H. S. Merriman
(Hugh Stowell Scott)

L’ÎLE PASSIONNÉE

Roman corse

traduction - adaptation : Michel Epuy

1946

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Table des matières

 

Rien n’arrête le destin. 4

II  Chez Clément 13

III  Le colonel à Paris. 22

IV  La surprise de Denise Lange. 31

Les futurs voisins. 40

VI  Père et fils. 50

VII  Terre promise. 60

VIII  Un homme dans les bois. 69

IX  Une étrange demande. 79

L’appel 89

XI  La faute du colonel Gilbert 99

XII  Juin 1940. 109

XIII  Un homme résolu. 118

XIV  Une nuit de tempête. 127

XV  Une femme d’action. 137

XVI  Le blessé. 145

XVII  Le bandit corse. 153

XVIII  Dans le maquis. 162

XIX  Une vente inattendue. 170

XX  La pépite. 178

XXI  L’île farouche. 186

XXII  La poursuite insensée. 193

XXIII  L’or de la Corse. 201

XXIV  La rose du jardin. 210

Ce livre numérique. 216

 

I

Rien n’arrête le destin

Le soleil allait disparaître derrière une bande de nuages immobiles au-dessus de la Méditerranée. Le mistral soufflait. Les rayons obliques du soleil couchant illuminaient violemment les côtes escarpées de la Corse et faisaient étinceler les fenêtres du village d’Olmeta.

Il y a deux Olmeta en Corse, toutes deux au nord de l’île, toutes deux haut perchées comme des nids d’aigle au-dessus de ces eaux de la Méditerranée qui ne sont pas toujours du bleu que chantent les poètes, mais souvent blanches d’écume. Cette mer n’est pas davantage unie comme une glace, mais se montre souvent aussi perfide et dangereuse que n’importe quelle autre sur notre globe. En fait, hors du milieu de l’été, aucun baromètre, aucune connaissance du temps ne pourraient prédire l’heure où s’élèverait le mistral, quelle serait sa force, comment il tournerait, quand il tomberait et s’élèverait de nouveau. Un jour il soufflerait avec rage dans un ciel sans nuage en blanchissant la mer sous les crêtes de fortes vagues, et un autre jour il poursuivrait frénétiquement de grands nuages dans l’étendue.

Cette fois-là, les grands châtaigniers d’Olmeta gémissaient et luttaient avec effort contre leur séculaire ennemi. Portes et fenêtres de toutes les maisons étaient rigoureusement closes. Toute la place du centre du village était méticuleusement balayée par les rafales ; ni là, ni dans les rues on n’eût trouvé un grain de sable, tant le mistral fait consciencieusement son périodique service de la voirie.

Seul au milieu de la place, entre la fontaine et les escaliers de l’église, un homme était étendu, face contre terre, mort.

… Avant d’aller plus loin, il faut dire que c’est à Olmeta-di-Tuda que nous avons affaire, et non à la très policée Olmeta-di-Capocorso où tout le monde frémirait d’horreur à la seule idée qu’un mort pourrait se trouver au beau milieu de la place, sous les fenêtres de la mairie, à l’ombre même de l’église. Car au Cap Corse on se targue d’être des gens civilisés et non de ces sauvages des régions montagneuses où règnent encore en maîtres les mœurs du maquis.

En effet, ce qui se passait à Olmeta-di-Tuda ne remonte pas à une époque éloignée, non certes puisque peu de mois après l’Europe allait être bouleversée et son sol couvert d’autres et innombrables morts.

Celui qui était venu mourir sur la place d’Olmeta-di-Tuda était un homme dans la force de l’âge, râblé et qui avait dû être robuste comme un tronc d’olivier. Il avait dû être atteint d’un coup de feu près de la rivière de la Guadelle, car des taches de sang parsemaient le sol depuis là jusqu’à cette place où il était tombé avant d’atteindre la fontaine vers laquelle il s’était sans doute dirigé.

Il reposait seul ; il étreignait son fusil, inséparable compagnon de tout bon Corse du maquis ; personne encore n’avait osé s’approcher ; il restait tel qu’il s’était immobilisé sur le sol et un filet de sang filtrait lentement de ses vêtements et serpentait sur la terre.

Ah, cette Corse où depuis des milliers d’années rien n’a changé sauf en surface, maintenant encore la traditionnelle vendetta, admet le coup de feu tiré par derrière, en embuscade, sans avertissement ni grâce.

Tout le monde à Olmeta savait ces choses et prenait seulement garde de ne pas se trouver mêlé à l’affaire. Plusieurs hommes, la pipe à la bouche, vinrent regarder d’un peu loin le mort, ne firent aucun commentaire, et s’en retournèrent d’un pas lent et indifférent. Dans la plus merveilleuse île du monde la vie d’un homme n’a guère de valeur.

Chacun présumait que quelqu’un avait dû aller prévenir les gendarmes de St-Florent ; que, d’autre part, une bonne douzaine de femmes avaient couru à travers les champs d’oliviers pour avertir la femme du mort.

Et peut-être aussi avait-on averti le curé de la paroisse, l’abbé Susini pour lui demander d’exercer là son ministère. Par ailleurs, rien à faire… pour personne.

Cependant le soleil avait disparu ; la base des montagnes s’était assombrie. Malgré la situation méridionale de la Corse ses sommets escarpés sont bien souvent plongés dans les nuées, et même sur tout le paysage règne un silence que l’on pourrait qualifier de tragique comme celui de l’eau tranquille d’un gouffre. L’île de la Beauté est l’île des âmes passionnées et méditatives, taciturnes et fermées. Les femmes rient peu, les hommes, en leurs habits de sombre velours à côte, ne sont pas communicatifs. Ainsi, ce soir-là, les rares villageois présents demeurèrent pensifs en fumant leur pipe, comme indifférents à tout. Chacun était déjà prêt à témoigner sous serment devant la cour d’assises de Bastia qu’il ne savait rien de l’accident arrivé à Pietro Andrei et ne l’avait pas vu s’abattre sur la place d’Olmeta.

Enfin, parut l’abbé Susini. C’était un petit homme vif, leste, prompt, à l’allure dégagée ; sa démarche dénotait des jambes un peu arquées, bien que sa soutane ne fit que laisser deviner ce défaut. Il avait des traits réguliers, très basanés, de type pas plus grec qu’italien, mais foncièrement corse, surtout par ses yeux noirs et pleins de feu. Sa soutane, quoique poussiéreuse, paraissait neuve, mais il la retroussait constamment comme pour être prêt à courir plus vite…

Cependant, cette fois il s’avança à pas lents et sans marquer trop de surprise ni beaucoup d’horreur.

— Comme autrefois ! murmura-t-il en s’agenouillant auprès du corps. Ce faisant, il ne songea plus qu’à ses devoirs et se mit à réciter des prières, puis il fit le signe de la croix sur la tête de Pietro Andrei… mais soudain il se releva, serra les poings et fit un grand geste dans la direction de St-Florent, comme si tout le mal venait du village.

— Pourvu qu’ils gardent cette affaire dans leur propre commune ! proféra-t-il à haute voix. Notre pauvre paroisse n’a que faire de ces histoires, nous n’avons même pas de gendarmes !

— Bien dit ! opina un des spectateurs qui avait fait quelques pas en avant et mettait dans sa voix tout son orgueil d’appartenir à une commune vertueuse.

Mais le prêtre n’écoutait pas. Il s’était retourné d’un mouvement vif et jeune et il cherchait à voir ce qui se passait au loin sous les oliviers.

— Voilà les femmes ! dit-il d’une voix dure et tranchante qui dénotait tout à la fois la rapidité et la fermeté de ses jugements.

Du côté où tout le monde avait porté les regards à l’annonce de l’abbé, venait en effet un grand tumulte de voix éplorées que couvrait de moment en moment un grand cri perçant et pareil à celui d’une folle.

Bientôt, on vit surgir au bout de l’étroite et unique rue d’Olmeta une procession hurlante de femmes tumultueuses, éplorées et vociférantes. Celle qui venait la première, avec un petit enfant à la main, semblait d’une condition supérieure, car elle avait une mantille de soie et non de coton comme les autres. Elle tirait l’enfant par la main sans détourner la tête lorsqu’il butait les pieds aux pierres et se relevait difficilement, mais il riait, croyant se retrouver aux beaux jours du carnaval pareillement illustré pour lui par de semblables cortèges et clameurs.

Tous les deux ou trois pas, la femme poussait un cri perçant comme si elle était atteinte à quelques secondes d’intervalle d’une douleur aiguë. En voyant le rassemblement sur la place, elle lança une plainte de désespoir mortel et s’élança en avant en abandonnant la main du petit enfant. Elle s’agenouilla auprès du mort, en se lamentant comme une créature privée de raison. Sans artifice, et tout naturellement, elle répétait les gestes et les gémissements d’agonie par lesquels se sont exprimés de tous les temps les tragédiens les plus illustres. Elle s’arrachait les cheveux, elle se lacérait la poitrine ; elle se déchirait les ongles sur le sol. Son petit garçon restait là devant elle en suçant son pouce et considérait la scène d’un air intrigué et vaguement inquiet. Il prenait cela pour un jeu incompréhensible ne sachant pas encore que c’était le jeu fondamental de la passion et de la vie.

Le prêtre se passait la main sur le front en un geste de perplexité et regardait du coin de l’œil ce qui se passait autour de lui comme pour s’épargner à soi-même le spectacle d’une si terrible douleur.

Et pourtant, c’est lui qui fut le premier à oser toucher le corps et à essayer de desserrer les doigts crispés sur la crosse de l’arme du mort. C’était un fusil de chasse d’ancien modèle et pareil à ceux que portaient tous les hommes rassemblés sur la place et ailleurs en Corse. En tout cas, et jusqu’à ce jour, si l’on rencontre dans ce pays un homme sans fusil, on peut jurer qu’il est plus habile au maniement du revolver qu’à celui de la carabine.

L’arme était chargée. La femme s’en aperçut aussi, et alors, tout à coup, elle se leva comme mue par un ressort, elle bondit au devant des spectateurs et cria de toute sa voix :

— Vous savez qui a fait le coup, n’est-ce pas, et ça ne vous empêchera pas de protéger l’assassin quand il prendra le maquis, de lui donner à manger et de l’avertir quand les gendarmes le poursuivront !

Elle faisait de grands gestes en direction des montagnes qui, de chaînes en chaînes, s’étageaient, sombres et menaçantes vers le sud, du côté de Calvi et de Corte. Mais les assistants se bornèrent à hausser les épaules, car les forêts et les repaires cachés aux anfractuosités des monts sauvages ne constituent plus d’aussi inviolables refuges qu’au temps des Bonaparte.

— Non, non, dit l’abbé Susini en réponse aux accusations de la veuve, non, les jours de l’impunité sont passés. Le criminel sera arrêté et la justice suivra son cours.

Mais il prononça ces mots sans conviction, presque avec la mélancolie d’un homme qui ne prévoit aucun adoucissement dans les mœurs de ses compatriotes au cœur plus dur que le porphyre rouge de leurs montagnes.

— La justice ! cria la femme dressée dans un violent mépris ! La justice ! mais elle n’existe pas en Corse !

Pourquoi Pietro est-il couché sans vie sur ces dalles ?

Qu’a-t-il fait ? Rien que son devoir, vous le savez bien, tous vous autres ! Il n’était qu’un employé de Perruca, et parce qu’il obligeait par ordre les fainéants de payer leurs fermages, on l’a abattu à coups de fusil ! Parce qu’il poursuivait les maraudeurs et les braconniers, on lui a logé des balles dans la peau ! Parce qu’il chassait les moutons des champs de Perruca, comme un fidèle domestique, on l’a supprimé, lui qui n’obéissait qu’à son maître ! Ah, lâches que vous êtes ! Perruca, lui, vous n’osez pas le toucher parce qu’il est le chef d’un clan puissant qui se chargerait de supprimer vite le bandit qui lui tirerait un coup de fusil ! Le meurtrier de Perruca, ah, il n’est pas encore né, car il serait bien sûr de son affaire, aussi bien dans le maquis que devant les juges de Bastia… Mais Pietro, qu’est-ce que c’était ? Rien, moins que rien, pas même un Corse de sang pur… Vous voyez bien qu’il n’y a pas de justice en Corse !

Tout en prononçant ces véhémentes et désordonnées apostrophes, la veuve de Pietro Andrei s’agenouilla de nouveau auprès du mort. Mais elle n’essaya à aucun moment de le toucher, car si son mari n’était pas originaire de l’île, elle tout au moins était Corse, et Corse de Sartène où l’on sait que la seule chose à faire est de ne pas mettre la main sur un homme assassiné avant l’arrivée des autorités. Après quoi, on n’a qu’à rester tranquille et inébranlable comme un roc, se borner à répondre à toute question qu’on ne sait rien, à feindre la plus stupide incertitude, de telle façon qu’au cours de toute enquête, chacun est occupé dans son champ ou chez soi et déclare obstinément que le mort désormais muet n’avait ni ennemi ni ami…

Enfin, la veuve de Pietro Andrei se releva. Elle rajusta sa mantille. Elle paraissait plus calme, et ses traits avaient repris une expression de résolution farouche.

— Mais, attention, dit-elle solennellement en faisant baisser tous les yeux devant ses regards étincelants, attention ! ici, chaque homme se fait sa propre justice. Il en a été de tout temps ainsi, et il en sera de même tant qu’il existera des Corses en Corse. Et si les hommes y manquent, les femmes agiront.

Elle rattacha son tablier comme pour entreprendre un de ses devoirs domestiques et brossa de petits coups de la main sa jupe noire.

— Viens, dit-elle à l’enfant en reprenant le dialecte plus tendre du sud, viens, fils de Pietro Andrei !

Le petit se rapprocha. Il n’avait pas plus de deux ans et ne comprenait rien à ce qui se passait.

— Et vous, gens d’Olmeta, conclut-elle, vous tous, soyez témoins. Elle se baissa, plongea deux doigts dans la petite mare de sang qui était en train de se coaguler à côté du cadavre, et en traça des signes mystérieux sur la face du petit garçon.

— Non ! Ne faites pas cela ! s’écria le prêtre en tâchant d’attirer l’enfant à lui. Non, ces choses ne se font plus !

— Ne se font plus ! cria-t-elle d’une voix de défi. Tout le monde ne sait-il pas que votre propre mère vous a fait à Sartène, d’où vous venez ?

L’abbé ne répondit rien, mais prenant l’enfant par le bras, l’enleva à l’étreinte de sa mère et chercha son mouchoir dans la poche de sa soutane. Mais il n’était qu’un pauvre desservant, il n’avait pas de gouvernante, et il n’avait pas de mouchoir sur lui !

L’enfant restait stupide, regardant de l’un à l’autre sans essuyer sa figure ensanglantée.

Alors le prêtre prit un coin de sa soutane pour effacer les signes de la vengeance jurée.

Cela fait, il dit à la femme :

— Voilà ! Emmène cet enfant à la maison, car les gendarmes arrivent.

En effet, on entendait claquer les fers de plusieurs chevaux sur la terre dure et les fourreaux de sabre s’entrechoquer au galop des montures. Alors, un par un, les assistants s’éclipsèrent, laissant seuls le mort avec l’abbé Susini qui avait rétrogradé jusque sur les premières marches de l’église.

II

Chez Clément

L’hôtel Clément n’est pas le plus luxueux de Bastia, mais le plus ancien et, sans doute, le plus connu. Sur tous les bateaux qui relient les grands ports avec la Corse on entend constamment dire :

— Vous descendrez chez Clément ?

Ou bien, dans les cafés, sur les promenades publiques, les officiers ou fonctionnaires importants se disent en se quittant :

— À ce soir, chez Clément.

Il est agréable de savoir qu’en ces temps troublés, où tout se modifie si rapidement, on sera toujours bien accueilli par le père Clément, serviable, courtois et excellent cuisinier. Ces bons vieux hôtels, restés immuables dans les villes qui s’agrandissent et s’embellissent constamment, gardent une fidèle clientèle, et préfèrent à une façade imposante, à des tables luxueuses, le décor simple et discret qu’accompagne le renom d’une cuisine parfaite.

L’heure du dîner venait d’être sonnée par un léger coup de gong. Quatre officiers d’artillerie étaient déjà installés à une petite table carrée, tout près de la cheminée où, de temps immémorial, les couverts étaient réservés aux gradés de la garnison. Les autres habitués étaient éparpillés, isolés, ou par petits groupes, dans le reste de la salle : hauts fonctionnaires célibataires et quelques représentants d’importantes maisons de commerce. Au fond, dans un coin, bien à l’abri des courants d’air, un officier d’une quarantaine d’années dînait seul. C’était le colonel Gilbert, chef du service topographique de l’île. C’était un homme qui s’était distingué en de nombreuses occasions, qu’il n’avait d’ailleurs jamais cherchées. Il avait sans doute des ennemis, mais, chose assez étrange, peu d’amis. Un bel homme, à la moustache en brosse, un haut front surmonté de cheveux rares, bien lissés sur un crâne luisant. Des yeux sans éclat ni vivacité. Il prenait tous ses repas chez Clément et ne cachait pas qu’il n’aimait pas la Corse. Il avait l’air de s’y ennuyer du premier au dernier jour de l’année, et cependant avait constamment demandé à garder son poste.

— Votre Bastia, dit-il au père Clément quand il vint comme d’habitude demander aux clients s’ils étaient satisfaits, votre Bastia est une ville diablement triste !

Ce soir-là, le colonel Gilbert était d’une humeur plus taciturne que d’habitude. Il n’avait échangé qu’un salut rapide avec les officiers d’artillerie de la petite table voisine et il ouvrit son journal dès qu’il fut assis. Il est vrai qu’à ce moment-là, tout le monde était avide de nouvelles, car on sentait que les choses se gâtaient en Europe. On avait échappé de justesse aux menaces de guerre, et on avait l’impression que la catastrophe éclaterait bientôt, à un moment où on s’y attendrait le moins. Malgré les efforts apparents que faisaient les plus considérables des hommes d’État, il semblait que des fautes très lourdes se commettaient un peu partout dans les chancelleries, que les relations pacifiques se tendaient de plus en plus, qu’enfin un destin implacable précipitait l’Europe à une ère sanglante pire que celle de 1914-1918.

En Corse, on n’était pas tranquille. Après une ère de prospérité qui avait suivi la première grande guerre mondiale, les mœurs sauvages des anciens jours paraissaient renaître. Ce n’était plus le règne du banditisme comme autrefois, mais cela y ressemblait, et d’ailleurs, les vendettas n’avaient jamais cessé dans les parties escarpées et reculées du pays. Toutes les années précédentes avaient été florissantes, grâce au flot de touristes amenés par le renom de l’île de Beauté, mais cet afflux d’or n’avait eu aucune influence morale. Dans un peuple montagnard et pauvre, les uns qui s’enrichissaient par la vente de terrains à construire pour les hôtels ou les villas, émigraient ou dilapidaient leur argent ; les autres n’en devenaient que plus envieux et même haineux.

Au milieu des anxiétés que soulevaient les prévisions guerrières, la vieille âme corse revenait à son culte d’autrefois pour les Bonaparte. On regrettait le règne autoritaire, mais somme toute bienfaisant, de Napoléon III, et, pour ces gens simples ce que les grands-pères avaient entendu dire à leurs aïeux sur le bonheur des temps passés, les portait à croire à un âge d’or révolu… Les Bonaparte, les Corses à poigne de fer, voilà ce que l’île entière révérait encore, par simple respect de la force.

Le colonel Gilbert achevait son repas lorsque le père Clément passa de nouveau entre les tables et, sans avoir l’air d’avoir quelque chose de spécial à dire au colonel, il reçut en souriant quelques reproches bienveillants pour avoir servi un lièvre en un temps de chasse prohibée… D’ordinaire, le bon hôtelier se gardait de se montrer quand du gibier défendu paraissait sur le menu, mais cette fois, il s’attarda au contraire auprès du colonel jusqu’à ce qu’il pût en sécurité lui dire à voix basse :

— Vous connaissez bien Pietro Andrei, l’agent de Perruca ?

— Oui.

— Eh bien, il a été assassiné aujourd’hui près d’Olmeta.

Le colonel eut un violent sursaut ; il plia sa serviette et sortit.

Le lendemain de bonne heure, le colonel Gilbert partit à cheval pour la montagne. Au bout d’une heure de bon trot, il mit sa bête au pas, car il approchait de la grande et vieille maison de Perruca.

Cette antique demeure est bizarrement située, et de là on jouit d’une vue imprenable et incomparable. La route contourne une éminence conique et passe en maints endroits par des goulets entaillés dans le roc. De cette corniche, à plus de mille mètres de hauteur, la vue s’étend sur une vallée encaissée entre des parois escarpées, et où l’on n’aperçoit aucune maison, rien qu’un chaos de rocs semé de forêts centenaires. Il n’y a qu’un espace couvert de terre fertile accroché sur un éperon de la montagne. C’est le patrimoine des Perruca, qui comprend encore d’autres terres morcelées de part et d’autre de la route départementale. La maison ainsi située avait dû être fortifiée au moyen-âge et pouvait certes soutenir un long siège en règle.

Le bâtiment est constitué de deux ailes presque indépendantes et reliées par de longues vérandas. Entre les deux s’élève une tour, vestige des fortifications d’autrefois. En somme, c’est une maison du type de celles que l’on voit fréquemment en Toscane, aux environs de Fiesole. Dans un mur de trois mètres d’épaisseur, qui soutient les terres de cette sorte de promontoire, s’ouvre un haut portail de bois par où l’on accède aux premières terrasses du jardin.

Au-dessous de ce domaine haut perché, la pente du terrain est si inclinée que de fréquentes chutes de pierres et même de lopins de champs vont rouler jusqu’aux murs du château de Vasselot situé plus bas dans la vallée et perdu dans un creux si encombré de grands arbres qu’on ne l’aperçoit d’aucun côté… Il existe cependant un étroit chemin où l’on peut passer à cheval et qui relie la terre de Perruca au château de Vasselot en contournant la base du promontoire.

Le colonel Gilbert devait connaître ce passage car il décrivit un large demi-cercle dans les bois pour y arriver. Il devait aussi avoir fréquenté la demeure des Perruca, car il tira la sonnette suspendue au portail de bois s’ouvrant dans l’épaisseur des murs de soutènement et où l’on ne pensait pas qu’un cheval put passer. Mais, en Corse, comme en Espagne, on construit des plans inclinés plutôt que des escaliers pour permettre aux cavaliers d’accéder aux jardins en terrasses.

Ce fut avec une précaution digne des anciens âges des attaques brusquées que fut entr’ouverte cette porte épaisse. Un domestique jeta un coup d’œil méfiant au nouveau venu.

— Ah ! fit-il avec un air soulagé, c’est Monsieur le colonel ! Oui, mon maître vous recevra, mais vous seul ! Car il est furieux ! Il est sur la véranda. Je prendrai soin de votre cheval.

À travers les bambous et les orangers, le colonel Gilbert se dirigea vers la maison. Bientôt il aperçut un homme de forte stature, qui allait et venait sur la véranda en brandissant une grosse canne.

— Ah ! cria Perruca, vous avez appris la nouvelle ? Eh bien, vous venez sans doute essayer de calmer mon indignation ? Ah, c’est comme cela que vous gouvernez la Corse, vous et vos préfets, en nous envoyant des fonctionnaires efféminés qui ne pensent qu’à leurs nœuds de cravates et leurs pantalons de golf. Ah, vous devriez avoir honte, vous, grands soldats de 1918 ! Mais que faites-vous de votre force ? Pourquoi laissez-vous aller tout à la dérive ? Mettez donc de l’ordre, tonnerre ! Mais, de nos jours, on peut tout faire et tout dire. Ah, si j’étais maire ou préfet…

— Oui, dit le colonel en riant, il nous faudrait des hommes de votre trempe.

— Pour se faire obéir, il faut se faire craindre. Croyez-vous qu’on puisse impunément envoyer une lettre de menace de mort à un homme quelques heures avant de l’assassiner ? Oui, ils ont fait cela à Pietro Andrei, une feuille de papier portant une croix ! Puisque les bandits savaient qu’on ne les inquiéterait pas, ils ont mis leur menace à exécution. Je savais qu’ils le feraient, car ils n’envoient pas ces avertissements pour rire…

Il s’arrêta court, il lança un cri sauvage, qui exprimait véritablement la véhémence passionnée de ces âmes de montagnards farouches, car Perruca était un Corse pur sang. Ce furent de tout temps de rudes soldats et des aventuriers sans peur, ces hommes que les Césars de Rome ne purent jamais asservir.

— Je vous le dis, reprit Perruca, toute licence est tolérée en notre temps d’anarchie. Chacun ne songe qu’à son plaisir, à l’argent, à son ambition…

Le colonel, bien enfoncé dans un fauteuil de rotin, se borna à sourire.

— Cher Monsieur, dit-il, n’exagérons rien. J’admire les mécontents, ce sont ceux qui obtiennent le plus ; pour moi, je n’ai pas d’ambition et j’ai souvent pensé que ce que j’aurais le mieux à faire serait d’acheter par là, aux environs du Cap Corse, une petite propriété. Cela m’occuperait quand je prendrai ma retraite, et, d’ici là, je cultiverais quelques fleurs… hein ?

Il s’interrompit et, son interlocuteur ne répondant rien, il poursuivit du même ton négligent :

— Si quelque propriétaire voulait vendre, peut-être, vous par exemple…

Mais, à ces mots, Perruca fronça ses broussailleux et épais sourcils :

— Non, dit-il, nous ne voulons pas vendre. Vous qui faites des relevés topographiques, vous le savez bien. Nous laisserons nos terres en friche, nous perdrons tous nos revenus, les murs soutenant nos champs étagés s’écrouleront et la terre descendra au fond des torrents, nous mènerons une vie misérable sur le plus riche sol du monde… tout arrivera de pire, mais nous ne vendrons pas !

Gilbert ne paraissait pas écouter avec grand intérêt cette belle déclaration de principe. Il contemplait avec attention les jeunes verdures des bambous qui se balançaient avec grâce contre le bleu léger du ciel. La tête renversée sur le dos de son siège, il semblait se laisser gagner par la douceur de la belle matinée.

— Il est malheureux, observa-t-il enfin d’une voix pleine de regret, qu’Andrei n’ait pas mieux connu le caractère corse, il ne serait pas maintenant au cimetière d’Olmeta.

— Ce qui est malheureux, répliqua Perruca, c’est plutôt que ce pauvre Andrei était trop gentil, trop doux. S’il avait tiré des coups de fusil sur les moutons que leurs propriétaires laissaient paître sur nos terres, on aurait eu trop peur de lui pour oser l’attaquer… Moi ! Regardez-moi, est-ce qu’on me menace, est-ce qu’on vient apposer des croix à la craie sur ma porte ?

Effectivement, le grand vieillard, aux larges épaules, si robuste et plein de vigueur, était le digne descendant des ancêtres au cœur dur, toujours prêts à porter les premiers coups, des hommes sanguins et vindicatifs.

— Eh bien, qu’est-ce ?

Une servante venait d’entrer avec une lettre à la main.

— C’est un gamin, un petit berger, qui vient d’apporter cela.

Perruca déchira l’enveloppe en maugréant :

— Quelque communication de ces pauvres diables de gendarmes au sujet de l’affaire Andrei, sans doute.

Il mit ses lunettes avant de déplier le papier :

C’était une feuille blanche ne portant qu’une grande croix grossièrement dessinée.

— Ah ! les lâches ! Regardez-moi cela ! Quels bandits !

Le colonel regarda et eut un léger frisson.

— Il vous faudra peut-être vendre, dit-il, mais en disant ces mots, il vit sur la face de Perruca quelque chose qui le fit bondir…

— Holà ! cria-t-il, asseyez-vous, vite !

Et tandis qu’il poussait Perruca dans un fauteuil il se hâtait de desserrer son col pour lui permettre de respirer plus à l’aise. Mais, en moins de cinq minutes, malgré les soins du colonel Gilbert et des deux domestiques accourues, le vieux Mattei Perruca expira.

III

Le colonel à Paris

De tous les titres que portait le comte Lory de Vasselot, celui de membre du Jockey Club lui était le plus agréable. Il était plus fier de cette distinction que tous les avantages apportés par la naissance et la richesse. Petit-fils d’un brillant officier colonial, il n’appartenait lui-même qu’à la cavalerie de réserve, mais ses goûts sportifs l’avaient entraîné à de grands raids d’exploration et de chasse dans le centre africain.

Dès le lendemain de son retour du Haut-Oubangui, il fit seller son cheval et alla faire un tour au Bois. Il eut l’occasion de saluer plusieurs connaissances de son cercle et des salons qu’il fréquentait. Malgré le règne de l’auto, le grand monde gardait encore du goût pour l’équitation, et de nombreux cavaliers dépassaient et croisaient le jeune comte de Lory de Vasselot.

Un peu étourdi, quoique ravi, par ce retour à la vie mondaine, Vasselot gagna une allée écartée où il put se ressaisir… Il n’y avait là que très peu de monde, et le comte s’absorbait à songer à quelles visites il ferait d’abord dans l’après-midi, lorsque son attention fut attirée par le galop désordonné de deux chevaux. L’un surtout pour son oreille exercée lui parut d’une monture mal maîtrisée… Bientôt parut l’amazone qu’un petit cheval arabe, plein de feu, complètement emporté, menaçait à chaque seconde de jeter à terre. Elle se cramponnait de son mieux sur l’animal affolé.

Le comte jugea la situation d’un coup d’œil. S’il cherchait à serrer d’assez près le cheval pour le contraindre à se lancer entre les arbres bordant l’allée, l’amazone serait infailliblement heurtée à la tête par les branches basses, il se borna donc à se tenir aussi près d’elle.

— Tenez-vous bien, bien fort ! lui cria-t-il.

Mais la dame parut ne pas l’entendre. Elle avait lâché la bride qui flottait librement sur le cou du cheval.

Lory arriva à galoper de front avec le fougueux petit arabe. L’amazone oscillait dangereusement sur la selle à chaque bond du cheval. Le comte s’aperçut immédiatement quelle avait gardé les pieds à l’étrier.

— Quittez l’étrier ! Au nom du ciel, lâchez l’étrier ! cria Lory de toutes ses forces.

Mais elle gardait les yeux droit fixés en avant. Alors le comte, abandonnant son propre étrier, réussit à s’approcher assez de la dame pour la saisir brusquement à la taille et à l’enlever de selle.

L’arabe soulagé s’élança plus vite en avant et le comte se trouva maintenant lui-même dans une position périlleuse avec un tel fardeau tenu pour ainsi dire sous le bras. Heureusement il ne s’agissait que d’une personne frêle et de petite taille.

Néanmoins il fallut une belle adresse et une force peu commune pour permettre au comte de mettre pied à terre sans lâcher son fardeau. Il déposa la jeune femme sur le gazon et, relevant les yeux, il aperçut le présumable compagnon de l’amazone qui ramenait l’arabe par la bride.

Les deux hommes se regardèrent sans mot dire, mais à ce moment la dame reprenait ses sens et s’écriait :

— Ah, c’est vous, comte de Vasselot !

— Et, c’est donc vous, baronne, qui galopez ainsi ! Vous m’avez fait une belle peur ! Ah, vous m’excuserez de ne vous avoir pas reconnue tout de suite ! J’arrive du fond de l’Afrique !

— Eh bien, comte, vous tombez du ciel bien à propos !

— J’en suis fort heureux, baronne !

Le comte de Vasselot, s’étant incliné, se retourna pour s’occuper de son cheval qui se tenait sagement à ses côtés. Cependant l’amazone se levait.

— Savez-vous, comte, que vous m’avez sauvé la vie ? Je n’ai aucun mal. Si mon cher colonel n’était présent, je vous embrasserais…, mais j’y songe ! Je ne vous ai pas présentés, Messieurs. Voilà le colonel Gilbert, en garnison en Corse, et vous, Gilbert, je vous présente le comte Lory de Vasselot qui se prétend corse. Je crois devoir vous unir, Messieurs, dans ma gratitude.

Elle riait un peu nerveusement, mais en achevant ces mots elle pâlit, porta la main à sa poitrine, se rassit sur le gazon en disant :

— Ah, que c’est bête ! Je crois que je vais m’évanouir !

— Rassurez-vous, c’est la réaction, dit le colonel Gilbert tranquillement en échangeant un coup d’œil rapide avec le comte.

— Cela passera très vite, affirma Vasselot. C’est le moment de vous rappeler que vous êtes une grande sportive, baronne.

— Et vous, de vous rappeler que vous avez du sang corse dans les veines, mon cher Comte.

Elle se releva et, regardant tour à tour les deux hommes en souriant bravement :

— Amenez-moi mon cheval ! dit-elle.

Vasselot témoigna par un geste admiratif qu’il lui trouvait du cran, mais refusa de lui obéir. Quant au colonel, il souriait aimablement, mais d’un air un peu froid. Il était du genre flegmatique et impassible qui l’apparentait au type anglais, tandis que le comte de Vasselot, vif et prompt, avait un visage mobile et des yeux brillants qui semblaient exprimer mille choses qu’il n’avait ni le temps ni l’occasion de traduire en mots. Le soleil d’Afrique l’avait hâlé et avait donné à sa mince structure une enviable virilité.

— Ah ! fit-il gaiement, vous voici donc complètement remise ! Mais, sérieusement, vous devriez avoir des étriers perfectionnés. … En deux mots et quelques gestes, il décrivit les étriers combinés de telle façon qu’ils se dégagent du pied en cas de chute de cheval. Ainsi, on éviterait d’être traîné à terre par une monture endiablée.

— Voilà, c’est bien simple, conclut-il. Je vous en enverrai.

— N’en faites rien, je ne le souffrirai pas ! s’écria-t-elle d’un air malicieux.

— Ce que je ne souffrirai pas, ce serait de vous voir mise en pièces par un cheval fougueux, riposta le comte avec une soudaine gravité que des profanes auraient pu prendre pour une déclaration d’amour quand ce n’était qu’une courtoise galanterie bien française.

— Alors, mon mari m’en achètera. Je ne veux pas vous ruiner.

— Oh ! ils ne coûtent que cinquante francs. Je ne sais si votre mari vous fait d’aussi coûteux cadeaux !

— Taisez-vous, impertinent ! Évaluez-vous maintenant l’affection au taux de cinquante francs ?

Elle appuya sa main finement gantée au bras du comte.

— Sérieusement, mon cousin, je ne saurais assez vous dire ma reconnaissance pour votre habileté et votre promptitude à me secourir dans la fâcheuse situation où je me trouvais. Mon mari devrait aller vous exprimer une très vive gratitude, mais vous savez, c’est un être silencieux, il ne pourrait que pousser des grognements inarticulés derrière son énorme moustache : il ne parlera pas plus qu’il n’oubliera. Soyez-en bien sûr !

Ce disant, elle brandit sa cravache en lui faisant décrire un immense cercle au-dessus de sa tête…

Cela devait symboliser pour elle l’éternité de ses sentiments et de ceux de son mari. C’est du moins de cette façon que le comte interpréta ce geste, puis il se mit en devoir de déboucler sa selle. Sans hâte et très méticuleusement, il l’échangea avec celle du petit cheval arabe.

La baronne de Mélide suivit cette opération sans mot dire. Elle était de ces femmes qui savent prendre des décisions rapides et agir promptement lorsqu’elles sont seules, mais qui se plient instinctivement et silencieusement aux volontés mêmes inexprimées d’un homme qu’elles apprécient. Vasselot n’avait pas consulté la baronne pour effectuer ce transfert, mais il savait qu’elle comprendrait. Il ne fallait pas risquer un retour de fougue chez l’arabe : c’était une simple et nécessaire précaution qu’un bon cavalier comme le comte devait prendre spontanément.

Mme de Mélide avait recouvré tout son sang-froid, le rose délicat de ses joues lui était revenu et elle remercia d’un franc sourire pour cette nouvelle attention.

Le colonel Gilbert se taisait.

Cependant, soudain, la baronne poussa un léger soupir. Le comte de Vasselot l’entendit, lui jeta un coup d’œil interrogateur par-dessus le dos de son cheval et lui demanda :

— À quoi pensez-vous de si triste ?

— À la fin du monde, mon cousin.

— Eh bien, vous en avez de bonnes !

— Oui, cela peut bien arriver aux plus écervelées des femmes.

— Dont vous n’êtes pas ! Mais encore une fois, je ne vois pas…

— N’avez-vous jamais remarqué que vous autres hommes êtes toujours étonnés lorsqu’une femme dit tout naturellement ce qu’elle pense ?

