain d’esprit, mais cloué par la goutte dans mon fauteuil, je déclare ici avoir le cœur navré et me sentir l’âme profondément abattue par des désillusions conjugales.

« Je viens de découvrir caché dans un guéridon de la chambre de ma femme, un album contenant soixante-dix-sept photographies masculines, portant pour la plupart des mentions et des dédicaces, qui me semblent compromettantes. Ma femme m’avait paru jusqu’ici au-dessus du soupçon, elle s’est toujours montrée, dans le cours de cinq années de vie conjugale, d’un caractère si parfaitement désagréable que je me croyais à l’abri des risques ordinaires. Je me trompais, elle me trompait !

« Après de mûres réflexions, et dans l’impossibilité où je suis, vu ma goutte, de courir sus aux soixante-dix-sept personnages de l’album, aux soixante-dix-sept infâmes qui l’ont si affreusement compromise à mes yeux, j’ai résolu de tirer d’eux une vengeance aussi éclatante que possible, par procuration. En conséquence, je donne et lègue à M. Antony Cabassol, mon cousin, toute ma fortune particulière, montant à quatre millions clairs et nets, à la condition expresse que ce jeune homme se fera mon vengeur et, sans marchander ses peines et ses soins, infligera la peine du talion à chacun de mes soixante-dix-sept rivaux.

« Œil pour œil, dent pour dent ! Photographie pour photographie ! Mon rêve serait qu’un jour chacun de mes soixante-dix-sept ennemis découvrît dans le guéridon de son épouse – ou de sa maîtresse, le portrait de Cabassol, mon vengeur !

« J’accorde trois années à M. Antony Cabassol, pour compromettre soixante-dix-sept personnes ; je charge Me Taparel, mon ami, de surveiller ses opérations et de lui délivrer largement les fonds nécessaires, au fur et à mesure des nécessités de ma vengeance.

« S’il se montre indigne de ma confiance et s’il ne fournit pas au bout des trois années soixante-dix-sept vengeances constatées, ma fortune, frais déduits, devra servir à élever dans un endroit sain et désert, à vingt-cinq lieues environ de Paris, et autant que possible près d’un cours d’eau et dans un site agréable, un REFUGE pour les maris maltraités par le sort.

« Je nomme Me Taparel et son principal clerc, M. Nestor Miradoux, mes exécuteurs testamentaires, et je les charge de veiller à la stricte exécution de mes volontés.

« Saint-Germain, le 18 août 18….

« TIMOLÉON BADINARD. »

 

Me Taparel se tut. Cabassol se passait de temps en temps la main sur le front et se pinçait comme pour bien s’assurer de la réalité de sa présence dans le cabinet d’un notaire chargé de lui annoncer de pareilles choses.

— Eh bien, monsieur Antony Cabassol, dois-je conclure de votre silence, demanda le notaire, que vous acceptez le legs de feu Badinard et les graves obligations qui en résultent ?

— Si j’accepte ! s’écria Cabassol en sautant sur son fauteuil, si j’accepte ce legs et cette noble mission ! Avez-vous jamais pu douter un instant que j’hésiterais à me faire le vengeur d’une infortune imméritée, j’en suis sûr !

— Très bien ! j’aime cette chaleur, et je suis heureux pour mon ami feu Badinard de vos belles dispositions… Je vais donc vous donner communication de l’album aux soixante-dix-sept photographies. D’après mes instructions, cet album ne doit pas sortir de mon étude, vous prendrez note des noms et qualités des personnages photographiés, et vous graverez leurs traits dans votre mémoire. Chaque victoire que vous remporterez devra être constatée, soit par un acte notarié, soit par une lettre de la personne compromise, ou même une photographie avec dédicace flatteuse, que nous annexerons à la photographie de l’album.

Cabassol frappa sur la table d’un air déterminé.

Me Taparel fit sauter les cachets du paquet contenant les photographies. L’album apparut revêtu d’une couverture coquette et galante. Au centre du maroquin rose, se trouvait un cœur doré servant de cible aux flèches de quatre amours disposés aux quatre coins.

— Oh ! oh ! fit le notaire, la reliure est significative. Pauvre Badinard !

L’album possédait cent quarante cases, soixante-dix-sept seulement se trouvaient occupées par des cartes photographiques. Les trois hommes, penchés sur la table, parcoururent rapidement le volume.

— Belle collection ! dit enfin Me Taparel.

— Remarquable collection, affirma M. Miradoux.

Il y avait un peu de tout parmi la collection des ennemis de Badinard, sur lesquels le vengeur testamentaire allait avoir à se précipiter ; des militaires, des diplomates, des Parisiens, des étrangers, des jeunes gens et des hommes mûrs, des moustaches naissantes et des crânes chauves, de tout enfin, jusqu’à un gommeux nègre.

Des dédicaces brûlantes accompagnaient la plupart de ces photographies.

À Elle

son

FÉLICIEN CABUZAC !

 

Si je t’aime, ça ne se demande pas !

HANS KLOPMANN.

 

Le diable emporte ma femme, à toi mon cœur !

ACHILLE VAUBERNÉ.

 

Ô amour ! amour ! amour ! toujours ! toujours ! toujours !

Ou du moins le plus souvent possible.

Vte EXUPÈRE DE CHAMPBADOUR.

 

Moi petit nègre, mangerais bonne blanche à tous repas !

LILI-BOCANDA,

ambassadeur de Zanguebar.

 

En avant ! ! !

Capitaine BIGNOL.

 

Corpo di baccho ! si jamais les horreurs de la guerre m’amenaient sous vos fenêtres, j’enfoncerais tout, je n’écouterais ni larmes ni prières et ne vous ferais pas de-quartier. Vous en valez la peine !

Major BUFFARELLI.

 

À toi mon âme !

COTIGNAC (du Tarn).

 

Ton œil est un poignard enfoncé dans mon âme.

RAMON CARABELLAS.

 

Je n’accorde ma mandoline

Que pour chanter ta crinoline !

CÉLESTIN BEDARROUS,

poète lyrique.

 

Etc., etc., etc.

 

Cabassol, le notaire et le principal clerc se regardèrent pleins d’indignation.

— Oh ! oh !

— Saperlipopette !

— Sacrebleu !

Ce sacrebleu venait de Cabassol qui jugeait convenable d’être plus indigné que les autres.

— Sacrebleu ! ! !… Je propose, messieurs, d’ouvrir les hostilités immédiatement…

— Bravo ! vous n’avez d’ailleurs pas de temps à perdre, soixante-dix-sept vengeances en trois ans, cela fait vingt et une et demie par an, c’est un chiffre imposant ! Il peut se présenter des difficultés à surmonter, des obstacles à franchir.

— Voulez-vous m’accorder la permission d’émettre un avis ? s’écria M. Nestor Miradoux, eh bien, mon avis serait que M. Cabassol entamât plusieurs affaires à la fois pour mener les choses plus rondement !

— Vous avez raison ! je vais choisir dans l’album un lot de quatre personnages, et je me mettrai immédiatement en campagne !

— C’est cela, dit le notaire, M. Nestor Miradoux, dont je connais l’expérience et les hautes capacités, fera toutes les courses nécessaires, toutes les démarches qu’il faudra pour faciliter votre tâche, dès à présent, il ne va plus que s’occuper de la succession Badinard.

II

Cabassol ouvre les hostilités et débute en révolutionnant Bullier. – Un notaire qui se dérange.

L’héritier de feu Badinard était un jeune homme énergique. Une situation si nouvelle pour lui, tout à l’heure encore réduit par le manque d’argent, à rester dans ses appartements en costume d’apache, n’avait jeté dans son âme qu’un trouble momentané ; maintenant il avait repris toute son assurance et voulait se montrer à la hauteur des circonstances.

Assis calme et ferme devant le bureau de Me Taparel, il feuilletait l’album aux photographies pour y chercher ses quatre premières victimes. Tout à coup il poussa une exclamation d’étonnement.

— En voilà un que je connais, dit-il, en montrant la photographie d’un jeune homme barbu, ornée de cette dédicace :

 

À ELLE

L’amour a mordu mon cœur comme un bocal de sangsues !

Paul Matassin.

 

— Vous le connaissez, demanda Me Taparel, c’est un pharmacien ?

— Non, c’est un étudiant en médecine, un de mes amis… Mais, rassurez-vous, du moment où il s’agit de l’exécution de mon mandat, je ne connais plus d’amis, Badinard sera vengé !… que dis-je ? il l’est déjà !… J’ai dans ma poche une lettre de… mais, non je ne l’ai pas sur moi, mon paletot vient de chez ma tante, et naturellement, avant de l’y conduire, j’en avais retiré les papiers compromettants. La lettre est chez moi, à l’hôtel Hippocrate.

— Allons-y ! dit le notaire, il me serait doux d’inscrire déjà une vengeance pour la satisfaction des mânes de Badinard !

— Soit, nous allons chercher cette preuve. Je termine ma liste ; si vous le voulez bien, je commencerai mes opérations par les personnages suivants :

« M. Paul Matassin.

« L’ambassadeur de Zanguebar.

« Le vicomte Exupère de Champbadour.

« Don Ramon Carabellas.

— Très bien ! dit le notaire, voici maintenant une avance de cinquante mille francs pour l’entrée en campagne. Vous allez prendre un appartement dans un beau quartier, et organiser votre maison. J’ai jeté les yeux sur un entresol rue Saint-Georges, nous le verrons ensemble et s’il vous convient, vous l’arrêterez ; quant aux menus détails de votre installation, je m’en occuperai… Badinard sera content !

— Je m’en rapporte à vous, l’entresol me convient !

— Bien ! mon tapissier va être prévenu, tout sera prêt pour ce soir. Si vous le voulez, nous retournerons d’abord à l’hôtel Hippocrate… Pendant ce temps, M. Miradoux s’occupera des recherches nécessaires sur M. de Champbadour et M. Carabellas ; l’ambassade de Zanguebar est facile à trouver, tout ira bien !

— Tout ira bien ! s’écria Cabassol en insérant dans un portefeuille, qui n’avait jamais été à pareille fête, les cinquante premiers billets de mille francs de la succession.

— Si voulez me faire l’honneur de partager notre modeste déjeuner, reprit le notaire, madame Taparel sera heureuse de connaître l’homme auquel notre ami Badinard a légué le soin de sa vengeance…

Cabassol s’inclina. M. Nestor Miradoux était compris dans l’invitation.

— Madame Taparel, dit le notaire dans le cours du repas, vous voyez en nous trois hommes attachés désormais à une œuvre formidable : M. Cabassol est le vengeur, mais nous sommes ses collaborateurs ; M. Nestor Miradoux est chargé de préparer, M. Cabassol d’exécuter et moi je suis le notaire, le fonctionnaire public dont la haute et délicate mission sera d’apprécier et de constater. Les devoirs de ma charge me forceront souvent à m’absenter pour accompagner M. Cabassol dans le monde, autant pour l’aider de mes conseils que pour accomplir les conditions de surveillance imposées par le testament de Badinard. Il faut nous attendre à bien des dérangements, mais les affaires sont les affaires, nous en serons récompensés plus tard par la satisfaction du devoir accompli !

Immédiatement après le déjeuner, Me Taparel fit atteler sa voiture, et après avoir donné ses dernières instructions à M. Miradoux, il partit avec Cabassol pour l’hôtel Hippocrate.

— En vérité, dit-il à Cabassol, en montant l’escalier, j’avais mal jugé cet hôtel, il est très tranquille…

— Patriarcal ! ajouta Cabassol.

Jules, le garçon de l’hôtel Hippocrate, était en train de lire les journaux d’un locataire dont il faisait la chambre ; en entendant la voix de Cabassol, il accourut :

— Monsieur, dit-il, Cornélie n’est pas venue… vous savez, moi je trouve pas ça joli !

Cabassol et le notaire entrèrent dans la chambre.

— Voyons, dit Me Taparel, voyons cette preuve de la première vengeance. Comme il faut procéder par ordre, j’inscris en tête de ma liste, le nom de M. Paul Matassin et j’attends pour constater !…

Cabassol se dirigea vers sa commode et bouleversa les tiroirs.

— C’est là, dit-il, que je range mes lettres et papiers, mais je ne sais jamais dans quel tiroir, Jules bouleverse tout pour lire ma correspondance… voyons, voyons… des billets pour l’Odéon, c’est pas ça… ah ! des photographies, non ce sont les anciennes… ah ! voilà, des lettres d’elle, tenez, il n’y a qu’à choisir !

Et il tendit un paquet de lettres défraîchies à Me°Taparel.

— Le devoir m’oblige à tout lire, répondit le notaire, je suis obligé de me montrer indiscret…

 

Mon petit Cabassol,

À demain trois heures au Lux, sous la statue de la reine Blanche, etc., etc.

 

Mon cher,

J’ai une couturière qui m’embête pour trente-cinq francs, je compte, etc.

 

Mon cher Toto,

Tu es si gentil que je t’adore…

 

— Mais, il y a des notes au crayon en marge, des protestations : blague ! blague ! blague ! C’est de vous ?

— Non, c’est Jules, le garçon, un vieux philosophe, qui a la manie d’annoter ma correspondance… je le laisse faire, il connaît si bien les femmes !

— Ah ! très bien… voici une lettre concluante pour nous, M. Paul Matassin y est nommé :

 

Mon vieux Cabassol,

Enfin, je respire !… je vais donc pouvoir t’aimer sans remords… Ça me faisait de la peine de tromper ton ami Matassin, bête, mais bon garçon. Il s’en va pour quinze jours dans son pays. Je ne le tromperai pas, puisqu’il ne sera plus là ! Ça fait quinze jours de tranquillité !

Je t’adore de plus en plus !

Ta CORNÉLIE.

 

— C’est parfait, s’écria le notaire, c’est parfait, mais Cornélie, n’est-ce pas le petit nom de la cantinière apache avec qui vous fûtes hier au bal ?

— C’est elle-même. Lorsque Paul Matassin est revenu, Cornélie lui a déclaré que c’était fini, que pendant son absence son cœur avait tourné et que présentement il brûlait d’une belle flamme pour votre serviteur. Hier donc, il y avait deux mois que Cornélie m’adorait ouvertement, lorsque nous sommes allés au bal, costumés en apaches. Je dois vous dire que Paul était de la partie, – car nous ne nous sommes pas brouillés, – il était en sapeur…

— Attendez ! exclama le notaire, qu’est devenue Cornélie depuis hier ? quand nous vous avons réveillé ce matin, vous la réclamiez…

— Mais oui, figurez-vous que le punch de nos amis était si fort et si abondant qu’il m’avait un peu troublé les esprits, je croyais être revenu ce matin avec Cornélie et je me trompais… C’est la faute à Paul Matassin…

— Malheureux ! Il n’y a rien de fait. Paul Matassin vous a enlevé Cornélie, vous n’avez pas vengé Badinard…

— Sapristi ! vous avez raison, tout est à recommencer ! mais rassurez-vous, je vais retrouver Cornélie, j’ai Cabassol et Badinard à venger, elle me raimera ! à nous deux, Matassin !

Un peu contrariés de ne pouvoir enregistrer un premier succès, Me Taparel et notre ami Cabassol reprirent leur voiture pour aller visiter le petit entresol que le prévoyant notaire avait retenu pour le légataire de Badinard. M. Miradoux avait déjà prévenu tout le monde, le tapissier était là, surveillant la besogne d’une brigade d’ouvriers ; on apportait le mobilier, on posait les glaces, on clouait les tentures, on disposait les menus bibelots et les objets d’art.

Cabassol n’eut qu’à s’extasier, Me Taparel faisait bien les choses. Cela tenait du conte de fées ; à six heures du soir les ouvriers avaient terminé, le nid de Cabassol était prêt ; à six heures et demie, se présentèrent un valet de chambre et un petit groom engagés par Miradoux, et à sept heures le dîner vint, envoyé d’un grand restaurant par l’aimable Miradoux.

Le lendemain, vers trois heures, Cabassol fit irruption dans le cabinet de Me Taparel. Il était rayonnant et transformé, transformé parce que sa première pensée le matin avait été de se faire habiller par un tailleur à la mode, et rayonnant parce qu’il avait pu retrouver Paul Matassin et faire passer un mot à Cornélie par l’entremise de Jules, le garçon de l’hôtel Hippocrate.

Jules, bon diplomate, avait parlé de la tuile dorée tombée sur la tête de Cabassol, il apportait cette réponse de la traîtresse Cornélie : « Ce soir, à Bullier ! »

— Bravo ! s’écria Me Taparel, à Bullier, nous irons à Bullier !

— Comment, vous viendriez…

— Mais, et mon mandat d’exécuteur testamentaire ? Je n’ai pas l’habitude de jongler avec les devoirs ; j’irai à Bullier. Sans vouloir me montrer très formaliste, je désire constater régulièrement. Donc à ce soir, à Bullier. Aurez-vous l’obligeance de venir me prendre ? Nous n’emmenons pas Miradoux ; d’ailleurs il est occupé, il a rendez-vous chez l’ambassadeur de Zanguebar. Mon second clerc recherche M. de Champbadour et le troisième est sur la piste de don Ramon Carabellas ; vous voyez que toute mon étude s’occupe de vous. La succession Badinard prime toutes les autres affaires !

Cabassol passa le reste de son après-midi à fumer d’excellents cigares sur le boulevard en roulant des plans fastueux et rosés dans sa tête. Il dîna chez Brébant et s’en fut ensuite prendre Me Taparel. Il trouva celui-ci prêt à partir.

— Faites-moi passer pour un oncle de province, glissa Me Taparel à l’oreille de Cabassol au moment de passer la porte mauresque illuminée, de l’établissement cher aux indigènes de la rive gauche.

« Cabassol jouissait d’une certaine notoriété parmi les habitués et surtout parmi les habituées, car il recueillit de nombreux sourires et de chaleureuses poignées de main accompagnées de quelques : Offres-tu un bock ?

L’orchestre entamait un quadrille brillant. Dans ce dernier asile de la chorégraphie française, une dizaine de messieurs et une dizaine de dames levaient la jambe d’une façon tout à fait indépendante. Les messieurs imitaient les élégantes contorsions de la grenouille expirante, mais les dames étaient plus intéressantes à contempler ; au-dessus des têtes de la ligne de curieux rangés autour des danseurs, des jambes apparaissaient de temps en temps, se dressant tout à coup parmi le tourbillonnement des jupes et des jupons blancs à petits plis, comme des spécimens de l’art du bonnetier : bas rayés, bas quadrillés, bas couleur chair à coins brodés, etc.

Cabassol tira Me Taparel de la contemplation de ce déhanchement musical et, tout en se laissant raconter quelques souvenirs émus de la Closerie de Lilas de 1850, entraîna le notaire vers le coin, non moins encombré, non moins bruyant, où l’on bavardait autour des bocks, entre jeunes dames à franges ébouriffées sur des nez insolents et tapageurs et vétérans barbus du quartier, poètes naturalistes et peintres impressionnistes.

— Voilà Paul Matassin ! dit tout bas Cabassol.

— Et Cornélie ?

— Elle est là.

— Bien. Abordons-les, mais sans avoir l’air de les chercher.

Paul Matassin avait aussi vu Cabassol et le hélait déjà.

— Hé, guerrier apache ! ça va bien ?

— Matassin et Cornélie ! En croirai-je mes yeux ? s’écria Cabassol en levant les bras en l’air. Et bien, vil séducteur, et les devoirs de l’amitié ? Et vous, cantinière apache, que faites-vous de la fidélité, l’austère fidélité, la tranquillité des parents, la sécurité des foyers ?

— Mon petit Cabassol, répondit Cornélie, c’est la faute à l’Observatoire, il y avait tant de brouillard que j’ai confondu le nez de Paul avec le vôtre. Paul en a odieusement abusé. Voilà !

— Au musée de Cluny, l’amour ! C’est fini ! je ne crois plus à rien, du moment où Cornélie me trompe ! Enfin, pour calmer les souffrances de mon malheureux cœur, je vais m’abreuver de houblon amer. Allons, affreux Matassin, et vous, ingrate Cornélie, souffrez que je vous présente mon oncle, mon vénérable oncle de Castelnaudary !

— Dis donc, murmura Cornélie à l’oreille de Cabassol, est-ce de lui que tu as hérité ?

— Ah ! on sait déjà…

— Oui ; l’hôtel Hippocrate est en révolution, on dit toutes sortes de choses, est-ce vrai ?

— Tout est vrai ! Et bien autre chose en plus.

— Tu sais que je t’ai toujours aimé ?

— Oh ! oui, tu nous as toujours aimés.

— Dites donc, fit Me Taparel en s’emparant de l’autre oreille de Cabassol, Matassin a l’air froid, on dirait qu’il ne serait pas fâché de vous relaisser Cornélie… Vous savez que cela ne ferait pas l’affaire, feu Badinard ne serait pas vengé ! Il faut que Matassin soit ennuyé, soyons féroces !

Une jeune dame était venue s’asseoir à la gauche de Cabassol, elle était blonde, elle avait un menton potelé, une bouche aux lèvres moqueuses, un nez palpitant et des yeux point farouches, le tout souligné par les mèches folles d’une chevelure abondante et encadré dans un immense chapeau doublé de soie rose. Cabassol qui la connaissait un peu lui faisait déjà une cigarette, et lui avait permis de boire dans son bock. Cinq minutes après, une autre jeune dame, brune celle-ci, avec autant de mèches noires que la précédente possédait de mèches blondes sous un grand chapeau abat-vent, s’appuyait sur les épaules de Cabassol et lui demandait aussi une cigarette.

Bientôt une troisième jeune dame à cheveux de nuance indécise, mais jouissant d’un petit nez guilleret qui donnait de la joie rien qu’à le regarder, accapara la droite de Cabassol, réussit à en éliminer le notaire et se fit faire également une cigarette qu’elle alluma à celle de notre héros.

Le digne Me Taparel se rapprocha de Paul Matassin pour ne pas le laisser échapper. Cornélie paraissait contrariée.

Trop de popularité, Cabassol, beaucoup trop de popularité ! Les habitants de l’hôtel Hippocrate avaient porté aux quatre coins du quartier la nouvelle de l’héritage. Comme ils manquaient de détails, ils en avaient inventé. On parlait de sommes fantastiques et de projets superbes pour les dévorer. Cabassol avait l’intention d’acheter l’Odéon pour en faire son hôtel et donner des bals dans la salle. Cabassol allait donner un punch monstre à tout le quartier, dans le grand bassin du Luxembourg, loué très cher pour la circonstance.

Le magnifique Cabassol, un peu entraîné par les hommages rendus à son éclatante personnalité, avait donné des ordres au garçon et faisait servir des rafraîchissements variés. Il oubliait sa noble mission, le misérable, il trônait au milieu des ébouriffements de chevelures brunes, blondes ou indécises et des ondulations des plumes des chapeaux féminins. Il continuait à confectionner d’innombrables cigarettes, et ce, malgré les coups d’œil désespérés et les hum ! hum ! de Me Taparel.

Il était lancé, il négligeait Cornélie, la seule, l’unique jeune dame intéressante pour Me Taparel, esclave de son devoir. Quant à Paul Matassin, délaissé par toutes les jeunes personnes, il n’avait pas beaucoup l’air de s’amuser non plus.

Comme tout à côté les cuivres de l’orchestre commençaient une polka, Me Taparel prit un grand parti.

— Mon neveu ! dit-il, il se fait tard, si nous offrions à souper à ces dames !

Les dames levèrent la tête avec une stupeur évidente. Jamais elles n’avaient vu d’oncle pareil, jamais, jamais, même celles qui dataient du Prado de 1860. C’était la première fois.

— C’est véritablement ton oncle, dis, Loulou ? demanda un chignon jaune doré.

— De Castelnaudary, répondit Cabassol.

— À la bonne heure ! ils vont bien à Castelnaudary. Est-ce qu’ils sont tous comme ça ?

— Mon oncle, répondit Cabassol élevant la voix, au nom de toutes ces aimables jeunes personnes j’accepte votre invitation ; prenez le bras de Matassin, je veux qu’il soit des nôtres !

— Où soupons-nous ? demanda une dame, à la brasserie ?

— Allons donc ! répondit Me Taparel, une soupe au fromage, jamais de la vie ! c’est un vrai souper, de l’autre côté de l’eau, dans un cabaret des boulevards. Est-ce accepté ?

— Accepté ! répondirent les jeunes personnes en se levant.

Me Taparel avait offert son bras à Cornélie et il entraînait Paul Matassin. Cabassol le suivit, escorté de toutes ces dames. Cette sortie ne s’effectua point sans un grand tapage de tables remuées et de chaises renversées. L’orchestre s’interrompit de lui-même au milieu de sa polka, on monta sur les tables pour voir passer le cortège. Les municipaux de service ouvraient de grands yeux.

— Combien de voitures, mon empereur ? demandèrent les gamins à la porte.

— Six, répondit majestueusement Taparel.

Et le notaire fit monter Cabassol et Matassin avec Cornélie et une petite dame dans la première voiture.

— J’ai mon plan, dit-il tout bas à Cabassol.

M. Taparel s’en fut successivement à chacune des cinq autres voitures et parla ainsi aux cochers :

— Quarante francs de pourboire ! Voici mes ordres : Vous suivrez la première voiture pendant cinq minutes, puis vous tournerez à droite ou à gauche, vous prendrez les petites rues et vous irez déposer votre chargement sous l’arc de Triomphe de l’Étoile. Est-ce compris ?

— Compris, bourgeois !

— Et maintenant, s’écria ostensiblement Me Taparel, au boulevard, mais par le plus long, pour nous ouvrir l’appétit !

Les passagères des cinq voitures l’appelèrent et s’engagèrent à faire une petite place près d’elles à ce modèle des oncles passés, présents et futurs, mais le notaire grimpa sur le siège de la voiture de Cabassol, en déclarant qu’il préférait faire le voyage en lapin.

Les voitures s’ébranlèrent au milieu des hourras de la population. Au carrefour de l’Odéon, la première voiture seule s’engagea dans la rue Dauphine, les autres prirent les petites rues et disparurent.

Sur le siège, le notaire se frottait les mains.

Vingt minutes après la voiture arrivait à la porte d’un des grands restaurants du boulevard. Me Taparel rabattit son chapeau sur ses yeux, releva le collet de son pardessus pour ne pas être reconnu par quelque client indiscret, et grimpa lestement l’escalier des cabinets particuliers.

— Ouf ! fit-il en se laissant tomber sur le sopha capitonné, ouf ! ce n’a pas été sans peine… Ah ! Badinard, du haut du ciel, tu dois être content, ton exécuteur testamentaire se donne du mal !

Cabassol et Paul Matassin retiraient leurs pardessus, les dames accrochaient leurs chapeaux aux patères.

— Allons ! mes enfants, dit le notaire, à table, et faites le menu.

— Oui, mon oncle, répondit tout le monde à la fois, oui, notre oncle, le plus aimable des oncles !

— Garçon, s’écria Cabassol, bisque d’écrevisses, perdreau truffé, homard et champagne frappé.

— C’est cela, fit Me Taparel, champagne frappé, beaucoup de champagne, mon neveu,… et pense à Badinard ! ajouta-t-il d’une voix grave.

— Farceur ! s’écria Cornélie en frappant sur le crâne dénudé de Me°Taparel.

Me Taparel s’occupa spécialement de Paul Matassin et lui versa du champagne avec tant de sollicitude, qu’au bout d’un quart d’heure Paul le faisait monter en grade et l’appelait papa. Cornélie était heureuse, elle avait profité d’un moment d’expansion de Cabassol pour lui parler d’un bracelet qui, selon son expression, lui tapait dans l’œil depuis six semaines, et Cabassol, contrairement à ses anciennes habitudes, ne lui avait pas prêché le mépris de la bijouterie.

Bientôt le souper devint tumultueux. Cornélie était tendre ; son amie, qui répondait au doux nom de Veloutine ou Valentine, on ne savait pas exactement, chantait Coco dans le Trocadéro avec des larmes dans la voix.

— Paul pleurait dans le sein de Me Taparel et lui faisait des confidences au sujet de Cornélie dont l’infidélité chronique lui torturait le cœur et qu’il se proposait décidément de remplacer par une jeune personne plus candide.

