Michel Epuy

L’AVENTURE DE
MARCELLIN CASSAGNAS

CONTES DES GARRIGUES

1927

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Table des matières

 

MARCELLIN CASSAGNAS. 4

Le Pays de Marcellin Cassagnas. 4

I  L’enfance de Marcellin Cassagnas. 6

II  Marcellin Cassagnas et l’amour. 13

III  Le mariage de Marcellin Cassagnas. 20

IV  L’ascension de Marcellin Cassagnas. 25

V  La gloire de Marcellin Cassagnas. 31

VI  L’héroïsme de Marcellin Cassagnas. 38

VII  La fin de Marcellin Cassagnas. 46

CONTES DES GARRIGUES. 54

Les Histoires de Philippon.. 54

Le Seigneur Mistral 56

La joie des yeux. 60

La légende de l’olive. 66

La longue vie de Pompignargues. 73

L’Étrangère. 79

Le bois sacré. 84

Malgloire de Fougassières. 91

Le poète de Turlure. 97

La farce de Boucoiran.. 103

Les amours de Philippon.. 109

Les yeux qui brillent. 112

Ce livre numérique. 119

 

 

À Nîmes, Cité romaine,

à sa source sacrée

et

aux Garrigues nîmoises,

très aimées,

en particulier à celle

au pied de laquelle repose mon père.

M. E.

MARCELLIN CASSAGNAS

Le Pays de Marcellin Cassagnas

Le village de Vivaigues est au pied des garrigues : d’un côté, ces collines grises, sauvages, parfumées, incendiées de soleil, ondulent jusqu’en Narbonnaise ; et, de l’autre, la plaine couverte de vignes s’étend, nappe étale, jusqu’aux marais d’Aiguesmortes.

Toute mon enfance fut éblouie par ce pays aux lignes pures, par ce ciel ardent, par l’éternel crissement des cigales, par le soleil surtout qui dévore les créatures de la terre, les dépouille des parures qu’elles revêtent ailleurs et les enfièvre de sa gloire unique…

Les garrigues particulièrement m’attiraient. Terres sèches, pierreuses, couvertes d’oliviers et d’amandiers, parsemées de petits bois de chênes verts, sans cesse battues du mistral, ces landes ondulées, solitaires, coupées de ravins, me donnaient l’impression du désert africain, des pampas du Sud-Amérique, de tous les pays sauvages et brûlants où mon imagination livresque avait longuement erré déjà. Et j’y sentais confusément l’union des clartés pures de l’Attique avec l’âpreté majestueuse de la campagne romaine. J’y menais une vie primitive et ardente. À partir de la vieille tour ruinée qui s’élève au-dessus du village de Vivaigues et qui ressemble comme une sœur à celle du Moulin de Daudet, ce n’étaient que longues chaînes de collines en succession perpétuelle, coupées de vallons perdus ; ce n’étaient que pentes rocailleuses, blocs de pierre calcinée, lits de torrents à sec ; et sur tout cela, les oliviers aux membres convulsés étendaient leur maigre feuillage d’argent et de cendre. Sur les crêtes, j’aspirais avec délices le vent qui, de la mer, souffle à ses heures, et j’admirais en automne l’immense étendue de pourpre des vignes étalées jusqu’à l’horizon vaporeux des étangs.

… Tel est le pays où ont vécu Marcellin Cassagnas, Philippon… et quelques autres dont j’ai essayé de conter ici les aventures.

M. E.

I

L’enfance de Marcellin Cassagnas

Marcellin Cassagnas naquit de parents pauvres, mais honnêtes, dans un petit mas, au pied des Garrigues. Dès ses plus tendres années, le petit Marcellin révéla les principaux traits de son caractère, qui était faible, sans originalité, inconsistant et mou. D’une force physique moyenne, d’une intelligence médiocre, d’une sensibilité commune, plus capable de désirer que de vouloir, moins vicieux que faible, travailleur le soir, sobre après dîner, courageux dans son lit, Marcellin avait pourtant un trait distinctif, et quand nous lui avons dénié toute originalité, nous nous sommes, avouons-le, lourdement trompé : Marcellin Cassagnas témoigna tout jeune d’un don redoutable, celui de la parole. D’abord, il cria terriblement tant qu’il fut dans les langes, et cela ne manqua pas de lui développer considérablement les poumons, le diaphragme et le larynx. Cette constante émission de clameurs aiguës était-elle causée par un lait acide ou maigre ? Et, par là, remontant de cause en cause, trouverait-on que la teneur en globules de graisse du lait maternel fut à l’origine première d’un mouvement qui manqua révolutionner toute la France (et que nous nous proposons de décrire plus tard), qu’en savons-nous ? L’ignorance est le dernier mot de la science. Inclinons-nous et humilions notre superbe.

Pour en revenir à Marcellin Cassagnas, et tout dire d’un mot, il fut tout jeune et demeura un magnifique bavard. Ce génie de la parole ailée change tout dans l’homme : On a beau être pusillanime, ignorant ou sot, la richesse verbale cache tout cela, magnifie la plus insignifiante émotion, pare l’ignorance d’un charme ingénu, escamote la sottise, centuple les données de l’imagination, colore les vagues images du désir, suggère aux velléités des allures d’énergie, donne à la puérilité un masque de virilité et son faux éclat trompe l’amour même.

Tous ces traits ne manquèrent point au caractère de Marcellin Cassagnas, et sa vie fut marquée d’incidents qui allèrent même – durant quelques jours – jusqu’à émouvoir les grands journaux et les ministres de l’État. C’est pourquoi je me suis permis de consacrer un si long préambule à l’histoire de ce parfait guignol.

Et même je voudrais ne pas aller beaucoup plus avant encore et obtenir la permission de conter d’abord une ou deux anecdotes typiques de l’enfance et de la jeunesse de Marcellin, par manière d’illustration et comme on met des photographies en haut et à côté des pages de biographies.

 

*     *     *

 

Sa famille était de toute petite condition : Propriétaires de père en fils de quelques vignes et d’olivettes, d’un mas dans les premières et d’un mazet dans les secondes, c’est à peine si, d’année en année, les Cassagnas pouvaient boucler leurs comptes… Manière de parler, car ces petits propriétaires n’en tiennent guère. Ils savent seulement que s’il ne gèle ni ne grêle, ils auront dès l’automne de quoi vivre largement jusqu’aux vendanges suivantes ; mais qu’en cas de froids ou d’orages trop vifs, ils devront subsister de pain et de bouillon d’ail durant l’hiver. Mais qu’importe ? Le soleil des garrigues est le même pour tous et dissipe les soucis des moindres viticulteurs. Pour grandir et prospérer, le jeune Marcellin eut en outre le soleil du verbe, le mot-image, la phrase-force, l’interjection féconde, l’adjectif riche. Se suggestionnant lui-même sans le savoir, il ne connut jamais les affres de la mévente des vins.

Et déjà aux heures où les gamins, sortant en trombe de l’école, envahissaient les premières pentes des collines, Marcellin Cassagnas, de quelques mots prompts et évocateurs, chargés d’images et de promesses, dressait une petite troupe à l’exécution de ses desseins pauvres et mesquins : châtiment d’un chien, charivari à une vieille, bris d’une clôture… il ne désirait pas plus avant.

— Il sera député ! disait un patriarche.

— Il sera avocat ! criait une commère.

… Que ne fût-il, comme il arrive, les deux ensemble ! Quand il ne pouvait haranguer ses pareils, il s’adressait aux cigales ou aux moutons, aux arbres ou aux choses. Ainsi, durant la saison où, en prévision d’une formidable baisse du vin, ses parents essayèrent d’élever un troupeau de maigres chèvres, Marcellin fut commis au soin de mener paître ces cavicornes chaque soir sur la garrigue. Et comme, une fois, ses bêtes s’obstinaient par trop à aller d’ici et de là, et surtout, l’une d’ici et l’autre de là, Marcellin les rassembla à coups de fouet et de sonores malédictions, puis se mit à leur adresser un discours : et il eut une suite d’arguments si forts, il émit des propositions si imprévues, il se servit d’images si justes et si colorées, il déploya un si riche lyrisme, il employa avec tant d’art la prosopopée, l’allusion, l’antithèse, l’ellipse, la métaphore et l’imprécation, il se répandit enfin en un tel flux de verbes que… les chèvres, prises de panique, s’enfuirent au grandissime galop dans toutes les directions… L’une alla, dit-on, jusqu’aux faubourgs de Nîmes et essaya de monter dans un camion en partance pour Tarascon ; mais ça, c’est la légende qui le dit ; ce qui est sûr, c’est qu’à l’instant où le troupeau d’inconstantes détalait, les cigales, elles, médusées, cessaient unanimement leurs chants pour mieux entendre la voix harmonieuse de Marcellin Cassagnas.

Une autre fois, Marcellin, maraudeur forcené comme tout gamin des garrigues et d’ailleurs, découvrit que le père Pompignargues avait dans son enclos des melons merveilleux, de cette variété de cantaloups noirs des Carmes, à chair rouge, vineuse, et d’un parfum ! Mais le père Pompignargues savait aussi bien que les garnements du village que ses melons avaient de la valeur. Aussi, avait-il disposé autour de son bien, grilles et fils de fer barbelés… et chaque soir il ajoutait quelque perfectionnement ingénieux à son système défensif. Mais la gourmandise est plus forte que tout au bon pays des garrigues, et Marcellin Cassagnas, oublieux des plus élémentaires précautions, s’aventura par un beau soir plein de lune, aux alentours de ce jardin plus embaumé que l’Éden.

Or, il avisa, un peu en retrait des barrières, une petite porte basse, une simple petite porte en claire-voie, une petite porte de rien du tout, bout de clôture montée sur des gonds d’osier… Il rit. Fi donc ! Le père Pompignargues était-il devenu « simple » ? Et tout ce qu’on racontait sur ses chiens, ses détonateurs et ses trappes n’était-ce que fable ?

Allègrement, le jeune Cassagnas s’élança sur la ridicule petite porte, mais aussitôt s’agrippa aux barreaux qui semblèrent d’abord céder sous lui, puis décrivirent un quart de cercle et commencèrent à s’élever dans les airs avec le gamin ahuri.

En fait, ce portail n’était qu’une amorce : Il était machiné de telle sorte qu’au moindre ébranlement, il basculât, se libérât d’une encoche et suivît le mouvement ascensionnel d’un jeune peuplier courbé auquel une forte corde le rattachait. Marcellin n’avait pas remarqué cet arbre arc-bouté dans l’ombre ; on ne saurait tout voir quand l’air est chargé des émanations suaves du cantaloup noir des Carmes.

Donc, accroché à ce portail volant et balancé très haut au souffle d’un léger mistral, le garnement était bien incapable de trouver un moyen pratique de sortir de là et exhalait sa déconfiture en termes appropriés.

Peu d’instants après cependant, le salut lui apparut sous la forme d’une créature douée de deux oreilles. C’était un de ses pareils, mal culotté, aux yeux de jais, au teint de châtaigne. Marcellin le laissa avancer…

— Attention ! lui cria-t-il alors. Il y a un chien-loup !

Je vous laisse imaginer la distorsion des traits du gosse à l’ouïe de cet avertissement d’en haut !

— N’avance pas ! dit encore Marcellin. Ne recule pas, ne bouge pas ! Au moindre mouvement, le chien-loup te mange ! Je le vois, là, avec ses yeux féroces !… Pour moi, tu le vois, je suis pris…

Silence du deuxième larron.

— Cependant, reprit l’orateur, il y aurait un moyen de nous sauver tous deux. L’arbre t’offre un refuge, je dis plus, une manière de tout arranger… Si tu pouvais monter jusqu’à moi, ton poids nous ferait descendre assez près de terre pour que nous puissions sauter…

— Mais le chien ?

— Nous redescendrons assez bas pour remettre la barrière.

— Je n’ose pas.

— Écoute, je te connais… tu es le meilleur garçon des garrigues… tu es généreux… tu as battu le grand Paulin, tu es fort, tu es bon ! Hélas, pauvre corbeau que je suis, je ne t’ai jamais assez estimé ! Mais je sais une chose, mon cher Gallien, c’est que mon épingle de cravate, tu sais, celle qui brille comme vingt diamants, eh bien, elle est tienne, si tu m’aides ce soir ! Que crains-tu ? L’arbre qui m’a perdu, c’est le salut pour toi. À nous deux, nous descendons lentement et sûrement, nous replaçons la barrière du côté du chemin… sauvés, qué ! Et sans çà ? Moi, je reste là, pendu, et toi, dès que tu tournes les talons, tu es happé par le chien, mordu, en sang, en morceaux ! Mais je sais que je ne m’adresse pas en vain à ton cœur ; tu en as du cœur, pardi ! Je me fie à ta générosité, noble « gardian » que tu es !

Tout ce chaud discours parut à l’enfant plus beau qu’il n’était… Marcellin pleurait…

Enfin, son ami, son « collègue » comme il disait, se décida. Il monta et rejoignit Marcellin. Alors, à eux deux en effet, ils firent ployer l’arbre, mais pas assez pour toucher terre.

— Attends, murmura Marcellin, je vais atteindre le bout de ces branches de buisson, et je tirerai en bas…

Au lieu de cela, le petit Cassagnas sauta brusquement à terre… et détala au plus vite, tandis que son sauveur remontait avec le portail de bois vers les hauteurs éthérées pour y méditer encore un peu sur les bienfaits perdus.

… Ainsi se forma Marcellin Cassagnas, qui toujours voulut résoudre les problèmes de la vie par la parole. J’espère pouvoir raconter un autre jour – et par de moins puérils exemples – comment il appliqua ce système à la vie sentimentale et à la vie sociale dès qu’il parvint à l’âge d’homme.

II

Marcellin Cassagnas et l’amour

Les parents de Marcellin Cassagnas renoncèrent très tôt à la tâche ingrate d’élever décemment leur fils. Fatigués d’entendre ses discours ininterrompus, ils partirent aussitôt que possible pour un monde meilleur. Il acheva lui-même son éducation selon les penchants de son esprit, c’est-à-dire qu’il sortit du collège en déclarant que le latin et toutes les sciences n’étaient que jeu pour lui, sauf la botanique. Il ne pouvait se faire à la botanique et il rattacha à cette malencontreuse branche de l’histoire naturelle tout le mépris dont son âme était pleine pour la chose imprimée.

La chose parlée était autrement plaisante et de rapport plus immédiat. Mais les lois sociales étaient telles qu’il ne put devenir ni avocat ni secrétaire de député. Alors, il revint au mas et, pourvu d’une vieille tante heureusement sourde, il se livra à l’exploitation de son maigre domaine. Il ne s’en tira ni mieux ni plus mal qu’un autre, mais l’intérêt de sa vie n’était pas là, car il était à l’âge où tout dans l’homme incline à la poursuite du fantôme de nuées, du prestige inégalable, de l’amour.

Ah ! que les mots parés de désir lui parurent beaux à dire, chatoyants à choisir, délicieux à semer ; comme ils l’emportaient avec eux à de royales conquêtes !

Mais la richesse verbale de Marcellin Cassagnas eut d’autres effets que ces ivresses d’une sensualité de songe, elle lui permit d’approcher de la réalité même… En tout bien, tout honneur s’entend, car Marcellin ne fut jamais qu’un idéaliste, au fond ; et de l’espèce d’idéalistes la moins encline aux grossièretés, celle qui parle.

Ainsi, Marcellin Cassagnas fut assidu à entretenir beaucoup de jeunes filles de l’amour grandiloquent qu’il portait à toutes, à toutes celles du moins qui savaient l’écouter. Elles l’écoutaient, mais la plupart n’entendaient que l’écho de leur propre rêve et savaient – les trop malignes – reporter sur un autre les effets des mots qui caressent et émeuvent.

De sorte qu’en fin de compte, Marcellin fut contraint de se vanter de conquêtes imaginaires, ce à quoi son génie loquace ne répugnait nullement. À l’entendre, il avait subjugué les cœurs à vingt lieues à la ronde, et il suffoquait à l’idée d’avoir à choisir entre tant et tant !

Mais des amis veillaient. Lotis pour la plupart d’une seule amoureuse, ils faisaient grief à Marcellin de prendre une allure de don Juan, et, un jour, réunis autour d’une bonne bouteille, ils résolurent de lui expliquer leur sentiment.

Marcellin Cassagnas reçut donc le lendemain un billet signé « Julia » et acceptant un rendez-vous au moulin Méjean. Notre homme ne se tint pas de joie. Enfin, enfin, ses déclarations pathétiques, ses serments, ses promesses, ses aveux lyriques allaient être suivis d’un effet tangible… si l’on peut dire.

Vêtu de noir, cravaté de blanc, ganté de crème, coiffé d’un feutre à la Mistral, Marcellin gravit vers minuit la garrigue au sommet de laquelle se dresse, entre trois cyprès, le vieux moulin abandonné. Des paroles radieuses, des mots enchantés, des phrases constellées d’or et de diamants s’agitaient comme un grelot dans sa cervelle, il délirait d’avance.

Il parvint au but assigné, et, en effet, sous le deuxième cyprès à gauche de la muraille ronde, il aperçut une forme immobile, assise, sombrement drapée, dans une attitude modeste.

— Ah ! mon adorée, vous ! Vous voici enfin ! s’écria le jeune homme. Vous ai-je attendue ! Ici même par les nuits les plus lourdes, j’ai crié aux étoiles votre nom magique ! Enfin, enfin, vous venez à moi… Ah ! mon amour est immense et ne me quittera qu’avec la vie ! Vous l’avez compris enfin, mon amie…

Il se rapprocha. La forme assise, pudiquement ne répondit rien… Il fit encore un pas, se pencha, reprit ses protestations enflammées.

Rien encore.

— Pourtant, Julia, lorsque, devant votre maison je vous rencontre, vous savez me répondre ! Certes, ce soir, votre venue ici m’apprend que vous m’aimez, et je n’attends pas de vous les plaisanteries que je reçois à la figure quand nous ne sommes pas seuls… Ah ! Julia, mon amour…

Rien.

Il osa toucher l’étoffe de sa manche :

— Julia, par tout ce qui fait grand l’amour sous notre ciel velouté des garrigues, je t’aime, je t’adore…

Rien.

Il s’enhardit alors à lui prendre la main :

— Que tu es froide ! Ah ! mais… que tu es gluante ! Ah ! lâche-moi, coquine…

Mais plus il tirait, plus la main de poix du mannequin s’agrippait à la sienne…

… Des éclats de rire fusèrent sur tout le penchant de la colline. Il fallut venir décoller le malheureux Cassagnas d’avec son amoureuse de glu.

 

*     *     *

 

Mais Cassagnas savait l’art de présenter sous leur bel angle les accidents les plus divers :

— Vengeance de jaloux ! faisait-il négligemment lorsqu’on faisait allusion à son rendez-vous avec Julia.

… Il était alors entiché d’une jolie petite, fille d’un conseiller général, gros marchand de vins. Il s’était fait recevoir dans la maison grâce à quelque pièce de gibier qu’il prétendit avoir tuée et qu’il avait envoyée au Papa le lendemain de sa réélection. Et puis, sa faconde avait fait le reste. Visiblement, la petite était sous le charme ; il ne fallait plus que l’étincelle.

Or, un dimanche, la jeunesse du village organisa une course… – Hors du Midi, sans doute, on sait qu’il existe des courses de taureaux aux Arènes de Nîmes, mais les courses de village, c’est ça qui compte ! Les jeunes hommes vont, dès le samedi, quérir en Camargue une bête à cornes de louage et la ramènent en grande pompe au trot de leurs bons gros chevaux de labour. Sur la placette, des chars en cercle figurent l’arène, et, dans cette enceinte couronnée de toutes les belles femmes du patelin, les gars jouent avec la bête ; leurs amoureuses les stimulent de la voix, et ils font quelques jolis tours… – Ça passionne là-bas. Eh bien, à cette course-là, Marcellin Cassagnas, d’ordinaire prudent, se lança dans l’arène et, sous les yeux brillants de la fille du conseiller, fit des prouesses… des prouesses telles que la bête, peu farouche cependant, fit mine une fois de se jeter sur les chars… Sauve qui peut ! Voiture renversée ! Bête libre !

Terrible affaire : le taureau parcourt les garrigues ! Il est ici. Il est là. On dit qu’il a tué une chèvre. La mère Palladan prétend l’avoir vu près de Ferréol, prêt à bondir, les yeux étincelants. Du coup, les vignerons découvrirent tous à la fois que leurs caves nécessitaient des aménagements urgents. De penser que cette bête sauvage errait par les garrigues, cela devenait affolant, et la légende, mère des horrifiantes histoires, tendait à naître.

— Par Saint-Gilles, s’écria Cassagnas, je vais chercher ce bœuf, et je l’amènerai, cornes émoussées, aux pieds de ma Déesse !

Ainsi fit-il. Du moins, il partit. Mais ce qui se passa dans les replis des garrigues, nul ne le sut jamais. En tout cas, un soir, Cassagnas réapparut, poudreux, assoiffé, le feutre de travers, les poignets en sang :

— Je l’ai tué, le taureau furieux ! s’écria-t-il dès que les jolies oreilles de sa courtisée furent à proximité de ses lèvres impatientes. Je l’ai occis ! Il était redevenu féroce ! Il me fallut l’esquiver, sauter, parer… Ah ! ces cornes, comme elles me manquèrent de peu… quelques millimètres… Et puis, tout prêt à lui décocher le coup de grâce, voici qu’au détour du sentier surgit une vieille femme, toute courbée, chancelante, presque aveugle… Le taureau, qui avait déjà de mon plomb dans la peau, se ramasse… Il allait bondir sur la pauvre…

Ici, Cassagnas, penché, le bras en avant, la voix chavirée, mima l’attitude du monstre.

