Eugène Dabit

L’ÎLE

 

1934

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Table des matières

 

LES COMPAGNONS DE L’ANDROMÈDE. 5

I 5

II 12

III 22

IV. 31

V. 40

VI 48

VII 57

VIII 66

IX.. 80

X.. 88

UN MATIN DE PÊCHE. 104

I 104

II 111

LES DEUX MARIE. 119

I 119

II 131

III 139

IV. 148

V. 155

VI 163

VII 169

VIII 176

Ce livre numérique. 185

 

 

 

à V. B.

 

« Homme libre,

toujours tu chériras la mer ! »

Baudelaire,
Les Fleurs du Mal.

LES COMPAGNONS DE L’ANDROMÈDE

I

Un dimanche de novembre, un navire qui avait doublé le cap nord-ouest de l’île arriva en vue de Ferreal.

Le dimanche après-midi, les habitants flânent sur le chemin qui longe la calanque au fond de laquelle s’élève leur ville ; ils poussent jusqu’à la mer et s’arrêtent au pied de la tour à demi démantelée qui défendait autrefois l’entrée du port contre les incursions des corsaires barbaresques. Et ceux qui contemplaient l’horizon virent donc avec surprise approcher ce navire inconnu.

Des gamins perchés en haut de la tour jetèrent des cris et les promeneurs se groupèrent, comme chaque jeudi, pour voir arriver le courrier qui relie l’île au continent.

Maintenant, le navire mettait le cap droit sur la calanque.

— Il va entrer !

— Non ! il est trop grand.

— Il ne pourra pas tourner !… ni accoster…

Un coup de sirène couvrit toutes les voix, une sorte de cri enroué et sinistre. À bord, il y avait du monde qui voulait se faire connaître, puisque la sirène appelait. Des promeneurs accouraient. Tous s’alignèrent au ras des rochers, en face du phare qui se dresse sur l’autre rive, et regardèrent s’avancer sourdement et prudemment le navire.

— Il s’appelle l’Andromède ! lança une voix.

C’était un cargo long de soixante et quelques mètres, lourd et solide de lignes, aux flancs légèrement bombés, un cargo noir fait pour voyager par tous les temps et transporter beaucoup de marchandises. Il avait dû essuyer une mauvaise mer, car sur le pont régnait le désordre. À l’avant, se tenaient plusieurs hommes, sales, débraillés, pieds nus.

— Il n’est pas neuf !

— Il vient d’où ?

— Et quoi faire, ici ?

Une des rares autos qui circulent dans l’île parut sur le chemin et s’arrêta juste à la hauteur de la plage sur laquelle on tire les barques à radouber. Il en descendit le vieux Quintana, un riche bourgeois de Ferreal, dont les deux voiliers faisaient le trafic avec le continent, puis Ramon, un beau gars, ancien boxeur-amateur, que ses amis appelaient encore « le Kid », et que la fille Quintana s’était payée pour mari. Ils s’approchèrent du parapet bordant le chemin et regardèrent aussi le cargo qui avançait en poussant des ronflements, en lâchant un souffle de fumée jaunâtre. Soudain, le vieux Quintana leva le bras. Un homme qui arpentait la passerelle agita sa casquette.

Alors, on entendit crier dans une langue étrangère ; puis un sifflement de vapeur, un roulement de chaînes, et l’ancre tomba à l’eau. Immédiatement, un canot monté par deux hommes s’éloigna.

Dans la foule bruyante qui s’était massée, on n’avait de regards que pour le navire qui commençait à manœuvrer. Il tournerait sur son ancre, en s’aidant des amarres que les deux hommes de l’équipage avaient fixées sur la rive. Son hélice donnait dans l’eau des tapes formidables et y laissait un sillage d’écume. Et, brusquement, le vieux Quintana cria de sa voix pointue : « Doucement, capitaine ! »

— C’est à lui ?

— Voici trois semaines, il a pris le courrier !

— Qu’est-ce qu’il en fera de ce cargo ?

Aux dernières élections, le vieux Quintana avait été élu conseiller, un de ses amis nommé maire. Depuis plusieurs années, on parlait d’approfondir et d’élargir le port pour que des vapeurs plus importants que leur courrier puissent enfin entrer. C’était peut-être le commencement !

— Mieux aurait valu faire venir une drague.

— Il va s’échouer !

— Il passera !

— Non !

L’Andromède fermait presque complètement la calanque ; s’il sombrait, toutes les barques de pêche resteraient bloquées. Des pêcheurs murmuraient ; l’un d’eux marcha vers les Quintana.

— Pépé Anton’ ! lui cria le patron Garcia, attends la fin.

Là-bas, sur le pont, où traînaient des cordages et des planches, des hommes couraient, s’agitaient, pas assez nombreux pour exécuter tous les ordres que leur lançait le capitaine. Cependant, la proue du cargo s’écartait de la rive où quelques barques étaient échouées. Aux curieux, il présentait sa poupe, avec d’énormes lettres peintes Andromède, et, en dessous, le nom de son port d’attache, si effacé, celui-là, qu’on ne réussissait pas à le lire.

— Oh ! en tout cas, il vient de loin.

Il achevait sa manœuvre. On entendait encore un bruit de vapeur, les cris du capitaine, ceux des matelots, un roulement de chaînes. Ensuite, il fit machine arrière ; son hélice battit l’eau à gros bouillons, tourna lourdement, s’immobilisa. Des amarres furent jetées.

Où l’Andromède avait abordé, des pierres et des ordures s’amoncelaient ; l’escalier conduisant au quai était fait de marches creuses et descellées. Depuis bien des années les voiliers accostaient au fond du port.

— Alors, il ne vient pas charger ?

— Non plus pour décharger ?

Dans la foule, beaucoup eussent voulu descendre l’escalier derrière les Quintana. Mais le vieux était un fichu grincheux. On se contenterait de regarder l’Andromède du haut du chemin – seulement, on n’entendrait rien. Une passerelle fut lancée, les Quintana s’y engagèrent. Le capitaine souriait ; près de lui se tenait son équipage, des gaillards drôlement affublés, qui ne lui faisaient pas honneur. Les Quintana et le capitaine se serrèrent la main ; ils se mirent en marche vers l’avant, tandis qu’un marin accrochait un écriteau.

— Défense de monter !

Mais ils étaient plusieurs curieux qui combinaient déjà de se glisser sur l’Andromède ; d’autres qui se disaient que Ramon, un ancien camarade, leur fournirait l’occasion de le visiter en détail. Car il ne repartirait pas demain, vu que les matelots l’amarraient avec des chaînes.

Le vieux Quintana, suivi de Ramon et du capitaine, en faisait lentement le tour. Il s’arrêtait, tâtait, mesurait en ouvrant ses petits bras, renversait la tête, discutait, bref, comme celui qui examine une marchandise avant que d’en prendre livraison. Et ça ne faisait plus un doute pour personne : le vieux était le propriétaire du navire !

— Par exemple, cette fois-ci, il n’a peut-être pas conclu une bonne affaire.

— Avant qu’ils aient approfondi le port, son cargo sera pourri.

— Il paraît déjà en mauvais état.

On le voyait de près, l’Andromède, immobile, comme prisonnier, et il ne surprenait plus autant. Çà et là, sous les couches de minium, de larges taches de rouille apparaissaient. Au-dessus de la ligne de flottaison, sa coque d’un noir usé par l’air et par les vagues se montrait bosselée en maints endroits. Les mâts étaient d’un jaune pisseux, la passerelle de commandement d’un blanc terne, le pont grisâtre. Un navire qu’on ne peint plus, on le livre à la rouille, à toutes les maladies sournoises qui ne cessent de le menacer depuis son premier voyage.

— Le vieux Quintana le fera retaper !

Il arrivait des gens qui ne descendent jamais au port. Mais depuis combien d’années y avait-on vu un grand bateau ? C’était un événement presque aussi extraordinaire que cette apparition au-dessus de l’île du premier avion. Et ils allaient de groupe en groupe, écoutaient, questionnaient. On ne savait rien de précis, on n’en saurait pas davantage, à présent ! Sur l’Andromède, que le crépuscule enveloppait, on ne bougeait guère, on n’allumait aucun feu, pas même ceux de position.

Derrière un marin, porteur d’une lampe-tempête, on apercevait la silhouette rabougrie et sautillante du vieux Quintana. Il se renseignait ! Seulement, cet homme-là, on ne pouvait en tirer une parole, et il se livrait à toutes sortes de manigances. Peu à peu, la foule se dispersa.

Il n’y avait plus personne devant l’Andromède lorsque les Quintana regagnèrent leur auto. Ils habitaient une maison spacieuse et neuve du quartier moderne. Dans les rues étroites du vieux Ferreal, on ne grogna pas pour laisser passer leur voiture. On parlait de l’arrivée de ce cargo comme d’un bon présage, les jeunes qui se promenaient en bandes, les anciens qui allaient déjà manger leur soupe. En s’installant à la mairie, le vieux Quintana et ses amis avaient fait la promesse de procurer du travail. L’île était pauvre et ne pouvait nourrir tout son monde, et depuis environ un siècle on y confectionnait, à la main, des chaussures dont le courrier emportait des paires et des paires. Mais cette crise qui sévissait sur le continent, on en ressentait les effets ; on ne travaillait plus que quelques jours par semaine, au ralenti. Ah ! certes, au début de l’hiver, de l’ouvrage serait le bienvenu.

Et au port, au café La Marine, bruyamment les pêcheurs s’entretenaient de l’arrivée de l’Andromède. Ils n’en attendaient rien de bon, eux.

— Si le temps se gâte ! cria pépé Anton’, il ne pourra plus ressortir. Il nous emmerdera…

— Jamais il ne repartira !

C’était un marin de l’Andromède, assis à une table avec plusieurs de ses camarades, qui lançait cette nouvelle surprenante – le même qui avait commandé à boire au patron, dans le dialecte de l’île.

— Je vais vous expliquer, reprit-il. Le vieux qui parlait à notre capitaine, on l’a vu un jour à Barcelone, sur l’Andromède, qui se rouillait avec d’autres cargos qui ne trouvent plus de fret, et que leurs armateurs vendent au prix de la ferraille.

— Alors, le vieux Quintana a réussi un joli coup ? questionna pépé Anton’.

Quelques jeunes étaient déjà en route pour la ville, fiers de connaître l’histoire. Le dimanche, après avoir dîné, on tourne encore sur la place de la Borne. À Ferreal, où chacun est à l’affût des nouvelles, on sut que l’Andromède n’était rien qu’un cargo démodé dont on débarrassait le continent. Il encombrerait leur port – petit, mais sûr. Et on se demandait ce que les Quintana, qui n’avaient point une réputation de risque-tout, projetaient d’en faire ?… Un deuxième courrier ?

II

Le lundi matin, au marché, les habitants encore au courant de rien apprirent la nouvelle. Ce marché, c’est un coin où se réunissent les vieillards. Sous le grand platane ou sous les arcades des maisons anciennes, ils jabotent pire que des femmes. Au centre de la place se tient la halle aux poissons. Le pépé Anton’ y apportait sa pêche, en maugréant, pas parce que son panier pesait trop, bien le contraire !

— Pépé ! glapit un bonhomme, est-ce vrai cette histoire de bateau ?

Pépé Anton’ donnait son poisson à sa vendeuse et déjà tendait la main pour recevoir son dû. Il était toujours à court d’argent, aussi loin qu’il remontait dans son passé, et surtout l’hiver, lorsque la pêche ne va plus. Il glissa ses sous dans son mouchoir, puis le mouchoir dans la poche de son pantalon de velours, et répondit aux vieux :

— Si vous voulez le voir, je redescends.

C’était une journée de novembre, calme et légère, comme on en connaît dans l’île à la fin de l’automne. Les vieux suivirent lentement le pépé Anton’, qui marchait sans canne, lui ! et roulait des épaules et des fesses, et semblait clocher du pied droit – il n’avait pas l’habitude de moisir sur le plancher des vaches. De la place de la Borne, deux chemins conduisent au port : l’un carrossable, et plusieurs voitures à âne y roulaient, l’autre qui est un escalier à larges paliers. Pépé Anton’ prit ce dernier chemin d’où l’on a une vue sur la calanque.

— Vous le voyez, maintenant ? demanda-t-il.

— Ah, il n’est jamais venu chez nous un bateau pareil !

Et tous de regarder le cargo, puis leur courrier, les barques, de chercher des yeux des points de comparaison. Oui, leur port paraissait si petiot. Pépé Anton’, qui ricanait, voulut les épater davantage. La marine, c’était sa partie, tandis que ces bonshommes avaient passé leur existence à fabriquer de la chaussure.

— C’est rien, ça fait deux mille et cinq cents tonnes, tout au plus. Il y a des ports, ils sont cinquante à côté les uns des autres, des plus beaux, pour passagers.

— Comment le sais-tu ? répliqua un vieux. Tu n’as jamais quitté l’île.

Le pépé Anton’ ne répondit pas. Oui, il n’avait vogué que dans les parages de l’île, et une seule fois jusqu’en vue de la côte d’Afrique. C’était le marin du cargo, un certain Portalis, qui lui avait conté ça.

— A… n… d… bégayait un vieux.

— Andromède ! cria pépé Anton’.

— C’est le nom d’une ville ?

— Celui d’une femme, déclara un ancien de la poste.

Pépé Anton’ haussa les épaules, c’était le nom d’un navire, voilà. Qui, ce matin, semblait encore plus abandonné que la veille, avec sa grosse cheminée muette, ses hublots fermés, et contre lequel les vagues clapotaient doucement. Il était là comme une maison vide, ou un monstre frappé à mort, enfin quelque chose de pas naturel et de fantastique dont on chercherait à s’expliquer la présence dans cette calanque. Subitement, ils en virent surgir le vieux Quintana, Ramon, le capitaine.

— Je vous laisse, dit pépé Anton’. Moi, je l’ai assez admiré.

Il se rendit au port. Il sauta dans sa barque, qui s’appelait Pépé-Anton’, du nom de son grand-père. Un peu après, les vieux arrivèrent et entrèrent au café La Marine.

Ce café était celui des pêcheurs, des bricoleurs qui raccommodaient les filets ou confectionnaient des cages d’osier pour attraper les langoustes, de tous ceux qui de près ou de loin s’occupaient de pêche. Il y venait les membres du « Cercle Nautique ». Aussi les marins du courrier dont plusieurs, justement, parlaient de l’Andromède, un bateau ancien modèle sur lequel ils ne se risqueraient pas à faire une seule traversée.

— N’empêche qu’il est trois fois plus grand que votre courrier, bredouilla un vieux.

— Nous, on file nos quatorze nœuds ! Et lui, c’est un cargo qui ne doit guère dépasser dix nœuds.

Le chef mécanicien allait expliquer pourquoi, quand on entendit un ronflement de moteur. On se précipita : Ramon descendait d’auto, et le vieux Quintana, assis au fond de sa voiture, semblait ruminer.

— Palau est ici ?

— On va vous le chercher, monsieur Ramon.

On l’estimait, car il était resté bon enfant, loyal, alors que le vieux on le craignait et on le détestait – un bourgeois qui accaparait tout le blé de l’île pour pouvoir le revendre au prix fort !

Palau arriva. Un bout d’homme, mais malin, ambitieux, pas scrupuleux, qui cependant s’occupait du courrier, était commissionnaire, bref, un touche-à-tout. Ramon lui parla à voix basse ; puis il regagna l’auto, et Palau le café La Marine.

— Il y a du neuf ? demanda une voix.

Palau se commanda un verre. On ne l’aimait pas, celui-là non plus. Seulement, parfois, on avait besoin de lui ; il savait se débrouiller et se rendre indispensable. La preuve. Il devait probablement savoir à quoi s’en tenir sur le compte de l’Andromède.

Ce fut le soir qu’il lâcha son secret. Il attendait le départ des pêcheurs, il faisait avec eux mauvais ménage. Des hommes tellement fiers de leur métier, forts en gueule, et pourtant point dégourdis puisque plusieurs avaient sur le dos un armateur. Donc, le soir, des gars de la ville descendaient au port et s’installaient au café La Marine. Ils ne buvaient pas – on est sobre dans l’île, on a peu d’argent. Quelques-uns étaient déjà là, Palau s’approcha :

— Il y en a qui voudraient travailler ?