— Peut-être.

— C’est sûr… C’est peut-être parce que nos mères nous ont élevées dans la dissimulation et la pratique des chemins détournés, mais vous savez bien que maintenant, nous avons changé tout cela, nous sommes plus franches, plus vives, plus sportives…

— D’accord, mais tout cela ne m’explique pas pourquoi vous pensiez subitement à la fin du monde…

— Après ce que je viens de vous dire, vous me croirez sans doute si je vous réponds que c’était en moi une simple impression triste, passagère, venue d’on ne sait d’où, qui semble stupide, mais qui est souvent un présage très juste.

— Vous avez cru un instant à la prochaine fin du monde ?

La jeune femme eut un long regard triste et solennel, puis répondit :

— Oui, je l’ai cru… et je le crois par moments ! Mais laissons cela. Permettez-moi de redevenir une femme frivole et pleine de vie, surtout après avoir échappé à un grand danger… grâce à vous.

Elle s’approcha du grand cheval de tout repos de Vasselot, le colonel mit genoux à terre, et de ses deux mains jointes, il fit un marche-pied pour la baronne.

Elle s’enleva légèrement en selle. Son cousin monta l’arabe, Gilbert reprit son cheval, et tous trois rentrèrent par la Porte Dauphine, d’où ils descendirent l’Avenue du Bois de Boulogne…

Lorsqu’ils furent en des rues plus calmes, les deux cavaliers cherchèrent à reprendre la conversation, mais la baronne ne répondait que par monosyllabes. Elle avait été plus frappée qu’elle n’avait voulu l’avouer par le péril auquel elle avait échappé et ne cherchait qu’à garder une attitude naturelle sans disperser son attention.

C’est ainsi que les deux hommes se mirent à converser entre eux.

— Vous ne venez jamais en Corse ? demanda le colonel au comte.

— Je n’y suis jamais allé, et n’irai sans doute jamais, répondit Vasselot. On dit que la vie y est abominablement triste et dénuée d’agréments. Bon pour des touristes qui n’ont jamais rien vu. Moi qui reviens du Haut-Oubangui, la Corse ne me dit rien, je vous l’avoue. Ma mère qui y habitait en a gardé des souvenirs affreux. Dès la mort de mon père, elle est venue demeurer à Paris qu’elle n’a plus quitté. Moi, j’ai été élevé à Paris et, si Dieu le permet, j’y mourrai.

— Ne parlez plus de mort aujourd’hui, mon cousin, interrompit la baronne pour retomber dans son mutisme.

— Oh, entre soldats, la mort n’est pas un sujet triste, répondit Vasselot qui ajouta : Mais, vous, mon colonel, vous connaissez la Corse à fond, n’est-ce pas ?

— À fond, non, personne ne peut en dire autant. La race est têtue, fermée, inconnue des étrangers… Quand je viens à Paris pour quelques jours, comme cette fois-ci, il me semble que je ne sais plus rien de la Corse où pourtant je vis depuis des années… Non, je ne saurais dire que je connais la Corse, mais, ce qui vous surprendra peut-être, c’est que je connais votre antique maison familiale, le château de Vasselot.

— Voilà qui m’intéresse ! Moi qui ne sais pas même où il est exactement situé. Quelque part, près de Calvi, n’est-ce pas ? Et c’est un monceau de pierres ruinées sur des rochers désolés ?

— Oh ! oh ! n’exagérez pas !

— Sans compter les bandits en embuscade derrière chaque tronc d’arbre ? poursuivit le comte.

— Non ! Non ! Les mœurs s’améliorent, les « vendettas » sont plus rares… Quant à vos terres, elles pourraient être cultivées. Personnellement, j’ai souvent fait le projet d’adoucir les amertumes de ma vie d’exil en m’occupant de mettre en valeur quelques champs… Mais je n’en possède point là-bas… Me vendriez-vous les vôtres ?

Cette question inattendue ne provoqua qu’un léger rire chez Vasselot.

— Vendre ? fit-il. Oh, non, je ne veux pas vous exploiter, mon cher colonel, vous vous repentiriez de cette acquisition dès demain matin…

Le colonel serra les lèvres et garda le silence. Quant au comte, il eut un haussement d’épaules, comme décidé à ne plus songer à une affaire ennuyeuse… Du reste, on arrivait au Boulevard St-Germain.

IV

La surprise de Denise Lange

Mademoiselle Brun était chargée de l’enseignement de la littérature à l’aristocratique pensionnat de la rue du Cherche-Midi à Paris. Elle n’était ni agrégée, ni même licenciée, mais, pour la riche clientèle du pensionnat qui se recrutait Boulevard St-Germain, Mlle Brun possédait un plus beau titre : elle était sœur d’un général glorieusement blessé à la bataille de la Marne. Cet officier, mort peu après, avait vécu célibataire, et sa sœur, n’ayant plus à se dévouer pour lui, avait accepté avec empressement cette position de professeur.

Curieuse figure que celle de cette vieille demoiselle ! Toute ridée, petits yeux vifs, maintien effacé et modeste. Peu encline aux bavardages, elle avait surtout cette allure discrète, cet air secret que l’on voit souvent aux personnes dont la vie est toute absorbée par une grande idée ou un grand rêve.

Ses élèves, petites mondaines, fûtées, malicieuses, mais non sans cœur, se chuchotaient souvent : « Mlle Brun a dû avoir un roman ! »

Et même une fois, comme elle causait après la classe avec quelques-unes des plus âgées, deux d’entre elles se poussèrent du coude comme si elles se racontaient quelque chose de particulièrement amusant… Au bout d’un moment, la maîtresse un peu agacée, intervint :

— Que dites-vous donc de si drôle en me regardant ?

— Oh, Mademoiselle ! Pardonnez-nous… mais on nous a dit que vous aviez eu un roman…

— Ah ! Vraiment ?

— Oui, et puisque vous nous traitez en amies, ne nous le diriez-vous pas ?

— Mes chères petites, non, vraiment non.

— Oh ! Pourquoi ?

— Parce qu’on ne raconte jamais les vrais romans.

… En fait, la raison de cette réponse était autre. Mlle Brun avait un attachement, et les petites écervelées à qui elle enseignait la littérature auraient été fort surprises si elle leur avait répondu :

— Je n’ai jamais eu de roman comme vous l’entendez, mais après la mort de mon frère, j’ai donné à ma vie un but précis : celui de me dévouer de toute mon âme à ma jeune collègue et amie Mlle Denise Lange.

Celle-ci, jeune orpheline, fille d’un ami du général, avait été en effet recueillie et élevée par Mlle Brun ; et depuis des années elles ne s’étaient pas quittées. Dès que Denise avait eu vingt ans, sa protectrice l’avait fait entrer dans le corps enseignant du pensionnat en qualité de professeur de mathématiques. Elles habitaient ensemble un minuscule appartement de la Rue des Saints-Pères, dans le quartier des encadreurs, des marchands de fournitures pour les artistes et des boutiques d’art. Et on les voyait aller côte à côte chaque jour au pensionnat, toutes deux modestement vêtues, car elles n’avaient ni l’une ni l’autre d’autre ressource que celles de leurs maigres traitements de professeur.

Et l’on sait qu’à Paris même les plus riches établissements privés d’instruction dépensent beaucoup d’argent pour tout sauf pour le personnel enseignant. Mais Mlle Brun était économe et adroite comme la plupart des Françaises et l’on peut dire que sa pupille ne manqua jamais ni du nécessaire, ni même d’un certain luxe. Denise Lange était très belle, de cette beauté fine et qui était la marque d’une distinction native, naturelle, sans apprêt.

Elle était adorée de ses élèves et si parfois elle-même n’arrivait pas facilement à résoudre les équations à plusieurs inconnues que contenaient les exercices proposés à ses élèves, un léger rire, un petit geste de la main suffisaient à effacer la difficulté. Les fillettes riaient et ne se doutaient de rien tandis que l’imprudente maîtresse se promettait de préparer plus à fond sa leçon du lendemain.

Cette petite défaillance de sa culture venait d’arriver un après-midi de mars. Elle avait eu grand plaisir de rejoindre Mlle Brun dans l’immense salle d’études où les élèves de toutes classes étaient réunies pour faire leurs devoirs. Il fallait bien la présence de deux maîtresses pour la surveillance de tant de fillettes de tout âge et de tous caractères. Mlle Denise Lange, un peu lasse, s’installa à un bout de la salle, tandis que Mlle Brun à son pupitre à l’autre extrémité de la salle, promenait des regards exercés sur les têtes penchées des élèves. Elle n’avait pas l’air gai ce jour-là, la vieille demoiselle, elle se tournait fréquemment du côté de Denise avec une certaine inquiétude, et celle-ci se demandait si elle avait fait quelque peine à sa protectrice et amie, mais en réalité Mlle Brun se faisait à ce moment des reproches à elle-même. Elle songeait que les fonctions de professeur d’arithmétique n’avaient rien de particulièrement idéal pour une jolie jeune fille, que la vie entre les rues des Saints-Pères et du Cherche-Midi n’étaient pas spécialement attrayante pour la même jeune personne, et qu’enfin elle manquerait à tous ses devoirs en ne préparant pas suffisamment à sa pupille un avenir brillant et riche… Un beau mariage lui apporterait cela, mais quelle perspective de trouver l’homme jeune, beau et riche quand on reste enterrée dans ce pensionnat ?

À ce point de ses mélancoliques réflexions, Mlle Brun vit la vieille concierge de l’établissement entrer discrètement dans la salle d’études. Elle tenait deux lettres à la main, regarda tour à tour les deux surveillantes, hésita, et enfin se dirigea à pas feutrés vers Denise Lange, lui remit les deux lettres et se retira aussi discrètement qu’elle était venue.

Mlle Lange, tout comme Mlle Brun, recevait bien rarement une lettre. Jamais deux à la fois. La jeune maîtresse regarda longuement et alternativement les deux enveloppes, parut hésiter à en ouvrir une, puis, appelée par une élève qui levait la main pour recevoir quelque aide, elle plaça les deux missives dans son sac. Elle ne parut plus s’en préoccuper jusqu’à la fin de l’étude. Et même lorsqu’elle se trouva dans la rue aux côtés de Mlle Brun, elle lui dit :

— Je suis curieuse de savoir ce qui me vaut de recevoir deux lettres au même courrier aujourd’hui. Nous ne les lirons cependant qu’à la maison : Si c’est une mauvaise nouvelle, nous l’apprendrons toujours assez tôt, et si par impossible, c’est une bonne nouvelle, je suis assez heureuse comme je suis pour pouvoir attendre quelques minutes.

— Quelle sagesse ! s’écria la vieille demoiselle.

Lorsqu’elles furent installées dans leur petit salon, Denise Lange prit enfin ses deux lettres. Elle les examina encore :

— L’une est grande, carrée, adressée à la machine, elle vient de Marseille. L’autre enveloppe est certainement d’une écriture masculine…

— Une demande de mariage ! déclara Mlle Brun vaguement inquiète.

— Alors n’ouvrons cette problématique demande en mariage que la dernière, fit Denise. L’autre, plus épaisse, est peut-être plus sérieuse qu’un projet d’avenir mal assorti…

— Il faudra qu’il se fasse, mais bien assorti ! déclara Mlle Brun avec un soupir…

— Très chère ! s’exclama Denise, ne parlons pas de cela ! Je ne veux pas vous quitter, jamais, jamais !

— Bêtise ! murmura la vieille demoiselle toute émue, mais pourquoi discuter d’une chose qui n’est pas arrivée… Ouvrez plutôt vos lettres… Je vais en attendant lire les devoirs de mes élèves sur les fables de La Fontaine…

Denise Lange décacheta la plus volumineuse des lettres. Malgré son apparente indifférence, Mlle Brun trouva que Denise tardait longtemps à venir à elle avec une grande feuille de papier à la main…

— D’abord, dit la jeune fille, j’ai cru que c’était une farce de mes élèves, mais non, je vois que c’est sérieux…

C’est une belle aventure… Jugez-en vous-même !

Elle eut un beau rire en jetant la lettre sur les genoux de Mlle Brun, puis, incapable d’attendre que la vieille demoiselle eût pris connaissance de la longue missive, elle l’expliqua en deux mots :

— Un cousin de mon père, un certain Mattei Perruca vient de mourir, en me laissant une propriété en Corse…

Mlle Brun qui avait d’abord considéré la lettre d’affaires avec un dégoût marqué, releva les yeux, puis voulut lire, mais Denise reprit avec volubilité :

— Regardez donc : Il y a là l’adresse de ma maison en Corse et je vous invite à y venir habiter avec moi… oui, parfaitement, moi qui me tiens devant vous en blouse déchirée… et en attendant, me feriez-vous la charité d’une épingle de sûreté ?

Mlle Brun put enfin lire la grande nouvelle et ce fut avec la gravité d’une femme sachant que seules les mauvaises nouvelles n’ont pas besoin d’être prouvées.

C’était un notaire de Marseille qui commençait en priant Mlle Denise Lange de donner des preuves de son identité, lui annonçant qu’elle était seule héritière de la fortune et des propriétés de Mattei Perruca, mort récemment d’une attaque d’apoplexie. Suivait un plan du vieux manoir de la famille Perruca. Le notaire, ayant fait des recherches pour retrouver cette héritière, se plaisait à espérer qu’il serait chargé de poursuivre la mise en possession…

— Ce notaire s’appelle Jean-Jacques Moreau ! observa enfin Mlle Brun. Ce doit être un amateur de chimères, comme l’autre et célèbre Jean-Jacques ! Car il ne donne aucun chiffre sur la valeur de cette fortune…

— Nous n’avons qu’à lui demander des détails, répondit Denise.

— Oui, pour lui payer chacune de ses réponses…

La bonne demoiselle songeait que peu de minutes auparavant elle s’inquiétait de la pauvre et triste existence qui menaçait sa jeune protégée, et maintenant elle voyait dans les yeux de Denise briller toutes les espérances imaginables du monde.

— Alors, répondit l’héritière, nous irons à Marseille, nous lui demanderons tous les détails de vive voix : il y en a tant qu’il ne pourra pas faire payer chacun de ses mots !

Mais Mlle Brun restait grave, elle ne réussissait pas à se réjouir si vite, il lui semblait qu’il fallait au contraire avoir peur de l’événement trop inattendu qui allait peut-être bouleverser sa vie… Chose étrange, elle qui n’avait jamais redouté les difficultés et les renoncements rencontrés dans sa lutte pour l’existence dans un monde qui n’avait pas besoin d’elle, elle était maintenant saisie de crainte, comme tous ceux qui ont beaucoup souffert et en sont arrivés à redouter n’importe quel changement…

— Et en attendant, répondit Denise, je vais inventer pour nos petites sottes un problème splendide qui leur prendra assez de temps pour que je puisse rêver à mon château en… Corse. Je leur ferai remplir d’eau une cuve de tant et tant de mètres cubes ; pour cela je ne leur donnerai qu’un seau de quatre litres, malheureusement percé d’un petit trou, je les obligerai à puiser l’eau dans un puits profond de telle et telle dimension, et dont l’eau bien sûr, baissera à mesure qu’on y puisera… Ah ! ah ! avec cette eau elles n’en seront pas encore à éteindre le feu qui m’embrase.

Elle se remit, comme elle disait, à son travail et s’y absorba avec d’autant plus d’ardeur qu’elle en sentait maintenant la fin prochaine. Ce fut Mlle Brun qui ne put reprendre de l’intérêt aux compositions françaises sur La Fontaine, et, en fermant les yeux, elle se vit en rêve contempler les étoiles, s’approcher sans le savoir au bord d’un puits… où elle allait immanquablement choir, comme l’astrologue de la fable…

… Cependant, Denise ayant terminé les calculs compliqués qu’elle avait l’intention d’infliger à ses élèves, se rappela tout d’un coup qu’il y avait une autre lettre reçue en même temps que celle du notaire. Dans la surprise de la grande nouvelle, elle avait complètement oublié la petite enveloppe. Elle la décacheta et lut :

 

« Mademoiselle,

Le notaire M. Jean-Jacques Moreau, qui est le fils d’un de mes bons amis, veut bien me permettre de vous écrire au sujet du domaine dont vous venez d’hériter en Corse. J’apprends que cette propriété est celle de feu Mattei Perruca située près d’Olmeta. Habitant la Corse depuis de longues années, je connaissais bien M. Perruca et avais souvent parcouru ses terres. Je dois vous dire franchement que dans l’état actuel de la maison et sa situation en pleine région presque inaccessible, il vous serait pratiquement impossible d’aller vous y installer. C’est pourquoi, je viens vous demander si vous seriez disposée à me vendre cette propriété.

Habitué maintenant à la Corse, j’ai souvent rêvé d’acquérir un peu de terre, même inculte, pour montrer aux habitants comment on pourrait mettre en valeur avec persévérance et intelligence les champs que le pauvre Perruca laissait en friche. Je crois que vous feriez vraiment une bonne action en permettant à un homme bien au courant des choses corses de les utiliser pour le bien public. Enfin, s’il m’est permis de me mettre personnellement en jeu, j’ajouterai que mon exil me pèse, et que l’occupation rêvée serait pour moi une vraie faveur.

En attendant le plaisir de lire votre réponse, je vous prie, Mademoiselle, d’agréer, l’expression de mes plus respectueux sentiments.

Colonel Louis Gilbert. »

 

Mlle Brun réveillée en sursaut, eut le plaisir de constater qu’elle n’était pas tombée dans le puits de la fable, elle lut gravement la lettre du Colonel.

— Fort bien, dit-elle, il faut vendre, naturellement. Denise s’approcha de la fenêtre, regarda longuement la triste rue sombre qu’elle dominait de son sixième étage, puis se retourna.

— Non, dit-elle fermement, je ne veux pas vendre. Nous irons en Corse, car enfin, par suite de cette parenté que je ne connaissais pas, j’ai bien tout de même un peu de sang corse dans les veines…

V

Les futurs voisins

Avant d’enseigner la littérature dans un pensionnat, Mlle Brun avait été institutrice privée auprès d’une fillette qui devait devenir la Baronne de Mélide. Celle-ci avait conservé des relations amicales avec celle qui lui avait appris l’orthographe, et lorsqu’elle apprit la bonne fortune échue à Denise Lange, elle écrivit rapidement un petit mot à son ancienne institutrice. Sa lettre avait principalement pour but de l’inviter à l’un de ses thés avec Denise, mais elle ajoutait : « Chose curieuse, mon cousin Lory de Vasselot me dit que le château de ses ancêtres en Corse est contigu au domaine des Perruca dont votre chère Denise devient propriétaire. Ni Lory ni Denise ne songent, j’en suis sûre, aller là-bas, mais cela n’empêcherait pas de les unir autrement que par ce rapprochement de leurs terres… Qu’en pensez-vous ? Ne manquez pas de venir à mon thé… avec la belle héritière… Je ne veux pas vous en dire plus pour aujourd’hui… », etc., etc.

… Au jour dit, quelques intimes seulement se trouvaient réunis dans le luxueux salon de la baronne de Mélide. Le comte de Vasselot, dûment présenté à Mlle Brun et à Denise Lange, fut assiégé de questions sur la Corse.

— Mais je n’y suis jamais allé, répondit-il, et je ne puis vous donner aucun détail sur l’état de ces deux propriétés… Cependant j’ai là-bas un vieil ami de ma famille, l’abbé Susini, il m’écrit assez fréquemment et justement sa dernière lettre contenait quelques détails qui peuvent intéresser Mademoiselle Lange…

— Oh, vite, vite parlez, s’écrièrent ensemble la baronne et l’héritière.

— Eh bien, répondit-il, il paraît qu’il existe une certaine haine séculaire, une sorte de malédiction qui pèse sur la famille ou plutôt sur le clan des Perruca. Vous savez qu’en Corse il y a de ces vieilles vendettas dont l’origine se perd dans la nuit des temps. À l’endroit des Perruca, l’affaire semble se réveiller de nos jours car tout récemment l’agent de confiance du vieux Perruca qui vient de mourir fut assassiné en plein jour, frappé dans le dos, tout près du village d’Olmeta, et le lendemain, votre cousin Perruca lui-même est mort de saisissement en recevant une lettre portant une croix…

Le comte avait parlé gravement, puis, après quelques secondes, il reprit d’un ton plus léger :

— Voilà, Mademoiselle, l’état de choses que vous deviez connaître tôt ou tard, puisque vous êtes actuellement la seule héritière et représentante du clan Perruca…

— Eh, là ! mon cousin, s’écria la baronne de Mélide, on dirait que vous prévoyez pour Mlle Denise un sort aussi tragique !

— Mais non, dit vivement Lory de Vasselot, Mlle Denise n’a pas que je sache l’intention d’aller habiter en Corse…

— C’est cependant ce que je pensais faire, déclara la jeune fille…

— Oh, Mademoiselle, je ne vous le conseille pas… Évidemment, vous ne risquez probablement pas une mort subite, pas du moins tout de suite…

— Le danger m’attire, répliqua mystérieusement Denise Lange.

Le comte se borna à lever les bras au ciel, tandis que l’héritière poursuivait, non sans ironie :

— Et quand j’aurai mis ma propriété en état, je m’occuperai de la vôtre à un bon prix.

— C’est la dernière chose à faire ! s’écria Lory. J’ai essayé, mais j’en ai eu bientôt assez. Je donnais d’ici des ordres minutieux et précis dont mes employés se moquaient ouvertement. Maintenant, je laisse tout en friche, les vignes en terrasses se sont éboulées, les oliviers meurent, les paysans voisins font paître leurs troupeaux dans les jardins. Le château lui-même n’a peut-être plus que ses quatre murs, et je me demande si le vieux gardien que j’y ai laissé peut l’habiter. Je vendrais tout pour une bagatelle, mais personne ne veut rien acheter ni vendre en Corse… car les titres de propriété n’existent guère.

… Ah ! pourtant, si. J’ai reçu une offre d’achat tout récemment, mais je ne l’ai pas une seconde prise au sérieux.

— Denise a aussi reçu une offre pour le domaine des Perruca, dit alors Mlle Brun.

Le comte eut un geste d’étonnement.

— Oui, ajouta Denise, et vous, Monsieur, vous me conseilleriez d’accepter ?

— Si l’offre est sérieuse, oui, certainement.

— Elle semble sérieuse, elle émane du colonel Gilbert.

— Ah !

Cette exclamation fut proférée sur un ton un peu énigmatique, et Denise était sur le point d’en demander l’explication lorsque de nouveaux visiteurs firent leur entrée.

Ces nouveaux venus salués avec empressement par la baronne et par le comte, s’entretenaient de potins du jour et n’intéressaient guère Denise Lange. Elle fit bientôt un léger signe à Mlle Brun et toutes deux prirent congé.

En sortant, au moment où le comte lui serrait la main, Denise lui dit :

— Sérieusement, me conseillez-vous de vendre ?

— Je ne suis pas assez qualifié pour vous donner un bon avis, répondit-il avec un certain embarras, mais après tout, puisque nous serions voisins en Corse…

— Eh bien ?

— Si vous insistez, je vous dirais : Non, ne vendez pas. En tout cas, pas sans de plus longues réflexions, et même je vous demanderai de ne rien faire sans me consulter de nouveau…

… En montant en voiture, Mlle Brun dit à Denise :

— Voici un homme qui change bien facilement d’avis !

… Le comte rentra au salon et se mêla à la conversation générale enjouée et spirituelle. Empressé auprès de chacun, comprenant tout à demi-mot, riant avec les heureux, sympathisant avec ceux ou celles qui se plaignaient de leurs insomnies ou du mauvais caractère de leur chien, Lory de Vasselot était un des plus brillants causeurs de Paris. Il resta le dernier et, lorsqu’il fut seul avec la baronne de Mélide, il lui dit simplement.

— Adieu !

— Sur quel ton me dites-vous cela !

— Je pars pour la Corse.

— Quelle idée ! Depuis quand avez-vous pris cette résolution ?

— Depuis un moment.

— Vous n’y penserez plus demain.

— C’est tout à fait sérieux.

— Allons donc ! Votre père y est mort il y a trente ans, votre mère vous a fait jurer de n’y pas mettre les pieds. Il y a dix ans de cela, et voilà que tout à coup, vous partez !

— Oui, c’est une impulsion irrésistible !

— Pas même, si moi je vous demandais d’y renoncer !

— Je vous obéirais, mais je sais que vous ne me le demanderez pas…

Elle baissa la tête, puis dit encore :

— Et qu’est-ce qui vous fera revenir ?

— La guerre.

 

*   *   *

 

Trois jours après sa visite à la baronne de Mélide, le comte de Vasselot se trouvait sur le pont du bateau-poste qui fait le service régulier entre Marseille et l’Île de Beauté. Il débarqua à Calvi dont la baie est célèbre pour les splendides paysages qui l’entourent. La ville, sur son promontoire qui se mire dans les eaux méditerranéennes, a encore l’aspect moyenâgeux du temps où elle guerroyait pour le compte des Génois.

Lory de Vasselot ne prit pas le temps de visiter la vieille cité, il se rendit immédiatement à St-Florent où il laissa ses bagages. De là, il partit sans désemparer, à pied, pour essayer de découvrir le domaine et le château de ses ancêtres. Il comptait simplement l’apercevoir de loin puis revenir à Olmeta où il demanderait l’hospitalité à son aimable correspondant, l’abbé Susini.

Laissant à sa droite la route nationale de Calvi, il prit le chemin vicinal qui remonte la petite rivière de la Guadelle. Le fond de cette vallée est relativement plat et couvert de champs de maïs, de vignes et d’oliviers. C’est une terre admirablement fertile, les propriétés ne sont bornées que par des haies d’aloès, et, de çà, de là, au bord du chemin, des croix marquent les endroits où tel ou tel fut victime de quelque très ancienne vendetta.

Toute cette plaine est dominée par les monts boisés où commencent les maquis. Vasselot quitta l’étroite route pour prendre un simple sentier qui se dirige vers le haut épaulement du Monte Torre et ressemble à une imposante forteresse naturelle.

Après quelque temps d’ascension, Lory put apercevoir à travers les châtaigniers et les pins, le toit et les cheminées d’un vaste bâtiment adossé à une tour : c’était la maison Perruca, mais notre voyageur ne le savait pas encore et recherchait plutôt à découvrir les murs de son propre château dont il ignorait la situation exacte. Continuant donc à suivre l’étroit sentier, il arriva à un endroit où le défilé s’ouvrait sur un grand espace en éventail qui s’élevait en pente douce vers le Col de St-Stefano et où passait le chemin même que le colonel Gilbert avait pris quelques jours auparavant pour se rendre chez Perruca.

Le comte de Vasselot s’arrêta un moment pour s’orienter et comparer le panorama qu’il avait sous les yeux avec la carte détaillée où était indiqué et imprimé en toutes lettres son château de Vasselot. Il n’en était pas loin, mais sans s’en rendre compte, car l’antique manoir était entouré et comme enseveli dans les frondaisons de grands arbres.

À une grande profondeur sous les pas du comte serpentait la rivière entre les oliveraies et les orangers et contournait un monticule étrangement dressé au pied même de la montagne. C’était très vraisemblablement une masse de terre et de rochers que quelque secousse sismique avait précipitée ainsi au fond de la vallée. En se rapprochant, le chercheur aperçut enfin sur cette éminence haute d’une centaine de mètres les quatre murs massifs d’une construction qui avait dû être autrefois non pas peut-être un château-fort moyenâgeux, mais un manoir fortifié et datant en tout cas de plusieurs siècles.

Vasselot s’arrêta : Non, il ne pouvait se tromper, il avait devant lui la maison de ses ancêtres, et, malgré toute l’insouciance toute moderne de son caractère, le jeune homme ressentit quelque émotion à voir pour la première fois, le lieu où ses pères avaient construit leur foyer.

On distinguait mal la construction bâtie au bord même du rocher à pic et entourée de hauts bambous, de poivriers et de hêtres. Mais, même à cette distance, on voyait quelques pans de murs écroulés, et, en outre, l’impression de complet abandon était renforcée par l’absence de fumée au-dessus des cheminées et la fermeture de tous les volets des fenêtres.

Arrivé au pied de l’éminence, Lory se retourna et put constater qu’au haut de l’éperon, la vaste maison aperçue tout à l’heure, celle des Perruca et le château de Vasselot se faisaient vis-à-vis par-dessus la rivière comme deux sentinelles. Il était presque nuit lorsque le jeune homme atteignit les premiers murs d’enceinte. Ceux-ci n’offraient pas les nombreuses et larges brèches que Lory s’attendait à trouver. La maçonnerie avait été si solide qu’elle avait résisté à tout, tandis que le roc sur lequel elle reposait, était atteint de fissures et de lézardes !

Le comte n’avait pas l’intention de se faire connaître dès ce soir-là du vieux paysan qui avait charge du logis croulant, mais il était fatigué et, n’ayant pas trouvé de passage praticable, il se sentit décontenancé d’être ainsi arrêté à son seuil et il poursuivit en longeant le pied des murs. Enfin il se trouva devant une porte solidement encastrée dans la muraille du nord-ouest des ruines. Une chaîne rouillée se balançait au mistral qui faiblissait comme toujours vers le soir. Avec quelque difficulté Lory réussit à ébranler la cloche suspendue à la voûte de la porte.

Il attendit longtemps, mais enfin des pas retentirent dans la cour et un homme aux cheveux gris entrebâilla la porte. Il était vêtu de velours à côtes, portait un chapeau noir et avait un fusil à la main. Il n’ouvrit la porte que de quelques centimètres, juste de quoi entrevoir le visiteur… Mais alors il poussa une exclamation :

— Ciel ! Ciel !

Vasselot, sans quitter des yeux la main qui tenait le fusil, commença :

— Je suis…

— Oui, fit l’autre, dans un souffle, oui, entrez tout droit.

Le comte un peu surpris, s’avança seul vers le principal corps de logis tandis que l’homme refermait la porte et en remettait les verrous. Sur la façade, tous les volets étaient fermés, mais la porte était ouverte. Après une cour pavée, s’étendait jusqu’à l’entrée une pelouse assez bien entretenue.

Vasselot entra directement dans une vaste pièce entièrement obscure. Il la traversa et alla à la fenêtre qu’il devinait grâce au vague reflet des vitres, il se disposait à l’ouvrir lorsqu’un déclic sec et métallique retentit derrière lui et le fit bondir de côté. Non loin, dans l’ombre, une vague forme humaine venait d’armer une carabine. Le second mouvement du jeune homme fut prompt comme l’éclair. En une seconde, il eut repoussé les volets et fait jaillir la lumière dans la pièce.

Il se retourna de nouveau. À quelques pas de lui, un grand vieillard, à longue barbe blanche, au teint parcheminé et livide le couchait en joue.

Ils se regardèrent longuement, tous deux pétrifiés d’étonnement à se voir de même stature, de traits pareils…

— Vous êtes un Vasselot ? dit l’homme.

— Oui.

— Etes-vous Lory de Vasselot ?

— Oui… Mais vous-même ?

— Je suis votre père.

VI

Père et fils

Ce fut le père qui reprit la parole le premier :

— Referme cette fenêtre, dit-il d’abord à son fils. Ses volets n’avaient pas été ouverts depuis trente ans.

Le vieillard avait un certain mouvement de la tête qu’il relevait à chaque instant comme pour toiser de haut son interlocuteur. Et cela en imposait à son fils qu’il ne connaissait pas.

Le jeune homme obéit et suivit son père dans une petite pièce contiguë qui prenait jour par une verrière placée au plafond et qui était toute bleue de fumée de tabac. Le plancher était recouvert d’un tapis troué et usé. Lory vit que son père portait des pantoufles de lisière deux fois trop grandes qu’il traînait en marchant. Les deux hommes se regardèrent encore longuement, puis ce fut encore le père qui parla le premier, et un peu comme pour soi-même :

— Mon fils ! Et qui a une allure de soldat ! C’est bien ! Donc, voici ton père qui a vécu trente ans dans cette même chambre !

— C’est affreux ! s’écria Lory. Mais qu’as-tu pu faire tout ce temps ?

— Je cultive des lavandes, de la variété aspic, répondit gravement le vieillard. Il est encore jour, viens, je vais te les montrer.

Tout en parlant, il s’était levé et avait ouvert une porte donnant sur une étroite cour intérieure non pavée et toute plantée de lavandes. Quelques-unes étaient en fleurs, d’autres en boutons, mais aucune n’aurait manqué de faire sourire un vrai jardinier. Lory fut pris de pitié, mais il contint son émotion.

— Très joli ! dit-il.

— Mais ce soir, tu ne peux pas bien voir, dit le père. Tu te rendras mieux compte demain. Nous nous lèverons de bonne heure, n’est-ce pas ?

— Oui, sûrement.

Ils rentrèrent à la petite chambre sans fenêtre.

— Tu verras les lavandes roses. Ce maudit mistral les flétrit, mais je n’ai pas d’autre endroit où les mettre. Ici seulement on échappe aux regards des Perruca.

Il parlait d’une voix sans timbre, comme s’il avait perdu la faculté de s’intéresser aux questions humaines et à la vie. Ses regards avaient quelque chose de vague et paraissaient dénués de compréhension.

Au bout d’un instant, Lory reprit doucement et comme à un enfant :

— Dis-moi, pourquoi tout cela ?

— Tu ne savais donc pas que j’étais encore en vie ?

— Non.

— En effet, personne ne le savait, excepté l’abbé Susini et mon brave serviteur Jean. Tu viens de voir ce dernier. Il t’a reconnu à notre ressemblance frappante, sans quoi tu ne serais pas ici, car il est très prompt à armer son fusil. Il a tué il y a sept ans un agent de Perruca qui rampait par là à l’abri des tamaris. Je ne sais pas ce qu’il nous voulait, mais en tout cas, il a reçu son compte. Jean n’était qu’un gamin lorsque ta mère est partie pour la France et lui a laissé la garde du château. On a cru que j’étais allé à Paris, moi aussi, on m’a cherché peut-être…

Il parlait toujours sur ce même ton indifférent et lent. Malgré cela, malgré ses vêtements grossiers, ses gestes et ses traits dénotaient son origine aristocratique, mais il avait l’attitude passive et contemplative d’un prisonnier.

— Oui, reprit-il, Jean a maintenant les cheveux gris. Il cueille nos olives et va les vendre au village. D’ailleurs, j’avais fait une petite réserve d’argent autrefois…

— Mais enfin, enfin, reprit Lory avec impatience, quelle raison ?

— La raison ? C’est que je suis un Corse et que je ne pouvais paraître avoir peur de Perruca en quittant ce pays.

— Mais puisque tout le monde te croyait mort, à quoi servait de rester ici ?

Le vieux comte se bornait à regarder son fils en silence. Il ne semblait pas avoir fait attention au raisonnement de son interlocuteur, et restait là, comme un enfant étonné.

— D’ailleurs, poursuivit Lory, Mattei est mort tout dernièrement.

— On le dit… Jean l’a appris. Mais je ne veux rien savoir tant que je n’ai pas vu Susini. Il y a longtemps que je ne l’ai vu, il n’ose venir que tous les trois mois… Ah ! ah ! Tu dis, toi aussi, que le dernier Perruca est mort ? J’aurais aimé voir sa vieille carcasse…

Puis, après une pause, il revint au cours de ses précédentes pensées :

— Nous sommes de purs Corses, il n’y a pas beaucoup plus d’un siècle que nous avons francisé notre nom, à l’exemple des Buonaparte ! Ah ! non, nous n’avons pas peur des Perruca…

— La question ne se pose pas, reprit Lory en s’efforçant de raisonner le vieillard. Maintenant Perruca est mort.

Tout ému, le jeune homme commençait à réaliser qu’il ne rêvait pas, qu’il se trouvait dans le vieux château, en présence de son père, ce tranquille vieillard qui ne semblait plus doué que d’une vie végétative.

— Il se peut que Perruca soit mort, répondit lentement le père, mais cela ne fera aucune différence tant que les Vasselot ne seront qu’un contre vingt Perruca ; sais-tu qu’il y a entre le Cap Corse et Balagna plus de mille hommes qui me tueraient comme un rat si j’osais me montrer et sortir d’ici.

— Mais, pourquoi ?

— Parce qu’ils appartiennent au clan des Perruca, dit-il en haussant les épaules.

— Encore une fois, pourquoi ?

Le vieux comte leva lentement ses mains décharnées et d’une voix blanche, indifférente, sans timbre :

— Parce que j’ai tué l’ancêtre Andrei Perruca, il y a trente ans. Tout le monde le sait. C’est une vieille histoire.