— Mais, à l’instant même où il allait sûrement planter ses cornes dans le corps de la vieille femme, moi j’épaule, je l’ajuste au cœur, je tire… Plus rien… rien devant moi que la vieille qui se jetait à mes pieds…

— Mais enfin, le taureau ? fit un assistant.

… Un temps d’anxiété… Alors, comme s’il regardait au loin et s’abritant les yeux de la main, Marcellin Cassagnas, modeste, reprit :

— Seul un monceau de chairs saignantes fumait là-bas, sous le soleil !

La jolie petite héritière tendit les mains et jeta au héros un regard si brûlant qu’il s’enhardit et lui prit la taille…

Mais juste à ce moment-là, un des auditeurs qui avait détourné la tête, dit simplement :

— Té, Marcellin, la voilà ta vache.

Et c’était vraiment la bête ! C’était bien la même vache qui avait fait le taureau le dimanche précédent et qui revenait là, affamée, étique, humble, tout efflanquée, baissant le mufle et s’émouchant de la queue…

Inutile de dire que Marcellin Cassagnas n’épousa pas la jolie fille du conseiller général… Elle savait bien ce que bavardage veut dire, mais tout de même son préféré était allé un peu fort…

III

Le mariage de Marcellin Cassagnas

Ce n’est pas que les femmes aiment le silence, non vraiment, mais elles n’aiment guère que l’on parle plus qu’elles. C’est pourquoi Marcellin Cassagnas ne réussit à conquérir aucune de celles qu’il avait élues. Il se maria néanmoins et ce fut là une circonstance qui, sans qu’il y parut, exerça une notable influence sur sa destinée.

Il errait un jour, le fusil sous le bras, par les garrigues, assez loin de son village. Un peu mélancolique de n’avoir pu parler durant de longues heures, il s’acharnait cependant à la poursuite d’un vieux lièvre étique, seul représentant connu d’une faune disparue, lorsque, à la lisière d’un petit bois, son chien tomba tout à coup en arrêt. Le doigt sur la détente, Marcellin s’approchait à longues enjambées, mais un vigoureux cocorico parti du fourré l’arrêta net. Notre chasseur se complut un instant à imaginer une vaste migration de coqs de bruyère en garrigues, et… se trouva en présence d’un haut treillis de fil de fer derrière lequel comméraient une vingtaine de poules… Plus loin, entre les chênes, d’autres poulaillers du même genre s’éparpillaient. Une maisonnette toute neuve s’élevait non loin de là.

L’étonnement de Marcellin lui fit oublier le coup de pied qu’il voulait donner à son chien. Sur ces entrefaites parut la maîtresse de ces lieux, une bonne grosse femme, très mal vêtue et flanquée de deux moutards dégoûtants et d’une fillette en jupons sales, aux admirables veux noirs.

— Un peu de plus, et mon chien prenait vos poules pour des perdreaux ! s’écria Cassagnas.

Un éclat de rire lui répondit. Ces gens n’étaient pas des barbares du Nord, tout au plus venaient-ils de quelque pays peu lointain, du Vigan ou d’Anduze ; ils savaient accueillir un chasseur. Invité à se reposer, à boire un verre, Cassagnas put enfin sortir tous les discours qui s’étaient accumulés en lui durant sa course solitaire.

Connaissance faite, le petit établissement d’aviculture appartenait à Mme Lestréchure, veuve de Lestréchure, marchand d’huiles et de savons à Saint-Césaire. Elle essayait par là, disait-elle, d’augmenter ses faibles revenus et de donner à ses enfants la vie au grand air dont ils avaient besoin. Elle parlait avec volubilité et ses yeux inquiets démentaient l’assurance de ses dires. Les enfants grimpaient déjà sur les genoux du chasseur, sauf la petite sauvageonne qui, rapprochée, parut avoir en effet les dix-huit ans que lui prêtait sa mère.

Marcellin Cassagnas écouta complaisamment les mirifiques projets de la veuve : Si une poule, tous frais déduits, rapporte huit francs par an, dix mille poules rapporteront immanquablement quatre-vingt mille francs. Un pareil résultat était donc non seulement possible, probable, mais certain.

Très intéressé, Cassagnas promit de revenir… et il revint. On serait revenu à moins… Dix mille poules, quatre-vingt mille francs, deux yeux noirs… il en perdait le sommeil. Et puis, le grand bavard ne trouva pas seulement chez les Lestréchure des oreilles accueillantes, il y trouva aussi une orientation. Jusque-là, il avait dépensé sa verve à tort et à travers, à propos de tout et de rien, au hasard des idées mesquines et puériles qui passaient, mais la veuve Lestréchure, après l’avoir entendu, une fois, ou trois, avait pressenti le rôle que pouvait jouer un tel homme.

— Pour être député, lui avait-elle dit, il n’est pas besoin de diplômes comme pour être avocat ou facteur… Il suffit de savoir parler aux gens… Mais encore, baste, député, qu’est-ce que c’est que çà, une misère… tandis que l’influence qu’on a, voilà qui est bien… Avec l’influence, on les fait et on les défait, les députés !

Elle en revenait toujours à ce mot d’influence sans jamais expliquer nettement ce qu’elle entendait, mais il prenait sur ses lèvres une importance, une grandeur, une valeur inestimables. La petite sauvageonne aux beaux yeux noirs n’était pas non plus dépourvue de malice, et, quand elle promenait Cassagnas autour de ses poulaillers, elle savait dire :

— Oh ! vous qui aurez tant d’influence, vous serez vite riche ! Et, sous ses paupières ambrées, fulgurait une lueur…

Bref, Marcellin Cassagnas demanda bientôt en mariage les yeux noirs et les dix mille poules. La veuve lui fit comprendre le privilège insigne qu’il y avait à devenir le gendre Lestréchure, ex-huiles et savons, mais ajouta, tout sucre :

— Je passe par-dessus toute considération quand il s’agit d’un homme tel que vous et qui aura tant d’influence !

Les noces eurent lieu aux vendanges, et, pour leur donner un lustre digne de tant d’espérances, Cassagnas vendit un coin de vigne. Après un bref voyage à Marseille, les heureux époux vinrent s’installer au vieux mas délabré, patrimoine de Marcellin… Et celui-ci eut grande honte à offrir un si piètre logis à ses chers yeux noirs.

Tous les dimanches, ils allaient dîner chez les Lestréchure, et le gendre passait la journée à rafistoler les clôtures des poulaillers. Il constata dès l’automne que le nombre des pensionnaires de la veuve n’allait pas en augmentant.

— Je réforme les vieilles bêtes, expliqua Mme Lestréchure sans s’émouvoir. Avant l’hiver je ferai couver douze mille œufs.

Hélas, il fallut déchanter. D’abord le choléra des poules se mit de la partie. La veuve lutta vaillamment et, avec les billets de banque qu’elle extorquait à Marcellin, elle parut plus d’une fois reprendre l’avantage. Cependant la mortalité des gallinacées se maintint à taux catastrophique, et, pour consommer le désastre, les couveuses s’arrêtèrent toutes, d’un commun accord, par une nuit fraîche… Il fallut avouer la ruine.

Il se trouva que Mme Lestréchure avait hypothéqué sa terre pour construire son cottage et faire les frais de premier établissement. Et pour payer les intérêts en retard, elle dut tout abandonner aux créanciers. Elle vint alors, tout naturellement, s’établir au mas de Cassagnas, avec le reste – non emplumé – de sa nichée.

Mais c’était une femme de bon conseil. Elle et sa fille n’entendaient pas réduire le pauvre homme à la misère et elles se mirent si vigoureusement à la besogne dans leur nouvelle maison, qu’on put se passer de servante. Ensuite, elles firent mieux :

En une période d’élections municipales, alors que les deux sempiternels partis, le rouge et le noir, se disputaient mollement la mairie, étant assurés de garder leur importance respective, les deux Lestréchure lancèrent Cassagnas dans l’arène :

— C’est pas sur des idioties politiques qu’il faut faire les élections, lui expliquèrent-elles, mais sur la question des vignes. Le dégrèvement des vignobles, voilà qui intéresse les gens ! Vas-y, Cassagnas ! Dis-leur ce que tu en penses, toi qui as déjà tant d’influence !

Il n’en avait aucune. Mais à la réunion électorale de ce soir-là, où l’on agitait sans conviction des calembredaines, il prit la parole… et, merveilleux prestige du verbe, il conquit du premier coup son auditoire. Le lendemain, une délégation lui proposait une nouvelle liste en tête de laquelle il figurait… C’était une liste de vignerons et non de politiciens.

Ce fut un vertige. La liste passa avec une écrasante majorité. Marcellin Cassagnas fut nommé maire. En moins de huit jours il était sorti de l’ombre. D’autres villages l’invitèrent et suivirent ses conseils. On parlait de lui dans toutes les garrigues.

Le soir de la première réunion du conseil municipal, accoudé à la balustrade de sa terrasse, tandis que se perdaient au loin les voix éraillées de ses électeurs, sa jeune femme vint et se serra contre lui. Et comme elle renversait le visage pour regarder mieux son grand homme, il crut voir dans les yeux de velours sombre palpiter une foule immense de qui montaient vers lui des acclamations innombrables.

IV

L’ascension de Marcellin Cassagnas

Au fond, le succès de Marcellin Cassagnas ne tenait pas uniquement à son éloquence, et le parti non politique qui l’avait porté à la mairie de son village tendait à se constituer un peu partout dans le Midi.

Les régions viticoles du Gard et de l’Hérault traversaient une période pénible : après les grandes ruines causées par le phylloxéra, il avait fallu abandonner une partie des vignobles des coteaux pour planter en plaine les cépages américains. Œuvre immense et de longue haleine. Et puis, à peine la reconstitution faite, des maladies nouvelles étaient survenues… cochylis et pyrale, oïdium et mildiou, anthracnose et pourridié, sans parler du coulage des cépages non acclimatés… Pour y parer, c’étaient des dépenses énormes, sans cesse renaissantes, des sulfatages, des soufrages, des injections de sulfure aux pieds des ceps ! Mais les viticulteurs avaient bon cœur à l’ouvrage, ils luttaient avec succès ; leur aramon et leur carignan produisaient plus qu’autrefois ; l’abondance allait renaître par tout le beau pays clair et parfumé… lorsque survint le plus abominable, le plus invincible, le plus noir des fléaux, la mévente !

Pas de soufre pour cette maladie-là ! Les causes en étaient multiples et obscures… Conditions économiques défavorables, surproduction, difficultés d’exportation... que sais-je ? Toujours est-il que le législateur ne sut ni prévenir ni arrêter l’avilissement des prix.

Ah ! ces jolis vins du Gard, frais et légers, l’eau du travailleur, ces aramons des basses garrigues, ces langlades parfumés et gorgés de soleil, on ne savait plus où les loger seulement ! La futaille valait plus que le vin, et l’on calculait que le précieux liquide, orgueil de toute une race, ne payait guère que son droit de régie, de « congé » comme on dit ; il ne valait plus le transport… il ne valait presque plus rien du tout. On raconte que dans certains villages des régions les plus sèches, où il n’y a que des puits, à Uchaud, à Codognan, le vin ordinaire fut employé à laver les dalles des cuisines.

Comme toujours en de pareilles crises, le peuple s’en prit à son gouvernement… et assurément la centralisation à outrance jouait là un de ses tours, car comment, je vous prie, le Parisien pouvait-il comprendre que le Midi gémit d’avoir trop de vin ? Donc, un sourd mécontentement agitait le bon peuple des garrigues et des plaines languedociennes, lorsque Marcellin Cassagnas vint donner une voix à toutes les plaintes éparses et exprimer le premier – tout haut – l’angoisse générale. Ce fut de son village de Vivaigues que jaillit l’étincelle, l’indispensable étincelle qui met le feu aux poudres dans toute guerre civile un peu respectable : la commune possédait une petite forêt dans un repli des garrigues ; elle avait un acquéreur alléchant, mais le préfet, sur le préavis de l’Administration des forêts, avait mis son veto : on n’avait déjà que trop déboisé ces régions, il fallait conserver cette forêt. Les conseillers municipaux, tous viticulteurs et menacés de ruine, suggestionnés en outre par la parole enflammée de Cassagnas, passèrent outre, firent vendre et purent ainsi supprimer les centimes additionnels… D’où colère vigoureuse du préfet, dissolution du Conseil, révocation du maire.

Mais le maire, c’était Marcellin Cassagnas ! et, en signant sa révocation, ce préfet ne savait pas le moins du monde ce qu’il faisait… Il avait dû pourtant entendre parler des vieilles guerres des Camisards ! Le Languedocien est aussi vif et pétulant que le Provençal, mais il est plus susceptible, il est aussi amateur de galéjades et sa sensibilité est également à fleur de peau, mais quand on lui « manque », il a la rancune plus tenace… Bref, ce préfet, cet homme du Nord – il était de Valence – fut conspué de bonne manière pendant les nouvelles élections.

Deux partis se formèrent : une minuscule minorité de pieds-terreux, caste misérable, subit l’ascendant de l’autorité et vota pour la liste gouvernementale ; tous les autres en bloc réélurent les anciens conseillers avec Cassagnas en tête. On feignit de le considérer toujours comme maire, et le garde-champêtre, le tambourineur de ville, vinrent prendre ses ordres… Le préfet désigna d’office un maire chargé des fonctions de l’état-civil… et ainsi il y eut à Vivaigues une répétition en miniature du grand schisme d’Occident, et, comme il y avait eu deux papes s’excommuniant mutuellement, il y eut deux maires, le nouveau avec le sceau et les registres dans une mairie vide, et l’autre, Cassagnas, en son mas, avec l’autorité réelle.

Comme bien l’on pense, ces événements ne s’étaient pas passés en très bon ordre ; Cassagnas lui-même était pacifique, mais il était porté par les circonstances ; en outre, sa femme aux beaux yeux noirs, et sa belle-mère, l’ambitieuse Lestréchure, trompée par ses poules, le poussaient, le harcelaient, maintenaient à l’état de fièvre son amour de la popularité. Il se grisait d’ailleurs bien facilement lui-même à ses propres paroles et n’eut pas eu besoin du stimulant qui vint encore à la rescousse.

Ce stimulant, fruit spontané de toute agitation populaire, ce fut l’élément louche, pas tout à fait provocateur, mais pêcheur en eau trouble et amateur de casse. Il y eut surtout un certain Sauzède, plus braconnier que chasseur, plus rôdeur de garrigues qu’autre chose, mais grand, svelte, à la figure régulière, toute rasée, halée, énergique. Il avait l’allure féline et farouche d’un gardian de Camargue… et peut-être en était-ce un chassé de la confrérie pour quelque accroc…

Ce Sauzède ne disait rien de bon à Marcellin Cassagnas, mais c’était un homme précieux qui connaissait tous les sentiers des garrigues, un homme infatigable qui allait de mas en mas, portant la bonne parole, indiquant les heures des meetings, rallumant les enthousiasmes, racolant les bonnes volontés… Il s’installa tout naturellement au mas de Cassagnas, devenu quartier général du mouvement, et là, mon Dieu, entre deux tournées, il fit les yeux doux aux Yeux noirs… qui se détournèrent, il est vrai, avec horreur… Mais Cassagnas ne fut plus si tranquille et dut, comme plus d’un meneur, se laisser mener, et rondement, pour éviter des catastrophes possibles.

Les choses en étaient là, on attendait le nouveau maire – le pôvre – à ses actes – pour les contrecarrer, naturellement, lorsqu’une toute petite circonstance vint précipiter le cours préétabli des événements : il suffit en effet qu’à ce même moment un honnête colonel d’artillerie de Nîmes décidât de faire procéder à l’essai de nouvelles fusées éclairantes de grande puissance au champ de tir. Ce champ de tir s’étend, comme on sait, sur une grande superficie de collines arides et désertes entre Alès et Nîmes… Donc, par un fait exprès, au beau milieu d’un meeting de protestation que présidait Cassagnas, de nuit, dans un vallon lointain, des gerbes de feu vinrent tout à coup tracer des paraboles au-dessus des manifestants… Et même tous les habitants des régions comprises entre Remoulins et Saint-Gilles, entre Uzès et Sommières, aperçurent dans leur ciel des bolides énormes qui bondissaient dans l’espace, éclataient, ou erraient longuement au milieu des groupes d’étoiles…

Ce fut Sauzède qui rompit le premier le silence de l’assemblée en criant :

— Les bougres du gouvernement préparent leurs outils ! Ils veulent nous anéantir de loin ! Les lâches !

Cette idée baroque trouva créance immédiate ; la contagion des foules fit le reste… Les quelques centaines d’hommes qui étaient là furent suggestionnés tous en même temps… Et Cassagnas, un instant silencieux, ne put que lancer d’une voix de prophète :

— Mes amis, mes frères, vous voyez ce qu’ils préparent : Eh bien, une seule et simple réponse est possible : Jurons tous ensemble de rester fidèles à notre cause ; jurons de prendre demain, s’il le faut, nos fusils et nos fourches, et de mener vaillamment contre ces gens du Nord le même combat que nos aïeux, jurons de lutter pour nos vignes comme ils luttèrent pour leur foi ! À nous les glorieux exemples des Roland, des Cavalier, de ces chefs de notre race qui résistèrent au Grand Roi ! Comme eux, sachons vaincre ou mourir !

Cette comparaison était sacrilège et ridicule, mais la foule méridionale n’y regarde pas de si près quand les mots ronflent bien et que les esprits sont surexcités. Ces braves gens s’emballèrent à fond et votèrent à grands cris deux farouches résolutions : 1° Brûler dès le lendemain, au sommet d’une garrigue, toutes les feuilles d’impôts. – 2° Priver le reste du monde de leur vin, en empêchant désormais dans toutes les gares le départ des futailles pleines.

Le plus amusant de l’affaire fut qu’on l’exécuta. Il fallut voir ce feu de joie le lendemain soir sur la garrigue ; on l’aperçut, dit-on, de Nîmes et de Montpellier… Bien des journaux durent s’ajouter aux sommations pour faire une flamme pareille, mais les percepteurs dormirent mal.

De plus, dans chaque gare des lignes de Nîmes à Cette, de Nîmes à Saint-Gilles et de Nîmes à Sommières, une escouade de viticulteurs se relaya pour empêcher toute expédition de wagons chargés de muids pleins.

… Alors, oui, le gouvernement agit : Dès le lendemain, la troupe fit son apparition. Toutes les gares furent gardées militairement. Une compagnie vint bivouaquer près de Vivaigues.

Le soir de ce jour, comme Marcellin Cassagnas conférait avec ses lieutenants et ses familiers, une sonnerie de clairon toute proche éclata : Tous se retournèrent avec déférence vers lui pour prendre ses ordres…

C’était la gloire.

Dans la cour du mas un galoubet moqueur répondit à la sonnerie militaire…

C’était la guerre.

V

La gloire de Marcellin Cassagnas

L’occupation militaire ! Les Garrigues traitées en province conquise ; des garnisons dans les principaux villages ; des estafettes qui galopent dans le mistral ; des sentinelles aux portes des gares, des mairies, des écoles… On se serait cru revenu au temps des Camisards et des dragonnades !

Rassemblés chez Cassagnas, les notables écoutaient pieusement le Maître dont la renommée grandissait d’heure en heure dans les trois départements. Des députations attendaient à la porte. Alerte, malgré son état de grossesse avancée, Mme Cassagnas passait entre les groupes et remplissait les verres de ce petit langlade qui donne la nostalgie des garrigues à ceux-mêmes qui ne les ont jamais vues.

L’ultimatum au préfet, réclamant le retrait des troupes dans les vingt-quatre heures, venait d’être expédié… Et la voix chaude de Cassagnas, aussi infatigable que le chœur endiablé des cigales, faisait lever à l’horizon d’innombrables mirages.

… Cependant, au lieu d’être rappelées, les troupes furent renforcées. Alors, la colère populaire commença à gronder. De nombreuses assemblées, quoique interdites, eurent lieu. Beaucoup de maires envoyèrent leur démission au préfet. Il y eut des bagarres à Montpellier à l’occasion d’un meeting monstre… Un cafetier fut tué devant sa porte par quelque soldat maladroit ou trop nerveux. Cette fois, les Méridionaux virent rouge. On se rua sur la troupe qui dut charger à plusieurs reprises…

À Vivaigues surtout, l’exaspération fut grande : Ah ! on se moquait d’eux par là-haut ! On les traitait en enfants ! Eh bien, on allait voir ce qu’on allait voir ! – L’ordre partit-il du mas de Cassagnas ou ne fut-ce qu’un élan spontané ? On ne sait, mais du temps que la troupe était en exercice à une lieue de là, une centaine de viticulteurs se portèrent en masse vers la mairie du village, et, en un clin d’œil, malgré le petit poste qui en défendait les abords, l’envahirent et la pillèrent… Il y eut quelques coups de feu, tirés en l’air par les gendarmes qui s’étaient enfermés dans la salle des mariages ; mais, quoi ! ces gendarmes, tous cousins ou beaux-frères d’un des assaillants, que pouvaient-ils ? On les poussa à la porte, on s’empara du sceau, des registres d’état-civil, d’une pile d’archives et l’on porta le tout en triomphe chez Cassagnas.