— Baste ! aimez-la tout de même, lui répondait le notaire, elle est un peu légère, mais elle est charmante…

— Elle est charmante ! répétait Paul en versant de nouvelles larmes dans son verre.

Me Taparel tout en se réservant le plus possible commençait à sentir un certain mal de tête le gagner peu à peu ; mais il se raidissait contre l’étourdissement en pensant à Badinard et à ses devoirs d’exécuteur testamentaire.

Tout à coup Paul Matassin poussa un cri de désespoir et se laissa choir dans les bras du notaire. Cabassol venait de jurer solennellement à Cornélie de faire déposer à ses pieds le lendemain même le bracelet de ses rêves, et Cornélie l’embrassait par-dessus la table sans le moindre égard pour la douleur de Paul.

— Cabassol ! je m’en aperçois maintenant, c’est toi que j’aime ! Zut pour Matassin !

— Elle l’aime ! s’écria le notaire en se débarrassant de l’étreinte de Paul, elle l’aime !… Vengé !… Il est vengé. Je constate !… Et d’un !… Et maintenant, messieurs, tout à la joie ! Garçon, encore du champagne !

— Ah ! murmurait Cornélie qui n’avait rien compris naturellement à la joie du notaire, ils vont bien les oncles de Castelnaudary !

Paul Matassin, pour endormir sa douleur, voulait se noyer dans le champagne ; au bout de cinq minutes il glissa sous la table. La jeune personne qui avait chanté Coco dans le Trocadéro pleurait aussi avec une extinction de voix. Cabassol dormait sur la nappe, et Cornélie, tendrement appuyée sur son épaule, rêvait au fameux bracelet.

Seul Me Taparel était encore debout et à peu près lucide. Il promena un regard triomphant sur le champ de bataille et leva les bras en l’air.

— Ô Badinard ! s’écrie-t-il, tu es vengé d’un de tes 77 ennemis !

Et le digne notaire, avec la satisfaction du devoir accompli, allongea ses jambes sur le sopha, disposa quelques coussins sous sa tête, dénoua sa cravate se coiffa d’un foulard, et s’endormit.

Le silence régna dans le cabinet tout à l’heure si tapageur, silence troublé seulement par les sanglots étouffés de Paul et par les ronflements de Cabassol et de mademoiselle Veloutine.

À six heures du matin les garçons entrèrent et réveillèrent les dormeurs.

— Un fiacre ! murmura le notaire d’une voix éteinte, après avoir soldé une respectable addition.

Les garçons firent avancer un fiacre et aidèrent les soupeurs à descendre. Cornélie et Veloutine se soutenaient à peine, Paul dormait debout, et Cabassol ne valait guère mieux ; quant à Me Taparel, cette victime de l’austère devoir, il avait un mal de tête formidable et le froid lui faisait claquer les dents malgré le foulard qu’il avait conservé sous son chapeau.

— Où vont ces messieurs ? demanda le garçon qui les mettait en voiture.

Me Taparel donna son adresse d’une voix mourante et se glissa dans le fiacre entre Veloutine et Cornélie.

Le fiacre s’ébranla ; il avait à peine fait dix tours de roue que chacun avait repris son somme interrompu.

On fut bientôt rue du Bac où demeurait Me Taparel. Le cocher descendit de son siège et sonna lui-même. Il faisait petit jour, le concierge était debout. Ce fonctionnaire faillit s’évanouir à la vue du notaire que le cocher tirait du fiacre.

— Souper d’affaires ! prononça le notaire en essayant de reprendre sa solennité, souper à la chambre des notaires…

Cabassol, Matassin et les deux dames étaient descendus de voiture et pénétraient dans la maison à la suite du notaire. Madame Taparel entendant du bruit dans l’escalier, ouvrit elle-même et poussa une exclamation…

— Affaire Badinard ! murmura son mari… affaire Badinard !

Cabassol s’inclina, tant bien que mal, devant l’épouse de Me Taparel, Paul passa le dernier avec Cornélie et Veloutine, un peu surprises à la vue de la respectable notairesse qui était tombée dans un fauteuil et paraissait sur le point de s’évanouir.

— Passons à l’étude, balbutia le notaire, c’est une affaire d’étude…

Et prenant une lampe, il ouvrit la porte de communication avec l’étude. Ses compagnons le suivirent et s’installèrent du mieux qu’ils purent sur les chaises des clercs. Paul Matassin et les deux jeunes dames se trouvaient dans un état d’ahurissement impossible à décrire.

— Elle est forte celle-là ! En voilà un oncle ! murmurait Cornélie à l’oreille de Veloutine.

Le notaire était rentré dans ses appartements ; on pouvait l’entendre donner des explications embarrassées sur sa conduite à la pauvre Mme Taparel. Enfin il revint en poussant des soupirs de soulagement ; sans doute il avait réussi à lui faire comprendre que les affaires sont les affaires.

Me Taparel se mit au bureau du principal clerc et tira un papier de son portefeuille.

— N° 1, dit-il, M. Matassin… Rayé !

Et comme M. Paul le regardait sans comprendre.

— Souvenez-vous de Badinard ! dit le notaire avec sévérité.

Un assez long silence suivit ces paroles mystérieuses ; chacun semblait mal à l’aise, sauf Cabassol qui dormait déjà du sommeil du juste sur un bureau.

— Oh ! que j’ai mal à la tête ! exclama enfin Me Taparel.

— Je voudrais bien du thé ! gémit Mlle Cornélie.

— Mon enfant, je n’ai rien à vous refuser ; je vais dire à la cuisinière de nous préparer une forte infusion, ça nous fera du bien à tous.

Une bonne tasse de thé bouillant ranima un peu les esprits des victimes de Badinard, le notaire avait toujours mal à la tête, mais il se sentait plus solide, Paul allait à peu près bien, quant aux deux jeunes dames, les couleurs leur revenaient à vue d’œil.

Seul Cabassol dormait toujours.

À huit heures, un peu avant l’arrivée des clercs, Me Taparel empila dans une voiture ceux qu’il appelait ses clients pour détourner les soupçons de son concierge. Cabassol, toujours endormi, fut conduit dans le cabinet du notaire où il put continuer son somme en toute tranquillité.

Qu’étaient devenues cependant les vingt-deux dames invitées à un souper monstre et empilées dans les cinq voitures retenues par Me Taparel ? Nous avons dit que, sur les instructions du notaire, les cinq cochers, au lieu de suivre la première voiture, étaient partis en file, dans les petites rues pour gagner les Champs-Élysées. Ces dames ne s’étaient aucunement aperçues de la manœuvre, elles riaient d’avance en pensant au souper de l’oncle de Castelnaudary. En apercevant les premiers arbres des Champs-Élysées, elles eurent un moment d’étonnement, mais se rappelèrent que l’oncle avait parlé d’une petite promenade pour ouvrir l’appétit.

— Nous allons faire une partie de campagne ! se crièrent-elles de voiture à voiture.

Et les rires recommencèrent avec quelques chansons répétées en chœur d’une voix aiguë.

Tout à coup les voitures s’arrêtèrent, les cochers descendirent et ouvrirent les portières.

— Nous sommes arrivées ?

— Je ne vois pas de restaurant ?

— Allons ! les petites mères, c’est pour vous dégourdir les jambes !

Quand tout le monde fut descendu, les cochers sautèrent vivement sur leurs sièges et repartirent au galop.

— Eh bien, et Cabassol ?

— Et l’oncle ?

Vingt-deux exclamations retentirent, vingt-deux cris de désespoir.

Le lendemain, les journaux du matin mettaient les populations en rumeur par de sinistres petites notes en tête des faits divers :

LE MYSTÈRE DE L’ARC DE TRIOMPHE

À la dernière heure, on nous apporte la nouvelle d’une aventure mystérieuse et probablement tragique. Des sergents de ville appelés par des cris lamentables aux environs de l’Arc de triomphe se sont trouvés en présence de vingt-deux jeunes dames en proie à la plus profonde douleur. D’après leurs déclarations, elles avaient été amenées là en voiture par une bande de malfaiteurs, et abandonnées après des scènes de violence épouvantables ; tout le quartier, ordinairement tranquille, est en proie à la terreur. À demain des détails plus circonstanciés.

 

VINGT-DEUX VICTIMES.

Au moment où nous mettons sous presse, la préfecture de police est en rumeur par suite de la découverte d’un épouvantable crime ou plutôt d’une série de crimes commis dans la soirée sous les arbres des Champs-Élysées. Ces horreurs rappelleraient les agissements de Tropmann – en plus grand ! – Ce scélérat aurait-il fait école ? On parle de vingt-deux victimes. Nous lançons nos reporters en campagne. Nous connaissons suffisamment leur flair et leur habileté pour être certain qu’ils seront bientôt sur la piste des atroces criminels de cette nuit.

UNE TÉNÉBREUSE AFFAIRE.

Une tentative d’enlèvement sans précédent a été déjouée cette nuit par la police. Vingt-deux dames appartenant, dit-on, au meilleur monde, doivent la vie, plus encore, peut-être, à la vigilance des autorités. Enlevées brutalement, jetées dans des fiacres suspects, elles roulaient épouvantées dans la direction du bois de Boulogne. Des passants attardés dans les Champs-Élysées ont entendu leurs cris et donné l’alarme.

Une enquête est ouverte. Nous en dirons les résultats demain à nos lecteurs.

III

Une soirée à l’ambassade de Zanguebar. – Le Crocodile d’argent. – Négociation d’un emprunt hypothéqué sur trois cents lieues carrées de serpents à sonnettes.

— Monsieur Cabassol ! monsieur Cabassol !

— Hein ! qu’est-ce que voulez ?… Jules !… Cornélie…

Ce n’était ni Jules ni Cornélie, c’était M. Nestor Miradoux qui secouait Cabassol pour le faire sortir d’un sommeil durant depuis plus de six heures.

Cabassol se redressa enfin et abandonna le fauteuil de Me°Taparel. Étonné d’abord, il regarda M. Miradoux sans le reconnaître. Enfin il se rappela tout, l’héritage, le notaire, Bullier, Paul et la première vengeance.

— Je vous demande pardon, dit-il, il me semble que je me suis endormi.

— Oui, un peu, fit le principal clerc, mais vous n’avez pas de temps à perdre, il y a du nouveau !…

— Quoi donc ?

— Pendant que vous vous occupiez de la première affaire, je n’ai pas perdu mon temps, j’ai découvert l’adresse du vicomte de Champbadour. Je rapporte des indications précieuses sur la vicomtesse de Champbadour : cette dame se promène tous les matins de neuf à dix heures, à cheval, au Bois ; c’est là qu’on peut la rencontrer. Enfin j’ai obtenu pour vous et Me Taparel une invitation pour ce soir à l’ambassade de Zanguebar…

— Déjà !

— Oui, j’avais un prétexte, l’ambassadeur cherche à traiter, pour le prince de Zanguebar, d’un emprunt hypothéqué sur trois cents lieues carrées de forêts vierges avec leurs arbres, leurs lianes et leurs animaux. J’ai parlé adroitement de vous et de Me Taparel, je vous ai annoncé comme étant les lumières de la finance, les flambeaux de l’économie politique. Alors l’ambassadeur m’a remis pour vous deux invitations à son grand dîner diplomatique de ce soir.

Et Nestor Miradoux tira de sa poche une jolie carte sur bristol portant en tête les armes de Zanguebar. En même temps il laissa tomber un objet métallique que Cabassol ramassa.

— Qu’est-ce que c’est que ça ?

— Ça ? c’est une décoration que m’a donnée l’ambassadeur de Zanguebar. Il a été si content qu’il a été chercher cela dans son bureau, qu’il en a orné ma boutonnière en me disant : « Vous g’and homme ! vous, ami de Zangueba, ze fais vous zevalier du Cocodile d’azent ! » Et voilà, je suis chevalier du Crocodile d’argent, ça se porte à la boutonnière, et c’est en nickel.

— Avez-vous de la chance !

— Oui, mais le secrétaire de l’ambassade a couru après moi et m’a réclamé 18 fr. 50 pour droits de chancellerie, et j’ai donné 40 sous de gratification au concierge.

— N’importe, chevalier, recevez mes félicitations ! Et Me Taparel ?

— Me Taparel est un peu indisposé, il est retiré dans ses appartements, il vous prie de l’excuser… mais à six heures il sera sur pied, et vous pourrez le prendre en passant pour aller à l’ambassade.

Cabassol, en sortant de chez le notaire, allait machinalement se diriger vers l’hôtel Hippocrate.

— Suis-je bête ! se dit-il en se rappelant son entresol de la rue Saint-Georges, je retournais vers ma pauvre petite chambre… Eh ! sapristi, j’y pense, la rive gauche m’est désormais interdite. Et les petites dames de Bullier, les cinq voitures que ce brave Me Taparel a envoyées à l’Arc de triomphe ! On m’arracherait les yeux si l’on me tenait ! Allons rue Saint-Georges et préparons-nous pour la soirée zanguebarienne.

Il s’était passé tant de choses depuis la veille que Cabassol avait oublié le numéro de sa demeure ; il parcourut toute la rue Saint-Georges sans reconnaître sa porte. Comme il hésitait entre trois ou quatre maisons, il prit le parti de s’informer près des concierges.

— M. Cabassol, s’il vous plaît ?

— Nous n’avons pas ça ici.

Il alla plus loin.

— M. Cabassol ?

— M. de Cabassol, à l’entresol, la porte à gauche.

— Merci !

Cabassol sonna enfin chez lui et reconnut avec satisfaction son groom. Les quelques heures qui lui restaient furent consacrées à la toilette. Cabassol voulait être étincelant pour paraître devant une ambassadrice. À cinq heures, habillé, barbifié, coiffé en parfait gommeux avec trois mèches tombant en pointe au milieu du front, Cabassol fit venir une voiture et se dirigea vers l’étude de Me Taparel.

Cette fois, il traversa l’étude en homme nourri dans le sérail et entra chez le notaire.

L’étude le connaissait bien, on ne parlait que de lui et des dérangements que la succession Badinard causait à Me Taparel, jadis si casanier. Un jeune clerc avait trouvé sur son bureau des épingles à cheveux, un autre avait, en arrivant le matin, ramassé une jarretière rose, sous sa chaise ! C’en était assez pour bouleverser ces jeunes imaginations. En interrogeant adroitement le concierge, on avait appris le retour de Me Taparel à six heures du matin, avec des clients et des clientes d’allures bizarres. Étrange ! étrange ! Et toutes ces courses ! tout ce remue-ménage d’une étude jadis si tranquille ! Le principal clerc M. Miradoux savait tout, mais il était impénétrable.

Me°Taparel terminait sa toilette.

— Je suis à vous, mon cher ami, dit-il en entendant la voix de Cabassol, je suis à vous. J’explique à Mme Taparel que ce soir l’affaire Badinard nous conduit dans le grand monde et que nous n’aurons pas les ennuis de la soirée d’hier.

— Madame, s’écria Cabassol, je vous conjure d’oublier les bizarreries de notre arrivée ce matin ; hier, c’était une soirée irrégulière, tout à fait irrégulière, les exigences de notre tâche nous avaient conduits, votre mari et moi, dans un monde un peu… dans un monde légèrement…

— Oh ! fit Mme Taparel en baissant les yeux, épargnez-moi ces détails !

— Bref, dans un quart ou un huitième de monde à peu près ! Mais aujourd’hui, madame, c’est dans la haute aristocratie, dans les salons diplomatiques, dans le grand monde enfin, que la succession Badinard nous entraîne !

— Monsieur Cabassol, vous me tranquillisez ! au moins M. Taparel n’aura pas sujet de s’exposer à une autre migraine…

Me°Taparel ayant complété par un nœud majestueux sa solennelle cravate blanche, on pouvait partir.

— Ah ! mon jeune ami, s’écria le notaire en montant en voiture, j’ai passé une journée cruelle, le notariat, comme la religion, a ses martyrs !

L’hôtel de l’ambassade zanguebarienne était situé avenue de Friedland, au fond d’un petit jardin bien ombragé. En l’honneur de ses hôtes, l’ambassadeur avait suspendu sous les arbres des guirlandes de lanternes vénitiennes et japonaises, et caché sous un massif une demi-douzaine de musiciens qui jouaient sur des pistons et des trombones criards les airs nationaux français et zanguebariens. De loin l’hôtel avec ses lanternes, son orchestre, avait une apparence de petit Mabille ; le cocher de Cabassol n’eut pas à chercher le numéro, il s’arrêta devant la grille grande ouverte, au milieu d’un groupe de badauds émerveillés.

Un suisse posté devant la grille frappa un coup de sa grosse canne. Il était superbe ce suisse : de sa face on ne voyait que deux yeux blancs roulant avec impétuosité et l’ouverture rouge d’une bouche fendue par un large sourire ; au-dessus de cette boule noire se dressait un immense chapeau rouge galonné d’or et garni de plumes blanches. Le reste de l’individu était perdu dans une grande houppelande également rouge et or, timbrée sur la poitrine d’une plaque aux armes de Zanguebar, crocodile d’or sous croissant rouge.

Le coup de canne du suisse avait amené deux valets de pied à boule noire et livrée rouge, qui débarrassèrent MM. Cabassol et Taparel de leurs pardessus et les introduisirent dans un salon luxueux. L’ambassadeur vint au-devant de ces messieurs avec un sourire absolument semblable à celui de son superbe suisse.

— Bonsoir, messieurs ! dit-il, vous bien gentils, bien aimables pou Zangueba, venez que je vous pésente à l’ambassadice !

— Excellence, c’est le plus cher de mes vœux ! répondit Me Taparel.

Dans le fond du salon, au milieu d’un cercle d’invités des deux sexes mais tous également noirs, l’ambassadrice causait dans un langage bizarre tenant le milieu entre le français et le zanguebarien. Les hommes étaient irréprochables de tenue, tous vêtus de l’habit noir, tous cravatés de blanc, et tous admirablement coiffés par des artistes qui avaient dû passer beaucoup de temps et user pas mal de pommade, pour donner à leurs chevelures crépues le tour exigé par la mode, c’est-à-dire une raie au milieu de la tête et quelques mèches plaquées sur le front.

Les femmes, très élégantes aussi, étaient plus bizarres d’apparence, leurs épaules noires sortaient de corsages à teintes éclatantes, de robes collantes roses ou jaunes enrichies de bandes de dentelles ; mais, dans ces groupes à têtes noires, ce qui tirait l’œil avec le plus d’intensité, c’était l’éclatante blancheur des mains, couvertes de splendides gants blancs ; hommes et femmes gesticulant avec animation, on voyait sans cesse passer et repasser toutes ces mains aux doigts déliés, blanches comme des mains de plâtre.

— Cère amie ! zézaya gaiement l’ambassadeur, permettez-moi de vous pésenter MM. Cabassol et Taparel, deux éminentes personnalités de la finance…

— Madame ! firent Cabassol et Taparel en s’inclinant profondément devant un groupe de dames dont les visages et les épaules offraient toutes les différentes nuances des noirs, depuis le pur cirage jusqu’au gris tirant sur la sépia.

— Laquelle est l’ambassadrice ? pensait Cabassol, ô mon Dieu ! faites qu’elle soit au moins passable !

Une dame modelée dans une robe d’un jaune éclatant, soutachée de vert tendre et garnie de rubans roses, adressa le plus gracieux des sourires aux deux éminentes personnalités de la finance et répondit en minaudant et en scandant chaque parole d’un léger coup d’éventail :

— C’est bien aimable à vous, messieurs, d’embellir notre réunion… Vous charmants !…

Les deux hommes s’inclinèrent plus profondément.

— Elle nous trouve charmants, murmura le notaire.

— Ô doux espoir ! murmura Cabassol enchanté de voir que l’ambassadrice était d’un noir un peu moins foncé que l’ambassadeur.

Et il appuya la main sur son cœur en jetant à l’aimable dame un regard qu’il fit aussi brûlant que possible.

— Asseyez-vous, messieurs, je vous prie, poursuivit l’ambassadrice, vous charmants, je vous assure, vous sympathiques au Zanguebar, Zanguebar heureux !

— Oh oui ! fit audacieusement Cabassol, nous sympathiques au Zanguebar, et surtout à Zanguebariennes… si jolies !

— Zembo ! s’écria l’ambassadrice en se levant, Zembo ! je vous prie ? que signifie ? vous pas poli, vous oubliez de décorer ces messieurs !… c’est mal !

— Oh ! pardon ! fit l’ambassadeur en se précipitant, excusez ce petit oubli… ze suis distrait… le plaisir de recevoir ces messieurs me troublait… mille excuses ! mille excuses !

Et le bon ambassadeur faisant des gestes de désespoir, fouilla rapidement dans toutes ses poches en paraissant y chercher quelque chose. Enfin il en tira deux petits crocodiles semblables à celui de Miradoux, et, tout en continuant à s’excuser, il se mit en devoir d’en accrocher un à la boutonnière de chacun de ses invités.

— Ze vous fais zevalier ! dit-il en frappant gravement sur l’épaule de Cabassol, zevalier de l’o’d’e du Cocodile d’azent !…

Pendant que l’ambassadeur répétait la même cérémonie avec le digne Me Taparel, Cabassol prodiguait les remerciements et les galanteries à madame l’ambassadrice.

— Croyez, madame, à toute ma joie d’approcher de la plus séduisante des ambassadrices, de la fleur tropicale implantée des rives du Zanguebar dans nos salons parisiens qu’elle réchauffe de sa grâce et de… Je le disais encore la semaine dernière, notre Europe périrait de froid et d’ennui si, de temps en temps, les contrées plus favorisées du Ciel ne lui envoyaient quelques beautés écloses sous les rayons ardents de leur soleil, dans la verdure des forêts vierges !

— Oh ! vous flatteur ! répondit à la fois tout le cercle des dames, en jouant modestement de l’éventail.

— Moi juste ! s’écria Cabassol.

Un majestueux valet, aussi nègre que l’ambassadeur, vint majestueusement glousser quelque chose à la porte du salon. Cabassol comprit que cela voulait dire :

— Madame est servie !

Aussitôt toute la société se leva pour passer à la salle à manger. Cabassol offrit, avec une désinvolture tout à fait ancien régime, le bras à l’ambassadrice. Me Taparel n’eut pas la peine d’offrir le sien à personne, une dame d’un noir intense s’empara de son bras gauche, et une dame au teint chocolat se saisit de son bras droit.

La table était somptueusement servie, mais rien n’égalait le luxe de valets déployé par l’ambassadeur : chaque convive en avait un ou deux derrière sa chaise, quand ce n’était pas trois, tous plus nègres les uns que les autres et tous couverts de la superbe livrée rouge et or, avec des petits crocodiles sur les boutons.

— Ce sont mes secrétaires et mes attachés, dit l’ambassadeur à Cabassol ; les affaires de la chancellerie expédiées, ils cherchent à se rendre utiles.

Les convives s’étaient assis, l’ambassadeur promena un regard circulaire sur la table et frappa sur un timbre colossal, qui résonna comme un tam-tam.

— Boum ! fit intérieurement Cabassol après avoir sauté sur sa chaise.

Ce signal sembla électriser tous les secrétaires dorés à boule noire ; ils se précipitèrent dans tous les sens dans un désordre qui parut combler de satisfaction l’heureux ambassadeur.

— Est-ce qu’ils vont faire de la gymnastique ? se demanda Cabassol.

— Ah ! ça, est-ce qu’ils vont nous jouer une pantomime, se disait Me Taparel légèrement inquiet.

Mais un secrétaire plus doré que les autres, plus couvert de passementeries et d’aiguillettes, et de plus coiffé d’une perruque poudrée à blanc, venait d’entrer apportant le potage avec la solennité d’un magistrat chargé de présenter sur un coussin de velours les clefs de sa ville à un monarque.

Le potage fut servi au milieu d’un tourbillonnement de têtes noires et de livrées rouges.

Cabassol l’aborda avec une certaine défiance, mais dès la première cuillerée il eut la satisfaction de constater que la cuisine de l’ambassade n’avait rien de trop zanguebarien.

— Hein ! pas mauvais ? demanda le majordome en se penchant avec un large sourire sur l’épaule de Cabassol.

— Bono, bono, répondit notre héros.

Les boules noires des secrétaires se balafrèrent d’ouvertures rouges et blanches, un rire joyeux leur fendit la bouche jusqu’aux oreilles, et ils redoublèrent de précipitation dans leur service.

Le beau majordome à la perruque poudrée les surveillait et les encourageait par de grands coups de poing dans le dos. Cabassol remarqua qu’il portait sur la poitrine un crocodile d’argent semblable à celui que l’ambassadeur venait de leur décerner. Le majordome était décoré aussi !

— Esselent, ce suprême volaille, dit une dame, esselent !

— Charmant ! répondit une autre.

— On croirait manger de la femme, fit un nègre avec un galant sourire.

— Oh ! fit la première dame en essayant de rougir.

— De l’ambassadrice ! s’écria Cabassol, c’est fin et délicat.

Ce fut au tour de l’ambassadrice de minauder en se cachant derrière son éventail.

— Est-ce que l’on mange encore quelquefois son semblable à Zanguebar ? demanda le notaire.

— Oh ! dit l’ambassadeur, vieille coutume ! abandonnée ! hommes mal élevés quelquefois encore, mais bien rare, et puis pas manger semblable, manger femmes !…

— Oui, fit l’ambassadrice, eux aimer femmes, beaucoup ! mais défendu !

— Croyez bien que je le regrette, madame, manger ce que l’on aime, ce doit être délicieux.

Et Cabassol prenant la main de l’ambassadrice y déposa un baiser, en même temps qu’il lui marchait sur le pied.

L’ambassadeur voyant la conversation mise sur le Zanguebar s’empressa de saisir l’occasion pour placer quelques mots relatifs à l’affaire de l’emprunt.

— Beau pays le Zangueba ! dit-il avec emphase, des a’b’es g’os comme l’obélisse de Pa’is, des lions g’ands, t’ès g’ands, et mézants ! des se’pents, des cocodiles, un beau ciel, touzous bleu et touzous zaud ! Beau pays, p’ince puissant, mais besoin d’azent, pou payer fusils et femmes… Ça t’ès zer, t’ès zer !

— Avez-vous des chemins de fer ? demanda Me Taparel.

— Des chemins de fer ? oh ! beaucoup, beaucoup, mais en p’ojet, vous pensez bien ! et nous en avons même trop… Alors, le p’ince de Zangueba a pensé à une chose bien simple… besoin d’azent ? un emp’un ! bien simple !

— Bien simple ! firent Taparel et Cabassol.

— Vous app’ouvez, n’est-ce pas ? un petit emp’unt, quelques millions, avec belles ga’anties… t’ois cents lieues ca’ées de territoire, les plus belles p’ovinces du Zangueba, terre fertile, t’op fertile même, a’b’es poussent t’op ! ciel bleu…

— Ah ! le ciel en est aussi ?

— Oui, ciel bleu, – t’op bleu ! soleil t’op zaud ! des rivières, – trop de rivières, elles débo’dent touzous ! végétation splendide, – t’op de vézétation, on peut pas passer ! Et du zibier, des lions, des éléphants, des rhinocéros, des hippopotames les plus g’ands et les plus beaux de l’Afrique, les plus mézants. Oh ! pas de pays pour rivaliser avec Zangueba pour les animaux. Et des se’pents ! Que je regrette de ne pas avoir un se’pent de mon pays pour vous faire voir ! en cinq minutes, ils avalent un cheval ! oh ! les se’pents de Zangueba, touchez pas ! touchez pas ! Et les cocodiles… c’est la gloire de ma pat’ie ! aussi voyez, Zangueba a mis le cocodile dans ses armes ! il y en a t’op !

— C’est splendide ! s’écria Cabassol, monsieur l’ambassadeur, vous m’émerveillez ! qu’est-ce que le bois de Boulogne à côté du Zanguebar !…

— C’est de l’herbe, de la toute petite herbe !

— C’est magnifique ! s’écria le notaire, trois cents lieues comme ça ! Et les habitants ?

— Les habitants ? il y en a pas ! ou s’il y en a eu, c’est peut-être dans les temps anciens, mais vous pensez bien que les lions, les rhinocéros, les se’pents et les cocodiles les ont mangés ! On n’y va plus pour ne pas être mangé, c’est même ce qui fait la valeur de la ga’antie, pour not’e emp’unt, car puisqu’il n’y va pe’sonne, on est certain que pe’sonne ne p’endra le pays ! Les voisins du Zangueba voudraient bien p’endre le pays, mais le Zangueba est tranquille, les lions et les cocodiles les manzeraient si eux essayaient !