Lory considéra longuement le vieillard tout blanc et placide et ne répondit rien. C’était vraiment le plus sage.

— Mais, reprit le père, son frère cadet, Mattei Perruca, a eu sa revanche. Il s’est maintenu en vie tout ce temps, il s’est enrichi par la vente de ses vins… Or, ni sa maison, ni ses terres ne lui appartiennent. Il n’y a que lui et moi qui le sachions. Son domaine est à moi, et je pourrais le prouver, mais à quoi bon ? Ici rien ne prévaut contre un bon fusil.

À l’ouïe de ces mots, Lory répliqua vivement :

— Ces mœurs-là sont périmées. La loi est la loi. Et si tu me permets d’agir…

— Fariboles ! interrompit le vieillard en reprenant un peu de flamme. La loi, dis-tu ? Jamais un jury de Bastia ne me donnera raison, jamais un témoin n’osera témoigner en ma faveur… Non, mon fils, crois-moi, encore de nos jours, la seule loi est celle-ci…

Et il désigna du geste le vieux fusil avec lequel il avait exécuté un jugement sommaire et définitif sur la personne du précédent chef des Perruca.

— Quoi qu’il en soit, plaida encore Lory, depuis la mort de Mattei Perruca, le clan n’a plus de chef, il n’existe plus.

— Erreur, mon ami. L’héritier quel qu’il soit, prend la tête du clan, et ne changera rien à rien. On me dit que c’est une femme, une nommée Denise Lange.

Le jeune homme sursauta. Il avait complètement oublié Denise Lange, la baronne de Mélide, Paris et ses vanités.

— Or, les femmes sont les pires, conclut le vieux comte.

Celui-ci garda ensuite le silence durant plusieurs minutes. Il semblait regarder dans le vague, comme s’il revoyait des scènes très anciennes. Il reprit enfin :

— Il y avait, à Sartène, un homme un cordonnier, qui avait un ennemi mortel. Il n’osait plus sortir de chez lui. Cela dura dix-huit ans. Mais un jour on lui dit que son ennemi était mort, que ses funérailles auraient lieu le lendemain après-midi. À l’heure dite, le cordonnier ouvrit enfin sa porte. À peine eut-il fait un pas sur son seuil qu’une détonation retentit. Il roula à terre et, avant de mourir, il eut juste le temps de voir son ennemi qui riait, son fusil fumant à la main.

Le tout avait été un coup monté… Non, je ne croirai à la mort de Mattei Perruca que si l’abbé Susini me l’affirme et, en outre, cela ne changera rien du tout… Je ne sortirai pas d’ici, je me suis habitué à cette vie…

Il se croisa les mains sur les genoux et reprit sa placidité dont il n’était sorti qu’à peine à la vue de ce fils qu’il n’avait jamais vu. Il n’avait plus l’air que d’attendre en silence, et sans espoir, un mort qui le prendrait en dormant.

Lory le considérait avec plus de pitié que de sympathie profonde, et sans éveil d’amour filial, car le véritable amour filial ne repose en réalité que sur une longue connaissance réciproque et un respect acquis.

— Pourquoi es-tu venu ? demanda tout à coup le père de Lory.

Il semblait que l’âme du vieillard était ensevelie et comprimée sous le poids accumulé des années, un peu comme les fondations du vieux château qui reposaient sous les murs à demi-écroulés et les pierres amoncelées en désordre çà et là autour de la bâtisse. Mais, par moments, cette âme s’échappait à travers les interstices de blocs et apparaissait aussi vivant, claire et saine que par le passé.

— Je ne sais vraiment pas pourquoi je suis venu, répondit Lory pensivement.

Puis il se rapprocha de son père en un geste vif et affectueux.

— Peut-être est-ce le bon Dieu qui m’a inspiré cette idée, car elle m’est venue tout à fait soudainement. Il faut que nous fassions très ample connaissance, toi et moi, et il se peut qu’alors nous découvrirons la raison cachée de ma détermination imprévue.

Le vieux comte regarda son fils d’un air étonné, comme s’il ne comprenait pas.

— Oui, dit-il enfin. Puis, il en sera peut-être ainsi. J’ai souvent pensé qu’un jour tu arriverais ainsi tout à coup devant moi… Et… comptes-tu rester ?

— Je ne sais pas. Je n’ai pas encore eu le temps d’y réfléchir. Je ne sais pour le moment qu’une chose, c’est que j’ai très faim. Peut-être Jean pourra-t-il me donner quelque chose à manger ?

— Je n’ai pas encore soupé non plus, dit le père simplement. Ah, oui, nous allons souper.

Il se leva, alla à la porte et appela son domestique. Celui-ci arriva et les deux habitants du château se consultèrent à voix basse. Dans l’état déplorable d’esprit où sa longue réclusion l’avait mis, le père de Lory avait gardé des vestiges de l’homme du monde, du raffiné « gentleman » qu’il avait été, et comme tel il fit l’impossible pour accueillir dignement son hôte qui était en même temps son fils. Il bouscula plutôt qu’il n’aida le taciturne serviteur qui cumulait les fonctions de jardinier, de cuisinier et de valet de chambre. Il dressa une table impeccable, pourvue de serviettes brodées, d’une nappe fine et d’une belle argenterie. Le vin fut excellent, les deux convives lui firent honneur, et se montrèrent de fort joyeuse humeur. Lory particulièrement, malgré les révélations qui venaient de lui être faites, réussit à dérider et égayer le vieillard par ses anecdotes et les mots spirituels qu’il savait si bien placer à propos.

Ce fut seulement à la fin du repas que Jean le domestique osa prendre la parole.

— La lune est levée, dit-il au vieux comte.

Celui-ci se leva vivement, éteignit la lampe et alla ouvrir une fenêtre soigneusement close jusque-là.

— Je viens quelques fois contempler d’ici le paysage lorsqu’il fait clair de lune, expliqua-t-il à son fils.

Lorsqu’il eut repoussé avec des gestes lents et pénibles les contrevents qui gémissaient sur leurs gonds rouillés, il appela d’un geste son fils à venir à ses côtés et l’invita à contempler le paysage.

La lune, qui devait être pleine, se trouvait derrière le château et était encore invisible de ce côté, mais sa clarté se projetait sur tout l’espace devant les Vasselot. Encadré par les pins géants qui n’ont pas de pareils en Europe, un panorama immense se déroulait au delà de la plaine et de la rivière luisante. Vers Calvi et plus loin, du côté du sud, les chaînes de montagnes s’élevaient l’une au-dessus de l’autre, s’étageant jusqu’aux sommets neigeux du Clinto et du Grosso qui se dressaient majestueusement, et la lune était si brillante qu’on eût dit que régnait encore le crépuscule d’un beau jour.

À droite, la mer étincelait.

— Je ne savais pas qu’il pût exister quelque chose d’aussi beau en Europe, déclara Lory après une longue contemplation.

— Il n’y a même rien de comparable dans le monde entier, répondit son père.

Père et fils demeurèrent longtemps accoudés en silence à la fenêtre… Cependant ils entendirent comme au loin résonner la cloche suspendue au-dessus de la porte du mur extérieur. Ils refermèrent la fenêtre sans bruit et restèrent immobiles dans l’ombre. Peu d’instant après, Jean survint :

— C’est Monsieur l’abbé ! dit-il simplement.

Le vieux comte alla rallumer la lampe. Lory resta dissimulé derrière les lourds rideaux de la fenêtre. Presque aussitôt l’abbé Susini entra.

Celui-ci, sans salutation, ni aucun autre préambule, dit précipitamment au vieillard :

— Je viens d’arriver de Calvi. Il paraît que ce matin quelqu’un a débarqué qui vous ressemble étonnamment. Il se pourrait que ce soit votre fils. Et alors, s’il vient ici… je…

Il s’interrompit, fit un pas en avant et scrutant la face du vieux comte, ajouta :

— Vous savez quelque chose… Je le vois sur votre visage. Vous savez où il se trouve…

— Il est ici, répondit le vieux Vasselot en tirant brusquement le rideau…

— Alors, que Dieu le bénisse ! dit simplement l’abbé Susini.

VII

Terre promise

Le colonel Gilbert n’était pas un de ces hommes chimériques et visionnaires qui croient à l’efficacité absolue des lois et des règlements pour améliorer le genre humain. Néanmoins, depuis de nombreuses années, il ne lisait plus les journaux qu’avec scepticisme et dégoût, devinant trop les dessous des choses, et se répétant, en jetant avec tristesse les feuilles de Paris : « Cela finira mal… la guerre deviendra inévitable… et qui sait si cela tournerait aussi bien qu’en 1918 ! »

Mais comme il avait du temps à perdre, il parcourait attentivement les journaux corses afin de se tenir au courant des événements locaux, il passait de longues heures au Cercle Militaire à consulter des cartes ou à lire des ouvrages scientifiques sur la géologie… Cependant, d’autres fois, repris de soif d’activité et de mouvement, il se levait à l’aube et faisait de longues randonnées à cheval. Il allait surprendre ses employés en train de prendre des mesures géodésiques, puis revenait, ayant achevé son service d’inspection avant que les civils fussent encore bien éveillés.

C’est ainsi qu’un matin il se trouva au soleil levant galopant sur la route côtière qui va de Brado à Bastia. Le temps était très clair et même si limpide, surtout avant le lever du soleil, que non seulement Capraja et Monte-Cristo étaient visibles, mais aussi l’îlot de Pianosa qui émerge à peine des flots et semble disparaître à tout instant sous les rides des eaux, même dans les meilleures conditions de visibilité.

Le colonel arrêta son cheval pour mieux contempler à loisir la mer et ses rives lorsque, en tournant ses regards vers le nord, il poussa un léger cri de satisfaction.

En effet, un grand paquebot arrivait non loin du port. C’était la Persévérance qui venait de Marseille. Espérant arriver à son débarquement et peut-être apercevoir quelqu’un de connaissance, l’officier força l’allure de son cheval.

Il se trouva, comme il l’espérait, au moment où l’on achevait d’amarrer le bateau à quai. Connaissant le capitaine qui savourait un cigare sur le pont, il n’eut besoin d’aucune autorisation pour monter à bord.

— Bonjour, capitaine ! s’écria-t-il en lui tendant la main. Que dit-on à Marseille ?

— Rien encore de bien nouveau.

— Que signifie ce mot « encore » ?

— Vous le devinez bien… le feu couve sous la cendre…

— On craint toujours la guerre ?

— Plus que jamais…

— Pourvu que la France soit bien prête ! s’écria le colonel.

— Les journaux disent oui… répondit laconiquement le capitaine.

— Avez-vous des passagers de marque ?

— Non, personne… Ah, si, nous avons à bord l’héritière du vieux Perruca… que vous connaissiez bien, je crois…

— Vraiment ?

— Oui, une vieille demoiselle en noir et à la figure rébarbative… Elle ne va pas trouver beaucoup d’épouseurs ici, malgré l’importance de ses terres… Elle est accompagnée d’une jeune fille très jolie, sa nièce, je suppose. Ah, tenez, la voilà, l’héritière, je veux dire.

… En fait, le capitaine se trompait, c’était Mlle Brun qu’il désignait comme l’héritière, mais en qui le colonel reconnut immédiatement la sœur du général Brun sous lequel il avait servi en sortant de l’école militaire. Il s’approcha vivement. En entendant les éperons sonner sur le pont, Mlle Brun qui parlait à un garçon de service du bateau se retourna et reconnut également le colonel qu’elle avait vu jeune sous-lieutenant.

— Vous, Mademoiselle ! s’écria le colonel en enlevant son képi.

— Oui, moi-même, colonel ! Je chaperonne en ce moment une héritière corse, Mlle Denise Lange.

— Quel plaisir d’avoir l’honneur de vous saluer, fit M. Gilbert avec son plus aimable sourire. Je me trouvai par hasard au débarquement de la Persévérance et suis particulièrement enchanté de pouvoir vous offrir mes services à votre arrivée, car j’étais très lié avec M. Perruca.

— Merci bien, dit Mlle Brun, avec une certaine froideur et surtout un regard légèrement soupçonneux. Le colonel surprit ce regard et l’interpréta mal.

— J’ai écrit récemment à Mlle Lange, crut-il bon d’expliquer, c’était pour lui offrir d’acheter sa nouvelle propriété. Je me suis permis d’agir ainsi en raison…

— Je sais, coupa sèchement Mlle Brun.

— Et je n’ai reçu qu’un refus…

— Oui.

— Il n’y a pas beaucoup d’amateurs de nouvelles terres, poursuivit le colonel sans se rebuter. Et je ne manquerais pas d’occasions pour réaliser mes projets ; néanmoins, je réserverai mon choix jusqu’à ce que Mlle Lange et vous-même ayez vu la propriété des Perruca… Mon offre donc subsiste… en toute cordialité.

L’officier se tenait en face de l’escalier conduisant aux premières et tapait distraitement de petits coups de sa cravache sur ses bottes. Il y avait on ne savait quelle attente et même quelle insistance dans son attitude. Mlle Brun le regarda d’un air interrogateur. Il s’en aperçut et prit aussitôt une autre contenance. Cependant Mlle Brun, regardant autour d’elle, aperçut Denise qui venait à elle.

— Voici ma pupille et nièce, dit-elle vivement au colonel.

— Présentez-moi ! demanda M. Gilbert.

Denise traversait le pont d’un pas léger et presque dansant. Ah, comme ce voyage lui plaisait déjà mieux que les leçons d’arithmétique au pensionnat ! Elle vit bien que Mlle Brun causait avec un colonel à l’air encore jeune, mais elle s’intéressait surtout pour le moment à la voiture que le capitaine avait commandée pour elle et qui se rangeait à ce moment sur le quai. Elle ne put cependant esquisser la présentation.

— Denise, voici le colonel Gilbert qui vous a écrit dernièrement.

— Ah, oui ! fit Denise. Avez-vous bien reçu ma réponse, Monsieur ?

— Oui, Mademoiselle et je vous prie de m’excuser…

— Je vous remercie néanmoins. Monsieur, mais, vous le voyez, je viens habiter en Corse.

— Puisque vous êtes si décidée, faites-le, Mademoiselle, essayez, faites l’expérience ! Mais, je me permets de vous le dire encore, vous reconnaîtrez vite qu’il est absolument impossible pour une jeune Parisienne d’habiter seule dans ce domaine perdu. Et en Corse, il ne faut pas lutter contre l’impossible… Mais, excusez-moi, je vois que votre voiture vous attend. Vos bagages sont déjà descendus… Vous comptez donc aller tout droit à Perruca ! Mon Dieu… dois-je vous dire encore ce que signifient toutes les croix que vous allez voir au bord de votre route ! Il y en a qui portent un nom, d’autres de simples initiales. Ces croix marquent les endroits où sont tombés, vaincus, ceux qui avaient essayé de vaincre l’impossible… Vous comprenez ? Je parle comme un soldat à la fille d’un soldat.

On ne l’eut pas cru capable de faire un si long discours, mais il l’acheva sans se départir de son ton solennel.

Denise pensa que le colonel poussait un peu loin sa façon d’effrayer les gens dans un but intéressé, et se borna à répondre :

— Je vous assure que Mlle Brun, ni moi ne songeons à tenter l’impossible. Tout ce que nous demandons, est de pouvoir vivre tranquillement en nous occupant de notre basse-cour et en cultivant notre jardin… On m’a dit que les domestiques de mon cousin Perruca sont restés en place à la maison et ils m’attendent aujourd’hui…

— Et vous, colonel, vous serez notre haut protecteur ! ajouta Mlle Brun en regardant l’officier bien en face.

M. Gilbert rit, haussa les épaules et accompagna les voyageuses jusqu’à leur voiture.

— Ne pensez-vous pas que je fais bien d’avertir votre jeune amie ? demanda-t-il encore à Mlle Brun à un moment où Denise ne pouvait l’entendre.

— Je n’en sais rien, répondit froidement la vieille demoiselle.

… Les deux amies partirent enfin, traversèrent la pittoresque ville et s’engagèrent sur la route qui se dirige vers la montagne. Si elles aperçurent les croix dont avait parlé le colonel, elles n’en dirent pas un mot. Denise persistait à tout voir en rose et le monde entier paraissait lui sourire. Elle avait même dit au capitaine que la Persévérance était aussi confortable qu’un transatlantique de luxe, quand au fond ce n’était qu’un très médiocre « sabot ».

En se redressant sur son siège de la voiture qui la conduisait à qui sait quelles aventures, elle s’écria :

— Ah, l’air est plus respirable qu’en notre triste salle d’étude !

Et ceci était vrai. La bise qui descendait des hauteurs couvertes de maquis était fraîche et odorante après avoir passé à travers les forêts d’arbres aux essences balsamiques, enivrant la jeune Parisienne.

— Regardez ! dit-elle encore à sa compagne en montrant la mer étalée sous l’ardent soleil. Regardez, cette bizarre île toute basse à fleur d’eau. C’est Pianosa !

Ah, et puis voilà l’île d’Elbe ! Quel monde n’évoque-t-il pas, ce mot magique ! Non ? Ah, c’est que vous n’avez pas de sang corse, vous ! Et vous pouvez rester insensible devant tout cela ! Seul votre chapeau est un peu de travers !

Elle rajusta gentiment le couvre-chef de Mlle Brun en ajoutant : « Je ne sais vraiment pas pourquoi vous vous habillez toujours de noir… »

… La route de St-Florent monte en lacets au-dessus de Bastia à travers les vergers d’orangers et les vignes parsemées de ces tombeaux particuliers si nombreux en Corse comme dans les Garrigues françaises. Après de nombreux virages impressionnants, la grande route contourne la montagne en montant toujours et en laissant Bastia bien en arrière, elle prend la direction du sud. Tout à coup, un tournant ouvre l’horizon sur l’incomparable lac de Biguglia et le petit village où se réunit autrefois le parlement corse. Ce fut une fois la vraie capitale de l’île ravagée par d’incessantes guerres. Car chaque hameau peut se vanter d’avoir été le théâtre de quelque bataille et chaque pouce de terre fut à un moment ou à un autre arrosé de sang de soldats de toutes nations.

Au delà du lac, dans ce brouillard bleu où se confondent la terre et la mer, s’étend le grand marais salant où s’établit la première colonie grecque qui y éleva la ville de Mariana, dont les ruines subsistent encore.

À ce point, la route arrive à la limite de la végétation semi-tropicale pour entrer dans la zone des pins et du maquis dont la hauteur ne dépasse guère la stature d’homme.

C’est là que Denise enthousiasmée donna l’ordre de stopper. Elle descendit de voiture pour mieux contempler le paysage. Elle fit quelques pas sur le bord de la route et fit mine d’entrer sous bois.

— Restez sur la route ! cria le chauffeur.

— Pourquoi ?

Pour toute réponse il désigna d’un geste large le maquis impénétrable qui s’étendait de part et d’autre de la route. Mlle Brun ne dit rien, mais rappela vivement Denise à ses côtés.

Il était près de midi lorsque les voyageurs arrivèrent au col. Les lourdes nuées qui s’étaient tenues toute la matinée sur les montagnes, au bout de la plaine de Biguglia, avaient été chassées vers le nord par un petit vent chaud et accablant. Le soleil s’était caché. À la descente, la voiture reprit de la vitesse qu’il fallait modérer à cause de l’étroitesse de la corniche et les virages imprévus au-dessus des pentes vertigineuses.

Denise, de plus en plus émerveillée, jetait des rapides regards à droite et à gauche. En redescendant, on revenait à la zone des grands pins, en une région très sauvage où ces arbres sont d’une beauté unique en Europe.

— Regardez ! Mais regardez donc ! criait Denise à Mlle Brun.

Mais celle-ci paraissait tout à fait insensible à la splendeur de la nature environnante. Elle gardait les yeux fixés sur la route devant elle, comme si elle avait craint le vertige pour peu qu’elle eût détourné les regards du côté du précipice.

Cependant bientôt parurent les premiers châtaigniers et enfin ce fut la première habitation aperçue depuis que Bastia avait été perdue de vue. La Corse en effet est encore très peu peuplée, car il semble que durant les siècles passés plusieurs grandes nations ont paru se complaire à exterminer cette race indomptable. Quelques pauvres maisons surgirent au bord d’un des petits chemins qui les reliaient à la grande route. La voiture tourna à droite et en quelques tours de roue vint s’arrêter à un mur qui semblait barrer le passage. Il fallut aller doucement pour suivre la base de cette muraille et arriver enfin à une porte, aménagée dans l’épaisseur du mur. Le chauffeur descendit et tira la chaîne rouillée d’une cloche suspendue au sommet de la voûte. Malgré la violence du coup de sonnette, personne ne parut.

Les nuages étaient descendus du nord et s’appesantissaient sur les cimes prochaines, et même un léger brouillard s’accrochait aux branches les plus élevées des pins gigantesques.

Enfin, après de longues minutes d’attente, la porte fut ouverte par une femme en robe noire et la tête coiffée d’une légère soie noire. Elle regarda gravement les deux voyageuses.

— Je suis Denise Lange, lui dit la jeune fille.

— Et moi, répondit-elle en faisant un pas en arrière pour la laisser entrer, moi, je suis la veuve de Pietro Andrei qui a été assassiné à Olmeta.

C’est ainsi que Denise Lange fut accueillie dans sa propre maison.

VIII

Un homme dans les bois

Il y a quelqu’un qui se cache par là-bas parmi les orangers, dit le vieux comte de Vasselot entrant vivement dans la chambre où se trouvait son fils quelques jours après son arrivée inattendue au château.

Le vieillard gardait un sang-froid imperturbable, mais il referma la porte de la cour intérieure avec une hâte qui dénotait une certaine appréhension en présence d’un danger possible.

— Je connais par le détail chaque branche d’arbre, chaque feuille, chaque touffe d’herbe de la vallée, reprit-il, et je sais qu’il y a quelqu’un par là.

Lory repoussa la lettre qu’il écrivait à ses amis de Paris et se leva. En ces quatre jours qu’il venait de passer avec son père, il commençait à le bien connaître, et, de la connaissance à la compréhension, il n’y a qu’un pas.

— Où est-ce ? demanda-t-il à son père.

— Ah ! dit l’autre en retournant à la fenêtre, sais-tu que pour apercevoir une présence aussi bien dissimulée il faut être le chasseur ou le chassé ?

Lory regarda son père : Visiblement, l’alerte ranimait l’esprit endormi du vieillard.

— On ne voit qu’une feuille qui s’agite là-bas et une branche qui remue de l’autre côté… C’est insolite, pas naturel, avait repris le vieux comte en désignant du doigt un épais fourré sous le château.

Il rouvrit la fenêtre avec précaution et lenteur comme un homme habitué à surveiller chacun de ses mouvements et presque chacune de ses pensées.

— Là, dit-il en pointant un doigt qui ne tremblait pas, à gauche de cet amandier : Regarde attentivement ces saules qui ont poussé sur les débris du mur écroulé lorsqu’une partie de la terrasse s’est effondrée il y a vingt et un ans… Vois-tu une branche qui tremble… Là ! regarde bien. Il y a un homme là et il s’avance trop prudemment pour n’avoir que d’honnêtes desseins.

— Je vois, dit enfin Lory. Cet endroit se trouve-t-il dans nos propriétés ?

— Toute terre visible d’ici nous appartient, riposta le comte avec un étrange petit rire… À nous autant qu’à n’importe qui, corrigea-t-il après un instant, car il professait, comme tout bon Corse que les montagnes sont à tout le monde.

— Il s’avance lentement avec grande précaution, dit Lory. Il croit qu’on ne peut le voir d’ici, il ne se préoccupe pas des fenêtres de côté du château…

— Sans doute, en tout cas, il se dirige vers nous. Et ce que l’abbé Susini a appris, quelqu’un d’autre a pu le savoir aussi, même si notre ami n’a rien dit. Plus qu’un autre, Susini garde religieusement les secrets… Mais quelqu’un croit savoir que tu es venu en Corse et il vient ramper par là pour s’en assurer…

— Eh bien, je vais m’en rendre compte. On sera deux dans le bois, fit Lory en riant.

— Alors, prends un fusil. On ne sait jamais comment peuvent tourner les choses.

— Oui, si tu veux, répondit-il, mais il s’arrêta en voyant que son père lui désignait l’arme déposée dans un coin. Non pas ce fusil, il est d’un trop vieux modèle.

Il sortit, laissant entre les mains de son père l’arme avec laquelle l’aîné des Perruca avait été tué trente ans auparavant. Lory parut cependant hésiter encore lorsqu’il fut sur le seuil ; il regarda attentivement son père et le fusil, puis comme se parlant à lui-même :

— Non, décidément, cette arme et moi ne sommes pas contemporains. Il revint à la fenêtre et étudia longuement la configuration du terrain. Cet examen le convainquit qu’en l’occasion, toutes chances lui étaient favorables dans la partie engagée.

Il sortit délibérément sous le couvert des arbres, mais au lieu de descendre vers la vallée, il commença à monter pour se trouver bien immédiatement au-dessus du point où avait été devinée une présence insolite. Il ne s’y dirigea qu’après un long détour et tout ce temps il demeura absolument invisible, même pour les yeux exercés de son père.

— Ah, ah, murmura celui-ci toujours penché à sa fenêtre. On voit que ce garçon est un vrai Corse !

Puis il ajouta au bout d’un moment :

— On dirait d’ailleurs que l’intrus n’en est pas un.

Cette supposition n’était pas illusoire, car, en peu de temps, Lory arriva à l’improviste en présence de l’homme qui se cachait moins bien que lui…

… Mais quelle fut sa surprise en reconnaissant en lui le colonel Gilbert !

Celui-ci paraissait complètement absorbé dans l’examen scientifique du terrain sur lequel il se trouvait. Il tenait à la main son carnet de notes où il écrivait de temps à autre quelques mots, puis prenait quelques mesures au moyen d’instruments géodésiques.

« Il se livre tout simplement aux travaux de son métier », se dit Lory en souriant. Et dès lors, il fit les derniers pas en sortant des fourrés.

Ce fut ainsi que le colonel Gilbert, levant tout à coup les yeux, vit devant lui le propriétaire même de ces terres où il étudiait, le jeune comte qu’il avait tout lieu de croire à Paris.

L’officier rougit violemment sous le hâle de son rude visage, il ferma son carnet de notes, le plaça soigneusement dans la poche de sa tunique, et s’avança la main tendue.

— Quelle bonne rencontre ! s’écria-t-il avec un sourire qui paraissait un peu forcé. Vous me voyez, mon cher comte, en train d’étudier la nature de ce terrain que vous avez promis de me vendre.

— Je suis bien heureux que cela vous intéresse, cher Monsieur, répondit Lory en serrant cordialement la main tendue, mais je vous demanderai de m’abandonner ce domaine… En fait, je n’avais pas pris votre offre au sérieux…

— Elle était pourtant tout à fait sincère…

— Alors, il y a malentendu, riposta le jeune homme en riant.

Mais il fit en même temps un geste qui contredisait sa voix amusée et signifiait qu’il n’avait pas du tout l’intention de plaisanter longtemps à ce sujet.

Le colonel eut un grand rire affecté et haussa les épaules comme si cela n’avait aucune importance.

À cette heure du jour, le brûlant soleil presque africain incendiait les monts, le calme absolu de l’air rendait cette chaleur insupportable dans le fond de la vallée.

Le colonel s’épongeait le front et, cherchant un coin d’ombre, invita Lory à s’asseoir à côté de lui.

— Vous êtes venu ici au mauvais moment, dit-il enfin. Voici les chaleurs qui commencent. On soupire après les brises de Normandie…

Il s’arrêta, offrant ainsi à son interlocuteur l’occasion de dire pourquoi il était venu en Corse, mais l’autre négligea manifestement cette occasion.

— En tout cas, reprit le colonel en allumant une cigarette, je puis vous affirmer que je ne me suis pas trompé sur la valeur de ces terres. En fait, elles sont toutes en friches et improductives, c’est un désert, mais je continue à penser qu’on pourrait en faire quelque chose.

Il parlait d’une voix négligente, et gardait les yeux à demi-clos, comme en proie à une accablante somnolence. Sa cigarette se consumait lentement entre ses doigts… Puis, il se mit à fredonner un air de romance champêtre… Sans son uniforme, on l’eût pris pour un honnête agriculteur à son aise.

— Oui, dit-il encore, c’est là une grande déficience du caractère corse.

— Vraiment ?

— Les Corses n’agissent pas comme nous. Je les connais mieux que vous, car je crois savoir que vous n’êtes ici que depuis peu…

Sans répondre, Vasselot jeta un vif regard au colonel comme endormi. Celui-ci se remit à fredonner sa romance. Toute cette scène paraissait innocente au plus haut degré, mais en fait Gilbert s’étonnait. Il aurait cru Vasselot moins silencieux, et il se trouvait légèrement mal à l’aise.

— J’ai laissé mon cheval à Olmeta, dit-il enfin, et j’ai suivi le cours de la rivière. J’ai de nombreux rapports officiels à faire sur la géologie de cette partie de l’île… Dès lors, je suis tranquillement venu jusqu’ici, heureux d’inspecter par la même occasion le domaine que je pensais acquérir.

Décidément cet homme s’entêtait. Mais Lory répondit simplement :

— Je regrette bien de vous avoir induit en erreur à propos d’une petite plaisanterie, comme je vous l’ai dit.

— Oui, oui, naturellement. Et j’ajoute que, de toutes façons, votre arrivée ici me fait un grand plaisir, une agréable surprise. Personne dans la région n’est averti de votre présence. Il y a si peu de bonnes nouvelles à se communiquer dans notre vieille ville de Bastia ! Vous pensez bien que si on l’avait su, j’en aurais entendu parler au mess ou au cercle.

— En effet, je suis venu sans avertir personne.

— Vous avez sagement agi…

Il était impossible d’éluder une réponse à une phrase aussi assurée qu’énigmatique. Mais ce fut avec une certaine raideur que Lory demanda :

— Que voulez-vous dire, colonel ?

Gilbert eut un geste léger de la main qui tenait la cigarette à demi-consumée. Il semblait regretter d’avoir abordé un sujet trop sérieux.

— Ah, bien ! dit-il enfin. Nous sommes entre Français et entre soldats. Vous savez donc aussi bien que moi que si les choses continuent comme elles vont, nous aurons la guerre sous peu. Les conventions de Munich n’ont fait que retarder l’échéance fatale. Je n’examine pas si c’est l’Angleterre ou l’Allemagne qui dirige le jeu, mais en tout cas la France suivra l’Angleterre, l’Italie restera aux côtés de l’Allemagne, et tout est trop tendu pour tenir longtemps. Or, croyez-vous qu’en de telles circonstances un homme de votre trempe puisse délibérément s’exposer à manquer à son pays ? Et pourtant c’est ce qui risquerait d’arriver si vous ne faites pas attention ici où votre vie ne vaudrait pas un sou… Croyez-en ma vieille expérience des ténébreuses affaires corses.

Il se leva, jeta sa cigarette et eut un léger rire.

— Et maintenant, conclut-il, il me faut rentrer. Permettez-moi de prendre ce sentier qui passe près de votre château. Quelque jour, si vous le voulez bien, je viendrai vous voir. J’aimerais beaucoup visiter votre château. Ces vieilles choses m’intéressent énormément.

— Je vous accompagne, répondit Lory en se reprochant de n’être pas plus hospitalier et de ne pas inviter le colonel à entrer un moment chez lui, mais les raisons que l’on devine l’empêchaient de se montrer affable et courtois comme il l’aurait voulu.

— À ce propos, reprit M. Gilbert en cheminant à ses côtés le long du sentier escarpé, je tiens à vous dire que mon offre d’achat ne concernait aucunement l’antique maison qui porte votre nom. Certes cela n’entra à aucun moment dans ma pensée. Il ne s’était agi que de quelques hectares sur le versant sud-ouest de la montagne, jusqu’à la rivière. C’est là que je me serais amusé à mettre en pratique mes théories agricoles… Peut-être un jour reviendrez-vous sur votre décision ?

Il attendit longtemps une réponse à cette question comme au désir de visiter le château, mais après quelques instants de silence, ce fut sur un autre sujet que Lory revint en ces termes :

— Je vous remercie beaucoup de m’avoir averti des dangers que je cours en demeurant isolé ici. J’ai déjà vaguement entendu parler d’une sorte d’hostilité à laquelle ma famille serait en butte dans le pays, mais personnellement je n’attache aucune importance à ces vieilles histoires locales. Et vous ?

Le colonel s’arrêta au milieu du sentier. Il avait l’attitude d’un de ces vieillards qui cessent de marcher pour mieux confronter leur interlocuteur.

— Les Corses, dit-il enfin, n’ont guère changé depuis les plus lointains jours de leur histoire. Ils sont fiers, querelleurs, sauvages et opiniâtres. Ce sont des qualités guerrières, mais de fâcheux défauts en temps de paix.

Superficiellement, leurs mœurs paraissent adoucies, mais leur caractère passionné reparaît à la moindre occasion, en période électorale, par exemple.

J’ajoute, à propos des vendettas, que si un homme hésitait à vous tuer uniquement pour assouvir une vieille haine, il n’attendrait pas une seconde à vous abattre d’un coup de fusil tiré en embuscade pour gagner un billet de mille francs… ou encore pour vous empêcher de reprendre une propriété qu’il vous aura volée… C’est ainsi… Voilà pourquoi Pietro Andrei a été supprimé.

— Et Mattei Perruca ? lança soudain Lory.

À cette question, le colonel parut trébucher contre un caillou du chemin.

— Oh, Perruca ! dit-il, c’est une autre affaire. Sa mort fut plus naturelle. Il était très sanguin, et une lettre de menace le mit dans une telle rage qu’il eut une crise cardiaque. D’autres n’auraient fait qu’en rire, car ces sortes de missives anonymes sont très fréquentes ici.

Les deux hommes arrivaient alors près du château.

Le colonel serra la main de Lory et s’éloigna rapidement, non sans avoir dit :

— Je ne sors guère de Bastia et j’y serai toujours à votre service.

Lory trouva la porte entr’ouverte et Jean posté aux aguets. Le vieux comte cependant paraissait avoir oublié le but de la sortie de son fils et s’était retiré tranquillement dans la petite pièce sans fenêtre latérale où il vivait continuellement. Mais en apercevant Lory, il se rappela ce qui était arrivé.

— Qui était-ce ? demanda-t-il sans manifester grand intérêt.

— C’était un nommé Gilbert dont j’avais fait la connaissance à Paris. C’est un officier, du service topographique, détaché en mission ici en Corse. C’est un homme assez sympathique… mais encore… Il est gentil, serviable, oui, mais je te répète que j’hésiterais à me lier avec lui… je ne sais vraiment pas pourquoi, par exemple.

Lory resta un instant silencieux, puis il ajouta en se demandant ce qu’en penserait son père :

— Cet homme m’a offert d’acheter le château…

— Il ne faut jamais le vendre, répliqua nettement le vieillard, comme si une question pareille était tout simplement inconcevable.

— Je ne comprends pas ce colonel, dit encore Lory. Il a aussi voulu acheter le domaine des Perruca, mais là, il a affaire à une femme qui n’est pas une imbécile.

IX

Une étrange demande

Quel changement entre la rue du Cherche-Midi et le domaine des Perruca !

— Nous ne voyions pas beaucoup de monde à Paris, dit un jour Mlle Brun à Denise, mais en vérité ici, nous jouissons d’une paix et d’un silence incomparables… On en serait à désirer un peu d’animation.

Les deux Parisiennes se trouvaient sur la terrasse qui faisaient face au château de Vasselot de l’autre côté de la rivière. Il y avait deux mois qu’elles étaient arrivées en Corse. Il faisait très chaud, malgré la légère brise qui ne parvenait pas à agiter les feuillages du hêtre qui ombrageait la terrasse. Aucun bruit ne montait de la vallée, à peine quelques chants d’oiseaux dans les bois… C’était dans ce silence impressionnant que vivaient Mlle Brun et Denise, et cela leur pesait un peu.

— Nos voisins ne viennent pas souvent nous voir, ajouta Mlle Brun.

Denise se mit à rire. Elle s’était levée de bonne heure, car elle avait beaucoup à faire. De tout le personnel qu’avait employé Mattei Perruca, deux seules femmes étaient demeurées : une vieille femme un peu idiote, et Maria Andrei, la veuve de Pietro, assassiné à Olmeta.

— Rien que Maria pour alimenter la conversation ! fit Denise. Et elle n’est pas des plus gaies !

— Il y a pourtant le colonel, répondit Mlle Brun. Il est très gentil pour nous.