… Le beau cortège que cela fit ! La fièvre de la victoire étincelait dans tous les yeux. Le tambour de la ville marchait devant, et deux fifres, trois galoubets ou quatre, un cornet à piston, débris de la fanfare de Vivaigues, suivaient. Une des plus jolies filles, couronnée de violiers, portait le sceau de la mairie sur un coussin rouge ; elle avait à sa droite le garde-champêtre, revolver au poing, à sa gauche l’aubergiste du lieu avec sa broche étincelante et fourbie, droite comme un jet de lumière… Ensuite, une foule d’hommes et de femmes en grande liesse.

En arrivant au mas, comme Cassagnas, devant sa porte, levait des mains bénissantes, une farandole, spontanément, s’organisa. La file des danseurs s’allongea sur la colline, et Sauzède, à la prestance de gardian et au visage proconsulaire, régla l’ordonnance : Les mains jointes, le jarret tendu, hommes et femmes alternés formèrent un immense cercle… Un trille de galoubet donna le signal : d’abord, la chaîne ondula lentement, se déroulant peu à peu et s’agitant à peine sur un rythme berceur et lent ; puis, à l’appel d’une note aiguë, appuyée d’un appel vif de tambourin, les figurants s’espacèrent, se replièrent en bon ordre, les couples passèrent sous les bras tendus de leurs vis-à-vis, la clameur des fifres redoubla, et la danse s’enleva sur un pas endiablé, parmi les vivats et les clameurs qui s’impatientaient de crier la gloire de Marcellin Cassagnas, dans la griserie de l’air vif et du soleil ardent.

Alors, les fines silhouettes de ces grands grillons bruns s’engouffrèrent sous la porte romane de la cour du mas. On servit des pastèques, des grenades, des saucissons parfumés, de gros poivrons verts, du vin frais,… Et Marcellin, défaillant d’orgueil, reçut des mains de la belle fille le sceau de la mairie : il se pencha et plaqua sur sa joue un baiser sonore. Ce fut du délire :

— Hé ! le grand homme ! És pas fier !

— Qu’il est beau, et plein d’estrambord !

On entonna l’invocation de Calendal à l’âme du pays : Amo de moun païs, puis ce fut « La Chanson de la Coupe », au refrain entraînant :

Coupo santo

E versanto…

Et ces sept petites strophes, si vibrantes, d’un effet si sûr et si prompt firent à Cassagnas une âme enivrée. Ah ! l’heure allègre entre toutes ! Ils avaient oublié complètement le préfet, la fraude des vins, la mévente, l’assaut de la mairie ; ils n’étaient plus que de libres et insouciants garrigauds qui jouaient au soleil.

 

*     *     *

 

On s’en doute cependant, les gens de Vivaigues en particulier et ceux des trois départements en général s’étaient mis en mauvaise posture. L’autorité, si clémente qu’elle fût, ne pouvait se laisser berner ainsi. Un mandat d’arrêt fut lancé contre Cassagnas. Mais un employé de police, cousin des Lestréchure, le fit prévenir, et il eut le temps de s’enfermer avec une vingtaine d’hommes et quelques provisions dans son mas.

Lorsque deux gendarmes, suivis à quelque distance d’un peloton de cuirassiers, se présentèrent, ils furent reçus par une bordée d’injures, de sifflets, de quolibets. Ils firent les sommations d’usage et se retirèrent. Une heure plus tard, un cordon de troupes cernait complètement le mas… Le siège commençait.

Chaque fois qu’un soldat s’approchait à portée, un coup de feu partait d’une fenêtre. Et comme, de part et d’autre, on ne tenait pas à se faire vraiment du mal – on était tous du Midi, quoi ! – l’affaire menaçait de traîner en longueur. On vit de loin un général palabrer avec le préfet à l’ombre maigre des oliviers : Allait-on essayer de réduire les mutins par la famine ? Mais ces gens-là vivent de rien, de quelques olives, figues ou amandes ! Par la soif ? Mais on avait eu le temps d’entrer quelques bonnes barriques dans les caves…

Cela dura huit jours ainsi. Quelques coups de fusil, çà et là, rompaient le silence. Le clairon sonnait matin et soir pour les militaires ; le galoubet y répondait pour les assiégés. Au soir du neuvième jour, un grand linge blanc fut hissé au haut d’une perche dans la cour du mas.

Le capitaine d’artillerie qui dirigeait à ce moment-là les opérations fit agiter en réponse un fanion blanc. Bientôt un parlementaire sortit seul du mas son mouchoir à la main ; le capitaine s’avança vers lui. Ils causèrent quelques minutes, puis se séparèrent en se saluant gravement.

— Je n’attendais pas moins de votre obligeance et de votre humanité, entendit-on le parlementaire crier encore à l’officier en le quittant.

Ce n’était qu’une trêve : Les assiégés avaient obtenu l’autorisation de faire sortir de la place la femme de leur chef, Mme Cassagnas, dont l’état nécessitait les soins très prochains d’une sage-femme. Le capitaine l’autorisait à traverser ses lignes en voiture avec la nourrice engagée d’avance qu’elle avait chez elle.

Le jour tombait lorsque parut la voiture contenant Mme Cassagnas appuyée sur des oreillers et enveloppée de couvertures. Sur le siège du conducteur, une forte nourrice coiffée d’un grand bonnet tuyauté tenait les guides. Le cheval allait au pas… Les officiers et sous-officiers saluèrent. Bientôt, le véhicule disparut au tournant de la route.

Cette nuit même, le capitaine, voulant en finir, essaya d’un assaut après avoir distribué des cartouches à blanc… Et – chose surprenante – les assiégés n’opposèrent aucune résistance ; aucun coup de feu ne fut tiré, aucune pierre traîtresse ne vint rompre le cou des soldats… Ils n’eurent qu’à pousser la porte ; la cour était vide. Dans la vaste cuisine, une vingtaine d’hommes buvaient tranquillement autour de la table, et une vieille femme les servait.

— Nous avons un mandat d’arrêt contre le sieur Cassagnas Marcellin, dit le brigadier de gendarmerie qui accompagnait le capitaine.

— M. Cassagnas n’est pas à la maison, répondit doucettement Mme Lestréchure.

— Comment ?

— Non, Monsieur, il est sorti.

— Et vous, qui êtes-vous ?

— Sa belle-maman, veuve Lestréchure, de Saint-Césaire où mon pauvre mari…

— Suffit ! Où est Cassagnas ?

— Je ne saurais vous le dire…

— Et vous, qu’est-ce que vous f... aites là ? cria le gendarme en colère aux hommes attablés.

— Nous buvons… à la vôtre !

— Fouillez la maison avant que personne ne sorte !

… On chercha, on éventra des paillasses, on descendit dans des foudres : pas de Cassagnas, pas d’armes prohibées ! Aucune personne présente ne pouvant être arrêtée, force fut de laisser aller tout le monde.

La table débarrassée, la veuve Lestréchure apporta des verres propres et d’autres bouteilles…

— Dites-nous ce qui en est, Mme Lestréchure, dit enfin le capitaine, il ne peut rien vous en arriver de mal.

— Hé ben, je me le pense aussi que vous ne pouvez rien me faire ! Et si vous voulez savoir, eh bien, cherchez après la nourrice…

… Trait de lumière ! La nourrice retenue d’avance n’existait pas ; la nourrice qui avait obtenu l’autorisation de sortir du mas avec Mme Cassagnas en quête d’une sage-femme, cette si forte nourrice qui conduisait la voiture n’était autre que Marcellin Cassagnas en personne !

VI

L’héroïsme de Marcellin Cassagnas

Or, vers l’époque où Marcellin Cassagnas s’évadait de son mas assiégé et où les grands journaux parisiens publiaient de fantaisistes descriptions du soulèvement languedocien, il y avait à Lyon une jeune Américaine qui s’ennuyait immodérément : Mariée à un solennel, méticuleux et mélancolique vicomte qui l’avait épousée au cours d’un voyage d’affaires aux États-Unis, elle regrettait le « ranch » paternel qu’elle avait trop légèrement troqué contre un château historique, étriqué et triste, au pays des éternels et blafards brouillards. Elle était écœurée. Une couronne de vicomtesse ne compensait pas du tout les chevauchées, les chasses, les coups de main sur la frontière mexicaine… Aussi, lorsqu’elle lut les récits fioriturés des émeutes méridionales, Lizzie de Maurepois, née Crockett, et yankee, ne réfléchit pas longtemps : « On se bat là-bas, au pays du soleil ; j’y cours ! » Elle prit son carnet de chèques, son browning, sa carabine, et fit expédier à Nîmes son meilleur cheval…

… Arriverait-elle à temps ? L’agitation était alors à son comble, et Marcellin Cassagnas, insaisissable et partout présent, en était le grand animateur. Parvenu à une sorte d’apostolat mystique, Messie des Vignes, Prophète des Vendangeurs, Rédempteur des Garrigues, maître incontesté de trois départements français, par surcroît persécuté par les « Puissances », il se réfugia « au désert » comme auraient dit ses ancêtres calvinistes au temps des persécutions. Des traîtres, des agents provocateurs, de fins limiers de la police essayèrent vainement de s’emparer de lui. Il était protégé par l’enthousiasme vigilant de tout un peuple. On disait : Il est ici, ou : Il est là… et déjà il n’y était plus. Pourtant, comme les autres du siècle de Louis XIV, le Prophète du désert trouvait le moyen de présider à dates fixées de grandes assemblées en plein air et où l’on se rendait de fort loin. Il y parlait de la Cause juste qui était la leur, de la volonté inébranlable de vaincre qui les possédait tous ; il s’exaltait en s’exaltant lui-même, comme un héros et un saint martyr… Séparé de tout, privé de ses biens, loin des siens, sans feu ni lieu, sa tête mise à prix… ah ! comme il était facile de monter la tête à tous ces braves Méridionaux et de leur faire faire cent et quatre sottises !

Il avait sous ses ordres une petite, toute petite armée recrutée dans tous les rangs de la société et composée de braconniers, de bons pères de famille fanatisés, de rôdeurs de garrigues. Ces fidèles, armés jusqu’aux dents, coiffés de grands feutres, faisaient belle figure de conspirateurs et de partisans ; connaissant tous les coins, recoins, sentiers de traverse des collines, ils se réunissaient et se dispersaient à volonté, comme par miracle. Un régiment croyait-il les surprendre, les cerner ?… Quelques coups de feu leur partaient dans les jambes, et, l’objectif atteint… plus personne ! Le quartier général changeait constamment de place… et Lizzie de Maurepois, née Crockett, en sut quelque chose en essayant de le joindre. Elle n’y serait jamais parvenue sans le secours d’un journaliste nîmois qui parlait languedocien… grâce à quoi on les renseignait. Ainsi, la blonde amazone se trouva tout de même une belle fois en présence de Cassagnas, à qui elle offrit incontinent d’être sa Jeanne d’Arc, mais une Jeanne d’Arc pourvue d’un carnet de chèques et d’un revolver…

Qui n’eût pas été troublé en pareille occurrence ? Ah ! pauvres yeux noirs, le souvenir de votre éclat pâlit un instant devant la flamme de deux yeux bleus ! On acclama l’étrangère, très droite sur sa selle, et elle passa la petite armée en revue. Elle goûta ensuite au repas d’olives et d’aïoli, vida une coupe de vin doré, puis conféra avec les chefs : Il fut décidé qu’on allait fomenter des mutineries militaires et des soulèvements populaires dans les trois villes de Nîmes, Montpellier et Narbonne, en vue de s’emparer de ces places de sûreté ; après… eh bien, après, on verrait !

Mais les événements allèrent plus vite encore que les paroles ailées de l’amazone. Le jour même de son arrivée au pays du vin, il y eut une terrible émeute à Béziers ; la troupe, excitée, fit usage de ses armes ; on compta quatre morts et onze blessés dans la foule… En apprenant cela, les petits soldats en garnison à Agde (tous de l’Hérault ou de l’Aude), sortirent de la caserne, forcèrent les portes de la cartoucherie, et, malgré les objurgations de leurs officiers, partirent bien armés, musique en tête, pour Béziers, afin de venger leurs frères… Partout, sur leur passage, ils furent reçus à bras ouverts par la population. À Béziers, leur colonel vint les haranguer :

— Nous sommes venus, répondit leur porte-parole, pour protester contre les « tueries »… On a dit que nos parents civils dansaient la farandole ; nous nous joindrons peut-être à cette danse, mais ce seront des coups de fusil qui marqueront la cadence.

Là-dessus, ils sortirent de la ville et entrèrent dans les garrigues à la recherche des troupes de Cassagnas. Ils arrivèrent au quartier général le lendemain à midi, fourbus, écrasés de chaleur, blancs de poussière ; ils n’étaient plus que cinq cent cinquante hommes sur sept cents.

Marcellin vint au-devant d’eux avec Lizzie de Maurepois. Il leur fit servir une collation. L’Américaine, enchantée d’un pareil renfort, parlait déjà de tenter une attaque brusquée, lorsque le Maître se leva et dit aux mutins :

— Mes amis, je vous remercie de votre amitié pour notre peuple misérable ; vous êtes des braves… Mais, je vous le demande au nom de ce qu’il y a de plus sacré au monde, après Dieu, au nom de notre France même, rentrez dans l’obéissance ! Nous, hommes libres, nous tenons campagne pour protester ; vous, soldats, votre place ne peut être que dans le rang. N’oubliez jamais qu’il est un fléau pire que notre misère présente, c’est la hideuse guerre civile. Il ne faut à aucun prix que du sang français soit répandu par des Français sur la terre douce des Garrigues :… Soldats, mes enfants, merci ! Mais avant tout, rentrez à la caserne ! Notre peuple vous acclame et me charge de vous crier : Avant tout, au drapeau !

… Et telle était la puissance magique des paroles, de la voix surtout de Cassagnas, qu’ils se levèrent aussitôt, rentrèrent à Béziers, où le général de division leur promit amnistie s’ils déposaient leurs armes…

Cet événement avait fait monter de plusieurs degrés la fièvre des partisans. Ils ne rêvaient plus que plaies et bosses. Ils voulaient marcher contre les régiments campés entre Lunel et Montpellier, les acculer aux étangs, les culbuter ou les faire capituler ; après cela on pourrait négocier avec Paris.

Lizzie de Maurepois ne se montrait pas la moins farouche. Déjà elle avait reproché à Cassagnas de n’avoir pas reçu les mutins d’Agde dans ses rangs ; elle n’avait pas compris qu’au-dessus de la querelle, si envenimée parût-elle, il y avait la Patrie. Maintenant, elle allait de groupe en groupe, adjurant les partisans de livrer une bataille une bonne fois ; et sa beauté blonde, son teint de fleur d’amandier, ses yeux d’un bleu luisant faisaient une profonde impression sur les braves garrigauds, subjuguaient ces cœurs inflammables et leur inspiraient le désir fou d’aller se battre et mourir pour elle.

D’ailleurs, les échauffourées se multipliaient dans les villes ; partout les esprits étaient violemment surexcités ; l’odeur de la poudre était dans l’air.

Le soir du vingt juin, plusieurs notabilités du mouvement se rencontrèrent au quartier général : Il y avait là, outre Cassagnas et sa Jeanne d’Arc, les maires démissionnaires de plusieurs grandes villes, une douzaine de gros propriétaires… La nuit venue, ils se rendirent dans la clairière d’un petit bois où déjà quelques lapins commençaient leurs ébats nocturnes… Naturellement, tous les petits derrières culbutèrent l’un par-dessus l’autre dans la direction des terriers…

— Ah ! si j’avais un fusil ! s’écria le maire de Montpellier.

— Soyez tranquille, vous tirerez bientôt sur des derrières français, répondit Cassagnas d’une voix sourde.

Le « Rédempteur » n’était pas d’avis d’employer la force ; la parole persuasive lui avait toujours réussi, à lui ; mais il était seul maintenant devant des forcenés qu’il avait lui-même exaltés. On lui tendit une large feuille de papier à signer :

— Qu’est-ce que cela ?

— Une proclamation lui expliqua Sauzède ; toute la population des trois départements est invitée à se soulever en masse la nuit prochaine. Des émissaires sûrs vont en distribuer des exemplaires partout. À minuit, attaque sur tous les fronts ; nous, nous donnerons le signal en jetant à l’étang de Mauguio les régiments qui couvrent Montpellier… L’heure est venue…

— Signez ! Signez ! crièrent plusieurs voix.

Marcellin Cassagnas hésitait encore.

— Signez, dit alors Lizzie toute blanche sous la lune ; signez, mon héros !

Elle lui mit son stylo à la main. Le frôlement de ses doigts nus sur la paume de Cassagnas fit plus que bien des discours ; il s’agenouilla et signa la feuille par terre.

Alors, Me Borinès, le grand avocat qui était présent, prit la feuille, la déchira, en jeta les morceaux au vent.

— C’est une honte, dit-il, c’est un sacrilège cette guerre entre compatriotes…

On l’entoura, on le honnit ; on présenta une autre copie à Cassagnas qui signa d’une main ferme.

— Le sort en est jeté ! cria-t-il en saisissant Lizzie aux poignets.

Elle répondit à son appel et murmura :

— Enfin, la bataille ! Nous vaincrons, ami !

……

Le grand soulèvement échoua piteusement. Des traîtres avertirent les garnisons de Narbonne, de Béziers, de Nîmes. Seules les troupes de Montpellier ne furent pas prévenues. Et, lorsque, à minuit, la petite armée de Cassagnas s’ébranla, descendit en courant de la garrigue avec l’amazone blonde en tête, il y eut un moment de désarroi dans le camp qui protégeait la ville ; mais bientôt, on battit le rappel, plusieurs compagnies se déployèrent dans les vignes baignées de lune, et un escadron partit par la route de Castries pour prendre les assaillants par flanc.

Au bas de la garrigue, à la limite des olivettes et des vignes, les viticulteurs furent accueillis par une salve qui fit taire instantanément leurs vociférations de matamores. Cependant, entraînés par leur élan, attirés encore par la silhouette blanche de l’amazone qui fonçait droit sur l’ennemi, ils firent encore quelques pas en déchargeant leurs vieux fusils de chasse… Mais alors les balles se mirent à siffler sérieusement non loin de leurs oreilles, et, presque tous, avec un touchant ensemble, s’arrêtèrent, dégrisés, étonnés d’eux-mêmes… On entendit distinctement une voix qui disait :

— Mais… c’est que… nous allons attraper des coups pour de vrai !

Pris de panique, les partisans déboulèrent des vignes comme des lièvres. En un clin d’œil, il ne resta plus sur le champ de bataille que la jeune femme à cheval et Marcellin Cassagnas. Celui-ci, blême, les jambes vacillantes, s’assit piteusement par terre. Lizzie eut pitié de lui :

— Les lâches ! grommela-t-elle ; ils m’ont fait manquer ma bataille ! Allons, Monsieur le Chef, sautez là !

Alors, d’un bond dont il se serait cru bien incapable, Marcellin sauta en croupe… Elle enleva son cheval, et, la cravache haute, passa dans un chemin creux rempli de soldats accroupis pour tirer, en écrasa trois ou quatre et ne fut bientôt plus qu’un fantôme léger, qu’une petite ombre mobile qui palpitait là-haut, entre les oliviers.

VII

La fin de Marcellin Cassagnas

Un soir de juin, à dix heures moins cinq exactement, la préfecture de Perpignan se mit à flamber. Les viticulteurs exaspérés l’avait allumée comme une simple torche. Du reste, l’immeuble n’était pas gardé. La police, à la suite d’un attentat commis contre son chef, était consignée au poste. Quant à la troupe, le préfet, ne croyant pas au danger avait invité le général de division à ne pas la faire venir.

L’incendie fut allumé dans la remise et dans une ancienne écurie. Il avait été alimenté avec du pétrole et l’on avait dû en verser beaucoup, car il brûlait encore une heure après l’arrivée des pompiers. Le feu se communiqua rapidement au logement du concierge ; il gagna ensuite le grand salon de réception, la salle de billard, le cabinet du préfet et celui du secrétaire général. Pendant ce temps, de la foule massée dans la rue partaient des sifflets et des cris variés contre le préfet.

Les pompiers civils firent à plusieurs reprises, mais en vain, de grands efforts pour amener leurs pompes à la préfecture. L’une de ces pompes fut renversée sur la place Laborie. Les autres durent regagner le poste. À un moment donné, le président du tribunal et un de ses amis tentèrent de conduire une pompe sur le lieu du sinistre ; mais, parvenus à l’amener jusqu’au milieu de la rue de la Préfecture, ils furent assaillis, maltraités et contraints d’abandonner leur engin dans la rue.

À dix heures et demie seulement arrivèrent les pompes du 53me. Après les sapeurs survinrent les gendarmes, des pelotons de cavalerie et deux compagnies d’infanterie. Sous leur protection, les pompiers civils purent revenir, et le feu qui menaçait les archives fut dès lors combattu et bientôt circonscrit.

Au cours de la bagarre, un jeune employé de commerce reçut un coup de crosse qui lui contusionna le front et lui endommagea le nez.