— Garantie superbe, belle ceinture de défense ! prononça un monsieur d’un noir pur, au bout de la table.

— Vous entendez ce que dit monsieur, il s’y connaît, lui militaire, lui général de la république de Haïti ?

— Garantie splendide ! s’écria Cabassol, je ne doute pas que les avantages de l’affaire et l’énumération des garanties de la garantie hypothécaire n’entraînent les souscripteurs ! Monsieur l’ambassadeur, moi je vous garantis un grand succès ! madame l’ambassadrice, permettez-moi de boire au Zanguebar, à son ciel bleu, à son soleil trop chaud, à ses serpents trop méchants, à ses lions, à ses crocodiles, à son prince, à son emprunt, à son ambassadeur et surtout à sa charmante ambassadrice !

— Zembo ! s’écria l’ambassadrice, à quoi pensez-vous, mon ami ? vous distrait ! décorez ces messieurs !

— Pardon, madame nous le sommes déjà, fit observer le notaire.

— Oui, mais du Crocodile d’argent, deuxième classe, il faut commencer par là, mais maintenant c’est le Crocodile d’or ! première classe !

L’ambassadeur s’était levé, et il fouillait dans ses poches. Enfin il trouva ce qu’il cherchait, deux petits crocodiles d’or suspendus à des rubans bleus. Cabassol et Taparel s’étaient levés, la serviette à la main.

— Alors, nous montons en grade ? demanda Cabassol.

— Oui, la deuxième classe, c’était indigne de vous, ze vous fais zevalier du Cocodile d’or !

Cabassol et Taparel s’inclinèrent.

— Tout mon cœur est au Zanguebar et à sa gracieuse ambassadrice, murmura Cabassol en se rasseyant ; mais je vous prie, madame, un petit renseignement ? J’ai remarqué que vous dites de temps en temps Zembo, cela veut dire, n’est-ce pas, quelque chose comme sapristi ?

— Mais non ! mais non ! Zembo, c’est le nom de mon mari, ce n’est pas sapristi !

— Ah ! sapristi, mais alors… voyons votre mari s’appelle bien Zembo ? il ne s’appelle pas Bocanda ?

Bocanda était le nom que Cabassol se rappelait avoir lu sous la photographie de l’ambassadeur de Zanguebar ornant l’album de Mme Badinard.

— Ce n’est pas lui ! Bocanda est le nom de notre prédécesseur, l’ambassadeur d’il y a deux ans, répondit l’ambassadrice.

— De votre prédécesseur ! murmura Cabassol d’une voix étranglée par l’émotion, de votre prédécesseur !

— Eh bien, eh bien, vous troublé ! vous malade ?

— Non, madame ! pas du tout, au contraire ! c’est le plaisir, l’émotion, le Crocodile d’or ! c’est l’orgueil d’être fait chevalier de première classe de l’ordre du Crocodile d’or… Mais, je vous prie, votre prédécesseur, Son Excellence M. Bocanda, qu’est-il devenu ?… il est à Paris ?

— Oh non ! il a été disgracié ! il est resté huit ans à Paris sans parvenir à négocier l’emprunt qui doit servir à rendre au Zanguebar et à son prince leur splendeur d’autrefois ; alors il a été rappelé au Zanguebar et…

— Et ?

— Et, pour lui témoigner son mécontentement, le prince l’a nommé gouverneur d’une province éloignée, justement les trois cents lieues de forêts vierges dont nous parlions tout à l’heure…

— Les trois cents lieues de crocodiles et de rhinocéros…

— Précisément.

— Excusez ma curiosité, madame, un de mes parents a beaucoup connu Son Excellence M. Bocanda ; les crocodiles et les rhinocéros n’ont-ils pas mangé leur gouverneur ?

— Pas encore !…

— Ah ! je respire…

— Pas encore… mais jamais un gouverneur n’a pu durer plus de trois ans, il n’a encore fait que la moitié de son temps.

Cabassol resta quelques minutes sans mot dire. Le vengeur de Badinard se heurtait dès le commencement à une difficulté imprévue. Zanguebar était loin et surtout malsain. Allait-il donc falloir entreprendre le voyage pour retrouver M. Bocanda dans ses forêts vierges, au milieu de ses crocodiles et de ses rhinocéros ? Quelle catastrophe ! trois mois de voyage pour aller, trois mois pour revenir, cela faisait déjà six mois ; et le temps de chercher M. Bocanda parmi ses administrés à la dent cruelle, et le temps de venger M. Badinard ? Et les dangers sans nombre, les fatigues, les fièvres et les lions ? Décidément la situation de vengeur testamentaire n’était pas une sinécure ! Tout à coup Cabassol se rasséréna, une idée lui était venue.

Tous les nègres se ressemblent, un ambassadeur de Zanguebar ressemble à un autre ambassadeur de Zanguebar, la preuve c’était que Son Excellence M. Zembo avait absolument la même tête que le Bocanda de la photographie. Pourquoi se tourmenter, pourquoi s’élancer à la poursuite de M. Bocanda ? c’était comme représentant du prince de Zanguebar que S. Exc. Bocanda avait offensé Badinard, eh bien, c’est sur un représentant du prince de Zanguebar que l’on vengerait Badinard.

Ce sophisme apporta quelque satisfaction à l’âme troublée de Cabassol. Il respira ; mais en respirant il regarda du côté de Me Taparel pour voir s’il n’avait rien entendu de la conversation de l’ambassadrice.

Non. Me Taparel était entrepris par l’ambassadeur et, il subissait une description enthousiaste et imagée du beau Zanguebar. Il n’avait rien entendu.

Tout était donc pour le mieux, mais il fallait se hâter, il fallait mener les choses tambour battant pour ne pas lui laisser l’occasion de reconnaître l’erreur de personne. Notre héros Cabassol avait déjà pu reconnaître chez Me Taparel un formalisme un peu excessif dû à ses vingt-cinq années de notariat ; ce formalisme sans nul doute l’eût porté à exiger de Cabassol le voyage de Zanguebar et à lui faire affronter les crocodiles et les rhinocéros de Son Excellence M. Bocanda.

— Ah ! grand Dieu ! pensa Cabassol, je me vois d’ici naviguant avec Me Taparel flanqué de M. Miradoux, débarquant chez le prince de Zanguebar et cherchant à travers les forêts vierges mal habitées, les traces de M. Bocanda ! Non, non, non, je ne veux pas donner aux crocodiles de Zanguebar du Cabassol à manger ; je vengerai Badinard à Paris ! De l’audace ! de l’audace ! encore de l’audace !

Et il entama immédiatement les hostilités en marchant légèrement sur le pied de l’ambassadrice. Celle-ci se retournant vivement, Cabassol mit la main sur son cœur et dit, en lui lançant une œillade enflammée :

— Il faut que l’emprunt de Zanguebar réussisse, il le faut ! Je tremble en pensant qu’en cas de non-réussite, le prince confierait sans doute à M. l’ambassadeur quelque poste au sein des forêts vierges. Je frémis à l’idée que notre charmante ambassadrice risquerait de se trouver un jour exposée à des désagréments avec les affreux crocodiles dont nous parlions tout à l’heure !

Madame l’ambassadrice, pour toute réponse, sourit à Cabassol et lui laissa effleurer furtivement de sa moustache son gant blanc comme la neige.

Me Taparel, se retournant en ce moment, surprit un regard triomphant de Cabassol et quelques signes d’une douce confusion sur la figure de l’ambassadrice. Le bon notaire, enthousiasmé, abandonna quelque peu la conversation de S. Exc. M. Zembo, pour faire de son côté les doux yeux à l’ambassadrice et pour lui marcher aussi sur le pied, en signe d’encouragement.

Cependant le dîner tirait à sa fin. Les secrétaires se multipliaient ; à les voir courir, paraître et disparaître, en exécutant des prodiges d’adresse pour ne pas se jeter les uns sur les autres avec les plats, on les eût pris pour de simples clowns. Le sang des tropiques les travaillait.

Enfin, le dessert ayant été absorbé, madame l’ambassadrice proposa de passer au salon. Cabassol se précipita pour lui offrir son bras et fut assez heureux pour obtenir la préférence sur un autre invité, le général haïtien, qui s’était levé en même temps que lui.

L’ambassadrice, jouant nonchalamment de l’éventail, prit le bras de Cabassol pendant que le pauvre général s’en allait tout déconcerté s’adresser à une autre dame.

L’ambassadeur et Me Taparel, les mains derrière le dos, avaient repris leur conversation géographico-financière.

IV

L’ambassadrice compromise. – Un rival de Haïti. – Nouveaux désagréments causés par l’affaire Badinard à l’infortuné Me Taparel.

Déjà une dame et un monsieur, également foncés en couleur, s’étaient approchés du piano.

— Est-ce que nous allons avoir une petite Bamboula ? se demanda Cabassol.

Mais la dame et le monsieur, dédaignant la bamboula de leurs pères, se lancèrent à quatre mains à travers une rêverie mélancolique de Chopin ; un groupe se forma autour du piano pour profiter des propriétés éminemment digestives de cette douce et poétique musique. – L’ambassadeur et le notaire continuaient leur promenade, les mains derrière le dos. – Cabassol, donnant le bras à l’ambassadrice, la conduisit dans l’embrasure d’une fenêtre sous les grandes feuilles des plantes exotiques, et mit la conversation sur les nuits zanguebariennes, sur leurs splendeurs et sur leurs dangers.

La musique continuait, entraînant doucement les invités à travers les domaines éthérés du rêve ; une délicieuse somnolence s’emparait de tout le monde, les têtes se penchaient, seul le bruissement des éventails accompagnait les rythmes étranges et crépusculaires du compositeur polonais. L’ambassadeur avait abandonné le notaire ; enlevé par la musique, il était allé flirter avec une jeune Africaine noire comme la nuit.

Cabassol causait toujours ; il avait repris le bras de l’ambassadrice et se promenait avec elle dans les salons. Là, sous l’abri des plantes tropicales, il pouvait presser tendrement son bras sous le sien et même effleurer de temps en temps les doigts de l’aimable dame, sauf à recevoir quelques légers coups d’éventail sur les siens. – Peu à peu il l’entraînait vers la serre, éclairée par des lampes à verres bleus de façon à imiter le clair de lune.

— Quelle retraite embaumée ! murmura-t-il en s’asseyant sur un banc de léger bambou à côté, tout à côté, de l’ambassadrice ; comme cela doit vous rappeler le Zanguebar et ses forêts vierges… Ah ! madame, que ne suis-je moi-même un homme de ces terres ensoleillées, un enfant de ce ciel trop bleu, au lieu d’être le fils de ce Paris qui me semble maintenant froid, morne et désolé ! C’est là-bas que j’aurais dû naître, car je me sens une âme brûlante, un cœur tropical comme celui d’un Zanguebarien !

— Vous trop aimable… vous plaisantez ! balbutia l’ambassadrice en agitant son éventail.

— Moi, je plaisante ! s’écria Cabassol, pouvez-vous avoir la cruauté de dire cela…

Si Cabassol n’avait pas été aussi occupé, il aurait pu entendre comme le bruit d’une altercation à la porte de la serre. Le piano continuait toujours dans le salon, et dans le jardin, l’orchestre loué par l’ambassadeur jouait des airs d’Offenbach et de Lecoq pour se réchauffer. Cette musique avait du bon, elle couvrait la voix de Me°Taparel disputant l’entrée de la serre au général haïtien.

Me Taparel avait suivi de loin la conversation animée de Cabassol avec l’ambassadrice ; dès qu’il les avait vus pénétrer dans la serre, il s’était dirigé du même côté pour défendre la succession Badinard contre les indiscrets.

Un autre aussi n’avait pas un seul instant perdu de vue l’ambassadrice, cet autre, c’était le général haïtien à l’œil jaloux. Lui aussi paraissait avoir le cœur féri par la gracieuse zanguebarienne, et déjà il avait paru supporter difficilement les galanteries prodiguées à son idole par l’audacieux Cabassol.

Le notaire et le général haïtien s’étaient donc heurtés à la porte de la serre, le soupçonneux général aurait voulu passer, mais le notaire s’était cramponné à son bras.

— Que pensez-vous, mon cher général, lui dit-il, des ravages du philloxéra ?

— Je n’aime que le cognac, répondit brusquement le général.

— Pardon, est-il vrai, comme je me le suis laissé dire dans un cercle bien informé, que la situation à Haïti devient de jour en jour plus alarmante ?

— Au contraire.

— Permettez, cela dépend ! au point de vue conservateur, non pas ; sous un autre point de vue, peut-être, d’une autre façon encore, c’est différent. La situation est embrouillée, mais claire : ça va mal si vous êtes pour le pouvoir, ça va bien si vous n’êtes pas pour lui, ça va mieux si vous êtes pour le prétendant que vous croyez avoir le plus de chances… Tout est bien si… tout est mal si vous êtes de l’opinion contraire… Je ne veux pas vous influencer, mais il me semble que le nœud de la politique est là ! Toute la politique est là, dans tous les pays du monde, aussi bien à Haïti que dans la lune…

— Parfaitement raison, mais…

— Vous voilà bien, vous les vieux partis, toujours des objections…

— Mais non !

— Mais si, vous êtes pour les mesures de rigueur, je vous voir venir… tenez, général, vous êtes un sabreur…

— Pardon, laissez-moi passer !

— Non pas ! songez… avez-vous seulement une bonne constitution…

— Je me porte bien, mais…

— Vous plaisantez, je veux dire, une constitution politique. Soulouque n’en avait pas…

Dans la serre le dialogue entre Cabassol et l’ambassadrice devenait de plus en plus brûlant.

— Et que sont les obstacles pour un homme comme moi ! le fer, le feu, l’eau, les éléments déchaînés, toutes les brutalités de la nature, toutes les férocités des hommes blancs ou noirs, je braverais tout, je défierais tout, si je pouvais un jour espérer…

— Taisez-vous !

— Les défenses des éléphants…

— Je vous en prie !…

— La corne des rhinocéros…

— De grâce !…

— Le venin des serpents à sonnettes…

— Oh !

— La griffe des lions…

— Ah !

— Les dents des crocodiles ! ! !

— Grâce ! Cabassol, je t’aime ! ! !

Au même instant un grand fracas de vitres cassées retentit à l’entrée de la serre, la porte s’ouvrit violemment, renversant quelques vases de faïence artistique garnis de fleurs. Deux hommes parurent l’un poussant l’autre, et faisant tous deux une grande dépense de cris et de gestes.

C’étaient Me Taparel et le général haïtien, l’un s’obstinant à passer et l’autre à le retenir.

— Laissez-moi passer !

— Permettez ! cette question politique est d’une importance… pour l’avenir de Haïti…

— Laissez-moi…

— Jamais !

Me Taparel bondit en avant comme s’il était lancé par une catapulte. La catapulte c’était le général haïtien, qui n’avait pu se retenir en entendant l’ambassadrice murmurer le « Cabassol, je t’aime ! ! ! »

La charmante ambassadrice, terrifiée par cette invasion, se jeta dans les bras de Cabassol à moitié évanouie et tout à fait échevelée.

— Oh ! ! ! rugit le général haïtien en se dressant les bras en l’air devant ce tableau douloureux pour lui.

— Oh ! fit Cabassol légèrement troublé.

— Oh ! fit le notaire en se frottant les mains.

— Oh ! fit l’ambassadrice d’une voix à peine perceptible.

Mais le bruit des vitres cassées et les éclats de voix du général avaient appelé l’attention des invités du salon. S’arrachant aux enivrantes extases du piano, toute la société accourait croyant à un accident. Me Taparel vit le péril, il comprit que l’ambassadeur allait s’apercevoir du trouble de la pauvre ambassadrice et s’enquérir de la cause de cette émotion…

Me Taparel prit un parti héroïque pour détourner le danger.

— Général ! cria-t-il d’une voix formidable, vous m’en rendrez raison ! Ces brutalités de corps de garde ne sont pas de mise dans les salons !… nous ne sommes pas chez Soulouque !… Quoi ! au cours d’une paisible discussion politique, lorsque je vous fais part de mes idées sur l’avenir de la… sur les choses générales, sur le... en particulier et... vous vous emportez…

— C’est vous ! rugit le général.

— C’est affreux, vous dis-je, c’est inconvenant, c’est inouï…

— Pourquoi me…

— Dans les annales du parlementarisme on n’a jamais vu ça ! vous me direz que chez vous… mais ce n’est pas une raison. Enfin c’est scandaleux !…

— Messieurs, je vous prie… fit l’ambassadeur.

— Jamais ! s’écria le notaire… Général ! vous m’en rendrez raison !

— Tout de suite ! répondit le général, vos armes ?…

— Toutes ! répondit le notaire avec un geste superbe.

— J’ai servi dans l’artillerie, mais je ne veux pas profiter de mes avantages pour vous proposer l’obusier de montagne... Donc ! toutes les armes, le canon seul excepté !

— Cela m’est égal !

— C’est bien, nos témoins s’entendront pour le reste, j’ai là deux amis de Haïti qui voudront bien m’assister dans cette circonstance.

— Je vais mettre vos témoins en rapport avec les miens. Voici M. Cabassol, je vais chercher un second témoin… Voyons, un de ces messieurs. Ah ! voici mon affaire.

Et Me Taparel se dirigea vers le seul invité de l’ambassade qui ne fût ni blanc ni nègre. C’était un brave Chinois, à la figure honnête et douce, qui n’avait pas dit un mot pendant le repas, et que le bruit de l’altercation avait réveillé dans le fauteuil où il sommeillait bercé par la musique.

— Permettez, fit l’ambassadeur, laissez-moi vous présenter !… M. Tchou-li-tching, jeune savant de Pékin, venu pour étudier les arts et les sciences de la belle Europe ; Me°Taparel, une sommité du monde des affaires !

Me°Taparel et M. Tchou-li-tching s’inclinèrent.

Me Taparel mit rapidement le jeune Chinois au courant du service qu’il réclamait de lui, puis il l’aboucha avec Cabassol.

— Qu’allez-vous faire ? dit tout bas Cabassol au belliqueux notaire, un duel, un vrai duel ?

— Il le faut bien, pour détourner autant que possible l’attention de l’ambassadeur, voyez de quel œil il regarde l’ambassadrice, comme il l’interroge sur les causes de son trouble… Voyez, voyez, il a des soupçons, elle est compromise aux yeux de toute la colonie zanguebarienne… Allons, allons, il nous faut maintenant terminer cette désagréable affaire avec le général haïtien… en douceur, vous savez, en douceur !

— Un instant… Voyons, la trouvez-vous suffisamment compromise ?

— Oui, Badinard est vengé !

— Très bien ! alors je vais arranger l’affaire… Pendant que vous allez prendre congé de l’ambassadeur, je vais m’entendre avec les témoins de votre adversaire.

Maître Taparel, laissant les témoins discuter les conditions de la rencontre, s’en fut présenter ses excuses à l’ambassadeur pour le regrettable incident qui terminait si mal une aussi délicieuse soirée.

L’ambassadrice était encore toute troublée de l’aventure et dissimulait ses inquiétudes sous un jeu fébrile de l’éventail. L’ambassadeur semblait inquiet et la regardait les sourcils froncés.

— Jouons serré ! se dit le notaire.

— Monsieur, un mot, s’il vous plaît ! dit l’ambassadeur en l’interrompant dès ses premières paroles… moi, pas content, moi furieux !…

— Aïe ! se dit le notaire, serait-ce un second duel ?

— Moi furieux ! vous pas gentil ! Comment au moment où Zanguebar compte sur vous, pour l’emprunt, vous allez vous battre en duel, vous couper en morceaux… C’est mal, bien mal ! vous, existence précieuse !

— Monsieur l’ambassadeur, croyez je suis profondément touché, je suis ému, vous le voyez, mais l’honneur l’ordonne, il me faut aller sur le terrain… mais ne craignez rien pour l’emprunt, avec la simple énumération des garanties, il se fera tout seul.

Cabassol pendant ce temps glissait quelques paroles gracieuses à l’ambassadrice et se disposait à la retraite. Nos deux amis se dirigeaient vers la porte, lorsque un mot de la séduisante Zanguebarienne les rappela.

— Zembo ! mon ami, à quoi pensez-vous ?…

— Pardon, madame, fit Cabassol, mais nous le sommes déjà crocodile d’or, première classe !

— Oui, mais zevaliers seulement, ce n’est pas assez, ze vous fais officiers ! zangez les décorations…

— Madame, nous sommes confus !

Et la toute gracieuse ambassadrice se mit en devoir d’orner de ses mains blanches – elles étaient admirablement gantées – la boutonnière de nos amis, avec des crocodiles d’or plus grands et plus ornementés que ceux de simples chevaliers.

Naturellement, nos amis ne voulurent pas s’éloigner avant d’avoir acquitté les droits de la chancellerie, afférents à leurs promotions successives dans l’ordre du Crocodile d’or ; cela ne monta pour les deux décorations qu’à 175 fr., que Me Taparel remit au secrétaire de l’ambassade en échange des deux brevets. Les insignes, étant en doublé, coûtèrent 35 fr., cela faisait 210 fr., plus cent sous de gratification au concierge. C’était pour rien.

— Où allons-nous ? demanda Me Taparel à Cabassol en quittant l’ambassade.

— Nous allons chez Brébant… votre duel est difficile à organiser, nous n’avons pu rien terminer encore, et nous allons continuer la discussion en soupant légèrement.

En effet le bon Chinois, le second témoin de Me Taparel, les attendait à la porte sur le trottoir ; à quelques pas de lui, le général haïtien et ses témoins attendaient aussi.

Bientôt deux voitures se dirigèrent au galop vers le boulevard.

— Sapristi ! disait Me Taparel, j’aurais pourtant bien voulu prendre quelques minutes de repos avant de croiser le fer avec ce général…

— Il est furieux, il veut se battre tout de suite, moi j’essaye de gagner du temps.

— Vous savez, mon cher ami, je ne tiendrais pas à un duel à mort, je n’ai aucune soif de sa vie ; ce que je voulais, c’était détourner les soupçons de l’ambassadeur et couvrir notre retraite…

— Oui, mais vous avez été un peu vif avec le général… il veut une satisfaction ; il faudra, je le crains, une petite effusion de sang…

— De son sang, alors !

— Oui, de son sang. En attendant, vous allez souper pour prendre des forces.

— Ouf ! fit le notaire, la succession Badinard m’en fait voir de cruelles !… si je n’avais pas à un haut degré le sentiment de l’honneur professionnel, je pourrais murmurer… Mais, vous voyez, je ne murmure pas !… Ô muse du notariat, que dois-tu penser de tout cela !

Tout en disant qu’il ne murmurait pas, le brave notaire ne fit que gémir pendant tout le trajet sur les désagréments de l’affaire Badinard et en particulier sur celui d’avoir à s’aligner sur le terrain, lui simple exécuteur testamentaire, lui pacifique homme d’étude, avec un sabreur exotique.

Le second témoin du notaire, le jeune Chinois, trouvant sans doute ces lamentations monotones, s’était endormi dans le fond du coupé.

Les deux voitures arrivèrent chez Brébant, sans s’être perdues, comme l’espérait secrètement Me°Taparel. Le notaire et ses témoins s’enfermèrent dans un cabinet et le général haïtien avec les siens dans un autre.

— Eh bien, qu’allons-nous faire ? demanda Me Taparel.

— Souper d’abord, puis discuter avec nos adversaires, rédiger des procès-verbaux… Il faut faire les choses régulièrement. Voyons, êtes-vous fort à l’épée ?

— Je ne sais pas, je n’ai jamais essayé.

— Et au pistolet ?

— J’ai possédé dans ma jeunesse un pistolet à pierre, mais je n’ai jamais réussi à le faire partir, parce que le silex était égaré.

— Bon, pas de science du tout. Mais l’intuition ? Vous sentez-vous l’intuition ?

— Dame, je ne sens rien pour le moment, mais cela peut se révéler sur le terrain.

— Donc vous n’avez pas de préférence pour une arme quelconque, et vous nous laissez carte blanche ! Attendons les propositions de nos adversaires…

Le garçon, en apportant les écrevisses, remit à Cabassol un petit papier de la part du cabinet ennemi.

Il contenait ces simples mots :

 

BOIS DE VINCENNES, SEPT HEURES DU MATIN.

 

— Accepté ! écrivit Cabassol en renvoyant le papier.

Il est une heure et demie, je pourrai dormir un peu, fit le notaire.

Dix minutes après le garçon revenait avec une seconde note :

« Notre adversaire, dans sa provocation, a prononcé les mots : toutes les armes ! Cependant nous tenons à préciser. Acceptez-vous la carabine rayée de précision ?

— De précision me semble inutile, dit négligemment le notaire.

— Carabine rayée, accepté ! écrivit Cabassol.

Le temps d’avaler un léger doigt de champagne, et le garçon revint avec une nouvelle note diplomatique, aussi laconique que les autres.

 

REVOLVER À DOUZE COUPS.

 

— Tous chargés ? demanda Me Taparel.

— Je ne sais pas, répondit le garçon.

— Accepté ! écrivit héroïquement Cabassol.

La quatrième note arriva au bout de cinq minutes avec ce mot.

 

BOWIE-KNIFE DE 44 CENTIMÈTRES.

 

— J’aimerais mieux la taille au-dessous, fit observer Me Taparel.

— Baste ! fit Cabassol, ne lésinons pas ; dans ces circonstances-là quelques centimètres de plus ou de moins font très peu de chose. Accepté ! Et maintenant, achevons tranquillement de souper, car je suppose que c’est fini. Monsieur Taparel, un peu de cette mayonnaise ?

— Allons, fit Me°Taparel, un peu de gaieté ce soir, en attendant la séance de découpage avec ce féroce Haïtien !

Au moment où il allait vider son verre, le garçon rentra avec une nouvelle note ainsi conçue :

 

HACHE DE MARINE AMÉRICAINE.

 

— Encore ! s’écria le notaire bondissant de son siège.

— Ne vous fâchez pas, dit Cabassol en le rasseyant de force, attendez, je vais leur répondre !

Et il parafa la proposition haïtienne d’un accepté énergique suivi de ces mots :

 

COUTEAU À SCALPER !

 

— Allez ! dit-il au garçon.

Le Chinois, qui n’avait pas encore prononcé une parole, frappa sur l’épaule de Me°Taparel et lui dit en cherchant ses mots :

— Pardon ! je voudrais dire une petite chose…

— Tiens ! vous parlez français ! voyons, vous voulez peut-être proposer une arme de votre pays…

— Non ! je suis un paisible lettré, j’étudie la littérature et pas la coutellerie, je voulais dire, votre adversaire est un homme terrible, il est de Haïti, haï-t-il ! haï-t-il !

— Oh ! fit Me°Taparel.

— Comment ! s’écria Cabassol, c’est pour apprendre ces choses-là que votre gouvernement vous envoie ici avec une petite pension ; mais vous pervertirez votre pays à votre retour !

Le jeune Chinois rougit et s’inclina modestement.

— Carabine, revolver, bowie-knife, hache de marine et couteau à scalper… énumérait le notaire, un arsenal complet… Ah ! l’affaire Badinard !… Mais, dites-moi, messieurs, vous oubliez de fixer la distance entre les combattants… Vous savez, ne lésinez pas, donnez-nous nos aises !

— Mais, comme vous n’êtes pas sûr de votre adresse, à votre place je préférerais cinq ou six pas !

— Non, non, fît le notaire, la carabine porte à mille mètres, je veux le compte…

L’arrivée-du garçon l’interrompit.

— Bigre ! murmura Me°Taparel, notre féroce haï-t-il va proposer à bout portant !

Le garçon portait cérémonieusement un grand papier sur un plateau. Cabassol s’en saisit rapidement et le déploya.

C’était un plan du bois de Vincennes.

Aux deux extrémités du bois se voyaient une grosse croix à l’encre rouge, et, dans le bas, les Haïtiens avaient écrit :

 

CHOISISSEZ.

 

— Comprends pas ? écrivit Cabassol en renvoyant la carte.