— Oui, c’est vrai, il y a le colonel, ne l’oublions pas.

Mlle Brun semblait perdue dans la contemplation du beau paysage, mais elle jetait de moment en moment de rapides regards vers Denise.

— Et puis, notre petit ami d’en face, reprit la vieille demoiselle, mais il n’est pas encore venu nous voir.

— Pourquoi l’appelez-vous « petit » ? fit Denise en portant les yeux sur le château qui, de l’autre côté de la vallée, émergeait à peine des arbres de haute futaie. Il n’est pas si petit !

— Non, mais il n’est pas si gros que le colonel.

— Je me demande en effet pourquoi il n’est pas venu…

— Il doit avoir quelque affaire à débrouiller dans ces vieilles histoires ou rivalités locales… Notre brave Maria sait plus qu’elle n’en dit. Mais il semble par ses allusions que nous devrions haïr des tas de gens que nous ne connaissons pas et qui nous haïssent sans nous connaître non plus. Et j’imagine que le comte de Vasselot se trouve englobé parmi ces derniers…

— Mais nous, nous n’allons pas nous mêler de ces querelles de paysans ! s’écria Denise avec colère.

La jeune fille était de caractère énergique, elle leva la tête d’un air de défi, comme si elle s’apprêtait à défier tout un monde d’ennemis même imaginaires.

— Etes-vous sûre qu’il est actuellement au château ? demanda-t-elle en regardant encore au loin.

— Je ne sais pas, mais Maria l’affirme…

— Eh bien, allons au village : on doit le savoir à Olmeta.

Elles partirent immédiatement.

Sur la route en lacets, bordée de grands châtaigniers, elles croisèrent deux paysans qui allaient d’un pas lent comme des chômeurs. En passant à côté d’elles, ils grommelèrent des choses grossières et indistinctes.

— Ils peuvent bien dire ce qu’ils voudront, dit Denise, je n’ai pas peur d’eux malgré leurs sinistres chapeaux noirs aux grandes ailes.

Et elle poursuivit son chemin la tête haute.

La route traversait ses propriétés dont les petits champs en étages étaient affreusement incultes. Denise n’avait trouvé aucun ouvrier disposé à travailler sur ses terres, et dans ce climat chaud et humide, tout était vite envahi de ronces et de végétations folles.

Le colonel Gilbert avait été incapable de leur apporter le moindre secours en cette affaire. Ses fonctions officielles lui interdisaient, affirmait-il, d’intervenir contre ou pour des partis pris de ce genre. D’après lui, les ouvriers que l’on trouvait à embaucher à Bastia étaient de solides travailleurs, de bons vignerons, mais répugnaient à aller dans les communes divisées par de vieilles haines et où le sang risquait de couler.

L’abbé Susini était aussi venu voir Denise Lange et avait tenu le même langage, avec encore plus de circonspection. Voyant que ces demoiselles étaient généreuses, il avait fait allusion à ses pauvres, mais avait refusé d’accepter tout ce que Denise lui offrait.

— La moitié vous suffit pour gagner le ciel, avait-il dit.

— C’est un maître-homme, avait dit Mlle Brun après son départ.

Néanmoins, il n’avait proposé aucune solution aux difficultés de la nouvelle propriétaire du domaine des Perruca.

— Je saurai bien par l’abbé Susini ou par le maire, si le comte de Vasselot est ou non ici, dit Denise en arrivant au village. Et dans l’affirmative, nous irons le voir. Les choses ne peuvent pas continuer ainsi. Il nous a conseillé de ne pas vendre, et quand il vient habiter près de nous, il nous fuit. Pourquoi ? Je veux savoir s’il est toujours du même avis.

— Quoiqu’il en soit, vous n’êtes pas encore décidée à vendre, répliqua Mlle Brun avec une nuance de regret dans la voix.

— Qui sait si je n’y serai pas forcée, avoua Denise, et à tout prendre, le colonel en offre un bon prix… Mais, pour le moment, j’y suis, j’y reste !

— Le village semble désert, observa Mlle Brun.

Elles visitèrent d’abord l’église, puis traversèrent la place qui se trouva aussi déserte que la rue principale.

C’était d’autant plus singulier qu’en tout temps, la place de l’église était le lieu de rendez-vous des villageois toujours prêts à discuter des affaires politiques lointaines ou locales. Comme chez la plupart des peuples méridionaux, c’est en l’antique forum que se débattent les affaires publiques comme aussi se vident les querelles privées. Denise Lange connaissait ce détail et si elle fut surprise de n’apercevoir personne en ce centre du village, elle n’en montra rien.

Cependant, elle remarqua aussi que la plupart des portes des habitations étaient closes et que même celle d’une boutique se ferma brusquement comme elle en approchait.

— On dirait que nous avons la peste ! dit enfin la jeune fille avec un rire un peu nerveux.

Elles se rendirent tout droit chez l’abbé Susini.

— Monsieur le curé est absent, répondit la vieille femme qui vient ouvrir, puis elle referma la porte avec plus de vivacité que ne l’aurait exigé le minimum de politesse.

Denise se dirigea ensuite vers le bâtiment qui portait peint en grosses lettres le mot « Mairie », mais les deux femmes n’avaient fait que quelques pas dans cette direction qu’une grosse pierre lancée par une main invisible du coin de la place, manqua de peu Denise et s’en alla rouler à quelque distance devant ses pas.

Mlle Brun ne s’arrêta pas, mais Denise se retourna vivement. Personne n’était en vue. Le lâche agresseur devait se tenir à l’angle d’une petite rue débouchant sur la place. La jeune fille continua son chemin. Elle avait pâli, mais ses yeux étaient tout brillants de colère plutôt que de frayeur.

Presque aussitôt après, une volée de pierres suivie d’une longue bordée de rires malsonnants jaillit de la rangée d’arbres qui bordaient tout un côté de la place. Chose étrange, ce furent ces rires, qui, cette fois, émurent Denise, plus que le danger, car c’étaient des rires cruels, sauvages, presque inhumains.

— Vite ! dit la jeune fille. Réfugions-nous à la mairie.

— Où sans doute nous trouverons quelque autre brigand ! fit Mlle Brun restée imperturbable.

Mais elles n’eurent pas le temps de pénétrer dans le petit hôtel de ville, les pierres cessèrent tout à coup de tomber auprès des visiteuses, car le galop d’un cheval avait résonné sur les pavés. C’était le colonel Gilbert qui arrivait en trombe sur la place. Il vit les pierres qui roulaient encore devant lui. Il jeta un coup d’œil circulaire sur les rangées des portes fermées, puis il haussa les épaules. Il sauta à bas de cheval et s’inclina devant Denise.

— Vous avez eu peur, Mademoiselle !

— Oui, je l’avoue ! Ce sont des sauvages !

Le colonel, toujours maître de soi, se borna à faire un geste de résignation.

— Il faut vous rappeler, dit-il, que vous êtes en présence d’une race passionnée, et en outre ce tempérament passionné n’est pas exubérant, ne se répand pas en gestes et cris excessifs. Il est concentré, profond, farouche. Les Corses ont souffert tant de guerres, ont subi tant d’horreurs, il n’est pas étonnant que leur sang ardent entretienne en eux un feu intérieur et caché. Cela se traduit en particulier par une défiance instinctive des inconnus…

— De la défiance, à la rigueur, je comprendrais, mais de la haine, pourquoi ?

— Parce qu’ils ne vous connaissent pas, Mademoiselle, répondit le colonel avec un battement de paupières faisant supposer une arrière-pensée de sa part.

Puis, après un court silence, il s’expliqua :

— Ou plutôt parce qu’ils ne vous comprennent pas. Ils font partie d’un des plus importants clans de la Corse, et vous, vous vous trouvez sans le vouloir, à la tête du clan adverse.

Encore une fois, le colonel Gilbert regarda longuement et pensivement la jeune fille. Celle-ci n’y prêta pas attention, car elle se tournait constamment du côté d’où les pierres avaient été lancées. L’officier comprit ce qu’elle craignait :

— N’ayez pas peur, Mademoiselle, ils ne vous attaqueront plus, car la vue de mon uniforme suffit à les calmer.

— Mais que serait-il arrivé si vous n’étiez pas venu ?

— Ah !… se borna l’officier à répondre d’une voix grave.

Puis il reprit sur un ton plus léger :

— Vous alliez entrer à la mairie quand je suis arrivé, n’est-ce pas ? Eh bien, si vous me permettez un conseil, n’en faites rien. En n’importe quel cas, adressez-vous à l’abbé qui est un homme très sûr ou encore à moi-même, mais à personne d’autre en Corse.

Denise parut hésiter à répondre. Elle était sur le point d’indiquer une exception possible à cette recommandation, mais elle garda le silence et se contenta de jeter un coup d’œil d’intelligence à Mlle Brun.

Celle-ci pensant aussi à Lory de Vasselot, serra les lèvres encore un peu davantage et demeura là, patiente et muette, aux côtés de sa chère pupille.

— Cependant, reprenait le colonel, vous ne trouverez pas l’abbé chez lui aujourd’hui. Je l’ai rencontré ce matin à plusieurs kilomètres d’ici, et bien qu’il soit très bon marcheur, il ne peut pas être encore de retour… Si vous rentrez à la maison Perruca, vous me permettrez peut-être de vous accompagner ?

Sans attendre la réponse, il prit le cheval par la bride et se mit en route.

La journée était très chaude, et, en arrivant chez elle, Denise invita le colonel à entrer et se reposer un peu. Il était plus de midi et comme chez ces populations clairsemées, l’hospitalité est plus facile qu’ailleurs, le colonel resta comme tout naturellement à dîner.

D’ailleurs, dès le repas achevé, il prit congé, refusant même d’attendre le café.

— J’ai beaucoup à faire ces temps-ci, expliqua-t-il. Le Ministère de la Guerre m’envoie des questionnaires nombreux et pressants sur toutes sortes de sujets et notamment sur l’état des défenses de l’île. Je me demande ce qui se prépare dans les hautes sphères gouvernementales aussi bien à Paris qu’à Londres, Berlin et Rome… Hélas !

— Vous craignez la guerre ? interrogea Denise.

— Non pas comme soldat, mais pour tout le reste du monde ! D’ailleurs… « craindre » est un mot trop faible… Disons plutôt que nous l’attendons.

Denise Lange l’accompagna à l’écurie en disant :

— Je n’ai plus de valet, plus qu’une vieille et une pauvre veuve.

Le colonel donna lui-même de l’avoine à son cheval et resserra les étriers. Ils allèrent ensemble jusqu’à la grande porte de bois encastrée dans les murs épais de la terrasse. Là, M. Gilbert s’arrêta et se mit à caresser d’un air pensif l’encolure de son cheval.

— Mademoiselle ! dit-il tout à coup gravement.

— Monsieur ? répondit-elle en le regardant d’un air franchement étonné.

— Mademoiselle, je voudrais me marier avec vous.

Denise rougit, baissa la tête avec effroi, puis releva bravement les yeux.

— Je ne vous comprends pas, dit-elle simplement.

— C’est pourtant bien simple, répliqua le colonel qui paraissait lui-même fort embarrassé. Je vous demande en mariage. Vous me trouvez sans doute trop vieux, mais je n’ai pas cinquante ans, et d’autre part, je ne suis pas capable de faire les erreurs auxquels sont trop fréquemment sujets les jeunes gens. Que vous dirais-je de plus, sauf ceci : Je ne m’imagine pas que je vous aime, je le sais.

Denise ne répondit pas.

Ils se tenaient l’un devant l’autre sans bien savoir quelle attitude prendre. Enfin, le colonel reprit :

— Qu’en pensez-vous, Mademoiselle ?

— J’en pense qu’il est dur de perdre le seul ami que j’aie en Corse.

— Ne dites pas cela ! Je ne vous demanderais même pas une réponse tout de suite.

— Oh, je peux vous répondre immédiatement.

Le colonel Gilbert se mordit les lèvres et baissa la tête.

— Ainsi, vous me trouvez trop vieux ? dit-il enfin.

— Je ne sais pas si c’est pour cela ou non… conclut Denise.

Le colonel se mit en selle, et s’en alla lentement sans ajouter un mot. La porte se referma doucement derrière lui.

X

L’appel

Dans presque tous les peuples qui habitent autour de la mer Méditerranée, on connaît l’art de ne rien faire. On le pratique tranquillement, sans rougir et de propos délibéré. Cela remonte aux plus anciens âges, car il n’y a pas de ville ou village des régions côtières qui ne possède une promenade très ombragée bien pourvue de bancs de bois ou de pierre polis par l’usage. C’est là qu’à toute heure du jour les fainéants se rassemblent paisiblement pour contempler la mer et savourer la vie avec la pure jouissance et le bonheur des longues réflexions que seuls connaissent ceux qui n’ont rien à faire. Dès Valence, on trouve nombre de ces humains dont l’apathie rappelle le tempérament oriental. Plus au nord, à Barcelone, ils renoncent à toute activité dès avant la grande chaleur du jour.

À Marseille, ils sont un peu plus énergiques et vont jusqu’à prendre la peine de demander l’aumône. Mais bientôt, vers Toulon, ils connaissent mieux leur affaire et ne se fatiguent même plus à converser entre eux. Le fainéant provençal est le plus parfait de tous, car l’Italien secoue plus facilement sa torpeur sous l’aiguillon de la colère ou d’une émotion esthétique, mais c’est sur les rives françaises et espagnoles que se rencontre le type le plus rapproché du Maure qui peut demeurer tout un jour entier à regarder fixement un point quelconque sans le voir.

Cependant, il est étrange qu’à peu de distance de ces rives de rêve, quelques îles soient comme les asiles de l’inquiétude et de la passion. À Majorque, tout le monde travaille du matin au soir. À Minorque, il en est de même et de plus on se querelle après la tombée de la nuit. À Ibiza, les disputes durent tout le jour. En Corse, règne l’art de ne rien faire avec fièvre et la Sardaigne, comme tout le monde le sait, est le berceau du mécontentement.

À Ajaccio, il y a bien une douzaine de « flemmards » sur les bancs de la place Bonaparte, mais ils ne sont pas à leur affaire et n’y demeurent jamais longtemps. À St-Florent, au nord de l’île et dans un décor plus occidental, il n’y a que deux chevaliers de l’inaction assis sur le mur bas du Nouveau Quai et s’y installent pour s’y adonner à la tâche incessante de ne rien faire.

— Naturellement, dit l’un de ces deux-là à son camarade, je le connais bien. Je me souviens bien de son père, et tous les Vasselot sont taillés dans le même modèle. Je vous disais que je l’ai vu comme je vous vois sortir de l’auberge de Rutli et se diriger du côté d’Olmeta.

L’homme se tut, et le colonel Gilbert qui était venu prendre un café chez Rutli, se trouvait à ce moment seul et près de la fenêtre ouverte de la petite salle du rez-de-chaussée donnant sur le quai.

Entendant le mot d’Olmeta qui éveillait toujours son attention, il n’eut qu’à se rapprocher pour surprendre tout ce qui se disait par les occupants des bancs adossés aux murs en face du quai. Au mot d’Olmeta, le colonel éteignit sa cigarette et se mit à l’angle de la fenêtre dans l’ombre des rideaux.

Pour la sixième fois, le récit de l’arrivée de Lory de Vasselot se trouvait complaisamment rapporté par le fainéant du dehors. Il est assez remarquable de constater avec quelle patience les indigents d’esprit et paresseux de corps peuvent écouter d’innombrables répétitions.

Le colonel était sur le point de se retirer sans bruit lorsqu’il fut frappé du ton que prenait tout à coup la conversation. Le pauvre diable assis sous la fenêtre vint en effet à remonter un peu plus haut dans ses souvenirs.

— Oui, dit-il, et je me souviens aussi de son père du temps de sa jeunesse. Son fils est tout le portrait de ce qu’il était alors. Et je connais bien la grande aventure dont bien peu de gens se rappellent… Il y a si longtemps… Le secret de ce drame est maintenant enterré avec Perruca, quoique… peut-être, l’abbé Susini en sait-il quelque chose, mais les prêtres savent bien des choses, hein ? Eh bien, il y avait donc deux Perruca, tous deux beaux, grands hommes, tous deux célibataires. L’aîné, qui s’appelait Andrei et qui est en enfer depuis trente ans, avait fait les yeux doux à la jeune femme de Vasselot. Elle était Française et peut-être un peu légère. D’ailleurs, elle s’ennuyait ferme dans ce vieux château, et quand une jeune femme s’ennuie, il lui faut aller à l’église ou au diable… Pas de milieu, elle ne peut pas se consoler avec le tabac ou le vin, comme nous autres, hommes.

Eh bien, le comte apprit cela. C’était un homme paisible. Il attendit. Il décida seulement de ne plus sortir sans son fusil. Mauvaise habitude. Perruca en faisait autant depuis l’enfance. Naturellement, un beau jour, ils se rencontrèrent sur la route de Pruneta à Murato. C’était par un jour de mauvais vent qui roulait de gros nuages noirs dans un ciel triste. On n’entendait dans la montagne d’autre bruit que ce sifflement de la tramontane à travers le maquis.

Les deux se cherchèrent en rampant tous deux entre les rocs qui parsèment la forêt. De Vasselot était le plus souple et le plus agile, et Andrei Perruca perdit ses traces, mais sottement il continua à le poursuivre. C’était de la folie. Qui donc d’un peu sensé chercherait un Corse dans les dédales de pierres et de buissons impénétrables ? C’est comme ça que les gendarmes se font tuer. À la fin, Andrei Perruca montra la tête au-dessus d’une grosse pierre et se trouva à quelques centimètres du canon du fusil de Vasselot. Le coup lui emporta la tête.

Le narrateur s’interrompit et ralluma sa pipe.

— Ah, oui, reprit-il d’un air convaincu, oui, les Vasselot sont des hommes.

Il se frappa la poitrine du bout de son tuyau de pipe et fit un geste large comme prenant le ciel et les montagnes à témoin de son affirmation.

— Je tiens pour les Vasselot, dit-il.

Le colonel Gilbert se pencha légèrement à la fenêtre pour distinguer les traits de ce partisan.

Mais ce dernier reprenait :

— À cette époque, nous avions un jeune préfet qui se prenait au sérieux. Il avait entrepris de réformer le monde. On décida d’arrêter le comte de Vasselot, bien qu’on eût aucune preuve, et malgré surtout la force de son clan. Mais il demeura insaisissable. Il disparut. On dit qu’il réussit à aller se cacher à Paris où il paraît qu’il mourut.

Mais d’autres croient qu’il fut tué à son tour par un partisan des Perruca. Ce clan prit de plus en plus d’importance, de sorte qu’au bout d’un certain temps, il eût été périlleux pour un Vasselot de se montrer dans le pays. Enfin, dernièrement, Mattei Perruca est mort et sitôt après voilà ce jeune Vasselot qui arrive ! Je vous dis que je l’ai vu, de mes yeux vu. Mais depuis lors, il ne s’est plus montré. Cela ne fait rien, il est là, dans son vieux château, j’en suis absolument convaincu. En tout cas, aucun honnête homme n’a franchi le seuil du château depuis que les Vasselot en sont sortis, il y a trente ans… Non. Non, personne, sauf Jean, qui a le « mauvais œil ».

Il y a quand même bien des amis des Perruca qui risqueraient ce « mauvais œil » et forceraient la porte des Vasselot sur un seul mot parti de la maison Perruca.

Seulement, la petite demoiselle qui en est maintenant à la tête ne dira pas le mot.

Elle ne sait pas comme elle serait puissante si elle faisait ce qu’il faut.

Au lieu de cela, elle mécontente ses partisans pour des bagatelles, comme défense de couper du bois ou de faire paître des moutons… Ah, la place lui deviendra bientôt intenable.

… Il s’interrompit brusquement.

— Qu’est-ce que cela ?

Il se tourna de côté et d’autre comme pour mieux percevoir un faible bruit…

— Entendez-vous ? demanda-t-il à son compagnon.

— Non. Rien !

— C’est que vous êtes sourd ! Il y a un homme qui court par les rues comme un fou… Qu’est-ce que cela peut être ?

— Peut-être un incendie ?

Les deux causeurs se dressèrent, mais ne prirent pas la peine de se lever avant d’apercevoir un homme qui débouchait au bout du quai en criant toutes les dix secondes :

— La mobilisation générale ! La mobilisation générale !

Entendant cela, le colonel Gilbert sauta vivement par la fenêtre sur le banc placé au-dessous et se jeta sur l’homme qui criait.

— Qu’est-ce que tu dis ?

— Mon colonel… L’ordre vient d’arriver à la mairie. Les cloches vont sonner… c’est moi qui ai appelé le sonneur…

Comme pour confirmer ces mots, la cloche de la mairie s’ébranla à ce moment même.

— Vous voyez bien, reprit l’homme, c’est la mobilisation générale.

— C’est donc la guerre, fit le colonel gravement.

Puis il alla prendre son cheval laissé à l’écurie de l’auberge, sauta en selle et partit au grand trot, non pas vers Bastia, mais dans la direction du château de Vasselot.

Quoiqu’il fut pressé, il ne voulut pas fatiguer sa monture ; il descendit même de cheval dans les montées les plus ardues, et ne remonta qu’en traversant les pentes ombragées par les châtaigniers. Il quitta la route et prit le sentier qui suivait le cours de la rivière, évitant ainsi de passer par le village d’Olmeta. Pour gagner du temps, il coupa court à travers champs en jetant un coup d’œil à la maison Perruca.

À un moment, comme il allait au pas, sa bête broncha, et, se redressant, frappa si fortement du sabot un caillou que celui-ci se brisa en de nombreux fragments. Le cheval s’arrêta sur trois pattes en remuant l’autre à la façon de ses congénères qui ont une épine dans le jarret. Le colonel sauta à terre et palpa soigneusement le muscle blessé.

— Ce n’est rien, dit-il enfin. Mais… mais… qu’est-ce à dire ! s’écria-t-il en apercevant quelques-uns des éclats de la pierre brisée… Il les prit, les regarda de plus près, puis les jeta dans les buissons.

En riant silencieusement, il se remit en selle. Malgré les fréquents coups d’œil qu’il jetait à la maison Perruca, il ne s’aperçut pas de la présence de Mlle Brun dissimulée dans les oliviers. Le cheval du colonel boita un moment, puis oublia l’insignifiante éraflure reçue d’un petit fragment de caillou brisé. Le cavalier se remit à rire à la pensée de ce léger incident, et, en reprenant le sentier, il se retourna sur sa selle pour revoir l’endroit précis où c’était arrivé.

En approchant du château, il pressa un peu davantage sa monture et se trouvait au trot en arrivant à la grande porte.

Il tira la chaîne de la cloche sans descendre de cheval. On mit longtemps à répondre. En attendant, le colonel frappa à la porte du manche de sa cravache, et enfin le lourd battant s’entr’ouvrit juste assez pour permettre au « mauvais œil » de jeter un regard sur le visiteur.

Avant de dire un mot, M. Gilbert, entre temps descendu de cheval, posa un pied sur le seuil de façon d’empêcher la porte de se refermer complètement.

— Je demande le comte de Vasselot !

— Retirez votre pied, cria Jean.

Le colonel fit semblant d’avoir posé ainsi sa botte par mégarde et la retira, mais en même temps avança lui-même dans l’embrasure.

— Oui, je veux voir le comte de Vasselot, répéta-t-il. Et n’ayez pas peur mon ami ! Ne prenez pas la peine de me raconter des histoires ni de me jeter un mauvais sort. Je sais que le comte est ici, car j’ai fait sa connaissance à Paris avant qu’il vienne en Corse et je lui ai parlé devant cette porte même, il y a quelques jours à peine… Il me connaît bien, et je crois que vous me connaissez aussi. Allez dire à votre maître que je lui apporte des nouvelles importantes… Allez !

Profitant d’un léger recul du colonel, Jean referma brusquement la porte dont il poussa violemment les verrous.

« Singulière façon d’accueillir les gens ! », dit le colonel à mi-voix.

Il eut encore à attendre longtemps, mais enfin Lory arriva, et au lieu d’introduire son visiteur, il sortit lui-même et referma la porte derrière lui. Mais M. Gilbert était plus grand que Lory, et pendant que celui-ci franchissait le seuil il put apercevoir au fond de la cour la silhouette d’un homme qui n’était pas Jean.

La lueur de surprise était encore dans ses yeux, tandis qu’il serrait la main du jeune comte.

— Vous n’avez, je suppose, ni téléphone, ni radio ! fit le colonel.

— Non. Pourquoi !

— Alors, je vous apporte des nouvelles.

— Pour moi ?

— Pour vous et tous les Français.

— Ah !

— Oui, la mobilisation générale est décrétée. Vous savez ce que cela veut dire.

— Ah ! la guerre !

— Oui. Et vous êtes officier de réserve.

— Certes. Et je dois être des premiers à rejoindre. Ah, colonel, quelle bonne nouvelle ! Quelle joie pour moi !

Dans son enthousiasme, il reprit la main du colonel et la serra avec effusion.

— Oui, pour vous, répondit Gilbert. Mais pas pour moi qui dois rester en arrière, comme d’habitude.

— Comment ?

— Oui, je suis affecté à la défense de l’île.

— Mais c’est pour la France !

— Oui, et j’espère que cette fois encore tout finira bien.

— Vous l’espérez seulement ? Moi, j’en suis sûr !

— Ne le disons pas trop !

— En tout cas, reprit Lory joyeusement en levant les bras, nous allons nous battre. Il y a je crois un bateau ce soir, je le prendrai.

— Alors, bonne chance.

Ils se serrèrent encore les mains. Le colonel reprit le plus court chemin pour rentrer à Bastia, et lorsque des hauteurs dominant la ville il aperçut le bateau qui venait de Marseille et devait emmener le comte, il se dit presque à haute voix : « Oui, il quittera l’île ce soir, et je vois qu’en vérité le bon Dieu ou le diable s’en mêle… Tout me favorise en cette affaire…

XI

La faute du colonel Gilbert

Bien des Français accueillirent la déclaration de guerre avec le même enthousiasme que Lory de Vasselot. Celui-ci se hâta d’aller l’annoncer à son père.

— La guerre ! dit ce dernier. Il y en a beaucoup par le monde. Elles me laissent indifférent.

— Pour moi, je pars ce soir !

— Ah !

En présence de tant de froideur, le jeune homme ne fit aucun commentaire, et sans réfléchir aux motifs qui le poussaient, se rendit à la maison des Perruca. Ce fut Mlle Brun qui le reçut. Elle l’accueillit avec une certaine froideur.

— Nous apportez-vous la paix ? lui demanda-t-elle.

— Que voulez-vous dire ?

— C’est que, jusqu’à présent, on ne voisinait guère entre Vasselot et Perruca.

— Ah ! je comprends, mais il y a en ce moment une autre guerre…

— La grande ?

— Oui.

— Et vous y allez ?

— Certes, je pars ce soir.

— Allons apprendre cela à Denise.

Ils trouvèrent la jeune fille en train de cueillir des haricots au fond du jardin et, subrepticement, Mlle Brun la laissa seule avec le jeune comte.

Comme celui-ci, après avoir salué Denise, semblait surpris par l’exubérante végétation du jardin, la jeune héritière des Perruca s’écria :

— Vous le voyez, c’est une forêt vierge.

— N’avez-vous pas d’aide, Mademoiselle ?

— Personne, sauf une vieille à demi-paralysée et une femme, la veuve d’Andrei… Personne n’approche d’ici ; on dirait que nous avons la peste… De mon côté, je n’ose pas aller à Olmeta… mais je me cramponne. N’est-ce pas vous qui m’avez conseillé de ne pas vendre ?

— Vous m’avez fait trop confiance.

— Avez-vous changé d’avis ?

— Non. Je vous le répète : ne vendez pas…

— Vous avez sans doute des raisons…

— Oui et non. En fait, voyant que nous recevions tous deux des offres d’achat et cela avec une certaine insistance, j’ai pensé que nos propriétés avaient une valeur que nous ne soupçonnions pas… mais j’avoue que je n’ai pas découvert en quoi… Actuellement, nos terres n’ont aucune valeur, et je me range dans votre camp… Après la guerre, nous aviserons…

— La guerre ! Quelle guerre !

— Que je suis sot ! Je m’amuse à vous parler de nos domaines quand l’Europe va peut-être sauter ! Depuis quelques heures, la France et l’Angleterre sont en guerre avec l’Allemagne.

— Ah ! et… quand partez-vous ?

— Ce soir.

Il la regarda bien dans les yeux, puis reporta son attention sur le vaste jardin envahi par des mauvaises herbes.

— Ah, reprit-il, les gouvernements auraient dû attendre encore un peu, juste le temps pour moi de vous aider ici… Enfin, permettez-moi un conseil : si l’Allemagne est victorieuse, quittez la Corse ! Les raisons ? Il y en a. Vous vous en apercevrez après. En attendant, restez ici, et en cas d’ennuis, confiez-vous entièrement à l’abbé Susini… Je le verrai avant de partir… Il était jusqu’à présent un Vasselot, je lui expliquerai pourquoi il doit devenir un Perruca. Entre nous, c’est la paix…

Il s’éloigna d’un pas après avoir dévotieusement porté les lèvres sur la main de Denise.

— Ah ! fit-il, encore un mot : Me promettriez-vous de m’écrire si vous avez besoin de moi ?

Denise ne répondit pas immédiatement. Elle le regarda bien en face, puis enfin :

— Oui.

… Une chaleureuse poignée de mains conclut ce pacte.

… Quelques minutes plus tard, Mlle Brun, qui avait vu Lory sortir à grands pas du jardin, vint à la recherche de la jeune fille. Auprès du carré de haricots, il n’y avait que le chapeau de Denise. Celle-ci ne reparut pas. Il y avait dans le jardin en friche cent endroits où l’on pouvait se cacher pendant de longues heures sans risquer d’être découvert.

Mlle Brun ramassa le chapeau et reprit la cueillette en murmurant :

— Pauvre petite ! Ma pauvre petite !

 

*   *   *

 

Affecté au service de la défense de la région de Bastia, le colonel Gilbert ne quitta pas la Corse. Les premiers temps, il fut extrêmement pris par la mise en état des forts de la côte et oublia toute autre préoccupation.

Mais lorsque les opérations parurent se stabiliser de part et d’autre de la ligne Maginot, il prit un moment pour écrire à Mlle Lange :

« Je crains, Mademoiselle, d’avoir mérité votre mécontentement lorsque je me risquai de vous faire une proposition qui ne vous agréait pas. Il me semble qu’il y a un siècle depuis lors, car la guerre est intervenue, et, d’ailleurs, il y a en effet plusieurs mois de cela. J’ai eu beaucoup à faire, mais je désire beaucoup vous dire que malgré tout et indépendamment de notre position respective, je reste et resterai entièrement à votre service.

Par mes amis qui occupent de hautes situations dans l’armée, je sais que la ligne Maginot est à toute épreuve. Cependant, d’autre part, il est grandement à craindre une complication qui menace notre île d’une façon directe.

Si le grand pays dont la Corse parle encore en grande partie la langue, entre en guerre, l’île pâtira la première.

C’est pourquoi, Mademoiselle, il est de mon devoir d’insister énergiquement auprès de vous pour que vous quittiez le pays immédiatement. Je vous en conjure solennellement. Mais toutefois, si vous ne vous rendez pas à mon conseil, venez au moins à Bastia où je vous procurerai un abri sûr. Enfin, je vous jure que je n’exagère pas le danger. Consultez Mlle Brun, elle est d’une famille de soldats et me comprendra… »

Lorsque Denise reçut cette lettre le lendemain matin, elle la lut deux fois, puis la tendit sans mot dire à Mlle Brun. Celle-ci ne demanda pas d’explication sur la partie de la missive qui faisait allusion à la demande en mariage. Elle la devina.

— Alors ? fit-elle seulement après sa lecture.

— Alors, répondit fermement Denise, il n’y a là que des suppositions. Il sera temps d’agir quand nous serons en présence des faits. D’ailleurs, l’abbé Susini nous avertirait.

— Ah !

— Ou bien, je puis écrire au comte de Vasselot si vous voulez ? dit encore Denise comme si elle faisait une concession.

Mlle Brun réfléchit longuement avant de répondre. Il est si facile de prendre une fausse direction à l’heure où l’on est à un carrefour, et la vieille demoiselle sentait bien que Denise en était là.

— Oui, dit-elle enfin, oui je crois que ce serait sage.

Denise alla écrire sa lettre. Elle ne la montra pas à Mlle Brun, mais alla la mettre elle-même à la boîte fixée au mur à l’entrée du village. À son retour, elle se retira au plus profond du jardin. Depuis la visite de Lory, elle y passait la plus grande partie de ses jours, se brûlant le teint au soleil, tandis que Mlle Brun se confinait à la maison, devinant que Denise avait surtout besoin de solitude.

Une fois, en rentrant inopinément, elle surprit sa vieille amie en train de consulter un atlas.

— Je cherche, dit-elle, à reconnaître où s’arrête la ligne Maginot.

— Ah ? Est-ce que vous craignez que le danger vienne de ce côté ?

— Je me le demande, mais en tout cas, le colonel Gilbert nous renseignera.

— Le colonel ?

— Oui, je pense qu’il viendra aujourd’hui ou demain.

Mlle Brun avait raison. Le lendemain, au début de l’après-midi, la cloche de la porte d’entrée retentit… Un seul coup, c’était la manière de l’officier.

— J’ai saisi une demi-journée de liberté pour venir vous saluer, dit-il en entrant.

Il ne montra aucun embarras et salua Denise avec son habitude condescendance amicale et tranquille.

— J’ai voulu vous apporter de bonnes nouvelles… avec toutes les réserves d’usage.

— Naturellement, si vous les tenez d’un journal français, interrompit Mlle Brun.

— Oh ! Mademoiselle !

— Je me demande, poursuivi la vieille demoiselle sur un ton qui réclamait toute l’attention du colonel, où se trouve en ce moment le comte de Vasselot.

— Le comte ? s’écria le colonel d’un ton de surprise parfaitement jouée. A-t-il quitté son cher château ? Il y était si attaché !

— Il est officier de réserve, il a rejoint son régiment, répondit Mlle Brun qui assumait le poids de toute la conversation pendant que Denise était allée rouvrir les volets.

— Ah, c’est juste ! Je me souviens maintenant d’avoir vu son nom dans l’Annuaire militaire. Eh bien, il doit se trouver vers l’extrémité nord de la ligne Maginot.

— Ah !

— Au fait, il est votre plus proche voisin ici en Corse, n’est-il pas vrai ?

Le colonel se leva, alla à une autre fenêtre que celle où se trouvait Denise.

— On voit très bien son vieux château, dit-il d’un air rêveur.

— Oui, je sais répondit Mlle Brun comme si elle attendait de plus intéressantes informations.

De son côté, le colonel prenait l’attitude d’un homme qui va dire quelque chose de sensationnel.

Il demeura ainsi, les regards absorbés dans la contemplation du château en ruines. À ses côtés, les deux femmes attendaient qu’il lui plut de parler.

— N’avez-vous rien vu qui confirme les bruits qui courent au sujet de votre… ennemi ?

Il fit cette question d’un ton un peu léger, mais avec un sourire passablement méprisant.

— Quels bruits ? demanda Mlle Brun simplement.

Il haussa les épaules en répondant :

— Oh, vous savez, on n’est pas obligé de croire tout ce qu’on raconte… Quand il s’agit surtout de racontars de paysans, mais enfin, ici, en plein maquis, ce sont souvent ces « on dit » qui alimentent nos pauvres sujets de conversation…

Il eut un rire de bon enfant et un geste aussi large qu’indifférent comme si pour sa part, ce dont il parlait ne l’intéressait guère. Mais Mlle Brun fit pour une fois preuve d’une curiosité, tout à fait féminine :

— À quelles sortes de racontars faites-vous allusion ?

— Oh, je n’en crois pas un mot, fit-il, quoique j’aie personnellement vu certaines choses… Eh bien, Mademoiselle, excusez si je parle librement, on dit qu’il y a au château quelqu’un que le comte cache, vous comprenez.

— Ah !

Quant à Denise, elle ne prononça pas un mot. Elle se détourna de la fenêtre et son visage était aussi grave et dur que celui de Mlle Brun.

Elle regarda sa montre, parut faire un rapide calcul mental, puis se remit à causer avec le colonel en souriant de l’air le plus naturel du monde.

— Vous ne nous avez encore rien dit de la guerre ?

Il conta les nouvelles du front qui, à vrai dire, étaient maigres. Puis il prit congé et rentra lentement chez lui avec l’air inquiet d’un homme qui a manqué sa vie et n’a pas la force de retourner en arrière pour prendre le bon chemin.