On était alors sans nouvelles du préfet, du secrétaire général, et de leurs familles ; on avait cru d’abord qu’ils s’étaient réfugiés chez des amis, mais, à onze heures, un officier qui commandait la manœuvre dans la cour s’entendit appeler : Il leva la tête et aperçut à une fenêtre du deuxième étage le préfet, la préfète, le secrétaire général, sa femme et leurs enfants. Après avoir été dégagés, ils furent tous conduits en automobile à l’hôtel, sauf le préfet qui se rendit au bureau du receveur des postes où le Président du Conseil, Ministre de l’intérieur, le réclamait au téléphone…

Or, tandis que le préfet téléphonait tous ces détails au Ministre, celui-ci reçut la dépêche suivante :

 

« Monsieur le Ministre,

« La population de Béziers vous est infiniment reconnaissante des dernières mesures prises par vous. L’envoi de nombreuses troupes dans notre région sera peut-être le remède à la crise actuelle. Avec quelques régiments de plus aimant autant que ceux envoyés le jus de la treille, la surproduction sera conjurée et nos produits appréciés à leur juste valeur. Dans l’espoir que notre demande sera accueillie favorablement, nous vous prions d’agréer, Monsieur le Ministre, l’assurance de notre profond respect.

« UN GROUPE DE VITICULTEURS. »

 

… Ainsi, suivant l’ordre des choses humaines, les événements présentaient tour à tour des masques tragiques ou hilarants… Vérité au deçà de l’Aude, erreur au-delà !

Et le Ministre qui devait justement répondre ce jour-là à une interpellation sur l’agitation révolutionnaire du Midi, eut un sourire de triomphe. C’était un homme d’esprit, à l’ironie cruelle et qui fut plus tard célèbre pour avoir défendu comme un tigre la France envahie.

À la Chambre, l’interpellateur, député de la Creuse, fit l’historique d’un mouvement dont il ignorait tout, parla des viticulteurs – à l’esprit clair, quoique léger – comme d’une bande de sombres forcenés, d’apaches, il dépeignit leur chef, le sieur Cassagnas, comme un nouveau Mandrin, fit un tableau tragique de ce qu’il appelait les tueries de Narbonne, de l’incendie de Perpignan, de la mutinerie d’Agde, bref, il demanda sérieusement au Ministre s’il avait l’intention de « laisser mettre à feu et à sang une des plus riches régions du patrimoine français » et de permettre aux « vieilles guerres intestines » de se rallumer « en plein siècle de lumière »…

Ce discours que nous aurions bien aimé pouvoir livrer in extenso à la joie de nos lecteurs, était un monument de sottise et de stupidité…

Le Ministre, renseigné sur les faits, mais pas sur l’âme du mouvement, eut aisément raison de son contradicteur imbécile :

— Il y a des galéjades, dit-il, qui tournent bien, d’autres qui tournent mal. Je ne dis pas que celle qui est à l’origine des événements ait mal tourné, je dis qu’elle pourrait mal tourner, mais je suis là, je fais en ce moment procéder à une enquête approfondie et impartiale, et dès que j’aurai en main les précisions nécessaires, j’agirai, soyez-en persuadés, sans crainte comme sans faiblesse…

… Vifs applaudissements sur tous les bancs. Il est curieux de constater que les dirigeants ont toujours une enquête en train quand ils sont interpellés… Enfin !

Le Ministre ajouta d’ailleurs, très sagement, à l’adresse des députés de la région viticole :

— Je veux savoir exactement ce que vos révoltés demandent, j’étudierai leurs revendications dans un esprit de justice et de légalité, j’agirai au plus près de ma conscience… Mais qu’ils sachent bien qu’aucune, aucune revendication n’a le droit de s’imposer par la force !

… Ce discours fut connu dès le lendemain dans les Garrigues et commenté, avec quelle passion, on le devine ! Et ce fut un trait de lumière pour Marcellin Cassagnas. Comme la plupart des chefs de mouvements populaires, il était seul à se dire que ça ne pouvait pas durer, qu’il serait pris un jour ou l’autre et jugé… D’autre part, on l’avait si bien et si fréquemment comparé au célèbre Cavalier, chef des Camisards, qui avait obtenu de Louis XIV un brevet de colonel pour prix de sa soumission, qu’il conçut dès lors en secret le dessein magnifique d’où le Vignoble et lui-même sortiraient avec honneur…

Après avoir lu le compte-rendu de la Chambre, il dit à ses familiers :

— Je vais aller à Paris expliquer les choses à ce Ministre. Ce n’est pas un âne…

— Mais vous serez arrêté avant de monter dans le train !

— Vu l’importance de ma démarche, j’obtiendrai certainement un sauf-conduit.

Un émissaire sûr partit le soir même pour Nîmes, et en revint en effet avec le sauf-conduit suspendant pour une durée indéterminée l’effet du mandat d’arrêt lancé contre le sieur Cassagnas Marcellin.

Ainsi partit le Prophète des garrigues pour la grande ville. Tout le long de la ligne jusqu’à Tarascon il fut acclamé à chaque gare. À Coucouron, un employé de la voie, les larmes aux yeux, demanda à serrer la main du « Rédempteur ». À Bernis, une délicieuse fillette lui apporta des fleurs sauvages de la garrigue avec des branches d’olivier… « pour porter à la main à Paris en signe de paix », dit-elle dans son joli compliment. À Nîmes, il y eut un vin d’honneur au buffet.

À Paris, il descendit dans un petit hôtel – à cause de la modicité de ses moyens – et écrivit aussitôt au Ministre. La réponse ne tarda pas, car Nîmes avait tenu Paris au courant.

Et voilà notre héros en gros souliers ferrés, petit pet-en-l’air gris tout usé aux coudes, chemise bleue au col mou, chapeau de feutre fauve et fripé, aux larges bords, dans l’antichambre du Ministre. Les huissiers le regardent du coin de l’œil, mais le patron sonne et donne l’ordre d’introduire.

Voici Marcellin Cassagnas debout devant le grand bureau, intimidé sous le regard aigu de l’homme aux fortes moustaches retombantes qui est assis dans un fauteuil profond :

— C’est vous, Cassagnas ?

— Oui, Monsieur… Monsieur le Ministre… Président.

— Pourquoi avez-vous soulevé vos compatriotes ? Par ambition ? Par gloriole ? N’êtes-vous pas Français ? N’avez-vous pas vergogne à dresser des Français les uns contre les autres ?

— Mais, Monsieur… Monsieur le Ministre… Le vin ne se vend pas… Alors…

— Alors ? La loi n’est-elle pas la même pour tous, oui ou non ? Pourquoi le vin serait-il mieux protégé que l’avoine ? Voyons, répondez !

— Monsieur, je ne sais pas… le vin, c’est notre vie… et les prix sont impossibles…

— Les prix ! Je me fiche des prix. Si vous n’êtes pas contents des prix, cultivez autre chose. Quand le phylloxéra vous a ruinés, on s’est mis en quatre pour vous aider, et maintenant, vous avez trop de vin, et vous vous plaignez ! Ah ! enfants, gamins, qui n’êtes jamais contents de rien ! Et vous, Cassagnas, vous devriez avoir honte… et aller vous cacher !

— Mais… que dois-je faire ? Je n’ai jamais eu que de bonnes intentions… Je suis venu, songeant que… si vous vouliez… comme Louis XIV… autrefois l’offrit à un grand chef huguenot… peut-être…

— Mais quoi ? Au fait ! Il est fou ! hurla le Ministre ahuri.

— M’offrir, non pas un brevet de colonel, non ça, ça ne peut plus se faire, mais le gouvernement d’une colonie, par exemple… en compensation… pour la paix que je vous offre…

Et il sortit de sa poche une branche d’olivier.

— Vous en avez de bonnes ! tonna le Ministre. Filez, hein, et ne vous le faites pas dire une autre fois ! Fichtre, vous n’êtes pas dégoûté ! Soyez seulement content que je ne vous fasse pas arrêter ici. Rentrez chez vous immédiatement, et tenez-vous tranquille, vous m’entendez, ab-so-lu-ment tranquille. Conseillez à vos amis d’en faire autant, que les municipalités retirent toutes leurs démissions dans les vingt-quatre heures !… Allez !

— Oui, Monsieur le Président du Conseil.

— Bien. Allez !

— C’est que… Monsieur le Ministre… je dois vous dire ; je n’avais pas prévu… je n’ai plus de quoi rentrer…

Le Ministre eut un éclair amusé dans les yeux. Il ouvrit son tiroir, en sortit un billet de cent francs qu’il tendit du bout des doigts au grand homme :

— Tenez, dit-il, et ne péchez plus !

… Il ne manqua pas de conter la chose aux journalistes qui attendaient à la porte, et le lendemain, hélas ! le pauvre badaud, le doux bavard qu’était Marcellin Cassagnas fut tourné en ridicule dans toute la France.

Lorsqu’il réapparut dans les garrigues, les têtes légères l’avaient déjà presque oublié… et l’histoire du billet de cent francs acheva de l’accabler… Par un revirement aussi imprévu qu’ordinaire chez les foules, Cassagnas devint l’objet de la risée publique.

Il eut beau renvoyer le billet au Ministre, se constituer prisonnier en grande pompe… la flambée était éteinte, les choses rentraient dans l’ordre…

Il revint peu après en son mas dévasté, se terra là avec les fidèles Yeux noirs, plus mort que s’il était mort, et y vécut misérable…

Ainsi s’enlisa comme dans une mare stagnante un mouvement qui aurait pu avoir des résultats incalculables s’il avait rencontré un chef d’une autre sorte que Marcellin Cassagnas.

CONTES DES GARRIGUES

Les Histoires de Philippon

Au temps déjà lointain où j’errais par les garrigues, je m’aperçus un beau jour que je n’étais pas seul à hanter ces parages déserts. Souvent, couché sur le dos et tout attentif à suivre dans le ciel le vol tournoyant des petits éperviers du Midi, j’entendais soudain un craquement de branches dans le bois voisin ; ou bien, monté sur un escarpement pour y cueillir un de ces joncs à fleurs bleu de lin que j’aimais passionnément, j’apercevais comme une masse informe qui dégringolait de l’autre côté et se perdait dans les buissons ; ou bien encore, surgissant tout à coup du fond d’une combe, je voyais une ombre rentrer précipitamment dans le bois de pins de la pente opposée… Lorsqu’il fut bien évident que je ne me livrais ni au braconnage, ni au déplacement subreptice des bornes, l’être mystérieux se laissa voir : c’était le garde communal. Grand, mais légèrement voûté, la barbe rouge, le teint de brique, les yeux clignotants d’un homme trop exposé au soleil, avec ses guêtres de vieille toile, la gourde et le revolver au côté, la grosse canne à la main, il parcourait jour et nuit ces solitudes,… Bientôt, après quelques coups de rhum offerts et rendus, quelque piège à lapin signalé, nous fîmes connaissance ; et le temps vint, où je fus fier d’être le seul de tout le village à savoir où devait se trouver le garde Philippon à telle heure, en tel lieu.

Étrange créature que ce Philippon ! Membres grêles, noueux, desséchés, une peau cuite de soleil, des mains longues, des yeux doux et clairs comme ceux d’un homme du Nord, une voix de basse, et cette barbe épanouie en longues flammèches de feu. Il savait tous les secrets du pays et de ses habitants, la fausse richesse des uns, l’opulence probable des autres, les vieilles histoires de fiançailles, de divorce et d’amour de tous… Car, dans ces contrées, les fortunes dues à un caprice de la vigne, sont oscillantes ; et les passions qu’allume le soleil, qu’éteint le mistral, sont vives… et brèves.

… Je me borne à transcrire ici les histoires que me conta Philippon au hasard des siestes, dans les replis les plus reculés des garrigues, aux heures où les collines se gorgeaient de soleil.

M. E.

Le Seigneur Mistral

Il y a une cinquantaine d’années, les garrigues offraient un aspect encore plus sauvage qu’aujourd’hui. Ce pays de collines grillées était moins traversé de routes et de lignes de chemin de fer ; il évoquait davantage, avec ses vieux oliviers et ses plus nombreux bois de chênes verts, les solitudes des dernières ondulations de l’Atlas, aux approches du désert… C’est du moins ce que m’affirmait mon ami Philippon, le vieux garde à la barbe de feu, il y a déjà plus de trente ans… ce qui fait remonter ses histoires à presque un siècle, en un temps où en effet les garrigues étaient plus âpres, plus farouches et d’un aspect plus désertique, imprégnées d’odeurs plus sauvages et plus fortes que de nos jours.

Ce fut après une longue causerie, par un jour de grande soif, que Philippon m’entretint d’un vieux bougre de rôdeur, mi-sorcier, mi-chiffonnier qui avait autrefois hanté les collines et y avait exercé des dons naturels fort souvent maléfiques. Ç’avait dû être un étrange et original bonhomme que cette espèce de bohémien échappé à son clan ; un vieux sordide, monologuant sans arrêt, tout le jour encagnardé dans quelque creux de roche à l’abri du mistral, en train de se tanner la peau et de se brûler sous le nez des herbes âcres ; et, la nuit, surgissant sur les crêtes, un long tube à la main pour regarder les étoiles. En outre, un curieux, un chercheur, un questionneur, un Diogène sans tonneau, les poches pleines de morceaux de roches, la cervelle mangée d’idées géniales et saugrenues, les yeux virevoltants, aigus, à l’affût… C’est lui qui avait essayé de donner à Philippon la femme qu’il aimait en lui indiquant une source cachée et capable de transformer son coin brûlé de garrigue en une terre fertile. C’est lui qui enseigna par la suite au même Philippon une cosmogonie qui n’avait que peu de points communs avec celle des bouquins. Philippon, devenu très fruste lui-même, ne se rappelait pas les mots, mais revoyait les images sous lesquelles le vieux braque lui avait dépeint l’enfance du monde. Le plus souvent, je n’écoutais guère, mais en certaines heures brûlantes, entre deux gobelets de vieux lunel, ces divagations prenaient un tel air de mythe sacré que j’ai voulu essayer d’en fixer quelques-unes ; celle-ci par exemple :

Dans les temps des temps, le grand Être incréé, qui est fluide comme l’air, éblouissant comme l’éclair, qui est le maître de tout, mais qui ne peut pas agir par lui-même, eut deux enfants, l’Eau et le Feu. Le Feu était l’aîné et créa le soleil, les étoiles, puis la terre ; et la terre étant fille du Feu était elle-même de feu. Un jour, jouant dans les plaines sans bornes du ciel, la petite sœur du Feu aperçut le globe doré de la terre naissante et la voulut comme une belle balle. Ce fut le commencement de la guerre éternelle… L’Eau se jeta sur la terre mais ne put s’en emparer, son frère la repoussant, la pulvérisant en fumée ; et la terre était comme une chaudière bouillante. Peu à peu cependant l’Eau refroidit les emportements de son frère, elle s’installa aux pôles et étendit de là son empire qu’elle aima et féconda. Mais son frère se réfugia sur le soleil et de là dardait des flèches si cuisantes que l’Eau avait peine à subsister.

… Il y eut de longues et terribles batailles entre les deux divinités, avec des alternatives de succès et de défaites… Une fois, l’Eau parut vaincre le Feu, car celui-ci avait essayé de revenir et de se cacher au centre de la terre qu’il voulait disloquer, mais cela ne réussit qu’à faire sombrer une grande île dans les abîmes et à provoquer une révolte de l’Eau qui couvrit un moment toute la terre. Le Feu dut regagner le soleil… mais il conservait encore çà et là des cachettes de prédilection, dans les Garrigues, où il tentait de se refaire un royaume…

Un beau jour, une petite fille de bohémiens qui passaient par là fut, à la suite de je ne sais quelle désobéissance, envoyée au lit au lieu d’aller danser sur les tréteaux avec ses amis et parents. Elle aimait tellement la danse que, de regret, elle ne pouvait dormir, et elle sortit dans les garrigues sur lesquelles un clair de lune prodigieux étendait son fluide d’argent ; et l’air était chargé de l’odeur de violier sauvage, et tout était si clair et en même temps si tranquille que la petite fille se prit à pleurer et ressentit un désir si aigu pour la fête défendue qu’elle cria : « Ô dieu des choses, fais-moi au moins voir la danse ! » Alors, ce que n’avaient pu les flèches du Feu ni les déluges de l’Eau, les larmes d’une fillette le firent, et le dieu-qui-ne-peut-agir-par-lui-même créa le seigneur des vents, le Mistral !

Et le Mistral accourut du Nord et il fit danser toutes les choses et les créatures sous les yeux émerveillés de l’enfant : Les amandiers ployaient leurs branches avec une grâce surhumaine, les chênes verts dansaient en cadence, les oliviers, même les plus décrépits, se mettaient en branle, et les petites herbes dansaient, les joncs aux fleurs de lin, les scabieuses… Il semblait que les pierres et les garrigues ondulaient avec la danse universelle… Alors, le Mistral fut établi au-dessus du Feu et de l’Eau, et il leur commandait, car le vent éteint le feu et le rallume comme il lui plaît, il éparpille les cendres des incendies et il embrase les forêts avec une imperceptible étincelle, selon son plaisir ; il dessèche ou détruit l’eau ou l’amène dans les grands nuages, à son gré… Il est le maître de l’eau et du feu qui lui obéissent ; et il aime les petites filles des hommes pour secouer leurs cheveux et les emplir de l’odeur divine des garrigues… Ah ! le vent, le vent est le seigneur des choses, et le Mistral est le seigneur des vents. Il passe sur la garrigue, et tout plie et reste plié ; il gronde et tout s’émeut ; il rugit et tout est en poudre ; il chante dans les pins-parasols et cette musique est pareille à celle des anges ; il peut soulever des rochers, il peut tout… Il calme le grésillement des flèches solaires sur la peau, il dore les épaules des femmes, il chasse les nuages d’eau et les ramène, il fait de la source un banc de sable et remplit les creux d’eau courante, il court plus agile que l’éclair et plus droit ; il passe, il revient, il sonne du cor, il crie, il sanglote, il rit ; il sait toutes les musiques et parle toutes les langues ; il se moque du Feu et de l’Eau, il est un démon sur la mer et une caresse sur les vignes, il est le dieu-qui-fait-tout-par-lui-même…

… Ainsi parlait mon ami Philippon, et son exaltation était si grande que je le crus revenu au souvenir enchanté de Celle qu’il avait trop aimée, et qui avait dû être emportée loin de lui par quelque caprice… du vent…

La joie des yeux

Souvent les histoires de Philippon m’ont fait regretter de n’avoir pas vécu cinquante ou cent ans plus tôt et de n’avoir pas connu ce vieux rôdeur des Garrigues qui avait confié à mon ami tant de choses inutiles et oubliées. J’aurais demandé à ce bonhomme s’il avait été contemporain de l’origine du monde… et je pense que cet ironique interrogatoire l’aurait amené à confesser de quelles traditions hérétiques il tenait ses révélations, ou dans quel grimoire diabolique, chez quels vieillards, en quelle horde, il avait puisé sa cosmogonie enfantine, ses genèses barbares…

Ah ! surtout j’aurais donné beaucoup pour reconstituer, avec Philippon, l’atmosphère même des causeries qu’ils avaient eues ensemble ! D’après nos propres habitudes, je voyais bien ces deux lascars côte à côte dans un creux de rocher, à l’abri des rafales du mistral, en train de se tanner le cuir au soleil, ou bien, par des soirs blonds, assis au pied de quelque olivier centenaire. Et les pipes, le vieux marc de raisin, les grives rôties sous la cendre, l’éternel crissement des cigales, la poussière des chemins, l’odeur balsamique des collines devaient jouer leur rôle… Mais encore ? Il devait y avoir autre chose… quelque chose qui ne se retrouve pas aujourd’hui dans ces conciliabules, plus de mystère, plus de souffle sauvage… Et une sorte d’esprit ou de génie de la garrigue devait présider à ces lointaines évocations, animer le conteur et murmurer pour lui seul de ces magiques syllabes qui passent par les nuits méridionales, celles d’Assise et celles de Judée, et qui s’en vont, inarticulées, incompréhensibles, vagabondes ailées… dans le néant.

Philippon n’avait retenu, hélas, que les paraboles les moins mystiques, et de tout ce qui avait un sens hors de la vaine apparence des mots, il n’avait pas été frappé. Il remettait de semaine en semaine le récit de la création de l’homme et de la femme, et au lieu de cela, il m’apportait quelque histoire enfantine dans le genre de celle-ci :

En ce temps-là, les hommes n’étaient pas encore très méchants et ils n’étaient plus très bons – car il paraît qu’Adam et Ève ne croquèrent les fameuses pommes que peu à peu, prudemment, un tout petit quartier le premier jour, pour voir ce qui arriverait, comme on fait avec les champignons suspects…

Et alors, les hommes ne travaillaient pas comme maintenant, mais juste à leur convenance, surtout par ici, autour des garrigues, par là, dans nos bonnes plaines grasses où la vigne vient toute seule, et où, pardi, ils n’avaient pas grand’chose à faire. Ainsi, ils devinrent paresseux, de plus en plus paresseux, et, naturellement, comme tous les paresseux, ils dormaient beaucoup.