Le garçon revint bientôt avec la mine encore plus grave qu’auparavant.

— Messieurs, dit-il, je suis chargé de vous fournir les explications. Vos ennemis veulent le duel à l’américaine, la chasse à l’homme à travers le bois ! Les deux adversaires entreront dans le bois de Vincennes, l’un par Saint-Mandé et l’autre par Joinville, à sept heures moins un quart, les montres réglées l’une sur l’autre ; à sept heures, la chasse commencera, ils se chercheront et tireront à volonté. Voilà !

— C’est un peu fatigant, dit le notaire.

— On ne tire pas sur les témoins, surtout ? fit Cabassol.

— Je ne crois pas, monsieur.

— Eh bien ? demanda Cabassol au notaire.

— Accepté ! s’écria Me Taparel, accepté ! je choisis le côté de Saint-Mandé…

— Alors, reprit le garçon, tout est réglé. Maintenant, ces messieurs demandent que deux des témoins, un de chaque côté, soient délégués pour aller chercher chez un armurier les armes et les cartouches.

— J’y vais ! dit Cabassol en se levant, mon cher monsieur Taparel, vous pouvez vous en rapporter à moi, je prendrai ce qu’il y aura de mieux.

Me Taparel et le Chinois restèrent seuls.

— Si nous faisions un petit somme ? proposa Me Taparel.

— Si nous en piquions un ? répondit le Chinois.

Me Taparel regarda d’un œil inquiet le naturel de l’Empire du milieu, qui riait silencieusement.

Le Chinois, étendu sur le divan, ronfla bientôt, mais le digne notaire tenta vainement de clore la paupière ; les affaires d’honneur sont rares dans le notariat, profession pacifique ; c’était la première fois que la liquidation d’une succession le conduisait sur le terrain. Cependant il n’y avait pas à reculer, l’honneur professionnel exigeait qu’il fît bonne contenance sous la carabine et le bowie-knife du Haïtien.

— Et dire, songeait tristement Me Taparel, que pendant que nous nous préparons, le Haïtien et moi, à nous livrer à une orgie de sang, dans les cabinets voisins on soupe joyeusement ! Il y a tout à côté une dame qui rit sans se douter de nos idées de carnage… c’est peut-être la dernière fois que j’entends des rires féminins !… ô Badinard, tu le vois, ton notaire, ton exécuteur testamentaire pousse la fidélité au devoir professionnel jusqu’au sacrifice ! je vais périr peut-être… à la fleur de l’âge, victime du devoir et martyr du notariat !… Es-tu content de moi, ô Badinard, client difficile à contenter ?… oh, ce Haïtien… Quel tigre avec son arsenal !... Quel, anthropophage !… Ah, si la chambre des notaires savait à quelles opérations de découpage je vais employer ma matinée… mais buvons pour écarter ces images…

La mission de Cabassol demanda une bonne heure ; il était bien près de trois heures du matin quand il rentra dans le cabinet, chargé d’un belliqueux bagage.

— Voilà ! fit-il en faisant résonner sur le parquet la crosse d’une carabine. Voilà ! voilà, et voilà !

Et il déposa sur la table un superbe revolver, un bowie-knife à la lame féroce, une hachette et une lardoire que l’armurier avait décorée du nom de couteau à scalper.

— Vous n’avez pas prévenu la police, surtout ? demanda le notaire, qui se rattachait à un dernier espoir.

— Soyez tranquille ! je n’ai rien dit, vous ne serez pas troublé dans votre massacre du Haïtien ! Et maintenant j’ai commandé une voiture pour six heures, vous pouvez essayer de dormir jusque-là. Installons-nous le plus commodément possible et prenons des forces, nous en aurons besoin !

Bientôt le silence le plus complet régna dans le restaurant ; à côté, dans le cabinet haïtien on dormait sans doute aussi, pour se préparer à la terrible lutte du réveil. Seul Me Taparel cherchait vainement le sommeil, il avait beau essayer, pour se refroidir le sang, de se réciter toutes les formules d’actes notariés possibles, et même d’inventer des complications d’affaires entre des personnages imaginaires, rien n’y faisait ; le revolver, les cartouches et les couteaux déposés devant lui sur la table le ramenaient toujours à la désolante réalité.

Devant ses yeux troublés passaient des légions de noirs Haïtiens brandissant des armes épouvantables rougies par le sang des notaires…

Cabassol, à six heures sonnantes, se réveilla et sonna pour avoir l’addition.

— Et ces messieurs d’à côté ? demanda-t-il au garçon.

— Partis il y a une demi-heure, répondit le garçon. Vous savez qu’ils vont jusqu’à Joinville ?

— C’est vrai, allons, en route !

Le cocher parut un peu surpris à la vue de l’arsenal ambulant qui s’installait dans sa voiture.

— Ah ! ah ! dit-il, on va se cogner, je connais ça ! Et ben, vous avez de la veine, bourgeois, je porte chance ! il n’y a pas huit jours que j’ai chargé des messieurs pour un duel au pistolet à Meudon, et…

— Et ? demanda le notaire d’une voix pleine d’émotion.

— Et mon bourgeois n’a pas écopé ; au contraire, il a flanqué une balle dans…

— Dans… l’adversaire ?

— Non, dans les quilles d’un de ses témoins.

— Vingt francs de pourboire ! s’écria le notaire, rempli d’un doux espoir.

Le cocher, électrisé, lança ses chevaux à toute bride et partit en sifflant une fanfare guerrière.

— Ah ! gémit Me°Taparel, qu’a dû penser Mme Taparel en ne me voyant pas rentrer cette nuit !…

— Tranquillisez-vous, répondit Cabassol, je lui ai télégraphié ces simples mots :

 

« Retenu par affaire BADINARD. Complications d’un caractère particulier exigent ma présence. Tout va bien. »

TAPAREL.

 

— Merci. Je vois que je puis maintenant être tout entier au général haïtien.

V

Un duel féroce au bois de Vincennes. – La troisième vengeance. – Le plus beau jour de la vie de M. Félicien Cabuzac est troublé par des discussions violentes.

L’aube se levait à peine, une aube pâle et triste de mars, lorsque le cocher débarqua ses bourgeois à l’entrée du bois de Vincennes. – Le notaire paya le cocher d’avance pour le cas où les hasards du combat l’entraîneraient trop loin pour retrouver la voiture, puis il ceignit une ceinture bleue apportée par Cabassol, y passa le revolver, la hachette, le bowie-knife et le couteau à scalper et jeta sa carabine sur l’épaule.

— Bonne chance ! cria l’automédon ; faites comme l’autre de la semaine dernière !

— Quelle heure avons-nous ? fit Cabassol en tirant sa montre, voyons, sept heures moins deux minutes. Allons, maître Taparel, voilà le moment, chargez la carabine et le revolver ! À l’heure qu’il est, votre adversaire se prépare à se jeter sous bois pour marcher à votre rencontre… allons, voici sept heures ! en avant ! Utilisez chaque mouvement de terrain, rangez-vous derrière chaque arbre, sautez de buisson en buisson !… de l’œil et du jarret !… En avant ! nous vous suivons à vingt mètres sur le côté.

Me Taparel, enfonçant son chapeau sur ses yeux d’un geste énergique, se jeta dans le fourré. – Les témoins lui laissèrent prendre une petite avance et se glissèrent à sa suite sous les arbres. – Pendant dix minutes on avança sans prononcer une parole. Me Taparel marchait avec la prudence d’un Peau-Rouge, sans faire crier une branche d’arbre, sans déranger une touffe d’herbe, se rasant derrière chaque pli de terrain, et sautant comme un cabri, quand il avait à traverser un espace découvert.

Tout à coup Cabassol et le jeune Chinois le perdirent de vue ; ils attendirent cinq ou six minutes, puis ils se risquèrent en avant.

Me Taparel était invisible. Cabassol l’appela doucement, mais rien ne répondit.

— Avançons, dit tout bas Cabassol.

Le Chinois l’arrêta brusquement et lui montra un objet étrange, à une vingtaine de mètres, au milieu d’un buisson.

— Qu’est-ce que cela ?

— C’est sa tête ! murmura le Chinois d’une voix entrecoupée.

— Sapristi, c’est sa tête… ah ! mais, est-ce que le Haïtien l’aurait déjà…

La tête siffla doucement et s’agita. Cabassol et le Chinois respirèrent. Ils se précipitèrent en avant et trouvèrent Me Taparel blotti au fond d’un fossé, la tête seule hors du trou.

— Avez-vous entendu ! demanda sourdement Me Taparel.

— Quoi ?

— Le son du cor, il me semblait qu’il n’avait pas été question de cor dans nos arrangements.

— Mais non,… ah ! je l’entends, c’est le tramway de Vincennes…

— Ah ! très bien, j’ignorais… maintenant indiquez-moi la direction de Joinville.

— Par là, sur la gauche.

— Merci, je vais opérer un mouvement tournant.

Et le notaire sortit de son fossé et se dirigea sur la droite.

Cinq minutes après, un nouveau sifflement du notaire appela les deux témoins qui s’empressèrent de le rattraper.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Des maisons, répondit tout bas le notaire.

— Un restaurant ! dit Cabassol… si nous allions déjeuner un peu, cette promenade matinale m’a ouvert l’appétit… Rentrez votre carabine dans son enveloppe, cachez sous votre pardessus votre attirail guerrier et déjeunons !

Me Taparel accueillit volontiers l’idée de suspendre les hostilités. Il dissimula, autant que possible, ses armes à feu et ses armes blanches et gagna le bord de la route.

— Un instant ! dit-il avant de quitter le couvert des arbres, allez donc voir si le restaurant n’est pas occupé par nos adversaires.

— Mais, non, vous voyez qu’il ouvre à l’instant même ; il n’y a personne.

La route fut traversée rapidement, et les trois hommes pénétrèrent dans le restaurant.

— Une omelette et du jambon ! commanda Cabassol.

Les garçons du restaurant parurent un instant surpris de voir des clients aussi matinals, mais ils s’empressèrent et conduisirent nos amis dans une grande salle du premier étage, consacrée ordinairement aux noces et festins de corps, et garnie d’une immense table pour cinquante couverts.

— Belle position, fit le notaire en examinant les environs par la fenêtre, on soutiendrait un siège très facilement. Si nous attendions ici nos adversaires ?

— Votre adversaire ! n’oubliez pas que nous ne sommes que vos témoins, répondit Cabassol. Attendons-le si vous voulez.

Nos amis s’installèrent à une petite table dans un angle de la salle, le plus près possible de la porte, qu’il était nécessaire de surveiller. Le notaire, pour déjeuner plus facilement, posa sur la nappe son revolver, sa hache et son bowie-knife. Le garçon à cette vue parut un peu effaré.

— Messieurs, dit-il, vous savez, nous avons un tir au pistolet dans le jardin, avec les balançoires et le jeu de boules, mais on ne tire pas dans les salons.

— As pas peur ! répondit Cabassol en s’étendant sans façon sur un divan.

— Et quel vin désirent ces messieurs ? reprit le garçon, nous avons un petit blanc à vingt sous la bouteille dont vous me direz des nouvelles.

— Du petit blanc ! s’écria Me Taparel avec indignation, allons donc, pour un homme qui, peut-être, sera dans deux heures étendu sur le champ de bataille !… Du champagne, et vivement !

— Du champagne ! s’écria Cabassol.

— Du champagne ! siffla le bon Chinois avec une voix de fausset, trois bouteilles !

Pour se distraire en attendant l’arrivée de l’omelette, Cabassol fit sauter d’un coup de bowie-knife le bouchon de la première bouteille de champagne.

— Ah ! qu’il est bon de vivre ! dit le notaire en mettant la main sur son cœur ; messieurs, je le sens maintenant, ma vocation ce n’était pas le notariat, c’était la vie d’aventures, fiévreuse, ardente, la vie de trappeur avec ses périls, ses fatigues, ses joies, ses combats dans le sentier de la guerre et ses petites noces au champagne ! Voilà ce qu’il fallait à ma nature indomptée, je m’en aperçois trop tard !

— Hourra ! cria Cabassol.

— Hourra ! siffla le Chinois.

— À bas le notariat ! Vive l’affaire Badinard qui me procure ces joies ! Que ne suis-je à la place de ce jeune Cabassol, que n’ai-je la mission d’accomplir moi-même les soixante-dix-sept vengeances de Badinard, au lieu de mon simple rôle de constatateur !

Avant d’aller plus loin, avouons ce que décidément nous ne pouvons plus cacher. Depuis la veille, au dîner chez l’ambassadeur du Zanguebar, nos amis et leur acolyte le jeune Chinois ont absorbé bien du champagne, on l’a peut-être remarqué. Qu’on ne les en blâme pas trop, les circonstances seules sont coupables ; Cabassol et Me Taparel avaient quitté l’hôtel avec une simple et légère émotion seulement, mais toute une nuit de discussions orageuses et de préparatifs sanglants, occasionnés par la fâcheuse collision avec le général, avait donné à cette émotion de singulières proportions, que l’omelette au champagne du matin n’était certes pas faite pour diminuer.

Cet aveu, fait en rougissant, soulage notre conscience et nous donne les coudées plus franches. Aussi nous n’hésiterons pas à déclarer sans réticences que Me Taparel, cette intelligence lumineuse, que M. Cabassol, jeune homme remarquablement doué, et que le jeune Chinois, dont nous avons oublié le nom, lettré de première classe, poète et prosateur, homme politique destiné à occuper plus tard un poste important dans l’Empire du milieu, que ces trois éminents esprits enfin, semblèrent pendant le déjeuner, bien obscurcis par le champagne.

L’omelette au jambon calma leur appétit. À la fin du repas et de sa bouteille de champagne particulière, Me Taparel déclara qu’il avait sommeil et que nulle puissance humaine ne l’empêcherait de dormir. En conséquence, il s’étendit sur une banquette, glissa quelques coussins sous sa tête et se coiffa d’une serviette.

— Et l’ennemi ? s’écria Cabassol, si les Haïtiens se présentent ?

— Vous êtes mes témoins, vous allez faire faction ! à la première alerte, vous me… reveill…

Et sans même achever sa phrase, le notaire ferma les yeux et s’endormit.

— Le devoir, balbutia Cabassol en se levant, peut se concilier avec le repos, la commodité avec la sécurité ; mon cher mandarin, nous allons veiller… en dormant !… aidez-moi.

Cabassol saisit l’extrémité d’une banquette, fit signe au jeune Chinois de prendre l’autre bout, et tous deux se mirent en devoir de la transporter jusqu’à la porte de la salle. Le prudent Cabassol ferma cette porte à double tour et posa la banquette en travers ; cela fait il s’en fut avec le Chinois chercher une seconde banquette pour la placer contre la première.

— Et maintenant, mon cher ami, que je vous ai enseigné la manière de fortifier un poste, je vais vous montrer comment l’on monte sa garde sans fatigue !

Cabassol s’allongea sur la banquette, remua un peu pour bien se caler et ferma l’œil.

— Faites comme moi, dit-il en bâillant, le Haïtien ne nous surprendra pas, et nous nous réveillerons frais et dispos pour lui tenir tête !… Bonsoir, mon cher Chinois, mon petit dragon bleu, bonne nuit !

Le jeune Chinois, après avoir soigneusement roulé sa queue autour de sa tête, allait faire comme Cabassol, mais il réfléchit sans doute et revint vers la table. Prenant successivement les trois bouteilles de champagne, il les goutta dans son verre et le vida consciencieusement. Ce devoir accompli, il revint à sa banquette et se coucha près de Cabassol.

Quel bon sommeil après tant de fatigues et de si nombreuses émotions ! Quel repos précieux et réparateur ! Me Taparel rêva, il est vrai, du Haïtien, mais son rêve ne manqua pas de douceur ; il songea qu’après trois heures de combat corps à corps, les cartouches épuisées, les haches brisées, les bowie-knifes ébréchés, il réussissait à scalper son ennemi, et qu’il lui faisait grâce ensuite.

Le calme le plus complet régnait donc dans la grande salle du restaurant ; il dura de neuf heures du matin à une heure et demie. Rien ne l’avait troublé, pas même les garçons du restaurant qui pourtant auraient bien eu le droit de déranger un peu ces singuliers clients.

Au dehors il faisait un temps superbe ; le soleil, voilé le matin, avait dissipé son rideau de nuages et chauffait le bois de Vincennes de façon à éveiller bientôt les frondaisons printanières et à faire éclore les premières violettes. De toute la nature se dégageait une impression de douceur et de tranquillité vraiment délicieuses, les oiseaux sifflaient dans le jardin, le canon du polygone tonnait à intervalles réguliers, et de temps en temps retentissaient dans le fort, à peu de distance, des appels de clairon ou des sonneries de trompette de cavalerie.

Tout à coup, le ronflement de Cabassol s’arrêta. Des bruits suspects avaient troublé son calme sommeil ; il ne bougea pas, mais il cessa de ronfler. Un tapage assez violent se faisait au-dessous, au rez-de-chaussée du restaurant, puis des portes s’ouvrirent vivement, et le tapage retentit plus clair et plus vif. On montait l’escalier.

Deux secondes après, des cris et des appels retentirent dans l’escalier, et la porte fut vigoureusement secouée du dehors.

— Aux armes ! s’écria Cabassol en se précipitant en bas de sa banquette et en jetant le jeune Chinois sur ses pieds.

— Aux armes ! répéta le notaire éveillé en sursaut, je ne l’ai donc pas bien scalpé ?

— Qui ça ?

— Lui ! le Haïtien…

— Sans doute, puisque le voilà qui va enfoncer la porte… allons, allons, du calme, procédons avec régularité… Qui vive ?

— C’est la noce ! répondit-on du dehors, ouvrez donc, farceurs !

— La noce ? quelle noce ? demanda Me Taparel à Cabassol.

— Je n’en sais rien… mais ce n’est pas l’ennemi, ils n’ont pas d’accent…

— Non ! alors puisque ce sont des gens paisibles, ouvrons et dissimulons nos projets.

Cabassol et le jeune Chinois enlevèrent rapidement les barricades et ouvrirent la porte.

Pressés sur le palier, serrés sur les marches de l’escalier, riaient et plaisantaient des braves gens en ribambelle, tous en tenue de cérémonie, avec des robes de soie, des chapeaux à grands fracas, des habits noirs, des redingotes imposantes et des cravates blanches noblement empesées. C’était bien une noce. En tête de la foule, une jeune dame tout de blanc vêtue et couronnée de fleurs d’oranger, donnait le bras à un jeune homme cravaté, coiffé et frisé avec une perfection suprême.

— Farceurs, fit le marié en donnant une poignée de main à Cabassol. Vous savez que les cérémonies nous ont mis en appétit, et vous barricadez la salle du festin !

— Comment vous portez-vous ? demanda Cabassol légèrement ahuri en secouant la main de ce marié qu’il ne connaissait en aucune façon.

Toute la noce avait fait irruption dans la salle, Me Taparel et le Chinois distribuaient des poignées de main sans rien comprendre aux politesses que leur prodiguaient des inconnus. Cabassol complimentait la mariée émue et rougissante.

— Vous nous avez donc précédés, disait le marié à Cabassol, l’attente à la mairie vous a ennuyés… moi, c’est incroyable comme ça m’a creusé. Aussi nous allons expédier un petit déjeuner sur le pouce, puis l’on se promènera dans le bois, et à six heures le grand festin !… Allons, à table, mon cousin !

— À table, mon cousin, dit gracieusement la mariée.

— Dites donc, mon nouveau cousin, glissa le marié dans l’oreille de Cabassol, est-ce que le Chinois est un parent ou un ami ? Ça doit être un ami… Vous lui ferez chanter des drôleries de son pays, n’est-ce pas ?

Cabassol réussit à prendre Me Taparel à part.

— Je comprends tout, lui dit-il, le côté du marié nous prend pour un parent de la jeune dame, et le côté de la mariée pour un parent de l’époux ; ne brusquons rien, déjeunons avec la noce ; l’omelette de ce matin est oubliée, il m’est resté une certaine lourdeur de tête qu’un léger repas dissipera.

— Mais, et mon adversaire qui bat le bois à ma recherche, s’il arrivait ?…

— Baste ! il ne nous trouvera pas au milieu de tout ce monde. Déjeunons d’abord, nous verrons ensuite.

Déjà le jeune Chinois était à table entre deux dames qui le questionnaient sur les modes de son pays. Cabassol et Me Taparel s’installèrent chacun en face d’une fenêtre pour avoir l’œil sur la route.

Le déjeuner fut naturellement d’une gaieté folle ; la conversation roula surtout sur le divorce, sur les désagréments du mariage. Quelques jeunes cousines déclarèrent qu’elles ne se marieraient jamais ; les deux belles-mères commencèrent à verser quelques larmes et prirent Me Taparel pour confident de leur douleur. Celui-ci, d’abord abattu par le mal de tête, avait peu à peu retrouvé son aplomb grâce à des moyens énergiques, c’est-à-dire en ingurgitant quelques verres de ce petit vin blanc dédaigné le matin.

Doucement ému par les confidences des deux mamans, il jugea convenable de prononcer quelques paroles bien senties pour répondre aux politesses et aux amitiés dont on l’accablait.

— Je comprends, dit-il, toute la douleur d’une mère quand vient le jour qui doit la séparer de son enfant !… Il y a une romance là-dessus… Tralala… ta chambre sera vide ! etc. Pauvre brebis qu’on traîne à l’autel, tu quittes le doux abri du sein maternel, pour suivre celui qui n’est trop souvent, hélas ! qu’un infâme loup ravisseur ! C’en est fait : le oui décisif, le oui terrible, le oui fatal est prononcé, l’arrêt est sans appel, pleure, pauvre mère ! Un étranger s’est introduit subrepticement dans ta famille et t’a enlevé pour toujours celle qui devait être la consolation de tes vieux jours ! Au moins, sera-t-elle heureuse ? C’est si rare ! Ô mes amis ! la statistique est là pour nous retirer nos illusions à cet égard : un mariage heureux est une exception, une de ces curiosités que l’on signale aux étrangers dans les villes où quelquefois il se produit de ces phénomènes… La statistique a réuni là-dessus des documents qu’elle n’ose livrer à la publicité, de peur des conséquences…

— Ah mais, pardon ! s’écria le marié, il y a…

— Mon gendre, laissez parler monsieur ! gémit la belle-mère maternelle.

— Pardon, reprit Me Taparel en se tournant vers le marié, voulez-vous que je vous énumère les trop nombreuses causes de désordre et de malheur des mariages d’aujourd’hui ? – Côté masculin, nous avons : l’ivrognerie, vins, liqueurs, absinthe ! la paresse : la jeunesse d’aujourd’hui n’aime pas le travail ! la brutalité : dans les classes bourgeoises, le mari, doucereux devant le monde, bat sa femme dans l’intimité ! l’inconduite, oui, jeune débauché, l’inconduite…

— Si vous vouliez bien ne pas vous adresser à moi ! hurla le marié.

— Taisez-vous, mon gendre, s’écria la belle-mère, monsieur nous en apprend de belles sur votre compte ! D’ailleurs j’avais prévenu ma pauvre fille, je lui avais dit : Quand tu seras malheureuse, ne t’en prends qu’à toi, tu l’auras voulu !

— Laissez donc ce vieux raseur, dirent quelques jeunes gens en se levant de table, allons dans le jardin, il y a des petits jeux, des balançoires…

La pauvre mariée venait de se jeter au cou de sa mère pour mêler ses larmes aux siennes. Une vieille cousine était en train de s’évanouir, et deux ou trois dames sanglotaient tout haut.

Cabassol s’était levé pour prodiguer des consolations à la jeune épouse ; il faisait des signes à Me Taparel ; mais celui-ci était lancé, et il ne pouvait plus s’arrêter.

— Je n’entends pas dire que les torts soient d’un seul côté ! au contraire, la Société de statistique a établi par des chiffres incontestables dans ses Tables officielles des mauvais ménages, qu’il n’y avait que 42 pour 100 de ménages troublés par le fait des torts masculins. Il reste donc 58 pour 100 de torts féminins !

— Oh ! firent quelques dames.

— Vous paraissez mettre mes paroles en doute ? reprit Me Taparel, je n’ai qu’à détailler les torts féminins et, en réfléchissant avec bonne foi, vous verrez que le chiffre de 58 pour 100 doit être faible. Voyons ! du côté des dames, nous avons : la coquetterie, immense source de désastres conjugaux ! – la paresse et le désordre, la ruine des maisons ! le… la… Comment dirais-je ? les goûts folâtres, enfin, qui les portent à faire des cribles des contrats rédigés avec tant de soin par les notaires…

— Monsieur ! s’écrièrent quelques dames.

— Je ne fais pas de personnalités, je parle en général… Eh ! mon Dieu, tout cela est connu, archiconnu, cela se voit tous les jours, à toute heure, dans tous les quartiers ; la jeune dame montre un front sévère à son époux et elle minaude avec ses amis ; un jeune homme, un contrebandier conjugal, lui prend la main, elle le regarde d’un œil ému et languissant, un œil de carpe amoureuse…

Un cri de colère poussé par le marié l’interrompit, le pauvre garçon montrait du doigt un groupe répondant parfaitement à la description imagée de Me Taparel. – C’était Cabassol qui cherchait à consoler la mariée en lui tapant tendrement dans les mains, tandis que, toute troublée, la pauvre jeune dame le regardait avec cet œil ému et languissant si sévèrement qualifié par le notaire.

— Heureusement, continua le notaire sans faire attention au brouhaha, heureusement nos législateurs ont enfin été touchés par les nombreuses plaintes qui s’élèvent vers le temple des lois, depuis tant d’années… heureusement, dis-je, il y a le divorce… Plus de chaînes éternelles, plus de forçats rivés par un contrat de mariage indestructible ! ta femme te trompe, répudie-la !

En vérité, quel joyeux repas de noce ! autour de la table du festin on pouvait compter cinq ou six dames évanouies, une vingtaine de personnes de tout âge et de tout sexe en pleurs et au moins autant en train de se disputer. De tous côtés on faisait respirer du vinaigre et l’on versait de l’eau sur la tête des plus malades. – Au centre, on gesticulait beaucoup dans un groupe formé autour des époux : le marié criait, la mariée pleurait, et Cabassol recevait des reproches indignés.

— Mais enfin ! s’écria le marié dans un transport de fureur en s’adressant aux parents de sa femme, qu’est-ce que ce cousin que vous m’amenez-là ?… ce monsieur qui vient, à ma barbe, taper dans les mains de ma femme… le jour de mes noces…

— Ce cousin ? mais c’est le vôtre, il n’est pas de notre côté.

— Il n’est pas de votre côté ?

— Non, non, et non !

— Mais c’est un intrus, il n’est pas du mien non plus ! Qui est-ce qui le connaît ici ? Et l’autre, son ami, qui vient de nous faire un discours si plein d’à-propos… l’autre, qui dit que je bois, que ma femme me trompe et qui nous engage à divorcer ?

— Ce n’est pas notre parent ?

— Encore un intrus ! Et le Chinois, ce n’est pas votre cousin non plus ?

— Non.

— Ce sont des escrocs… venir manger notre repas, troubler mon ménage, et taper dans les mains de ma femme… vite, un garçon d’honneur pour aller chercher les gendarmes !…

Tout à coup, un coup de feu retentit dans le jardin, sous les fenêtres de la salle du banquet, un second coup le suivit, puis un troisième accompagné de quelques cris.

Cabassol et Me°Taparel, qui se débattaient dans des explications impossibles, sursautèrent.

— Alerte ! cria Cabassol.

— Haïti ! Haïti ! s’écria le Chinois.

— Aux armes ! hurla Me Taparel.

Et, bousculant les gens de la noce, ils coururent aux fenêtres.

— Les voilà ! les voilà ! gare les coups de carabine ! répétait Me Taparel.

Des cris aigus retentirent dans la salle, les dames coururent follement vers l’escalier.

Mais le mari, penché à l’une des fenêtres, avait découvert la cause de cette chaude alarme. C’étaient les jeunes gens de la noce qui, pour échapper aux discours du notaire, avaient gagné le jardin et qui s’amusaient aux balançoires et au tir au pistolet.

— Ce n’est rien, dit le marié, ce sont les petits cousins qui cassent des pipes à la cible.