— Tu es patron, maintenant, pour nous proposer du boulot, répliqua un jeune qu’on appelait Tabou.

— Quelqu’un m’a chargé de former une équipe.

On le savait dur, hargneux, dès qu’il se sentait pour un sou d’autorité, le Palau – fallait l’entendre engueuler les gosses qui lui transportaient des colis ! Mais, vu l’époque, on n’avait pas à faire les dégoûtés.

— Il m’en faudrait dix, des costauds.

Ils l’étaient tous. À Ferreal on pouvait trouver plus de dix gars solides, et pauvres, qui ne demanderaient pas mieux que de se servir enfin de leurs bras.

— J’en suis, moi ! cria Tabou.

— Une minute, grogna Colon, plus froid que son ami. S’agirait de quoi ?

Palau tapa dans ses mains.

— Patron ! deux bouteilles.

Et, quand elles furent sur la table, il emplit les verres. On ne comprenait plus. Pour que Palau régale, fallait qu’il ait traité la bonne affaire ! S’il en tirait du profit, les autres aussi, peut-être ? En attendant, on buvait un coup.

— Voilà, commença-t-il, on va détruire l’Andromède, alors faut que je choisisse des hommes courageux. Au fur et à mesure qu’on le démolira, on en chargera les morceaux sur les voiliers de Quintana, ça leur fera du fret lorsqu’ils retourneront vers le continent. Là-bas, il y a des fonderies qui achètent la ferraille.

Ils écoutaient en silence. C’était un fameux plan, le vieux Quintana voyait loin ! De la ruine d’une famille ou de celle d’un bateau, de tout il savait tirer de l’argent. D’eux aussi, car il avait d’autres pensées que celle de donner de l’ouvrage à des malheureux ! Fallait donc connaître ce qu’il offrait. Et c’est ce que Tabou, si simple et si insouciant qu’il était, se demandait déjà.

— Combien de l’heure ? dit-il, interrompant Palau qui parlait du navire comme s’il en était le capitaine.

— À la journée, répliqua Palau. Parce que c’est du travail pour peut-être un an.

— Bon, dis vite ?

— Quatorze cinquante les dix heures.

— Ah ! le vieux se fout de nous.

Mais, en réfléchissant… Eh bien, ils seraient tranquilles pour des mois, et ça compte, même si on gagne tout juste de quoi vivre. Ils n’avaient pas le choix, du reste ; s’ils hésitaient, d’autres pauvres bougres accepteraient sur-le-champ.

— On marche tous les six !

— Alors, à demain matin devant l’Andromède.

Palau quitta le café La Marine en jubilant intérieurement. Ses hommes n’avaient pas discuté – ils ne remuaient pas beaucoup d’idées dans leurs caboches ! Ramon lui avait commandé : pas au-dessus de 16 francs, et il embauchait à 14,50 francs six gaillards qui abattraient de la besogne. Un coup dont le vieux Quintana le féliciterait. Il pensait que son emploi de chef d’équipe ne l’empêcherait pas de s’occuper de ses propres affaires, quand on le tira par la manche. Il se retourna, un juron à la bouche, et il le lâcha en reconnaissant le pépé Anton’.

— Ils m’ont raconté là-bas que tu cherchais encore des hommes pour l’Andromède ?

Pépé Anton’ lui barrait la route. Il se dandinait sur ses jambes courtes et tortues, comme dans sa barque. Une vieille querelle les séparait. Autrefois, Palau pesait le poisson des pêcheurs, à leur retour de pêche. Or, pépé Anton’ l’avait surpris truquant la bascule. C’était une sacrée histoire, qu’on lui rappelait souvent.

— Faut savoir jouer du marteau, déclara-t-il, avec une idée de derrière la tête.

Pépé Anton’ retroussa ses manches de chemise et montra ses bras, maigres mais nerveux, avec des veines gonflées comme des serpents en colère. Il palpa, et dit :

— C’est encore plus dur que chez un jeune. Dans mon ancien temps, j’ai travaillé aux carrières.

— Ce serait pour des journées de dix heures.

— Je vais t’expliquer mon cas, Palau… On ne s’en veut plus ?… Ce matin, j’ai mis ma barque à sec ; elle n’est plus trop solide, c’est vrai qu’elle servait déjà au père. Quand on m’a raconté que tu embauchais, je me suis dit que pour moi aussi ce serait bien, vu que l’hiver je ne peux pas sortir beaucoup du port.

Un sourire entrouvrit sa bouche tordue et sans dents. Les bras ballants, les moins offertes, il attendait la réponse.

— L’Andromède ne sera pas une maison de retraite, dit lentement Palau. Il ricana. « Et puis, je n’oublie rien, tu comprends ? »

Avec joie, il lui lançait ça au visage, de si près qu’il respirait l’odeur de tabac et d’haleine forte que soufflait le vieux. Dans ses petits yeux bridés et couleur d’eau de mer il vit briller une lueur, et il se recula.

— Impossible !

— Moi, je prétends que si ! hurla pépé Anton’, et il cherchait un moyen de se venger de ce cochon de Palau qui lui avait tiré les vers du nez.

— Non ! il n’y aura pas de gâteux dans mon équipe.

« À présent, filons », pensa Palau. Car lorsque le pépé Anton’ ouvrait sa gueule, il avait des mots cocasses qui faisaient rire l’assistance à vos dépens. Palau allongea le pas. Il trouverait aisément quatre hommes, quatre malheureux qu’il pourrait ensuite tenir complètement sous sa coupe. Il irait rendre compte à Ramon de sa mission…

Pépé Anton’ était resté planté sur ses jambes. Il lui fallait inventer une combinaison pour se faire embaucher. Le courrier, qui partait ce soir même, avait lancé par trois fois un beuglement de sirène, maintenant il manœuvrait et lâchait une fumée épaisse. À bord, il y avait des représentants de commerce et les marins de l’Andromède qui regagnaient le continent – les gens de Ferreal ne quittaient guère leur île.

Pépé Anton’ regarda le navire s’éloigner. Dans sa jeunesse, des trois-mâts servaient de courrier, il aurait pu naviguer dessus ; mais il leur avait préféré sa barque, et aux voyages aventureux son île. Il se disait qu’il irait un jour sur le continent, comme on se dit : « Ce serait bien de devenir riche et ne plus trimer » ; et qu’il y verrait ces fameux bateaux à moteur. À soixante-sept ans, il pouvait s’approcher d’un. Et, de nouveau, il songea à l’Andromède. Où il ferait bon travailler, cet hiver, plutôt que de bourlinguer par mauvais temps. Le courrier était déjà loin, on apercevait ses feux de position qui brillaient sur le ciel sombre. Le phare s’alluma. Brusquement, pépé Anton’ eut une idée : monter en ville et demander aide au petit Cazenave, ami de Ramon.

Ce garçon, c’était le fils d’un fabricant de chaussures. Pépé Anton’ lui avait appris à pêcher et à manœuvrer la voile. Parfois, dans la barque du petit, blanche et neuve, ils partaient pour la côte sud où ils restaient deux jours, couchant dans une grotte. Pépé Anton’ emportait sa guitare ; il faisait la cuisine. Ça lui valait ses dix francs par journée. Ce petit Cazenave, il y avait dans ses façons une manie orgueilleuse de ne pas vouloir ressembler à ses parents, à ses amis, et de leur raconter : « Moi, j’ai choisi pour meilleur compagnon un pêcheur, le pépé Anton’ », c’est-à-dire un homme on ne peut plus pauvre.

— Enfin, murmura-t-il, je vais voir réellement s’il a pour moi de l’amitié.

Il arriva sur la place de la Borne, ainsi nommée parce qu’il s’y élève une sorte d’obélisque, à la mémoire de quatre notables de Ferreal égorgés par les Barbaresques. Chaque soir, on s’y promenait, les garçons ensemble, les filles bras dessus, bras dessous, et se lorgnant, certes. Sur la place, il y avait le théâtre-cinéma, la mairie, et le casino, un bâtiment à colonnades, siège du « Cercle Commercial ». Pépé Anton’ marchait au bord du trottoir, en posant bien à plat ses pieds chaussés d’espadrilles, tout comme s’il eût été au bord d’un quai. Il arriva devant le casino que fréquentait le petit Cazenave – qu’il appelait petit, mais qui était plus grand que lui, pépé. Il monta les marches, s’arrêta sur le perron, et, dans une salle étincelante, il aperçut des bourgeois qui jouaient aux cartes, des jeunes gens autour d’un billard. Pépé Anton’ n’enviait le sort de personne, il ne souhaitait jamais rien. Si, une place sur l’Andromède. La nécessité seule l’y poussait. Partout il devait de l’argent et, le plus grave, à tous les boulangers de la ville, à l’homme qui lui vendait ses hameçons et son tabac. Il entra.

— Bonsoir pépé ! cria Cazenave, qui jouait au billard. Tu viens faire une partie ?

Voir le pépé Anton’ penché sur le tapis, son vieux chapeau planté de travers sur son crâne, les fesses en l’air !

— Je viens te demander un service, répondit dignement Pépé Anton’, et il lui expliqua son histoire.

Le petit Cazenave disparut ; il revint bientôt avec son ami Ramon.

— Palau a déjà constitué son équipe, annonça Ramon. Mais je m’arrangerai. Toi, tu seras le gardien.

— Je travaillerai bien comme les autres.

Simplement, pépé Anton’ tendit les bras, ouvrit ses mains qui étaient larges, brunes, crevassées, avec dix doigts comme autant d’outils.

III

À la fin novembre, vers sept heures, le jour pointe. Le soleil paraît derrière Ferreal et lentement disperse la brume de mer.

Devant l’Andromède, ils étaient six hommes, depuis longtemps assis sur le parapet, parce que dans l’île, été comme hiver, on se lève tôt. Ils avaient vu l’Andromède surgir du brouillard, un fantôme de navire, entouré encore du mystère de son arrivée. Ils travailleraient dessus des semaines et des semaines, leur avait raconté Palau. Et ils s’étaient habillés en conséquence, avec des pantalons rapiécés et déteints, de vieilles vestes. Ils regardaient curieusement le cargo, sa carcasse de monstre enchaîné, venu s’échouer dans la calanque juste pour leur donner de l’ouvrage – une aventure pas croyable !

Ils commençaient à s’inquiéter du retard de Palau. Enfin, sur le chemin, un homme s’avança, en brimbalant.

— Voilà pépé Anton’, déclara Tabou. Il est embauché – et il s’en réjouissait, il avait de l’amitié pour le vieux.

— Embauché ? marmonna Colon. Palau et lui, ils sont comme chien et chat.

Mais pépé Anton’ s’arrêta devant eux, salua, puis avec un geste tranquille :

— Alors, c’est nous qui allons démolir ça ?

Gaiement, ils répondirent oui. Pépé Anton’ en serait aussi. Tant mieux ! Il avait une façon carrée et drôle de parler, de vous mettre le nez franchement sur les choses, et soudain ils se sentirent des droits sur l’Andromède, ils lui prouveraient leur force. Encore deux camarades arrivèrent. Ils étaient donc neuf pour dépecer ce monstre, avec leurs seuls bras, tandis que le cargo n’était d’un bout à l’autre que machinerie et ferraille ! Subitement, un homme parut sur le pont. Ils le reconnurent : c’était celui qui parlait le dialecte de l’île. Il avait l’air d’un sauvage, les cheveux ébouriffés, très long, et maigre, débraillé, jambes nues. Qu’est-ce qu’il foutait là, alors que ses camarades étaient repartis hier ?

Il fit de ses mains un porte-voix et leur cria de monter à bord ; et puis, comme il se tenait à côté de la passerelle qui reliait au quai l’Andromède, il se pencha et accrocha sens dessus dessous l’écriteau : Défense de monter.

Pépé Anton’ s’avançait quand Tabou l’agrippa par un bras. Une auto arrivait, qu’on connaissait bien, une « Ford » haute sur ses roues. Elle grinça, s’arrêta ; il en descendit Ramon, Palau, et le vieux Quintana, comme toujours vêtu de noir.

— Voici notre équipe, dit Ramon, à son beau-père.

Inconsciemment, les neuf s’étaient alignés. Ils se tenaient raides, les lèvres serrées, anxieux même. Tous, ils n’avaient que leur force, leur courage, ou leur jeunesse. Le vieux Quintana ajustait son lorgnon. Impossible de lui soutirer beaucoup d’argent, au vieux ; mais combien il se montrait exigeant dans le choix de ceux qu’il employait ! Il passa lentement, renversant la tête comme pour les examiner sous le nez, sans souffler mot ; derrière lui marchaient Ramon et Palau. Il s’arrêta au bout de leur file, en face du pépé Anton’.

— Ce sera notre gardien, expliqua Ramon.

Pépé Anton’ eut un sourire qui fit remonter ses sourcils noirs et broussailleux, un sourire qui répondait : « Oui, je serai le gardien », et qui s’adressait au Palau, lequel faisait semblant de regarder ailleurs.

— Descendons, commanda le vieux.

L’homme de l’Andromède vint à leur rencontre. Ils s’engagèrent sur la passerelle : les Quintana, Palau, puis les huit compagnons, émus comme s’ils embarquaient pour une première traversée ; et le dernier était pépé Anton’ qui prenait déjà sa place de gardien. Quand ils furent sur le pont, les Quintana et l’homme de l’Andromède, Portalis, se mirent à discuter. Le vieux en disait le moins, mais finalement il décidait. Palau se taisait. Les compagnons se tenaient à l’écart, avec des coups d’œil de-ci de-là, en se dandinant, en remuant leurs gros doigts impatients de saisir une masse ou un pic. Ils savaient que le vent emporterait les paroles, qu’on leur commanderait bientôt : « Au travail » ; et ils ôteraient leurs vestes et se colleraient à l’ouvrage, ça les réchaufferait.

Le groupe disparut soudain, comme englouti par l’Andromède.

— Moi, fit Tabou, je voudrais voir aussi ce qu’il a dans le ventre.

Pas un qui sut comment était disposé l’intérieur d’un navire, alors que leur vie s’écoulait près de la mer et à imaginer les grands courriers qui apparaissaient au large de l’île – c’était comme leur corps, ils le voyaient, mais impossible de se représenter ce qu’il y a dedans ! Ils entendirent appeler et se tournèrent. Là-haut, sur le chemin, gesticulaient plusieurs types qui regardaient dans leur direction avec un air d’envie. C’était bien la première fois qu’on les enviait ! Un des curieux fit mine de vouloir descendre, pépé Anton’ hurla :

— C’est défendu à ceux qui ne sont pas de l’entreprise !

Il en était, lui, malgré Palau qui, de le rencontrer, avait fait une grimace. Le Palau lui jouerait certainement des tours de cochon ; mais il n’était pas plus fin que certains poissons. Compris ? Et, joyeusement, pépé Anton’ leva le bras, l’abattit sur l’épaule de Tabou avec une violence qui fit ployer sur ses jambes le jeune homme.

— Bougre de salaud ! cria Tabou, en se retournant. Il éclata de rire : « Ah ! c’est toi…

Le vieux était encore solide, diable ! Mais quoi, Tabou n’en ferait qu’une bouchée. Il bomba la poitrine. Il avait vingt-deux ans. Depuis une année que durait cette crise, il chômait. Ça ne le rendait pas triste. Il aimait nager, rester nu sur des plages ensoleillées à jouer l’homme fort et l’homme sauvage. L’hiver précédent, au théâtre, il avait vu un film sur les îles polynésiennes, des îles loin dans une autre mer, où les indigènes vivent presque sans travailler. Une fois, des camarades l’avaient surpris qui nageait nu, au fond d’une crique, des fleurs sur le front, un collier de coquillages au cou, et ils s’étaient écriés : « Ah ! voilà Tabou ». Il aimait son surnom. Quand on le lui lançait, le sang lui montait aux joues, son désir d’une existence libre gonflait ses veines. Il s’était fait embaucher parce que l’hiver c’est impossible de vivre dans les grottes de la côte sud, hélas, impossible de se nourrir de fruits, et à tout prix on doit gagner des sous. Alors, il était là, content, puisque le pépé serait de leur équipe, et son ami Colon, avec lequel il se chamaillait parfois.