Denise lui souhaita amicalement au revoir en tournant le dos à la fenêtre d’où Gilbert et elle avaient contemplé le château de Vasselot. Et Mlle Brun, qui observait toujours ces détails, remarqua que depuis lors, Denise ne s’approcha plus jamais de cette fenêtre.

Le colonel une fois parti, la jeune fille consulta de nouveau sa montre, puis écrivit une lettre qu’elle plaça avec de nombreux timbres-poste dans une enveloppe ouverte adressée au receveur des postes du bureau le plus voisin. Elle sortit et alla attendre le facteur devant la boîte aux lettres.

Lorsqu’enfin il vint lever la boîte, elle lui remit son message en lui faisant mille recommandations accompagnées d’une honnête récompense.

La chose devait être d’importance, car l’enveloppe ouverte ne contenait pas une lettre, mais un télégramme à adresser aux bons soins du Cercle militaire de Paris à M. Lory de Vasselot et disant :

« Veuillez me retourner sans l’ouvrir la lettre que je vous ai envoyée aujourd’hui. »

XII

Juin 1940

— Eh bien, dit la baronne de Mélide, je ne veux pas manquer d’aller dire mes prières à l’église Saint-Germain-des-Prés.

Elle sonna pour son auto.

Dans toutes les grandes occasions de sa vie, la baronne commandait sa voiture et allait se recueillir à l’église de Saint-Germain-des-Prés. Elle avait en effet à son entière disposition une auto de grande marque depuis que le baron de Mélide avait mis son nom et sa fortune à ses pieds. Certes, cet homme timide avait agi sagement et fait preuve de clairvoyance déjà en cette circonstance, de même qu’au triste jour où il apprit à sa femme que la frontière allait être franchie aux environs de Montmédy, au point de charnière de la ligne Maginot.

Déjà les troupes allemandes avaient occupé la Hollande, presque toute la Belgique, et en apprenant le repli des armées françaises accourues en Belgique, on pouvait pressentir les plus graves et douloureux événements.

— La Madeleine est plus près, répondit le baron, et je pourrais ainsi profiter de la voiture pour passer à mon cercle.

— La Madeleine est faite pour les grands mariages et pour les imposantes funérailles, répondit Mme de Mélide, de cet air dégagé que prennent souvent les femmes pour parler des choses les plus graves, mais si l’on veut prier sérieusement de tout son cœur et tranquillement, il n’y a pas d’asile plus décent et solennel que Saint-Germain-des-Prés. Là seulement, on a la sensation de n’être qu’une pauvre femme. J’ai mis une vieille robe.

Elle regarda son mari avec cette confortable assurance qui lui permettait d’agir à sa guise sans aucune inquiétude.

— Bien, bien, dit-il.

C’étaient par ces mots que se concluaient toujours – ou presque – les conversations entre le baron et la baronne.

Cependant, cette fois, il ajouta :

— C’est le moment ou jamais de prier pour le salut de la France. Je viens d’apprendre que nos désastres vont ouvrir ou ouvrent déjà à l’ennemi les routes de la frontière. Notre cousin Lory a été là, il survit, heureusement… jusqu’à présent. Priez pour lui, mon amie, et pour tous les braves comme lui.

— Oui, oui, certes, répondit la baronne, et je ne t’oublierai pas non plus, mon cher, car je crains que tu ne veuilles partir aussi, bien que tu ne sois pas mobilisable.

— Nous verrons, nous verrons, riposta le baron avec une certaine froideur feinte.

Ainsi, la baronne alla en la vieille église de son choix et y prononça de ferventes, quoique incohérentes, prières, pareilles à celles qui s’élevaient en cette même heure de tous les cœurs des Françaises. En sortant, elle rencontra une amie, femme d’un officier supérieur qui venait de tomber en Belgique et qui lui donna de plus récentes nouvelles du front.

La baronne rentra chez elle nerveuse et vaguement inquiète. Elle ne prêta pas attention à ce que lui disait la femme de chambre qui lui ouvrit la porte, aussi fut-elle toute surprise en apercevant Lory de Vasselot en train d’écrire dans un coin du salon. Il lui tournait le dos lorsqu’elle entra et elle eut le temps de voir que son uniforme était tout sale et fripé. Il se retourna en l’entendant.

— Mon Dieu ! s’écria-t-elle. Qu’y a-t-il donc ?

— Beaucoup de choses.

— Mais vous ! Votre figure ! Regardez-vous !

Elle le prit par le bras et le poussa vers la grande glace à demi-cachée par des gerbes de fleurs. Regardez-vous donc ! Il y a une tragédie écrite sur vos traits. Qu’est-il arrivé ?

Lory haussa les épaules.

— Il y a, dit-il, que les armées Blanchard, Corap et Giraud, sont en déroute, que la frontière, de Montmédy à la mer, n’est plus tenue que par une cinquantaine de divisions, que nous n’avons presque pas de matériel motorisé et surtout pas ou trop peu d’avions… Bref, tout semble perdu !

Il se rassit et la baronne demeura debout derrière lui.

— Quelle guerre ! s’écria-t-elle en frappant du pied.

En soupirant, elle appuya ses mains sur ses épaules et sentit qu’il se dérobait à cette pression tandis que ses traits se contractaient de douleur.

— Mais vous êtes blessé !

— Oh, un peu à l’épaule. Ce n’est rien !

Ses galons d’or étaient encore brunis de sang. Tout pâle il reprit un sourire impassible.

— Je crois, mon ami, dit enfin la jeune femme, que nous n’avons jamais que joué avec la vie… Mais tout devient sérieux maintenant.

Lory se borna à faire un grave signe d’assentiment. Il avait plusieurs lettres devant lui, il reprit sa plume.

— Ne pouvez-vous nous donner d’autres détails ? demanda encore Mme de Mélide.

— Non, mais voici ce qui m’arrive. Après nos désastres de Belgique, comme j’avais perdu tous mes hommes, j’ai été affecté au quartier général d’un corps d’armée ; je ne puis vous dire lequel. Or, je fus tout à coup appelé par le général commandant de corps qui me dit :

— Capitaine Vasselot, je ne vous connais pas, mais je sais que vous êtes Corse et loyal. J’ai une mission de confiance à porter à Paris. Il vous faut remettre ces deux messages en mains propres : l’un au chef du Gouvernement, président du Conseil et l’autre au président de la République. Pouvez-vous prendre l’engagement d’honneur comme officier et Corse, de remettre au plus tôt ces lettres… quoi qu’il arrive ?

— Oui, mon général.

— Bien, allez.

… Il y a peu d’heures de cela. Ma mission accomplie, j’ai passé au Cercle pour prendre le courrier qui a pu m’arriver, mais je n’y suis resté parce que… parce que… ah, je ne puis vous dire pourquoi… Alors, je me suis réfugié chez vous et je vous prie de m’accorder l’hospitalité pour quelques heures.

La baronne acquiesça de la tête à plusieurs reprises. On eût dit qu’elle rassemblait tout son courage pour réaliser la gravité de l’heure. Elle regardait Lory avec consternation. Car ce n’étaient pas seulement les dorures de son brillant uniforme qui avaient perdu leur éclat, mais bien ses yeux, tout son visage, toute sa jeune vaillance. Il avait l’air sévère, presque brutal. C’était la guerre.

— Vous savez bien que vous êtes toujours chez vous ici, dit enfin la baronne.

Puis, en femme pratique, elle sonna pour donner des ordres.

— Malgré la défaite, il faut manger, dit-elle lorsque la femme de service fut sortie.

— Ah ! s’écria Lory, ne plaisantons pas ! Quel est l’état d’esprit ici à Paris ?

— Mon mari vous dira mieux que moi ce qu’on dit dans les rues. Je viens de le faire chercher. Il me pardonne bien des choses, mais il m’en voudrait terriblement de ne pas l’avertir de votre visite.

— Merci, je serai heureux de le voir. Il y a des choses qu’il doit savoir et que je ne peux vous communiquer.

— Vous n’avez pas confiance en ma discrétion.

Lory la regarda avec un sourire entendu. C’était peut-être ce qu’elle désirait, car les femmes un peu fines savent bien susciter les changements d’humeur chez les hommes, et depuis qu’elle avait aperçu Lory, elle le voyait souffrir… mais non peut-être de sa blessure.

— Contentez-vous d’être belle ! dit-il avec une légère impertinence.

— C’est bien le malheur, riposta-t-elle ! Les hommes ne veulent jamais nous accorder deux qualités ensemble.

Elle le regardait un peu de côté, comme prête à détourner les yeux à l’instant, et la tranquillité de ce salon, le charme de la jeune femme, la subtile atmosphère heureuse qui régnait là, tout contribuait à calmer l’âme anxieuse du comte. De son côté, la curiosité de la baronne n’était pas encore tout à fait satisfaite. Et, comme en réponse aux pensées tacites qui passaient à travers le salon, Lory prit sur la table un télégramme ouvert et le relut d’un air soucieux. Il se retourna, entr’ouvrit la bouche et se tut.

— Qu’est-ce donc ? fit la baronne.

— Ah, il y a que je connais bien peu les femmes !

— Mais moi, vous me connaissez bien !

— Oui, vous… et encore !

Ce disant, Lory prit la main de sa cousine et la pressa de façon affectueuse. Elle s’enhardit alors pour reprendre sa question :

— Qu’est-ce qui vous arrive ?

— Eh bien, au Cercle, j’ai trouvé une lettre et un télégramme arrivés de Corse.

— Les deux venant de Denise Lange ?

— Oui, et voyez à quoi tiennent les choses. J’ai lu le télégramme d’abord et il me dit de retourner la lettre sans l’ouvrir !

Tout en parlant, le comte tendit le papier bleu du télégramme à sa cousine. Celle-ci lut lentement le message, puis regarda Lory avec un petit sourire qui avait l’air de dire : « Vous n’êtes pas malin, mon pauvre ami » Mais elle se borna à demander :

— Et la lettre ?

Il lui désigna du bout des doigts une enveloppe cachetée qu’il venait d’adresser à Denise. La baronne la prit, la tourna et la retourna. Elle était timbrée, prête à jeter à la poste. Elle contenait évidemment celle de Denise.

— Mon cher cousin, déclara Mme de Mélide, les hommes diffèrent beaucoup des femmes. Une femme aurait rempli une tasse d’eau bouillante et aurait exposé l’enveloppe à la vapeur. C’est très facile. Nous avons toutes pratiqué cela au pensionnat ! Vous auriez donc pu très bien ouvrir la lettre, la lire, la refermer et la retourner. Par ce moyen très simple, vous auriez su ce qu’elle contenait tout en vous assurant le mérite d’avoir agi comme on vous le demandait.

— Je crois bien que trois femmes sur cinq auraient agi de la sorte et que les deux autres en auraient eu bien envie.

— Ah, vous pouvez rire, mais vous ne savez pas combien nous sommes rusées en comparaison des hommes… en général, bien entendu, mon cher cousin !

Elle eut un petit sourire moqueur signifiant sans doute qu’elle comptait Lory parmi les hommes les moins rusés, puis elle s’approcha de la fenêtre et regarda dans la rue d’un air songeur.

— Je me demande tout de même ce qu’il pouvait y avoir dans cette lettre, dit alors Lory en reprenant sa plume.

La baronne se retourna en lui adressant de nouveau son sourire machiavélique.

— Oh, fit-elle négligemment, Denise se trouvait probablement en présence de quelque difficulté qui s’est trouvée aplanie après le départ de sa lettre… ou bien elle avait quelque crainte et a découvert peu après que sa peur était vaine… Tout peut s’expliquer ainsi.

On le voit, les femmes constituent entre elles une sorte de franc-maçonnerie qui les incite à se protéger mutuellement.

— Alors, reprit la baronne, vous vous êtes borné à remettre cette lettre sous une autre enveloppe sans y joindre un seul mot.

— Assurément.

Lory s’était remis à écrire. Sa cousine le considéra longuement avec un sourire amusé et presque tendre. Elle ne dit plus un mot jusqu’au moment où il eut terminé.

— Voilà, dit-il enfin en prenant une enveloppe où il écrivit vivement une adresse. C’est pour l’abbé Susini à Olmeta. Il y a là-dedans certaines choses que je ne puis vous laisser lire.

— Croyez bien que je ne m’en soucie aucunement ! Je laisse les soucis politiques à mon trop brave mari. Ah, le voici qui remonte l’avenue ! Il sera là dans une minute ! Ah, à propos, notre ami le colonel Gilbert, est-il toujours en Corse ?

— Oui, il est affecté à la défense des côtes.

— Je pensais bien, répondit la baronne pensivement en froissant un peu le télégramme de Denise qu’elle tenait encore à la main.

À ce moment, l’apathique baron Henri de Mélide entra au salon, serra chaleureusement la main de son jeune ami.

— Vous arrivez du front ?

— Oui, et j’y retourne…

— Messieurs, interrompit Mme de Mélide, je vous donne dix minutes pour échanger vos secrets, et je vous appellerai pour le dîner.

— Là-dessus, elle sortit du salon.

Alors, Lory fit part au baron de certaines choses qui n’étaient pas faites pour les oreilles d’une femme.

Au dîner, les deux hommes ne se montrèrent pas très gais, et sans aucun doute leur compagne lut en eux comme en un livre ouvert.

Immédiatement après le café, Lory prit congé.

— Je quitte Paris ce soir, dit-il. La guerre n’est pas finie. Nous n’avons plus aucune chance de vaincre, mais nous pouvons toujours montrer au monde que la France peut lutter vaillamment pour une cause perdue…

… Il ne croyait pas si bien prophétiser !

XIII

Un homme résolu

La rapide visite de Lory de Vasselot à Paris eut des conséquences inattendues pour plusieurs personnages de cette histoire. En effet, dès la nuit suivante, le baron de Mélide fit partir sa femme pour la Provence et, le lendemain soir, l’abbé Susini reçut une longue lettre de Lory.

L’abbé jeta sa cigarette et son journal. C’était essentiellement un homme d’action. Il avait parcouru tout le jour sa paroisse fort étendue, consolant les uns, apaisant les colères ou les querelles des autres, conseillant de-ci, de-là, tout cela avec calme et décision. Le soir venu, l’atmosphère brûlante de la journée se tempérait par les souffles descendus des hauteurs. C’était une heure d’autant plus exquise que l’on traversait une période de grandes chaleurs ; toute la partie occidentale de l’île était desséchée, l’Aliso n’était plus qu’un mince filet d’eau qui s’évaporait à mesure qu’il se rapprochait de Saint-Florent et de la mer.

Susini alla à la fenêtre de sa petite chambre et ouvrit tout grands les volets entre-bâillés jusque-là. Sa maison attenante à l’église est exposée au nord-ouest, de sorte que, en été, les rayons du soleil couchant entrent droit dans cette fenêtre. Là, l’abbé relut la longue lettre de Lory de Vasselot. Enfin, se penchant, il aperçut Denise qui traversait la place et entrait à l’église.

— Ah ! murmura-t-il, voilà qui m’épargne une longue course !

Puis il lut encore quelques passages de la lettre, en les accompagnant de petits mouvements de tête comme pour s’en bien pénétrer ; enfin il la plia et la plaça dans la poche de sa soutane.

Il se redressa dans l’attitude d’un homme qui se dispose à agir envers et contre tout et tous. Comme tout vrai Corse, il se sentait suffisant, ardent à intervenir, à diriger les autres, à exercer le commandement.

Il prit son chapeau, lui donna un rapide coup de brosse et sortit sur la place. En montant les degrés du porche, il ralentit le pas, car, au fond, il avait un peu peur de Denise Lange. L’attitude décidée de la jeune fille le troublait, le mettait mal à l’aise. Il pénétra dans l’église. De l’entrée, il vit Denise agenouillée. Il toussa, mais elle n’y prêta aucune attention.

Enfin, soit par instinct, soit par hasard, l’abbé mit la main à la poche et en sortit la lettre de Lory.

Ce léger froissement de papier fit sursauter la jeune fille qui se releva et vint à lui. Il lui dit sans préambule :

— Je viens de recevoir une lettre importante de France.

— Ah ! fit Denise en jetant un vif regard sur la missive qui tremblait un peu dans les doigts de l’abbé.

Ils se trouvaient seuls dans l’église où les paysans n’entraient guère à cette heure, et Susini qui ne savait guère nuancer son respect en parlant à voix basse, dit presque rudement :

— Et cette lettre contient des nouvelles qui vous intéressent.

— Tout ce qui vient de France m’intéresse.

— Naturellement, naturellement, répondit l’abbé en se frottant vigoureusement son menton mal rasé.

Il prit un moment de réflexion, et ce fut à Denise d’avoir un petit geste d’impatience. Elle n’avait encore rencontré l’abbé qu’une fois ou deux, et elle s’était chaque fois sentie en sourde opposition à ses manières impératives.

— Eh bien, Monsieur, demanda-t-elle enfin, qu’y a-t-il ?

— Il y a que Mlle Brun et vous n’avez que deux heures pour vous préparer à quitter la « casa Perruca ».

Ce disant, il sortit une grosse montre d’argent et la consulta d’un air de général préparant une offensive.

Denise, surprise, mais encore souriante, s’enquit :

— Par ordre de qui, Monsieur l’abbé ?

Sous la douceur de cette voix gentiment interrogative, le prêtre perçut une volonté dressée et, dès lors, toute sa propre combativité tomba. Il eut cependant une lueur aux yeux en répondant avec une humilité très bien feinte :

— C’est moi, Mademoiselle, moi qui vous parle… moi qui prends la liberté de vous faire part de cette suggestion, moi, votre très humble serviteur.

Il se frappait la poitrine d’un air de contrition, mais il se trompait, il n’était le serviteur de personne, et même envers la Providence, son obéissance était parfois sensiblement mitigée ! Denise désirait ardemment connaître le contenu de la lettre que l’abbé serrait entre ses doigts crispés, aussi se contenta-t-elle de sourire au lieu de répondre hâtivement. Susini crut avoir gain de cause.

— Je peux donc vous laisser deux heures pour vos préparatifs. À sept heures, je serai chez vous avec une voiture qui vous conduira à Saint-Florent où vous attend un yacht.

Denise se mordit les lèvres et garda les regards attachés à la main brune solidement refermée sur la mystérieuse lettre.

— Vos nouvelles vous viennent-elles de Paris ou du front ? demanda-t-elle.

— De Paris.

— Et alors ?

— Alors, Mademoiselle, je n’ai rien à ajouter. Vous devez quitter Perruca cette nuit. Les choses vont très mal. Les batailles de Belgique et des Flandres sont perdues et le secret que contient cette lettre sera connu d’ici demain comme partout. Ne vous le dirais-je pas en somme ? Eh bien, l’Italie entre en guerre. Un de ses premiers objectifs sera la Corse. L’île peut être à feu et à sang d’une heure à l’autre, et rien de ce qui sera français ne sera en sûreté. Pensez à l’accueil que vous a fait Olmeta. C’est déjà folie de vous être aventurée ici ce soir.

Denise haussa les épaules. Elle avait la ténacité et le courage qui refusent d’admettre l’existence du danger. Peut-être d’ailleurs ne songeait-elle pas à son propre danger, mais plutôt à celui d’un autre.

— Ainsi, risqua-t-elle enfin, le comte de Vasselot m’enjoint de quitter la Corse.

Allait-elle ainsi forcer l’abbé à tout lui dire ?

Non, il ne se laissa pas prendre au piège.

— Mademoiselle, nous perdons du temps, dit-il en repliant sa lettre pour la remettre dans sa poche. Un yacht vous attend dans la baie de Saint-Florent. Tout est arrangé.

— Par les soins du comte ?

L’abbé frappa du pied.

— Mon Dieu, Mademoiselle, vous allez me faire perdre patience. Le yacht, vous dis-je, est à l’entrée du port, et demain matin vous serez sur les côtes françaises. Vous ne pouvez en aucun cas rester ici. Si vous vous réfugiez à Bastia, le colonel Gilbert saura bien vous faire obéir.

Il parlait de nouveau avec la plus grande autorité, oubliant tout pour convaincre l’âme obstinée de la jeune fille.

— Ainsi, conclut-il, votre réponse ?

Denise baissa un instant les yeux, puis les releva d’un air de défi :

— Le comte Lory de Vasselot ne ferait-il pas mieux de s’occuper de ses propres affaires et des intérêts qu’il a laissés en son château ?

Ce fut alors au tour de l’abbé de baisser la tête.

— Bien, dit-il après un court instant d’hésitation. Je m’en lave les mains. Vous refusez de partir ?

— Oui.

Denise sortit la tête haute, mais le cœur torturé… Car la sensibilité et la fierté s’allient bien souvent dans la même âme.

Quant à l’abbé, peu enclin à cacher ses sentiments, il frappa du poing le rideau de cuir placé au seuil de l’église en s’écriant à haute voix :

— Ah ! ces femmes ! Dire que ce secret date de trente ans.

La jeune fille descendit vivement les degrés du porche et traversa le village. Elle savait que le facteur avait traversé Olmeta et devait se trouver à ce moment sur la route, non loin de Perruca. Elle se sentait sûre qu’il avait dans son sac la lettre qu’elle suivait par la pensée depuis la veille… « Maintenant, se disait-elle, déjà le précédent soir, elle est dans le train de nuit de Paris à Marseille », puis : « Elle est à bord du bateau », et enfin, en sortant de son entrevue avec Susini : « Elle est dans le sac du facteur, là, tout près d’ici… »

À un contour, elle aperçut le facteur qui passait sous les châtaigniers. Elle se mit à courir, le rattrapa ; il s’arrêta, attira le sac qui lui battait les reins… C’était un homme peu bavard, il se borna à saluer en tendant quelques plis. Après un autre salut, il poursuivit son chemin, laissant Denise appuyée au mur de pierres sèches qui bordait la route. Oui, il y avait une lettre pour elle, une enveloppe ornée des armes des Vasselot, une épée surmontant une devise latine.

Elle n’ouvrit cette enveloppe qu’après une longue minute : Elle ne contenait que sa propre lettre revenue non décachetée, comme elle l’avait demandé.

S’attendait-elle à autre chose ?

Qui aurait pu le dire ? Mais surtout pourquoi à ce moment-là, y eut-il dans ses yeux cette lumière plus divine qu’humaine que bien peu d’hommes connaissent dans leur plénitude…

Elle mit les deux enveloppes dans son sac et se remit en route. Au bout d’un instant, elle fut croisée par une voiture où elle reconnut l’abbé Susini et qui prit à la croisée des chemins la direction du château de Vasselot.

— J’ai rencontré l’abbé Susini à Olmeta, dit-elle à Mlle Brun. Il m’a transmis de la part du comte de Vasselot l’ordre de quitter la Corse ce soir. Je lui ai suggéré d’aller porter ce message au château. Il m’a prise au mot, car je viens de le croiser en route pour le vieux castel en ruines.

Mlle Brun qui tricotait près de la fenêtre, posa son ouvrage. Elle avait la qualité rare chez les femmes d’aller droit au cœur des questions sans s’attarder aux détails. Elle se demanda donc immédiatement pour quelle raison le comte Lory de Vasselot avait bien pu prendre une telle décision. Elle se leva, prit le journal, apporté par Denise en même temps que les lettres et jeta un coup d’œil aux « communiqués » et aux nouvelles de dernière heure. L’entrée en guerre de l’Italie n’y figurait pas encore. Alors, elle délaissa la feuille imprimée et s’empara de la lettre qui lui était personnellement adressée. Elle lut :

 

« Ma chère amie,

Je viens d’apprendre en quelques minutes beaucoup de choses qui n’en signifient qu’une, c’est que la France est perdue ! Prions pour elle ! À la hâte, votre amie,

Jane de Mélide. »

 

Mlle Brun se retira vers la fenêtre tournant le dos à Denise. Elle n’y resta qu’un moment. Quand elle se retrouva en face de Denise, celle-ci vit sur les traits de la vieille demoiselle quelque chose de pathétique qui lui serra le cœur.

— Vous pouvez rester ici, à votre désir, dit Mlle Brun, mais quant à moi, je pars ce soir.

— Que voulez-vous dire ?

Pour toute réponse, elle tendit à Denise le billet de la baronne de Mélide.

— Je ne comprends pas, dit la jeune fille après avoir lu soigneusement ces lignes.

— Non vous ne comprenez pas, parce que vous n’avez pas connu votre père, un soldat, le plus brave qui ait jamais existé. Quelque autre vous le fera comprendre un jour.

— Me fera comprendre quoi ? demanda Denise d’un air sincèrement étonné. À quoi pensez-vous donc ?

— À ce que Lory de Vasselot, Henri de Mélide, la baronne et tous les Français et toutes les Françaises pensent unanimement en ce moment : à la France, et rien qu’à la France…

Alors les yeux de Mlle Brun brillèrent, révélant une âme insoupçonnée, une âme virile et brave, une âme de soldat.

Ses lèvres tremblaient, mais d’un violent effort de volonté elle contint son émotion.

Peut-être Denise ne demandait-elle pas mieux d’avoir une raison de quitter la Corse, peut-être l’ardeur passionnée de sa race s’était-elle éveillée à la vue de l’émotion patriotique de sa vieille amie. Quoi qu’il en fût, elle écouta en silence Mlle Brun. Celle-ci lui expliqua que deux simples femmes pouvaient pour leur faible part aider la France en un pareil moment… car le patriotisme, comme le courage, est contagieux, et c’est un cœur pusillanime qui se hâte d’abandonner un vaisseau qui sombre.

Ainsi, peu après le coucher du soleil ce soir-là, Mlle Brun et Denise sortirent de la casa Perruca et attendirent le passage d’une voiture dont les lumières brillaient par intervalles entre les arbres sur la route d’Olmeta à Saint-Florent.

XIV

Une nuit de tempête

Il était presque nuit lorsque l’abbé arriva au pied de la côte au-dessus de laquelle s’élevait le château à demi-ruiné de Vasselot.

La voiture s’arrêta là, et l’abbé croyant que le chauffeur arrangeait quelque chose à son moteur, ne bougea pas. Il songeait encore à sa tentative auprès de Denise et s’accusait de n’avoir pas utilisé de plus d’autorité… Mais enfin, il fit claquer un doigt sur son pouce avec toute l’insouciance qui lui était plus habituelle que l’anxiété.

Alors il s’avisa que le chauffeur, appuyé à un tronc d’arbre au bord de la route ne bougeait plus :

— Eh, mon ami, qu’y a-t-il ? Es-tu malade ?

Il connaissait bien ce petit homme, originaire d’un hameau voisin, le seul possesseur d’une voiturette de louage à vingt lieues à la ronde.

— On est arrivé, répondit l’homme.

— Allons donc ! Ta maudite mécanique ne peut pas grimper cette pente ?

— Elle pourrait bien, M’sieur l’abbé.

— Alors, en route et vivement !

L’homme ne bougea pas, mais murmura quelques paroles indistinctes.

— Ah, je vois, tu as peur de Jean et de son « mauvais œil ».

— P’être ben…

— Espèce de capon ! Veux-tu mon rosaire autour de ton cou pour te préserver ?

Susini eut beau tempêter, jurer, menacer son paroissien des flammes de l’enfer, rien n’y fit.

— Ah bien, cria-t-il exaspéré, je monte seul. Tourne ta voiture en attendant, et reste là… je ne serai pas long.

L’abbé partit. Étant à pied, il put prendre le petit sentier qui évite le contour de la route et arriva en quelques minutes à la porte encastrée dans le mur d’enceinte. Il tira la cloche. Après une longue attente, il tambourina du poing sur les panneaux de chêne. Rien ne se fit entendre à l’intérieur…

« Jean est tout de même moins lent d’habitude », se dit-il.

Après d’autres infructueuses démarches pour se faire entendre, l’abbé se rappela qu’il existait un peu plus bas une autre porte étroite et basse, presque entièrement dissimulée par le lierre de la muraille. Jean l’utilisait pour ses allées et venues plus ou moins clandestines et nocturnes. Il s’y dirigea… mais à quoi bon ? Cette porte était pourvue d’une solide serrure ! Tout en se glissant avec précaution le long de la muraille, Susini réfléchissait rapidement. Jean ne lui avait-il pas autrefois confié quelque chose de particulier au sujet de cette serrure ? Mais qu’était-ce ? Il y avait si longtemps ! Ah, oui, pourtant, c’était un secret : Le vieux domestique lui avait dit qu’il cachait la clef dans la base d’un tronc creux à dix pas à gauche… Oui, c’était cela ! À tâtons, l’abbé eut la chance de trouver la clef, il y alla, et, à l’aide de sa lampe électrique de poche, put introduire la clef, la tourna, entra… Mais une réflexion lui vint alors : Si la clef se trouvait là, cela signifiait que Jean était sorti !

Enfin, n’importe, il fallait voir.

Susini alla au corps de logis dont la porte principale était ouverte, suivit l’étroit corridor conduisant à la petite chambre où le vieux comte avait si longtemps vécu. L’air en était encore imprégné de l’odeur du tabac, et le fumeur qu’était l’abbé reconnut que la fumée était toute récente. Cette chambre avait été occupée peu d’heures auparavant.

L’abbé ouvrit la porte et le parfum des lavandes entra avec la fraîcheur de la nuit. Il revint, alluma une bougie qu’il aperçut dans un coin. Il examina les lieux : tout était là comme d’habitude, mais les petits objets qu’un homme met vite dans sa poche en cas de départ précipité, pipe, tabac, couteau de poche, tout cela manquait…

— « Buon Diou ! » marmotta Susini en son dialecte natal. Il est parti ! Jean a dû apprendre quelque chose, mais quoi ? Je l’ignore ! Tout de même, je vais fouiller la maison.

Il fit comme il disait, passa partout, parcourut les anciens salons, encore meublés, les chambres à coucher qui sentaient le moisi, les boudoirs dont l’un, particulièrement coquet, était encore parfumé d’essence de violette…

Des caves au grenier, le château était vide !

Ainsi, l’abbé Susini échouait dans la seconde mission que le comte Lory lui avait confiée, et cette fois, cela lui était particulièrement pénible. Pour ce dont il était chargé auprès des deux femmes, Susini s’était bien attendu à un échec, car il savait qu’un homme, fut-ce un prêtre, arrive rarement à faire faire à une femme ce qu’elle ne veut pas faire… mais au sujet du vieux comte de Vasselot, l’affaire était plus sérieuse.

Il redescendit à l’endroit où la voiture l’attendait.

— Allons, maintenant à Saint-Florent ! dit-il à haute voix, tout en ajoutant à part soit : Peut-être rencontrerai-je Jean par là.

Avant de repartir, il jeta un coup d’œil sur le château qui se profilait, masse sombre sur le ciel relativement clair de la nuit. À cette heure, avec cette soudaineté ordinaire du mistral, la brise vespérale se changeait en un vent violent qui faisait gémir les vieux chênes et chanter les pins de la montagne.

Ayant atteint rapidement le fond de la vallée, la voiture gravit plus lentement la pente opposée. Elle n’était pas loin de la Casa Perruca lorsqu’une ombre se dressa au milieu de la route en faisant de grands gestes. La voiture s’arrêta.

L’ombre dont on n’entendait pas les cris d’appel était Mlle Brun. Deux autres, Denise et la veuve Andrei, chargées de valises, se tenaient plus à l’écart au bord du fossé.

— Est-ce l’abbé Susini ? fit Mlle Brun.

Le chauffeur répondit par un geste indiquant l’intérieur de la voiture.

— Oui ! cria l’abbé en se penchant à la portière.

À ce moment, Denise fit un pas en avant et se trouva en pleine lumière du phare : elle avait repris l’attitude fière et presque méprisante qui avait marqué la fin de son entrevue avec l’abbé. Mais celui-ci ne s’en choqua pas.

— Vous avez changé d’avis, Mademoiselle, dit-il seulement. Eh bien, montez, vite !

Avant d’obéir, les deux voyageuses regardèrent curieusement à l’intérieur de la voiture et observèrent qu’il n’y avait nul autre que l’abbé.

— Est-il encore temps de gagner Saint-Florent ? demanda Mlle Brun.

Le prêtre renfonça son chapeau qu’un vif coup de vent menaçait de jeter à bas, puis il dit :

— Arriver à temps, ce n’est rien, ce sera de monter à bord qui sera difficile… Le nuit va être terrible sur la mer…

— Alors, pour mes péchés, j’aurai le mal de mer, déclara imperturbablement Mlle Brun.

Elle prit la valise que lui tendait la veuve Andrei et voulut la garder sur ses genoux durant tout le temps du trajet. Elle ne cessa non plus de regarder droit dans les yeux l’abbé qui se trouvait en face d’elle. Personne ne parla, chacun ayant assez à réfléchir pour soi-même. Susini se confinait dans ses préoccupations concernant Olmeta et le château de Vasselot.

Mlle Brun ne pensait qu’à la destinée tragique de la France. Quant à Denise, plus silencieuse que jamais, ses pensées se concentraient dans le cadre secret d’un cœur. Au premier contour de la route, elle se souleva sur son siège et eut encore le temps d’apercevoir la silhouette noire de la casa Perruca sur le ciel, au-dessous du croissant de la jeune lune. C’est là qu’elle avait appris la signification profonde de la vie et personne au monde n’oublie jamais les lieux où s’est acquise cette science.

— Je me jure que je reviendrai, se dit-elle en perdant de vue les grands pins parasols dressés autour du jardin des Perruca.

De son côté, l’abbé, voyant la jeune fille se retourner encore, se disait : « Que pense-t-elle, mon Dieu, que pense-t-elle ? » Il fit arrêt à l’entrée de la petite ville, à l’extrémité d’une jetée qui traversait le marais et où le mistral apportait l’odeur salée de la mer. Il prit la valise de Denise, supposant que Mlle Brun préférait encore garder la sienne avec elle.

— Suivez-moi, dit-il laconiquement en savourant le plaisir d’être aussi bref que Mlle Brun et de ne pas donner les explications qu’elle était trop fière pour demander.

Ils suivirent l’étroite jetée faiblement éclairée, tournèrent à gauche et se trouvèrent tout à coup au bord de la mer. Quelques petits bateaux dansaient sur l’eau agitée. Le mistral soufflait violemment, mais l’extrémité de la jetée était un peu à l’abri par les ruines d’une tour dévastée.

L’abbé héla un inconnu dans la nuit. Point de réponse.

— Attendez-moi ici, reprit-il.

Il disparut, laissant les deux femmes debout devant les vagues qui déferlaient à leurs pieds. Il revint assez vite avec un homme aux pieds nus qui disait :

— Oui, le yacht était là à la tombée de la nuit. Mais il est imprudent d’essayer l’atteindre maintenant. Il faut attendre à demain matin…

— Pour apprendre qu’il est reparti, fit Susini. Non, il faut embarquer ce soir, mon ami. Si ces dames l’acceptent, un homme de Saint-Florent ne reculera certainement pas.

— Mais vous n’avez pas averti ces dames du danger, expliqua-t-il. Le vent souffle directement dans la baie. On ne peut pas lutter contre. Seul à ramer, je n’y arriverais pas et le bateau se remplira.

— Mais, je sais tenir une rame, reprit l’abbé. Montrez-nous votre bateau. Mlle Brun maniera l’épuisette. La jeune demoiselle tiendra le gouvernail.

Il n’y avait pas à discuter avec un homme qui assumait si énergiquement la direction de toute l’affaire.

— Savez-vous vraiment ramer ? demanda encore le batelier à l’abbé.

— Mon ami, je suis d’Ajaccio ! Allons, je prendrai place à l’avant si vous pouvez me prêter un ciré.

Susini ne souffrait pas d’objection, même en assignant une tâche spécialement hardie à Mlle Brun.

— Il vous faut vous déganter et relever vos manches, dit le batelier à la vieille demoiselle en lui tendant l’épuisette ; d’ailleurs, l’eau n’est pas froide en cette saison, surtout le soir. Les vagues embarqueront dès que nous serons sortis du port. Elles sauteront à la figure de l’abbé, mais ça, c’est son affaire, une fois l’eau étalée dans le fond du bateau vous manierez l’épuisette, sans vous arrêter… Ne vous alarmez pas, inutile de pousser des cris !

— N’insistez pas, mon ami, dit Susini. Mademoiselle est une femme de bon sens.

— Pour vous, reprit le batelier en se tournant vers Denise, vous n’avez qu’à gouverner droit contre les vagues comme pour les couper au couteau. Elles rejailliront de tous côtés, mais n’ayez pas peur et rappelez-vous qu’on peut toujours couper la plus haute vague.