Cabassol et le notaire s’étaient aussi aperçus de leur erreur, les petits cousins n’avaient rien de commun avec le redoutable Haïtien. Me Taparel, la carabine sur l’épaule, le revolver à la ceinture et la hache dans sa poche, descendait rapidement l’escalier, suivi de Cabassol et du jeune Chinois.

D’un pas ferme Me Taparel s’en fut droit au tir et arma sa carabine. Les petits cousins s’étaient écartés, Me Taparel visa longuement une pipe et fit feu. La pipe demeura intacte.

— J’aurais dû exiger des balles explosibles ! s’écria Me Taparel.

Et tirant son revolver, il en déchargea successivement les douze coups sur cette pipe obstinée ; au douzième coup, la balle eut un écart de quelques mètres et s’en fut casser la jambe d’un petit Amour, qui, perché sur un mur dans un coin du jardin, regardait l’assistance d’un œil malin.

— L’honneur est satisfait, dit gravement Me Taparel en remettant le revolver dans l’étui, il est bientôt quatre heures, il y a assez longtemps que nous cherchons ou attendons nos adversaires ! Rentrons chez nous, messieurs, vous rédigerez à Paris le procès-verbal de la rencontre.

Me Taparel et ses compagnons allaient profiter de l’étonnement des gens de la noce pour quitter le restaurant, mais le maître de l’établissement ayant appris, au milieu du tumulte, que les trois intrus ne faisaient point partie de la famille, accourait vers eux.

— Messieurs, dit-il, nous avons un compte…

— Ah ! c’est vrai, j’oubliais, fit Me Taparel en se frappant le front.

— Vous n’êtes pas de la noce Cabuzac ?

— Cabuzac ! s’écria le notaire, le marié s’appelle Cabuzac ?

— Ah ! fit à son tour Cabassol, il s’appelle Cabuzac ? Félicien Cabuzac ?

— Oui.

— Alors, nous le connaissons, il est dans l’album.

— Dans quel album ? demanda le restaurateur.

— Ça ne vous regarde pas ! Tenez, voilà cent francs pour nos deux repas… plus cent francs pour du champagne que vous offrirez à la charmante mariée, en disant à M. Félicien Cabuzac : C’est de la part de Badinard. Allez !

Cabassol, Me Taparel et le Chinois, sans plus répondre aux interpellations des gens de la noce, prirent le chemin de la porte et s’enfoncèrent dans le bois. Me Taparel, depuis la découverte du nom du marié, avait bien moins mal à la tête, et il oubliait le redoutable Haïtien.

— Ainsi, disait-il, nous n’avons pas perdu notre journée, nous avons une vengeance de plus… cela fait trois ! Je me disais aussi en regardant le marié, je connais cette figure-là ; je l’avais vue dans l’album de Mme Badinard.

Un bruit de trompette l’interrompit. Le tramway de Vincennes au Louvre passait.

— Au tramway ! cria le notaire.

Et les trois compagnons se mirent au pas de course en faisant des signes au conducteur. Le tramway s’arrêta. Sans remarquer une agitation extraordinaire qui se manifestait sur l’impériale, les trois amis escaladèrent la plateforme.

— Complet à l’intérieur, dit le conducteur en sonnant ses voyageurs.

— En haut ! exclama le notaire.

La trompette retentit, le tramway se remit en marche. Me Taparel, suivi de ses compagnons, prit la rampe pour gagner l’impériale où l’agitation semblait redoubler.

Parvenu en haut de l’étroit escalier, Me Taparel s’arrêta pétrifié. Trois têtes noires venaient de se montrer à l’extrémité de la banquette, et ces têtes étaient celles de ses adversaires, du général haïtien et de ses deux témoins.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Cabassol.

— Les Haïtiens ! répondit Me Taparel.

— Allons, allons, montez-vous ! s’écria d’en bas le conducteur.

— Laissez-moi passer, je vais aller parlementer, reprit Cabassol.

Et dépassant Me Taparel, il s’avança vers les Haïtiens qui semblaient bouleversés.

— L’honneur est satisfait, dit-il.

— L’honneur est satisfait, répéta Me Taparel en faisant jouer la batterie de son revolver vide.

Le général haïtien fit un geste de satisfaction. Il tira son revolver de sa poche et montra qu’il était déchargé.

— L’honneur est satisfait, dit-il gravement.

Les deux partis pacifiés prirent place sur la même banquette.

— Ouf ! fit Me Taparel, quelle journée !

— Quelle battue dans le bois ! fit le général. J’y ai perdu ma carabine.

— Comment cela ?

— J’ai attrapé un procès-verbal, j’ai eu beau dire qu’il s’agissait d’un duel, la gendarmerie a confisqué mon arme. Mais je rapporte ceci…

Le général, entr’ouvrant son pardessus, tira un lapin de sa poche.

— À trois cents mètres ! s’écria-t-il, je l’ai tiré à trois cents mètres, hein ! si vous aviez été à sa place…

Me Taparel, toujours suivi de Cabassol et du Chinois, rentra chez lui à six heures du soir.

Mme Taparel se jeta dans ses bras en pleurant, elle ne comptait plus le revoir, car des bruits de duel commençaient à courir Paris.

Me Taparel avait obtenu du général haïtien qu’il lui fit cadeau du lapin, il le remit à Mme Taparel et lui dit :

— La balle qui a tué ce lapin m’était destinée. Je veux le faire empailler pour en faire l’ornement de mon salon. Et maintenant que Badinard est vengé de l’infâme Cabuzac, nous allons nous occuper de madame la vicomtesse de Champbadour !

VI

Idées de Cabassol sur l’équitation. – Les douze sonnets dédiés à Mme Éléonore de Champbadour. – Intimités sur l’Arc de Triomphe.

Taparel depuis huit jours ne quittait pas la chambre. À peine était-il descendu une fois dans son cabinet, pour rayer de la liste des vengeances à exercer les noms de l’ambassadeur de Zanguebar et de Félicien Cabuzac.

L’estimable notaire était un peu souffrant, une semaine d’émotions aussi intenses, couronnée par cet affreux duel à l’américaine avec le redoutable Haïtien qui abattait des lapins à trois cents mètres, l’avait fatigué outre mesure, et il avait besoin d’un certain laps de repos.

Cabassol était jeune, lui ; au lieu des trois jours de migraine violente dont Me Taparel avait souffert, il en avait été quitte pour une demi-journée de lassitude. Tous les jours il était venu prendre des nouvelles de Me Taparel ; il avait poussé l’héroïsme jusqu’à proposer de tenir compagnie au malade, pour lui lire les cent cinquante volumes du Recueil des lois et arrêts ou la collection du Journal du notariat. Mais, tout en lui sachant gré de sa bonne intention Me Taparel avait énergiquement refusé et l’avait engagé à ne pas perdre un instant de vue sa noble mission.

Cabassol n’avait pas besoin d’être encouragé. Électrisé par ses trois succès en moins de huit jours, il s’était mis de lui-même à la besogne et avait dirigé toutes ses batteries contre le vicomte Exupère de Champbadour. Par les soins de Miradoux il avait été parfaitement renseigné sur les habitudes du vicomte et sur celles de Mme de Champbadour ; il connaissait le petit nom de cette dame et – ici Miradoux ne saurait être trop admiré – jusqu’à l’existence d’un signe particulier de Mme Éléonore de Champbadour, un petit fripon de grain de beauté, situé un peu au-dessous de l’épaule gauche.

Son premier soin avait été de demander à un jeune poète de ses amis douze sonnets variés sur Éléonore. Il avait eu douze chefs-d’œuvre, douze ravissants petits poèmes dont les strophes tendres ou vibrantes, émues ou colorées, mais toujours fines et délicates, devaient toucher le cœur de n’importe quelle femme. Ces sonnets étaient intitulés : le pied d’Éléonore, l’œil d’Éléonore, la chevelure d’Éléonore, etc., etc.

Le premier sonnet fut envoyé par la poste et ne coûta que trois sous d’affranchissement ; le second revint à meilleur marché, car Cabassol le déposa lui-même dans le manchon de Mme la vicomtesse en profitant d’un moment où cette dame l’avait posé sur une chaise pour examiner des curiosités chez un marchand. Le troisième arriva jusqu’aux mains d’Éléonore dans une boîte de parfumerie. Un bouquet acheté par Mme de Champbadour à une petite bouquetière contenait le quatrième sonnet. Le lendemain Éléonore ayant renvoyé son coupé dut prendre un fiacre, et reçut du cocher le cinquième sonnet à la place du numéro de la voiture.

Mme de Champbadour avait lu le premier sonnet sans émotion, elle avait rougi en recevant le second, le troisième l’avait troublée, le quatrième l’avait fait rêver malgré elle au poète amoureux et obstiné… Quelle délicatesse de sentiments, quel charme, quelle douceur exquise dans ces vers mystérieux ! Ah ! M. le vicomte Exupère de Champbadour était bien loin de posséder les qualités d’âme qui se révélaient dans chacune des strophes de ces sonnets. M. de Champbadour avait été charmant pendant les quinze jours de la lune de miel, puis, ne daignant plus se mettre en frais d’amabilité pour sa femme, il avait adopté un petit train-train conjugal bien vulgaire, et bien commun. Il vérifiait les comptes de la maison, il tenait à avoir bonne table et cave suffisante, il allait au cercle, et jamais, au grand jamais, il n’avait songé à aligner deux rimes en l’honneur d’Éléonore.

Pour faire parvenir à Mme de Champbadour le sixième sonnet, Cabassol corrompit Bob, le petit groom de la vicomtesse. – Restaient six sonnets, de plus en plus galants et enflammés. – Cabassol loua en face de l’hôtel Champbadour un petit logement, donnant juste sur les fenêtres d’Éléonore. Le soir, le vicomte Exupère étant au cercle, Cabassol mit un petit caillou dans le septième sonnet et le lança dans les carreaux. – Il cassa une vitre et une glace, mais il eut la joie d’entrevoir Éléonore en train de savourer cette poésie qui tombait du ciel. Un matin, la fenêtre étant entr’ouverte, Cabassol, à l’aide d’une sarbacane, envoya le huitième sonnet à son adresse.

Il ne perdait pas son temps, le jeune Cabassol. En deux jours, il avait acquis des notions d’équitation suffisantes pour se risquer à faire un tour à cheval au Bois de Boulogne.

— Je n’ai pas le temps d’apprendre à monter à cheval, avait-il dit aux écuyers du manège, apprenez-moi seulement à tomber sans me faire trop de mal.

On l’avait compris et l’on avait dirigé son éducation en conséquence. Cabassol, d’ailleurs, avait de véritables dispositions pour la science difficile de l’équitation ; suivant lui, esprit éminemment simplificateur, toute cette science se réduisait à deux points. Pour monter à cheval il faut : 1° ne pas se laisser tomber, et 2° savoir diriger sa monture.

Et encore l’article 2 est de beaucoup le moins important : ne pas tomber est le principal, puisque du moment où l’on ne se laisse pas désarçonner, on doit toujours arriver à diriger son cheval, soit par la persuasion, soit à coups de cravache.

Or, l’objectif principal étant pour le cavalier d’éviter les chutes, Cabassol avait étudié les chutes. On peut tomber de cheval de quatre côtés : par le flanc droit, par le flanc gauche, par-dessus la tête et par-dessus la queue. La première leçon avait été consacrée à apprendre la manière de tomber par le flanc gauche sans se faire de mal. Cabassol s’en était tiré avec quelques contusions légères.

Dès la seconde leçon, le maître de Cabassol put constater de réels progrès ; son élève apprit sans trop de mal à tomber par la droite. La chute pardessus la queue, quand on a un peu de sang-froid, n’offre pas de grandes difficultés, et c’est aussi la plus gracieuse ; on tombe assis ; le tout est d’avoir l’air de s’asseoir naturellement. Cabassol y parvint ; après deux heures d’exercice, il tombait avec une élégance telle, que, d’après le professeur, il semblait à le voir qu’une duchesse venait de lui dire gentiment : « Prenez donc un siège, cher marquis ! » Restait la chute par-dessus la tête, Cabassol la gardait pour la fin, car c’est la plus difficile ; elle exige une certaine souplesse de reins et une solidité de poignets peu commune ; il l’étudia soigneusement et son professeur fut content de lui.

En quatre leçons, Cabassol avait appris tout ce qu’il voulait connaître. Le cinquième jour, il prit une cravache sérieuse, sauta en selle et partit avec l’intention d’aller faire un tour aux Champs-Élysées. Malgré toutes les remontrances et toutes les objurgations de l’éperon et de la cravache, le cheval refusa de s’engager dans la grande avenue, et prit par le Cours la Reine. Cabassol ne tomba qu’une fois et encore il eut l’adresse de tomber sur une pelouse.

Avant de remonter, il tourna la tête de sa monture vers une allée transversale, devant regagner l’avenue, et il sauta en selle.

À l’angle de l’avenue, il eut l’occasion de s’apercevoir qu’en un quart d’heure il avait déjà fait de notables progrès. Le cheval ayant manifesté l’intention de tourner à droite, quand son maître désirait monter à gauche vers l’Arc de Triomphe, Cabassol réussit à l’en dissuader. La cravache bien maniée est un éloquent moyen de persuasion. Enfin le problème du cheval dirigeable était résolu ! Cabassol ne tomba qu’une fois, – par le flanc gauche – en revenant.

Le lendemain, il était au bois parmi les autres cavaliers, à l’heure où Mme de Champbadour endossait son élégante amazone pour faire sa promenade quotidienne.

Comment s’y prit-il pour entrer en relations personnelles avec la charmante vicomtesse dès ce matin même ? D’une façon bien simple. Dans une allée déserte, où Éléonore se livrait aux douceurs d’un temps de galop, suivie du seul Bob, le groom corrompu par l’or de Cabassol, notre héros mit à profit ses leçons du manège, et tomba de cheval de la façon la plus gracieuse, juste devant Mme de Champbadour. Son secret espoir était que cette dame épouvantée s’évanouirait aussitôt, et qu’il aurait le bonheur de la recevoir dans ses bras. Son désir ne s’accomplit point ; Mme de Champbadour ne s’évanouit pas, elle se contenta de pousser un cri d’effroi gracieusement modulé et d’arrêter brusquement sa monture.

Notre héros, en se relevant, sans qu’Éléonore eût pensé à s’évanouir, songea qu’il aurait mieux fait d’accepter le moyen de Bob : l’ingénieux Bob avait proposé de couper une courroie de la selle de sa maîtresse, ce qui, à un moment donné, eût amené une chute et l’évanouissement demandé.

L’évanouissement manquant à son programme, Cabassol, après s’être relevé, tira gravement un papier de sa poche, et le tendit à Mme de Champbadour étonnée. Cela fait, il mit la main sur son cœur, en s’inclinant profondément, et sauta en selle pour s’éloigner, d’un air mélancolique.

Ce papier c’était le neuvième sonnet !

Et Mme de Champbadour le lut avec des battements de cœur.

En vérité, depuis le temps des Buckingham et des Bassompierre, avait-on vu façons plus galantes et plus chevaleresques !

Il restait trois sonnets, les plus ardents, les plus enflammés ; des strophes de lave, destinées à mettre le feu aux poudres et à dévorer le cœur d’Éléonore ! Le lendemain, à la même heure, dans la même allée, et de la même façon, Cabassol remit le dixième à la belle Champbadour.

Cette fois elle faillit s’évanouir. Cabassol ne partit pas, comme la veille, à toute bride, il remonta sur son cheval et chevaucha longtemps, à côté de l’amazone, en recherchant les allées ombreuses.

Au moment de reprendre la grande allée du bois, Mme de Champbadour, pressée par l’ardent Cabassol, dut lui accorder ce qu’il demandait : un rendez-vous ! Que voulez-vous ! Pouvait-elle laisser ce malheureux fou risquer sa vie pour lui remettre chaque jour un sonnet de la même façon ? Non, non, il y aurait eu trop de cruauté, cela n’était pas possible ! Et rougissante, troublée, le cœur battant à tout rompre, la vicomtesse avait elle-même indiqué l’endroit tranquille et sûr où le poète pourrait la voir.

C’était pour le jour même à trois heures au sommet de l’Arc de Triomphe.

Cabassol, en quittant le bois, arrêta son cheval devant le bureau télégraphique de l’avenue de la Grande-Armée, et envoya la dépêche suivante à Me Taparel.

 

« Quatrième vengeance se prépare. – Plate-forme Arc de Triomphe 3 heures. – Venez ! »

« CABASSOL. »

 

— Si cela continue à marcher avec cette rapidité, se dit Cabassol en s’en allant tranquillement déjeuner, j’aurai, achevé ma tâche en moins d’un an, Badinard sera vengé, et je pourrai me donner du bon temps !

À trois heures moins un quart, notre héros descendait de voiture sous la voûte de l’Arc de Triomphe et commençait l’escalade du monument. Tout allait bien, la plateforme était déserte. Accoudé sur la balustrade, une lorgnette à la main, Cabassol explora du regard la grande avenue des Champs-Élysées.

Un fiacre jaune qui montait lentement au milieu d’une auréole de poussière fit battre son cœur, dès qu’il l’aperçut ; quelque chose lui disait que ce fiacre jaune devait abriter l’incognito de la charmante vicomtesse. En effet, à l’angle de l’avenue, le fiacre s’arrêta et Mme de Champbadour, hermétiquement voilée, mais reconnaissable pour le cœur de Cabassol, en descendit, relevant ses jupes et sautillant pour éviter le jet d’eau d’un arroseur municipal.

Enfin, après avoir bien regardé autour d’elle, la vicomtesse pénétra dans le monument.

Cabassol, charmé, courut l’attendre à l’entrée de l’escalier. Au bout de cinq minutes, horreur ! au lieu de la vicomtesse, ce fut la tête d’un Anglais qui parut, un Anglais long, desséché, au visage orné d’une grande barbe jaune ; derrière lui un autre Anglais se montra, court et apoplectique avec la même barbe jaune, le même chapeau casque à voile, la même lorgnette en bandoulière. Après cet Anglais replet, un autre Anglais maigre parut, puis un autre rondelet, puis un autre et encore un autre… Cabassol en compta trente-sept, il pensa que c’était tout ; mais, après une minute d’intervalle, une nouvelle série mit le pied sur la plate-forme. C’était la série des gens mariés, les dames étaient en majorité, toutes avec des vêtements à carreaux en forme de sacs et des abat-jour invraisemblables en guise de chapeaux.

Perdue au milieu de cette invasion, apparut enfin Mme de Champbadour en vêtements gris, le voile noir rabattu sur les yeux, élégante comme une petite souris parisienne. Éléonore s’enfuit à l’extrémité de la plate-forme loin des Anglais, et parut s’abîmer dans la contemplation des cheminées de Paris. Cabassol l’avait suivie.

— Enfin ! s’écria Cabassol, je vais donc pouvoir vous dire…

— Do you speak English ? dit une voix étrangère.

C’était un immense Anglais qui s’interposait entre eux.

— No ! répondit énergiquement Cabassol.

— Madame, reprit notre ami en tournant le dos au malencontreux insulaire, madame, par quels mots essayerai-je de vous peindre le bonheur qui remplit mon âme, qui fait déborder mon cœur…

— Please, sir ? Have the kindness to tell me where is the Panthéone ? dit une voix féminine.

Une Anglaise en waterproof écossais venait de passer la tête entre Cabassol et la vicomtesse.

— Plaît-il ? demanda Cabassol ennuyé.

— The Panthéone ?

— Là bas, madame.

— Tanke you !

— Oui, reprit Cabassol, je me sens l’âme enivrée d’une poésie…

— Je vous demandais bien pardone, fit un monsieur qui bouscula légèrement Cabassol en ouvrant un immense plan de Paris qu’il étendit à terre.

— Allons plus loin, dit Cabassol en entraînant Mme de Champbadour à l’autre extrémité de la plate-forte. – Oui, comme je vous le disais dans mes vers, je vous aime à en perdre la raison ; depuis que je vous ai vue, la joie et le désespoir ont tour à tour envahi mon âme…

— Please, sir ?

— Encore ! s’écria Cabassol en se retournant.

Cette fois ils étaient toute une famille, formant un cercle autour des deux, jeunes gens.

— No speak english ! cria Cabassol ; qu’est-ce que voulez ? des renseignements ? Adressez-vous au gardien, ça ne me regarde pas !

— Aoh ! vous n’êtes donc pas le guide de l’agence Fogg ?

— Vous m’ennuyez !

— Aoh ! I do not understand ennuyer… Mary, Lucy, cherchez dans le Pocket-dictionnary.

— Ah ! Fuyons, monsieur, s’écria la vicomtesse suppliante, un esclandre me perdrait !…

Cabassol furieux regarda autour de lui ; près de cent cinquante fils ou filles d’Albion avaient pris possession de la plate-forme, braquant sur Paris toutes leurs lorgnettes, déployant tous leurs plans : l’escalier en amenait encore et toujours, et toujours ! L’Arc de Triomphe semblait plein à l’intérieur. Il fallait fuir, la solitude de tout à l’heure était trop habitée.

— Voilà le commencement ! les premiers soleils nous amènent les premières caravanes d’Anglais !

— Hélas ! soupira la vicomtesse.

— Ô ange ! si vous vouliez, nous irions loin, bien loin, aux Buttes-Chaumont…

— Buttes-Chaumont ! Very beautiful park ! dit une voix dans l’ombre de l’escalier.

C’était encore un Anglais !

— Voulez-vous indiquer à moa, dans le panorama, les Buttes-Chaumont… Ce était un parc véritablement… Comment dites-vous ? Charmant !… le parc Monceaux était bien peigné. Mais le parc des Buttes-Chaumont était plus charmant, parce qu’on pouvait plus fumer le pipe ! Jenny ! Fanny ! Arabelle ! Maud ! Valentine ! venez voir le parc des Buttes-Chaumont que le gentleman va avoir l’obligeance de nous indiquer !

— Ah ! s’écria Cabassol, en tournant le dos à l’insulaire, qui pouvait se douter que l’Arc de Triomphe fût aussi peuplé !… Bientôt on en sera réduit à donner ses rendez-vous sur la colonne de juillet ou bien en ballon… non captif… Et encore !…

— Ah ! Fuyons, fuyons ! répéta la vicomtesse, si mon mari était revenu d’Orléans !…

— Ne craignez rien, âme de ma vie… ah ! il est à Orléans ! Eh bien… je connais au bois de Boulogne, un restaurant mystérieux, où une femme du monde peut se glisser incognito… sans rien craindre…

— Oh ! fit Mme de Champbadour.

— Ne vous offensez pas ! ce que ces malencontreux Bretons m’ont empêché de vous dire sous le ciel bleu d’une belle journée de printemps, les étoiles du soir l’entendront… L’astre de Diane, au croissant d’argent, n’est-il pas le flambeau de l’amour plus que le soleil brûlant de midi ?… Ô ange, je vivrai plus en cette soirée qu’en cinquante mille jours, loin de vos yeux charmants !…

— Ô poète ! fit Mme de Champbadour, en laissant sa main dans celle de Cabassol.

— Eh bien, d’un mot vous allez me désespérer ou transporter mon âme au quinzième ciel : viendrez-vous ?

— Eh bien, oui !… mais, chut ! nous voici descendus, laissez-moi partir seule…

Cabassol, après avoir furtivement baisé la main de la charmante vicomtesse, resta dans le monument pendant dix minutes encore. Comme il sortait à son tour, il se jeta dans les bras de Me Taparel qui accourait au reçu du télégramme.

— Eh bien ! demanda Taparel, trop tard ?

— Au contraire, trop tôt !

— Comment cela ?

— Une invasion de touristes de l’agence Fogg a troublé notre rendez-vous sur la plate-forme, mais c’est partie remise. Ce soir, bois de Boulogne, au Moulin-Bleu, cabinet n° 15 ! Elle m’a promis ! À ce soir la quatrième vengeance de Badinard. La vicomtesse est moins pittoresque que l’ambassadrice de Zanguebar, mais elle est charmante !

— Très bien ! dit Me Taparel, je serai aussi au Moulin-Bleu, avec Miradoux, nous prendrons le cabinet n° 14.

VII

Où surgit M. de Champbadour, mari invulnérable ! – L’Œil, compagnie d’assurances contre les risques du mariage.

La nuit tarda bien à venir au gré des désirs du bouillant Cabassol, mais elle vint enfin. Cabassol et Me Taparel étaient depuis longtemps déjà au Moulin-Bleu, Cabassol dans le cabinet n° 15, et Taparel au n° 14, où M. Nestor Miradoux devait venir le rejoindre.

Huit heures venaient de sonner, Cabassol un peu ému attendait d’un instant à l’autre l’arrivée de la vicomtesse. Le garçon était prévenu, une dame soigneusement voilée devait se présenter, il fallait l’introduire vivement et sans bruit.

Cabassol, devant la fenêtre, regardait au dehors ; les étoiles ne l’intéressaient pas, il guettait l’arrivée du fiacre mystérieux qui devait amener la vicomtesse. Déjà quelques voitures lui avaient donné une fausse joie, mais il en était descendu des couples ou des personnes inconnues.

Tout à coup Cabassol sursauta. On venait de frapper à la porte. Enfin ! elle arrivait ; sans doute, il ne l’avait pas aperçue grâce aux précautions qu’elle avait prise.

Et le sourire sur les lèvres, il se précipita vers la porte qui s’ouvrit pour livrer passage à…

À monsieur de Champbadour lui-même !

Catastrophe ! ! ! ! ! !

Cabassol le reconnut du premier coup d’œil : la photographie de Mme Badinard était très ressemblante. C’était bien la moustache noire du vicomte Exupère de Champbadour, c’était bien le nez, le lorgnon et les mèches plaquées sur le front.

Exupère de Champbadour souriait d’un sourire où Cabassol trouva sans exagération quelque chose de véritablement infernal.

— Je ne vous dérange pas ? demanda le vicomte en saluant avec une politesse satanique.

— Comment donc, monsieur ! fit Cabassol, se raidissant contre la mauvaise fortune.

— Figurez-vous, poursuivit le vicomte en congédiant le garçon et en fermant la porte, figurez-vous, mon cher monsieur, que madame de Champbadour ne peut pas venir !

Cabassol fut légèrement interloqué par cette brusque entrée en matière.

— Ah… elle ne peut pas venir ?

— Non, impossible, cher monsieur, désolé, mais impossible. Alors je me suis dit, la politesse exige que j’aille à sa place…

— Comment ? balbutia Cabassol.

— Oui, c’est bien le moins, quand une… circonstance imprévue-vous crée un empêchement, que l’on fasse prévenir la personne qui se morfond dans une impatience bien naturelle… J’aurais pu vous envoyer une dépêche ou un commissionnaire, mais j’ai préféré, quoique un peu fatigué, car je reviens de voyage, – vous devez savoir…

— Oui, d’Orléans, dit Cabassol en commençant à reprendre son aplomb.

— C’est cela. J’ai donc préféré, disais-je, venir moi-même pour avoir le plaisir de faire votre connaissance.

— Enchanté, monsieur, et désolé tout à la fois… Mais prenez donc la peine de vous asseoir…

— Monsieur, reprit le vicomte, nous avons beaucoup de choses à nous dire, beaucoup, beaucoup…

— Certainement !

— Monsieur, êtes-vous comme moi ? Je pense, moi, que l’on ne cause pas bien à jeun. Devant une bonne table bien servie, la conversation ne languit pas, les idées sont plus claires… Voyons, je suis sûr que vous nous avez rédigé un petit menu délicat et succulent… Auriez-vous la bonté de faire servir ? tenez, je sonne le garçon.

La porte s’ouvrit.

— Servez ! dit Cabassol avec la rage dans le cœur.

— Excellent, reprit Exupère de Champbadour, après quelques minutes, excellent, madame de Champbadour aime beaucoup ça, elle eût été charmée…

— Et moi donc ! fit Cabassol en sinclinant.

— Vin exquis ! bonne cave, le Moulin-Bleu, crus authentiques ! tous mes compliments… Voyons pour en revenir à Mme de Champbadour, je voulais vous dire que j’ai apprécié tout autant qu’elle, pour le moins, les délicieux sonnets que vous avez eu la gracieuseté de lui adresser… J’en ai pris copie, car naturellement je n’ai pas voulu lui demander de s’en dessaisir à mon profit, j’en ai pris copie pour ma collection particulière… celui d’hier surtout m’a beaucoup plu…

Cabassol faillit pâlir, le sonnet de la veille était consacré au grain de beauté d’Éléonore !