Palau se montra.

— Va falloir vous secouer ! commanda-t-il d’une voix pointue, qu’il forçait pour en faire une voix de chef.

Ils étaient dix, en comptant pépé Anton’ – on rirait lorsque celui-là aurait un marteau dans les pattes ! Ça lui ferait donc cinq équipes entre lesquelles il répartirait la besogne, selon un plan encore à préciser et pour lequel il serait utile de connaître l’avis de Portalis – cette grande bringue d’homme paraissait joliment dégourdie. Car il se trouvait en présence d’un gros morceau, et, tout malin qu’il fût, ça ne lui était jamais arrivé d’avoir tant de gars sous ses ordres ni d’être le maître d’un navire.

Les neuf, eux, observaient Palau. Ils se demandaient aussi par où ils allaient empoigner la carcasse du cargo, où ils lui porteraient les premiers coups. Ça les démangeait de commencer ; et puis, ils en ressentaient comme de l’inquiétude. Plusieurs auraient voulu donner leur opinion. Mais Palau était un pète-sec, il ne fallait pas se faire mal voir de lui.

Les Quintana revenaient, suivis de Portalis.

— Palau, je passerai chaque matin, annonça le vieux.

Le matin, il faisait une longue marche au bord de la calanque, jusqu’au chemin des Égorgés, ainsi nommé par les ancêtres dont les parents avaient été occis par les Barbaresques, une nuit de surprise.

Ramon lorgna les hommes, qui se mettaient à l’aise, se montraient leurs bras nus. Ils allaient se jeter sur l’Andromède, frapper dessus à tort et à travers, tandis que dans son bureau il tiendrait une plume, surveillé par une femme grincheuse, maigre. Maintenant qu’il roulait sur l’or – pas autant qu’on le racontait, car Quintana et sa fille ne le laissaient pas disposer de l’argent à sa guise – il regrettait le temps où il n’avait que ses deux bras. Et, pour le retrouver quelque peu, le matin, dans son grenier, il tapait dans un sac de sable, comme autrefois à l’entraînement. Il soupira. Taper dans quelque chose qui frémit, qui se tord, même sur l’Andromède !

— Ramon.

Le vieux Quintana avait à traiter en ville plusieurs affaires. Ramon monta l’escalier, en sautant chaque fois deux marches. Il entendit un bruit assourdissant, il se retourna : un des canots de l’Andromède s’était fracassé sur le pont, Palau hurlait, accusait pépé Anton’ d’avoir fait rater la manœuvre. « Ils feront ensemble un beau gâchis, pensa Ramon. Bah ! c’est ce qu’on leur demande ».

Les gars s’étaient mis à l’ouvrage. En bloc, comme pour bien se connaître et s’assurer chacun de leurs forces. Palau, lui, les connaissait peu. Un homme ne porte pas un compteur sur le corps, comme les machines de la centrale électrique de Ferreal qui remplace depuis deux ans la fabrique d’éclairage à l’acétylène. Ainsi, en s’ébranlant tous d’un coup, ils avaient fait du dégât.

Mais le second canot ils le mirent à l’eau sans encombre, un bon canot qui valait encore son pesant d’argent.

— Personne d’autre que moi ne montera dedans, vous comprenez ? déclara Palau.

Oui, ils avaient compris. Sous les ordres d’un gringalet, qui à présent leur disait vous, ils devraient trimer dur.

Ils roulaient des cordages quand le Palau, qui pour les surveiller mieux se tenait sur la passerelle de commandement, lança un coup de sifflet. Il leur annonça qu’ils avaient une heure pour déjeuner. De leur bande, deux seulement étaient mariés : Riera et Pérez. Les autres avaient apporté des casse-croûte ; ils s’assirent à l’avant, près du poste de l’équipage, et lorsque Palau eut franchi la passerelle ils se sentirent à l’aise.

Ils étaient huit : Portalis, pépé Anton’, Tabou, Colon, âgé aussi de vingt-deux ans ; puis Vigo, Caussade, Graynier, Hernandez, dont pas un ne dépassait la trentaine, et qui avaient de larges épaules, des biceps, une poitrine velue de mâle, des mains que les coups et l’effort avaient marquées. Tous des gueulards, avec un estomac à digérer des pierres, une mâchoire qui broyait puissamment, des dévorants, quoi ! Mais sobres. Ils se passaient la cruche et y buvaient de l’eau à la régalade. Ils tenaient leur couteau à cran d’arrêt d’une main, le quignon de pain de l’autre, comme tous les gars qui cassent la croûte, mais eux mangeaient du poisson avec leur pain. Et ils bavardaient, la bouche pleine.

— Si Palau ne gueule pas, ça ira !

— J’en suis quand il s’agit de tout démolir.

— C’est pas toujours qu’on peut, hein ?

— J’en avais marre de coudre des semelles !

— Moi de les couper !

Alors, Portalis déclara :

— N’empêche que vous aviez un boulot tranquille, mes gars. Tandis que sur l’Andromède faudra en mettre un sacré coup.

Ils étaient tous de Ferreal où l’on connaît chacun depuis l’enfance. Mais Portalis leur apparaissait aussi mystérieux que le passé de l’Andromède. Il parlait mal leur dialecte et s’expliquait en faisant de drôles de gestes. Un débrouillard, adroit de ses pattes, l’animal, ainsi qu’ils avaient pu le noter ; cordial, simple, déjà installé comme chez lui.

— Je serai là si ça ne colle pas, reprit-il. Sans me vanter…

Soudain, Tabou et Colon filèrent, se baissèrent, disparurent ; Hernandez et Graynier suivirent. On les entendit beugler, courir, un bruit qui résonnait comme si le cargo eût été une boîte à musique.

— Forcément, c’est tout vide, dit Portalis. Il a fallu charger des pierres pour venir.

Ils faisaient à fond de cale un tapage de tous les diables lorsque Palau arriva et donna trois coups de sifflet.

Il leur parut à tous que Palau escamotait des minutes de pause. Mais personne ne possédait de montre. Ils se remirent au travail. Sur l’Andromède, qu’ils pouvaient parcourir d’un bout à l’autre, ils ne cessaient de faire des découvertes. Ils descendaient par des échelles, s’enfonçaient dans les ténèbres, fouinaient, s’exclamaient, se livraient à une sorte d’inventaire comme si le cargo leur appartenait.

Le soir arriva vite, qui faisait tomber 14,50 dans leurs poches. Un peu avant le crépuscule, des promeneurs s’étaient arrêtés sur le chemin du port pour regarder le remue-ménage qui se menait sur l’Andromède. En dix heures, dans la démolition, une bande de gars décidés peut déjà abattre de l’ouvrage. Ils avaient coupé des cordages, arraché des planches, déposé sur le quai des tonneaux vides, des matelas, une vieille cuisinière, tout un bric-à-brac. Si, l’avant-veille, l’Andromède gardait une allure de vaisseau-fantôme, on voyait maintenant qu’il avait des hommes sur lui, comme de la vermine !

— Je ne veux pas de traînards dans mon équipe, dit sèchement Palau. Demain, à sept heures…

— Oui, on y sera, interrompit Portalis.

Le bruit de leurs pas retentissait sur la passerelle. Palau appela pépé Anton’ qui s’en allait le dernier, nullement fatigué de sa journée.

— Vous, à partir de demain, vous couchez sur le bateau.

IV

Portalis leur avait déclaré que l’Andromède était vide. Non ! Au bout d’une quinzaine, ils en avaient tiré une quantité énorme de charpentes, des cloisons et des planches qui s’entassaient sur le quai et dont pépé Anton’ prenait un soin jaloux – dans l’île, on trouve plus de pierres que d’arbres, ceux qui y poussent sont tordus par le vent du nord, aussi le bois est rare, et celui qui vient du continent coûte gros.

Jusqu’à présent, ç’avait été du travail « en or » pour chaque équipe. Bientôt ne resterait plus trace de bois sur l’Andromède, comme après un incendie – les marteaux, les scies, les pics, enfonçaient dans les dernières charpentes fallait voir ! Les compagnons exultaient. Pas un coin du cargo où ils ne pussent retrouver les signes victorieux de leur passage. Oui, en deux semaines. Ça les inquiétait même un peu, de ce train-là jamais ils n’auraient d’ouvrage pour une année ? « Oh, glissait Portalis, ce qui nous attend ne sera plus du turbin pour demoiselles », et il montrait des blindages, des poutrelles d’acier, toute cette carcasse de tôles solidement rivées les unes aux autres. Ils regardaient, mais avaient confiance dans leur force.

Palau aussi les attendait là. Le premier qui flancherait serait balancé, hop ! Il espérait commencer par pépé Anton’, trop âgé pour tenir longtemps ; puis Tabou, brutal, trop farouche ; et, en fin de compte, ce Portalis qui n’en voulait faire qu’à sa tête. Il formerait alors une bande à lui, ce qu’il n’avait pas réalisé au début, dans sa hâte de donner satisfaction aux Quintana.

Quand, après un bon mois, les compagnons eurent scié, arraché, démantibulé la passerelle de commandement, le poste des officiers, celui de l’équipage, la cuisine ; vidé le cargo de ses instruments de bord, de tout ce qui rappelait les hommes qui l’avaient conduit à travers les mers, le squelette de l’Andromède apparut, longue carcasse de fer avec de formidables machines au centre. Maintenant, il ne s’agissait plus de muser, de disperser ses efforts. Portalis expliqua aux Quintana qu’il fallait procéder méthodiquement si l’on voulait éviter des surprises et de sales accrocs aux compagnons. « J’en ai monté, des navires, assura-t-il. Je saurai aussi les démonter. » Il n’y eut que Palau pour douter de sa parole. Seulement, Portalis vous le remit à sa place, celle d’un intrigant fieffé, d’un propre-à-rien.

Bref, un matin, ils furent à pied d’œuvre. Ils avaient à leur disposition un matériel grossier, mais solide : masses, tranchets, leviers, burins. Il ne faut, pour se servir de tels outils, que deux bras courageux et du souffle. Portalis, qui avait posé autrefois des rivets, montra de quelle manière on les faisait sauter, au burin ou au tranchet.

Ils se mirent à l’ouvrage, une équipe, deux, toutes. Un gémissement monta de la carcasse du cargo. Elle vibrait, palpitait, paraissait se contracter pour résister aux coups qui l’entamaient. À cette protestation têtue et sourde, les hommes répondaient par leurs cris, leurs jurons, leurs sifflements rauques, comme lorsqu’on entreprend une longue lutte contre un ennemi et que sa résistance vous surprend.

Portalis adressait des plaisanteries aux camarades. Ça les excitait. Ils tapaient à toute volée et parfois avaient l’impression de voir le tranchet entrer dans le fer comme dans du bois. Ils se baissaient : une entaille profonde de deux, peut-être trois millimètres. Ils reprenaient leurs masses en maugréant, et, de nouveau, vlan ! Chaque équipe y allait de tout son cœur – surtout qu’il faisait frio. Tabou, la sueur coulait sur son front, sur sa poitrine couverte d’un maillot. Hernandez frappait avec un visage mauvais, des grognements rageurs. Portalis exécutait un moulinet rapide et sa masse retombait sèchement sur le tranchet que tenait, au bout d’une pince, pépé Anton’. Tous, ils avaient leur manière à eux de frapper. Ceux qui étaient cordonniers de leur état : Riera et Vigo, lentement, et quelquefois ils rataient leur coup. Colon, Graynier, Pérez, se dressaient sur la pointe des pieds, le torse en arrière, puis quand la masse retombait ils semblaient l’accompagner de tout leur poids, avec une volonté impétueuse, et un nuage de poussière les enveloppait. Sur l’Andromède, retentissait un bruit de forge ; les coups arrivaient en cadence, les jurons et les « han » se répondaient, et le vent portait ce tintamarre jusqu’au fond du port, jusqu’à la ville.

Palau épiait les gars. Ils travaillaient ferme, certes, mais la fatigue ferait son œuvre – il ignorait qu’on ne l’écoute jamais quand vous pousse la nécessité. Il ne leur faisait aucune observation. Il eût été incapable de manier une masse. Ce n’était pas dans son rôle de chef, après tout. Lorsqu’ils soufflaient, il passait derrière eux et examinait leur travail. Les gars sentaient la sueur et une odeur de rouille, piquante. Ils ne pensaient à rien. Ils démolissaient l’Andromède comme par jeu ou par excès de santé, et pour se prouver leur force, leur courage, leur endurance.

À la fin de cette journée, ils purent se rendre compte que l’ouvrage n’avait pas avancé du tout. Ce qui était encore œuvre extérieure, dame ! ils en avaient eu vite raison. À présent, ils s’attaquaient au navire même, à sa structure, et là toutes les pièces faisaient bloc, farouchement. Quelque part, autrefois, dans un chantier, des hommes avaient uni leurs efforts, concentré leur attention, afin que l’Andromède fût un navire capable de résister aux tempêtes. Ils avaient travaillé lentement, consciencieusement. C’était contre eux qu’il fallait lutter aussi, et leur œuvre entière qu’on devait détruire, se répétaient les nouveaux compagnons de l’Andromède. Quand ils sacraient pour couper un rivet ou desserrer un boulon, ils s’adressaient « au cochon qui m’a foutu ça ». Il s’agissait de séparer ce qu’un camarade inconnu avait assemblé, tourner à gauche le boulon qu’il avait bloqué, l’imbécile ! Et, entre ces deux forces, c’était l’Andromède, comme le terrain où les hommes bataillaient.

Lorsqu’ils arrivèrent au café La Marine où ils s’installaient chaque soir, on leur cria :

— Vous en avez fait un boucan !

— Ça continuera demain ?

— C’était comme une usine, Portalis ?

Portalis secouait la tête, en souriant.

— Pire, alors ?

— Non. Une usine… Portalis montra le mur : derrière c’était la mer, et puis plus loin le continent… Là-bas, quand tu travailles, tu ne respires pas un bon vent salé. Tu entends les machines ronfler sans arrêt, de ces machines dont une parfois abat plus de boulot que cinquante ouvriers. Vous imaginez, vous autres ?

Il voyait un étonnement profond s’étaler sur leurs visages, il poursuivit :

— Elles font un raffut que c’est à en devenir sourd, ou fou. Les villes aussi sont comme des usines, en plus redoutable. Et ça pile les hommes, ça en fait de la bouillie.

Voilà pourquoi, lui qui voulait retrouver une santé solide, il avait choisi de rester dans leur île où l’on ne fabriquait que des chaussures. Ce n’était pas de l’industrie lourde, heureusement ! il n’y en aurait jamais ici, vu qu’on ne découvrait dans le sol ni minerai ni charbon, et que leur île, au surplus, ne se trouvait pas sur la route des paquebots.

— Vous êtes des veinards. Un pauvre de Ferreal, c’est encore un homme. Tandis que sur le continent… Il donna un violent coup de poing sur la table… Que je vous raconte, les copains…

Ils l’écoutaient, mais se disaient que le camarade devait exagérer. Ils y pensaient, au continent, où leur courrier abordait une fois par semaine. Ils étaient montés sur l’Andromède afin de se rendre compte comment est construit un de ces navires qui vous conduisent vers la grande terre. Ils s’étaient exclamés à la vue de toute cette machinerie, de ces chaudières puissantes. Portalis leur racontait : « C’est rien. Un cargo qui ne file pas douze nœuds ! Il y a des paquebots, ce sont des villes flottantes, avec piscine, théâtre, tout en plus riche, en plus beau qu’à Ferreal ». Et, continuellement, il bouleversait ainsi leurs idées.

Ce soir-là marquait une date et les compagnons de l’Andromède décidèrent de s’amuser. Ils boiraient du vin, qui vous remet un homme d’aplomb – car la fatigue les gagnait sournoisement. Ils se vantaient, montraient leurs bras à ceux qui ne travaillaient pas sur le cargo, étaient fiers de leurs écorchures et de leurs durillons. Ils n’avouaient point que les muscles leur faisaient mal et leur crainte qu’il en soit ainsi chaque jour.