Il faut dire aussi qu’en ce temps-là tout était blanc par ici, la lumière, le ciel, les garrigues, les oliviers, les vignes, toutes choses étaient de ce blanc-gris que tu connais… et tu sais bien qu’il en reste quelque chose, à tel point que le bon conteur Daudet a pu dire une fois dans son journal que la lumière seule est du Midi, mais que la couleur, c’est du Nord…

Eh bien, donc, un peu peut-être parce que les hommes n’étaient ni très méchants ni très bons, mais gentils, bonasses, mous ; un peu aussi peut-être parce qu’ils n’avaient pas lourd à faire pour boire et manger ; beaucoup sans doute parce que leurs yeux n’étaient jamais excités par les couleurs vives – comme le taureau par le rouge – ils vivaient d’une vie silencieuse et immobile ; leur bonheur était blanc, et pareillement leur idéal, leurs pensées, leurs ambitions, tout était de ce blanc-là, uni, sans variation, sans attrait… Toujours du blanc, rien que du blanc, même éblouissant, devant les yeux et dans l’âme, ça doit être écœurant, bien fade, abrutissant… C’est pourquoi les hommes de cette époque-là se mirent à dormir de plus en plus, d’abord deux jours, puis une semaine, puis un mois, puis tout l’hiver, puis enfin tout le temps… Et il arriva que sous la lumière aveuglante et infiniment blanche qui régnait éternellement sur les choses et dans le ciel, l’humanité tout entière endormie… ne se réveillait plus…

Alors, le soleil, furieux d’être ainsi méconnu par ceux à qui il fournissait libéralement chaleur dans le sang, lumière aux yeux, réconfort par le blé, délices par le vin, décida tout simplement de se voiler. Il se fit plus pâle, il devint tout terne, de plus en plus blafard ; et des vapeurs grises et lourdes montèrent des étangs, envahirent le ciel, pesèrent sur les garrigues, s’assemblèrent autour des cyprès, s’abaissèrent peu à peu, sournoisement, vers la terre et enveloppèrent les hommes étendus çà et là dans l’herbe, les hommes qui honteusement dormaient toujours.

La vengeance du soleil ne faisait que commencer, mais il affaiblit assez ses rayons pour permettre à toutes ces brumes épaisses et un peu refroidies de distiller des gouttes d’eau qui grossirent, devinrent pesantes et s’abattirent enfin sur la terre… Il plut ! Oui, dans ce pays-ci, sur ces garrigues joyeuses et dont le nom seul évoque un glorieux grésillement de soleil, en vérité, il arriva qu’il plut !

Et cela uniquement pour punir les hommes.

Ce fut notre déluge à nous ; oh ! pas un gros, non, ça pas pour nous qui n’aimons pas l’eau et qui disons « baigner » pour « mouiller » dans notre chère langue chantante… non, non, pas un vrai déluge… mais encore, tout de même, il tomba de l’eau, de l’eau qui ruissela sur les pentes des garrigues, sur les figures des dormeurs, et alla couler là-bas vers les étangs d’où elle était venue, la bécasse ! Et le bon du conte, c’est qu’elle n’éveilla pas même les dormeurs – ils eurent seulement des rêves plus frais – mais cette eau, en passant sur les terres, sur les rochers, sur toutes ces substances minérales innombrables qu’il y a partout, elle en put dissoudre des quantités qui avaient en elles les couleurs ; et ainsi l’eau, toute chargée de mille couleurs diverses, teignit les rochers pénétra dans les terres d’où elle alla aux racines des plantes et de là dans les feuilles et les fleurs… Elle portait toujours avec elle une couleur ou une autre… et ainsi notre petit déluge à nous, ce fut la belle aventure qui colora le monde. Le ciel même, les buées en s’en allant le lavèrent pour ainsi dire, effacèrent son implacable blancheur, et il devint bleu. Les étangs chargés de marnes dissoutes devinrent verts, les mers furent abreuvées d’indigo, les pierres nettoyées donnèrent les grenats, les fluorines, les turquoises, les cinabres, elles apparurent jaspées, irisées, bariolées, et les plantes, petites et grandes, pour leurs feuillages, leurs pétales, leurs fruits reçurent chacune une teinte particulière, une de ces myriades de nuances fondues et entraînées par les eaux passagères.

… Mais ces bêtes d’hommes qui dormaient toujours ! Quel dommage ! Que le monde avait changé pendant leur sommeil imbécile !

D’autre part, la croûte terrestre, bien amollie par les pluies, avait livré passage à des masses de larves de cigales ; il y en eut cette fois-là comme jamais auparavant. Elles grimpèrent aux arbres en flots pressés, se muèrent en nymphes, d’où sortirent enfin des cigales, ah ! des cigales si nombreuses que des myriades n’ayant pu trouver de place sur les arbres, s’envolèrent jusqu’en Afrique, à travers la mer, et leur colonne était déjà là-bas que les dernières tournoyaient encore au-dessus de la tour d’Aiguesmortes ! Mais passons ! Les cigales aperçurent tout de suite, elles, de leurs bons gros yeux saillants, de quelle rutilante beauté le vieux monde s’était paré ; elles résolurent de réveiller les hommes afin qu’ils pussent en jouir aussi. Les braves bêtes, elles répandirent leurs stridulations les plus aiguës avec une conscience méritoire, et même elles durent quitter leurs arbres pour s’approcher des oreilles des dormeurs, mais en fin de compte, après de grands efforts d’ensemble, elles arrivèrent à un résultat : un homme étira les bras, un vieillard se gratta le nez, un gamin se retourna sur le ventre, une femme bâilla, une jeune fille tapota sa jupe… Puis enfin tous ensemble, étonnés d’un tel vacarme, ouvrirent les yeux. D’abord ils ne virent que le ciel bleu ; cela leur parut tout drôle et les éveilla tout à fait. Alors, ils se dressèrent sur leur séant… et ils virent !

Oui, on peut bien dire qu’ils virent, comme si c’était la première fois qu’ils ouvraient les yeux… car qu’était-ce, je vous prie, qu’un monde tout blanc ? Mais celui sur lequel s’ouvrirent ce jour-là les yeux des hommes, des femmes et des jeunes filles, c’était autre chose.

D’autant plus que toutes ces couleurs étaient encore neuves, fraîches et qu’aucune poussière ne les avait encore ternies. Donc, au lieu de toutes ces grisailles, voici que tout était en couleurs ! Maintenant, il y avait le vert émeraude du chêne, le vert pâle de l’amandier, le vert onctueux de l’olive, tous les verts ; le rose des calcaires, du thym, de la tourmaline et des roses ; le jaune ensoleillé des tournesols, le jaune vernissé des renoncules, le jaune des chrysanthèmes et celui de la pépite d’or ; le violet de l’améthyste, des montagnes lointaines, de la douce-amère et des violettes ; le rouge du coquelicot, du rubis, du grain de grenade et des lèvres de jeunes filles ; le bleu enfin, le bleu des campanules, des pervenches, du pays natal et des yeux aimés…

Et il y eut, par-dessus toutes ces couleurs, nuances et teintes à l’infini variables et multipliées, un arc-en-ciel qui chevaucha sur nos garrigues.

Dès lors se succédèrent les printemps roses, les étés rouges, les automnes roux, mais c’est aussi depuis lors que l’hiver est la blanche saison du sommeil, que le blanc est la couleur des jeunes épousées, le symbole de l’innocence et de la chasteté… Pourquoi ? Mais parce que ces coquins d’hommes, au lieu de remercier la Providence, se levèrent en hâte et se mirent tout de suite à batailler entre eux pour s’assurer la possession de ces choses, de toutes ces choses de la terre qu’ils méprisaient quand elles étaient blanches et qu’ils voulurent âprement quand elles furent en couleurs… Des gosses, quoi ! Et qui devinrent de plus en plus méchants.

La légende de l’olive

Cette calamité survint au tout commencement des temps, et assurément elle fut grande et affreuse pour le peuple des Garrigues. Les vieilles femmes disaient qu’un tremblement de terre les avaient bien averties longtemps auparavant. Les vieux hochaient la tête et, au lieu de songer à leurs péchés de jeunesse qui avaient peut-être déchaîné la colère des dieux, ils marmottaient dans leur barbe des choses peu aimables sur le dévergondage du siècle. Les envieux, les hypocrites, les sournois faisaient allusion au luxe des gros riches, parlaient de sorcellerie, prédisaient la fin du monde.

En fait, c’était l’éternelle histoire : De leurs hautes terres arides et glacées, les Allobroges avaient jeté leurs regards sur les garrigues tièdes et lumineuses, sur les douces vallées heureuses où la vie est trop bonne ! Ils avaient exercé les jeunes hommes, forgé des armes, entretenu la convoitise dans tous les cœurs. Puis, un jour, à l’improviste, leurs hordes s’étaient ruées sur les terres aimées du soleil. Comme toujours, ce furent les assaillants du Nord, plus pauvres, plus en forme et plus durs, qui remportèrent la victoire. Après de grands carnages, partout, ils faisaient ripaille à la lueur des villages en feu.

Les habitants des garrigues, les pauvres, qu’auraient-ils pu faire ? Légers, bavards, fanfarons, vraies cigales, ils n’opposèrent qu’une résistance courte et vaine.

Alors les barbares en flots pressés s’étalèrent à loisir sur le noble pays ; ils s’avançaient chaque jour un peu plus ; des rives du Rhône leurs bandes s’éployaient à travers les vallées du Gardon, de la Cèze, de l’Alzon et du Gard… Elles se rapprochaient lentement des villages situés entre le Vidourle et les étangs.

Or, par là, aux derniers plis des collines avant les marécages, vivait une peuplade tout aussi brave en paroles que celles qui venaient de succomber avec grand honneur. Tant que les Allobroges furent occupés dans les parages d’Uzès, de Blauzac et Parignargues, on fit des grands préparatifs entre le Vistre et le Vidourle.

— Qu’ils y viennent donc ! criaient les hommes. On n’en fera qu’une bouchée ! Ils ne savent même pas lancer des flèches, ces gens du Nord ! Nous, rien qu’en restant couchés entre nos touffes de thym, nous les abattrons tous les uns après les autres, ces féroces !

Les chiens hurlaient, les vieillards tapaient dans leurs mains, et les femmes, les poings aux hanches, vociféraient plus fort que tous les autres. Autour des feux qu’on allumait chaque soir devant les portes pour chasser les moustiques, les jeunes gens faisaient l’exercice et c’était tout à fait réconfortant de les voir ces très braves, tendre leurs arcs, lancer leurs javelots, construire des palissades… Ah ! les Allobroges n’avaient qu’à bien se tenir.

Mais un jour on apprit qu’ils avaient repris leur marche vers le sud. Las de rançonner des villages où il n’y avait plus rien, ils avaient envoyé des avant-gardes. Ils furent signalés à Caveirac, à Clarensac, à Aujargues…

C’est alors que les riverains du Vidourle commencèrent à trembler pour de bon. Des familles entières disparurent dans les bois ; des hommes encore dans la force de l’âge construisirent des huttes dans les roseaux des étangs… Mais il restait encore beaucoup de monde, et chaque matin la crête de la plus haute garrigue se couronnait de gens qui épiaient l’apparition des barbares.

Et en effet, un beau jour, on les vit arriver sans hâte, avec des chariots, des troupeaux, des chevaux en grand nombre. Ils campèrent au pied de la garrigue, allumèrent des feux , formèrent leurs charriots en carré, poussèrent des cris autour d’un bœuf qui fut dépecé… tandis que là-haut les gens des garrigues à plat ventre retenaient leur souffle.

Devant l’imminence de l’attaque, le courage revient en quelques cœurs, mais l’ennemi ne paraissait pas pressé d’en découdre. Toute la journée du lendemain se passa en festins, chants et danses. Vers le soir seulement un petit peloton de cavaliers sortit de l’enceinte des chars et se mit à gravir la colline. Leurs armures étincelaient sous les rayons obliques et les pointes de leurs piques étaient toutes rouges. Ils cheminaient gravement entre les cyprès, les oliviers et les pins. Au sommet de la garrigue, au milieu de la foule, des femmes s’évanouirent, tandis que d’autres, au contraire, qui pleuraient, s’essuyèrent les yeux et allèrent vers leurs hommes pour les encourager à défendre leur honneur et leur vie.

Cependant, à quelques jets de pierre de la crête, les cavaliers mirent pied à terre, et l’un d’eux s’avança seul… Alors, on vit que c’était un géant, un guerrier deux fois plus haut qu’un Méridional, droit comme un cyprès, aux bras noueux comme les branches d’un olivier centenaire… Il fit deux grandes enjambées ou trois, et parla à voix haute :

— Petit peuple des garrigues ! s’écria-t-il. Écoutez et voyez ! Nous sommes venus de nos montagnes dont les sommets pénètrent jusqu’au centre du ciel, nous vous avons vaincus, nous avons massacré tous vos frères des pays d’alentour, nous avons attaché leurs femmes à l’arrière de nos chars et avons mangé leurs bœufs… Mais nous sommes rassasiés de carnage et avons pris le sang en détestation.

Je vous propose donc d’envoyer vers moi votre plus valeureux guerrier. Nous combattrons l’un contre l’autre là-haut sur ce grand rocher plat d’où nous serons vus de tous. S’il me tue, nous nous en retournerons vers nos montagnes qui ont déchiré la voûte du ciel, mais si je le tue, vous vous soumettrez à nous et serez nos esclaves.

Et il éclata d’un rire formidable et gras qui fut comme le meuglement du taureau de Camargue dans l’air du matin.

Les Méridionaux s’entre-regardaient avec stupeur et leurs langues si agiles demeuraient engluées entre leurs dents.

Un grand silence pesa sur les garrigues.

L’Allobroge reprit la parole :

— Nous sommes magnanimes ! s’écria-t-il. Demain, je reviendrai à l’heure de la première flèche du soleil et attendrai votre homme… Et après-demain encore… Mais si, comme je le crois, il n’y a que des femmes parmi tout votre vil peuple, alors nous vous massacrerons tous.

Et il se répandit en injures malsonnantes, en rires de brute, puis redescendit vers les siens.

 

*     *     *

 

Quelle agitation cette nuit-là parmi les Méridionaux ! Visiblement aucun guerrier ne pouvait lutter contre le géant. Ni la ruse, ni l’adresse, ni l’agilité d’une mouche ne peuvent vaincre le bœuf qui la chasse d’un coup de queue. Et les bons Méridionaux n’avaient aucune idée des poisons qui enveniment les pointes des flèches. Ils se sentaient perdus irrémédiablement.

Les vieillards et les chefs s’assemblèrent sur la large pierre plate que le géant avait désignée. C’était une sorte d’esplanade de calcaire poli et qui avait servi de tous temps aux réunions du Conseil. Et ces hommes à qui l’expérience et l’âge ne servaient plus de rien se lamentaient à pleine voix. Ils criaient dans la nuit, et les jeunes hommes aux durs biceps tout comme les filles aux blanches épaules, frissonnaient en les entendant.

— Personne ! Personne ! criaient-ils en déchirant leurs vêtements et en s’arrachant la barbe. Personne pour relever ce défi outrageant, pour mourir en brave ! Personne pour nous sauver, nous, nos femmes et nos filles de la honte ! Ah ! cœurs de poules, bêtes puantes, scorpions, araignées, lâches insectes, ânes et chiens, hommes des garrigues, qu’êtes-vous devenus ?

Et ils appelaient les meilleurs et les plus forts de leurs fils par leurs noms.

— Ancassinni ne viendrais-tu pas montrer ton épée à ce bœuf ? Brignolle, Roux ! Toi Bourdic ! Et vous les trois fils du brave Vignargues montrez donc vos faces arrogantes ! Mais vous n’êtes plus que de la chair à pâté, votre cœur est blanc et mou comme la moelle d’une branche de sambuc !

En vérité, personne ne se présentait. Alors les vieux crièrent encore plus fort et désignèrent d’office le jeune guerrier Bézouce, le plus hardi et le plus vigoureux de leurs enfants.

Bézouce, tout pâle mais enivré d’appels, de prières, de promesses, de compliments, se prépara. Il demanda seulement de ne se présenter au combat singulier qu’à la dernière provocation du géant, le surlendemain.

Toute la nuit, il chercha sa fiancée, Garilla, pour demander à ses lèvres douces, à ses yeux rayonnants, à ses paroles magiques un réconfort ultime, mais il ne la rencontra ni chez sa mère, ni à la fontaine, ni sur les molles rives du Vidourle : il ne la trouva nulle part, et son cœur était lourd, lourd dans sa poitrine, lourd comme la pierre même du Conseil où il allait mourir.

Il dormait d’un sommeil agité, lorsque, vers le milieu de la nuit, il sentit un attouchement à son épaule : c’était Garilla. Elle lui prit la main et lui dit :

— Je t’ai préparé la victoire. Reste seulement au bord du rocher demain, et provoque le géant, incite-le par des moqueries à se jeter sur toi… Et tu le tueras !

Elle dit et s’enfuit. Elle s’en alla par les garrigues, elle rôda longtemps auprès de ces arbres noueux, au feuillage d’argent, qui poussaient là sans que personne crût que leurs petits fruits oblongs et durs pussent être bons à quelque chose ; elle ramassa ces fruits et revint chez elle, à petits pas, peureuse, toute courbée vers la terre, mais avec un énigmatique sourire aux lèvres.

L’aube arriva, mais Garilla l’avait précédée au lieu du combat. Elle se tenait, frémissante de crainte et d’amour, appuyée au tronc d’un olivier, elle avait des taches noires sur les mains, et son sourire ambigu dessinait sur sa bouche un arc délicieux.

Le géant parut au loin, monta comme les jours précédents sur la garrigue et se tint auprès de la grande pierre qui luisait aux premières lueurs du matin. Bézouce, très entouré, très ému, mais d’un maintien ferme et plein du mépris de la mort, se présenta de l’autre côté de la roche. Il vit le sourire de Garilla et se sentit tout soudain enflammé d’une ardeur extraordinaire ; il voulut s’élancer, mais les yeux de sa petite fiancée lui lancèrent un rappel… Alors, il se mit à injurier le géant, il le défia, il lui tira la langue, il lui fit un immense pied-de-nez…

Le colosse n’en attendit pas davantage ; il se précipita, l’épée haute… et, d’une large enjambée il allait atteindre Bézouce, mais son pied glissa miraculeusement sur la pierre ; il se redressa une seconde sur l’autre pied qui ne put non plus s’affermir et il ne réussit qu’à s’étaler tout de son long, les quatre fers en l’air et à plat ventre, sur le rocher…

D’un bond, Bézouce fut sur lui et lui plongea son poignard entre les deux épaules…

… Car, cette nuit-là, Garilla avait découvert la propriété lubrifiante de la substance dorée qui sort des olives pressées et elle en avait oint la pierre du combat.

Et c’est depuis lors que les Méridionaux ont cette huile en vénération, haute estime, grande délectation ; et cela non seulement parce qu’elle avait causé la mort du géant, mais parce que ce dernier, la face écrasée contre la pierre, avait crié avant de rendre l’âme :

— Voilà ce qu’on mange au Paradis !

La longue vie de Pompignargues

Il y a des gens qui vous disent où se trouvait le Jardin d’Éden – exactement. Ils vous le décrivent en détail, avec sa ceinture de rochers, ses quatre fleuves, ses bosquets, son parterre à la française, ses pelouses anglaises, ses tigres débonnaires, ses oiseaux-papillons et ses deux hôtes de marque…

Tout ça, me dit un jour Philippon, le vieux rôdeur des garrigues, tout ça c’est parfaitement vrai pour les gens du Nord, mais nous, nous savons bien, n’est-ce pas, que le seul jardin du paradis terrestre, le seul Éden, fut chez nous, dans les plis de nos collines, aux temps fabuleux où les lapins avaient des ailes. Dans notre Éden à nous, de murailles de rochers, de tigres, d’archanges, de fruit défendu, point ! De fleuves encore moins… Pourquoi faire ? Ces masses d’eau qui se promènent m’ont toujours paru assez bêtes. Parle-moi de ces toutes petites sources claires qui jaillissent au creux de quelque vallon bien sauvage, donnent un verre d’eau, fraîche à casser les dents, et puis vont sagement se perdre dans les sables et les argiles, à côté.

Donc autrefois, mais là, dans l’authentique domaine de l’autrefois, nous étions tous heureux, purs, sains et saints, par là, dans les garrigues. Tous des Adams et des Èves d’avant la faute.

Et – comme on sait – alors les hommes ne mouraient pas. Ils n’étaient pas non plus éternels, oh non, ça c’eût été trop triste. Mais, à un moment donné, pleins de vigueur encore, rassasiés des choses, un secret instinct les saisissait, les poussait à aller s’étendre en plein soleil sur l’une ou sur l’autre de ces grandes pierres, ou places du conseil, aux crêtes des garrigues. Là ils étaient pris d’un sommeil invincible, long, sans rêves. Peu à peu, sous la morsure ardente du soleil, leur peau se tannait, se desséchait, se recroquevillait ; leur corps s’amincissait, se fondait, se sublimait… Et, une belle fois, de préférence au milieu d’une journée de chaleur formidable, à l’heure où les rayons tapent d’aplomb… crac ! plus rien… plus rien qu’une petite dépouille racornie comme une chrysalide de ver à soie… Mais au-dessus d’elle une forme impalpable et légère, comme une bouffée de fumée, flottait. Les hommes donc ne mouraient pas, mais se transformaient en créatures neuves, prodigieusement ténues, belles, irisées comme des bulles de savon, petits corps aériens et subtils qui erraient, s’assemblaient, conversaient entre elles dans le grand jardin, le grand paradou des garrigues. Et tout était bien comme cela ; un juste milieu entre la mort et l’éternité du corps. Et puis ce n’étaient pas de ces âmes immatérielles qui s’en vont je ne sais où, mais encore des corps visibles et qui restaient au pays.