— Cette demoiselle n’est pas peureuse, déclara l’abbé en sautant dans l’embarcation.

Ils avancèrent assez tranquillement tant qu’ils furent à couvert des jetées, mais après avoir dépassé la vieille tour, ils furent soudain assaillis par la tempête.

Les vagues arrivaient en furie et des paquets d’eau restaient chaque fois au fond du bateau.

— Coupez, coupez ! criait le batelier.

Durant ce dur trajet, l’homme ne cessa de répéter cet ordre à Denise en crachant de l’eau salée qui lui entrait constamment dans la bouche.

L’abbé, courbé sur ses rames, recevait les vagues dans le dos et avait de moment en moment ce rire qui sonne vif et clair sous toutes les latitudes pour clamer l’ivresse de la lutte joyeuse contre les éléments.

Durant plus d’une heure, ils s’avancèrent ainsi avec peine dans la nuit. Mlle Brun puisait sans arrêt, tandis que Denise gouvernait fermement, cherchant à percer des yeux les ténèbres épaisses.

— Nous arrivons ! cria-t-elle enfin en apercevant une faible lumière qui vacillait devant elle sur les eaux.

En peu d’instants, ils furent bord à bord et, parmi des ordres criés d’en haut, les deux voyageuses furent hissées tant bien que mal sur le pont du yacht. L’abbé les suivit.

— Un mot, je vous prie, dit-il à Mlle Brun en la prenant sans cérémonie à part. Vous trouverez des amis à Saint-Raphaël demain matin. Et alors, une fois là, me feriez-vous une grande faveur ?

— Ce serait de chercher Lory de Vasselot, de le découvrir… où qu’il puisse se trouver.

— Oui.

— Et de lui dire que je suis allé au château de Vasselot et que je l’ai trouvé vide.

Mlle Brun réfléchit un instant, puis répondit :

— Oui, je ferai cela.

— Merci, dit le prêtre, en regardant autour de lui.

Denise causait avec le capitaine. L’abbé égouttait son chapeau tout plein d’eau de mer et fit mine d’aller retrouver Denise, mais Mlle Brun le retint par la manche.

— Dites-moi, commença-t-elle.

Susini la regarda vivement et avec une sorte d’anxiété.

— Dites-moi, reprit la vieille fille, qui donc comptiez-vous trouver au château ?

— Ah, cela, Mademoiselle, je ne vous le dirai pas.

Elle eut un petit rire bref.

— Alors, je le découvrirai bien moi-même ! dit-elle. Et il y a des femmes qui savent garder un secret.

L’abbé, prêt à redescendre dans le petit bateau, se retourna. Son visage parut plus sombre que jamais dans la nuit, et il dit :

— Un prêtre sait encore bien mieux garder les secrets.

XV

Une femme d’action

En contraste avec la violente tempête qui avait accompagné leur embarquement, les deux voyageuses furent accueillies par un soleil éclatant à leur arrivée en France.

Le yacht s’approcha des rives provençales sur une mer idéalement bleue et telle que la chantent les poètes. Les tempêtes corses sont aussi passionnées que le tempérament des insulaires, et leur violence s’atténue à mesure que l’on se rapproche des côtes heureuses des Alpes maritimes.

Le bateau avait mis le cap sur la petite cité de Fréjus où un autre Corse avait débarqué autrefois… Contre les bois de pins de Valescure, se déroulaient les volutes de fumée des maisons, tandis que, à gauche, au delà des Arcs, les hauteurs de Toulon se devinaient. L’atmosphère était d’une transparence surprenante et la bise soufflant de la terre était chargée des effluves embaumées des pins sylvestres…

Oui, en vérité, tout respirait la paix et le bonheur sur ce pays qui était si près de la catastrophe.

Denise Lange, remontée sur le pont, admirait ce paysage unique et en buvait pour ainsi dire le charme indescriptible. Elle avait bien dormi, tandis que Mlle Brun veillait. Une gaie petite Provençale leur avait apporté leur café dès le lever du soleil. Elle avait répondu en souriant aux questions des deux demoiselles : Elles avaient deviné juste. Le yacht appartenait au baron de Mélide. La baronne s’était installée en sa villa proche de Fréjus et sûrement les attendait déjà sur la jetée de Saint-Raphaël. Quant au baron, on savait seulement qu’il était parti pour le front, comme infirmier en chef de quelque hôpital.

En se rapprochant du port, on aperçut d’abord les pêcheurs alignés sur la jetée, puis à côté d’eux une petite tache de couleur qui semblait s’agiter comme un papillon dans la lumière.

— Ce ne peut être que l’ombrelle de la baronne ! fit Denise. Quelle brave amie !

Les deux voyageuses agitaient violemment leur mouchoir en réponse au va-et-vient frénétique de l’ombrelle. Le yacht contourna l’extrémité de la jetée et bientôt l’on débarqua.

— Mes pauvres amies ! s’écria Mme de Mélide en les embrassant, quelle joie de vous retrouver en un pareil moment !

En un coup d’œil elle comprit que Denise avait quitté la Corse contre son gré et poussée par Mlle Brun, mais la jeune fille ne paraissait même pas s’en douter, toute plongée dans l’heureuse atmosphère ensoleillée de l’heure. Cependant, elle s’enquit des nouvelles :

— Est-ce que cela va si mal ? demanda-t-elle. N’a-t-on pas exagéré ? Sûrement, on fixera la résistance sur une ligne de tranchées comme en 14 ?

— Non, dit brièvement la baronne. Tout est horrible. J’ai vu Lory de Vasselot récemment et il a eu l’impression que le plus affreux désastre nous menace. Mon mari m’a envoyée ici sans explication. Je suis seule ici. C’est une charité de votre part que de me tenir compagnie… Oh, que j’ai pu pleurer, vous ne pouvez vous le figurer…

La petite baronne parlait avec une volubilité nerveuse, mais elle avait plus de force d’âme qu’on ne l’aurait cru, et, tout d’un coup, d’une voix plus tranquille, elle ajouta :

— Il nous faut nous faire une raison.

Son auto attendait sur la place, à l’ombre des platanes, non loin d’un jeu de boules désert en cette heure matinale. Seuls, quelques vieux pêcheurs silencieux et immobiles jetèrent un rapide coup d’œil sur les trois femmes qui montaient en voiture.

— En dix minutes, à l’ombre des forêts de pins, et nous serons chez nous ! annonça Mme de Mélide.

Puis elle reprit au bout d’une minute de réflexion :

— Vous savez que mon mari s’occupe d’un hôpital de campagne… Cela veut dire qu’il n’est fixé nulle part… Je ne sais où l’atteindre… Oh, j’aurais tant voulu faire quelque chose d’utile !

— Moi aussi ! s’écria Denise.

— Vous êtes toutes deux trop jeunes et trop jolies, observa Mlle Brun. Pour ces choses, là-haut, au front, il faut des vieilles et laides à faire peur…

— C’est ce que m’a expliqué mon mari, dit la baronne, c’est la sorte d’aide qui lui manque.

— Il en trouvera ! prononça fermement la vieille demoiselle.

— En attendant, nous allons être ruinés ! s’écria la jeune femme en levant les bras au ciel.

Elle souriait ; elle était vêtue d’une toilette extrêmement riche en son apparente simplicité, elle était allongée sur les coussins d’une luxueuse auto : rien de tout cela ne dénotait une ruine imminente et, aussi bien, Mlle Brun ne parut pas entendre l’exclamation de Mme de Mélide. Elle poursuivit sa propre pensée et dit tranquillement :

— Je vais aller le rejoindre.

— Oh, alors, je puis aussi bien vous dire ce que je l’ai entendu dire au moment de son départ : Il a dit textuellement : « Ce sont des femmes comme Mlle Brun qu’il nous faudrait. »

— Merci pour le compliment à l’adresse de ma grande amie, interrompit Denise.

Mais la baronne sautait d’une idée à l’autre :

— C’est Lory qui l’a encouragé, dit-elle, puis il est reparti pour la ligne de feu. Ah ! c’est un homme, ce petit cousin !

— Où est-il ? questionna Mlle Brun.

— Au front ! On ne peut préciser, surtout avec les mouvements de troupe qui se produisent maintenant vers le nord…

Mlle Brun se tut, elle n’avait pas prononcé des mots « en l’air », elle avait résolu de partir à la recherche de Lory et de lui transmettre l’étrange message dont l’abbé Susini l’avait chargée. Elle n’avait pas accompli d’autre acte d’éclat durant sa vie pleine de tâches ingrates et obscures, mais tout ce qu’elle avait entrepris, elle l’avait mené à bien, en silence et avec une ténacité admirable. Et maintenant, tout en traversant cette lumineuse et souriante région qui semblait exclure par elle-même toute idée de dévastation et de guerre, elle projetait en toute simplicité d’aller travailler à l’hôpital volant du baron et de retrouver Lory… et elle sentait qu’elle agissait autant pour le bonheur de Denise que par dévouement patriotique.

— Tout ce qu’on peut dire, c’est qu’ils sont actuellement aux environs de Châlons, un peu à l’arrière. Il se passe là-haut des choses plus terribles qu’à Verdun en 1917… Mais, vous savez, la France a pu endurer pire, elle ne s’est jamais abandonnée !

Ainsi l’espoir et l’abattement alternaient rapidement dans le cœur de la jeune baronne. Malgré son apparente légèreté, elle avait conscience des graves devoirs qui s’imposaient dès lors à toutes les Françaises, et elle facilita grandement l’entreprise de Mlle Brun. Celle-ci voyagea nuit et jour.

Personne ne l’interrogea, elle ne demanda l’aide de personne. Tout le monde semblait frappé de stupeur.

Les moyens de transport et de communication étaient désorganisés. Des multiples hordes de fuyards encombraient les routes.

Débarquée en une petite ville à une cinquantaine de kilomètres de Châlons, dans l’impossibilité d’aller plus loin ce jour-là, Mlle Brun trouva tout en confusion, les civils saisis de panique, les militaires sombres et affolés. Nul ne pouvait prévoir ce qu’apporterait l’heure suivante. On ne savait qui commandait, ni où se trouvait le grand quartier général. Des généraux cherchaient leur armée ; des soldats erraient de ville en village en quête de leur régiment. La gare était encombrée de marchandises hâtivement déchargées pour libérer des wagons réclamés ailleurs. Et personne n’avait l’ordre de disposer des stocks amassés.

Mlle Brun allait de magasin en magasin, en quête de renseignements. Le bruit s’était répandu de la capitulation de l’armée belge. Mais les fausses nouvelles avaient priorité : Ne disait-on pas que le généralissime s’était suicidé ? Que l’Angleterre demandait une paix séparée ? Que…, mais à quoi bon répéter les rumeurs plus ou moins stupides qui avaient cours ! D’une longue conversation avec un boucher qui aiguisait ses couteaux quoiqu’il n’y eut plus un gramme de viande dans sa boutique, Mlle Brun n’apprit rien de positif.

En sortant de là, elle arrêta un cuirassier monté sur un cheval boiteux et dont la jambe portait un grossier pansement de toile.

— Où est votre régiment ?

— Je n’ai plus de régiment. Il n’en reste rien. Vous voyez en moi le colonel, le commandant, le capitaine et le lieutenant. Je suis tout le régiment !

Il eut un rire amer et la vieille fille se mordit les lèvres.

— Et où allez-vous ?

— Au hasard ! Pouvez-vous me donner un peu d’argent ?

— Je peux vous donner cinq francs. Je n’ai pas grand chose sur moi. D’où venez-vous ?

— Je n’en sais rien… On ne nous disait rien.

Il remercia disant qu’il avait faim et s’éloigna.

Elle continua son exploration, trouva une mauvaise chambre chez un marchand grainier qui n’avait plus de semences à vendre.

— On n’en aura pas besoin cette année, dit-il. Les moissons sont déjà faites par les Allemands.

Le lendemain matin, l’opiniâtre petite femme poursuivit sa route vers le nord dans un camion militaire qui passait. Elle dit au caporal qu’elle était attachée à l’hôpital de campagne du baron de Mélide et cherchait à rejoindre.

— Vous ne le trouverez pas plus à Sedan qu’à Verdun, déclara le militaire. Inutile d’essayer.

— Ça vaut mieux que de ne pas bouger, répliqua-t-elle.

Ainsi, elle continua sa route. Il était presque impossible d’avancer entre les colonnes de soldats en repli et les bandes pressées de réfugiés civils…

Dans l’après-midi, ils croisèrent une motocyclette montée par un homme livide et tout éclaboussé de sang.

— Ce paroissien n’en mène pas large ! observa le caporal.

— Où allez-vous ? demanda l’inconnu en apercevant une vieille dame dans le camion militaire.

— À Châlons.

— Inutile d’aller plus loin, fit l’homme. La ligne Maginot est tournée. Les Allemands inondent le pays depuis Montmédy et Verdun. Leurs tanks arrivent en trombe, rien ne leur résiste. Ils passent et derrière eux la troupe prend possession du pays. C’est un déluge… Ah, à quoi donc pense le bon Dieu.

L’inconnu, un civil, quoique dépourvu de toute apparence de force, eut à cet instant un air de bravoure, mais bientôt son bras levé, retomba, il reprit son attitude passive.

— Et vers Dunkerque ? interrogea Mlle Brun.

— Les armées anglaises et françaises sont encerclées ! Nul n’échappera si l’on ne peut transporter les troupes en Angleterre.

— Et la cavalerie ?

— Ah, la cavalerie splendide ! Elle se jette contre les tanks ! Elle se fait massacrer par escadrons entiers ! Mais en vain ! La cavalerie ? Il n’y en a plus ! Mais son exemple reste immortel.

Mlle Brun écoutait froidement.

— Et vous-même ? demanda-t-elle enfin. Que voulez-vous faire ? Vous êtes Français ?

— Certes oui, je suis Français !

— Et cependant vous tournez le dos à l’ennemi ! Je n’ai jamais vu cela !

— Je suis journaliste. Mon devoir est de trouver le moyen d’expédier mes dépêches.

— Ah, je comprends ! Eh bien, reprit Mlle Brun en se retournant vers le caporal, allons tout de même vers Châlons, mon ami, et plus loin, si possible.

XVI

Le blessé

Mlle Brun n’avait qu’une pensée, celle d’assurer le bonheur de Denise, et comme on a souvent beaucoup plus de chance en travaillant pour les autres qu’en songeant à soi, la vieille demoiselle fut conduite comme par la main à son premier but.

Elle avait dû, comme tout le monde, fuir les régions envahies, mais en errant dans la campagne aux environs de Lyon, dont les Allemands s’approchaient rapidement, elle entra vers la chute du jour dans une petite église rustique pour se recueillir.

Le sanctuaire n’était pas vide comme celui d’Olmeta en Corse, mais deux cents blessés s’y étaient allongés côte à côte sur la paille. Elle fut reçue à la porte par le baron de Mélide qui la conduisit vite auprès d’un officier étendu vers l’autel : C’était Lory de Vasselot. Il était blessé à la fois au bras droit et à la jambe… Une forte fièvre, mais le major expliqua qu’il s’en tirerait facilement… avec des soins.

Aussitôt, Mlle Brun fit ses plans. Avec l’aide du baron, elle fit des miracles, put louer une auto confortable dans laquelle elle s’embarqua avec le comte et deux de ses hommes légèrement blessés. Elle put même télégraphier à la baronne.

Ce fut vers midi qu’elle aperçut dans le lointain les blanches tourelles du château de la baronne de Mélide.

Celle-ci devait guetter l’arrivée de l’auto, car elle parut sur la terrasse avant que la voiture eut stoppé au bas des marches. Elle avait un caractère si gai et simple qu’elle agissait toujours avec une spontanéité désarmante et souriante.

Elle accueillit Lory en riant malgré la pâleur du blessé, elle embrassa Mlle Brun en riant malgré la visible et immense lassitude de la vieille demoiselle, et ce fut un réconfort pour tous, car elle semblait apporter avec son rire l’essence même de l’atmosphère embaumée et ensoleillée de la Provence.

— Ah ! cousin ! cria-t-elle. Que cela fait du bien de vous revoir. Je voudrais être assez robuste pour vous porter moi-même au haut des escaliers !

— Dans trois semaines, répondit-il, c’est moi qui pourrai vous porter.

— Sa chambre est au rez-de-chaussée, dans une aile, expliqua la baronne à Mlle Brun. Ah ! que vous êtes fatiguée… Allez vite vous reposer, Denise et moi nous nous occuperons de Lory. Denise ! Mais où est-elle ? Je la croyais derrière moi !

Elle montra le chemin aux hommes qui portaient le blessé.

— Denise ! cria-t-elle encore.

Elle aperçut alors au milieu de la terrasse la jeune fille plus pâle encore que Mlle Brun. Ses yeux clairs et brillants étaient fixés sur le visage de Lory comme s’ils y cherchaient une réponse à une question muette. Et il y eut entre les assistants un silence étrange comme si quelque chose répandait tout alentour un charme inattendu. Ce fut Lory qui rompit l’enchantement :

— Ah ! Mademoiselle ! Vous voyez ce que me réservait le sort de la guerre !

— Dieu merci. Cela aurait pu être pire ! murmura la baronne.

Au thé, tout le monde se montra fort gai. Pour un moment, la catastrophe qui s’était abattue sur la France pesa un peu moins sur les cœurs. Le comte de Vasselot et Mlle Brun pouvaient parler de la façon dont le pays avait été submergé par l’ennemi. Et en contraste avec l’inoubliable rupture des forces françaises avec cette débâcle sans précédent, le calme de cette Provence intacte, inondée de lumière, apaisait légèrement l’oppression de cauchemar que les témoins avaient ressenti jusqu’alors.

C’était la baronne qui présidait à la conversation avec son esprit toujours alerte, posant mille questions dont souvent elle n’attendait pas les réponses.

— Alors, disait-elle, vous êtes sûr que mon brave mari est sauf. Je dois bien lui manquer malgré ce qu’a l’air de dire la trop grave Mlle Brun, mais, dites-moi, que fait-il tout le long du jour ?

— Il s’emploie surtout à laver la vaisselle, déclara Mlle Brun en jetant un regard sévère au domestique qui passait un plat. Mais, ajouta-t-elle, le baron n’y est pas très habile ; il ignorait jusqu’à mon arrivée l’usage de la soude.

— Ce travail n’est pas très glorieux, déclara Mme de Mélide. Je l’ai laissé partir parce qu’il m’assurait de rester à l’arrière, et qu’il serait immanquablement grand officier de la légion d’honneur, mais je ne vois sincèrement pas quelle gloire il va récolter à laver les assiettes des blessés…

— Il en obtiendra d’autant plus ! affirma Mlle Brun.

Après le thé, Lory put se rendre jusqu’à la véranda grâce à des béquilles. Les vitres étaient encadrées de plantes grimpantes qui adoucissaient l’ardeur du soleil.

Des héliotropes géants s’accrochaient aux murs comme des vignes ; et, à leurs pieds, des fleurs à demi-tropicales s’épanouissaient en une étonnante confusion. Un petit jet d’eau épandait ses gouttes cristallines dans un bassin tapissé de mousse où vivait en paix une heureuse famille de grenouilles.

Un peu assoupi dans une chaise longue, Lory calmé par la plus pure atmosphère du monde, avait fermé les yeux lorsqu’un léger froissement d’étoffe lui fit vivement relever les paupières.

— Ce n’est que moi, lui dit la baronne. Vous avez tressailli… N’avez-vous besoin de rien ?

— Vous êtes trop bonne, ma cousine ! Je serais trop heureux si…

— Si notre pauvre France… je sais bien.

— Oui, cela me brise le cœur, et puis…

— Et puis quoi ?

— Oh, rien d’autre d’irréparable…

— Bon, tant mieux… il y a des journaux dans le petit salon, je vais vous les envoyer.

Ce fut Denise qui les apporta. Elle les tendit en silence. Leurs yeux se rencontrèrent et cette fois le blessé répondit à la question muette de Denise par une pareille expression interrogative. Il leur parut se connaître mieux qu’à leur dernière entrevue à la « casa » Perruca.

Comme placée là à dessein, une chaise se trouvait auprès de la chaise longue et Denise s’y assit tout naturellement. Ils restèrent cependant silencieux un long moment, occupés sans doute à démêler et à reconnaître les liens qui déjà les unissaient presque à leur insu. Enfin Lory se décida à parler, mais sans relever les paupières :

— Avez-vous reçu la lettre ?

— Quelle lettre ?

Elle rougit. Il ne pouvait être question que d’une seule lettre, celle qu’il avait renvoyée non décachetée.

— Oui, avoua-t-elle enfin sans attendre l’explication, je l’ai reçue, merci.

— Me répondrez-vous à une seule question ?

— Peut-être que oui… peut-être que non…

— Et qui décidera si c’est oui ou si c’est non ?

— Moi, naturellement.

Elle se rendait compte de sa faiblesse en cette occasion et se préparait à faire front. Ses yeux brillaient et la coloration de ses joues augmentait. Lory se mordit les lèvres en la contemplant intensément. Elle, détournant ses regards, attendait la question avec un léger sourire au coin des lèvres.

— Eh bien, cette question ? fit-elle après un certain temps. N’êtes-vous plus disposé à me l’adresser ?

— Je tire mes conclusions avant de me décider.

— Ah !

— Oh ! Que signifie ce « ah » ?

— Cela signifie que vous allez sûrement arriver à des conclusions fausses.

Denise ne pouvait plus clairement demander à les connaître ces conclusions. Et Lory y para habilement :

— On peut supposer que vous avez tout simplement changé d’idées après m’avoir écrit. C’est tout naturel… chez une femme.

— Oui… peut-être…

— On pourrait penser en outre que vous avez eu assez confiance en moi pour me prier de ne pas ouvrir cette lettre, mais pas assez pour me dire ce qu’elle contenait.

Il est assez fréquent que les femmes aient deux idées contradictoires en même temps.

— Si vous voulez… et dans ce cas, la sagesse est de ne pas chercher à approfondir.

Le jeune comte fit de sa main valide un geste tragique en levant les yeux au ciel comme pour appeler la Providence à l’aide. Il soupira profondément et son visage exprima un grand désespoir.

— Qu’avez-vous donc ? demanda-t-elle avec une sollicitude un peu forcée.

— Je n’y comprends rien ! cria alors Lory d’une voix forte et grave.

— Qu’est-ce que vous voulez tout comprendre, Monsieur ?

— Vous-même.

— Moi ?

— Mais oui, je ne vous comprends pas. Vous me demandez des avis et vous faites le contraire. Vous m’écrivez une lettre et vous me défendez de l’ouvrir. Ah ! j’ai été fou de vous la rendre. J’ai souvent pensé depuis…

Il s’interrompit en voyant Denise si grave et troublée qu’il eut un peu honte. Alors, il prit le parti de rire et de se raviser.

— Au fond, vous avez bien raison, Mademoiselle, c’eût été folie de ne pas vous obéir. Je ne pouvais pas faire autrement. Et encore, j’ai l’impression que vous n’auriez pas été fâchée si j’avais lu cette fameuse lettre.

— Vous vous trompez ! fit Denise avec un éclair de colère aux yeux. Vous dites que vous ne me comprenez pas, et croyez-vous que vous soyez vous-même plus clair ? Vous prenez-vous pour le roi de la Corse.

— Comment ?

— Vous nous envoyez là-bas un stupide curé pour nous expulser de l’île comme deux écolières… sans un mot d’explication…

— Vous ne m’aviez pas autorisé à vous écrire.

— Je ne vous avais pas non plus autorisé à me chasser de chez moi.

Lory se sentit faiblir.

— Vous êtes une vraie Corse, dit-il.

— Et vous donc ? s’écria Denise en se levant pour arranger les oreillers du blessé.

— Je vous remercie néanmoins.

— Je m’y suis mal pris, avoua Lory… j’ai fait de mon mieux.

— Maintenant encore, vous ne m’expliquez rien ! Mais notez que je ne vous demande aucun éclaircissement… Je vous quitte. Il paraît qu’il ne faut pas vous fatiguer.

— Restez, pria-t-il. C’est votre absence qui me fatigue…

Elle ne répondit pas. Un domestique entrait disant :

— Monsieur, il y a là un homme qui insiste pour vous parler. Il dit qu’il est Corse.

XVII

Le bandit corse

Le domestique sortit pour aller chercher le visiteur. Denise le suivit, puis revint presque aussitôt.

— C’est bien un Corse, dit-elle, et je crois que j’aimerais lui parler quand vous l’aurez vu.

L’homme que le domestique introduisit quelques secondes plus tard était en effet un de ces petits hommes noirauds, à la face rasée et hâlée, aux yeux petits et vifs auxquels on reconnaît les races méridionales. Il n’avait pas l’air affamé, mais une inexprimable méfiance était empreinte sur tous ses traits. Il regarda autour de lui, quitta son chapeau, s’inclina devant Lory, puis jeta un coup d’œil arrogant au domestique qui s’éclipsa. Les Corses n’ont que du mépris pour les domestiques, et malgré toutes leurs servitudes ne seront jamais d’une race servile.

Le nouveau venu attendit que le valet fut sorti pour dire à Lory à voix basse :

— Je vous ai vu à votre passage à Marseille. Je suis un sauvage du maquis et j’ai peu vu de monde dans ma vie, de sorte que je reconnais les gens. J’avais rencontré le comte de Vasselot quand il était jeune, il ressemblait à ce que vous êtes maintenant, vous êtes un Vasselot.

— Oui, confirma Lory.

— Je le pensais bien, c’est pourquoi je vous ai suivi depuis Marseille, dépensant mes derniers sous pour arriver à vous…

Il s’interrompit. Il plongea les mains dans ses poches et les retournant, montrant qu’elles étaient vides.

— Voilà ! fit l’homme… Une dénonciation anonyme a manqué me faire prendre là-bas… alors, je me suis sauvé en France et il est prudent que j’y reste quelque temps, c’est pourquoi je suis ici…

— Bien, mon ami, je vous aiderai.

— Ce ne sera que juste, Monsieur, car je suis du clan Vasselot. On se soutient mutuellement.

Puis, après un regard circulaire pour s’assurer que personne ne pouvait entendre, il reprit :

— C’est moi qui ai abattu ce mauvais chien de Pietro Andrei… sur la route d’Olmeta… affaire personnelle.

— Ah ! fit Lory qui avait entendu parler de l’assassinat d’Andrei et de la vengeance que sa veuve avait juré d’en tirer.

— Oui… je mourais de faim à cause d’Andrei qui me poursuivait dans le maquis depuis des semaines… Alors, je me suis débarrassé de lui. Autrefois, on pouvait vivre dans les bois… on trouvait à se restaurer, la nuit, chez les amis, mais maintenant c’est autre chose, on risque très bien de crever de faim. Il y en a trop comme Andrei qui fraternisent avec les gendarmes !

Il eut un geste de suprême mépris comme si le fait d’être l’ami des gendarmes était le plus honteux des crimes.

— Si cela ne vous gêne pas, pourriez-vous me dire où vous avez vu pour la dernière fois l’abbé Susini ? demanda Lory.

— Dans le maquis ; il y vient quelquefois seul et habillé comme l’un de nous, c’est un drôle d’homme, cet abbé. Il dit qu’il doit s’occuper des brebis égarées aussi bien que des autres… vous comprenez…

L’homme eut un sourire sinistre.

— Enfin, je l’ai rencontré au-dessus d’Asco dans la montagne, il y a une semaine environ. Il m’a remis quelque argent pour faire la traversée.

— C’est un homme pratique, observa Lory.

— Oui, et il m’a donné des nouvelles d’Olmeta, reprit l’homme en glissant quelques regards de côté.

— Des nouvelles ? Quelles nouvelles ?

— Vous n’êtes pas sans avoir entendu parler… de votre château ?

— Jusqu’à présent, je n’ai guère entendu que le canon.

Le bandit corse parut hésiter. Il tourna de côté et d’autre des regards soupçonneux, selon les habitudes prises au maquis. Il se passa la main dans les cheveux, puis enfin se pencha vers Lory.

— Il n’y a plus de château de Vasselot… Il a été brûlé… jusqu’aux fondements, mon brave Monsieur !

— Qui a mis le feu ?

— On n’en sait rien. Quelqu’un des Perruca, je suppose. Ils ont une femme à leur tête, maintenant.

La révélation de l’homme s’acheva sur un rire bref qui n’était pas agréable à entendre.

Lory pensa à la femme à qui son visiteur avait fait allusion sans se douter qu’elle occupait sa chaise quelques minutes auparavant. Il souriait.

— Voulez-vous une cigarette ? Oui ? Mais je ne puis vous la passer… Elle est dans ma poche de droite et mon bras est immobilisé.

— Vous êtes blessé à la jambe aussi ? fit l’homme en sortant de la poche indiquée l’étui d’argent du jeune comte. Il l’ouvrit et le présenta à son possesseur d’un geste de grand seigneur… grand seigneur du maquis !

De ses doigts nerveux, il plaça délicatement une cigarette entre les lèvres du comte, puis il se servit lui-même. La première bouffée de fumée parut achever de le mettre à l’aise en conversant avec le chef de son clan. Il se cala sur sa chaise et demanda :

— Qui est donc ce colonel Gilbert qui se mêle de nos affaires ?

— Quelles sortes d’affaires exactement ?

— Celles qui ne le regardent pas, en tout cas. Il arrive d’étranges bruits dans le maquis et ce sont des choses qu’on ne s’attend pas à aller si loin. On dit que le colonel Gilbert fait tout au monde pour exciter de nouveau la haine entre Vasselot et Perruca, pour réveiller la vieille histoire d’il y a trente ans.

— Ah !

— Oui et vous, le chef des Vasselot, vous devez bien le savoir, et vous méfier de cette femme… Les femmes sont pires que tout. On dit que tout de suite après l’incendie du château, les femmes ont quitté la casa Perruca, ont disparu… Alors, plus de château, personne chez les Perruca… tout le village d’Olmeta en est bouleversé, je vous en réponds !

— Ils n’ont aucune raison de s’inquiéter.

— En effet.

— Et le château… était-il inhabité lors de l’incendie ?

— Oui, il était inhabité depuis de longues années. Je me rappelle que j’apercevais souvent votre père quand j’allais à l’école à St-Florent. Ah, il était tout puissant alors, avant que les Perruca prennent tant d’influence comme maintenant… C’est sans doute pourquoi vous ne restiez pas là-bas…

— Pardonnez-moi. J’étais là-bas, lorsque la guerre éclata.

— Ah ! vraiment ! Votre présence ne fut jamais connue dans le maquis. L’abbé Susini devait bien le savoir, mais il sait tant de choses qu’il tait !

— Et c’est ce qui le rend si fort.

— C’est très vrai, dit énergiquement le Corse… Mais je vous fais perdre votre temps, et je vous fatigue sans doute, ajouta-t-il en se levant.

— Une minute, dit Lory, en appuyant sur le bouton du timbre placé sur la table. Je veux vous donner un mot pour un de mes amis en Algérie, c’est là que je vous conseille d’aller pendant quelque temps.

Le domestique apporta de quoi écrire.

Et tandis que Lory griffonnait péniblement quelques mots sur sa carte, l’homme poussa une exclamation d’étonnement :

— C’est extraordinaire comme vous ressemblez à votre père ! Vous êtes exactement ce qu’il était il y a trente ans… Et, savez-vous, Monsieur, j’ai entrevu, l’autre jour, au détour du chemin vers Asco un vieillard qui m’a stupéfait. Si je n’avais su qu’il était mort, j’aurais juré que c’était votre père. Il s’est enfoncé dans les bois… Je me demande qui cela pouvait être…

— Quand était-ce ?

— Un mois environ.

— Et vous ne l’avez plus revu ?

— Non.

— Voilà le mot promis. Je vous y appelle Jean Florent, car sans doute, il ne faut pas donner votre vrai nom. Eh bien, bonne chance ! Voyons, avez-vous assez de mille francs ?

— Je n’en veux que la moitié. Je ne suis pas un mendiant.

Il prit la lettre et l’argent, puis sortit aussi prestement qu’il était entré. Cet homme était un meurtrier, un bandit qui avait sans doute plus d’une mort sur la conscience, mais il portait ses crimes avec une sorte de dignité et d’assurance grave que seule donne l’habitude du danger.

Lory sonna de nouveau.

— Accompagnez cet homme jusqu’à la grille et priez Mlle Lange de venir me voir.

Denise le fit un peu attendre et arriva sans empressement. La pensée de la Corse semblait l’avoir troublée. Elle s’assit néanmoins à côté de Lory.

— Vous m’avez demandée ? fit-elle un peu sèchement.

— Oui, parce que je ne pouvais aller moi-même vous trouver. Je ne voulais pas que vous voyiez cet homme, ou plutôt qu’il vous voie. Il n’est pas de votre bord… au contraire.

— Alors, il est du vôtre ?

— Il paraît… quoique je me passerais de cet homme. Il parle de vous comme de « cette femme ».

Denise eut un léger rire.

— Il peut bien parler de moi comme il voudra. Vous a-t-il apporté des nouvelles de la Corse ?

Pour faire cette question, Denise avait pris un air indifférent, mais qui aurait pu dire ce qu’elle cachait sous ce masque de froideur ?

— Oui, répondit le comte en la contemplant avec une adoration impossible à cacher, oui, il m’a communiqué certaines nouvelles…

— Mauvaises ? Je le devine à votre expression.

— Oui !… plutôt mauvaises.

— À propos de vos domaines ?

— Non. Je ne me suis jamais soucié de mes domaines et ce n’est pas maintenant que je vais commencer.

— Alors, c’est à propos d’autre chose ?

Lory ne répondit pas tout de suite, puis éluda la question.

— Il faut que je retourne en Corse, dit-il enfin, et cela le plus tôt possible… dès que je pourrai me tenir sur mes jambes.

Denise lui lança un regard froid de reproche.

— J’avais entendu parler de quelque chose de ce genre, dit-elle, lentement, mais je n’y avais pas ajouté foi.

Lory de Vasselot chercha à se rapprocher, mais ne put voir ses traits : Elle avait détourné la tête…

Quant à lui, son vieil instinctif se réveillait. Un obscur pressentiment l’avertissait qu’il se trouvait au moment où il faut lutter pour conquérir le bonheur de sa vie. Il tendit la main, mais ne put saisir qu’un pli de sa jupe. Il la retint ainsi en pressant la frêle étoffe entre ses doigts convulsés.

— De quelle histoire parlez-vous ? demanda-t-il en affermissant sa voix.

Une flamme parut dans les yeux de Denise, et soudain elle prit une attitude plus conciliante. Elle ne savait pas si elle éprouvait de la colère ou de la peur. Elle dit :

— Il y aurait au château quelqu’un que vous aimez.

— C’est vous seule que j’aime, répondit-il d’une voix étranglée. Non, ne fuyez pas. Vous me faites mal au bras. Je ne vous lâcherai pas.

Denise demeura tranquille, silencieuse et attentive.

— Alors, qui donc se trouvait au château ? demanda-t-elle enfin.

— Je ne peux pas vous le dire.

— Si c’est comme vous dites… à mon sujet… et… je vous demanderai de ne pas aller en Corse.

— Je dois y aller.

— Pourquoi ?

Cette fois, sa tranquille douceur parut feinte.

— Je ne peux pas vous répondre.

— Vous êtes trop dur… pour moi.

— Oui, je vous en demande trop… ou pas assez… en tout cas plus que vous ne pouvez me donner.

Un étrange sourire erra sur les lèvres de Denise. Qui donc se croyait être cet homme qui décidait ce qu’une femme peut ou non donner ?

Il avait lâché sa robe. Elle ne bougea pas.

Ils se regardèrent longtemps en silence. De mystérieuses forces adverses les séparaient, mais quelque chose de plus grand travaillait sourdement à les unir… et, en vérité, au fond d’eux-mêmes, ils pressentaient que ce destin triompherait.

XVIII

Dans le maquis

L’abbé Susini était pauvre, mais cela ne l’empêchait pas d’être charitable, et surtout envers les fous et les bornés. Et cette charité ne consistait pas en dons matériels, mais en aide plus efficace pour les gens qui vivaient de rien, dont il fallait avant tout connaître la vie secrète et comprendre le tempérament sombre et passionné.

En général, les autorités établies en Corse n’y comprennent rien. Elles ferment les yeux et quand elles sont forcées d’agir et de frapper, elles le font mollement. C’est une erreur. Il ne faudrait pas confondre ceux qui prennent le maquis pour ne pas payer une misérable petite amende avec d’autres qui veulent échapper à la guillotine.