Quand, à neuf, ils eurent vidé trois bouteilles – pépé Anton’ étant resté sur l’Andromède – ils s’arrêtèrent. Ils avaient encore soif, mais dans l’île le vin coûte, on l’apporte de l’Alger. Et certains avaient des charges : Vigo, Caussade, Hernandez, par exemple, entretenaient leurs vieux.

— Moi, puisqu’on ne boit plus, je vais voir la négresse, dit Tabou, qui n’avait à se soucier que de sa peau.

— Je t’accompagne, déclara Portalis.

À Ferreal, elles étaient plusieurs femmes pour donner du plaisir aux jeunes de la ville et de la campagne. Chacune se livrait dans son coin à son petit commerce. Depuis un temps, si le besoin les en démangeait, ceux de la bande à Tabou proposaient : « On va voir la… ». Oui. Car dans le courant de l’été il y avait eu une négresse. Qui, à vrai dire, était une mulâtresse ; enfin, ç’avait été quand même un événement.

En chemin, Portalis demanda :

— Elle est vraiment bath ?

— Je te crois, assura Tabou. C’est pas une fille de Ferreal, d’abord. Voilà deux ans qu’elle est venue, dans un yacht, avec un type. Lui est reparti, elle non. Nous, on n’a pas eu à s’en plaindre. Tu t’y connais, en femmes ?

— J’ai déjà pas mal vadrouillé dans ma vie.

— Alors, tu jugeras, elle a un genre…

Ils entrèrent dans une maison quelconque, à un étage. Tabou poussa une porte. C’était celle du salon, une femme s’y tenait.

— Bonsoir, Estelle, cria Tabou, puis il lança un clin d’œil à son compagnon.

Portalis regardait, en connaisseur. Elle était très brune, avec un corps bien taillé, ferme, des épaules rondes, des seins pointus ; un visage chaud et fardé, avec de beaux yeux luisants sous des cils noirs. À son aisance, à sa parure, il reconnaissait en elle une femme de son pays.

— On m’avait conté que vous veniez du fond de l’Afrique ?

— J’ai vécu longtemps à Alger… Elle eut un sourire : Ai-je l’air d’une sauvage ?

— De quelqu’un de chez moi, et il se mit à lui parler dans sa langue.

Tabou, amusé, écouta un moment leur charabia. Mais il ne comprenait rien. Quoi ! il n’était pas ici pour rester le cul dans un fauteuil. Il se dressa brusquement.

— Estelle, on monte ?

Elle lui glissa un bras autour du cou et se fit câline.

— Ah, ces jeunes, murmura-t-elle, faut qu’ils fassent vite l’amour, comme les petits oiseaux. Oui, on monte !

Dix minutes plus tard, elle revint avec un Tabou muet et ahuri.

— Vous nous l’avez vidé, dit Portalis. Alors, Estelle…

Tabou les suivit du regard. Ensuite, il s’enfonça dans un fauteuil et bâilla. Le vin, les caresses d’Estelle lui avaient tourné la tête. Ses sens étaient rassasiés, il ferma les yeux. Quand il les rouvrit, personne dans le salon. Il commençait à trouver le temps long ; il se leva, marcha, enfin appela Portalis. Pas de réponse. Portalis était entreprenant, bavard, mais pas joli gars. Pourquoi diable Estelle le gardait-elle là-haut si longuement ? Ah ! cette fille, dès qu’elle voyait un étranger… Soudain, ils entrèrent, en bavardant gaiement.

— Qu’est-ce que vous avez fabriqué ?

— C’est jeune, et ça ne sait pas, chantonna Portalis.

— Tu ne vas pas être jaloux, Tabou, fit tendrement Estelle. Quel gosse !

Elle ouvrit une boîte bourrée de sucreries ; elle leur en offrit, en prit à son tour, les croqua. Ses lèvres cramoisies frémissaient et laissaient voir des dents brillantes.

— Encore ?

Ils lui dirent au revoir. Dehors, Portalis confia :

— C’est une vraie femme. Et puis bonne camarade.

— Quand il y avait chez elle la négresse, on rigolait mieux, grogna Tabou. C’était une fille comme elles sont dans les îles du Pacifique.

— Tu crois ?

— Estelle, je sens que parfois elle se paie notre figure, dis ?

Le lendemain, les compagnons reprirent le travail. On avait mesuré ses forces, les uns et les autres. Couper un rivet, dix, vingt, on savait combien de temps ça demanderait, presque combien de coups de masse ; et enfin la plaque de tôle tombait. Des rivets, on aurait pu les compter par milliers ; les plaques de tôle, petites ou grandes, par centaines. Mais l’homme est un animal têtu. On taperait aussi longtemps qu’il faudrait. On souhaitait même que ça dure des mois et des mois.

Du matin au soir retentissait le bruit des masses. Les cris des compagnons, des rires, des jurons, les encouragements de Portalis, ses blagues, les gueulements de Palau, une rumeur vivante couvrait cette espèce de plainte sourde, quelquefois vibrante, qui montait du corps meurtri de l’Andromède.

V

À Ferreal, on ne s’occupait plus beaucoup de l’Andromède – la ville y avait simplement gagné d’être débarrassée de quelques-uns de ses chômeurs. Le dimanche, avec les beaux jours qui revenaient, lorsqu’on se promenait sur le chemin du port, on s’arrêtait un moment en face du cargo. Un peu une épave déjà, couleur de rouille, avec des blessures rouges si le minium apparaissait ; seuls restaient intacts deux grands mâts dont les poulies et les cordages servaient à transporter les tôles. Les promeneurs s’interrogeaient. Était-ce là le navire qui les avait surpris, un soir de novembre ? fait rêver ? supposer que Ferreal allait connaître un autre avenir ? Rien n’avait changé dans leur ville ni dans l’île. Et, un jour, dans le port, il n’y aurait plus de vrai bateau que leur courrier.

Mais certains continueraient à penser à l’Andromède. Ceux qui en achetaient les débris, par exemple. Ramon avait chargé pépé Anton’ de traiter avec les clients – il se méfiait aussi du Palau. C’était, pour la plupart, des paysans qui venaient choisir des cloisons, des madriers, des poutrelles de fer, qu’ils emportaient pour réparer une étable, voir leur maison. Car le bruit s’était vite répandu qu’on débitait l’Andromède à des prix avantageux et on arrivait de partout – le vieux Quintana connaissait à fond ses compatriotes !

Les tôles, la fonte, le cuivre, on chargeait tout ça sur les voiliers du Quintana. Morceau par morceau, pépé Anton’ voyait repartir vers le continent l’Andromède, auquel il témoignait de cette passion qu’il portait, de près ou de loin, à tout ce qui touche la mer. Chez un homme comme lui, qui n’avait jamais possédé autre chose que son corps, un mélange de tristesse et de révolte naissait devant cette destruction d’un si beau navire, qu’on pouvait utiliser encore – puisqu’il était arrivé à Ferreal par ses propres moyens. C’était du gaspillage, un crime contre le travail des hommes, contre ceux, qui avaient construit l’Andromède. « Bah ! disait Portalis, il y a peut-être la moitié de la flotte mondiale qui attend du fret. Et aussi celle qui pourrit sur les fleuves. Ton Andromède, c’est déjà épatant qu’il serve à nous faire gagner notre croûte ! »

Le pépé Anton’ ne discutait point. À Ferreal, on s’en ressentait aussi de la crise mondiale en question, et même lui, pépé, devait vendre moins cher son poisson. Aux navires à mazout que lui décrivait Portalis, il continuait à préférer ce vieux cargo. Il le connaissait ! Autant que sa barque ! Parce qu’il avait voulu se rendre compte une bonne fois de ce qu’est un navire. Et aussi parce qu’il se disait que parmi les gens de mer on rencontre deux espèces : les pêcheurs comme lui qui se confient à une coquille de noix, n’attendent leur salut et leur pain que de leurs mains et de leur voile ; puis ceux qui triment sur des vapeurs, comme ses camarades du courrier, et qui tout de même ont une existence de marin.

Lorsque les compagnons avaient fini leur journée, pépé Anton’, bien entendu, restait sur le cargo. Avant l’arrivée de l’Andromède, il couchait dans une vieille maison du port qui appartenait à un patron pêcheur. Dans une chambre encombrée par les filets et les paniers à langoustes, il serrait sa paillasse et un long coffre renfermant des vêtements de rechange que lui donnait le petit Cazenave, des engins de pêche, sa guitare, quelques souvenirs. Il avait transporté son barda sur l’Andromède où la place ne manquait pas. Dans l’ancien poste des officiers, il avait installé une fameuse couchette ; et, avec des débris de bois, il s’était construit une table, un siège.

Le jour, au-dessus de son abri, il entendait marcher les gars ; leurs coups de masse faisaient tout danser. Le soir, plus un bruit. Une fois tirée la passerelle, il était seul à bord, le maître de l’Andromède. Il allumait sa lampe-tempête, la suspendait à une poutrelle, et, sur ce petit réchaud à charbon de bois qu’ont avec eux les pêcheurs, il préparait avec soin sa tambouille. Cette année, le vent pouvait hurler, les vagues déferler, il était au chaud. Essuyer des grains, de ça il avait une vieille habitude. Il se répétait qu’il était surtout à l’abri du lendemain, assuré de toucher ses 14,50, et pour la première fois de son existence il tenait des sous en réserve. Il voyait rentrer au port ses camarades, avec peu de poisson. Or, il avait encore moins de chances qu’eux d’en prendre, seul dans sa barque. Aussi, l’hiver, souvent il devait emprunter au petit Cazenave une pièce que jamais il ne pourrait lui rendre.

« Fini, la mouise », se disait-il, en regardant mijoter sa soupe.

Il en mangeait deux grandes assiettées ; ensuite, un bon morceau de fromage au lait de vache et de brebis ; et, pour terminer, un coup de vin !

Le ventre garni, l’esprit tranquille, en fumant sa cigarette, il pouvait alors songer à son passé au fond duquel il n’y avait pas que sa vie de pêcheur, très belle, mais forcément toujours presque pareille. Il en tirait d’autres souvenirs. Ses deux enfants, l’un mort à douze ans d’une typhoïde, et l’autre vers les trente, de la poitrine. Sa femme, qu’il avait perdue… voyons, oui, depuis déjà dix-sept ans. Il regardait droit devant lui, dans le noir, et peu à peu elle y apparaissait. Pas sur sa fin, mais lorsqu’elle était jolie, fine de taille, si brune, et qu’ils tournaient sur la place de la Borne. Ah ! leur jeunesse s’était vite envolée. Il leur avait fallu trimer dur ; et il se souvenait de sa femme comme d’un compagnon de travail – beaucoup moins solide que vous, souvent patraque, avec des humeurs bizarres. Elle était peut-être morte de la poitrine ? À Ferreal, ville encore fortifiée en partie, les rues sont étroites, les maisons serrées, faites d’une pierre poreuse, et sans doute était-ce la raison pour laquelle autrefois on y mourait tant ? Il s’était trouvé veuf. Heureusement, un pêcheur sait se débrouiller, cuisiner, raccommoder !

Pépé Anton’ gardait le souvenir de certaines pêches miraculeuses dont, chaque fois qu’il les rencontrait, il entretenait ses vieux amis d’enfance. L’un vendait des fruits et des légumes, l’autre faisait le commissionnaire et sur la place de la Borne offrait des noisettes et des amandes, un troisième soignait les jardins des gens riches. Chacun avec sa petite maison, quelques sous. Un soir, pépé Anton’ leur avait fait visiter l’Andromède, entre eux quatre avait commencé une discussion passionnée. Ils vantaient la vie de Ferreal, celle de la terre ; et pépé leur parlait de la mer qui fait les hommes libres, de leur île qu’il n’aimait pas parce qu’elle produisait ça et ça, mais d’être une île de 35 kilomètres de long, 10 de large, avec des côtes sauvages et dangereuses ou des plages sans fin. La discussion avait été brutale, les amis n’étaient plus revenus.

Mais, seul sur l’Andromède, pépé Anton’ ne s’ennuyait point. Une fois de plus, il en examinait le plan qu’il avait trouvé dans la salle des machines. On y voyait, en coupe, le cargo avec ses étages, ses couloirs, ses complications ; le détail des moteurs, les deux chaudières, et puis des tuyaux qui se glissaient partout, conduisaient la vapeur ou des fils électriques, étaient comme les bras ou les yeux de l’Andromède. Il tournait et retournait son plan ; pour comprendre bien c’était difficile, car tout avait été écrit dans une langue qu’on parle sur le continent. Une fois, Portalis lui avait dit : « Tu prépares un examen de capitaine ? Fous donc ton papier à la flotte, dans ce temps-là on construisait mal. » Mais il le gardait. Le plan d’une main, sa lampe-tempête de l’autre, il parcourait le navire.

Et il y avait tellement rôdé, surtout au cours des premières semaines, alors que l’Andromède faisait encore figure de vrai cargo, qu’il en connaissait le moindre recoin. Il restait longuement dans la salle des machines, devant ces chaudières grandes au moins quatre fois comme lui, chacune percée de trois foyers dans lesquels il aurait pu disparaître. Des tisonniers, des ringards, des pelles, traînaient toujours sur un tas de charbon ; des robinets et des appareils de cuivre brillaient faiblement. Sur des coussinets graisseux reposait, énorme, l’arbre de l’hélice qu’on pouvait suivre en se glissant dans une sorte de galerie. Portalis racontait que les hommes du continent étaient malins et fabriquaient dans leurs usines des machinés monstrueuses, plus fortes que les vagues. Pépé Anton’ admirait un échantillon de leur travail. Comment faisaient-ils pour s’y reconnaître au milieu de ces vis, de ces manettes, de ces leviers ? – même s’ils savaient lire le plan, eux. Au surplus, ils n’étaient pas « rien qu’en tête », ils devaient bourrer les chaudières de kilos et de kilos de charbon que d’autres hommes avaient tiré du profond de la terre – un sacré boulot, aux dires de Portalis ! Il s’essayait à tourner des roues, remuer des leviers. Rien ne fonctionnait plus. La rouille achevait de ronger l’Andromède désarmé depuis plusieurs années.

Dans la lueur dansante de la lampe qu’il élevait au-dessus de sa tête, les machines lui apparaissaient fantastiques, des monstres qui l’auraient englouti comme le charbon. Il respirait mal. Bon Dieu ! comment faisaient les gars quand ils travaillaient devant leurs chaudières rouges, loin de la lumière, loin du ciel ? Alors, pépé Anton’ remontait sur le pont. Il pensait que mieux valait ne rien connaître du continent, n’avoir jamais navigué sur un Andromède, et que la condition d’un pêcheur de Ferreal était somme toute préférable à celle des hommes attachés à leurs machines. Il avait peiné au grand soleil, bu le vent, usé ses mains à tirer sur de grosses rames. C’était la vraie vie, la sienne. Celle de ceux du continent il pouvait à présent l’imaginer. Tranquille, douce ? Leurs machines ne marchaient quand même pas seules et ne fallait-il pas les construire ? Facile, sûre, leur existence ? Portalis n’avait pas un sou ! Alors, quoi ? Certainement que tout n’allait pas droit dans leur monde ! Il crachait un bon coup ; puis, jambes écartées, les pieds tournés en dedans, planté là comme un mât, il regardait le phare qui fouillait la nuit et la mer.

Quelquefois, le dimanche, un compagnon gardait le cargo. Avec le petit Cazenave, pépé Anton’ partait de grand matin pour la pêche. C’était un jour durant lequel il n’entendrait plus un bruit d’usine et les criailleries de Palau ; il ne respirerait plus une odeur de rouille et ne verrait pas la carcasse triste de l’Andromède. Il pensait, ses yeux fixés sur l’horizon : « Qu’ils y viennent donc, ceux du continent, avec leurs paquebots monstres. Suffit d’une tempête… » Il ricanait. Aussi loin que portait son regard, la mer s’étalait, mouvante, gorgée de vie. Dessus, pas de villes flottantes ! pas de foules ! Quelques barques, avec leurs blanches ailes ouvertes, des pêcheurs dans leur élément – comme des poissons. Il s’écriait : « Tout ça est à nous ! », et le petit Cazenave lui répondait qu’il finirait aussi dans la peau d’un pêcheur, de quoi pépé Anton’ souriait, car le petit se montrait trop fier de sa famille, de leur fabrique, de leur auto, pour ne pas succéder à son père et prendre toutes les habitudes de ceux de la terre. Et si Tabou était de la partie, pépé Anton’ se tournait vers le gars, simple, peu bavard, qui plongeait et nageait comme un dauphin.