— Il était charmant… mais, dame, un peu risqué ! vous savez, il y a bien des maris que cela pourrait offusquer, un sonnet aussi… moi, j’ai l’esprit plus calme, je me suis contenté d’en apprécier les beautés littéraires. Je suis un mari placide, doux et tranquille ! je vais, je viens, je voyage, je vais souvent plus loin qu’Orléans, et cela en toute tranquillité…

— Bah !

— Mon Dieu oui, avec le calme le plus parfait, la sécurité la plus absolue !… Non pas que j’aie le ridicule de croire mes avantages personnels tels qu’ils me mettent pour jamais à l’abri de tout… désagrément, non, je suis bien trop modeste pour le penser… Non ! j’ai des motifs plus sérieux ; d’abord, naturellement, une confiance parfaite en Mme de Champbadour… cette confiance vient en première ligne… et ensuite…

— Ensuite ?

— Ensuite, et c’est le plus important, j’ai ma plaque qui me constitue une invulnérabilité absolue…

— Votre plaque ?… une invulnérabilité ?… Vous êtes cuirassé ?

— Non, il ne s’agit pas de cuirasse, tenez, quelque chose de plus simple, ceci…

Et M. Exupère de Champbadour détacha de la chaîne de sa montre et passa à Cabassol une petite plaque ronde portant ces mots :

 

L’ŒIL

COMPAGNIE D’ASSURANCE CONTRE LES RISQUES DU MARIAGE.

 

Avec un œil grand ouvert au milieu.

— Qu’est-ce que cela ? fit Cabassol stupéfié.

— Mais, comme vous le voyez, la plaque d’assurance d’une compagnie puissante et discrète qui garantit les maris amis de la douce tranquillité contre tous les risques, tous les désagréments, toutes les avaries du mariage. Cette compagnie ne fait pas de réclames, elle ne bat pas la grosse caisse, mais elle fait son chemin tout doucement ; fondée il y a quelques années à peine par un groupe de capitalistes ayant été éprouvés conjugalement, elle est bien vite devenue une véritable puissance. Tout mari assuré peut se considérer comme inattaquable, la Compagnie veille sur lui, il n’a rien à craindre, rien, rien, rien !

— Je ne le vois que trop, dit Cabassol.

— Tenez, un exemple de la vigilance de la Compagnie ! une copie de votre premier sonnet m’a été remise une heure après que ma femme l’avait reçu de vous, j’ai eu le second une heure avant elle… et je vous dirai que j’ai entre les mains la copie des deux derniers, ceux que vous n’avez pas encore envoyés !

Cabassol rougit. Ces deux derniers sonnets étaient d’un lyrisme véritablement échevelé. Il regretta d’avoir choisi un poète d’un romantisme aussi coloré.

— Vous voyez, n’est-ce pas, que je suis bien en effet un mari invulnérable ! maintenant n’allez pas croire que je paye pour cela une prime extravagante, non, la compagnie opérant sur une échelle considérable, a pu réduire les primes à des sommes insignifiantes. Ainsi, moi qui vous parle, je paye seulement 553 francs de prime annuelle pour une assurance de 800,000 francs !

— Ma foi, puisque nous parions si franchement, s’écria Cabassol, je vous dirai que vous m’étonnez prodigieusement !

— J’ai ma police dans mon portefeuille, je vais vous la faire voir, pour vous prouver que je n’exagère rien, reprit M. de Champbadour ; car je tiens à vous convaincre que toute autre tentative de votre part serait inutile… Tenez, lisez !

M. de Champbadour tendit à Cabassol, une police absolument semblable d’apparence aux polices d’assurances contre l’incendie ou la grêle.

 

L’ŒIL

COMPAGNIE D’ASSURANCE CONTRE LES RISQUES DU MARIAGE.

Siège social à Paris, avenue de l’Opéra 15.

Fondée en 1878.

I. L’Œil a pour but d’assurer dans toute la France continentale (et à l’étranger moyennant des surprimes et sous des conditions indiquées plus loin) tous les risques conjugaux en général.

II. Elle garantit contre les risques d’hiver, tels que réunions, bals, soirées, spectacles, sermons, concerts ordinaires, concerts de musique religieuse et même concerts de musique wagnerienne, etc., etc.

III. Elle garantit contre les risques de printemps, résultant soit du grand mouvement de la nature, soit des courses et réunions de cette saison dangereuse.

IV. Elle garantit contre les risques d’été, bains de mer et voyages, à la condition toutefois d’être prévenue par l’assuré comme il sera spécifié plus loin.

V. Elle garantit contre les risques d’automne, saison parfois aussi dangereuse que le printemps.

VI. L’engagement résulte d’un acte d’adhésion aux présents statuts, auquel sera joint 1° un état descriptif de la personne formant l’objet de l’assurance ; 2° une photographie en pied de ladite.

VII. Un inspecteur des risques délégué par la Compagnie étudiera toute demande d’assurance ; il devra autant que possible et sous un prétexte laissé à la discrétion de l’assuré, être mis en rapport avec la personne objet de l’assurance. Cet inspecteur fera son rapport à la Compagnie, procès-verbal sera dressé et soumis au Conseil d’administration qui admettra ou rejettera l’assurance.

VIII. La police ne sera délivrée qu’après l’admission inscrite sur les registres de la Société.

IX. L’assurance court de la première minute du jour qui suivra l’admission par le Conseil.

X. À défaut de déclaration écrite, trois mois avant l’expiration de chaque période, l’assurance se renouvelle de droit de cinq ans en cinq ans. La photographie de la personne faisant l’objet de l’assurance doit être renouvelée tous les cinq ans ou plus souvent à toute réquisition de l’inspecteur des risques délégué.

XI. Si les risques garantis par la Société viennent à être aggravés, soit par des changements de situation ou par des changements de profession ou enfin par suite de circonstances laissées à l’appréciation de l’inspecteur des risques délégué et assermenté, la police devra être modifiée et, s’il y a lieu, l’assuré devra verser une surprime au fonds de prévoyance.

XII. L’assuré ayant payé sa prime annuelle n’a plus à s’occuper de rien, sauf le cas de changement prévu par l’article X. La Compagnie l’Œil se charge de veiller pour lui et de le préserver complètement et intégralement, particulièrement et généralement de tous les risques et dommages du mariage. – Elle recevra avec reconnaissance tous les renseignements que l’assuré voudra bien lui transmettre, mais ce dernier n’est en aucune façon tenu de les lui fournir.

XIII. La Compagnie ne garantit les dommages provenant de guerre, d’émeute, de grandes manœuvres, de force militaire quelconque, que moyennant une prime supplémentaire.

XIV. La Compagnie garantit contre les risques des voyages dans l’Europe continentale ; mais pour les risques résultant d’excursions dans les autres parties du monde, de voyages méditerranéens, transatlantiques, une surprime spéciale doit être payée et un supplément de police signé entre les parties.

XV. Les risques des voyages en ballon, même en Europe, ne sont garantis que moyennant une surprime.

XVI. Si malgré toutes les précautions et tous les soins de la Compagnie l’Œil un accident vient à se produire, l’assuré devra immédiatement le dénoncer au directeur de la Compagnie ou à son agent dans la ville. Cette déclaration sera consignée sur un registre spécial.

XVII. Aussitôt après l’événement, le Conseil d’administration se déclare en permanence, les inspecteurs ou agents procèdent, de concert avec l’assuré, à la classification de l’accident et à l’estimation du dommage.

XVIII. Les accidents se divisent en quatre catégories :

1°Sévices simples.

2°Sévices graves.

3 Sinistre.

4°Sinistre avec enlèvement.

Les sévices simples donnent droit à une indemnité du quart de l’assurance.

Les sévices graves donnent droit à une indemnité de moitié de l’assurance.

Le sinistre donne droit à une indemnité de la totalité de l’assurance.

Le sinistre avec enlèvement donne droit à une indemnité de la totalité et d’un quart en sus.

XIX. Le payement des indemnités aura lieu trois jours après la signature du procès-verbal d’estimation de l’accident, et ce sans aucune formalité, à la caisse de la Compagnie.

La Compagnie l’Œil assure M. le vicomte Exupère de Champbadour contre tous les risques résultant de son mariage avec Mme Éléonore de Valpignon, y compris les risques de guerre, émeute ou force militaire quelconque, pour une somme de huit cent mille francs.

Et ce, moyennant une prime annuelle de cinq cent cinquante-trois francs vingt-huit centimes, que M. de Champbadour s’engage à payer aux bureaux de la Compagnie.

Pendant que Cabassol lisait, M. de Champbadour avait tranquillement continué à faire honneur à ce repas commandé pour son épouse.

— Eh bien ? dit-il lorsque Cabassol ayant achevé sa lecture se plongea dans la contemplation des signatures, eh bien ? suis-je invulnérable ?

— Je m’incline ! fit Cabassol.

— J’ai préféré vous avertir pour ne pas vous laisser perdre votre temps et vos peines, l’Œil veille ! Ainsi cet après-midi sur l’Arc de Triomphe…

— Comment, vous y étiez ?

— Oh non, je n’avais pas besoin de me déranger ; l’Œil a dirigé sur l’Arc de Triomphe une caravane d’excursionnistes anglais conduits par un faux guide de l’agence Fogg. Ils ont dû bien vous ennuyer. Si j’avais été là je vous aurais évité ce petit désagrément et nous aurions eu là-haut notre explication, mais comme vous le savez, j’étais pour affaires à Orléans. Je suis revenu tranquillement, juste à temps pour avoir le plaisir de faire votre connaissance.

— Et…

— Je sais ce que vous voulez dire, et madame de Champbadour, n’est-ce pas ? Eh bien, mais je lui ai fait voir ma police d’assurance, elle a compris et je lui ai pardonné, car, j’ai oublié de vous le dire, la compagnie l’Œil, animée d’intentions vraiment philanthropiques, fait signer à l’assuré en même temps que la police d’assurance, l’engagement de pardonner toujours, quand, par les soins de la Compagnie, le sinistre menaçant a été évité.

Cabassol sonna le garçon.

— Des cigares, dit-il.

Champbadour se pencha vers lui.

— À propos, dit-il tout bas, ce garçon, il est superbe de tenue, n’est-ce pas ? il est parfait ?

— Sans doute…

— Il est bien imité, car c’est un faux garçon ! c’est un inspecteur de l’Œil ! un homme remarquable, qui connaît le cœur humain et le fond des choses comme personne ! c’est lui qui a tout dirigé…

— Vous ferez mes compliments à la Compagnie !

Après quelques minutes d’une causerie tout à fait amicale, M. de Champbadour se leva de table.

— Allons ! dit-il, je vais aller faire un tour à mon cercle ; j’ai ma voiture en bas, voulez-vous que nous rentrions ensemble à Paris.

Cabassol s’excusa, il préférait rentrer seul pour conter sa peine aux étoiles.

— Je vois que vous m’en voulez encore, dit Champbadour en allumant un dernier cigare, vous avez tort, il faut de la philosophie dans la vie. Pour vous consoler, dites-vous que c’est la faute à l’Œil !… Il n’y a pas de déshonneur à ne pas réussir quand on entre en lutte avec toute une compagnie… Allons, sans rancune ! au plaisir !…

Cabassol resté seul, s’abima dans des réflexions désagréables. Il contemplait la table, les assiettes et les bouteilles, tous ces vestiges d’un galant festin devant lequel un mari importun était venu s’asseoir, au lieu et place de la femme attendue !

Il était ainsi plongé, depuis un quart d’heure, dans la plus amère mélancolie, lorsque un petit coup frappé à la cloison du cabinet voisin attira son attention. C’était Me Taparel, qu’il avait oublié. Le notaire s’impatientait ; Cabassol répondit à son signal.

Bientôt, après quelques grattements discrets, la porte s’entre-bâilla et Me Taparel passa la tête par l’ouverture.

— Comment ! elle est déjà partie ? fit-il en voyant que Cabassol était seul.

— Oui, répondit tristement notre héros. Il est déjà parti !

— Comment, il ?

— Oui, il… Monsieur le vicomte Exupère de Champbadour !

— Oh ! ! !

— Ah ! ! ! fit M. Miradoux arrivant à son tour.

— Échec complet ! reprit Cabassol.

— Mais alors, si le mari était là… il y a sans doute eu provocation… Encore un duel, sans doute ?

— Du tout, nous avons soupé ensemble très tranquillement et… il voulait me reconduire dans sa voiture.

— Par exemple !

— Vous allez tout comprendre !

Et Cabassol expliqua comment l’intervention de l’Œil, cette compagnie d’assurance si bien organisée, avait fait échouer tous ses plans. Pour conclusion, il convint avec MM. Taparel et Miradoux, que le mieux était, pour le moment, d’avoir l’air d’oublier complètement l’affaire Champbadour, pour opérer un retour agressif, lorsque le vicomte et l’Œil ne seraient plus sur leurs gardes.

« Remis àmois » écrivit le notaire en regard du nom de Champbadour.

VIII

Vie torrentueuse de cinq aimables gommeux. – Bezucheux de la Fricottière, sous-préfet et ses cinq sous-préfètes. – Signes particuliers de quelques belles-petites.

Le lendemain de cette soirée néfaste pour Cabassol, voici ce qui se passait au premier étage d’une superbe maison de l’avenue de l’Opéra. Et d’abord une courte description. Nous sommes dans une grande pièce sévèrement meublée, un bureau ou plutôt un cabinet de travail. Sur la cheminée une belle pendule à sujet, représentant l’Amour et l’Hymen ; l’Amour est le petit dieu malin que tout le monde connaît, au moins de vue ; il est vif et souriant, l’arc et le carquois en bandoulière, il fait un pied de nez irrespectueux à son grand cousin l’Hymen, auquel l’artiste a donné un bandeau sur les yeux et un air très bête.

Toutes les faces de ce cabinet de travail sont garnies du haut en bas d’un immense cartonnier. Tous les cartons portent une même marque, un œil grand ouvert, au-dessous d’indications variées, parmi lesquelles nous relevons celles-ci :

 

ASSURANCES CRÉOLES. – SURPRIMES ET SUPPLÉMENTS.

SINISTRES ACCOMPLIS (EXERCICE 1879).

ASSURANCES NON ADMISES POUR RISQUES TROP CONSIDÉRABLES.

RAPPORTS DES INSPECTEURS.

SINISTRES AVEC CIRCONSTANCES AGGRAVANTES

 

À droite de la cheminée, devant un grand bureau couvert de papiers et de cartons, un homme est assis. À sa cravate, à sa redingote et à ses décorations on devine un homme important. Cet homme c’est le directeur de l’Œil lui-même.

Il vient de lire entièrement une liasse de rapports déposés devant lui, et le front dans les mains, il réfléchit. Enfin il relève la tête et, sans se déranger, il prononce ces simples mots dans un long tuyau acoustique, se balançant près de son bureau :

— L’inspecteur chargé de l’affaire Champbadour.

Au même instant deux coups secs sont frappés à la porte, et l’inspecteur demandé se présente. C’est bien l’homme que nous avons vu la veille en garçon de restaurant au Moulin-Bleu ; il n’a plus ses longs favoris, il est rasé comme un acteur.

— Lu votre rapport, prononce monsieur le directeur de l’Œil, approuve complètement votre conduite dans toute cette affaire. La compagnie augmente vos appointements de 2,000 francs. Maintenant vous dites avoir appris des choses particulièrement intéressantes pour nous, à l’occasion de l’affaire Champbadour. Expliquez.

— C’est très compliqué, monsieur le directeur. La partie adverse dans l’affaire Champbadour, M. Cabassol, avait amené au Moulin-Bleu, deux personnes, un notaire et son principal clerc. Étrange !… j’ai veillé. Par leur conversation j’ai appris que M. Cabassol accomplissait, en compromettant Mme de Champbadour, une mission. – Le notaire a dit : une mission sacrée !… M. Cabassol remplissait un sacerdoce… – Il aurait, paraît-il, soixante-dix-sept missions semblables à accomplir, sur lesquelles trois ont déjà pleinement réussi. Il y a là un mystère… de soixante-dix-sept ôtez trois, reste soixante-quatorze ; M. de Champbadour étant assuré, doit être mis hors de cause, mais il reste encore soixante-treize de ces missions. J’ai pensé qu’il y avait là un vaste champ pour la compagnie l’Œil.

— Très bien raisonné. Vous ne savez rien de plus, non ? Eh bien, voici la marche à suivre : Surveiller M. Cabassol ; dès que l’on connaîtra les objets de ces soixante-treize missions, on assurera les personnes menacées. Occupez-vous en, et, comme cela ne prendra pas tous vos instants, voici une autre très grave affaire. Un mari sinistré, malgré toutes les précautions de la compagnie, (hélas ! nous ne sommes pas infaillibles, et nous avons parfois affaire à forte partie !) un mari sinistré, dis-je, et auquel nous avons déjà dû payer deux fois l’indemnité, demande à contracter une nouvelle assurance. Le conseil d’administration s’est réuni et a délibéré : en principe, cela peut se faire, mais le conseil hésite. La dame objet de l’assurance est un véritable brûlot… C’est grave ! Vous allez étudier l’affaire. Si les risques sont trop sérieux, nous aurons le chagrin de repousser un ancien client ; mais si vous jugez qu’en augmentant fortement la prime, la compagnie, déjà si éprouvée, peut se risquer encore une fois, vous convoquerez l’assuré. Allez !

L’inspecteur s’inclina et sortit.

Retournons maintenant vers nos amis. Cabassol, Me Taparel et M. Miradoux, encore tout chagrinés de leur échec, tenaient conseil dans le cabinet du notaire.

— Je demande huit jours de congé, avait dit Cabassol la veille en les quittant ; l’affaire Champbadour m’a contrarié, je veux me recueillir, pour ne rentrer dans l’arène que consolé. À huitaine donc.

Mais, comme toutes les fortes natures, Cabassol, se raidissant contre l’infortune, avait senti son courage renaître dès le lendemain matin et il était accouru chez Me Taparel.

Le fameux album de Mme Badinard était là devant eux. Miradoux prenait des notes.

— Je n’ai pas d’aventures extraordinaires, je ne me bats pas en duel, mais je travaille aussi de mon côté, dit enfin Miradoux ; piocheur obscur et obstiné, je prépare les voies dans lesquelles vous allez vous lancer ! Je suis un homme d’ordre ; j’ai pensé qu’apporter une certaine méthode dans nos opérations au lieu de marcher au hasard, ne pourrait que faciliter et abréger la besogne. Au premier abord je songeais à adopter la méthode alphabétique et à suivre les vengeances dans l’ordre des lettres, mais je me suis décidé ensuite à classer nos clients par catégories.

— Très bien ! fit Me Taparel.

— J’ai donc réuni un certain nombre de séries, parmi lesquelles je me permettrai de vous proposer, pour les prochaines hostilités, un petit lot de cinq jeunes gommeux on ne peut mieux assortis. J’ai découvert que ces cinq messieurs étaient très liés ensemble, qu’ils fréquentaient les mêmes cercles, les mêmes cafés.

— Parfait ! s’écria Cabassol, on peut les entamer tous à la fois, sans perdre de temps. Comment s’appellent-ils ?

— Voici les noms et les photographies. Ce petit blond à monocle se nomme Bezucheux de la Fricottière, il a mangé trois cent mille francs en 18 mois, mais il commence à se ranger, pour faire durer plus longtemps ce qui lui reste. Le n° 2, ce gaillard à forte moustache, est un ancien capitaine de cuirassiers nommé Lacostade. Le n° 3 est le jeune Pontbuzaud, de Bordeaux. Le n° 4 s’appelle Jules de Saint-Tropez ; c’est un petit, malin qui s’est fait donner un conseil judiciaire par raison d’économie, dit-on. Le n° 5, ce grand maigre, sec et noir comme un Espagnol, porte le nom de Bisseco, Marius, de Marseille. – Voilà.

— Très bien. Maintenant avez-vous quelque idée sur la manière la meilleure et la plus prompte pour entrer en relations avec ces messieurs ?

— Pas difficile. Mon second clerc est l’ami d’un monsieur qui est celui d’une connaissance de Bezucheux de la Fricottière. Soyez ce soir au café Riche, mon second clerc vous présentera à son ami, qui en suivant la filière vous fera connaître le Bezucheux.

— J’y serai ! j’ai hâte de me rattraper de l’échec Champbadour. J’entame les cinq gommeux dès ce soir.

Ainsi qu’il l’avait annoncé au notaire, Cabassol se mit en campagne dès le soir même. En suivant la filière indiquée par M. Miradoux, c’est-à-dire en allant d’ami en ami et de présentation en présentation, il arriva jusqu’à Bezucheux de la Fricottière.

Il était minuit, les présentations avaient commencé à huit heures ; Bezucheux de la Fricottière, assis devant une table du café Riche sur le trottoir, suçait la pomme de sa canne en regardant défiler sur le boulevard les bataillons multicolores des petites dames. L’astucieux Cabassol était à côté de lui cherchant tous les moyens de s’insinuer dans sa confiance ; il avançait, car déjà ils étaient au mieux ensemble, et déjà Bezucheux l’appelait mon bon.

— Or donc, mon petit bon, disait Bezucheux de la Fricottière, vous lâchez l’École de droit pour vous lancer dans la bonne petite existence torrentueuse d’un bon petit gommeux ?

Cabassol venait de lui dire en confidence que sa famille l’avait envoyé à Paris pour se faire recevoir avocat avec l’intention de le lancer ensuite dans la politique ; mais que, maître de sa fortune, il préférait la manger d’abord, avant de songer à devenir un des législateurs de son pays.

— Parfaitement, répondit Cabassol d’une voix chantante, la bonne petite existence, la vraie !

— C’est comme moi, reprit Bezucheux, figurez-vous, mon petit, que je fus sous-préfet !

— Bah !

— Hein ? c’est ruisselant d’inouïsme, flamboyant d’insenséisme ! C’est d’un épatant gigantesque ! moi, le petit la Fricottière, je suis un ancien fonctionnaire, premier magistrat d’un arrondissement… pendant huit jours seulement par bonheur. Mon bon, c’était un tour à papa… vous ne connaissez pas papa ?

— Non.

— Eh bien, c’est un type, papa de la Fricottière, un vrai type ! Pour être débarrassé de ma surveillance et pour pouvoir fricoter à l’aise, il m’a fait nommer sous-préfet, – il est influent, papa, ah ! il a fricoté avec tous les gouvernements, dans leur jeunesse ! – il m’a fait nommer sous-préfet d’un arrondissement perdu dans les montagnes de l’Auvergne. Ah, vous savez, mon bon, tout là-bas, là-bas ! pas de chemins de fer, un pittoresque insensé, des habitantes qui disent fouchtra et qui en sont encore à la crinoline ! Tous les sous-préfets s’y pendent ; c’est comme les factionnaires de cette guérite posée dans un paysage embêtant !

— Vous vous êtes pendu ?

— Non. J’ai commencé par dire à papa que je la trouvais mauvaise. Pour m’amadouer, il m’a promis de me faire décorer au bout d’un an. – Mais je la connaissais ! le gouvernement, pour avoir son sous-préfet pour son arrondissement montagneux et embêtant, promet toujours la croix après un an de séjour, mais le sous-préfet est toujours pendu avant. Moi, malin, j’ai fait semblant d’accepter, j’ai carotté à papa mes frais d’installation et je suis parti ou plutôt nous sommes partis toute une bande, Pontbuzaud, Saint-Tropez, Bisseco, Lacostade, avec des sous-préfètes en nombre suffisant. Ouf, mon cher bon, ouf !

— Quoi donc ?

— Ce que nous avons épaté l’arrondissement, c’est babylonien ! Ils s’en souviendront de mes huit jours de règne ! D’abord l’arrivée en diligence, une diligence frétée pour nous seuls. En entrant dans les bourgs sur la route, les maires et les conseils nous recevaient avec des discours : Mochieur le chous-préfet !… Il fallait répondre ; c’était tantôt l’un tantôt l’autre qui faisait le sous-préfet et qui répondait : Mes chers jadminichtrés ! Et alors : Vive le chous-préfet ! Et nos cinq dames, sortant la tête par toutes les portières, criaient : Vive l’arrondichement ! Ça m’a fait une réputation de sous-préfet torrentueux et mormonien extraordinaire. Je suis sûr que l’on parle encore des cinq sous-préfètes de la Fricottière ! Dans la ville ce fut bien autre chose : en route j’avais promis aux dames de passer une revue de la garde nationale dès l’arrivée ; au dernier relais, un exprès était parti pour convoquer les soldats citoyens. Ça n’a pas manqué : en débouchant par le faubourg, voilà que nous entendons des roulements de tambours et des sonneries de trompettes, à croire que la ville était assiégée. La diligence s’arrête à la place Neuve devant tous les épiciers et charcutiers du pays alignés le long de l’hôtel de ville ; à notre vue, on bat aux champs, le commandant tire son sabre et crie : Gar… d’avos !… Portez… armes ! Préjentez… armes ! Lacostade saute en bas de la voiture. La garde nationale crie : Vive le chous-préfet ! il parcourt le front des troupes. Nouveaux cris de : Vive le chous-préfet ! c’est Bisseco qui descend de la diligence et qui file à son tour devant les soldats citoyens. Puis Saint-Tropez exécute majestueusement la même manœuvre, la garde nationale est ahurie mais n’en crie pas moins fort : Vive le chous-préfet ! Pontbuzaud descend et enfin moi, le vrai chous-préfet, plus majestueux que les autres. Les cinq dames sautent à terre et parcourent comme nous le front de bandière en distribuant les félicitations et les poignées de main. La musique joue. Saint-Tropez embrasse la cantinière, une forte luronne. Puis les discours commencent. À la fin la garde nationale se forme en colonne, nous nous plaçons au centre et nous marchons sur la sous-préfecture, au milieu des vivats d’une foule idolâtre ! Le lendemain grand dîner officiel offert au maire et à la délégation du conseil : quel ahurissement, mon bon, devant la conversation des sous-préfets et sous-préfètes, et quel train ! Toute la ville était sous nos fenêtres. À six heures du matin seulement nous laissons partir nos invités… dans un triste état : huit jours comme ça et la ville était en révolution. Les sous-préfètes sur la promenade déploient des toilettes fantastiques et tous les soirs la noce recommence. Le huitième jour, conseil de révision !… Les sous-préfètes riaient à se tordre d’avance, mais j’en avais assez des fatigues de l’administration, je résolus d’abdiquer ! Les malles faites, ma démission envoyée, la diligence qui nous avait amenés nous remporta… Voilà, mon bon, toute ma vie politique ! Elle est courte, mais bien remplie… mon arrondissement s’en souviendra.

— Et qu’a dit papa ?

— Papa de la Fricottière a été embêté, je revenais sur le théâtre de ses farces quand il se croyait tranquille pour quelque temps. Il l’a trouvée mauvaise… Demandez à Lacostade le nez qu’il a fait… tenez, voilà Lacostade, je vais vous présenter.

Un nouvel arrivant venait de s’asseoir à côté de Bezucheux. Cabassol reconnut la carrure et la moustache du capitaine Lacostade.

— Mon bon, je te présente mon ami Cabassol, un charmant garçon ; monsieur Cabassol, mon ami Lacostade, un des cinq chous-préfets.

Lacostade se mit à rire.

— Dis donc, Lacostade, je racontais à M. Cabassol notre promenade là-bas… hein, le nez de papa de la Fricottière ?

— Sacristi ! fit Lacostade, un nez des cinq cent mille diables. Ça gênait ses fricotages, le retour de Bezucheux… il flairait le conseil judiciaire que son fils lui avait promis s’il se lançait dans des farces trop coûteuses !

— Oh ! s’écria Bezucheux, il l’aura ; il ne l’a pas encore, mais il l’aura… je le laisse aller jusqu’à un certain point, parce qu’il ne faut pas être trop dur pour l’auteur de ses jours, mais dès qu’il sera arrivé à la limite, vlan ! un bon conseil judiciaire ! Il le sait bien, c’est l’habitude dans la famille. Depuis les croisades, car nous étions aux croisades, il n’y a pas un de la Fricottière qui n’ait eu son petit conseil judiciaire à un certain moment… C’est réglé ! Les malins en ont eu deux, un dans leur jeunesse, et un second pour les bêtises de leur âge mûr. Il faudra bien que papa ait le sien ! Vous connaissez le blason de ma famille, un lion et une poêle à frire sur champ d’azur, avec la devise à changements. D’abord : Ie fricoterai, puis Ie fricote, et enfin Ie fricotais !