La plupart des « bandits corses » n’attaquent jamais les touristes, pas même pour les voler, à moins de mourir de faim. Ils ont autre chose à faire.

On prend le maquis souvent pour de très légers sévices. De là, on négocie avec un avocat, avec les autorités locales, les témoins, même avec la police. On méprise la justice, et l’on ne s’y livre que si l’on est assuré d’être acquitté, en tout cas sans atteinte à leur conception très particulière de l’honneur.

Faire une battue générale de toute l’île pour en purger définitivement les « bandits » serait entreprise longue et coûteuse, et puisque les hors la loi ne s’en prennent qu’à leurs ennemis personnels, que leur nombre diminue, les choses restent en l’état.

C’était dans ce monde de vagabonds pourchassés que l’abbé Susini allait de temps à autre rechercher quelque brebis perdue. Il prenait un certain plaisir à endosser les habits de paysan que son père lui avait légués et à parcourir les montagnes sauvages que ses aïeux devaient bien connaître. Il obéissait ainsi à l’instinct qui incline tout homme digne de ce nom à se révolter contre le réseau des règlements et des lois de la vie civilisée pour se réfugier dans les solitudes où l’air du ciel est à tout le moins impollué, où l’on retrouve toute la saveur de la vie primitive.

L’abbé n’était pas un homme raffiné, il était resté très près de la nature, les voix du vent dans les arbres, le grondement des torrents, la légèreté de l’air forestier, exerçaient sur lui un prestige incomparable. L’atmosphère des logis clos de murs l’étouffait, comme toujours, tôt ou tard, elle oppresse les marins, les explorateurs, tous ceux qui ont pris l’habitude de dormir sous le ciel. De temps à autre, l’abbé Susini disparaissait pour quelques jours, s’évanouissait dans le mystérieux maquis. De ce qu’il faisait, des gens qu’il y voyait, de ce qu’il entendait et disait là, personne n’en savait rien.

Durant les terribles événements de juin 1940, le prêtre d’Olmeta et le colonel Gilbert étudiaient avec le plus grand intérêt les effets de la catastrophe française sur les natures frustres des Corses. L’abbé se trouvait un soir sur la route, non loin de la casa Perruca, en train de contempler les flammes qui achevaient de consumer ce qui restait du château de Vasselot. À la même heure, des fenêtres de baraquements militaires de Bastia, le colonel Gilbert vit aussi que le château était en flammes et eut son geste facile et sceptique de surprise.

Quant à l’abbé, il réfléchissait : « Une maison inhabitée ne se met pas toute seule à flamber », se disait-il. « Qui donc a fait cela et pourquoi ? »

Il connaissait assez les sentiments en cours parmi la population de sa paroisse et savait que la destruction du vieux château ne servait aucun intérêt, ne satisfaisait aucune vengeance.

Il y avait donc là-dessous quelque chose qu’il ne comprenait pas. Sans doute, l’affaiblissement subit du pouvoir en France aurait pu inciter de vieilles haines à se réveiller, des vendettas à s’assouvir. L’incendie du château de Vasselot pouvait résulter de cette résurrection d’un passé qu’on croyait mort depuis longtemps, oui, mais l’abbé en jugeait autrement.

Il passa d’abord à la casa Perruca où tout lui parut endormi, et il ne crut même pas devoir parler à la veuve d’Andrei.

Un peu plus tard, il s’engagea sur le sentier conduisant au défilé de Lancone. Mais il ne le suivit pas longtemps. À la croisée des chemins, il ne tourna pas à gauche. Au lieu de cela, il prit la piste qui conduit à Corte à travers les régions les plus désertes de l’île. Là, règne le maquis dans l’acception la plus sauvage du mot, où l’on peut errer plusieurs jours sans rencontrer un être humain. Ce ne sont que fourrés épais impénétrables où les hors la loi peuvent vivre tranquilles.

Mais là n’était pas la destination de Susini. Il allait plus loin, en des replis de montagnes où personne ne s’aventure guère. Il ne regardait ni à droite ni à gauche. La lune à son premier quartier semblait glisser à travers les interstices des lourds nuages qui précèdent sous ces latitudes les orages d’été au milieu des saisons sèches et ardentes. La nuit n’était pas obscure, l’atmosphère était d’une tranquillité parfaite. L’abbé s’était élevé très haut dans la montagne depuis qu’il avait quitté la croisée des chemins. Il débouchait maintenant dans une vallée étroite, bordée des deux côtés de parois presque abruptes et inaccessibles à cause des nombreux pierriers et de gros blocs en équilibre instable, toujours prêts à s’ébranler et à rouler plus bas au gré des moindres accidents des éléments. Susini marchait d’un bon pas, mais tout à coup il s’immobilisa : Un léger bruit, si faible en vérité, qu’un citadin ne l’eût certainement pas entendu, lui fit tourner les regards vers sa droite. Un caillou pas plus gros qu’une noisette, détaché des hauts pierriers, roulait à ce moment à ses pieds. Puis le profond silence de la montagne régna de nouveau. Personne n’était en vue. Alors, l’abbé prononça à voix haute et calme : « Je suis Susini, d’Olmeta ».

Il y eut un moment d’attente, et, enfin, un homme surgit de derrière un rocher et s’avança pieds nus vers le prêtre. On eût dit un revenant à le voir en vêtements déchiquetés, sans chapeau, barbe et cheveux tout blancs, tout embroussaillés. Il y avait assurément de nombreuses années qu’il n’avait pris aucun soin de sa personne.

— Toi ici ! s’écria le prêtre en reconnaissant un de ses protégés du maquis, un de ces êtres devenus de vrais hommes des bois, vivant comme des bêtes dans les gorges profondes des montagnes corses.

L’autre poussa un grognement affirmatif.

— Eh bien, puisque tu es sorti de tes cavernes, tu dois savoir que tous les gendarmes ont été appelés en France ?

Autre cri guttural qui signifiait vaguement un oui. Cet homme n’avait peut-être pas prononcé un mot depuis des années et avait dû reconnaître l’immense vanité, la grande inutilité en tout cas de tous les langages humains.

L’abbé fouilla ses poches, en sortit un paquet de tabac qu’il tendit à l’individu. Celui-ci le prit avec un élan de joie et dit :

— Merci !

— Je passe par là, reprit Susini, parce que je cherche un vieillard qui doit se trouver dans les environs, il est accompagné d’un homme qui s’appelle Jean et a, dit-on, le mauvais œil.

— C’est donc le comte de Vasselot que vous cherchez, reprit l’homme sans marquer la moindre émotion. Eh bien, je l’ai vu, il est plus bas, vers l’entrée du défilé de Lancone… avec les autres, conclut-il en jetant autour de lui un regard pareil à celui d’un fauve convoitant une proie.

— Ils sont tous vers le pied de la montagne, dit-il encore. Vous comprenez…

L’abbé lui-même regarda derrière lui : « Ainsi ces monts sauvages étaient bien toujours hantés de ces hors la loi silencieux et redoutables qui avaient échappé à la rigueur de la justice. Et ceux qui se rassemblaient là-bas vers le défilé ne pouvaient être que les plus dangereux de tous… mais dans quel but ?

— Bon ! dit l’abbé en reprenant son chemin en sens inverse. Allons, adieu ! Que Dieu te garde !

L’homme eut un ricanement signifiant évidemment que ce souhait de Susini était bien trop audacieux.

Le bon curé d’Olmeta chemina jusqu’à plus de minuit. Alors, il avisa un creux bien abrité, entre deux rochers, il s’y coucha et dormit là jusqu’au matin. Dans son sac de cuir qui lui avait servi d’oreiller, il y avait un peu de pain et de viande qu’il mangea en reprenant la direction du défilé de Lancone. À un moment, il s’arrêta pour prêter l’oreille : oui, ce qu’il entendit très faiblement, c’était le sifflet de la « Persévérance », le vieux bateau-courrier qui arrivait à cette heure en vue de Bastia.

Le soleil n’était pas encore levé pour ces profondes gorges creusées au milieu du massif de l’île, il ne faisait pas chaud dans cette ombre, et l’abbé marchait rapidement. Bientôt, le soleil surgit au-dessus des crêtes qui surplombent Biguglia. Le marcheur vit à sa grosse montre d’argent qu’il était près de huit heures ! Il se hâta. Lorsqu’il fut près de l’entrée du défilé, il se posta bien en vue dans un endroit où le sentier s’élargissait comme dans une clairière et il lança d’une voix haute et claire l’appel des bergers pour rassembler ses chèvres. Il le répéta deux fois, puis, après une pause, recommença. Ainsi, il ne pouvait manquer d’être aperçu ou entendu de n’importe qui se trouverait à un kilomètre.

Il ne fut pas désappointé. Quelques minutes plus tard, un épais fourré d’arbustes situés au-dessus du sentier remua, s’entr’ouvrit et un jeune garçon à la face distordue et haineuse s’avança vers l’abbé.

— C’est Jean au mauvais œil qui m’envoie, dit le petit brigand en louchant vers les mains du prêtre pour s’assurer qu’il n’avait pas de poignard.

Il ajouta :

— Jean est blessé et a un vieux avec lui.

— Un vieux ?

— Oui, un fou.

— Conduis-moi vers lui. Tu n’as pas besoin d’avoir peur. Je n’ai pas d’armes.

Ils grimpèrent à travers les éboulis et les fourrés serrés. Et tout à coup ils se trouvèrent à l’entrée d’une étroite clairière où plusieurs hommes étaient assis autour d’un maigre feu où se réchauffait un pot de café.

Un de ces hommes était Jean « au mauvais œil ». Le comte lui-même, appuyé un peu à l’écart à un tronc d’arbre, avait une figure anormalement rouge, encadrée de sa barbe et de ses cheveux d’une blancheur de neige.

Le désignant du doigt à l’abbé, Jean dit à mi-voix :

— Il est pire que jamais. Quelquefois il faut le retenir par force. Il croit que toute l’île est à sa poursuite. Et il ne dort plus du tout… Il…

Jean fut interrompu par le gamin à l’air sinistre qui lui annonça :

— Il y a une voiture qui va s’engager dans le défilé.

Tout le monde fit silence. Les hommes groupés autour du feu se levèrent et saisirent leurs fusils. Le garçon dit encore :

— C’est une voiture qui vient d’Olmeta et entre dans le chemin privé de la casa Perruca, il y a deux femmes…

À ces mots, le vieux comte bondit en avant. Il ne fut retenu qu’à grand’peine par son fidèle Jean. Le vieillard avait de mauvaises lueurs de haine aux yeux. Il s’empara du fusil de Jean… Cependant l’abbé écartant les buissons, regardait là-bas, sur la route. Il aperçut la voiture et reconnut les deux femmes qui s’y trouvaient. Alors, il se retourna vivement, arracha l’arme des mains du comte et s’écria :

— Les personnes qui passent là-bas sont des amies. J’abats le premier de vous qui leur tire dessus.

Tous, prêts à faire feu sur les passantes, abaissèrent leurs armes, car ils savaient que l’abbé ne plaisantait pas.

Et pendant ce désarroi, Denise et Mlle Brun traversèrent tranquillement le défilé.

XIX

Une vente inattendue

Lorsque l’armistice de juin 1940 eût mis fin aux hostilités, Lory de Vasselot se montra plus impatient encore de se voir debout. Libre dès lors de ne plus songer qu’à Denise, il était fort affecté de ne marcher qu’avec des béquilles.

Si Denise absorbait toutes ses pensées, c’est qu’elle lui semblait éminemment énigmatique. Elle lui paraissait double : L’une de ces deux personnalités était de nature gaie, sage, tendre, quasi-maternelle, pleine de sollicitude pour lui. Mais il se demandait si c’était seulement son état de faiblesse actuelle qui inspirait à la jeune fille une sympathie… qui n’était peut-être que de la compassion.

À d’autres égards, Denise lui paraissait plus froide, détachée et revenue de beaucoup de choses, satisfaite du moment présent sans vouloir songer à un avenir auquel lui-même ne pensait qu’avec un tremblement d’espoir indicible.

— Je ne vous comprends pas, lui dit-il un jour en une des rares occasions où elle se permettait de lui tenir compagnie, vous êtes étonnamment courageuse, et, par ailleurs, vous paraissez extrêmement craintive.

Elle eut un regard de ressentiment qui le surprit, encore qu’il eut dû s’y attendre.

— N’en dites pas plus, répondit-elle, car de telles conversations risqueraient de retarder votre guérison.

Elle eut un léger rire et sortit.

Le lendemain matin, Mlle Brun déclara négligemment à Lory que Denise et elle allaient repartir pour la Corse.

— Mais pourquoi, au nom du ciel ? s’écria le jeune homme.

— Oh ! vous savez, répliqua la vieille demoiselle, on ne sait pas toujours très bien le pourquoi de ses propres actions…

Lory n’insista pas, puis, après avoir réfléchi, il demanda encore :

— Quand partez-vous ?

— Ce soir, de Nice.

Ce qui dépassa la philosophie du jeune comte, ce fut qu’en fait, les deux demoiselles firent ce qu’elles avaient décidé.

Motif sérieux, ou caprice ? Nul n’aurait pu le dire. Quoi qu’il en soit, elles débarquèrent un beau matin à Bastia, et rentrèrent immédiatement à la casa Perruca sans se douter qu’elles avaient passé si près des fusils pointés contre elles.

Mlle Brun ne faisait jamais de questions, et si elle se doutait des raisons pour lesquelles Denise regagnait son manoir corse, ce n’est pas de la jeune fille qu’elle le tenait. Il lui suffisait d’avoir vu les yeux cernés de sa jeune amie pour tirer des conclusions. Elle ne dit rien et se remit aux soins que réclamait la vieille maison des Perruca.

— La vue du château de Vasselot manque au paysage, observa-t-elle un matin en ouvrant la fenêtre qui donnait sur la vallée.

— Oui, répondit Denise d’une voix parfaitement indifférente, et ce fut tout.

Mlle Brun mit alors ses gros gants, prit un panier et descendit au jardin. Le travail qu’elle y faisait était si lent et minutieux qu’on en discernait rarement les résultats. D’ailleurs, Denise n’y venait plus jamais et Mlle Brun ne savait pas à quoi la jeune fille pouvait bien passer son temps. Elle paraissait ne rien faire et demeurer seule. Ce jour-là, en rentrant, vers midi, Mlle Brun trouva le colonel Gilbert assis à une table du salon en compagnie de Denise. Ils avaient plusieurs papiers étalés devant eux.

Ils eurent tous les deux un air embarrassé, Denise rougit et le colonel se mordit les lèvres, mais il se remit instantanément et se leva pour saluer la vieille demoiselle.

— J’ai appris votre retour, dit-il, et je me suis empressé de venir vous présenter mes respects.

— Nous examinons des plans, ajouta précipitamment Denise, car je me décide à vendre Perruca au colonel… comme vous l’avez toujours désiré.

— Oui, c’est exact, répliqua Mlle Brun lentement et sans s’émouvoir du reproche voilé qu’elle devinait sous les paroles de Denise. Et même elle reprit l’avantage en ajoutant :

— Le colonel a-t-il de l’argent dans sa poche, et l’affaire peut-elle se faire dès aujourd’hui ?

Avec une certaine malice, elle regardait alternativement le colonel et Denise. Celle-ci ne songeait évidemment qu’à Perruca, mais quant à l’officier, ses sentiments devaient être plus compliqués. Mlle Brun avait très bien discerné qu’il était épris de Denise et elle se demandait ce qui en serait résulté, si M. Gilbert avait eu trente ans de moins. Elle avait des doutes sur l’intégrité morale du colonel, mais ne savait-elle pas qu’un amour jeune et vrai peut très bien modifier des caractères encore peu endurcis…

— Vous savez très bien, lui répondit Gilbert, que l’armistice n’a rien résolu concernant la Corse et que dans ces conditions, plus tôt vous quitterez la Corse, mieux cela vaudra.

— Bah ! rétorqua Mlle Brun. Avec vous à Bastia pour nous protéger, nous ne risquons rien. Et quant à la vendetta, les Perruca sont maintenant invincibles. N’avons-nous pas brûlé jusqu’aux vestiges du château de Vasselot ?

Gilbert, à l’ouïe de ce qui ne voulait être qu’une plaisanterie, fut assez bizarrement effaré.

— Quant à moi, déclara Denise, je désire que cela soit conclu le plus tôt possible. Il n’y a aucune raison d’attendre.

— En effet, fit Mlle Brun.

Elle aurait voulu vendre le domaine et l’île tout entière, car elle n’avait pas de sang corse dans les veines et, au fond, elle n’avait jamais pu s’habituer aux mœurs et au climat de l’île…

— Cependant, ajouta-t-elle, ces sortes d’affaires ne peuvent se traiter entre deux femmes et un officier, il me semble qu’il faut un notaire ou quelque chose commença…

Elle continuait à regarder l’un après l’autre les deux personnages assis devant elle. Elle ne savait pas pourquoi l’affaire se décidait si brusquement, mais elle était si contente qu’elle ne songeait pour le moment à rien d’autre.

— Certainement, dit le colonel, il nous faut prendre jour pour signer l’acte par-devant un notaire à Bastia.

Il resta pour déjeuner, ce qui fut l’occasion de faire meilleure impression que jamais.

Mlle Brun fit monter de la cave une bouteille de vin vieux pour célébrer l’heureuse conclusion de la vente et, au café, il fut de nouveau question de la date à fixer.

— Je suis fort aise d’en finir le plus tôt possible, dit le colonel en savourant une cigarette. Malgré l’armistice, on ne sait jamais ce qui peut arriver, et, d’ailleurs, j’ai offert à mes chefs d’être employé en Algérie jusqu’à la signature de la paix. Si je ne me trompe, il va se passer là-bas des choses intéressantes et je suis las de mon inactivité. Alors, prenons-nous rendez-vous pour un jour de la semaine prochaine ?

— C’est aujourd’hui jeudi, répondit Denise. Disons-nous lundi ?

— Plutôt, peut-être, mercredi, suggéra Mlle Brun ?

Après quelque discussion, ce fut mercredi qui fut choisi. Mlle Brun n’avait offert aucune raison spéciale pour préférer le mercredi et d’ailleurs, elle n’en donna point.

— Il nous faudra de notre côté deux témoins, dit-elle au moment où le colonel prenait congé, et je crois que je pourrai les obtenir d’ici à mercredi.

Gilbert semblait n’y avoir pas pensé, il remercia et répéta.

— Alors, à mercredi. J’aurai les sommes en poche !

Au milieu de l’après-midi, Mlle Brun annonça l’intention d’aller à Olmeta. Il serait bon, à son avis, de demander à l’abbé Susini d’être un des témoins, et cela assez à l’avance pour qu’il fût certainement libre.

Denise ne lui offrit pas de l’accompagner, de sorte qu’elle s’achemina seule et d’un pas tranquille vers le village.

Une vieille comme moi ne risque guère de recevoir un coup de fusil, se dit-elle, et elle marcha sans regarder à droite ni à gauche.

La servante du prêtre la reçut assez froidement. Elle répondit cependant que l’abbé était chez lui, et elle entr’ouvrit la porte juste assez pour laisser passer Mlle Brun.

Celle-ci n’avait guère de considération pour Susini, mais aucune estime pour une gouvernante qui tenait si mal une maison. Elle considéra avec mépris la saleté du plancher et résista avec peine à l’envie de s’emparer d’un balais qui reposait comme ironiquement dans un coin, pendant que la bonne femme allait l’annoncer.

L’abbé la fit entrer dans son petit bureau dont quelques revues, une douzaine de livres de théologie et une vie de Napoléon Ier composaient toute la bibliothèque. Il s’inclina en silence et offrit son unique fauteuil à sa visiteuse.

Celle-ci s’assit, se croisa les mains sur le manche de son ombrelle, elle attendit que la domestique eût refermé la porte, puis elle regarda l’abbé droit dans les yeux.

— Comprenons-nous bien, dit-elle, sans autre préambule :

— Mon Dieu, Mademoiselle, à propos de quoi me dites-vous cela ?

— Oh, pas sur des questions de dogme, en tout cas !

Elle devinait qu’il existait des choses sur lesquelles le prêtre désirait ne pas comprendre ou être compris.

Elle leva la main comme pour prêter serment, et reprit :

— Je ne viens pas à vous comme au prêtre, mais comme à l’homme, au seul qui soit en cette île actuellement.

— Actuellement, vous dites ? Mademoiselle.

— Oui, il en existe un autre qui est en train de se guérir de ses blessures en France.

— Ah ! je comprends. Je suis aise que vous l’estimiez.

Mais vous avez oublié notre ami le colonel.

— Lui ? Il aurait fait peut-être un bon ecclésiastique ?

— Ah, que vous m’amusez, Mademoiselle !

L’abbé se renversa sur sa chaise pour mieux rire.

— Oui, peut-être, et je vais vous amuser plus encore en vous informant que Denise Lange vend Perruca au colonel.

— Tonnerre ! fit l’abbé à mi-voix en se passant la main sur le front. Quelle affaire ! Et vous n’avez rien fait pour l’empêcher, ajouta-t-il avec une nuance de mépris.

— Je n’ai aucune influence ! J’en avais un peu, mais plus du tout maintenant…

Elle eut un geste de laisser s’envoler une feuille au vent.

— Mais, reprit-elle, j’ai fait remettre la signature à mercredi afin de me permettre de trouver les témoins, l’un des deux sera vous si vous le voulez bien, et l’autre… eh bien, nous pourrions le faire venir de Fréjus, pour mercredi… Il y a des bateaux tous les jours.

L’abbé fit un signe d’assentiment.

— Très habile, fit-il.

— Personnellement, dit encore Mlle Brun, je serais heureuse d’être débarrassée de Perruca, mais je me suis imaginée qu’il y a des dessous…

— Il y en a, coupa l’abbé.

— Je ne vous le demande pas, déclara-t-elle, en se levant.

— Mais, tout de même, si fait, je vous demanderai une chose : Pourquoi le colonel Gilbert veut-il acheter à tout prix ?

— Ah ! s’écria Susini en levant les bras, cela c’est ce que je voudrais bien savoir !

— Alors, tâchez de l’apprendre d’ici à mercredi ! Là-dessus, Mlle Brun sortit.

XX

La pépite

Toute la nuit, une diluvienne pluie d’orage s’était abattue sur la montagne. Au petit jour, les nuages se disloquèrent au-dessus de la côte occidentale de l’île et du haut de la casa Perruca, la mer lointaine parut toute bleue à travers des nuées flottantes et à demi-transparentes. L’été avait été très sec jusqu’alors, mais en quelques heures les pentes avaient reverdi et leur couleur était aussi tendre qu’en avril, en contraste avec l’écarlate immuable des hauts rochers dépourvus de végétation. Sous les rayons du soleil levant, la vallée, la rivière, les bois étaient frais comme sans doute aux premiers jours du monde.

Mlle Brun et Denise venaient de quitter la table de leur petit déjeuner et se tenaient devant la fenêtre qui donnait sur la véranda. De cette place, où le vieux Perruca avait passé tant d’heures de sa vie, on jouissait d’une vue magnifique.

— Que c’est beau et pur, après la terrible nuit d’orage ! s’écria Mlle Brun.

— Oui, le tonnerre a tonné comme jamais après minuit ! Et…

Mais elle s’interrompit et recula, car la chambre, la véranda, la vieille maison et le monde entier, tout s’était ébranlé, était secoué et tremblait comme une faible tige d’herbe sous un vent violent. En même temps, les oreilles étaient assourdies par un grondement formidable, pareil à un tonnerre prolongé et parti du sol même. Denise et Mlle Brun s’étaient approchées et se tenaient étroitement serrées l’une contre l’autre, puis, la jeune fille plus forte que sa compagne, souleva Mlle Brun et la porta presque jusque sur la véranda où elle s’arrêta un instant avant d’entraîner son amie au jardin.

Là, elles demeurèrent ensemble, sans parole, presque sans pensée, tant que continuait le grondement inouï qui remplissait l’air. Elles virent encore une fois la maison osciller, puis tout s’apaisa, le silence se rétablit et régna de nouveau sur les choses. Denise revit la vallée brillante et la rivière souriante au-dessous d’elle. Elle porta la main à sa gorge comme si elle avait étouffé. Mlle Brun toute tremblante se laissa tomber sur un des fauteuils d’osier du jardin, mais Denise, tous les muscles tendus, demeura debout, comme un tronc d’arbre battu du mistral.

Enfin, les bras croisés, éprouvant le sol du pied comme pour savoir si l’on pouvait encore s’y fier, elle dit d’une voix étrangement changée :

— Ce doit être un tremblement de terre !

— Mais non ! s’écria Mlle Brun. Regardez !

Elle désignait d’un index tremblant un point du fond de la vallée. Là, tout un pan de la montagne s’était abattu avec ses champs en terrasses, plusieurs milliers de ceps de vigne, des oliviers et tout un petit bois de pins. Toute cette masse s’était détachée des pentes, laissant le rocher à nu.

Cela avait fait un barrage en amont duquel la Guadelle, petit tributaire de l’Alix, faisait déjà un lac menaçant de tout emporter.

La principale partie de l’éboulement s’étant produite du côté des Perruca, ce domaine se trouvait presque détruit en une minute. C’étaient ses vignes et ses champs les plus riches qui s’étaient abîmés irrémédiablement en un chaos de pierres et de boue.

La maison seule, comme suspendue au-dessus du précipice demeurait intacte.

— Elle ne bougera pas, dit Denise, elle est bâtie sur le roc.

Les deux femmes se remettaient de leur terreur. En tout cas, elles voyaient maintenant que c’était un grand glissement de terrain et non un tremblement de terre qui était arrivé. Mlle Brun eut un long rire nerveux en disant :

— Voilà, les limites entre propriétés des Vasselot et Perruca ont disparu, effacées de la surface de la terre… Plus rien ne nous sépare maintenant.

Denise qui avait eu la même pensée, garda le silence. Le sentier qui allait du château à la casa Perruca et où le colonel avait passé le jour de la mort du vieux Perruca avait disparu.

Où il zigzaguait entre les oliviers et les châtaigniers il n’y avait que le roc nu, escarpé et perpendiculaire comme une falaise. La casa était désormais inaccessible de ce côté-là.

— Que c’est curieux ! murmura Mlle Brun. Elle rentra à la maison et prit un chapeau, car le soleil était maintenant brillant et brûlant comme après les fortes pluies.

Elle retrouva Denise debout au bord de l’éboulement comme si elle cherchait les traces du sentier et du vieux château maintenant évanoui.

— Certainement une malédiction repose sur cette terre, dit-elle, en jetant autour d’elle des regards égarés.

Mlle Brun mit ses gants et se dirigea vers la descente :

— Je vais voir jusqu’où le sentier est encore praticable, dit-elle.

Elle s’aperçut vite qu’il n’y avait rien à faire. Quand la nature entreprend une œuvre, bonne ou néfaste, l’homme n’a qu’à rester spectateur sans essayer d’intervenir. Denise, plus sensible peut-être, n’avait aucune envie d’accompagner Mlle Brun. Elle demeura à l’ombre d’un mimosa et se borna à suivre des yeux la descente de la vieille demoiselle tantôt en vue, tantôt cachée par les buissons.

Mlle Brun parvint sans difficultés jusqu’à l’endroit où le sentier était coupé nettement par l’avalanche de terre. Il se trouva que c’était exactement là que le cheval du colonel Gilbert avait buté et s’était blessé à une pierre acérée. Un petit torrent de montagne passait à cet endroit et quelques pierres détachées par l’ébranlement étaient venues s’abattre sur le sentier se brisant en de nombreux fragments. Mlle Brun, debout au milieu de ces débris, tâtait le sol du pied pour ne pas glisser, lorsqu’une chose curieuse attira son attention. Elle s’agenouilla, regarda autour d’elle d’un air soupçonneux. Mais elle n’était plus en vue de la casa, elle était bien seule, loin de tout regard humain.

Alors, elle examina les cailloux brisés et en choisit quelques-uns.

— Ciel ! dit-elle à mi-voix. Ciel ! que nous avons été stupides.

Elle se releva les mains pleines de ces petits éclats de pierre. Pensivement et lentement elle remonta. Une fois parvenue sur la terrasse, elle était hors d’haleine. Elle aperçut la veuve Andrei qui rentrait d’une course au village et l’informa que l’abbé Susini l’attendait au jardin.

Mlle Brun s’empressa d’entrer au salon. L’arrivée de Susini en ce moment lui parut providentielle, quoiqu’il en donnât une explication naturelle.

— Ce n’est peut-être pas très respectueux de ma part, dit-il, mais je suis venu voir si Mlle Denise et vous n’avez pas été trop effrayées par ce glissement de terrain.

— Effrayées ? s’écria la vieille demoiselle. Dites plutôt, mortes de peur !

Elle s’approcha d’une table d’angle. Elle alla prendre un journal qu’elle étendit de la main gauche sur la table, et alors y laissa tomber une poignée de petites pierres qu’elle tenait dans sa main droite.

Or, quelques-unes de ces pierres étaient d’une singulière forme ronde ou ovoïde.

« Quel caprice enfantin ! » pensa l’abbé.

— Qu’avez-vous trouvé là ? demanda-t-il en désignant du doigt la cueillette minéralogique.

— Je crois, répondit-elle, que j’ai trouvé là l’explication.

— L’explication de quoi ?

— De la conduite de votre cher Gilbert. J’ai vu des cailloux semblables au musée de minéralogie à Paris.

Elle en prit un et le tendit à l’abbé.

— Grattez cela avec votre canif, lui dit-elle.

Il lui obéit et s’y employa aussi avec les dents. Quand il le lui rendit il y avait à côté la marque de sa puissante mâchoire et sur l’autre face le caillou décelait l’or pur de sa pépite.

Il se leva sans rien dire, alla à la fenêtre où il resta longtemps en contemplation. Enfin, il se retourna :

— Il devait savoir cela depuis longtemps, commença-t-il en levant la main comme pour être écouté en silence. Oui, je comprends bien des choses…

— Mais pas encore tout.

— Sans doute, mais l’essentiel. Il a dû faire cette découverte, il y a deux ans, lorsqu’il a commencé ses relevés topographiques. Je vois maintenant pourquoi l’homme de Saint-Florent a assassiné Pietro Andrei qui se trouvait en travers de son chemin, et une vieille vendetta presque oubliée fut le prétexte. Je vois maintenant d’où venait la lettre anonyme qui a causé la mort de Mattei Perruca.

— Et je vois maintenant, interrompit la vieille demoiselle, pourquoi Denise a reçu l’offre d’achat avant d’être mise en possession et une demande en mariage, il y a à peine un mois. Toutes ces tentatives ont heureusement échoué.

— Et dire qu’il ne cherchait que la fortune !

— Attendez d’être tenté vous-même ! dit Mlle Brun. Il y en a tant qui parlent bien, mais qui succombent, car il y a des tentations bien fortes. Nous ne les connaissons sans doute pas, ni vous, ni moi…

— Non, répondit simplement l’abbé. Il y a rarement plus d’un sou dans les troncs d’église. Je comprends maintenant pourquoi cet homme essayait de réveiller la vieille haine entre Vasselot et Perruca, pourquoi il offrait à chacun d’acheter leur domaine… C’est que ce sale or gît quelque part aux limites de leurs propriétés.

Le prêtre se frottait le menton d’un air profondément affecté.

— Que de choses s’expliquent !

Il revint à la fenêtre d’où il contempla l’éboulement avec un intérêt tout nouveau.

— Le gisement doit être fort important, dit-il encore, car notre homme a surmonté bien des obstacles et essuyé bien des rebuffades avec le sourire !

— Il a joué avec son propre cœur, observa gravement Mlle Brun, jugeant la question du point de vue féminin.

Le prêtre fit un geste d’impatience.

— Oui, peut-être, dit-il, mais il reste encore bien des choses à expliquer… par exemple l’incendie du château de Vasselot. Une maison inhabitée ne se met pas à brûler toute seule. Que faut-il penser ?

Mlle Brun haussa les épaules.

— Tout cela s’expliquera bien un jour. Mais en attendant, il faut agir.

— Je sais bien ! Je sais bien ! J’agis et j’agirai encore, croyez-le bien. Le jeune comte arrivera demain soir. Il m’en avertissait par une lettre qui a croisé un message que je lui ai envoyé hier.

— Qu’est-ce donc qui l’amène ?

— Eh ! vous le savez bien ! Ce sont les beaux yeux de Mlle Denise.

Il prit son chapeau.

— Alors, dit-il, à mercredi matin, chez le notaire du boulevard du Palais, à Bastia. Quelle salade nous allons offrir au colonel. Vos deux témoins seront là, ah ! ah !

À mercredi donc si je ne vous revois pas d’ici là ! Mais ce colonel ! Quelle canaille !

— Il est cependant capable de bons sentiments.

— Vous voudriez l’excuser à cause de cette offre de mariage ? Mais ce n’était pas sincère ! protesta l’abbé.

— Qui sait ! Qui sait !

XXI

L’île farouche

— Nous arrivons en vue de Saint-Florent, dit le capitaine du yacht en abaissant sa jumelle marine.

— Bon, répondit Lory. Je suis heureux d’aspirer encore une fois l’odeur balsamique de mon île.

Les deux hommes étaient sur le pont du yacht qui faisait des signaux d’arrivée. Bientôt un canot se détacha du port, faisant force rames vers le petit vapeur. Le comte serra les mains du capitaine et descendit dans la petite embarcation. En quelques minutes, il fut à terre. L’abbé Susini l’attendait au débarcadère. La nuit tombait, mais Vasselot put se rendre compte de l’expression fébrile du prêtre.

— Ah ! quelle joie de vous revoir ! s’écria Susini.

— Moi aussi !

— Mais, j’ai de mauvaises nouvelles à vous annoncer, mon ami.

— Ah !

— Oui, il s’agit de votre père. Je l’ai retrouvé, et puis je l’ai perdu de vue de nouveau. Il se trouvait où je pensais bien qu’il s’était réfugié, dans le maquis. Il y vivait comme tous ceux qui le fréquentent, assez tranquillement.

Son fidèle Jean était avec lui. Le bruit avait couru que des perquisitions au château étaient imminentes… On disait que le clan Perruca s’agitait. Quoi qu’il en soit, Jean et votre père quittèrent le château quelques heures avant l’incendie. Aujourd’hui, j’ai reçu un message de Jean m’annonçant que votre père était parti de leur camp avant le jour. Toute la nuit, il s’était montré très agité, il s’imagine que le clan Perruca le cherche partout… En fait, il n’a plus sa tête à lui.

D’après quelques mots sans suite qu’il marmottait ces derniers temps, on peut supposer qu’il s’est dirigé vers Bonifacio afin de passer jusqu’en Sardaigne. Il est seul et privé de raison… Telles sont les tristes nouvelles.

— Et Jean ? demanda Lory vivement.

— Jean est à peu près guéri d’une grave chute. Il est parti à la poursuite de votre père sur un mauvais cheval. Mais j’en ai un excellent pour vous. Il n’y a qu’à suivre la piste jusqu’à la route de Corte à Bocognano. Cela vous est possible, à vous qui êtes officier de cavalerie. Si vous arrivez à rejoindre votre père, vous n’avez qu’à le retenir jusqu’à l’arrivée de Jean qui a reçu toutes instructions nécessaires. Mais, autre chose : Il faut que vous soyez chez Clément à Bastia à dix heures mercredi matin. C’est absolument indispensable… Entendez-vous ? Quoiqu’il arrive, au péril même de votre vie, vous devez être là. Une femme habile et moi préparons une bonne salade pour quelqu’un à l’heure fixée et nous avons besoin de vous pour fournir le vinaigre.

— Parlez-moi de mon cheval, dit Lory. Où est-il ?

— À quelques pas d’ici. Venez, je vous le montrerai.

L’abbé s’élança.

— Oh ! pas si vite ! cria Lory. J’ai une jambe qui ne va pas encore très bien. Prenez-moi le bras. Ah, oui, comme cela, ça va.

Ainsi soutenu par Susini, il traversa les rues sombres de Saint-Florent. Le cheval était à l’écurie de l’auberge où Lory s’était arrêté à sa première arrivée en Corse.

— Oh ! s’écria-t-il avec joie en se retrouvant en selle. Quel malheur que vous ne montiez à cheval, vous pourriez m’accompagner.

— Tant pis. Je suis ce que Dieu m’a fait et même pire, répondit l’abbé. Tenez, voilà votre chemin.

Ils se séparèrent.