De semaine en semaine, les dimanches devenaient plus longs, plus beaux. Et, le lundi, pépé Anton’ encore plein de sa journée en mer ne prêtait plus attention aux observations injustes et hargneuses de Palau.

Ah ! en voilà un qui n’aurait pas eu ce caractère de cochon s’il avait aimé l’eau ou leur île – ce qui, s’appelle aimer ! Mais il ne pouvait aller longtemps en mer sans vomir et ne sortait jamais de Ferreal où il se proposait de tenir bientôt un commerce. Il admirait les riches, ceux qui ont une voiture, des propriétés, et jamais un ciel, un horizon, de ces choses naturelles qui vous remettent l’homme à sa vraie place. Il faisait comme les bourgeois, il criait, se croyait fort parce qu’il commandait à dix hommes ; il voulait « arriver », montrait du zèle et léchait les bottes au vieux Quintana.

Heureusement que sur l’Andromède on était capable de se défendre ! Portalis, Vigo, Hernandez, rouspétaient ; Graynier, Caussade, tiraient adroitement au flanc ; Riera et Pérez, le soir, emportaient en douce du bois pour leur ménage ; bref, pour résister à ce Palau de malheur, tous s’ingéniaient. Ils formaient une bonne bande de camarades, sans mouchard, que chaque jour de travail liait davantage.

À midi, parfois, pépé Anton’ faisait réchauffer leur manger. Ou il leur préparait une soupe de poisson, du riz à la tomate. Et vlan ! à chacun une grande louche, pas de jaloux. C’était à la fin de ces repas qu’ils lui demandaient de jouer un air de guitare.

Ensuite, ils se mettaient au travail. Ils tapaient dur, heureux d’être forts et de respirer le printemps – qui ramène la vie facile, avec les fruits, les tomates, le poisson pour presque rien.

Vers cinq heures, sur le chemin, les promeneurs commençaient à se montrer. Des filles ralentissaient, les plus hardies s’arrêtaient. Ces hommes, sur ce navire comme ravagé par la tempête ou un combat, ils avaient des allures de pirates. Le torse nu, velu, doré ; les mains noires, mais agiles et solides ; un pantalon en loques et taché ; un béret ou un vieux feutre crânement posé sur la tête ; et souples, puissants, gais, audacieux. À Ferréal, les mœurs sont sévères, le clergé y veille, et les filles n’ont point l’habitude de voir des hommes presque nus. En chuchotant, elles se racontaient des légendes qui couraient la ville ; leurs regards brillants se posaient sur Portalis, un étranger, sur Tabou, sur Colon. Chez les compagnons de l’Andromède, c’était à qui frapperait le plus fort, le plus vite, avec le plus d’adresse. Quelquefois, l’un d’eux s’arrêtait pour remonter, d’un geste simple, son pantalon qui lui glissait le long des hanches. Et Portalis lançait à pleine voix une grosse plaisanterie qui faisait rire tous les gars, grommeler leur vieux pépé, et s’éloigner sournoisement les jolies filles.

VI

Assis sur la caisse à outils, au-dessus de la salle des machines, pépé Anton’ fumait sa cigarette. Il avait mangé la soupe avec Tabou, Colon et Portalis. Ce soir, au lieu de lui tenir compagnie, les gars avaient filé, probablement chez Estelle. La belle saison leur montait à la tête. À tous ! Là-bas, au café La Marine, on s’agitait, on chantait. Et, comme le ciel criblé d’étoiles, la joie des hommes annonçait les soirs chauds d’été.

Teuf teuf… Teuf teuf.

Les deux Marie passèrent près de l’Andromède. Pépé Anton’ se pencha et salua l’équipe. Garcia partait bougrement tard ; c’était une nuit sans lune, il ramènerait quand même du poisson. Pépé Anton’ serra les bras sur sa poitrine, comme s’il s’agissait des deux extrémités d’un filet. Il rêvait de cette pêche à la lumière, miraculeuse, lorsqu’on jette à pleine épuisette dans la barque les poissons frétillants et que l’odeur profonde de la mer vous enveloppe. Voilà un genre de pêche qu’il admettait ; mais pas celle des chalutiers qui bêtement raflent tout. Il se souvint que Portalis lui avait raconté qu’un temps viendrait où les pêcheurs comme ceux de Ferreal disparaîtraient, comme disparaissent déjà ces équipages composés de rudes gars qui vont loin dans l’Atlantique pêcher le hareng et la sardine ; et Portalis ajoutait qu’ils devraient tous travailler pour de gros armateurs, comme les ouvriers pour le patron de leur usine.

— Jamais je n’accepterai, gronda pépé Anton’.

Il se leva, regarda l’eau d’où montait une odeur fraîche, puis le café La Marine maintenant silencieux. Bon, c’était l’heure d’aller se coucher ! Il alluma sa lampe-tempête. Des rats couraient furtivement, qu’il trouvait parfois installés dans son cagibi. Avant de s’allonger, il remua sa paillasse ; il éteignit, ferma les paupières. Il s’éveillait le plus souvent dès l’aurore, une vieille habitude de pêcheur.

Cette nuit-là, il se réveilla avant. L’air pesait, orageux. Il rejeta sa couverture et resta immobile, dans le noir. Il était seul sur l’Andromède, qui n’enfermait qu’un homme dans ses flancs, après en avoir enfermé combien ? Il était parvenu à reconstituer l’histoire du cargo et de ses voyages, en déchiffrant, çà et là, des noms : Alger, Alicante, 24 juin 1907, Gênes, Trieste, Marseille, Casablanca. Portalis lui avait montré sur la carte la position de ces grands ports. La coque de l’Andromède avait fendu les eaux de l’Atlantique et celles de la Méditerranée, cette même coque qui trempait désormais dans une eau morte, vide après avoir été pleine de marchandises précieuses comme le blé, utiles comme la chaux. Si l’Andromède avait rendu de longs services, pourquoi n’en était-il pas de même des autres cargos, plus modernes ? N’y avait-il pas toujours des hommes qui attendaient du blé pour vivre, de la chaux pour construire leurs maisons ? « C’est la crise dans le monde capitaliste », lui expliquait Portalis. C’était peut-être une des raisons…

Pépé Anton’ pensa qu’on vivait plus heureux dans leur île. On mangeait des patates, des tomates, du poisson, presque jamais de viande ; mais on mangeait tous ! Il n’y avait pas de chemin de fer, pas beaucoup d’autos et de mécaniques, ni affiches, ni journaux, ni T.S.F. – voilà ce qu’on trouvait chez ceux du continent, aux dires de Portalis. Il y avait des pierres et des herbes sauvages, des vaches maigres et des petits cochons noirs ; pas de ces richesses qui font que des étrangers vous envahiront, ou des curiosités qu’ils viendront admirer comme dans certaines îles méditerranéennes.

Un bruit bizarre arracha pépé Anton’ à ses réflexions. Un rat ? Non, comme le bruit d’un pas. Il écouta. Des frôlements d’insectes, les murmures de la nuit, un clapotis. Brusquement, il se leva : cette fois, il avait entendu tinter de la ferraille.

Il couchait avec son pantalon et son maillot ; pieds nus, il s’enfonça dans une ombre familière, monta une échelle, arriva sur le pont. Une forme bougeait… celle d’un homme… petit, pas large d’épaules, avec de longs bras, comme Palau.

— C’est lui, cré bon dieu ! Qu’est-ce qu’il fabrique ?

Palau se pencha au-dessus de l’eau et laissa glisser une corde au bout de laquelle il avait attaché un paquet de tubes. Du cuivre ? Demain, il engueulerait pépé Anton’, il raconterait aux Quintana que leur gardien faisait mal son métier. Ah ! le salaud. Du cuivre qu’il vendrait en douce. Pépé Anton’, pas surpris de rencontrer là son bonhomme, se coula à plat ventre, sans bruit, bien en tapinois.

Il allait lui flanquer la main au collet, comme à un malfaiteur… Non… Il eut un rire silencieux, un rire de jubilation. Caché derrière un tas de cordages, il observait : Palau ficelait de nouveaux tubes, il se pencha encore… Sans attendre, pépé Anton’ se redressa d’un jet, bondit, et des deux bras poussa Palau dans le vide.

Il entendit un juron, le floc d’un corps qui enfonce, barbote, puis des hurlements.

— Au secours !… Pépé !

Pépé Anton’ le vit se débattre à quelques mètres de son canot. Il ne savait donc pas nager ? deux brasses et il pouvait s’y accrocher, l’imbécile. Fallait cependant pas le laisser crever.

— Attrape ! et il lui lança un cordage.

Quand il l’eut aidé à se hisser sur le pont, il attendit. Le Palau n’en menait pas large, étourdi, haletant, s’ébrouant comme un roquet. Enfin, il releva la tête, et de sa voix hargneuse interrogea :

— C’est vous qui m’avez poussé ?

Pépé Anton’ était résolu à bien profiter de la situation, car depuis un temps Palau se montrait encore plus enragé. Il répliqua, presque humblement :

— Je t’ai pris pour un autre. Je faisais mon métier de gardien.

— Tu ne le fais pas ! glapit Palau. Je sais que tu t’absentes ! J’ai voulu me rendre compte ! Oui, je te ferai remplacer !

Plusieurs fois, pépé Anton’ était parti pêcher avec Garcia, dans son équipe se cachait un mouchard. Bah ! En ricanant, il montra deux tas de cuivre, puis répondit :

— Gueule pas si fort, voilà le jour. Ce matin, tu expliqueras ton histoire au vieux Quintana.

Palau marmonna, tourna le dos, s’en fut en pliant l’échine. « Attention, retombe pas », lui disait pépé Anton’. Il sauta dans son canot, s’éloigna vite, à grands coups de rames qui battaient l’eau, c’était sa rage qui éclatait toute. Tranquillement, pépé Anton’ déficela les tas que se préparait à voler Palau. Entre eux, maintenant, ce serait une lutte à mort.

— Je tiens le bon bout. S’il ne file pas droit…

Lorsque les camarades arrivèrent, il leur distribua sans hâte leurs outils. Un sourire rusé éclairait son visage. Tabou lui demanda :

— Tu as fait de beaux rêves ?

— J’ai rêvé que Palau nous foutait la paix, répondit-il gaiement.

— Un de ces quatre matins je le balancerai dans la flotte, lâcha Riera.

— On en a marre, gronda Hernandez.

— Il lui faut une raclée, dit Vigo.

Pépé Anton’ riait. Car lui, un vieux, avait exécuté ce que ces braillards se proposaient chaque jour.

Ils se mirent à l’ouvrage. Vers huit heures, Palau arriva ; en retard, ce qui surprit les gars. Il ne les engueula pas aussitôt comme de coutume ; il s’assit à l’avant et griffonna sur un carnet, d’un air absorbé. Pépé Anton’, qui l’observait, pensait : « Il sera sage ».

Et puis, le lendemain, Palau recommença à hurler, à tourner comme un moucheron autour des hommes. Ça n’allait pas assez vite ! ils ne tapaient pas assez fort ! et des sous-entendus, des menaces de renvoi, il semblait vouloir se rattraper de son silence de la veille. Tout à coup, en pleine crise, il lança :

— Vous êtes des propre-à-rien ! Tous ! Ça va changer ! Alors, calme, Portalis posa sa masse.

— Tu as fini de nous faire chier ? dit-il. Qui travaille, ici ?

— Moi, je suis là pour commander. Je ne veux pas que vous me tutoyiez, Portalis.

— Le propre-à-rien, c’est toi ! On n’a pas besoin d’un bout-de-cul de surveillant. File reprendre tes écritures comme hier.

— Je suis le seul chef !

— Ferme ta gueule ! Non ?

Portalis projeta son poing en avant et Palau roula à terre. Les compagnons de l’Andromède n’auraient pas osé le corriger ainsi, mais Portalis se fichait de tout, un beau jour il quitterait l’île. Ils regardèrent, en riant, Palau se relever, s’essuyer, se tenir le menton.

— C’est une mauvaise série, glissa pépé Anton’.

— Quintana vient ce matin, gronda Palau, la bouche pleine de rage, le regard haineux.

Ils reprirent leurs masses. Portalis tapa le premier, une chanson aux lèvres. Peut-être lui dirait-on de foutre le camp, surtout qu’on pouvait se passer maintenant de ses conseils. Baste ! il aimait rouler sa bosse. Au moins, les gars auraient vu de quelle façon on remet à sa place un emmerdeur. Ils travaillèrent en lorgnant Palau qui, à l’écart, devait ruminer sa vengeance.

Sur les neuf heures, il se leva d’un bond. Les compagnons cessèrent de frapper et regardèrent le vieux Quintana descendre lentement l’escalier. Il était seul et écouterait favorablement son surveillant – Ramon aurait soutenu Portalis, c’était encore un brave type, qui ressentait parfois le besoin de donner quelques coups de masse. Au moment où le vieux s’engageait sur la passerelle, ils virent pépé Anton’ s’approcher de Palau, avancer la tête, comme pour glisser une confidence à leur chef.

Le vieux Quintana commença son inspection.

— Faudrait enfin attaquer cette salle des machines, dit-il. Palau, secouez-moi ces gaillards !

Les gaillards attendaient la réponse de Palau, impatiemment. Sauf Portalis qui balançait ses bras le long du corps, avec une façon de raconter : « Moi j’en ai vu d’autres… »

— C’est le plus dur qu’on attaque maintenant, bredouilla Palau.

Le vieux partit sans appeler Portalis. Palau s’était tu ; les compagnons n’en revenaient pas !

— Il laisse mijoter sa vengeance, assura Colon, lorsque ce fut le moment de casser la croûte.

— Il ne se passera rien, dit alors sentencieusement pépé Anton’.

Ils se souvinrent de la façon dont il avait accosté Palau, lors de l’arrivée du vieux.

— Tu lui glissais quoi à l’oreille ? Demanda Caussade.

— Un petit conseil d’ami, répliqua pépé Anton’. Il nous foutra la paix, comptez sur moi.

Un sourire faisait grimacer sa gueule tannée de pêcheur, entrouvrait sa bouche édentée. Avec ses sourcils broussailleux, la mèche noire qui descendait sur son front, les rides qui lui couraient sur le visage, il avait un air finaud, comme celui qui en sait long sur les hommes.

— Tu ne veux rien raconter ? demanda encore Caussade.

— Eh bien, voilà, je connais un moyen pour lui fermer le bec !

Ça tombait à pic ! Avec juin commençait la forte chaleur, le soleil vous dégringolait sur les épaules comme du plomb bouillant. Il faisait bon faire plus souvent la pause et boire tous à la ronde ; puis de se remettre doucement au boulot. Le vieux Quintana laissait entendre qu’il perdait de l’argent. Les compagnons n’en croyaient rien, les marins des voiliers qui transportaient la ferraille disaient que sur le continent c’était payé un joli prix. Au reste, ils s’en fichaient ! Ils ne voulaient pas s’éreinter et souhaitaient avoir de l’ouvrage pour longtemps. Ils se tenaient solidement les coudes, tous comme un seul corps, une seule paire de bras.

Si Palau arrivait à l’improviste et criait, pépé Anton’ lui lançait : « Fous-leur la paix. Compris ? » Palau ravalait ses injures ; il s’en allait à terre, parfois on ne le revoyait plus de la journée. Et les gars admiraient le pouvoir du pépé Anton’. Quel truc avait-il pu inventer ?

Un matin, il leur dit mystérieusement :

— Palau nous quitte pour s’associer au patron du café de la place vieille – il tenait cette nouvelle de son ami le commissionnaire.

Ils s’exclamèrent. Palau faisait moins de zèle, mais on n’en était pas encore débarrassé !