… Ici le vieux garde s’arrêtant, regarda longuement l’horizon, resta songeur, et reprit plus bas :

— Tu ne me comprends pas, je pense, car je te dévoile là un mystère… un mystère bien connu des anciens Égyptiens qui embaumaient les corps, pas pour autre chose que pour permettre au double d’en sortir… Et d’autres vieux peuples ont su aussi cela… Car enfin, la loi de nature, ce n’est pas la mort, c’est la métamorphose. Tiens, vois les cigales, vois les papillons, ce sont les doubles, les créatures éthérées qui naissent des larves… L’homme n’est qu’une larve mais il a perdu le secret de sa possible métamorphose.

Autrefois, n’en doute pas, tous les êtres avaient droit à s’endormir du sommeil dont on sort papillon sublime, merveilleuse chose ailée, flottante, pas tout à fait immatérielle. – Oh ! papillons d’hommes qui hantiez les garrigues par les nuits bleues au temps que les amandiers les enveloppent d’une neige tendre !

Mais revenons à l’histoire : Ainsi, les habitants des garrigues ne redoutaient point la vieillesse, la maladie, le néant. Ils savaient qu’à l’heure dite leur instinct les pousserait à s’étendre au grand soleil et qu’au bout de peu de temps sortirait de leur corps ratatiné un autre moi, léger, gracile, agile, fait à leur ressemblance.

… Mais le diable – ou quelque puissance malfaisante – ne pouvait souffrir l’existence d’un pareil bonheur sur la terre. Alors il suscita Pompignargues.

Ah ! ce Pompignargues ! C’était un bougre joliment bien planté ; yeux clairs et vifs ; teint d’arabe ; barbe légère et couleur de goudron. Un type réconfortant rien qu’à le voir, goûtant la vie par tous les sens et par tous les pores, paresseux comme un more, amoureux des lumières, des reflets, des lueurs, des couleurs, de tout ce qui brille et qui passe devant les yeux des hommes. Ah ! s’il avait voulu, celui-là, il eût été un Michel-Ange. Mais il ne désirait que se laisser vivre, regarder avec amour les garrigues grésiller au soleil, manger de bons petits plats bien mitonnés… Il tenait à la vie, le mâtin, et pour plus de trois raisons. D’abord, il avait une femme si jolie ! Une toute petite Méridionale vive et si bien façonnée qu’elle paraissait grande… Avec cela, pas trop bavarde, pas plus coquette qu’une autre. Il avait l’air de se laisser aimer tout bonassement, mais si on avait vu ses yeux quand elle revenait de la fontaine, la cruche sur l’épaule, sous le feu roulant des regards de tous les hommes du village, quelle fièvre on aurait devinée dans son cœur !

La force de cet amour me dispenserait amplement d’indiquer les autres raisons qu’avait Pompignargues d’aimer la vie. Il y en avait une cependant qui n’était pas petite : Pompignargues, qui était aussi un bricoleur, braconnier et rôdeur de garrigues, avait découvert dans quelque repli caché des collines une plante inconnue, grimpante, qui portait des grappes de fruits ronds, juteux, sucrés, délicieux. Il n’était pas mauvais homme et avait fait part de sa trouvaille : on avait déraciné les plantes, on en avait cultivé, et chacun se régalait de ses fruits. Mais Pompignargues, ingénieux comme un écureuil, eut un jour l’idée de presser ces petits fruits et d’en emporter le jus sous un moindre volume, dans sa gourde, pour se rafraîchir au cours de ses expéditions. Naturellement, il oublia une fois sa gourde, quelque part, au coin d’un bois… et, un peu plus tard, la retrouva remplie d’un liquide fermenté, alcoolisé… Ah ! la bonne première bouteille bue à la régalade ! Le bougre avait tout simplement découvert le vin, comme cela, sans songer à malice, par flemme, et sa gourde était remplie d’un muscat dont on ne retrouvera plus jamais le pareil.

Naturellement, après sa femme dans les premiers temps, puis au-dessus de toute autre chose par la suite, Pompignargues aima le vin. Et il pompa tant et si bien dans la gourde magique qu’il ne put plus s’en passer.

Et lorsque vint l’heure secrète et lasse où il connut que le destin lui demandait d’aller s’étendre sur une pierre de la garrigue pour y subir la belle métamorphose, il se révolta : non, il ne pouvait y consentir. La créature diaphane, la petite vapeur brillante, fugace et légère qui sortirait de lui et errerait avec ses vieux amis parmi les olivettes et les pinèdes ne pourrait plus boire !

Il se révolta pour de bon. Il amassa de nombreuses gourdes remplies de vin ambré et généreux, et chaque fois que le vieil instinct le prenait aux épaules pour le conduire au tout-puissant soleil, il buvait… il buvait ! Il endormait ainsi la poussée obscure de ses nerfs fatigués ; et, le sang tout brûlant, il défiait l’heure, la volonté des dieux, riait de ses appréhensions, affirmait son désir obstiné de vivre…

Il vécut. Oui, il vécut, le « povre », mais dans quel état ! Sa peau se rida, ses traits s’empâtèrent, ses cheveux blanchirent, son ventre se surchargea de mauvaise graisse, ses dents tombèrent, ses épaules se voûtèrent, ses yeux perdirent leur force, il ne se souvenait plus de rien, il ânonnait sans cesse des paroles insensées, ses mains tremblaient, il n’était plus qu’une loque ridicule.

Il vécut, mais il vieillit.

… Et si tu penses, ajouta mon ami Philippon, qu’on le laissa à l’écart et que chacun continua à vivre en beauté jusqu’à l’heure de la noble métamorphose, c’est que tu ne connais pas les hommes. Quand ils virent qu’on pouvait prolonger son existence plus longtemps qu’il n’était marqué, ils plantèrent beaucoup de vignes, firent fermenter en quantité le jus des grappes blondes et burent toujours plus de vin. Ils oublièrent l’appel de la garrigue et l’heure enchantée ; ils se moquèrent des créatures semi-divines qu’ils auraient pu devenir. Pour vivre quelques années de plus, ils durent finalement mourir tout entiers, car les métamorphoses ne peuvent s’accomplir sur les vieillards décrépits. Et ainsi naquit la mort, la vraie mort… mais, en échange, les hommes eurent le vin…

… Et le vieux rôdeur des garrigues, à la barbe roussie de soleil conclut : Après tout, nous y avons gagné… Vive Pompignargues !

L’Étrangère

En errant dans les garrigues, vous apercevez çà et là de petits cubes de maçonnerie pourvus sur un de leurs côtés d’une porte basse et entourés de cyprès. Ce sont des tombeaux. Au milieu des oliviers et des amandiers, le geste hiératique de l’arbre noir ennoblit le paysage d’argent. Et d’ailleurs le cyprès des garrigues n’a rien de funèbre ; gorgé de soleil, il a des reflets de cinabre et d’or, et, vers la fin de l’hiver, la dissémination du pollen ressemble à une épaisse vapeur jaune qui s’exhale tout autour de l’arbre ; on dirait alors une flamme de cierge immense. Ainsi ces sobres mausolées épars dans les collines n’attristent pas la lumière pure qui les baigne.

Un soir, un peu avant d’arriver au village, le vieux rôdeur Philippon me fit faire un détour : Il voulait me demander mon avis au sujet de l’inscription de l’un de ces tombeaux. Celui-ci se trouvait au delà d’un bois de chênes épineux, dans un repli de terrain. L’olivette, au centre de laquelle ces cyprès centenaires gardaient le caveau, était petite, mal entretenue. Le tombeau lui-même, construit à l’ancienne mode de gros blocs de pierre mal joints, était très bas, et ses angles s’effritaient. Les rayons obliques du soleil venaient frapper le fronton sur lequel quelques lettres majuscules presque effacées se devinaient… plusieurs avaient totalement disparu.

— Je ne puis deviner ce que cela signifie, dis-je à mon ami. Il n’y a que deux ou trois lettres lisibles, un P, un I, un S à la fin… Voyons… peut-être peregrinus, qui signifie étranger… ou autre chose… Ne savez-vous rien qui puisse nous donner des indications ?

— Oui, une brève légende, répondit Philippon. Et le mot de peregrinus s’appliquerait en effet en la circonstance, car il s’agirait d’un étranger, venu du Nord, qui serait enterré là… Personne n’a jamais su son nom, sauf une femme… Voici ce qu’on raconte :

Nos garrigues, étant éloignées du Rhône et de toutes autres voies de grande communication, furent durant des siècles indemnes de tout mélange de races. Il n’y venait personne, personne ne s’expatriait. Les gens des autres pays, qui n’y connaissaient rien, trouvaient nos collines trop sèches, trop grises ; et, quant à nous, trop heureux de bien vivre sans effort, trop paresseux pour provoquer des échanges commerciaux ou autres, nous estimions que notre soleil remplaçait toutes les richesses humaines, et largement. Ainsi, on ne voyait dans toute la contrée qu’un seul type d’homme : ce Méridional petit, pas trapu cependant, aux yeux vifs, à la chevelure très brune ; c’était l’Espagnol sans la raideur, l’Italien sans la langueur, en somme une race plus grecque que latine, mais encore une fois très peu mélangée.

Or, un beau jour de ces temps-là, arriva par ici, aux portes du village, une étrangère, une vagabonde, sans doute une petite chassée de son pays pour quelque histoire… Mais elle, ni la vieille femme qui l’accompagnait, ne purent donner des renseignements là-dessus, car elles ne comprenaient pas un mot de notre langue. Et puis on avait autre chose à penser, car cette jeune femme était à tous un sujet de prodigieux étonnement : elle était grande, svelte, blanche, blonde !

Quelle affaire pour les jeunes hommes de chez nous ! Quel éblouissement dans notre petit peuple de noirauds et de noiraudes ! C’est qu’elle était vraiment belle, la mâtine ! Personne encore entre Vidourle et Vistre n’avait vu cela : un teint de fleurs d’amandier, des yeux d’ardent indigo, et des cheveux… ah ! ces cheveux de lumière ! Les poètes du village firent des vers sur cette chevelure de flamme ; on les répétait encore dans mon enfance :

 

Tout l’or du monde – ne suffirait pas à remplir ses petites mains ; – Tout l’or du monde – ne payerait pas la lumière de ses yeux ; – Mais surtout, surtout – Dans les garrigues parfumées, ses cheveux, – ses cheveux ont fait entrer – tout l’or du monde !

 

On l’accueillit, on fit taire les vieilles femmes acariâtres et jalouses, on lui donna à elle et à sa mère un petit mazet de la garrigue. Les ruines de cette cabane doivent se trouver là, à côté, dans le bois de chênes.

Donc, tous les jeunes hommes l’entourèrent, et, passionnément, entreprirent la conquête de cette admirable proie. Mais elle demeura froide, insensible aux hommages des plus riches et des plus robustes gars. Sa physionomie restait – comme au jour de sa lamentable arrivée, – fermée, impassible, dédaigneuse. Et l’on surprenait souvent sur ses joues des traces de larmes. Elle avait pourtant appris très vite notre langue, mais elle ne paraissait jamais émue par les mots chantants, les mots brûlants que l’amour semait libéralement sur son passage enchanté.

Plus la victoire parut difficile, plus on s’obstina, plus on s’enfiévra. Les plus hardis essayèrent de l’enlever ; les timides lui adressaient leurs grands désirs sur des parchemins qu’ils envoyaient avec des fleurs ; les cyniques lui criaient des gauloiseries quand elle revenait de la fontaine ; les bossus, les éclopés, n’espérant rien pour eux-mêmes, lui firent des farces. Un jour ils s’arrangèrent pour que les plus brillants prétendants se crussent convoqués par la jeune fille à minuit, derrière le clos de son mazet… Oh ! la belle bataille ! Il y eut des nez tordus, des dents cassées ; les participants ne s’en vantèrent point, d’autant plus que seule la lune avait ironiquement contemplé l’échauffourée, tandis que l’étrangère était restée sagement chez elle, et pour cause.

Enfin, enfin, comme il y a une fin à tout, même à la résistance des plus fortes citadelles et à la froideur des plus belles filles, celle-ci, par la force des choses, s’humanisa. Elle eut un front moins hautain, des sourires plus rouges, des regards plus directs.

Elle choisit. Elle accepta, avec une condescendance de reine, les hommages du plus menteur, du plus batailleur, du plus impertinent sot du village. On se récria : Tant de fraîcheur, une beauté si éblouissante, une si haute vertu à ce sacripant ! Mais tel est l’amour, on le sait.

Ils s’épousèrent. Elle exerça d’ailleurs une bonne influence sur son mari, les premiers temps du moins ; et il ne se mit à la battre qu’après plusieurs années de vie commune. Elle paraissait heureuse, du reste, et satisfaite ; alors, n’est-ce pas, personne n’avait rien à dire.

Mais un jour – il devait bien y avoir une dizaine d’années qu’elle avait épousé son mauvais sujet de mari, – voici qu’à l’heure de midi, où le soleil calcine toutes choses et fait craquer les pierres, survint aux portes du village un étranger tout sale, déguenillé, la face terreuse, les pieds nus, un bâton de cornouiller à la main. Malgré la poussière qui le couvrait et ses traits abominablement tourmentés, on vit bien qu’il était de cette étrange race si haute, si blanche et si blonde dont sortait la femme aux cheveux d’or.

Ah ! il ne fut pas long à s’orienter celui-là ! Mais il piqua droit vers la maison de la femme de sa race, et frappa vigoureusement de son bâton à la porte. Ce fut elle qui lui ouvrit. Elle resta là très longtemps, muette et immobile de saisissement.

Or, il avait les pieds en sang, il devait mourir de soif. Il se jeta à genoux et cria des choses qui devaient être bien terribles ou bien douces, car il pleurait en parlant. Mais elle, toute droite, toute pâle, toute méprisante, plus belle que jamais avec ses lèvres de grenade et ses cheveux pleins de soleil, le regarda longuement, fixement, sans amour. Puis elle appela son mari qui chassa l’homme à coups de pierres. Il se traîna jusqu’ici. Il y sanglota comme un dément, se roula, se tordit sur la terre, se frappa la tête contre les cailloux. Il mourut là, le soir même.

Et l’Étrangère lui fit bâtir ce tombeau.

Le bois sacré

Il est extrêmement curieux de constater à quel point les habitants des Garrigues sont demeurés païens. Catholiques au Moyen Âge, protestants depuis les Albigeois, oui, mais à la surface ; en réalité ils ont le paganisme dans le sang. Naturellement, ils ne rendent plus de culte aux divinités de l’Olympe ; ils se font baptiser, marier, enterrer par le pasteur, mais en fait, ils vivent en marge. Le soleil et le mistral sont leurs grands dieux inavoués et sans prêtre, et le visage de la terre n’a pas perdu pour eux cette physionomie animée et expressive que les anciens interrogeaient avec crainte et vénération.

Il est encore aux creux des collines quelques sources sacrées où les femmes du peuple vont en se cachant plonger leurs enfants malades, il est des ravins où passent à minuit des êtres qui ressemblent à des centaures, et, pour tout dire, les garrigues sont pleines de dieux.

Je connaissais depuis longtemps un petit bois de chênes épineux que l’on appelait dans le pays : « le bois de Pan ». À la première occasion j’interrogeai le vieux garde Philippon : Chose qui me surprit, il ne parut pas comprendre tout de suite, puis il feignit l’ignorance :

— Pan… Pan,… dit-il, je ne vois pas ce que cela veut dire en languedocien… peut-être rien du tout…

Voulait-il piquer ma curiosité en retardant l’heure de la satisfaire ? Ou bien savait-il des choses qui n’étaient pas à l’honneur de ses chères garrigues ?

Je ne le pressai pas. Mais quelques jours plus tard, il revint de lui-même à ce sujet. Nous nous trouvions alors tout près du bois de Pan, en contre-bas, à l’ombre d’un rocher… Après avoir partagé notre déjeuner d’olives et de saucisson cru, nous venions d’allumer nos pipes. Philippon tira quelques bouffées d’un air embarrassé, puis dit sans préambule :

— La tradition défendait autrefois de parler du bois de Pan à la légère, surtout devant un étranger, à moins de porter une offrande au dieu cornu…

— Oh ! m’écriai-je. C’était donc bien cela !

— Oui et non, dit le garde à la barbe rouge ; oui, parce que ce fut en ce lieu que se réfugia le grand Pan, le dieu des dieux, lorsque les trois Saintes eurent débarqué sur les côtes de Provence ; et, non, parce que ce dieu-là n’avait pas d’image taillée, il était partout présent, mais surtout dans le feu, dans le vent et dans l’atmosphère embrasée par le soleil-maître. Au contraire, le Pan de ce petit bois y a son image.

— Allons-y ! m’écriai-je en me levant.

… En quelques minutes nous fûmes à l’ombre épaisse des chênes-verts ; nous nous glissons tout courbés sous la voûte basse de leur feuillage enchevêtré. Parvenu au centre du bois, j’aperçus une pierre dressée, pareille à ces innombrables bornes milliaires qui s’égrènent tout le long des vieilles voies romaines. Elle était couverte de mousse et portait à son sommet la tête décrépite et grotesque, énigmatique et cornue, du petit dieu pastoral des paysans latins. Au bas de la colonne, de nombreux débris de poterie qui avaient dû contenir les offrandes…

Philippon, sans avoir l’air de rien, jeta là une olive grasse qu’il tenait cachée dans sa main… « Lui aussi ! » Ah ! je tenais donc là une authentique tradition païenne qui s’était perpétuée en ce lieu depuis des millénaires !

— Que de confidences ont dû s’épancher ici ! m’écriai-je.

— Des confidences amoureuses, reprit solennellement le garde. Car ce dieu protégeait l’amour ; et c’est pourquoi sont venus ici les myriades de ceux et de celles dont la passion n’était pas partagée ; des femmes surtout qui désiraient retenir un fiancé, un mari… cette espèce qui souvent s’égare…

— Et le dieu les exauçait ? demandai-je avec quelque impertinence.

— En un sens ou en un autre, oui…

Et, tenez, voici une anecdote prise entre mille, une anecdote plutôt comique et que je vous livre telle qu’elle a cours dans le pays :

À l’extrémité du village demeurait un vieux bonhomme, célibataire, avare, bavard, ventripotent, insolent, vantard. Autrefois bel homme, il avait eu pas mal d’aventures, mais depuis ses cheveux gris, il se négligeait, portait des haillons, devenait repoussant. Pourvu de quelque bien, il se prélassait tout le jour sous son figuier, dans le « cagnard » de sa cour. Un beau matin, un de ses cousins établis par là-bas du côté de Saint-Gilles, eut des malheurs, il perdit successivement ses vignes, son argent et sa femme, et finalement se tua. Notre avare – le père Marmassou – reçut pour sa part d’héritage une charrue et une fillette de quinze ans, Miette, toute petiote, malingre, menteuse et gourmande. Il vendit la charrue, mais fut bien obligé de garder la fille… qu’il fit travailler durement et battit comme plâtre.

Mais, au bout de quelques années, tout à coup, un matin de printemps, le père Marmassou s’aperçut que Miette avait grandi et embelli comme par miracle. Et voilà le père Marmassou qui se remit à faire toilette, à se raser, à se redresser comme un jeune coq. Il était si bien pris qu’il voulut épouser Miette. Le pauvre diable, il ne voyait pas combien il était ridicule avec ses mèches grises, ses yeux chassieux, son nez couvert de verrues, son obésité formidable ! À soixante ans, vouloir se faire aimer d’une jeunesse à peine en fleurs !

Il avait de l’argent, je n’en disconviens pas, mais les petites méridionales, vraies cigales enjouées, rieuses, vives et jolies, se sont-elles jamais préoccupées de l’argent ? Et Miette était bien de cette race ensoleillée dont le cœur vagabonde sur toutes les routes du rêve. Elle résista aux offres du père Marmassou.

Il en conçut une colère insensée, une jalousie noire, une haine sans pareille contre tout le genre humain. Il ne pouvait pas se remettre à battre la pauvre petite, mais il l’enferma. On ne vit plus sa silhouette légère à la fontaine, on n’entendit plus les modulations de flûte de son rire charmant. Elle demeura claustrée, cadenassée, invisible dans la maison du père Marmassou. De doubles serrures aux portes, des barreaux aux fenêtres, rien ne lui fut épargné. Et le bonhomme se flattait dans son âme rageuse et sénile de forcer la résistance de la petite à force d’isolement, d’ennui, de terreur. Mais elle tint bon.

Désespéré, le vieux chercha d’autres moyens. Il consulta une sorte de sorcière, sordide et dégoûtante autant que lui, et ce fut elle qui lui parla de Pan.

— Que Miette touche seulement la barbe de la statue, dit-elle, et elle t’aimera.

Crédule, le père Marmassou commença par faire de nombreuses offrandes au vieux Pan retiré dans ce bois. De nuit, en se cachant, après avoir bien enfermé Miette, il se rendait au bois sacré avec de pleins paniers de bonnes choses. Mais le plus difficile fut de décider Miette à l’accompagner une fois. Naturellement il ne lui expliqua pas ce dont il s’agissait.