— Bravo ! s’écria Cabassol.

— Je porte la seconde devise, messieurs. Ie fricote !

— Nous fricotons ! s’écria Lacostade. Tiens, voilà Pontbuzaud et Saint-Tropez. Bonsoir, mes enfants ! Eh bien, et Bisseco, où est-il ?

— Présent, fit un quatrième survenant.

— Bravo, fit Bezucheux, nous sommes au complet ! Messieurs, je vous présente mon ami Cabassol, un aimable gommeux, plein de bonnes intentions.

Cabassol était au comble de la joie. Il connaissait enfin les cinq personnes contre lesquelles il devait opérer. Il s’agissait maintenant de bien manœuvrer pour gagner leur confiance et pénétrer leurs secrets. Cela ne devait pas être bien difficile avec des gaillards du caractère de Bezucheux de la Fricottière.

Les cinq gommeux s’étaient assis, rangés en ligne, le dos appuyé aux vitres du café, et les pieds allongés sur des chaises. – Tous les cinq suçaient avec acharnement la pomme de leurs cannes, le monocle fixé sur les promeneurs du boulevard.

— Que faisons-nous ? dit Bezucheux après un silence.

— Le moment me semble venu d’aller tailler un petit bac, répondit Lacostade.

— Moi je rentre, fit Bisseco, j’ai ma migraine.

Cabassol entendit Bisseco dire tout bas à son voisin :

— Mon bon, un service ! je vais voir mon idole, un ange que je tiens à garder pour moi tout seul : j’ai rencontré Bezucheux dans ses environs, et je le soupçonne de vouloir me la croquer sous le nez… C’est dégoûtant, n’est-ce pas ? ça devrait pourtant être sacré, un ami !… enfin !… tâche donc de le retenir pour qu’il ne me suive pas.

— Sois tranquille, cher ami, nous ne le lâcherons pas avant le matin.

— Merci… Bonsoir, messieurs !

Et Bisseco s’en fut après une distribution de poignées de main.

— Allons, reprit Bezucheux, allons tailler ce petit bac, au cercle des Poires tapées… nous vous présenterons, mon petit bon, ajouta-t-il en prenant le bras de Cabassol.

Cabassol enchanté de la proposition, se leva, et toute la bande moins le mystérieux Bisseco, se dirigea vers le cercle des Poires tapées situé à deux pas du boulevard.

— Dites donc, j’y pense, fit Bezucheux en route, n’étiez-vous pas l’un des témoins de ce duel à l’américaine, dont on parle tant depuis deux jours, entre un notaire dont on ne dit pas le nom et un général haïtien ?

— Oui.

— Fichtre, il paraît que l’on a échangé deux coups de carabine et vingt-quatre coups de revolver pour des femmes du monde !… En voilà un notaire du Bengale ! Vous me le ferez connaître… Un pareil lapin me trouvera bien cent mille francs à emprunter sur mes propriétés… sur troisième hypothèque !

Cette première nuit au cercle des Poires tapées coûta quinze mille francs à Cabassol et ne lui rapporta aucun renseignement. Bezucheux et ses amis, tout entiers à la dame de pique, ne lui firent aucune confidence sur leurs affaires de cœur. Saint-Tropez, qui gagnait, prit prétexte des sévérités de son conseil judiciaire pour faire charlemagne et s’endormit du sommeil du juste sur un divan du cercle, dès deux heures du matin. Lacostade, décavé, l’alla rejoindre à trois heures, Pontbuzaud dura jusqu’à trois heures et demie, Bezucheux resta le dernier et pontait encore à cinq heures. Enfin l’on se sépara après s’être donné rendez-vous pour le lendemain, jour de courses à Longchamps.

À l’heure dite, le lendemain, dans le mail frété par Bezucheux, toute la bande attendait notre ami.

— Peut-être serai-je plus heureux aujourd’hui, se dit Cabassol en prenant place à côté de Bezucheux.

Et dès le départ il mit la conversation sur le chapitre des aventures galantes.

— Vous connaissez l’histoire arrivée à Lucy Carramba ? demanda-t-il à ses nouveaux amis.

— Non… répondirent ces messieurs, quelle histoire ?

Cabassol se disposait à inventer une aventure quelconque.

— Jy suis, fit Bezucheux de la Fricottière, je la connais !

— Elle est forte ! dit Cabassol qui ne la connaissait pas du tout.

— Elle est raide ! enchérit Bezucheux, vous connaissez tous Carramba, la belle Lucy Carramba.

— Oh oui ! Palsambleu ! Carramba ! répondirent les autres en se donnant des coups de coude.

— La belle Lucy, surnommée Carramba, parce que…

— Parce que toutes les émotions un peu vives se traduisent chez elle par cette exclamation…

— Je l’ai connue avant qu’elle soit espagnole, s’écria Bisseco, elle disait seulement : Cristi ! c’est même moi qui l’ai engagée à choisir une exclamation plus distinguée, je suis l’auteur de Carramba, c’est moi qui l’ai lancée… j’ai fait le bonheur de bien des gens qui ne m’en ont pas de reconnaissance !

— Eh bien ! Carramba honorait de son amitié et de ses exclamations andalouses un homme politique considérable, un chef de parti que je n’aurai pas l’indiscrétion de nommer, parce que vous le connaissez tous. Un jour, cet homme politique eut l’imprudence de la recevoir dans son petit appartement de député. Que voulez-vous ! il préparait un grand discours et il avait besoin des inspirations d’une Égérie bonne enfant ! Tout à coup l’appartement est envahi par la femme du député, arrivant de son château de Touraine pour éclaircir certains soupçons. Notre homme politique n’a que le temps de confier son Égérie à un valet de chambre dévoué, et de fourrer dans sa serviette de député une tresse blonde et un corset oubliés sur une chaise. La dame cherche partout et ne trouve rien ; Carramba avait filé. L’homme politique se croyait tranquille ; mais sa femme veut l’accompagner à la Chambre : il part, il cherche à dérouter les soupçons de sa conjointe, il cause, il plaisante. Enfin il arrive à la Chambre, il campe madame dans une tribune et s’assied. Justement on discute son affaire, il est obligé de prendre la parole, il monte à la tribune, boit un verre d’eau sucrée et déploie sa serviette pour y prendre ses papiers. Horreur ! il en tire la natte et le corset de Lucy Carramba qu’il avait oubliés !… Explosion de cris et de rires sur tous les bancs. Le corset était pourtant bien joli ; ils sont jolis les corsets de Carramba !

— Oh oui !

— Je reprends. De la tribune, la femme de l’homme politique fixe sa lorgnette sur ces objets compromettants et peu parlementaires. Le tapage redouble. Le président sonne à tour de bras… tandis que l’homme politique s’efforce de faire rentrer son corset et sa fausse natte dans sa serviette…

— Et la fin ? Comment l’histoire a-t-elle fini ?

— Voilà, la femme de l’homme politique parlait de séparation, de procès, mais un ami fit comprendre à la dame que le corset et la natte étaient des pièces relatives à une pétition contre l’usage de ces deux objet de toilette, que monsieur son mari devait déposer aux archives de la chambre. Les deux époux se réconcilièrent, l’ami reçut les confidences de l’homme politique et se chargea de reporter le corset et la natte à leur aimable propriétaire.

— Le malin, je le vois venir !… s’écria Pontbuzaud, il allait réclamer une prime de sauvetage…

— Une récompense honnête…

— Oui, messieurs ! c’est ce qui fait qu’aujourd’hui Lucy Carramba a changé d’homme politique !

— Nous irons la féliciter…

— Si elle a du cœur, elle me fera obtenir une recette générale, s’écria Bisseco…

— Tiens ! voilà Tulipia Balagny, s’écria Bezucheux en saluant une petite dame qui passait en voiture…

Toute la bande salua comme un seul homme.

— Savez-vous ce qu’on dit ? Tulipia est prise tout entière en ce moment par une grande passion, oui, messieurs, une vraie passion !

— Une passion effroyable ? s’écria Pontbuzaud.

— Une passion tempétueuse et torrentueuse ! s’écria Bisseco.

— Une passion du tonnerre de tous les diables, fit Lacostade.

— Enfin, chasse gardée, rien pour personne ! acheva Saint-Tropez.

— Tulipia Balagny, femme d’un chic Babylonien, signe particulier : fidélité étourdissante, comme on n’en a pas vu depuis l’âge d’or... Voilà un signe particulier, bien particulier !…

— Ce n’est pas Anna Grog qui le porterait sur son passeport, fit Pontbuzaud, d’un air mélancolique.

Cabassol tendit l’oreille, allait-il enfin recevoir des confidences.

— Ni Blanche de Travers, non plus, sacrebleu ! cria Lacostade, je vous le garantis…

Cabassol enregistra encore ce nom.

— Ni la blonde d’Argy ! fit Bisseco d’un air accablé.

— Ni Marie Colonel ! s’écria Saint-Tropez.

— Eh bien, mais, quels sont donc les signes particuliers de ces dames ? reprit Cabassol, j’entre dans la carrière où nos aînés se sont couverts de gloire, je demande à être renseigné.

— Anna Grog est suave ! s’écria Pontbuzaud, mais son signe particulier, si c’en est un, est infidélité constante. Elle abuse de ce qu’elle est anglaise pour donner des leçons de conversation à tout un pensionnat de jeunes et vieux gommeux. À tout instant, quand on a l’imprudence d’entrer chez elle sans faire beaucoup de bruit à la porte, on entend des voix qui disent : I love you, my dear, my little coco, etc., etc… je connaissais çà, puisque dans mon temps de surnumérariat, – Oh ! temps bien court – j’avais conjugué aussi… À la fin, ça m’a porté sur les nerfs et j’ai rompu… Ça m’ennuyait, toutes ces conjugaisons ; voilà six mois que mon cœur ne bat plus pour elle…

— Oui, dit Bezucheux, depuis ta mystérieuse almée !…

— Allons, pensa Cabassol, je ne suis pas plus avancé que tout à l’heure, rayons le nom d’Anna Grog. Eh bien ? Et le signe particulier de Blanche de Travers ? demanda-t-il à Lacostade.

— Ah, mon bon ! signe particulier : quatre escaliers de service ! Beaucoup de qualités, Blanche de Travers, mais trop d’escaliers de service !… j’en découvre un, je me doutais bien de son existence, car je suis plein de philosophie et je n’ai pas des exigences féroces ! – Cependant je fais une scène pour sauver les apparences. – Bon ! sacrebleu, huit jours après, j’en découvre un second ! nouvelle scène, je fais appel à toute ma philosophie et je pardonne. Troisième escalier ! ah mais ! il faut se montrer… Blanche de Travers se traîne à mes pieds… je tolère ! Quatrième escalier ! je fulmine ! je fais explosion… je passe une revue détaillée de toute la maison ! Ah, mon ami ! une maison mieux machinée qu’un théâtre, des placards, des petits couloirs dissimulés, etc., etc. Les propriétaires bâtissent maintenant des maisons machinées pour belles petites, comme on bâtit des cages vitrées pour les peintres ! C’est dégoûtant ! Scène dernière avec Blanche de Travers : — Ah çà ! m’écriai-je, puisqu’il y a tant de portes secrètes, pourquoi me faire payer à moi seul toutes les factures ?… Que diable ! si je n’ai que dix pour cent de fidélité, je ne veux pas qu’on m’en compte davantage… Et je rompis ! il y a cinq mois de ça et je ne le regrette pas, car…

— Car, fit Pontbuzaud, elle est remplacée par une belle petite que ce cachottier de Lacostade se garde bien de nous faire connaître…

— Bon ! pensa Cabassol, Blanche de Travers est à rayer aussi… – Voyons, dit-il tout haut, voyons maintenant le signe particulier de la blonde d’Argy que notre indiscret ami Bisseco va nous révéler ?

— Son signe particulier ?… trop d’expansion ! voilà ! la blonde d’Argy est tout cœur, tout feu, tout flamme ; quand elle aime quelqu’un, c’est avec tant d’ardeur, qu’elle veut aussitôt qu’il soit l’ami de tous les autres… car il y a des autres aussi… Elle vous présente, elle vous réunit, elle vous jette dans les bras les uns des autres, que c’en est vraiment gênant ! Au commencement on est étonné, mais ça finit par être désagréable de s’entendre dire à chaque instant :

— Mon cher bon, permettez-moi de vous présenter le baron de… trois étoiles, un de mes bons amis ! ou : — Permettez-moi de vous présenter mon ami… chose, ou : — Mon cher loulou, donnez une poignée de main à M… machin que je vous présente, c’est un ami !… Aussi nous sommes brouillés depuis quatre mois et demi, elle dit partout que je suis un mauvais cœur, un être dénaturé, mais ça m’est égal…

— Oui, une autre infante, n’est-ce pas ? fit Lacostade, une mystérieuse infante à laquelle tu refuses de nous présenter…

— Rayons encore la blonde d’Argy, se dit Cabassol, il faut chercher encore… Et vous, mon cher Saint-Tropez, allez-vous faire des révélations sur Marie Colonel ?

— Ah ! bien facilement ; signe particulier : Ordre et régularité, ordre parfait dans la maison, régularité dans les heures de service. Hôtel admirablement tenu, domestiques intelligents et bien stylés. Jamais de collisions dans les escaliers : là le numéro 1 ne connaît pas le numéro 2, et le numéro 2 ignore jusqu’à l’existence des numéros 3, 4, 5 et suivants s’il y en a. – Marie Colonel divise ses troupes en quatre corps : Saint-Cyr, composé des aspirants, l’armée active, la réserve et la territoriale. Chaque enrôlé passe successivement dans chacun des quatre corps…

— Et duquel faites-vous partie ? demanda Cabassol.

— Hélas, mon pauvre ami, pas même de la territoriale, j’ai été réformé il y a trois mois… Congé de réforme en règle, jamais je ne serai rappelé sous les drapeaux ! Vous ne connaissez pas mon infirmité ? un conseil judiciaire infligé par une famille barbare ! Quand j’ai obtenu cette triste distinction, je suis allé en faire part à Marie Colonel… Je pensais recevoir de chaudes consolations, je m’attendais à une scène pathétique, à des baisers mêlés de larmes… Car ce conseil judiciaire, je l’avais gagné sous son règne et grâce à elle… et…

— Et ?…

— Et pas du tout, elle me flanqua tout de suite à la porte !

— Ô désespoir !

— Réformé depuis trois mois !…

— Allons bon ! pensa Cabassol, rayons le nom de Marie Colonel, je ne saurai rien aujourd’hui !

— Mon ami ! s’écria Bezucheux en s’adressant à Saint-Tropez, nous savons pourquoi tu prends si tranquillement ton malheur… les consolations que Marie Colonel te refusait, tu te les fais offrir par une autre, par une beauté mystérieuse, une femme du monde, que tu vas voir enveloppé dans un manteau couleur de muraille.

Cabassol désolé de n’avoir pu tirer aucun renseignement de la conversation qu’il avait amenée, se plongea dans les délices d’un pur havane et ne dit plus un mot.

En revenant le soir il dût s’avouer que la journée avait été entièrement perdue pour la succession Badinard. Nul indice n’était venu l’éclairer sur les affaires de cœur des cinq gommeux, ses nouveaux amis. Tout ce qu’il pût saisir d’intéressant, fut un court dialogue entre Bezucheux et l’un des cinq.

— Mon petit vieux ! disait Bezucheux de la Fricottière, tu sais, j’ai le culte de l’amitié, mais je n’y crois pas !

— Bah !

— Oui, ainsi Caroline, tu te souviens de Caroline ? je lui avais été présenté par un ami. Eh bien, je l’enlevai à cet ami ! Jeanne,… pas celle de l’histoire de France, une autre, tu sais,… eh bien, je la chipai aussi à un ami ! Antonia, idem, à un vieil ami encore !… tu vois que je suis payé pour ne pas croire à l’amitié…

— Où veux-tu en venir avec tes théories empreintes d’un scepticisme désolant ?

— À ceci, mon ami : c’est que je soupçonne Lacostade d’avoir des visées sur l’ange de mes rêves. Il ne la connaît pas, mais il sait que j’ai du goût, et il rôde autour de moi pour arriver d’abord à connaître cet ange, une femme du monde, mon bon, et ensuite à me la soutirer ! Or, ce que je te demande, c’est d’avoir l’extrême obligeance de garder à vue mon Lacostade, de façon à l’empêcher de m’emboîter le pas tout à l’heure, quand je vais filer en grande vitesse vers l’hôtel de mon adorée. Comprends-tu ?

— Comment donc ! sois tranquille, mon petit Bezucheux, Lacostade ne bougera pas, nous allons lui faire tailler un bac de longueur… jusqu’à six heures du matin. Ça te suffit-il ?

— Parfait, mon bon !

IX

Pures amours enveloppées dans l’ombre et le mystère. – Cabassol perd son temps – Les faux pickpockets de Mabille.

Cabassol ne quittait plus ses nouveaux amis. La société des cinq gommeux comptait maintenant six membres. Cabassol déjeunait avec eux, dînait avec eux, soupait avec eux. Il courait en leur compagnie les petits théâtres et les skatings ; on les voyait ensemble à cheval au Bois, dans la grande avenue des Champs-Élysées où parfois Cabassol croisait madame la vicomtesse de Champbadour qui rougissait à sa vue. Sur le boulevard par les belles après-midi de soleil, on voyait au café Riche une rangée de six gommeux assis devant six chartreuses en suçant la pomme de leurs cannes. Les soirs de première, aux Variétés, aux Nouveautés, à la Renaissance, six fauteuils de premier rang étaient occupés par six gommeux, absolument semblables de tournure des pieds à la tête.

Le samedi, au Cirque, les écuyères pouvaient remarquer le groupe des six gommeux, opérant avec ensemble, tantôt assis, le lorgnon fixé sur leurs gracieux exercices et tantôt debout à l’entrée de la piste pour les applaudir à leur sortie.

Au cercle des Poires tapées, Cabassol taillait des bacs avec fureur en compagnie de ses amis ; il allait avec eux aux courses, aux Folies-Bergère, à Mabille et aux kermesses de charité.

Et tout cela inutilement. Jamais conspirateurs obligés de fuir les sbires, jamais Roméos forcés de dérouter des pères, des frères ou des oncles farouches ne s’étaient autant enveloppés de mystère. Les cinq gommeux étaient impénétrables. Cabassol en était venu à cette conclusion que ses amis, trop fortement étrillés par les belles-petites, s’étaient tournés d’un autre côté. Ils devaient aimer des femmes du monde plus ou moins mariées.

De temps en temps, Cabassol avait recueilli des indices. Il avait entendu un jour Lacostade dire mystérieusement à Bezucheux :

— Jeune de la Fricottière, descendant de vingt générations de fricoteurs, je fais appel à ton amitié.

— Dis vite, mon cœur bat frénétiquement à ton appel. De quoi s’agit-il ?

— Je vais voir ma femme du monde. Je ne te dirai pas son nom, tu abuserais de ma confidence. Je te dirai seulement qu’elle est folle de moi. Amour pur, mon bon ! Et des transports à ma seule vue ! Vrai, je ne me croyais pas encore autant de prestige ! Je me défie de Saint-Tropez ; le pauvre garçon avec son conseil judiciaire n’a plus beaucoup de succès près des dames, il doit chercher à se rattraper sur les amis… je n’ai pas le courage de l’en blâmer, mais…

— Mais ?

— Mais ça m’embête !… je te demande simplement, ô Bezucheux, de veiller sur ma tranquillité comme un frère, et d’empêcher Saint-Tropez de se lancer sur mes traces pour découvrir l’asile de ma bien-aimée.

— Mon ami, compte sur moi ! Moi aussi, je suis aimé, moi aussi je tiens à la tranquillité ! à charge de revanche, j’empêcherai Saint-Tropez de te faire de la peine, nous le garderons au cercle jusqu’à six heures du matin. Ça te suffit-il ?

— Amplement. Merci, digne ami ! merci, Castor ! merci, Pylade !

Une autre fois, ce fut Saint-Tropez qu’il entendit faire des recommandations à Lacostade. C’était au cercle des Poires tapées, un soir de mai.

— Mon cher ami, disait Saint-Tropez, admirez-moi ! malgré mon conseil judiciaire, on m’aime… presque pour moi-même !

— Fichtre, mon gaillard ! Recevez mes félicitations !

— Mais il y a une ombre à mon bonheur : on veut le trancher dans sa fleur ! Et qui ? qui ? qui ? qui ? Je vous le demande ?

— Est-ce que je sais, moi ?

— Qui ? parbleu, un ami ! Oui, digne Lacostade, antique cuirassier, homme de fer, cœur de bronze, noble et vertueux camarade, un ami, un vieil ami ! Ce serpent s’appelle Pontbuzaud, je l’ai rencontré l’autre soir comme il se glissait subrepticement dans l’ombre sur mes pas… Oui, de ma suite, ami, de ma suite, il en est !… Comprends-tu cet acte de haute trahison ? il me suivait évidemment pour voir où j’allais porter mes pas ; il cherchait à connaître la demeure de celle qui m’aime d’un ardent et pur amour, pour me la souffler, le misérable !…

— Et qu’as-tu fait ?

— Ce que j’ai fait ? Moi, malin, au lieu d’aller chez elle, j’ai fait le sacrifice d’une soirée d’amour et, pour le dépister, je me suis lancé au pas de course dans une excursion formidable…

— Et il t’a suivi ?

— Je l’ai perdu de vue tout de suite, mais je pense bien qu’il était derrière moi. Aussi je l’ai promené toute la nuit, des Champs-Élysées à Grenelle, puis par le faubourg Saint-Germain, le boulevard du même nom, jusqu’au Jardin des plantes ; j’ai passé la Seine, j’ai pris le boulevard à la Bastille et je l’ai suivi jusqu’à la Madeleine ; de là, pour achever de le dérouter, je l’ai conduit par le boulevard Haussmann et le boulevard Malesherbes, jusqu’à l’Arc de Triomphe, et là, j’ai disparu adroitement en sautant dans une voiture qui m’a ramené chez moi, éreinté, mais triomphant !

— Sacrebleu, quelle course !

— Oui, et tu comprends, mon doux ami, que je ne pourrais vraiment pas recommencer ça souvent. Veux-tu me rendre un service ?

— Ah mais, tu ne vas pas me demander de me promener pour toi ?

— Non, quelque chose de plus simple, tu vas t’attabler avec Pontbuzaud, à la table du bac et le tenir pendant que je vais filer… veux-tu ?

— Comment donc ! mon ami, compte sur moi. Pontbuzaud ne bougera pas d’ici, je le tuerais plutôt !

— Merci ! je pars tranquille !

Enfin à quelques pas de là, Cabassol entendit Pontbuzaud glisser à son tour quelques recommandations à Bisseco.

— Bisseco, mon bon, j’ai des chagrins ! disait Pontbuzaud, je suis désolé, désenchanté, abreuvé d’amertume…

— Mon pauvre ami ! tu as des contrariétés avec les huissiers ?

— Pis que cela, mon bon !

— Il n’y a rien de pire que cela ! s’il ne s’agit pas d’huissiers, je supprime les gémissements auxquels j’allais me livrer… Ça ne sera rien, ça passera ! De quels chagrins s’agit-il ?

— De chagrins d’amour !

— Ça ne m’étonne pas, ce n’est pas pour te flatter, mais tu n’as pas une tête à avoir du bonheur en amour… ça n’est pas ta faute ! sois fort, drape-toi dans un indifférentisme forcené, c’est plus sain que de se tourmenter parce que celle que tu aimes te trompe !

— Tu vas trop loin, Bisseco !… tu outrages un ange ! C’est toi qui te trompes, car on ne me trompe pas. Ah ! je suis bien tranquille là-dessus ; seulement je prends des précautions, car je ne suis pas un homme à défier les dieux. Mes chagrins viennent de ceci : j’aime, on m’aime, nous nous aimons, mais un faux ami, un misérable cherche à jouer dans mon Éden le rôle du serpent tentateur. Heureusement j’ai du flair et de l’œil, j’ai deviné son plan et je déjouerai ses manœuvres.

— Mais c’est un drame ce que tu me racontes-là !

— Un effroyable drame, mon ami ! l’héroïne innocente et persécutée, je ne te dirai pas son nom, le jeune premier c’est moi, et le traître, c’est Lacostade ! je devrais dire l’aspirant traître, car grâce à mon habileté, j’ai déjoué ses machinations. Il n’est pas encore parvenu à découvrir l’innocente bergère qu’il brûle de croquer à ma barbe, mais il s’attache à mes pas pour arriver jusqu’à elle ! c’est abominable ! Alors… tu me suis ?

— Ce que tu me racontes est trop palpitant pour que j’aie des distractions, je te suis… continue !…

— Alors pour lui faire perdre mes traces, je suis forcé de prendre des précautions de Peau-Rouge. Voilà ce que je fais lorsque l’amour m’appelle : je prends une voiture, et devine ou je vais ?

— Dame ! chez ta belle, en brûlant le pavé !

— Naïf enfant ! je ne vais pas chez ma belle, car je suis sûr que Lacostade me guette, je ne le vois pas, mais j’en suis sûr, – je vais au chemin de fer de ceinture et je prends le premier train dans l’un ou l’autre sens, je fais le tour de Paris, une fois, quelquefois deux, et dès que je pense Lacostade suffisamment dépisté, je descends à la première gare, je saute dans un fiacre et j’arrive chez mon ange !

— Ouf ! fit Bisseco.

— Ouf, tu l’as dit ! ça devient monotone à la fin, voilà trois mille lieues, douze mille kilomètres que je fais ainsi depuis moins de trois mois ! au lieu de voyager en tournant toujours en rond, si j’avais fait ces 12,000 kilomètres en ligne droite, je serais maintenant au pôle Nord, j’aurais découvert des îles auxquelles j’aurais donné le nom que je tiens de mes aïeux, j’écrirais des relations pour le Journal des Voyages, je serais un grand homme ! Mais voilà je les ai faits en rond… enfin j’en ai assez, mon abonnement au chemin de fer de ceinture m’ennuie absolument, il vole trop de temps à mon amour… j’ai donc pensé à toi…

— Pour quoi faire ?

— Ceci tout simplement : pour retenir Lacostade et pour l’empêcher de courir derrière moi à la recherche de mon idole. Tu vas me jurer de la façon la plus solennelle, sur le blason de ta famille, sur l’âme de tes ancêtres, de retenir ici par tous les moyens notre ami Lacostade, l’aspirant serpent de mon Éden !

— Je le jure !

Le temps passait et Cabassol n’avançait pas dans son entreprise. Ces cinq vengeances qu’il se flattait d’enlever avec rapidité reculaient sans cesse devant lui, sans qu’il lui fût possible de tenter même un commencement d’hostilités.

— Ça ne peut pas durer comme cela, se disait Cabassol ; du haut du ciel Badinard va se moquer de moi.

Le jour du grand prix de Paris étant arrivé, la bande des six gommeux n’avait pas manqué cette solennité. Cabassol avait consciencieusement emboîté le pas de Bezucheux de la Fricottière ; il avait exploré l’enceinte du pesage dans l’espoir d’y découvrir la femme du monde de son ami ; il avait perdu deux cents louis en pariant pour Pistache, et Bezucheux en avait gagné autant en se rangeant du côté de Bats-la-Breloque, cheval français vainqueur du grand prix. Ce triomphe national remporté sur le cheval de la perfide Albion avait électrisé tous les cœurs : Bezucheux, Pontbuzaud, Lacostade, Bisseco et Saint-Tropez avaient été fraterniser avec les belles-petites qui remplissaient de leurs toilettes étincelantes, de leurs immenses chapeaux fleuris et empanachés, de leurs traînes, de leurs dentelles et de leurs éventails, les innombrables voitures serrées le long de la piste. On avait rencontré là mainte charmante figure de connaissance, on avait oublié d’anciens griefs, on avait été baiser la main de Lucy Carramba, de Blanche de Travers et d’autres anciennes passions, on avait salué quelques aimables belles auxquelles on avait été plus ou moins présenté.