— Un pari que c’est vrai ? poursuivit pépé Anton’.

Le surlendemain, Ramon demandait à Portalis de diriger les travaux.

VII

Donc, Portalis commanda leur bande. Mais il continua à manier la masse. Et lorsque les compagnons arrivaient sur l’Andromède, tandis que pépé Anton’, son second, distribuait les outils, il leur disait : « Ce matin, on fera tel boulot. Ça vous va ? » Oui. Portalis ne leur proposait jamais plus d’ouvrage qu’ils n’en pouvaient tranquillement abattre. Ils respiraient de ne plus avoir sur le dos un chef qui se donnait des façons de garde-chiourme. Ils travaillaient pour le plaisir maintenant, leur semblait-il, pour se durcir les muscles. Puis, sur les huit heures, ils s’arrêtaient afin de casser la croûte, et personne n’était là pour rouspéter – le vieux Quintana s’occupait à rafler leur blé aux paysans.

La bouche pleine, ils se racontaient les derniers cancans de Ferreal où l’on parlait d’eux, beaucoup trop ! On y disait qu’ils avaient des mœurs singulières – Portalis souriait, lui qui couchait chez Estelle plusieurs fois la semaine – et aussi qu’ils pensaient plus à boire qu’à travailler. Des menteries, quoi ! que répandait Palau. Ils avaient combiné de participer à leur manière à l’inauguration de son « bar » ; et pépé Anton’ assurait qu’il lui clouerait définitivement le bec, au besoin.

Quant au boulot, les gens de Ferreal et les paysans qui venaient encore acheter du matériel, pouvaient se rendre compte que leur bande n’était point faite de fainéants. Qui avait démoli déjà à moitié l’Andromède ? Une machine ? Non, eux, avec leurs bras ! Et les promeneurs qui, par les beaux soirs de juin, s’arrêtaient devant le cargo, admiraient leur force. Leur santé et leur joie, voilà deux choses que même avec l’argent les riches ne pouvaient se procurer.

Lorsque les compagnons ne savaient plus que dire, ils écoutaient Portalis qui avait, lui, la langue bien pendue. Forcément. Ils ne connaissaient que leur île, et le camarade tout un continent. Il leur contait quelle existence on mène dans les capitales : en tas, chacun avec ses petits plaisirs, ses peines, ses révoltes. Et pour qu’ils saisissent mieux : « Dans mon pays, disait-il, en ouvrant les bras vers l’horizon, il y a une foule de gens qui n’ont jamais vu la mer… Pas comme nous, hein ?… Qui ne voient que des murs ! S’ils veulent regarder un fleuve, ils doivent faire des kilomètres. Et il n’y coule pas de l’eau claire comme dans cette calanque, mais empoisonnée de pétrole et d’ordures. » Il refermait brusquement ses bras. Les gars se récriaient, ils y crèveraient dans ce pays ! Quant à pépé Anton’, il ne disait rien. Ça ne le surprenait plus si ces étrangers se conduisaient entre eux comme des bêtes féroces et traînaient dans leurs têtes des maladies du noir le plus noir. « Enfin, ils ont pour se consoler des jolies filles », disait Colon. Portalis leur racontait que les femmes du continent étaient belles… plus ardentes encore et plus élégantes qu’Estelle, ajoutait-il, pour qu’on se comprenne. Pépé Anton’, alors, ricanait, car presque toujours leur conversation échouait sur ce sujet. Il affirmait qu’une femme, jolie ou non, de leur île ou du continent, celle qu’il avait eue ou une Estelle, toutes étaient fabriquées sur le même patron. Que la beauté, les robes, les coquetteries, vous détournaient du vrai but, qui était de faire l’amour un bon coup. « Après, n’en parlons plus ! » Comme quand on a faim, on mange, ensuite on est rassasié. À quoi Portalis répliquait simplement « Pépé, toi, tu as passé l’âge ! »

En riant, ils reprenaient l’ouvrage. Ils accomplissaient comme des hommes libres leur besogne, avec ardeur, et regagnaient le temps perdu. À travailler en pleine nature, ils ne se ressentaient presque pas de leurs efforts. S’arrêtaient-ils pour souffler ? Ils respiraient un air salé, venu de loin, qui remet du bien-être dans la poitrine. Au-dessus de leurs têtes, s’étalait un ciel vaste et bleu, pas cette voûte enfumée des usines ou celle des souterrains. Ils se sentaient liés à cette nature. Comme ça, en silence… Dans leurs gestes, dans leurs membres, ces pensées prenaient naissance.

Pépé Anton’, lui aussi, respirait. Il était de ceux qui ne peuvent longtemps garder leur colère et taire leurs dégoûts. Ce Palau, ç’avait été au fond de sa gorge comme un morceau de came qui vous étouffe. Son aventure nocturne l’avait soulagé. Et, depuis le départ de Palau, il avait tout oublié parce qu’il était homme à ne vivre que dans le présent.

Au milieu des compagnons de l’Andromède il était comme avec ses enfants. Ils lui évitaient tout travail pénible ; quoique de temps à autre, malgré eux, pour leur prouver qu’il n’était pas que le « grand-père », il maniait la masse. Maintenant, il connaissait le cargo mieux que personne, et aussi bien que Portalis il s’entendait à distribuer la besogne. Le vieux Quintana ne se montrait plus guère, c’était Ramon leur patron – auquel pépé contait des histoires de pêche.

L’Andromède, bouleversé de fond en comble, n’offrait plus au pépé Anton’ un abri. Sur le quai, il s’était construit une cabane, avec une vraie porte, deux hublots en guise de fenêtres, meublée avec des restes du cargo. « Tu t’arranges comme Robinson Crusoé », lui avait dit Portalis. Peut-être. Mais les gars s’y plaisaient dans sa cabane ; à midi, ils y venaient manger la soupe. Il leur faisait régulièrement la cuisine : des ratatouilles de patates, du riz, du poisson, une nourriture qu’il laissait mijoter ou préparait sur le gril et dont l’odeur encourageait les gars à taper plus fort. Et quand ils arrivaient, les dents longues, ils trouvaient leurs assiettes alignées sur le sol, les tranches de pain à côté, chacun la même portion, comme des camarades qu’ils étaient tous devenus.

Mais c’était le soir que l’amitié les réunissait plus longuement autour du pépé Anton’. Les autres mois, ils quittaient vite l’Andromède où Palau continuait à fureter – pépé Anton’ savait pourquoi ! Et, désormais, quand ils avaient rangé leurs outils, qu’ils s’étaient rafraîchis en piquant un plongeon du haut du cargo, ils restaient là. Parce que, si c’est bien d’être réunis dans la peine, c’est encore mieux d’être ensemble dans le plaisir et de goûter un repos qu’on a durement gagné.

De l’arrière de l’Andromède, seul coin pas ravagé – le gouvernail était intact, et l’hélice, avec ses pales énormes, à demi hors de l’eau, envahies par la mousse et les herbes – de cet arrière donc ils faisaient leur lieu de réunion. Ils s’asseyaient, les uns sur leurs talons, les autres sur le rebord de la coque. Ils parlaient de la journée, avant qu’elle ne rejoigne les autres ; de leurs efforts pour arracher telle pièce, la démolir. Mais ils riaient ; finalement, ils étaient venus à bout des plus gros morceaux. Et Portalis racontait, avec un air de mystère, que ça irait de mieux en mieux, que bientôt ils n’auraient plus à s’éreinter. Mais le questionnait-on sur ses projets, il ne voulait pas en dire plus…

Le soleil se couchait derrière le phare ; la mer bruissait. Pépé Anton’, qui avait sa guitare sur ses genoux, en tirait attentivement des accords qui faisaient se taire un à un les plus bavards et les plongeaient tous dans l’attente. Il resserrait une clé, en desserrait une autre. On lui criait : « Vas-y ! » Il se recueillait, ne commençait qu’à son heure, comme s’il obéissait à une voix. Tout à coup, il jouait.

Pépé Anton’ changeait de visage, il changeait d’allure ! Il n’était plus un pêcheur au masque grimaçant ; un bonhomme qui marchait avec le poids de 67 années dans ses jambes ! Ses petits yeux s’éclairaient sous ses sourcils noirs ; sa bouche édentée s’ouvrait, large, il en sortait un bout de langue rose, vive comme celle d’un lézard ; ses rides, celles du front, des joues, et les grosses qui sillonnaient son cou, s’étiraient, se plissaient, expressives. Il renversait la tête ou se penchait sur son instrument ; il se tenait immobile ou ses épaules se balançaient. Et puis tout ça paraissait finir dans ses mains, aux doigts ainsi que des bâtons, ses mains faites pour agripper et serrer dur les rames et les cordages, mais qui soudain devenaient agiles, légères, qui couraient : la gauche, sur le manche de la guitare ; la droite, qui semblait danser, brusquement quittait la guitare pour en frapper le bois d’un coup de paume.

Aux compagnons de l’Andromède, chaque fois le pépé Anton’ apparaissait autre. Malin, rusé, savant, fort. C’était à ce pépé qu’ils devaient d’avoir vu filer Palau et d’être fraternellement réunis, sans qu’il y eût entre eux des engueulades et des coups de poing ; à ce pépé ils devaient leur bonheur présent, leurs rêveries. Il leur jouait des airs qu’on appelle sur le continent : « flamengo », « boléro », « jota », parce que ceux de là-bas, il y a longtemps, avaient envahi l’île. Les Barbaresques aussi, qui vivaient sur la terre d’Afrique. Oui, avec des images de leur île, se glissait le souvenir de ces invasions dans les vieux airs que chantait pépé.

Lorsque pépé Anton’ s’était échauffé, il ne pensait plus que les gars l’écoutaient, que sur le chemin des curieux s’attroupaient – ils se faisaient rares les joueurs de guitare, et, de tous, le pépé en grattait le mieux. Il jouait pour lui seul, comme souvent les jours de cafard ou les jours de joie. C’était leur île, au beau milieu de la Méditerranée, qu’il glorifiait ; la mer avec ses vagues mugissantes, les orages, le vent, qu’il avait au fond de sa gorge, au bout de ses doigts. Son passé lui remontait aux lèvres, celui des autres pêcheurs et du grand-père Anton’, l’ancêtre. Il les évoquait tous, il inventait des paroles, avec amour il racontait leurs pêches. Il chantait l’hiver, lorsque les oiseaux du continent envahissent l’île, la venue du printemps, l’été sur les plages désertes ou sur les flots scintillants… les nuits, les jours. Aux compagnons de l’Andromède il jetait ces richesses à la tête. Pour partager avec eux. Et aussi parce que descendait le crépuscule qui fait s’abandonner les hommes à leurs tristesses, leurs amours, leurs rêves.

De petites vagues clapotaient contre les flancs du cargo et, de leur chant fidèle, semblaient vouloir accompagner celui que tirait pépé Anton’ de sa guitare. Ils étaient ensorcelés par cette musique et par le soir, enveloppés dans ce grand manteau d’air violâtre qui s’abattait sur l’île. Tous silencieux, graves. Brusquement, comme un rappel d’heures brûlantes, pépé Anton’ leur jouait un air endiablé, et ils frappaient dans leurs mains, en poussant des cris rauques, car cette musique ils la portaient dans le sang. Eux, les compagnons de l’Andromède, qui n’avaient plus qu’une voix, comme ils n’avaient eu, au cours de la journée, qu’un seul corps.

Un soir, tous étaient là – Pérez et Riera n’étant pas partis retrouver leurs femmes – côte à côte, liés par leurs bras et six mois de travail, et pépé Anton’ venait de leur faire entendre le chant de Ferreal qu’on jouerait bientôt par toute l’île, pour la fête de la Saint-Jean. Quand, subitement, avec cette voix de métal qui parfois était la sienne, Portalis déclara :

— Je vais vous chanter un air de chez moi.

Ils rirent.

— Tu chantes comme moi ! cria Vigo, qui glapissait.

Portalis ouvrit la bouche et ils ne reconnurent pas sa voix qui, dès les premières mesures, était bien pleine, simple, vibrante. Il était assis, mais il se redressait et sa voix leur paraissait venir de haut ; et ils se taisaient, comme pour écouter le pépé Anton’. Ce n’était pas le même chant que celui de l’île, le chant des hommes qui peuplent le continent. Plus large, fait sans doute pour des foules. Leur camarade, ils ne le reconnaissaient pas non plus… Si !… C’était le Portalis des grands jours, celui qui avait corrigé Palau, celui qui leur contait d’étranges aventures, qui inventait des trucs ingénieux pour leur faciliter le travail. Il s’arrêta de chanter et posa sur eux son regard franc.

— Je ne saurais pas vous traduire exactement les paroles. Voilà, c’est l’Internationale… le chant des hommes comme nous.

— Dis encore le refrain, demanda pépé Anton’, et je tâcherai de t’accompagner.

À pleine voix, Portalis poursuivit. Le refrain montait, s’étalait, caressé par un petit vent qui emportait cet air neuf vers Ferreal – pour appeler ceux que ça concernait. Pépé Anton’ tirait de sa guitare des sons sourds, qui s’accordaient mal à ce chant. Portalis cessa.

— Les gars, vous vous souviendrez ?

— Non, pas encore, grogna Hernandez.

— Moi, si ! cria Colon.

— Faudrait que tu nous l’apprennes votre chant de la Saint-Jean, dit pépé Anton’.

Portalis regarda le vieux, en souriant. Il ne répondit rien. Il était, lui, un homme de ce continent qu’ils ne connaissaient pas, les veinards ! Auprès d’eux, il pouvait se retaper, respirer, oublier, parce qu’ils étaient restés des êtres simples, libres, pauvres, sans subir la misère, qui vivaient sur un coin de terre pas encore pourri ni trop exploité, qui pouvaient voir chaque jour de vraies choses, calmes et naturelles, le ciel et la mer ! Hélas, le temps viendrait où leur indépendance serait menacée – car leur île avait une importance stratégique, comme racontent certains, dans leur jargon. Et Portalis leur donnait ce chant – et d’autres armes. Si des étrangers arrivaient, plus redoutables que les Barbaresques, que les gars sachent au moins reconnaître ceux qui étaient vraiment des camarades. Ce n’était pas pour leur apprendre la haine, la violence, mais la fraternité, qu’eux seuls étaient capables de faire triompher et vivre. Et encore, peut-être leur donnait-il ce chant pour qu’ils gardent vivaces les souvenirs de leurs soirées, de leurs peines, de leurs espérances, de leur amitié.

Les jours qui suivirent, quand pépé Anton’ avait fini de jouer de la guitare, ils entonnaient le refrain – ils ne pouvaient s’enfoncer dans la tête les couplets, avec toutes ces paroles qui pour eux ne possédaient pas absolument la même signification que pour d’autres hommes. Ils le chantaient avec des voix rauques, fausses, hésitantes. Portalis riait. Il se rappelait avoir entendu ce refrain, l’avoir chanté, ah ! sous un ciel qui n’avait jamais la pureté de celui de l’île, avec des camarades dont le malheur semblait sans espoir. Sur le chemin, là-haut, des promeneurs s’arrêtaient, qui ne comprenaient pas, sinon que c’était un air venu de très loin, et ils l’écoutaient avec autant d’attention que la musique du pépé Anton’.

Les compagnons de l’Andromède s’échauffaient, criaient à pleins poumons. Ils sentaient qu’ils existaient profondément, à l’égal des bourgeois qui, à Ferreal, faisaient la loi ; qu’ils étaient plus forts que le vieux Quintana, eux qui détruisaient le cargo pièce à pièce ; et que ce chant viril était celui de leur courage et de leur avenir.

VIII

Ce matin-là, ils commençaient à travailler, lorsque Portalis fit signe à quatre gars de sauter dans le canot ; et, à Tabou qui prenait les rames :

— Au port, commanda-t-il. Contre le Quatre-Vents.

C’était le meilleur voilier du vieux Quintana, arrivé hier, tard dans la soirée, avec un chargement de bois, de cuir, de quincaillerie. Tabou tirait bien à fond sur les rames, heureux de montrer sa force, et on avançait comme au moteur. Le canot accosta, ils grimpèrent sur le Quatre-Vents. Ramon s’y trouvait déjà ; il leur souhaita le bonjour, puis montra à Portalis un papier qui était la feuille de chargement du voilier.