— Une petite promenade te fera du bien ! Je crois que j’ai été trop dur envers toi. Tes joues sont devenues toutes blanches. Voyons… demain, au coucher du soleil, veux-tu faire un tour de garrigue avec moi ?

… Un tour de garrigue ? Oh ! oui, certes. Mais avec lui ? Oh ! là, là !

Cependant, après avoir obstinément refusé durant plusieurs semaines, Miette fléchit. Elle accepta pour le surlendemain. Le père Marmassou lui fit fête ; il mit ses plus beaux habits, il prépara un « cabas » plein de friandises pour le goûter, et à l’heure où la pesante chaleur commence à se dissiper comme une fumée dans le ciel viridin, ils se mirent en route. Miette cheminait lentement, ses pas étaient hésitants, elle se mit à se plaindre des cailloux pointus qui lui blessaient les pieds… Certes ! pensait le vieux, depuis le temps qu’elle n’est pas sortie ! mais il ne pipait mot.

— Où allons-nous donc ? Est-ce encore bien loin ? gémissait la jeune fille.

— Vers ce bois, là-bas… On le voit d’ici ! Il n’y a plus que cette garrigue à gravir. Il doit y faire bon et frais !

Miette poussa encore de grands soupirs, s’appliqua à marcher droit, mais trébucha plusieurs fois… un instant plus tard, elle fit un faux pas, buta, s’agenouilla, tomba…

— Oh ! mon pied ! cria-t-elle ! je me suis tordu le pied ! Ah ! que j’ai mal !

Le père Marmassou accourut, essaya de la relever, mais, peine perdue, elle chancelait et retombait.

— Voyez, dit-elle, ma cheville est enflée.

— Je vais te la masser.

— Non ! Cela me fait évanouir rien que d’y toucher.

Il voulut la porter, mais la mâtine devait « se faire lourde », et puis il n’avait plus ses biceps de vingt ans, bref il dut y renoncer.

— Enfin, tu ne peux pas marcher, dit-il avec colère. Eh bien, reste-là, – contre cet olivier, je vais chercher de l’aide.

Il partit dans la direction du village, mais après quelques pas, il fit un crochet. « Je vais toujours offrir ces choses au dieu », se dit-il, et il pénétra dans le bois. Il n’y resta certes pas longtemps, mais ce fut assez sans doute, car à son retour à l’endroit où il avait laissé Miette… plus personne !

Il eut beau écarquiller les yeux, scruter tous les points de l’horizon : pas la plus petite ombre de Miette ! Il courut chez lui : elle n’était pas rentrée. Il revint à l’olivier et, tout en jurant, il en fit le tour. Il aperçut alors épinglé au tronc un petit papier plié, il le prit et y lut :

 

« J’avais été voir Pan avant vous, et maintenant c’est lui qui me donne l’occasion de partir avec celui que j’aime.

« MIETTE. »

 

… Philippon se tut, et, poussé par je ne sais quelle obscure et invincible force, je m’inclinai avec respect devant le petit dieu qui, de toute éternité, mène les hommes.

Malgloire de Fougassières

Les garrigues réservent sans doute encore plus d’une surprise à qui les explorera à fond et avec méthode. Pour ma part, j’aimais trop revenir aux endroits qui m’avaient déjà séduit et je n’ai jamais su mettre de l’ordre dans mes pérégrinations. Ainsi, c’est grâce à une exclamation lancée au hasard par Philippon que je dois de connaître l’existence de Fougassières-le-Vieux… Il y a tant de noms bizarres et pourvus d’épithètes inutiles dans ce pays où tout s’exagère à plaisir, que je ne m’étais jamais demandé pourquoi tel hameau que je traversais souvent s’appelait Fougassières-le-Jeune…

— Mais, voyons donc, c’est qu’il y a un Fougassières-le-Vieux ! s’écria un jour, mon ami, le garde.

Je conclus que la logique était cette fois de son côté. Mais où pouvait bien se nicher Fougassières-le-Vieux ? Il fallut recourir encore à ce brave Philippon.

… Eh bien, c’était, tout à côté de Fougassières-le-Jeune, un vrai repaire de brigands, caché dans une anfractuosité de la colline, au milieu d’une végétation touffue et désordonnée. Mais ce que j’avais pris jusqu’alors pour un éboulis de roches était bien un village abandonné.

Entre les murs des maisons écroulées, les rues se dessinaient encore, mais les arbres qui leur donnaient de l’ombre avaient poussé à l’intérieur des maisons. Ah ! la poésie des ruines, quelle bonne farce ! En vérité, la nature réserve ses pires productions aux lieux que les hommes ont occupés. Ce n’étaient, dans Fougassières-le-Vieux, qu’orties géantes, champignons vénéneux, ellébores fétides et clématites gluantes au-dessus desquels des buissons épineux et des fougères presque arborescentes développaient un feuillage empoisonné. Les eaux mortes et noires d’une ancienne fontaine croupissaient dans les corridors, et par les fenêtres entraient et sortaient d’innombrables vipères… Ah ! qu’elle était saine la claire garrigue à la fois gorgée de soleil et balayée de mistral, tout autour de ce vieux village pourri !

— Quelle catastrophe, demandai-je à Philippon a bien pu déterminer l’abandon de ce village ? Une épidémie de typhus, de peste ? Ou quoi ?

— Une épidémie de frousse ! riposta sans rire le vieux rôdeur des garrigues.

— Allons donc !

— Vous voulez l’anecdote ? Eh bien, la voici :

Au temps où il n’y avait encore qu’un seul Fougassières, habitait là un certain Malgloire, franc gredin, maraudeur, voleur, trompeur, vrai suppôt du diable. Comme il était trop malin pour se laisser prendre par la maréchaussée, les villageois décidèrent de faire leur police eux-mêmes et d’expulser Malgloire. Après avoir reçu quelques bonnes bastonnades, celui-ci se le tint pour dit et s’en alla se faire pendre ailleurs. Bon débarras ! Mais notre sacripant, en s’éloignant pour la dernière fois, avait juré de se venger et tout le village l’avait entendu crier en scandant bien ses mots :

— Gens de Fougassières, souvenez-vous, souvenez-vous : Malgloire-vous-aura-tous !

Naturellement on oublia ça, et la vie reprit plus tranquille dans le village.

Quelques années plus tard, un gamin qui gardait les chèvres sur la garrigue affirma qu’il avait vu Malgloire se dresser tout d’un coup à dix pas de lui, près d’un fourré… Mais il avait aussitôt disparu. On ne fit pas attention à ce récit. Le même fait se répéta ; on reparla de Malgloire, le soir, aux portes des maisons, à côté des feux allumés pour chasser les moustiques.

Et, tout à coup, un matin, une vieille cria que la maison de Malgloire était hantée, qu’elle avait entendu des gémissements, des coups répétés dans la cahute abandonnée par le mauvais sujet.

— Parbleu ! il est revenu ! dirent les hommes ; et les voilà en devoir de visiter l’ancienne demeure de Malgloire, mais il ne trouvèrent rien…

Dès lors, les événements se précipitèrent. En même temps qu’arrivait de Nîmes l’acte de décès, dûment estampillé, certifiant la récente mort de Malgloire, des bruits étranges se firent entendre de plus en plus fréquemment dans la maison du défunt. Après avoir répondu par des quolibets aux affirmations des femmes, les hommes devinrent graves et quelques-uns allèrent veiller une nuit sur le pas de la porte. Ils entendirent nettement une sorte de frou-frou d’étoffes froissées, puis des coups secs et répétés. Enfin, peu après minuit, une voix, une voix humaine, s’éleva tout à coup dans le silence sépulcral, une voix qui articula : « Malgloire-vous-aura-tous ! »

Mais les veilleurs n’en étaient pas bien sûrs, car ils étaient déjà au fond de leurs lits, tremblants sous leurs couvertures, quand sonna le dernier mot.

Et ce fut chaque nuit un peu plus angoissant.

Toujours, après les douze coups de minuit, la phrase fatidique était scandée par un être invisible. Et la voix partait tantôt d’ici, tantôt de là, d’un grenier, d’un soupirail, du haut même du clocher… La peur s’installa dans tous les cœurs ; et, d’un fait déjà surprenant par lui-même, les braves gens des garrigues de Fougassières firent une catastrophe mystérieuse et terrible. Que ne dit-on pas ? Sous quelle forme ne vit-on pas la Chose qui parlait ? C’était Malgloire, c’était son âme errante, c’était un nègre à sa solde… ou bien encore c’était la Cantagriffe, la chimère-vampire qui tue le bétail et ruine les villages.

Étant la plus fabuleuse, cette dernière incarnation de l’esprit maléfique eut le plus de crédit. Plusieurs personnes virent le monstre, d’ailleurs, de leurs propres yeux… Et un jour, un homme revint des champs en courant :

— La chose à Malgloire, cria-t-il tout essoufflé, elle est là-bas, dans le bois de Gallargues ! Au milieu, dans les buissons… C’est une grande bête blanche qui a des yeux féroces !

L’homme n’était pas fou. On organisa aussitôt une battue pour la nuit suivante. Vingt gaillards des plus solides parmi les braves de Fougassières cernèrent le bois. L’obscurité n’était pas complète, à cause d’un demi-croissant de lune à l’horizon. Doucement, lentement, d’arbre en arbre, les hommes s’insinuèrent dans les fourrés… De longues minutes passèrent… On n’entendait que quelques légers froissements de feuilles… À mesure que chacun sentait ses compagnons de droite et de gauche se rapprocher, la hardiesse revenait… Bientôt, ils purent se distinguer, ils formaient un cercle au milieu du bois… Ils avancèrent encore, et, soudain, la Chose apparut. C’était un monstre accroupi, à écailles blanches… luisantes… Les fusils partirent tout seuls. Un grognement suivit le fracas des détonations… et la Chose remua, puis s’affala et resta tranquille, morte.

Les braves s’approchèrent et crièrent ensemble :

— Té, mais c’est le chien à Crabousse !

Oui, à Crabousse ou à un autre, ce n’était qu’un vieux chien malade, pelé, galeux, qui était venu se terrer là pour mourir.

Mais à l’instant où les braves, assez décontenancés, s’observaient de côté pour voir qui rirait le premier, une voix éraillée et lugubre s’éleva au-dessus de leurs têtes dans les feuillages noirs, une voix qui dit : « Malgloire-vous-aura-tous ! »

Les braves détalèrent et rapportèrent au village en prières que la Chose était éternelle, qu’elle avait pris la forme d’un monstre à tête de chien, et qu’une fois cet être criblé de leurs balles, elle était soudain devenue la sanguinaire Cantagriffe.

Ainsi, la Chose qui ne pouvait pas mourir revint chaque nuit au village pour proclamer la haine tenace de Malgloire. Et ce fut le commencement de la fin, la débandade. Une famille alla construire une maisonnette un peu plus bas, et délogea. D’autres suivirent. En quelques mois le village fut vide, et Fougassières-le-Jeune s’éleva où vous l’avez vu.

… Philippon s’arrêta là et bourra sa pipe.

— Mais, dis-je, l’histoire n’est pas finie ! Qu’était-ce que cette fameuse voix ?

— Ah ! cette voix qui disait : « Malgloire-vous-aura-tous » ? Eh bien, puisque vous y tenez, voici :

Plusieurs années après la fondation du nouveau village, un jeune homme errait parmi les ruines de Fougassières-le-Vieux. Il n’avait pas peur, car il était midi.

Sa grand’mère l’avait chargé de lui apporter un vieux buffet de cuisine qu’elle avait d’abord abandonné, un buffet hors d’usage relégué auparavant dans une cave, mais qu’elle voulait reprendre à toute force… Alors, le jeune homme chercha et trouva ce buffet, et comme il le sortait de la maison déserte, une de ses portes vermoulues s’ouvrit d’elle-même et une sorte de pelote de plumes verdâtres roula à terre en se débattant…

C’était un vieux perroquet moribond qui ouvrit un œil, battit d’une aile, ânonna une dernière fois d’une voix cassée : « Malgloire-vous-aura-tous » et trépassa.

Le poète de Turlure

C’est vers deux heures de l’après-midi que la plus grande chaleur règne dans les garrigues. La légère brise quotidienne, qui a quarante kilomètres de dunes à parcourir avant d’arriver de la mer, ne se fait pas encore sentir ; le soleil tape dru et droit sur les flancs dénudés des collines sans ombre ; il calcine les roches et sature l’atmosphère immobile de ces forts parfums que distille allègrement le petit peuple des plantes aromatiques.

C’est à cette heure-là plutôt qu’à midi que nous nous arrêtions, Philippon et moi ; nous prolongions la sieste jusqu’à quatre ou cinq heures, et c’est à ce moment d’accablement général que mon ami se montrait le plus loquace, tout en tirant par saccades sur sa courte pipe des bouffées de son tabac mélangé de caporal et de sauge…

— Si vous voulez bien, me dit-il un jour en l’une de ces causeries alourdies, je vous conduirai tout à l’heure en un coin de garrigue qui vous étonnera…

— Quel genre d’endroit ? demandai-je paresseusement. Un vieux repaire de nomades ? Des ruines romaines ? Quoi ?

— Rien de pittoresque, au contraire, dit-il. Quelque chose de tout moderne. Dans la vieille et immobile garrigue, ça fait contraste.

Je consultai du coin de l’œil la hauteur du soleil.

— Encore trop chaud, dis-je ; dormons en attendant… ou bien, faites-moi grâce de vos cachotteries et parlez-moi de ce que vous vous proposez de me montrer.

Le malin ! C’était tout ce qu’il désirait ! Il secoua les cendres de sa pipe, la rebourra, l’alluma et commença.

— En effet, il faut vous prévenir, non de ce que vous allez voir tout à l’heure, mais de ce qui en a été la cause, l’origine… En un mot… Mais n’importe, vous comprendrez après. Donc, il y a quelque trente ans, vivait par là un poète, un jeune hurluberlu qui avait peut-être du génie, mais assurément le timbre un peu fêlé. Il avait fait des études prodigieuses à Paris et y avait également mangé tout son patrimoine. Revenu ici, pauvre comme un rat d’église, il vivait de peu, vêtu de défroques invraisemblables, dans une cabane en ruines. Cet adolescent était beau comme un jeune dieu, et les plus jolies de nos petites étaient toutes toquées de lui, mais il se drapait dans sa farouche gueuserie et ne courtisait que les Muses.

Un jour, dans un vieux bouquin, il découvrit que le château de Boissières que vous voyez là-bas dresser ses quatre tours massives sur la dernière crête des garrigues – et qui date, s’il vous plaît, de la guerre de Cent ans, – n’était autre que le château de Turlure, dont il est question dans le délicieux roman du Moyen Âge, qui s’appelle Aucassin et Nicolette. Notre poète courut en faire part à l’actuel châtelain. Bien accueilli par ce comte qui était aussi épris de vieilleries, il retourna souvent au château de Boissières-Turlure…

… Un beau matin, en arrivant là, il eut un éblouissement : Devant la porte romane du château, sous ces vénérables pierres que d’authentiques preux avaient dû toucher, il aperçut la parfaite image de la châtelaine de ses rêves, une vivante Nicolette du roman moyenâgeux, « au clair visage, au beau sourire, au doux parler »… C’était la fille du comte. Il se prosterna devant elle – ou tout comme ; il lui adressa des vers dénués de sens, mais riches de vocables enamourés, tout imprégnés de soleil et des mille parfums balsamiques de la terre embrasée. Il vint par les aubes blondes, aux heures où les garrigues sont fraîches comme des déesses au sortir de la mer, il vint chanter sous les murs du château de Turlure des odes passionnées. En ce lieu d’élection, illustré par les grandes amours des héros romanesques, il célébra la beauté de la nouvelle Nicolette de ses rêves enchantés.

Malheureusement le père de la jeune fille, malgré son goût pour les pierres datant de la guerre de Cent ans, ne voulut point de ce genre de poète pour gendre. Il le lui fit entendre durement, sans pour cela se passer de ses services.

Or, notre jeune et doux fou ressentit de cette passion contrariée une cruelle peine. Pour être digne de la Dame de ses pensées, il voulut être riche : il écrivit donc à ses deux oncles, tous deux hommes puissants : l’un était préfet à Nîmes, l’autre milliardaire à Chicago.

« Ce serait bien le diable, dit-il à sa douce amie au clair visage, si l’un ou l’autre ne me procurait un moyen mirifique de gagner beaucoup de pécune afin que je puisse devenir votre mari et maître comme il se doit. »

… Un jour, il y avait réception – disons garden-party – dans les jardins du château de Boissières-Turlure. Le poète y jouait un rôle dans une comédie de salon : habillé en satyre, cornes de papier doré, vêtements de peau de chèvre, soit la pelisse du comte, il y déclama des vers dionysiaques.

Au moment où il achevait et recevait, outre de chaleureux applaudissements de toutes les caillettes du voisinage, les regards éperdus de sa Dame, on lui remit deux lettres : les réponses de ses deux oncles !

Le préfet disait : « Si vous renoncez à vos chimères, venez ici, je vous offre une place de copiste : huit heures par jour et cinquante francs par mois. Amitiés. Votre oncle. »

L’oncle d’Amérique écrivait : « De passage à Paris, je reçois votre lettre. Je vous fais envoyer par mon correspondant du Midi deux petits cochons de lait. Faites-en ce qu’il vous plaira. Vraiment vôtre. Votre oncle. »

… À cette heure de gloire où le soleil déclinant mettait aux pierres millénaires de Turlure et aux joues de sa Nicolette des teintes d’ambre rose, le poète eut un second éblouissement… Il quitta la fête en tâtant dans sa poche le bout de corde avec laquelle il avait la ferme intention de se pendre au premier olivier venu…

… Ici, Philippon s’arrêta. Sa pipe était éteinte, il se mit en devoir de sortir sa blague.

— Et puis ? dis-je avec impatience. Ce Chatterton des garrigues finit-il comme l’autre et vendit-il son corps à la plus proche faculté de médecine ?

— Je vous répondrai dans une heure, répondit le garde énigmatique.

… Et il me conduisit à travers les collines jusqu’en un coin de vallée où s’élevaient de grands bâtiments cubiques comme ceux d’une ferme-modèle. Nous y pénétrâmes et fûmes reçus par le maître du lieu, un gros homme jovial, en vêtements de flanelle blanche, grosse chaîne d’or sur le ventre.

— M. Roux-Marnac ! me présenta Philippon. Le plus grand éleveur du Midi.

— Monsieur, me dit Roux-Marnac, après les premières politesses échangées, aimeriez-vous visiter mon établissement ? J’ai en ce moment deux mille porcs adultes de la plus pure race. Mais, auparavant, veuillez accepter quelque rafraîchissement…

Le vieux lunel rendit sans doute notre hôte bavard, car après avoir vidé son verre, il reprit :

— Messieurs, ce n’est pas le cheval, c’est le porc qui est assurément la plus noble conquête de l’homme. Je le connais, je l’admire, je l’aime. Il a une vie sociale étonnante et des mœurs qui nous devraient faire rougir de honte. Il pratique les sports, il a des règles établies et y obéit. Celui qui a le premier assimilé le cochon à des idées sales était une parfaite brute.

— Pourtant, objectai-je timidement, il est dépourvu d’idées poétiques…

— La poésie, Monsieur, s’exclama l’homme jovial, je la vénère, j’ai un culte pour elle… Elle seule est l’ornement de la vie… Eh ! eh ! vous ne savez pas que j’ai été moi-même un poète ! Ah ! oui, la poésie, l’art, grandes choses… Mais, Monsieur, je dois vous dire qu’un jour je reçus d’un de mes parents deux amours de petits cochons, et j’ai reporté toute ma passion idéaliste sur ces deux jolies bêtes… Je les ai élevées, Monsieur ! Je les ai nourries au biberon ! Et ce sont les ancêtres de ces deux mille créatures heureuses que vous allez voir…

D’ailleurs, j’ai fait relier mon recueil d’Aubades avec la peau de l’un, et mon choix de Sérénades avec la peau de l’autre… car j’honore toujours les Muses, Monsieur, et j’ai voulu leur payer une vieille dette…

La farce de Boucoiran

Si j’ai donné l’impression que le métier de garde-chasse dans les garrigues était une sinécure, j’en ai bien du regret. En fait, les longues siestes et les paresseux propos ne tenaient qu’une place minime dans la vie de Philippon. Et d’ailleurs, quand il avait passé la nuit à suivre un braconnier à la piste, il était assez naturel qu’il s’accordât vers midi deux heures de sommeil dans un repli caché des collines.

C’était un garde consciencieux, point ennemi des bonnes plaisanteries, mais il était d’avis que les farces classiques que se jouent mutuellement les représentants de l’autorité et… les autres ne devaient pas provoquer le rire toujours dans le même camp. Enfin, il était malin, pas plus malin que tous les braconniers réunis, mais encore assez pour qu’on ne se moquât pas impunément de lui.

Malgré tout, il lui arriva de perdre la partie, et voici comment :

Je l’accompagnai un matin, à l’aube, dans une tournée au Grand-Bois… ainsi nommé sans doute par antiphrase, car ce n’était qu’un méchant bouquet de pins très serrés les uns contre les autres. Mais cela se trouvait au fond d’un vallon écarté, loin de toute route, de toute habitation et au milieu de landes incultes.