Une charmante blonde, indolemment couchée dans un huit-ressorts, avait reçu de la bande le discret hommage d’un coup de chapeau unanime.

— Qui est-ce ? demanda Cabassol.

— Nous l’avons déjà rencontrée plusieurs fois, répondit Bezucheux, c’est Tulipia Balagny, charmante, charmante, mais trop bien gardée ! Rien à faire de ce côté, mon bon !

Le soir de ce jour mémorable du grand prix, on fêtait à Mabille la victoire de Bats-la-Breloque. Nos six gommeux ne pouvaient y manquer.

Cabassol était venu avec une idée arrêtée. Lorsque l’un de ses amis, n’importe lequel, s’éclipserait mystérieusement, comme cela continuait à arriver souvent, il abandonnerait les autres et se lancerait sur ses traces pour tâcher de découvrir quelque chose.

Il ne se doutait pas que depuis de longues semaines ses moindres démarches étaient épiées et que ce jour-là même la surveillance occulte dont il était l’objet se resserrait particulièrement. Que l’on se rassure, la police n’était pour rien dans cet espionnage, Cabassol était tout simplement filé par l’Œil, la toute puissante compagnie d’assurances conjugales qui déjà avait détourné les foudres du vengeur de Badinard, de la tête assurée de M. le Vicomte de Champbadour.

L’inspecteur de l’Œil surveillait donc Cabassol depuis le jour où notre ami, après avoir si malheureusement échoué près de Mme de Champbadour, avait dirigé ses batteries d’un autre côté.

L’assemblée était houleuse, le jardin était bondé, on tournait en cercle sous les palmiers de zinc autour de l’orchestre, les coudes serrés. Au centre quelques dames levaient la jambe sans conviction. Des groupes d’Anglais en veston rayé, la lorgnette en bandoulière, déblatéraient contre Bats-la-Breloque ; dans les bosquets de jeunes sportmen imitaient spirituellement des cris d’animaux. Des dames charmantes, mais qui paraissaient avoir un peu bu, riaient aux éclats dans des coins où l’on se bousculait fort. – Nos amis s’étaient naturellement faufilés au centre d’un de ces groupes tumultueux. – Cabassol avait l’œil sur tous et sur chacun, et derrière lui l’inspecteur de l’Œil ne perdait pas un de ses mouvements.

Tout à coup, Cabassol vit sur la droite Bezucheux abandonner le bras de ses amis et se glisser tout doucement derrière un énorme Anglais. Au même instant, sur la gauche, Bisseco, par une adroite manœuvre, se détacha de la bande et disparut derrière un autre insulaire. Lequel suivre ? Cabassol n’eut pas le temps de se décider, il vit Saint-Tropez tourner autour d’un groupe et se perdre dans le noir, puis Lacostade se détacher adroitement de Pontbuzaud et filer dans un massif pendant que Pontbuzaud tournait court et se dirigeait vers la sortie.

Cabassol s’élança. L’inspecteur s’élança derrière Cabassol. Ces mouvements simultanés produisirent un certain désordre dans la foule internationale ; quelques sportmen décavés en profitèrent pour pousser des hurlements et des coups de sifflets à l’adresse de Bats-la-Breloque et plusieurs pickpockets trouvant l’occasion belle pour travailler, enlevèrent quelques montres et plusieurs portefeuilles.

Mais un jeune débutant inexpérimenté ayant eu la maladresse de se laisser prendre avec quatre montres à la main, le cri : Enlevez les pickpockets ! retentit de plusieurs côtés et une forte bousculade se produisit.

Bezucheux, Lacostade, Bisseco, Saint-Tropez et Pontbuzaud filant vers la sortie avec des allures légèrement mystérieuses, que pouvait faire la garde qui veille à la porte de l’avenue Montaigne, sinon prendre nos pauvres amis pour les pickpockets signalés dans le jardin ? La garde n’y manqua pas et les arrêta d’une main ferme. Cabassol, qui arrivait derrière eux avec les mêmes allures, eut le même sort ; il fut appréhendé au corps de la même façon, et conduit au poste par un inflexible brigadier qui ne voulut entendre aucune protestation.

L’inspecteur de l’Œil avait tout vu. Il sourit de la méprise des agents de la force publique, mais ne vint pas au secours des infortunés jeunes gens. Il laissa même échapper un geste équivoque, dans lequel un esprit prévenu aurait pu voir une nuance de satisfaction ; puis, d’un pas calme et tranquille, il franchit les grilles de Mabille et se perdit dans l’obscurité.

X

Interrogatoires. – Horribles découvertes. – Les cinq clefs à faveurs roses. – Invasion nocturne et nouvelle découverte non moins horrible que les autres.

Cependant Cabassol, Bezucheux, Lacostade, Bisseco, Saint-Tropez et Pontbuzaud étaient, malgré leurs protestations indignées, conduits sous bonne escorte au plus voisin commissariat de police, où, dès leur arrivée, un secrétaire à moitié endormi procéda à l’interrogatoire de rigueur.

— Des pickpockets, bon, je connais ça ! murmura le secrétaire en bâillant, vous vous appelez Smith ? Ils s’appellent tous Smith !…

— Non, fit Bezucheux étonné.

— Brown, alors ?

— Non, je m’appelle Gontran Bezucheux de la Fricottière, rentier, et je m’étonne…

— Ça m’étonne aussi, répondit le secrétaire.

— Et vous ? reprit-il en s’adressant à Saint-Tropez, Smith ? Brown ?

— Non, Jules de Saint-Tropez, rentier.

— Bon, alors vous ne vous appelez ni Smith ni Brown,… vous cachez votre jeu ! Vous n’avouez pas ?

— Nous n’avouons pas… qu’est-ce qu’il faut avouer ?

— Voyons, vous êtes pris, il est inutile de faire des manières, ça ne rendrait pas votre affaire meilleure, au contraire… il y a flagrant délit !

— Comment, il y a flagrant délit !

— Vous pickpockettiez, quand on vous a arrêté…

— Nous pickpockettions ! s’écrièrent à la fois les six gommeux avec un éclat de rire.

— Les agents vous ont arrêtés comme vous filiez dans les massifs… on va vous fouiller ; si j’ai un conseil à vous donner, c’est d’avouer pour que ce soit plus vite fini.

Malgré les protestations des infortunés soupçonnés de pickpockétisme, les agents qui les avaient arrêtés se mirent en devoir de procéder à une perquisition dans toutes les poches.

— Où avez-vous volé cette montre ? dit sévèrement le secrétaire en s’adressant à Bezucheux.

— Chez un bijoutier ! répondit Bezucheux, mais tenez, voici nos cartes, vous voyez bien : Bezucheux de la Fricottière, ancien sous-préfet… Marius Bisseco, capitaine Lacostade…

— Ce sont vos pseudonymes, puisque vous persistez à soutenir que vous ne vous appelez ni Smith, ni Brown…

— Vous avez nos portefeuilles entre les mains, vous allez y trouver des lettres…

Le secrétaire ouvrit le portefeuille de Bezucheux et trouva quelques adresses…

— Hum… M. de la Fricottière, rue… en effet… enfin, nous allons voir…

Tiens, une clef ? pourquoi une clef dans un portefeuille ?

Le secrétaire avait tiré de la dernière poche une délicate petite clef ornée d’une faveur rose.

— Monsieur, laissez cette clef, je ne l’ai pas volée, elle me vient d’une dame qui veut bien avoir quelques bontés pour moi… Contentez-vous de cela, vous pensez bien que je n’ai pas le droit de la compromettre !

Cabassol remarqua, sans trop y attacher d’importance, que la vue de la clef de Bezucheux avait produit un singulier effet sur ses compagnons d’infortune. Le lorgnon braqué sur le bureau du commissaire, ils examinaient la clef à faveur rose en donnant des marques d’inquiétude.

Le secrétaire passant à l’inventaire du portefeuille de Lacostade, en tira une liasse de papiers…

— Ne touchez pas aux lettres ! s’écria Lacostade, regardez seulement les adresses… Ce sont des lettres de femmes du monde et si des indiscrétions venaient à être commises, je vous rendrais responsable des malheurs qui pourraient arriver !…

— Bon, voici un papier timbré… bonne référence… Voyons ?… commandement à monsieur Maxime Lacostade… excellent, je vois que vous ne vous appelez pas Smith. Comment, encore une clef !

Le secrétaire venait de tirer du portefeuille une clef à faveur rose exactement semblable à celle de Bezucheux.

Étrange ! même ruban, même dessin…

Lacostade et Bezucheux se regardaient avec des yeux furibonds. Cabassol commençait à s’intéresser puissamment à l’aventure et à ne plus regretter autant que ses amis et lui eussent été pris pour des pickpockets.

— Oh ! oh ! poursuivit le secrétaire en interrogeant l’intérieur du portefeuille de Pontbuzaud, oh ! oh ! une troisième clef !…

Lacostade et Bezucheux cessèrent de se foudroyer du regard pour accabler M. Pontbuzaud de regards chargés d’indignation. Cabassol regardait de tous ses yeux, il lui parut étrange de voir Saint-Tropez ainsi que Marius Bisseco aussi troublés et aussi furieux que Lacostade et Bezucheux.

— Oh ! oh ! fit-il avec le secrétaire, serais-je sur la piste de quelque chose d’intéressant pour feu Badinard ?

— Oh ! oh ! fit le secrétaire, oh ! oh ! une quatrième clef ! Oh ! oh ! une cinquième clef ! ! !

La quatrième et la cinquième clef venaient d’être découvertes dans les profondeurs du portefeuille de Saint-Tropez et de Bisseco. Le carnet de Cabassol, au grand étonnement du secrétaire, ne renfermait aucune clef à faveur rose ; quand il annonça ce résultat négatif, Cabassol crut entendre cinq soupirs de soulagement sortir de la poitrine de ses amis.

— Ça devient louche, très louche ! dit enfin le secrétaire, rubans absolument pareils, clefs idem… c’est étrange… jolies petites clefs de sûreté…

— Oh oui, de sûreté ! firent en chœur les cinq infortunés.

— Enfin, prétendez-vous encore, monsieur de la Fricottière, que votre clef à faveur rose vous a été confiée par une femme du monde qui vous accordait les siennes… de faveurs ?

— Monsieur Lacostade, s’écria Bezucheux sans répondre au secrétaire, monsieur de Saint-Tropez ! monsieur Bisseco ! monsieur Pontbuzaud !… l’indignation m’étreint à la gorge… j’éclate à la fin… je fulmine !… Vous me trompiez !

— Monsieur de la Fricottière, j’éclate aussi ! vous me trompiez également ! répondit Lacostade.

— Indignes amis, c’est ainsi que vous entendez le culte de l’amitié ! tenez, seul, Cabassol est un véritable ami, il n’avait pas de clef, lui ! il se ferait scrupule, lui, de faire de la peine à un ami ! Cabassol, je te vénère !

Et Bezucheux de la Fricottière serra énergiquement la main de Cabassol.

— Ainsi donc, reprit Lacostade, ta femme du monde, c’était…

— Et la tienne, ta mystérieuse beauté, c’était… et l’aimée de Pontbuzaud et l’infante de Saint-Tropez et la belle-petite de Bisseco… c’était… oh ! l’amitié est un vain mot ; je n’y croyais pas du tout, mais j’y croirai moins encore, maintenant… Ce que je trouve horrible, monsieur Lacostade, c’est que, lorsque vous alliez la voir, vous vous adressiez à moi pour me prier de veiller sur votre tranquillité en empêchant Saint-Tropez de vous suivre !

— Et toi, s’écria Saint-Tropez, et toi, affreux la Fricottière, lorsque tu comptais te servir de ta petite clef à faveur rose pour aller roucouler aux pieds de la traîtresse… de celle que tu nous donnais pour une femme du monde en puissance de mari, tu t’adressais à moi pour empêcher Lacostade de se jeter sur tes pas !… Et moi, moi, amant infortuné, amant berné, bafoué… moi, bête, moi pur, moi loyal, je passais mes nuits sur la table de baccarat du cercle des Poires tapées, pour y retenir Lacostade… je perdais des sommes… enfin, ça me coûtait horriblement cher de t’aider à me tromper et j’attrapais des migraines formidables !…

— Petit serpent de Saint-Tropez, je te conseille de parler, interrompit Lacostade, tu te plains, misérable, et comment te conduisais-tu avec les camarades ?… de quelle manière entendais-tu les devoirs sacrés de l’amitié ?… Ah ! tu récrimines, serpent ? Eh bien, je vais récriminer aussi, criminel ! te souviens-tu des soirs où tu me prenais à part en m’appelant vieil ami, noble et vertueux cuirassier, pour me demander de veiller sur ton repos comme un frère et d’empêcher, par tous les moyens possibles, Pontbuzaud de te suivre ? Je ne me doutais pas que pendant que je m’embêtais consciencieusement avec Pontbuzaud qui a la conversation lugubre, – car il a la conversation lugubre, on ne peut pas le nier, – tu te glissais en toute sécurité dans certain boudoir rose dont je croyais être le seul à posséder la clef.

— Pontbuzaud a la conversation lugubre, dit amèrement Bisseco, cela n’empêche pas que certaine dame trouvait du charme à son éloquence… à notre détriment… mais ce qui me semble assez peu délicat, c’est que ce lugubre Pontbuzaud venait me parler continuellement à moi de ses chagrins d’amour, et qu’il faisait appel à mon amitié pour l’aider à protéger la vertu de la belle contre les embûches dressées par Lacostade ! ! !… Moi, homme délicat et discret, je ne lui demandais même pas le petit nom de cette vertueuse personne et deux jours par semaine je montais la garde autour de Lacostade pendant que Pontbuzaud, qui a la conversation lugubre avec nous, s’en allait conter des douceurs poétiques à celle que… qui…

— Mais alors la noirceur de Pontbuzaud dépasse tout ce que l’imagination d’un homme ordinaire peut concevoir ! Voyons, Bisseco m’apprend que deux fois par semaine Pontbuzaud le priait de me garder à vue pour m’empêcher également de le gêner dans ses aventures amoureuses… et nous nous gardions mutuellement… Ce Pontbuzaud lugubre est un Machiavel !

— Moi, reprit Bisseco, je n’ai rien à me reprocher, je n’ai fait poser personne… malheureusement !… mais je me souviens avec beaucoup d’amertume que, de temps en temps, lorsque je poétisais, le cœur rempli de bleu ou de rose, comme vous voudrez, aux pieds de ma traîtresse, dans ce petit boudoir dont je crois au moins inutile de vous faire la description, ladite traîtresse me disait tout à coup de sa voix douce : Marius, mon petit Beco, j’attends ma marraine, c’est une sainte femme, faut pas qu’elle te trouve ici, tu comprends ?… Je croyais comprendre, je pensais que cette marraine intempestive était un vieux et gros banquier quelconque… et je filais par le petit escalier !… et c’était Bezucheux !…

— Permets, mon ami, n’affirme pas à la légère ! le lundi, c’était moi, mais les autres jours, je n’étais pour rien dans tes chagrins !…

— Soit, c’était Lacostade… ou Pontbuzaud… ou Saint-Tropez !… Il n’en est pas moins vrai…

— Assez ! Toutes ces explications me paraissent louches, interrompit le secrétaire du bureau de police, qui avait déjà donné de nombreuses marques d’impatience, très louches même !…

— Sans doute c’est louche, s’écria Bezucheux, c’est une situation inextricable : je trompais, on me trompait, nous nous trompions.

— Alors vous prétendez que ces clefs vous viennent d’une certaine dame du monde ?…

— Que la discrétion nous défendrait presque de nommer, s’il y avait encore des ménagements à garder ; messieurs, y a-t-il encore des ménagements à garder ?

— Il n’y en a plus, répondirent d’une seule voix Lacostade et les autres.

— Alors dites-moi son nom ? reprit le secrétaire.

Bezucheux se pencha vers le secrétaire et lui murmura un nom à l’oreille.

— Bon, fit le secrétaire.

Lacostade et les autres s’approchèrent à leur tour et parlèrent également à l’oreille du secrétaire de la police. Cabassol très intrigué, pencha vivement la tête pour tâcher de recueillir ce nom mystérieux au passage.

— Rue ? demanda le secrétaire.

— Rue de Miromesnil, 35 bis.

— Bon, c’est ce que nous allons vérifier, fit le secrétaire. Je reconnais qu’il ne s’élève contre vous que des charges légères et je commence à croire, messieurs, que vous êtes victimes d’une fatale méprise… On doit s’être trompé en vous accusant de pickpockétisme… et puis, le récit de vos malheurs m’a sensiblement attendri… je prends sur moi de ne pas réveiller monsieur le commissaire ; la rue de Miromesnil est tout à côté et je vais vérifier immédiatement la véracité de vos dires.

— Allons-y tous ensemble ! fit Bezucheux.

— C’est cela, allons confondre la coupable ! s’écrièrent les autres, nous nous expliquerons demain, aujourd’hui soyons tout à la vengeance !

— Tout à la vengeance !

— Soit, fit le secrétaire ; vous avez les cinq clefs, nous pénétrerons chez la dame…

— Eh bien, et moi ? demanda Cabassol, je n’avais pas de clef, moi, je ne fais pas partie de votre société… secrète, mais je demande à être de l’expédition… mais auparavant, dites-moi au moins le nom de la femme du monde dont vous venez de découvrir la trahison d’une façon aussi singulière… dites-moi le nom de la perfide ?

— Son nom ne souillera plus mes lèvres, fit Bezucheux, ni, ni, c’est fini ! Je vais te la foudroyer tout à l’heure ! Demande à M. le commissaire, si tu veux ! Je te dirai seulement ses initiales : T. B.

— Tulipia Balagny ! ! ! acheva le secrétaire.

— Quoi, Tulipia Balagny, la belle Tulipia, la charmante Tulipia, que nous rencontrions si souvent et que vous me disiez absorbée par une passion unique et folle, une passion effroyable, Tulipia Balagny, enfin, remarquable par ce signe particulier : fidélité étourdissante !

— Elle-même ! ! !

Deux fiacres appelés par un agent, emmenèrent Cabassol, le secrétaire du commissaire et les cinq victimes de Tulipia. En route, Bezucheux et les autres reprirent leurs récriminations.

— Je comprends maintenant, dit tristement Bezucheux, par suite de quelle méprise je reçus un jour, moi qui m’appelle Gontran, un de ces billets charmants qu’elle écrit si bien, car elle a un style que je qualifierai d’enflammé…

— Je sais, dit Lacostade d’un ton sec, je sais,… abrège !

— Nous savons ! dirent les autres.

— Je ne dis rien de trop, en affirmant qu’elle a un style délicieux et enflammé : Bezuco de mon cœur, écrivait-elle ordinairement, mon Bezuco ! je te…

— Arrête, Bezucheux, tu retournes le fer dans ma plaie, s’écria Lacostade.

— Dans notre plaie, dirent les autres.

— Nous avons reçu tous de ces lettres enflammées !

— Eh bien, je reçus un jour, reprit Bezucheux, moi qui m’appelle Gontran, un petit billet commençant par ces mots : Mon petit Jules ! Et quand je lui demandai une explication, elle me dit que la plume lui avait fourché et que Jules était le nom d’un oncle vénérable… Horreur, c’était le nom de Saint-Tropez, notre indigne ami !

— Et moi, s’écria Saint-Tropez, j’ai reçu un jour un billet où elle me disait : Ce soir, sans faute, je t’attends pour…

— Ne me torture point par des détails ! fit Bezucheux ; abrège !

— Soit, j’abrège pour ne pas te chagriner ! elle terminait ainsi… le temps va me sembler… etc… je vais compter les minutes, etc., etc… jusqu’au moment où… etc., etc… J’embrasse bien mon petit Marius. – TULIPIA ! » Et, tu l’as dit, je m’appelle Jules !

— Elle pensait à moi, dit Marius Bisseco, elle avait des remords !

— Lorsque je lui témoignai l’étonnement que m’avait causé ce prénom marseillais et intempestif, elle me répondit : — Tiens je me suis trompée, c’est le nom de mon concierge !… Et je la crus !…

Bisseco baissa la tête.

— Et dire, reprit Bezucheux, qu’il était entendu que l’on ne devait pas marcher sur les brisées les uns des autres ! Ô amitié tu n’es qu’un mot !

— L’humanité me dégoûte ! fit Lacostade.

— Tulipia est un monstre !

Pendant que les cinq malheureux gémissaient ainsi, les voitures arrivaient rue de Miromesnil et s’arrêtaient à la porte de Tulipia.

— Mon cœur bat à la vue de cette porte, reprit Bezucheux, je chérissais la porte, je chérissais la sonnette, je chérissais toute la maison, je vénérais le concierge pour l’honneur qu’il avait de tirer le cordon à la…

La porte s’ouvrit au coup de sonnette et les visiteurs se trouvèrent dans un vestibule obscur. Cinq allumettes étincelèrent et cinq petites bougies s’allumèrent dans cinq minuscules lanternes en forme de montres.

— Présent de Tulipia, fit tristement Bezucheux en regardant les bougeoirs de ses amis.

— Présent de Tulipia !

Bezucheux, Lacostade et les autres, le bougeoir d’une main et la clef à faveur rose de l’autre, le suivirent en soupirant.

Sur le deuxième palier, tout le monde s’arrêta.

— Voici la porte !… fit Bezucheux, je vois d’ici la confusion de Tulipia à notre vue. Ce sera le châtiment ! Mon avis est qu’il faut la foudroyer !… Restons unis ce soir pour l’accabler, nous nous expliquerons demain !

— Foudroyons-la !

— Je propose, messieurs, dit Lacostade, que, par une ironie cruelle, nous nous présentions à elle bras dessus, bras dessous, tous les cinq, et que toujours bras dessus bras dessous, nous lui demandions galamment des nouvelles de sa chère santé et la permission de lui baiser la main…

— Adopté !

— Si elle ne s’évanouit pas pour de bon à notre apparition, ce sera une femme de bronze, je le déclare !

— Allons, messieurs, la petite clef ?...

— Entrons ! dit résolument Bezucheux, et soyons dignes !

Bezucheux ouvrit brusquement la porte.

— Il y a de la lumière ! dit le secrétaire du commissaire.

— Tant mieux !

Les cinq infortunés, bras dessus, bras dessous, tous le bougeoir à la main, entrèrent dans l’appartement ; une porte s’ouvrit dans le vestibule, une bonne parut et s’arrêta pétrifiée à la vue des envahisseurs.

— Bonsoir, Julie !… Madame est dans sa chambre ? prononcèrent-ils d’une même voix sourde, sans s’arrêter.

— Oui… non… n’entrez pas… elle est sortie !… balbutia la bonne.

— Foudroyons ! s’écrièrent-ils.

Et traversant une ou deux pièces, ils ouvrirent brusquement la porte d’une pièce qu’ils connaissaient bien tous.

Un cri aigu et des bruits de chaises renversées éclatèrent aussitôt.

— Horreur ! s’écrièrent les cinq amis en reculant, toujours bras dessus, bras dessous.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Cabassol en bousculant légèrement le secrétaire du commissaire et en repoussant ses amis en avant.

Les cinq malheureux gommeux se séparèrent pour lever les bras en l’air.

— Un sixième larron ! s’écria Cabassol.

La charmante Tulipia, debout devant la cheminée, baissait la tête avec confusion, mais elle ne s’était pas évanouie. À ses pieds un homme, assis sur un petit pouf, s’éventait avec son claque pour se donner une contenance. Sur un guéridon Louis XVI, à côté de Tulipia, un énorme bouquet reposait près d’un écrin ouvert, dans le velours duquel étincelaient quelques brillants.

Les cinq amants trahis s’étaient remis bras dessus, bras dessous.

— Daignez agréer, madame, prononcèrent-ils de la même voix, nos plus sincères excuses, si nous arrivons dans un mauvais moment ! nous troublons un aimable tête-à-tête… toutes nos excuses encore une fois… Et nos compliments à monsieur !

Le monsieur continuait à s’éventer et à grimacer avec un sourire de plus en plus gêné.

— Monsieur nous permettra-t-il de lui demander, reprirent en chœur les cinq voix, s’il a la clef ?

— Quelle clef ? demanda le monsieur.

— Nous voyons que monsieur n’est pas encore initié… il n’a pas la clef réglementaire de la société en commandite Tulipia and C°, il n’a pas la clef. Monsieur daignerait-il accepter celles-ci ?

Et tous les cinq retirèrent leurs bras pour tendre au monsieur les cinq clefs à faveurs roses.

— Nous prions madame d’agréer nos démissions de sociétaires, reprirent les cinq amis en se reprenant par le bras.

Cabassol pendant toute cette scène n’avait pu détacher ses yeux de la figure du sixième larron.

— Où diable ai-je vu cette tête-là ? se demandait-il. Je connais ce monsieur, pourtant… Où l’ai-je rencontré ?… Ah !… mais… sacrebleu ! c’est le faux garçon de restaurant du Moulin-Rouge, celui qui m’a empêché de… sévir contre M. Exupère de Champbadour, c’est l’inspecteur de l’Œil !...

Cabassol passa devant ses amis et s’arrêta devant l’inspecteur de l’Œil.

— Bonsoir, monsieur ! dit-il, me reconnaissez-vous ?

— Parfaitement, monsieur Cabassol.

— Alors, si je ne me trompe… vous êtes ici…

— Pour affaires ! dit l’inspecteur en s’inclinant.

— Vous comprenez qu’il me faut une explication, je vous trouve sans cesse devant moi… Souvenez-vous du Moulin-Rouge… et de madame de Champbadour !… Asseyons-nous et causons !

Tulipia avait repris toute son assurance et répondait aux coups d’œil foudroyants de Bezucheux et compagnie par des regards non moins foudroyants de femme indignement outragée.

— Tulipia, femme perfide, recevez nos adieux ! déclamèrent les cinq gommeux en chœur.

— Vous êtes des insolents ! s’écria-t-elle. Julie, flanquez-moi tout le monde à la porte !

L’inspecteur de l’Œil prit son chapeau et suivit Cabassol et les autres.

— Eh bien, et mon explication, dit Cabassol en route, que faisiez-vous ici ?

— Vous vous en doutez. Chargé par la Compagnie d’assurance l’Œil de préserver M. de Champbadour de… vos entreprises, j’avais appris par la conversation de Me Taparel que, pour une raison que j’ignore, vous aviez à troubler la tranquillité conjugale ou extraconjugale d’autres personnes… Je vous ai donc surveillé et j’ai bien vite compris que vos cinq amis étaient menacés. Vos amis filaient dans l’ombre des amours mystérieuses : je suis intervenu, comme vous voyez, j’ai découvert avant vous leur secret… un seul secret au lieu de cinq. Je devais, ces jours-ci, leur proposer de les assurer à notre compagnie…

— Et en attendant vous…

— J’avoue qu’en ceci je dépassais quelque peu mes instructions, mais… j’ai un cœur… et je suis faible !

Dans la rue, sur la porte de Tulipia, le secrétaire du commissaire déclara aux faux pickpockets que tous ses soupçons étaient évanouis et qu’ils étaient libres.

— Maintenant que nous avons foudroyé Tulipia, séparons-nous ! dirent les cinq infortunés ; demain nous nous expliquerons sérieusement.

Ils se quittèrent, la tête basse, et se perdirent dans des rues différentes.

L’inspecteur de l’Œil était parti.

Cabassol revint seul aussi et furieux.

— Ainsi donc, sans cette fâcheuse affaire de Mabille, sans la découverte des cinq clefs, Bezucheux et les autres ne se seraient pas fâchés avec la belle Tulipia, et je la leur aurais soufflée, et j’aurais accompli cinq vengeances à la fois !… Badinard ! Badinard ! sur qui vais-je faire tomber ta vengeance, pour me rattraper ? Patience ! patience, ô Badinard ! demain grand conseil avec tes exécuteurs testamentaires, et tu verras mon zèle !

 


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en septembre 2022.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Lise-Marie, Yves, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : A. Robida (textes et dessins), Une vie de Polichinelle : La grande mascarade parisienne, Paris, Librairie Illustrée et Librairie M. Dreyfous, 1881. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte.

— Dispositions :

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