— Votre matériel y est, dit-il.

Un marin installait un cabestan.

— Qu’est-ce que vous nous avez apporté ? lui demanda Vigo.

— De la ferraille.

Les compagnons se penchèrent au-dessus de la cale et aperçurent de grosses bouteilles, longues dans les un mètre cinquante, chacune avec une étiquette rouge et des lettres peintes en blanc. Vigo se redressa, en criant :

— Les tubes, c’est pour nous, Portalis ? Qu’est-ce qu’il y a dedans ?

— De l’air !

— Ah, tu te fiches de nous, grogna Tabou.

Quelquefois, Portalis se plaisait à leur conter des blagues. Justement, on avait commencé à manœuvrer le cabestan, à tirer des tubes du fond de la cale. Ils pesaient, bon Dieu ! fallait deux hommes pour en transporter un. Et vite le canot fut chargé à en couler.

Tandis que Portalis et Ramon discutaient – une conversation que les gars auraient voulu entendre, puisqu’il s’agissait de l’emploi de ce matériel – de l’Andromède au Quatre-Vents ils firent plusieurs voyages, chaque fois avec une pleine charge : tubes, caisse, deux réservoirs. Enfin, tout le monde se retrouva sur le cargo et Portalis, très excité, frappa dans ses mains.

— Écoutez-moi une minute ! cria-t-il. À dater d’aujourd’hui, les copains, on ne s’esquinte plus pour démantibuler la salle des machines et les chaudières ! Le boulot se fera tout seul… À l’autogène !… Je vous en bouche un coin ? Voilà un temps que je combinais ça, mais le Quintana ne s’est pas laissé convaincre facilement, et il y a eu du retard dans la livraison.

Les compagnons se rappelèrent une promesse qu’il leur avait faite, lors de sa nomination, des phrases mystérieuses qu’il lançait parfois.

— Qu’est-ce que c’est ton invention ?

— Elle marche comment ?

— Autogène, tu dis ?

Ils interrogeaient du regard ces énormes bouteilles de fonte que fermait un bouchon de métal ; des bouteilles qu’ils auraient souhaité moins lourdes… emplies de vin ! Ils ricanaient, glissaient des plaisanteries, tout de même ils brûlaient de curiosité.

— Pépé, ouvre la caisse, commanda Portalis.

Pépé Anton’ en tira des mètres et des mètres de tuyaux métalliques, puis deux espèces de lances à incendie – un peu comme celle qu’on serre dans une salle de la mairie de Ferreal.

— C’est pour éteindre le feu ?

— Le contraire, répliqua avec gravité Portalis. Patience…

Il tenait une lance et tourna successivement trois robinets – qu’il appelait manettes. Ensuite, il examina un compteur dans le genre de ceux qu’on pouvait voir sur des machines de la centrale électrique. Lentement, d’un air perplexe ; sans rien répondre aux nombreuses questions qu’on lui posait. Si bien que les compagnons, las de ces Mystères, en marmonnant reprirent leurs masses. Au moins, avec leurs outils, on savait à quoi s’en tenir, ça demandait deux bras, voilà ! Et Tabou, le premier, tapa sur la ferraille.

Parfois, cependant, ils jetaient un regard vers Portalis. Aidé du pépé Anton’, il se démenait : il remua une bouteille, y ajusta un tuyau, un compteur ; il emplit de carbure et d’eau un réservoir sur lequel il mit également un tuyau. Son installation devenait compliquée ; incompréhensible. Il se donnait des airs de sorcier, parlait seul, clignait des yeux, faisait des gestes comme pour dire aux camarades : « Attention, vous allez voir ce que vous allez voir ! »

— Qu’est-ce qu’il manigance ?

— Faut s’en foutre ! répétait Tabou. Quand il voudra s’expliquer…

Plusieurs étaient vexés de cette manière d’agir. Parce qu’on était d’une île, eh bien quelquefois ce Portalis paraissait vous prendre pour des sauvages ! Soudain, ils entendirent un crépitement, un sifflement aigu, et, d’un même mouvement, tous levèrent la tête. Portalis serrait dans sa main droite une lance de cuivre d’où ne coulait pas du liquide, mais du feu… oui, une flamme ardente ; bleue, dont il réglait la longueur et la force en tournant ses manettes. Alors, tous abandonnèrent leur besogne.

Portalis portait de grosses lunettes d’automobiliste. Il s’accroupit devant une chaudière, pointa dessus la flamme de son appareil. Des étincelles jaillirent, un vrai feu d’artifice. Il y eut une pétarade, Portalis éloigna légèrement sa lance. C’était un spectacle à n’en pas croire ses yeux ! Cette sacrée ferraille dans laquelle si péniblement on faisait s’enfoncer le tranchet, la flamme, elle, y pénétrait à l’endroit voulu, creusait, traçait un sillon, et du métal noirâtre coulait et se solidifiait comme de la lave.

Les compagnons branlaient la tête, s’exclamaient, suivaient de l’œil la lance qui se déplaçait. Tranquillement, Portalis ferma une manette : la flamme devint rouge, fumeuse, tremblante ; une deuxième : tout s’éteignit. Il se redressa, ôta ses lunettes ; il essuya son front ; donna un coup de pied sur la tôle qu’il avait découpée et qui se sépara de la chaudière.

— Et d’une, fit-il, en observant les gars. Qu’est-ce que vous pensez de mon chalumeau ?

— Ça s’appelle un chalumeau ? demanda Hernandez.

— Ça marche grâce à une provision d’air contenue dans le tube ? hasarda Graynier.

— Oui, répondit Portalis. L’oxygène se mélange au gaz que produit le carbure, dans ce réservoir…

— Alors, pour chauffer tant, c’est un des gaz dont tu nous parlais ? C’est dangereux ?

— Non, pas celui-là, sauf si la bouteille éclate. Mais bien sûr que des gaz mortels il y a des monstres pour en fabriquer, et de quoi empoisonner des pays grands comme cent fois l’île.

— Quand même, remarqua Tabou, tu dis que ça peut éclater ?

— Jamais si tu surveilles la pression au manomètre… Je rallume. Faudra apprendre, vous autres.

Sur un morceau de corde qui se consumait Portalis pointa le chalumeau. Une deuxième fois ils en virent jaillir une flamme, qui s’allongea, agile, sifflante, comme un serpent en colère, une flamme éclatante dont ils ne pouvaient cependant détacher les yeux. Malgré les explications de leur camarade, ce foyer de chaleur leur apparaissait miraculeux.

Quant à Portalis, il restait bien calme ; un sourire de satisfaction sur son visage, il s’attaquait au « gros morceau » qu’étaient les chaudières. Le métal fondait, des étincelles jaillissaient, le travail avançait sans qu’on entendit autre chose que ce bruit étrange et rageur.

— Oui, faudra que j’apprenne, fit Pérez. À moins que ce soit par trop calé…

— Moi aussi, continua Vigo.

— Colon et moi, on préfère travailler comme avant, grogna Tabou. Il éclata de rire : subitement, la flamme s’était éteinte. C’est déjà mort ! cria-t-il.

Portalis tripota ses manettes, vérifia l’état des tuyaux, examina le réservoir.

— Je te demande si c’est mort, ton truc, répétait Tabou. Puis il ajouta :

— Avec mes deux bras, je suis certain de ne pas rester en panne.

— Sauf quand la fatigue te les coupe, glissa Portalis.

— Je te lance un défi !… avec Colon !… Je parie qu’on démolira plus vite notre chaudière que toi la tienne !

Depuis une quinzaine, les deux gars s’acharnaient après la leur, qu’ils avaient eu mission de détruire, vu qu’ils étaient les plus jeunes et les plus costauds de la bande.

— Top ! je tiens le pari, dit en riant Portalis.

— Ils ont de l’avance sur toi, fit observer pépé Anton’.

— Qu’est-ce que ça me fout !

Colon et Tabou se mirent le torse nu et se jetèrent sur l’ouvrage. Il fallait leur en boucher un coin, aux gars, surtout à Portalis qui crânait trop avec son instrument. Ils tapèrent comme des diables, presque sans arrêt. Portalis, quant à lui, vérifiait toujours son installation ; parfois, il réussissait à rallumer son chalumeau… pas pour longtemps… et alors il racontait que depuis des années il n’en avait manié un.

— Oh ! pour le boniment, tu t’y connais, disait Colon.

— Regarde-nous ! hurlait Tabou. Hé, les gars ! Ils faisaient tournoyer leurs masses qui s’abattaient sèchement sur la ferraille.

— Pan ! lançait Tabou.

— Pan ! lançait Colon.

Comme un cri de triomphe.

Le lendemain, Portalis démonta son chalumeau, bricola dessus, le remonta. Enfin, une flamme claire, avide, violente, en jaillit. Au bruit rythmé des masses, répondit sans jamais faiblir le sifflement du chalumeau.

Installés sur une planche, auprès de leur chaudière, Colon et Tabou frappaient avec des « han » qui venaient du fond de leur poitrine. Ils prenaient au sérieux le défi qu’avait jeté Tabou, et, tendus par l’effort, le visage têtu, le regard attentif, ils travaillaient avec la régularité et la précision, d’une machine. Ils semblaient infatigables. Tabou, souvent, jetait un coup d’œil sombre à Portalis. Leur camarade, assis sur une petite caisse – comme un cordonnier ! – fredonnait des airs de chez lui, et, presque sans bouger, faisait son boulot qui était de se servir d’une flamme plutôt que d’une masse. « Un travail de demoiselle », se disait Tabou. Alors qu’eux, dressés sur leur planche, étaient véritablement des hommes !… Et d’abord, ils conservaient leur avance… Tabou tapait avec plus de courage, plus vite, plus sec, sans souffler, ne s’arrêtant que lorsqu’il voyait Portalis prendre une masse, frapper à petits coups… et une tôle dégringolait dans la salle des machines. Des compagnons applaudissaient, faisaient des réflexions. Tabou commandait : « Colon, à nous !… Vas-y ! » Bientôt, ils abattaient aussi leur tôle.

Cependant, au début du troisième jour, dans la chaudière qu’avait entrepris de démolir Portalis on pouvait voir un trou large et profond… Que Portalis, sans se décarcasser, agrandissait. Aux dires des compagnons, il avait partie gagnée.

— Merde ! c’est pas possible de lutter contre son chalumeau, déclara Colon. On se crève.

— Quoi, gronda Tabou, tu es comme certains ? tu n’as rien dans le ventre ?

Colon, les bras raides d’avoir tapé comme un forcené, répliqua :

— J’abandonne. Continue si tu veux…

— Mais non, dit pépé Anton’. C’est Portalis qui a gagné. Hein, les gars ?

Tous se montraient de cet avis. Qu’est-ce qu’on peut faire avec une masse et deux bras ? C’est comme celui qui, dans une barque à rames, caresserait le projet insensé de dépasser un camarade dans une barque à moteur. Oui. Eh bien, Tabou était cependant cet homme-là, il répétait avec obstination : « C’est pas encore gagné… je continue », et sa voix tremblait de fureur.

Portalis s’était amusé de leur match. Lorsque Tabou lui lançait une rosserie, il faisait la sourde oreille ou répliquait par une bonne blague. Il ne s’agissait pas que le gars s’épuisât pour gagner un pari stupide.

— Tu ne vas plus t’esquinter bêtement, lui commanda-t-il. Arrête !

— Tu voudrais remplacer Palau ? riposta Tabou. Fous-moi la paix, si je veux me crever c’est mon affaire !

Il empoigna sa masse. Mais, avant de frapper, il regarda fixement les camarades.

— Moi, en tout cas, je ne fais pas de tort, déclara-t-il.

Sur les midi, assis devant la cabane du pépé, ils mangeaient leur soupe, sans un mot.

— Ma tambouille ne vous plaît pas, aujourd’hui ? demanda pépé Anton’. C’est le boulot qui rend mal ?

— Au contraire, il ne marche que trop, marmonna Hernandez.

— Oui, c’est vrai, dit Pérez, à haute voix, et il posa son assiette sur le sol, puis se tourna vers Portalis : « On n’y pensait pas, à cause de ce pari… Dis-donc, ton chalumeau, c’est un truc bon pour nous remettre en chômage ? »

— Tu en fais plus que deux de nous qui frappent sans arrêt !

— On croyait que tu étais contre la machine ?

— Tu nous a pourtant expliqué qu’il fallait faire durer le travail ?

— Le vieux Quintana y trouve son intérêt !

Portalis ne pouvait répondre, tous criaient d’une même voix furieuse. Il avait combiné de leur rendre plus facile la besogne… pas de leur enlever le pain de la bouche. Ah ! bougres de crétins, qui s’étaient laissés monter la tête. Il ricana. Cette histoire lui en rappelait d’autres, qui jadis s’étaient passées sur le continent. Il attendit avec calme qu’ils se fussent vidés de leur colère. Et il parla. Lentement, simplement, pour que les gars comprennent une bonne fois. Il expliqua encore pourquoi, dans le monde, il y avait une crise, pas tellement à cause des machines, plutôt à cause des hommes.

— De certains hommes, précisa-t-il. Je ne suis pas de ceux-là ! Vous savez que je n’ai pas voulu que le Quintana gagne plus d’argent sur votre dos ?

— Ah ! oui, s’écria pépé Anton’.

— Nous, on avait cru, commença Riera.

— Quoi ? Les boniments de celui-là, trancha Portalis, en montrant Tabou.

D’un bond, Tabou s’était levé.

— Tu trouves réponse à tout ! Moi, je ne te crois pas… On te rencontre trop souvent avec Ramon !

— Veux-tu ma place, gros malin ?

Tabou, les poings serrés, se précipita sur Portalis. Hernandez et Riera s’agrippèrent à lui. Les autres compagnons l’engueulaient. Ils se rangeaient du côté du chef, les lâches, après avoir affirmé qu’ils le mettraient au pas, comme Palau, lorsque Colon et Tabou leur avaient expliqué à quoi aboutiraient les agissements de Portalis.

— Je veux qu’on se cogne ! hurlait-il. Rien qu’avec les poings !… Tu as peur, Portalis ?

Il le détestait. Sa colère couvait depuis le jour où, pour la première fois, il l’avait mené voir Estelle. Portalis, alors, n’avait pas agi en copain ; ensuite non plus… Estelle et Portalis se racontaient des histoires, riaient de lui. Ce Portalis… sur le continent, étaient-ils tous pareils : bavards, moqueurs, trop malins ? Les camarades ne voulaient donc pas comprendre qu’on les entortillait ? qu’on leur portait préjudice ? qu’il fallait le foutre en l’air, ce chalumeau ? Tabou ne savait parler, lui ; il n’avait d’idées que dans ses poings.

— Lâchez-moi, vous autres, grondait-il.

Soudain, il se calma ; dans un éclair, il avait eu une idée.

— Allons, donne-moi la main, dit Portalis. Tu te conduis comme un gosse. Si j’avais su que ce pari tournerait mal…

— On ne va pas commencer à s’engueuler, déclara Graynier.

— C’est fini, assura pépé Anton’.

Tabou, froidement, serra la main de Portalis. Fini ? Pour eux ! Quant à lui, il tenait sa revanche.

À six heures, alors que les compagnons faisaient un peu de toilette dans la cabane du pépé, Tabou s’approcha du coin où Portalis avait laissé son chalumeau, sur une planche jetée au-dessus de la salle des machines. Il se baissa, frémissant.

— Toi, murmura-t-il, tu ne crâneras plus. Tant pis si demain tu te casses la gueule avec ton outil.

Il se redressa : personne ; il rejoignit vite les camarades.

Les gars partirent ensemble. Du cargo, pépé Anton’ les suivit des yeux : ils allaient au café La Marine où, devant quelques bouteilles, ils finiraient de se réconcilier. Voyons, Portalis agissait dans l’intérêt commun ! ce n’était pas un chef, mais un copain, un vrai, qui leur en avait donné à tous combien de preuves !

— Tabou s’est conduit comme un gamin.