Le jour de notre excursion, il faisait déjà très chaud à cinq heures du matin. Pas un souffle d’air. Le ciel provençal était légèrement plombé et l’atmosphère était lourde comme aux plus pesantes heures de midi. C’était évidemment le signe d’une forte dépression sur la mer et le présage d’un vent brûlant. Pour l’heure, tout était extraordinairement calme, silencieux, comme en suspens ; et, sur les collines, les rayons obliques du soleil matinal donnaient un relief surprenant aux moindres aspérités de terrain. Dans la torpeur profonde des choses, on eût entendu une guêpe à cent mètres.

Ainsi, encore fort éloignés du Grand-Bois, fûmes-nous surpris d’entendre une violente agitation dans les branches basses d’un fourré de petits chênes épineux. On eût dit que quelqu’un se débattait frénétiquement là-bas, frappait la terre des pieds et des mains, secouait les branches, arrachait des feuilles.

— Qu’est-ce donc ? demandai-je.

— Quelque lapin ou lièvre pris au piège, dit Philippon. Ce n’est pas rare par ici… Et pour dire vrai, je suis venu ici ce matin parce que j’ai de bonnes raisons de croire que Boucoiran y a tendu des collets ces nuits-ci… Allons prudemment.

Sans plus discourir, nous avançâmes, courbés en deux sous le couvert des petits arbres du maquis.

… Il nous fallut une bonne demi-heure pour arriver au but. L’agitation dans le fourré s’arrêtait par moments, puis reprenait de plus belle. C’était évidemment un animal pris au piège. Dans les derniers cent mètres, nous suivîmes une de ces coulées parsemées de crottes qui sont les grandes routes des lapins et des lièvres.

Philippon arriva le premier, se pencha, regarda longuement, puis se releva de toute sa hauteur, il éclata de rire, se baissa de nouveau, et son grand corps qui se tordait de joie, projetait une ombre convulsée et grimaçante sur le petit peuple des chênes nains.

— Voyez ! me dit-il enfin.

Il cassa une branche au bout de laquelle gigotait désespérément, le cou pris dans un fil d’archal, un magnifique rat…

— Bête superbe ! dis-je.

— Mais gibier digne du chasseur, répliqua-t-il.

C’était un de ces énormes rats des champs, noirs, à la queue formidablement longue, aux moustaches de tigre.

— Le collet n’était-il pas bien posé ? demandai-je. La bête aurait dû s’étrangler.

— C’est que Boucoiran est un crétin, riposta le garde. Il ne sait pas encocher sa branche… Voyez, elle aurait dû, à la moindre secousse, se relever et pendre l’animal. Enfin, la capture est de taille… J’ai envie de lui laisser son rat ficelé à la branche avec ma carte dans la gueule… Oh ! non. Une farce plutôt !

Et Philippon se mit à élargir la petite voûte de feuillage que le rat avait formée en se débattant. Il chercha çà et là, plus loin, des touffes de poils que les lièvres laissent accrochés aux feuilles épineuses et les déposa sur le sol même battu par le rat.

— Que vous en semble ? me dit-il enfin. Si vous arriviez ici, croiriez-vous que c’est un rat ou un lièvre qui s’est pris ?

— Un lièvre… bien sûr… mais un lièvre disparu…

— Bon, laissez-moi faire, on va rire, répondit Philippon. Je garde le rat…

En nous séparant, quelques heures plus tard, il me dit encore :

— Tâchez de venir après neuf heures au café des Arènes. J’y serai, et peut-être pourrons-nous nous offrir le nez de Boucoiran…

… À l’heure dite, j’entrai au petit café désigné, café des pauvres bougres, rouliers, braconniers, grapilleurs. Philippon était attablé déjà avec trois ou quatre individus parmi lesquels Boucoiran. Nous nous connaissions tous entre rôdeurs des garrigues, et, au café, chacun se tenait en expectative, gardant pour soi les bonnes indications, tout en riant et buvant joyeusement avec les bons ennemis. Philippon avait sa figure des grands jours, l’œil ironique, la voix négligente, le geste arrondi. Contrairement à son habitude, il avait gardé avec lui sa gibecière.

Boucoiran, beau garçon tout rasé, chaussé d’espadrilles, l’œil d’un beau velours noir, voyant Philippon si dégourdi, se gardait à carreau tout en buvant force rasades du bon vieux muscat qui remplissait les verres.

Après quelques propos assez décousus, Philippon se mit à conter – très sobrement – son aventure du matin et sa trouvaille. Il parlait d’un air détaché, pour ménager sans doute son effet. Il dit tout, omettant simplement de mentionner que j’étais de la partie. Il décrivit les soubresauts de l’animal dans le fourré, son rire homérique en apercevant un rat au lieu d’un lièvre…

— Et puis, ajouta-t-il, voyez-vous la figure du type qui est venu là après moi et qui a cru qu’un gros lièvre avait été pris… et qu’on le lui avait volé… ou qu’il s’était échappé…

Irrésistiblement, tous les buveurs riaient à la fois de la mimique de Philippon et de la déconfiture du braconnier. Boucoiran s’esclaffa plus fort que les autres. Mais après s’être bien tapé la cuisse en signe de folle jovialité, Boucoiran releva la tête, et dit tout à coup d’un air de défi :

— Allons, tu en as de trop bonnes… Mais, dis donc, pour voir, ce rat, qu’en as-tu fait ?

Philippon prit – mais avec un peu d’exagération – l’attitude d’un ahuri :

— Comment ! s’écria-t-il. Il te faut encore voir le rat pour te rendre compte que tu es un imbécile !

… Le coup direct était porté. Il avait dit : « tu ». L’autre le prit de haut.

— Et qui donc t’a permis de me tutoyer ? Fais voir ce rat, ou bien ce sera toi l’imbécile !

— Tu veux le voir ?

— Pardi !

— Eh bien… regarde.

D’un mouvement prodigieusement prompt, Philippon, qui avait depuis un instant ramené sa gibecière sur ses genoux, l’ouvrit tout à coup sous le nez de Boucoiran, et effectivement le gros rat noir sauta à la figure du braconnier.

— Eh bien, dit celui-ci sans trop s’émouvoir, tu es malin ! Je paye une tournée !

— Bravo pour le chasseur de rats ! crièrent tous les clients.

Philippon trinqua, dodelina de la tête, puis serra cordialement la main du braconnier, nous fit à tous un petit geste protecteur, et, majestueusement sortit.

… Alors, Boucoiran reprit lentement sa propre gibecière glissée sous la table, l’ouvrit avec des gestes calculés et finalement en sortit un superbe lièvre…

— Voici, dit-il, le père du rat… Ce bon Philippon est bien gentil de m’avoir rendu ce rat que j’avais emporté pour appât à d’autres bêtes… Mais, continua-t-il en se tournant vers moi, quand je vous ai vu venir avec ce crétin de Philippon, j’ai sacrifié le rat… J’ai enlevé le lièvre qui venait de se prendre à mon collet, et ai mis le rat à la place, en ne serrant pas pour qu’il reste vivant et vous attire…

Je restai caché à moins de cent pas…

Ah ! mes amis, Philippon qui trouve ce rat ! Et qui me joue sa petite farce !

Non, elle est trop bonne !

Et le gaillard de se renverser sur sa chaise et de s’étouffer à force de rire…

… Pauvre Philippon ! Je n’ai jamais eu le courage de lui révéler que dans l’affaire du rat il avait eu tort de vouloir faire son malin.

Les amours de Philippon

Un jour, vers deux heures de l’après-midi, après avoir inutilement franchi plusieurs chaînes de garrigues à la poursuite d’un trop habile braconnier, nous nous arrêtâmes, Philippon et moi, mourants de soif. Depuis le matin, le soleil et le mistral asséchaient notre sang et cuisaient nos tempes. Il n’y a pas beaucoup plus d’eau dans les garrigues que dans le Sahara. Après avoir mangé sans enthousiasme quelques olives avec du pain sec, nous nous regardâmes inquiets. Je me mis à parler du vrai pays de la soif, des solitudes infinies de l’Afrique, espérant lui faire trouver plus douce notre propre condition. Il ne paraissait pas m’écouter, mais avait un drôle d’air songeur et perplexe…

— Écoutez, me dit-il enfin, si vous me jurez solennellement de garder le secret, je vous montrerai quelque chose !

Je crus qu’il voulait détourner mon attention, à propos de quelque curiosité naturelle du voisinage… Je jurai ce qu’il voulut. Il me fit faire quelques détours de côté et d’autre d’une garrigue encore plus pelée et brûlée que les autres ; j’entrai enfin à sa suite dans un épais fourré de petits chênes épineux. Dans ce fourré, au milieu d’une petite clairière en pente, se trouvait un tas de blocs de calcaire autour d’un pin parasol. Philippon s’assit, écouta, s’assura de mille manières que personne n’avait pu nous voir entrer dans le petit bois, puis écarta quelques blocs de pierre sous lesquels apparut une grosse dalle. Il la souleva. Elle masquait un petit couloir d’où émanait un souffle frais et au fond duquel s’entendait le léger clapotis d’une eau vive…

— C’est une source qui passe à proximité de la surface, expliqua Philippon, mais elle se perd aussitôt dans une fissure. Buvons !

… Une fois bien désaltérés, la dalle replacée, les blocs de pierre remis en place, Philippon alluma sa pipe et me dit :

— Vous attendez sans doute que je vous conte l’histoire de cette source perdue… mais c’est ma propre histoire qu’il me faut vous dire pour cela… Eh bien, j’ai été bachelier comme vous, et puis revenu au village, sans fortune, ne voulant pas de métier de gratte-papier chez un négociant en vins, j’errais comme vous dans la garrigue. De plus, j’étais amoureux – terriblement – d’une de ces héritières des contes, d’une éblouissante fille aux cheveux d’or fauve comme sont les vignes à leurs dernières feuilles… Elle ? je tenais pour assuré qu’elle aimait aussi l’hurluberlu que j’étais… Bref, la vieille histoire. Or, une sorte de vieux sorcier, rôdeur de garrigues, braconnier invétéré, bonne brute d’ailleurs – quelque type d’outre-Rhône à qui il avait dû arriver une mauvaise histoire – m’attrapa un jour pleurant comme un veau dans le thym à la lisière de ce même petit bois où nous sommes. Je pleurais, pardi, parce que le père de ma belle venait d’expédier sa fille à Grenoble pour la séparer de moi.

— Tu voudrais être riche ? me dit le bougre. Eh bien, tu le seras. Toute cette collinette ne t’appartient-elle pas ? Elle est aride et comme telle ne vaut pas un liard le mètre carré… Bon !

Mais tu vas voir…

Et il me découvrit la source que je viens de vous montrer. En bouchant l’étroite faille par où l’eau retourne sous terre, on pouvait faire jaillir la belle source et transformer ces landes brûlées en une propriété magnifique.

Je courus solliciter la main de ma princesse étincelante… et j’appris qu’elle venait de se marier avec un sale allobroge[1] de par là-bas… Alors, du coup, je devins un vrai philosophe, je laissai la source s’en aller dans les profondeurs, je la masquai davantage, je me fis agréer comme garde afin de veiller sur elle, jalousement, bien décidé à laisser ignorer pour toujours ce trésor qui n’avait pas pu me procurer l’amour. Il y a de cela trente ans, et c’est la première fois que je découvre la source…

… Il s’était tu. Je vis qu’il avait les yeux tout brillants de larmes contenues. Le malheureux, trente années de garrigues et de soleil n’avaient pu dessécher la source de sa douleur, la source plus divine et plus désirable que celle qui sanglotait, inconnue, sous les rocs brûlants !

Les yeux qui brillent

À propos d’un poète qui devint éleveur de cochons, j’ai présenté déjà le vieux château de Turlure qui dresse ses quatre tours massives à l’horizon des garrigues et qui date – dit-on – de la guerre de Cent ans.

Or, il y a quelques années, le dernier comte de Turlure, célibataire endurci, d’humeur fantasque et d’esprit hardi, décida tout à coup d’abandonner ses vieux murs, ses recherches archéologiques, ses vignes et ses maquis giboyeux pour aller explorer les bords de quelque lointaine Amazone et y rechercher les essences forestières qui devaient, selon lui, reboiser et transformer les garrigues.

Avant de partir, il fit appeler Jérôme Cliousclat et sa femme, ses plus proches voisins, qui habitaient une modeste maisonnette au milieu d’une oasis de figuiers, à quelques jets de pierre du château.

Il leur tint ce discours :

— Je m’en vais. J’en ai assez, plus qu’assez, de vos sulfatages de vignes et de vos garrigues rôties ; il me faut les grands espaces vierges, les forêts millénaires, les paysages fantastiques du Nouveau Monde. Je ne dis adieu qu’à vous, mes meilleurs amis. Toi, Jérôme, tu es un sage ; tu as été au lycée, mais tu n’as pas quémandé un poste de gratte-papier. Tu es revenu ici faire valoir tes maigres vignes. Tu t’es marié selon ton cœur. Tu as borné ton désir à la longueur de ton bras et ton idéal à la continuité d’un seul amour. C’est bien. Quant à moi, j’ai vendu mes vignes. Pas le château. En voici les clefs. Aère-le un peu de temps en temps. Je pars demain. Mon testament est chez le notaire Bourticasse. Inutile de te dire que tu hérites de toute ma fortune ; elle est actuellement, si je compte bien, de trente à quarante millions. Adieu !

Le comte serra les mains de ses amis et sortit en fredonnant un air à la mode. Il partit le lendemain. Il avait plus de soixante ans, et une petite santé ; l’expédition qu’il projetait était folie pure. Donc, à vues humaines, qu’il revint d’ailleurs ou non, Jérôme et sa femme devaient être immensément riches… bientôt.

Ils n’avaient pas d’enfant, et, comme le comte avait dit, vivaient en sages du produit de toutes petites vignes et de quelques oliviers. Ce n’était pas toujours drôle. Quelquefois la récolte manquait, mais Madame Élisabeth Cliousclat avait un piano et son mari un fusil. Avec l’un ils s’enchantaient de songes et avec l’autre ils se nourrissaient tant bien que mal.

Rarement couple plus heureux vécut en ce monde de fripons. Ils ne désiraient que du soleil pour mûrir leur raisin et pour enchanter leurs yeux. Ils ignoraient les attentes vaines, les démarches avilissantes, les compromis, le labeur imposé… Ils avaient l’indépendance, la médiocrité dorée et l’amour… ils avaient tout.

Mais dès le lendemain du départ du comte, un changement subtil se fit en eux. Lentement, de mois en mois, d’année en année, sournoisement, pas à pas, une force mystérieuse les enveloppa, les isola, les courba, les ensorcela. Oui, à vrai dire, ce fut un ensorcellement progressif qui les enferma dans un cercle magique.

Désormais, mis à part, détachés des liens ordinaires avec leurs semblables, désignés pour posséder dans peu de temps – demain peut-être – cette affolante puissance que procure l’or, ils vécurent en proie à une sorte d’enchantement, de sortilège, qui les maintint en une véritable prison de rêve.

Comme ils n’avaient pas l’âme vile, ils ne souhaitèrent jamais la mort du comte ni ne se livrèrent à de bas calculs. Mais ils ne pouvaient pas s’empêcher de savoir qu’ils seraient bientôt richissimes.

Ils commencèrent par déserter le commerce de leurs voisins, gens aimables sans doute, mais vulgaires. Ils songèrent au bien qu’ils pourraient répandre autour d’eux : Faire bâtir une maison d’école, doter la commune d’une vaste bibliothèque, amener l’eau des sources du Vidourle…

Et puis, eux-mêmes ? Ah ! ils ne se sentaient pas assez bien élevés pour fréquenter la haute société : Ils réformèrent leurs manières, décidèrent de se dire « vous », de porter des gants, de prendre un bain chaque jour.

Impossible de rien acheter. Mais ils firent venir de très nombreux catalogues, des monceaux de catalogues, des catalogues d’ameublement, de livres, de bijouterie, d’automobiles… Et ils marquèrent d’une croix au crayon bleu ce qu’ils décidaient de faire venir… dès qu’il serait possible. Plus tard, ils préparèrent même les lettres de commande…

Tout cela n’allait pas sans discussions, sans longues et sérieuses réflexions, car ils étaient ménagers de la fortune immense qu’ils touchaient presque, et ils sentaient s’appesantir sur eux une grave responsabilité.

Et pour bien songer à tout, ils passaient leurs jours sous l’auvent de leur maison qui s’en allait en ruines ; ils demeuraient là, au milieu de la garrigue brûlée de soleil et ils s’exaltaient dans le silence, l’immobilité, la torpeur des choses.

Après avoir cent fois fait et refait le plan de leur future villa, ils écoutaient sonner aux horizons de leurs rêves les heures étranges de leurs prochaines aventures.

Ils voyageraient. Et des mers inconnues étendaient devant eux leurs rives chargées de mystères. Des vieux temples d’Angkor aux Îles Fortunées, des grands lacs du Centre Africain aux Séquoias de l’heureuse Californie… Ils prétendaient tout voir… et déjà, comme sur une toile de cinéma, leur imagination surchauffée projetait des tableaux enchanteurs. En économisant sur les chaussures, la viande et le vin, ils purent s’acheter un grand atlas. Alors, avec les Guides gratuits aux violentes enluminures, ils combinèrent des itinéraires… Et leurs longs voyages développèrent des délices sans nombre.

Il leur était venu une petite fille : Grands yeux, teint pâle, petites mains frémissantes, toute à l’image de leurs fiévreuses pensées. Ils la négligeaient sans s’en douter.

Car, pour parfaire leur existence seconde et la hausser aux sommets vertigineux, ils avaient encore la musique : Élisabeth s’était remise de toute son énergie au piano. Elle jouait des airs des pays lointains, et des opéras. À cœur perdu, ils s’élançaient vers les horizons fuyants, les pays sans limites, les terres irréelles, enchantées et fabuleuses où sonnent les cuivres de l’Or du Rhin

Et lorsque, lasse jusqu’à la mort du fiévreux voyage, elle s’arrêtait de jouer, Jérôme disait tout à coup d’une voix sans timbre :

— J’ai songé tout ce temps à une île exquise, près de Taïti, une île où foisonnent les hibiscus sanglants et les orchidées aux parfums lourds, une île où la mangue tombe et s’écrase avec un petit bruit mat sur la terre rouge, où nous vivrons couchés dans des hamacs, sous de larges palmes, près d’un sonore rivage de corail…

Et près d’eux s’effarait le visage émerveillé de la petite fille.

— Mais elle est toute pâle ! s’écriait la mère. Et je ne lui ai rien donné à manger depuis ce matin !

Elle la prenait, la caressait, en proie à de tardifs remords.

Remords inutiles, soins superflus… La petite fille, mal soignée, mal alimentée, prit une bronchite, s’alita. Un jour, elle dit à ses parents qui discutaient à ses côtés de la sculpture aztèque :

— Maman et papa, vous qui êtes magiciens... donnez-moi un peu de sang au cœur… il me semble que je n’en ai plus du tout… mais la magie…

Et elle mourut.

Ce ne fut pas assez pour secouer la léthargie des lamentables dormeurs.

Ils sortaient le matin au-devant de leur porte vermoulue ; et la garrigue, grillée de soleil, inondée de lumière, n’éblouissait plus leurs visions intérieures.

Plus loin que la satisfaction des grands voyages, de la vie mondaine, plus enivrants que les images des palaces, des yachts et des jungles, vinrent enfin de troubles songes de passion… La réalité de leur amour ne suffisait plus à l’immatérialité de l’existence qu’ils se forgeaient par delà… Jérôme surtout se représentait des conquêtes, de belles proies frémissantes, des nuques courbées, des yeux pleins d’une langueur et ensuite d’une flamme qu’il provoquait…

Elle, elle ne s’en rendait pas compte, subjuguée par d’autres appels. Et, d’autres fois, tous deux s’en rendaient compte et se regardaient avec des yeux brillants, de doux yeux de désir qui brillaient autrement qu’aux jours de leur tendresse première.

… Les années – qu’ils oubliaient de compter – avaient passé. Élisabeth et Jérôme n’étaient plus que deux loques, deux créatures squelettiques, presque paralysées, livides, sans voix… Leurs yeux seuls étaient vivants, noirs et pleins de lueurs comme un ciel zébré d’éclairs…

Un jour, Philippon – de qui je tiens cette histoire – étant inquiet à leur sujet, alla les voir. Il fallut toute sa faconde pour se faire écouter et toute son obstination pour les faire parler. À un mot de Jérôme, Philippon crut comprendre qu’il s’informait du comte de Turlure…

— Mais, cria le garde, il y a beau temps qu’il est mort, ton comte de Turlure ! Ses héritiers ont déjà fait transformer le château !

… Élisabeth et Jérôme ne survécurent pas longtemps à cette révélation. On les enterra côte à côte dans la bonne garrigue qui berce éternellement leur rêve imbécile au chant alterné des pins fouettés de mistral et des cigales ivres de soleil.

 


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en août 2022.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Marie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Epuy, Michel, L’Aventure de Marcellin Cassagnas et Contes des Garrigues, Lausanne, Spes, 1927. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page.

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[1] Dans cette partie du Languedoc, allobroge est un terme de mépris ; sans doute en souvenir des invasions, et cela prouve du moins que le fond de la race n’est pas d’origine allobroge.