Lory mit son cheval au trot. Il se sentait heureux de rentrer ainsi dans la vie active, après la profonde tristesse que lui avait apportée la défaite de sa patrie. Maintenant, malgré l’état de son père, malgré l’énigmatique attitude de Denise, il était heureux de galoper dans le vent à travers les montagnes sauvages.

Non, il ne pouvait renier son sang corse. Si, par moment, il avait cru haïr cette terre et cette race, il éprouvait maintenant la solidité des liens qui le rattachaient à l’Île passionnée, à cette âme ardente et concentrée dont il apprenait à connaître la force, l’orgueil et parfois même la grandeur.

Plus d’une fois, aux tournants de la route en zigzags, Lory aperçut la casa Perruca perchée sur son rocher rouge. Une fois même il vit comme une lumière aux vitres d’une des fenêtres et à mesure qu’il se rapprochait, l’image de Denise se précisait en lui. Que faisait-elle à cette heure ? Était-elle encore sur la véranda à goûter la fraîcheur de la nuit, en train d’écouter la lente mélopée des grillons ? Avait-il, lui, quelque place dans ses pensées ?

La route passait bien près du vieux manoir. Denise accoudée à la fenêtre entendit le trot du cheval sans se douter de qui passait, le cœur plein d’elle.

Un peu plus loin, le cavalier découvrit la chapelle et la tour qui dominaient le château de ses aïeux dont les pierres noircies gisaient là-bas dans la vallée. Le petit village de Murata était tout endormi. Lory songea que c’était dans l’une de ces trois ou quatre maisons aux toits de pierre qu’était né le trop célèbre Fieschi, l’auteur de la tentative d’assassinat sur le roi Louis-Philippe. Oui, pensa-t-il, il y a dans le plus petit village de ce pays une odeur de sang. La route continuait à monter et arrivait au défilé où Susini avait passé une semaine auparavant occupé d’une même recherche. Après ce couloir resserré entre les hautes pentes abruptes, le cavalier retrouva l’espace libre au flanc de la montagne. La fraîcheur de l’air indiquait une altitude élevée, ainsi que le silence impressionnant des sommets. Très loin et très bas, vers la droite, par delà les successives chaînes de montagnes, un petit feu fixe trouait la nuit. C’était le phare de Punta-Revellata, près de Calvi, à plus de trente kilomètres.

La nuit était pure et sombre. Il n’y avait que quelques bandes de nuages à l’horizon sud, mais tout le reste de la voûte du ciel était constellée d’étoiles. Le cheval de Vasselot mi-arabe, mi-poney, avait le pied sûr et l’intelligence que possèdent les mules et les ânes des pays accidentés et rocailleux.

Ce fut aux heures maussades précédant l’aube que le cavalier atteignit la banlieue de Corte, l’ancienne capitale de l’île, étagée sur la pente et surmontée de son antique citadelle grise et solennelle au centre des hautes montagnes. Çà et là, des sommets pointaient vers le pâle ciel du fin matin leurs cimes neigeuses. À mi-chemin entre Corte et Vivario, la route recommence à monter sur les flancs escarpés et dénudés. Peu après, Lory put percevoir les pas d’un cheval bien loin devant lui.

Il s’arrêta pour écouter. Le bruit des pas avait cessé. L’autre cavalier n’avançait plus et semblait l’attendre… On voyait maintenant sa silhouette se profiler sur le ciel, en haut de la côte, droit au-dessus de lui.

Lory se hâta, puis, à portée de la voix cria :

— Est-ce vous, Jean ?

— Oui, répondit celui-ci.

Leurs chevaux eurent un léger hennissement comme pour se reconnaître et se saluer.

— Sommes-nous sur le bon chemin ? demanda vivement le jeune comte sans autre explication.

— Oui.

— Et quel est le prochain village ?

— Vivario. Ce chemin y conduit tout droit. Après Vivario, on trouve une bifurcation, il faut prendre à droite.

— Avez-vous quelque indice de son passage ?

— Mais oui, j’ai rencontré plusieurs personnes qui l’ont rencontré.

— Où cela ?

— On l’a vu entre Bocognano, Bastelica et Sartane.

— Où se dirige-t-il ?

— Vers Bonifacio.

Plusieurs personnes l’ont rencontré ! avait dit Jean. Lory se retourna instinctivement sur sa selle pour explorer du regard le chemin parcouru : Personne ! Il n’avait aperçu personne depuis son départ ! Quel étrange pays !

— Où a-t-il pris son cheval ? demanda-t-il encore à Jean.

— À Corte, hier soir. Ce n’est pas un mauvais cheval. Et le vôtre ?

— Je ne l’ai pas bien vu par cette nuit si obscure, je sens qu’il a du sang. Cependant, je l’ai un peu forcé. Mais voici ce que vous allez faire. Tenez, prenez cet argent, allez vous procurer le meilleur que vous pouvez trouver à Vivario, et suivez-moi. Il sera bientôt grand jour. Auparavant, redites-moi les noms des localités de la route.

— Vivario, Bocognano, Bastelica, Cauro, Sartène, Bonifiacio.

— Bon, fit Lory, en repartant. Bon !

Et il se répéta mentalement les noms des villages où il allait passer.

Il se trouvait dans la vaste forêt de Vizzavona lorsque le jour parut. À travers les pins géants, il aperçut le sommet du Monte d’Oro, se teindre de rose, et toutes ces hauteurs d’où sont visibles les côtes d’Italie et de France, avec les petites îles éparses sur la mer, comme de petites taches noires sur une carte de géographie.

Le paysage ne variait guère. Toujours, comme durant toute la nuit, ce n’étaient que vallées à traverser pour remonter sur les pentes opposées, pour les redescendre sur l’autre versant et ainsi de suite. Du fond de la vallée de Prunelli, Lory voyait son chemin zigzaguer sur le versant opposé, mais là, il aperçut un cavalier qui montait devant lui.

C’était son père.

XXII

La poursuite insensée

Reconnaissant son père si près de lui, Lory fut saisi d’une nouvelle et fiévreuse ardeur. Sans réfléchir davantage, il éperonna son cheval qui, peu habitué à ce traitement, bondit en avant.

Mais alors, le jeune homme fit une erreur. Il poussa un grand cri d’appel oubliant que le vieux comte l’avait sûrement aperçu. Or, il était en uniforme, et la vue des galons produit toujours le même effet sur les hôtes du maquis : Ils fuient.

Ainsi, sans perdre le temps de reconnaître son fils, le vieillard s’élança à bride abattue ver la vallée de Prunelli. Lory le suivit. Le premier quitta la route et galopa vers un bois de pins qui lui parut une retraite plus sûre. Cependant, le sentier qui s’enfonçait dans le bois n’était qu’un raccourci aboutissant de nouveau à la grand’route, et l’officier allant plus vite, avait pris de l’avance quand le vieux comte, déboucha de nouveau à découvert.

Lory appela à plusieurs reprises pour rassurer son père, mais ce fut en vain. Le vieux comte, bien en selle, pressa sa monture avec plus d’énergie, et ainsi père et fils traversèrent l’un après l’autre en trombe le village de Bastelica. Il était encore de bonne heure et peu d’habitants étaient debout, car les paysans du Midi ne sont pas matinaux. D’ailleurs, en Corse, la vue d’un cavalier poursuivi vivement par un autre, n’éveilla chez les habitants que l’envie irrésistible de se cacher.

Toutes les sympathies sont pour le fuyard, tout le monde voudrait le connaître et le protéger, mais reste le poursuivant que l’on évite comme la peste.

Donc à Bastelica, il n’y eut que portes et fenêtres closes. Quelques enfants qui jouaient sur la route coururent instinctivement vers leurs portes où leurs mères les firent précipitamment entrer.

Ces gens ne voulaient rien avoir à faire avec cette double galopade, quelle qu’elle fut. Et elle continua.

Au fond de la vallée, une autre pente se présenta. Puis ce fut le village de Cauro avec sa grande maison carrée et sa minuscule église. Lory avait gagné un peu de distance à la descente. Il voyait plus nettement les vêtements déchirés de son père et sa longue barbe flottante, mais sa monture était fatiguée après une si longue course nocturne.

Encore affaibli lui-même, incapable de mouvoir sa jambe blessée, il ne pouvait ni mettre pied à terre, ni remonter en selle sans aide. En remontant vers Cauro, le père regagna une sensible avance, mais son cheval montra alors des signes d’épuisement, lui aussi avait couru toute la nuit. Le vieux comte, de son côté, oscillait sur sa selle, penchait dangereusement à droite et à gauche. Il devait être lui-même terriblement fatigué.

À cette vue, Lory vit que son père risquait à chaque instant de tomber.

— Arrête ! Arrête ! cria-t-il de toutes ses forces, ou bien je tire sur ton cheval.

Le vieillard ne tint aucun compte de cet avertissement. Peut-être n’entendit-il pas. En tout cas, il ne dut pas reconnaître la voix de son fils. Le comte montait en zigzags : dans quelques minutes, le fugitif allait passer un des virages et se trouver à peu de distance de son fils, un peu plus haut que lui. D’autre part, Lory savait qu’il n’avait plus aucun moyen d’atteindre l’autre cheval. La seule chance était d’arrêter cette autre monture en lui envoyant une ou deux balles dans la peau.

Enfin, une autre raison d’agir ainsi était que très probablement les gendarmes de Cauro, voyant un officier poursuivre un individu évidemment échappé du maquis ne manqueraient pas de lui tirer dessus… s’il n’était pas tombé de sa selle auparavant.

Ainsi Lory se décida. Son père arrivait comme à sa rencontre sur l’autre partie du virage et à quelques mètres seulement au-dessus de lui. Le vieillard n’avait aucune lueur de raison dans les yeux. Il vit le revolver de Lory et ne broncha pas. Le jeune homme tira un premier coup et manqua le cheval. Son père tourna la tête et eut un rire de démon. Il ne fallait pas attendre davantage. Lory tira soigneusement très bas pour ne pas risquer d’atteindre le cavalier… Alors, ce dernier et sa monture tombèrent et roulèrent ensemble au bas du mur de soutènement de la route.

« C’est le cheval que j’ai touché… Sûrement ce n’est que le cheval », se disait Lory en se précipitant. Il arriva au point de chute : Le cheval se démenait pour se relever, mais le vieillard ne bougeait plus !

Automatiquement, Lory attacha les deux chevaux, puis, de sa main valide, prit le vieillard à l’épaule et le souleva. Mais la tête de son père resta inerte. Le vieux comte était mort !

Comme il arrive à certains contours de la vie, Lory se demanda s’il avait bien ou mal agi. Mais, tout en réfléchissant, il parvint à traîner le corps de son père sous un châtaignier au bord de la route. Il l’examina. Il ne portait aucune blessure apparente. Le cheval non plus…

Quel doute pour le jeune homme ! Pourtant, même indirectement, il avait causé la mort de son père !

Il s’assit sous le châtaignier, en se répétant le mot de l’abbé Susini : « Quoiqu’il arrive, au péril même de votre vie, il faut que vous soyez à Bastia mercredi matin ».

Peu d’instants après, Jean arriva sur son mauvais cheval. Lory lui expliqua brièvement ce qui était arrivé, et le fidèle serviteur se borna à dire :

— Le Ciel reprend les inutiles.

Ensuite, il plongea la main dans les poches du veston du vieux comte : Elles étaient bourrées de papiers que Jean réunit soigneusement. Il y en avait une liasse déjà agrafés ensemble et qui étaient tout jaunis par le temps. Il tendit le tout à Lory.

— Ceux qui ont brûlé le château ont essayé de détruire cela, dit-il, mais nous avons prévu leur tentative.

Lory tourna et retourna la liasse.

— De quoi s’agit-il ? demanda-t-il.

— Des titres de propriété des domaines de Vasselot et de Perruca.

Le jeune homme déposa les papiers sur l’herbe à côté de lui.

— Placez soigneusement cela dans vos poches, reprit Jean, c’est important… c’est le destin qui les met à votre disposition.

— Croyez-vous que le destin s’occupe des affaires des Vasselot ?

— Oui, je crois, Monsieur le comte, dit gravement Jean « au mauvais œil ».

Ils causèrent un instant du passé, puis le comte apprit au fidèle serviteur qu’il devait à tout prix se retrouver à Bastia avant vingt-quatre heures.

— Du moment que c’est de la part de l’abbé Susini, il s’agit de choses importantes, reprit instantanément Jean, dont le visage tout ensommeillé reprit une animation nouvelle.

— Je pense que c’est facile, protesta Vasselot.

— C’est faisable, mais pas très facile, Monsieur le comte. Il vous faut galoper jusqu’à Porto-Vecchio. Là, vous trouverez au Café des Amis ou sur le quai un certain Casabianda. Vous lui expliquerez de ma part qu’il vous faut absolument vous trouver à Bastia demain matin au point du jour. Il a un bon bateau.

Lory se leva, alerte, malgré sa fatigue, et tout stimulé par la nécessité d’agir. Cependant, il objecta qu’il aurait besoin d’un peu de sommeil.

— Vous pourrez dormir dans le bateau de Casabianda.

Jean aida le comte à se mettre en selle. Lory put prendre une tasse de café sans descendre de cheval à la petite auberge de Cauro. Jean lui indiqua la route à suivre qui ne comportait aucune difficulté particulière quoiqu’elle traversât une région presque déserte. Vers le milieu du jour, Lory commença à apercevoir la mer par échappées et, à trois heures, il se trouva en vue du large port de Porto-Vecchio où il arriva enfin à demi-mort de fatigue et de manque de sommeil avant le coucher du soleil.

Il ne s’était jamais douté jusqu’à présent du prestige qu’exerçait la seule mention de son nom dans toute la Corse sur la foule des partisans de son clan. Mais il s’en rendit compte lorsqu’il se trouva en présence de ce Casabianda :

C’était un homme à l’air sinistre que partout, sauf en Corse, on eut mis sous les verrous rien que sur son aspect. Il s’inclina devant Vasselot comme s’il fût un roi et se mit entièrement à son service.

On voyait que pour recevoir dignement un tel hôte, il était disposé à offrir non seulement tout ce qu’il possédait, mais encore tout ce qu’il pourrait emprunter ou voler.

— Il n’y a pas encore de vent, dit-il au comte, mais il se lèvera à la nuit tombante. En attendant, buvons un peu de vin de Balagna.

Et il vida son verre à la perdition des Perruca.

Ils s’embarquèrent à la chute du jour. Toute la nuit, la voile latine fit glisser légèrement l’embarcation entre les petites îles de la côte. Aucun progrès des arts mécaniques n’a encore atteint la perfection et la grâce que donnent ces voiles par une brise modérée. La vitesse s’obtient sans résistance, et tout se passe comme si l’on s’en allait, non poussé par le vent, mais en être une partie, une aile, une émanation même.

Vasselot s’endormit presque aussitôt et son sommeil se prolongea toute la nuit. Lorsqu’il se réveilla, l’aube pointait et répandait sur les eaux une lueur de perle. À sa gauche, la vaste plaine de Biguglia reposait sous une couche de brouillard humide et laineux que l’on eût voulu caresser du doigt pour en apprécier la douceur floconneuse. À l’arrière-plan, les sommets étaient d’un rose tendre. Et devant le bateau la vieille tour de Bastia semblait surgir de la mer, masquant le port et ses quais.

Vasselot ne connaissait pas Bastia que son pilote décrivit comme une grande et merveilleuse cité, où l’on pouvait se perdre facilement.

L’homme qui avait aidé Casabianda à manœuvrer s’offrit à montrer le chemin de l’hôtel Clément. Le maître du bateau restait à bord, prétendant que l’odeur des gendarmes lui donnait la nausée.

Clément n’avait pas encore ouvert la porte de la rue, mais Lory put entrer par le côté. Il congédia son guide et attendit patiemment dans le hall. À la fin, une femme de chambre parut, mais, fraîchement débarquée de quelque coin perdu de l’île, elle ne comprenait ni le français, ni l’italien. Vasselot était en train de lui expliquer avec force de gestes et de mots expressifs que l’homme tonsuré avait rendez-vous avec lui, lorsque Clément lui-même parut.

— Conduisez ce monsieur au numéro 11, dit-il à un garçon survenu sur ces entrefaites. L’abbé Susini y attend.

Il l’y attendait, oui, mais en dormant. Il se réveilla cependant aussitôt et son premier mouvement fut celui d’un homme prêt à défendre chèrement sa vie.

Mais il reconnut vite son erreur.

— Ah ! s’écria-t-il en riant, c’est vous ! Eh bien, la fortune vient en dormant.

— Ce n’est ni la fortune, ni l’attaque à main armée comme vous aviez l’air de le craindre à votre premier geste.

— Endormi, mais prêt à toute éventualité. Oui !

— Cependant, je vous apporte, sinon la fortune, du moins de la paperasserie, dit Vasselot en sortant de sa tunique les liasses retirées des poches de son père…

— Voilà, reprit le jeune homme, de quoi assaisonner votre salade projetée.

— Oui, c’est ce que Jean et moi avons essayé de retrouver depuis trois mois.

Le prêtre s’assit sur son lit et fit aussi dignement que possible les honneurs de son appartement.

— Asseyez-vous, dit-il, je vous conterai une longue histoire… Non, ne prenez pas cette chaise, vous froisseriez ma meilleure soutane, que je gardais pour l’occasion de ce matin… Ah, approchez cette autre chaise, oui, c’est bien.

XXIII

L’or de la Corse

— Où est l’autre témoin de Mademoiselle ? demanda le notaire après avoir fait asseoir les dames.

— Il arrivera à dix heures, répondit Mlle Brun en jetant un coup d’œil à la pendule.

Il était moins trois.

Le notaire était un homme encore jeune, aux cheveux rejetés en arrière au-dessus d’un large front. Il paraissait intelligent, ce qui vaut mieux quelquefois que de l’être, car un homme supérieur connaît ses limites, tandis que le faux semblant a plus de confiance en soi.

L’air de la pièce était lourd et désagréable à respirer. Les murs étaient nus et le pauvre ameublement n’avait rien d’engageant. Le notaire avait cependant nuancé ses courbettes pour Mlle Brun et Mlle Denise Lange. Pour la première, une certaine condescendance lui avait paru suffisante. Pour Denise, il avait marqué peut-être une déférence trop marquée, mais il s’était trouvé habile. Le colonel Gilbert, après avoir échangé quelques salutations avec les dames, s’était retiré auprès de la fenêtre aux persiennes baissées, et il restait debout, immobile et flegmatique. Mlle Brun observa qu’il cachait très bien son impatience, en beau joueur qu’il était toujours.

Pour rompre la glace, le notaire voulut précipiter le mouvement.

— J’ai préparé l’acte de vente, dit-il. Je vous en donnerai lecture, comme l’exige la loi, mais il faut la présence des témoins. D’ailleurs toutes les parties étant absolument d’accord, les signatures peuvent être apposées dès maintenant. Voici la place laissée en blanc et réservée pour Mademoiselle Lange.

Il indiqua la place indiquée par une légère marque au crayon… mais Denise ne fit aucun mouvement pour prendre le document.

Mlle Brun jetait de temps en temps un regard sur la pendule. Dix heures sonnèrent.

À ce moment même un léger heurt fit arrêter le geste du notaire qui demeura la plume levée à la main. Le clerc ouvrit la porte et introduisit l’abbé Susini et le comte Lory de Vasselot.

En entrant, le premier regard de ce dernier fut pour Denise, puis il s’inclina du côté de Mlle Brun, et enfin il alla serrer la main du colonel qui s’empressa d’offrir un siège au blessé, après l’avoir présenté au notaire.

— Veuillez vous asseoir, dit ce dernier.

— Voici donc mes témoins, expliqua Denise.

L’abbé se frottait ses mains halées et contemplait la table du notaire comme un affamé devant un buffet chargé de victuailles. Les regards du notaire erraient de l’un à l’autre, d’un air indécis. Il avait l’impression vague qu’une certaine gêne s’était élevée entre les assistants à l’entrée des deux témoins… Denise regardait Lory un peu comme une mère pleine de soucis pour la santé de son enfant. Mlle Brun considérait le mur nu de l’étude et le colonel avait les yeux fixés sur la vieille demoiselle avec un drôle de sourire ambigu.

Il consultait de temps en temps sa montre, et le notaire sembla l’interroger des yeux comme pour lui demander s’il attendait quelqu’un d’autre.

— Cette scène silencieuse ne dura d’ailleurs pas.

Le notaire reprit le premier la parole :

— Mademoiselle n’a qu’à signer ici.

De nouveau il indiquait l’endroit réservé pour cela, tendit son stylo à Denise. Elle prit la plume et se tourna à demi vers Lory, comme pour attendre un mot de lui.

Il leva la main, puis il dit simplement :

— Mademoiselle ne peut pas signer cela.

Denise abaissa vers le document la main qui tenait la plume, mais elle ne signa pas.

— Pourquoi ? demanda-t-elle en faisant de plus près encore le geste d’appuyer la plume sur le papier.

— Parce que le domaine Perruca ne vous appartient pas. Il est à moi.

Denise releva la tête et fixa des regards francs et graves sur le colonel. Cela signifiait que c’était à lui de donner une explication. Denise n’avait jamais eu une pleine et entière confiance en lui, et son apparente franchise lui avait maintes fois paru suspecte. Lui, de son côté, ne témoigna pas une grande surprise. Au fond, il s’attendait à ce qui se passait et ne prit pas la peine de feindre l’étonnement.

Le notaire eut un rire poli, mais sceptique.

— Voilà une bien vieille légende, Monsieur le comte.

À l’ouïe de ces mots, l’abbé eut un geste de mépris et il allait parler lorsque Vasselot répondit au notaire.

— Je ne discute pas l’ancienneté de la chose, Monsieur.

Puis il se tourna vers Gilbert qui, de son côté, regardait le notaire d’un air courroucé.

— Naturellement, dit enfin le notaire d’une voix neutre, nous ne sommes pas sans savoir que le transfert d’une partie de ses domaines par le comte de Vasselot à feu Mattei Perruca manque de témoignage écrit et légal. En Corse, nombre de transferts de terres accomplis au siècle dernier sont également dépourvus de toute authenticité, n’ont pas été enregistrés par les fonctionnaires de l’État, mais dans la plupart de ces cas, possession vaut titre.

Au surplus, nous savons que feu le comte de Vasselot et Mattei Perruca n’étaient pas en bons termes et nous en avons inféré que s’il l’avait pu, le comte se serait empressé de déloger Perruca de son voisinage.

— Vous semblez vouloir écarter systématiquement mes objections, déclara froidement Lory.

— C’est votre opinion personnelle, Monsieur le comte, mais je me permets de vous faire remarquer que vous n’êtes ici que comme témoin. Je suppose que Mademoiselle va bien vouloir apposer sa signature.

Il tendit de nouveau la plume à Denise.

— Tout de même, possession ne vaut pas exactement titre, reprit Vasselot.

— Pardonnez-moi, riposta le notaire sèchement, mais je crains que vous-même n’ayez pas grand titre écrit sur les propriétés Vasselot depuis l’incendie de votre château.

— Vous vous trompez, dit tranquillement Lory.

À ce point de la conservation, l’abbé Susini claqua des doigts entre le pouce et l’index, en signe, sans doute, d’une extrême jubilation.

— Je ne crois pas, rétorqua le notaire avec une froide politesse, car le comte est mort depuis trente ans et s’il a eu des actes écrit en sa possession…

Ce fut alors le colonel Gilbert qui interrompit brusquement la conversation. De sa voix tranquille, trop tranquille même, il dit poliment :

— Veuillez m’excuser, mais j’aimerais que l’on abrège le plus possible ces préliminaires, car je m’embarque dans une heure pour Alger, où je suis désormais affecté… Finissons-en avec ces signatures…

— Remettons-les au contraire à une date indéterminée, proposa Lory.

— Vous ne pouvez pourtant pas rappeler votre père à la vie, répondit le colonel, et vous n’en êtes pas à forger de faux documents. Donc, puisque votre père est mort depuis trente ans, puisque votre château a été complètement incendié, avec tous papiers qu’il pouvait contenir, je ne vois pas ce que vous prétendez prouver…

Cependant, lentement et maladroitement, Lory s’était mis en devoir de déboutonner sa tunique. Il tira une liasse de papiers en disant :

— Monsieur le notaire est dans l’erreur. Le château de Vasselot a brûlé, c’est vrai, mais j’ai les titres de propriété ; les voici. Il n’y a pas trente ans que mon père est mort, mais hier seulement, dans mes bras.

Le colonel Gilbert eut un sourire extrêmement poli. Sa courtoisie habituelle l’empêchait seule de rire ouvertement à l’ouïe de cette absurde histoire.

— Et dans ce cas, où se trouvait-il durant ces trente ans ?

— Dans son château, colonel.

Un profond silence suivit cette déclaration. Mlle Brun fit le geste de se frapper le front comme une personne qui comprend tout à coup une grande erreur.

Au bout d’un instant, l’abbé Susini s’avança d’un pas et dit :

— Oui, je suis témoin que le père de Monsieur de Vasselot est resté dans son château pendant ces trente années.

Denise devait se rappeler toujours que Lory ne la regarda pas avec fatuité au moment où il se trouvait ainsi justifié, et elle lui en sut gré. Ce fut alors, d’autre part, que le colonel prit son imperturbable assurance.

Depuis que le jeune comte était entré dans l’étude du notaire, le colonel savait qu’il avait perdu la partie. Pour lui, désormais, la seule question était de savoir qui avait déjoué ses plans : Le comte, Susini ou Mlle Brun ?

Il ne pouvait que porter ses soupçons un peu au hasard. Quoiqu’il en fût, il n’avait plus qu’à faire face à la situation et c’est ce qu’il fit avec une tranquille audace. Il feignit de ne pas voir les coups d’œil ironiques de Mlle Brun. Il soutint bravement le regard de Lory de Vasselot. Il eut un froid sourire pour l’abbé. Mais quand il rencontra les yeux purs et graves de Denise, il eut un frémissement et comprit qu’il supportait à cet instant le poids de sa peine, car il perdait la seule estime qu’il eût jamais vraiment désirée.

En quelques secondes, il reprit contenance et, d’un air las, dit à Lory :

— Même les plus romanesques situations devraient pouvoir s’expliquer. Ainsi, on peut naturellement se demander pourquoi votre père a laissé son ennemi tranquillement en possession d’un domaine qui ne lui appartenait pas et d’où il pouvait le chasser, pourquoi aussi votre père est demeuré caché dans son château si longtemps.

— Ces choses étaient affaires personnelles entre mon père et Mattei Perruca et, ne nous concernant, ni vous ni moi. Voilà les titres de propriété. Vous avez certainement le droit d’y jeter un coup d’œil pour vous assurer de leur validité. Enfin, dites-vous bien que vous ne pouvez pas acheter le domaine Perruca à Mlle Lange parce qu’il ne lui appartient pas et ne lui a jamais appartenu… fait que vous connaissiez parfaitement de longue date !

— Vous en savez trop, Monsieur !

— J’en sais beaucoup plus que vous ne pensez. Par exemple, je sais quelles raisons secrètes vous poussaient à acheter les deux versants de la vallée entre les terres de Vasselot et celles de Perruca.

— Ah ?

Pour toute réponse, Vasselot déposa sur la table la pépite d’or, grosse comme un œuf de pigeon, que Mlle Brun avait découverte dans les débris de l’éboulement.

Le colonel la regarda et eut un petit rire. Il était trop indolent pour manifester autrement son étonnement. Mais sa curiosité était tout de même éveillée, il devinait que Lory de Vasselot n’était que le porte-parole de quelqu’un d’autre qui demeurait dans l’ombre. Ce n’était pas le jeune comte qui avait découvert le gisement d’or, ce n’était pas lui qui avait démonté patiemment les rouages de la machination longuement construite par lui pour l’enrichir, lui, Gilbert. Celui-ci voyait que toute l’aventure était incomplète, il y manquerait encore un mot qu’il espérait découvrir, car Lory se comportait sans grande habileté, allait droit au but comme un soldat sans précaution, il ajouta :

— J’en ai assez dit et seuls, sans doute, Mlle Brun et le colonel m’ont compris.

— Oh, oui, Monsieur, vous en avez assez dit.

Là-dessus, le colonel se dirigea vers la porte, mais alors Susini, comme transporté de colère, se jeta sur lui. Il se retourna, saisit l’abbé par les poignets et le repoussa durement en criant :

— Ah, vous autres, Corses, je ne vous crains pas !

Susini revint à la charge, mais ce fut Denise qui, toute pâle, se leva et se plaça entre les deux adversaires.

Le colonel sortit.

XXIV

La rose du jardin

Lorsque le colonel eut été mis à la porte plus par le geste tranquille de Denise que par la violence de l’abbé, tous les yeux se tournèrent vers le notaire. Celui-ci compulsait les documents déposés devant lui par Lory de Vasselot.

— Ces papiers, dit-il, ont déjà passé sous mes yeux autrefois, à l’occasion d’une petite affaire de limites contestées. Je les connais, ils sont parfaitement en règle.

Il les replia et les réunit avec l’agrafe même employée pour le même usage par trois générations de Vasselot. Il repoussa la liasse vers Lory, puis il tourna les yeux vers Denise en réfléchissant à ce qu’il fallait faire.

— Nous sommes, dit-il enfin, en présence d’un de ces cas si fréquents en Corse, où un arrangement verbal n’a jamais été confirmé par écrit. Il arrive alors que des amis deviennent ennemis, ou réciproquement. Je ne peux pas dire à quelles conditions Mattei Perruca avait pu s’installer à la casa Perruca. Personne n’en sait rien. Tout ce que nous savons, c’est qu’il n’avait aucun titre de propriété, tandis que Monsieur de Vasselot en a. Il est possible que le domaine Perruca appartienne à Mademoiselle, mais elle ne peut le prouver. Donc, Monsieur est dans ses droits. Il peut réclamer la possession immédiate des biens immobiliers des Perruca, s’il le veut.

— Et je les réclame, insista Lory avec une grande joie en admirant la belle et fière assurance de Denise.

— Ainsi, dit-elle avec un calme désarmant, me voici revenue à ma pauvreté.

— Par moi, affirma Lory.

Le notaire, mal à l’aise, se demandait s’il y avait encore là des choses qu’il ne comprenait pas.

Mais l’abbé Susini voulut hâter le dénouement. Il traversa la pièce et alla chuchoter quelques mots à Mlle Brun qui eut un geste bref d’acquiescement.

Dans ce qui venait de se passer, elle seule n’avait rien dit, et pourtant elle était au centre de tout, elle était comme le silencieux pilote qui tient le gouvernail, le tourne et le retourne pour éviter les écueils et les récifs nombreux sur la mer… et cet océan immense était celui de l’amour.

Susini ayant reçu la permission désirée, se tourna vers Lory.

— Il faut apprendre à Mlle Denise l’existence de l’or, elle ne doit pas l’ignorer.

— Ah ! Je ne pensais plus à l’or, s’écria le comte.

— Vous avez tout oublié, excepté les yeux de Mademoiselle, murmura l’abbé en revenant auprès de la fenêtre.

Vasselot reprit la liasse de documents et se mit à les déplier à l’aide de sa seule main valide. Il y fut si long et peu adroit que Mlle Brun se rapprocha pour lui aider. De son côté, Denise lui avança une chaise libre. Il s’y assit et déploya un plan en couleurs et couvert de lignes et de signes bizarres. Il l’étendit sur la table et appela les deux demoiselles à ses côtés ! Après avoir parcouru des yeux les dessins de la feuille, il prit un crayon, il traça un cercle qui englobait deux notables parties limitrophes des propriétés Vasselot et Perruca.

— C’est dans ce rayon que se trouve le gisement, m’a expliqué l’expert qui a examiné le terrain hier, dit Lory.

Puis il ajouta plus spécialement pour Denise :

— Vous devez penser que nous sommes fous, car nous ne vous avons encore rien dit de la découverte de Mlle Brun. Il y a un important gisement d’or sur les bords des deux terrains, du côté Vasselot comme du côté Perruca… Oui, dans tout ce cercle, il y a de l’or… Et le colonel Gilbert le savait. Vous comprenez maintenant ?

— Oui, mais vous-même, le saviez-vous quand je vous ai demandé conseil à Paris ?

— Non. Je ne le sais que depuis ce matin par l’abbé Susini. Alors, je me suis hâté de réclamer la possession de tout le terrain ! Vous voyez !

Sur ces mots, Lory eut un rire qui semblait contredire ses paroles et avertir qu’il plaisantait.

Mais Denise demeurait grave.

— Mais vous saviez alors que Perruca ne m’appartenait pas.

— Oui, cela, mais le domaine était sans valeur. Dès que je sus son importance, je l’ai voulu…

Il persistait à jouer le rôle ignorant de l’homme avide et égoïste, mais personne ne s’y trompa… sauf le notaire.

— Cependant, protesta gravement celui-ci, c’est dur pour Mademoiselle, et si j’osais dire…

— Merci, interrompit Lory d’une voix brève, je suis seul juge de ce que j’ai à faire. Je le regrette, mais vous le voyez, Mademoiselle, vous étiez immensément riche et vous êtes maintenant plus pauvre que jamais par ma faute.

Il paraissait jouir intensément de torturer la silencieuse Denise. Il ajouta cependant avec beaucoup de condescendance :

— Mais la casa Perruca est à votre disposition aussi longtemps qu’il vous plaira d’y demeurer.

Il avait encore son ton léger, mais alors il devint grave :

— Mon père doit être enseveli demain dans le petit cimetière d’Olmeta… Permettez-moi d’aller m’occuper des préparatifs et donner mes ordres…

Il salua courtoisement chacun, et sortit si précipitamment qu’on eût dit qu’il cherchait à cacher une poignante et soudaine émotion.

Dans l’après-midi du lendemain, après les funérailles du vieux comte de Vasselot, Denise et Lory se retrouvèrent ensemble, au jardin de la casa Perruca.

Ils s’étaient assis côte à côte sur le banc rustique où, lors de leur première entrevue, ils avaient pressenti qu’une force inconnue les liait déjà pour toujours. D’abord, et comme intimidée, Denise évita les regards de Lory. Mais au bout de peu d’instants, elle se sentit rassurée, toute pensive, confiante, obéissante, uniquement désireuse de plaire.

Avec ce retour à la nature instinctive de la femme, elle leva son visage charmant vers Lory :

— Vous m’aviez dit une fois, dit-elle d’une voix caressante, que vous ne me compreniez pas…

— N’allez pas plus loin, répondit le jeune homme. Moi non plus, je ne me laissais pas comprendre. Je restais volontairement énigmatique… Mon Dieu que nous étions sots !

— Mais maintenant ? interrogea Denise.

— Maintenant, je vous comprends, et vous ?

— Cela m’a pris longtemps, plusieurs mois, mais lorsque vous êtes parti pour le front, j’ai commencé à comprendre, et puis hier, lorsque vous avez fait semblant de m’appauvrir, j’ai vu…

— Que je désirais tout vous donner… Est-ce cela ?

— Oui.

— Alors, il ne nous reste plus qu’à nous instruire mutuellement, mais avec confiance et joie, car nous avons tous deux beaucoup à apprendre de la vie et… par la vie. Dès le premier jour, j’ai pressenti que toute science me viendrait de vous…

— Mon Dieu, fit-elle, et moi dès le premier jour, je vous ai aimé…

Le soleil s’inclinait vers les montagnes sauvages et couronnées de rochers rouges. Les sommets des pins gigantesques commençaient à se dorer…

… À ce moment, Mlle Brun parut au bout de la terrasse et descendit lentement vers le couple.

Denise avait cueilli une rose qu’elle tendait à Lory. Celui-ci avait pris, non la fleur, mais la main qui la tenait. Alors, sans hésitation, ils contèrent leur histoire à la vieille demoiselle et, elle, sans avoir songé à confier la part qu’elle avait prise à édifier ce roman, remonta silencieusement vers la terrasse. Elle s’assit dans le coin d’où elle pouvait apercevoir la mer pacifique étinceler sous les feux du soleil couchant. Le ciel était clair et seuls quelques minuscules nuages blancs passaient tranquillement là-haut, comme les brebis qui rentraient au bercail.

Mlle Brun remuait les lèvres comme en prière et n’était-ce pas une action de grâces qu’elle balbutiait, quelque chose de pareil à ce qu’avait dit le prophète : « Maintenant, Seigneur, laissez-moi aller en paix, car j’ai fait tout ce qui m’a été commandé ! »

 

FIN

 


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

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en août 2022.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Yves, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : H. S. Merriman, L’ÎLE passionnée, Lausanne, éditions SPES, s.d. [1946]. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page a été réalisée par Jesse Allen (NASA Earth Observatory).

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