La nuit tombait, une nuit sans lune. Il était temps de ramasser les outils, bientôt on n’y verrait rien. Ici, il y avait un trou ; là, une charpente traîtresse, ailleurs un chemin de planches qu’il fallait suivre adroitement. Partout de la saleté de vieille ferraille ; et, autour de la salle des machines, les instruments abandonnés par les compagnons.

Pépé Anton’ marchait au milieu de ce chaos, à l’aise comme dans sa barque, le poids de son corps sur le pied droit, puis sur le pied gauche, tranquille. Il se baissait pour saisir un outil, le portait lentement jusqu’à son coffre, revenait. Puis il se hâta, afin d’en finir avant la nuit noire. Sur une planche, il vit briller le chalumeau. « Faut pas que la brume nous l’abîme », pensa-t-il. Il s’avança. « Un instrument qui a de la valeur. Portalis… » La planche bascula. Pépé Anton’ rejeta le corps en arrière. Trop tard ! Il plongea dans le trou de la salle des machines, les bras en avant, et s’écrasa contre la ferraille sans avoir eu le temps de pousser un cri.

Après un long moment, il reprit conscience. Il fit un mouvement et sentit une douleur lui courir par tout le corps… lui rompre les os. Il se tâta, en gémissant, et chercha à se rappeler.

— C’est ma faute, on n’y voyait goutte… Il soupira. Je ne vais pas rester là.

Il remua les jambes, se souleva. Aïe ! l’épaule lui faisait très mal. Sa main droite saignait… cette saloperie de ferraille à laquelle il avait voulu s’agripper lui avait presque coupé les doigts. Le sang coulait, chaud ; la douleur engourdissait sa main.

Il se traîna à quatre pattes, se déchirant les genoux, et, malgré ses précautions, s’abîmant les mains davantage. Enfin, il réussit à se lever, lourdement remonta sur le pont et gagna sa cabane. Il y faisait noir. En tâtonnant, rien qu’avec la main gauche, il emplit sa lampe de carbure, y mit de l’eau ; et il arrosa sa blessure… Oui, sa main, c’était comme du feu. Il l’entoura d’un chiffon. Il marmonnait. Quoi ! il s’en tirait à bon compte, il aurait pu se fendre le crâne. Il conseillerait aux gars de prendre plus de précautions, sans leur raconter rien de l’accident, car il n’aimait pas quand on voulait le dorloter comme un vieux.

Depuis longtemps il était levé – sa nuit n’avait pas été fameuse – lorsque les compagnons arrivèrent.

— Tu as été mordu par un rat ? demanda en riant Portalis.

— Je me suis coupé, répondit-il. C’est rien…

Aux compagnons occupés autour de la salle des machines il recommanda, sans insister trop, de faire attention où ils mettaient leurs pieds. Soudain, il entendit grogner Portalis : son chalumeau avait quelque chose de faussé… Il fila vers l’avant, et, près de Vigo et de Riera, travailla sans s’écouter.

Cependant, sur le soir, comme il restait seul avec Portalis, il lui montra sa main, parce que maintenant la douleur montait, engourdissait son bras.

— Tu as lavé la plaie ? demanda Portalis. Ici, avec tout ce fer plein de rouille… et le cuivre… Tiens, en usine, j’ai vu des copains s’esquinter comme toi, et leur blessure tellement s’envenimer…

— Je me suis lavé, interrompit pépé Anton’.

Il savait que pour enlever le « feu » on doit faire des lavages. Ce n’était pas la première fois qu’il se blessait ; à la pêche, il s’en donnait des coups ! certains l’avaient fait souffrir pire que maintenant : Le mal passait ; en laissant des cicatrices. Il en gardait aux pieds, aux mains. Une de plus ! Avec confiance, il remit son chiffon autour de sa main, serra fortement ; et se redressa, le vieux ! Il ne se ressentait plus guère de son accident.

IX

Aujourd’hui, sur le cargo, on ne travaillait pas comme à l’ordinaire. Les coups de masse étaient rares et restaient sans écho, il semblait que les compagnons de l’Andromède n’avaient plus de force. Quand ce fut l’heure de faire la pause, ils se réunirent à l’arrière, en silence. Bon Dieu ! ils ne se sentaient point le cœur à casser la croûte, l’inquiétude leur serrait la gorge. Il en manquait un dans la bande : pépé Anton’, qui depuis plusieurs jours les avait quittés pour entrer à l’hospice municipal. Et, ce matin, ils ne cessaient de penser à leur pépé…

— S’il m’avait écouté on n’en serait pas là, murmura Portalis. Je ne savais pas comment il s’était blessé. Mais je lui avais conseillé de prendre des précautions, parce que…

— Il est têtu, le vieux, interrompit Caussade.

— Il n’a rien voulu raconter, dit Tabou.

— Nous aussi, on a reçu des gnons depuis qu’on tape sur l’Andromède, fit observer Vigo.

— Pépé Anton’, poursuivit Portalis, il a pris encore moins de précautions que nous, jusqu’à s’envelopper avec un chiffon sale. Il me répétait, si je voulais voir : « Il y a rien… » Rien ! Ça s’enflammait, et maintenant c’est la gangrène… le mieux qu’on puisse tenter pour le sauver c’est de vite couper la main.

— Pas sûr qu’il supportera l’opération, chuchota Hernandez.

Ils se turent, et, pour ne plus penser, se remirent à l’ouvrage. Quelquefois, un gars s’arrêtait, levait la tête vers le soleil, puis disait : « C’est peut-être l’heure ? » Ils cherchaient à imaginer l’opération, ils interrogeaient Portalis. « Là-dessus, répondait-il, je suis comme vous. » Le soleil était presque à son plus haut lorsqu’il leur annonça :

— Je vais aux nouvelles.

Il endossa sa veste et partit. Les compagnons n’eurent pas le courage de travailler davantage, ils avaient comme du plomb dans les bras. « Certes, de vous couper la main, on n’en meurt pas, pensaient-ils. Seulement on souffre. » Pépé Anton’ allait sur ses soixante-dix ; durant les dernières journées qu’il avait stupidement passées sur l’Andromède, les gars l’avaient vu filer un mauvais coton. La fièvre pouvait l’emporter ? La gangrène, si dangereuse, selon Portalis, gagnerait peut-être les autres parties du corps ? Et puis, une chose grave : à Ferreal, on ne trouvait pas un seul vrai chirurgien. Mais pour envoyer pépé Anton’ sur le continent, le temps manquait – et l’argent !

Ils regardaient la carcasse du cargo d’un mauvais œil. Encore quelques semaines, et ce serait à terre qu’ils achèveraient de la détruire. Ils devaient faire un effort pour se représenter ce qu’avait été cet Andromède, un assemblage savant et solide de tôles, de fonte, de cuivre, d’acier, dont ils avaient eu finalement raison. Et voilà qu’au dernier moment fallait payer cher le prix de cette victoire !

— Il ne revient pas, gronda Caussade.

— C’est mauvais signe, dit Graynier.

— On y va ? proposa subitement Colon.

Ils gagnèrent Ferreal. L’hospice se trouvait sur le chemin de la côte nord. Ils marchaient vite, la mine farouche, et les femmes qui se tenaient devant leur porte les observaient avec un air de se demander pourquoi ceux du port venaient ici. Ils ne pensaient pas, eux, que leur accoutrement gênait et au cargo, ils reprenaient avec entrain leur besogne de démolisseurs. Et puis un gars déclarait soudain : « On n’aura plus notre pépé pour nous donner un coup de main. » Ce mot mourait sur leurs lèvres. Non, le vieux ne les aiderait plus. À quoi serait-il bon, rien qu’avec une patte ? Il ne pourrait ramer, tirer ses filets ; ni travailler sur l’Andromède où il faut remuer de grosses pièces. Ils se répétaient que lorsqu’on a ses deux mains on peut tout tenter et qu’on est presque sûr de pouvoir vivre si on a du courage et de la chance. Mais une seule main, quoi fabriquer avec ça ?

Sur le continent, affirmait Portalis, depuis un certain nombre d’années – oh ! pas beaucoup – les patrons étaient responsables des accidents du travail. Ici, le vieux Quintana ne s’estimait pas engagé, vu que pépé Anton’, lui-même, avait expliqué qu’il s’était coupé après les heures réglementaires. « Qu’il s’arrange ! » La réponse du vieux n’avait surpris personne. Mais, à son retour, comment pépé se débrouillerait-il ?

Enfin, ils eurent la permission de le voir.

À l’hospice municipal, une ancienne construction à deux étages, pépé Anton’ occupait au rez-de-chaussée une petite chambre. Quand les neuf compagnons de l’Andromède furent dedans, ils n’eurent plus la place de bouger. Ils entouraient le lit où leur camarade était couché ; ils lui trouvaient une meilleure mine, quoique pâle encore, les yeux tirés et bien vieilli. Il tenait son bras gauche sur le drap ; son bras droit restait caché.

Pépé Anton’ raconta qu’on lui avait collé un tampon sous le nez, voilà tout ce qu’il savait de son opération. Puis, en rouvrant les yeux, il avait eu l’impression de revenir comme d’un pays lointain.

— Dans ce pays, que j’aurai perdu ma main. Je ne vous montre pas, c’est emmailloté… Ah, fini maintenant pour vous jouer de la guitare.

En regagnant l’Andromède, les compagnons se redisaient les dernières paroles du pépé – il n’en avait plus prononcé d’autres, il pinçait les lèvres, la sueur trempait son front. Ils revoyaient le triste sourire qu’il avait eu en leur annonçant qu’il ne jouerait plus de musique… Bien des choses encore il ne pourrait faire désormais. Eux, à la dérobée, ils regardaient leur main droite, coupée de rides, de crevasses, de cicatrices. Ils se prenaient soudain d’amour pour elle, large, puissante, avec cinq doigts pour serrer, retenir. Une main d’homme, d’ouvrier. Avec laquelle, aussi, on mange, on boit, on caresse une Estelle ; qui obéit promptement dès qu’on a un désir, un besoin ; qui peut attaquer, qui peut vous défendre ; qui est certainement votre outil le plus précieux, et inusable ! Alors, quand ils furent sur le cargo, ils retravaillèrent, des deux mains, heureux de taper, de tordre, de porter des poids.

Les jours suivants, à tour de rôle, ils allèrent voir le pépé Anton’. C’était lui qui leur avait demandé de venir ainsi – chaque jour il avait sa distraction. Maintenant qu’il ne souffrait presque plus, qu’il s’accoutumait à l’idée de n’avoir qu’une main, il se rongeait les sangs dans cet hospice. On y sentait la poussière, les rats, l’encens. Au jardin, où il traînait, il rencontrait des vieux de sa génération. Mais il avait vécu au port, sur la mer, et eux dans une ville dont ils gardaient sur leur visage la couleur, dans leur tête les maladies. Même avec une seule patte, après l’ébranlement moral qu’il avait subi, il se répétait qu’il était plus dégourdi qu’eux, plus libre, qu’il ne faisait pas un vrai malade, du reste. Et il brûlait de sortir de cette prison.

— Reste encore, conseillait Portalis. Tu t’es affaibli…

Les autres compagnons lui donnaient pareil conseil, avec un air de glisser – pépé comprenait ! – : « Ici, on te nourrit, tandis qu’après… » Eh bien, ils se trompaient en s’imaginant qu’il n’y voyait pas clair dans sa situation.

Il lui manquait une main. Soit, c’est une affaire réglée, qu’on n’en parle plus ! À Ferreal, il y avait plusieurs vieux qui étaient devenus aveugles, voilà un grand malheur. Avec un bras, une main, on pouvait encore lancer le filet, aider dans une équipe, préparer des lignes de fond qu’on place le long de la côte, dans des endroits fameux que pépé Anton’ connaissait. Donc, il ne se préoccupait plus trop de l’avenir.

Chaque fois que les camarades venaient, ils lui contaient qu’on aurait pu arracher une indemnité au vieux Quintana, que Ramon les soutiendrait, que peut-être il n’était point trop tard. À condition, naturellement, que pépé Anton’ rétracte ses premières déclarations et qu’ils essaient de combiner un plan. Bref, avec leurs manœuvres pour lui arranger sa situation, ils lui tapaient sur les nerfs, au pépé Anton’. Tant et si bien qu’un jour, devant plusieurs compagnons qui poursuivaient leur dada, il dit :

— Écoutez, je ne me suis pas coupé ! Je suis tombé dans la salle des machines et je me suis esquinté la patte. Il faisait nuit. Mais je voulais ramasser quand même les outils.

Ils s’exclamèrent.

— On tient une bonne raison, assura Portalis. Accident du travail.

— Pourquoi ne nous as-tu pas dit aussitôt la vérité ? questionna Caussade. – Maintenant, vous la connaissez, grogna pépé Anton’. Je vous le répète, c’est de ma faute. Ah ! foutez-moi la paix.

Le lendemain matin, il prenait sa canne pour aller faire un tour au jardin quand on poussa la porte de sa chambre. Il vit s’avancer Tabou, pâle, le visage défait.

— Qu’est-ce que tu as ? Tu t’es encore battu avec Portalis ?

— Pépé !… Tu es tombé dans la salle des machines ?

Le gars venait aussi donner des conseils, ah ! la la.

— Vous me faites tous chier ! Non ! Je me suis coupé.

— Alors, Portalis m’a raconté une blague, soupira Tabou.

Pépé Anton’ eut un noir pressentiment. Il secoua les épaules, d’un air bonasse, et lança :

— Si ç’avait été vrai, hein ?

— Oh, pépé, je peux te raconter, tu ne m’engueuleras pas ? dit vivement Tabou. Portalis, je lui avais préparé un piège… il ne se serait plus foutu de moi avec son chalumeau… Le jour que tu t’es blessé… je l’ai entendu rouspéter parce qu’il avait retrouvé son chalumeau faussé, mais c’est tout.

— Sacré bougre de cochon ! hurla pépé Anton’. Et il leva sa canne, puis la laissa retomber. « Ah, tu es trop simple pour rien comprendre…

— Oui, je suis un cochon, bredouilla Tabou. Vois-tu, après notre pari, Portalis je ne pouvais plus le souffrir… peut-être aussi à cause d’Estelle. Hier, quand il m’a dit que tu…

— Tais-toi, interrompit rudement pépé Anton’. Sortons.

Ils marchèrent un moment, sans échanger une parole.

— J’ai passé une sale nuit, avoua Tabou.

Pépé Anton’ s’arrêta et fixement regarda le gars.

— J’avais débité un mensonge aux copains pour qu’ils me foutent la paix avec cette histoire d’indemnité. Ils m’ont encore tanné plus la peau ! Écoute, je te dirai aussi mon secret : avec un vieux couteau que je me suis coupé… Je l’ai jeté à la flotte, qu’on s’en serve plus !… C’était trop bête pour répéter, hein ?

Lentement, ils firent le tour du jardin. Pépé Anton’ questionnait le gars. Ça allait, sur l’Andromède ? Tabou et Portalis, ils avaient fait leur paix ?

— J’apprends à me servir du chalumeau !

— Entre ouvriers faut jamais se tirer dans les jambes, conclut pépé Anton’. Rappelle-toi ce que raconte la chanson de Portalis.

Il observait Tabou, qui avait un visage rasséréné. Alors, de lui avoir rendu le calme, pépé Anton’ sentit se fondre sa rancune, disparaître sa colère. Ce gars, à quoi bon lui mettre dans le crâne le poids d’un remords ? Jamais plus il ne roulerait d’idées de vengeance, c’était promis. « Silence donc sur le passé », se dit pépé Anton’. Car, sa main, rien ne la lui rendrait, elle pourrissait Dieu sait où, avec des ordures. La main d’un vieux, qui a tant servi, et la sienne était de ce genre-là, usée, presque morte, ne vaut pas celle d’un jeune qui a de la confiance et de la bonne humeur. Et quand on touche sur les soixante-dix ans, une seule main suffit pour vous nourrir.

Et voilà. Pépé Anton’, lui aussi, retrouverait la paix. Certainement dès qu’il n’aurait plus Tabou à ses côtés – on n’est qu’un homme.

— Va-t’en, petit, dit-il, d’une voix sourde. Va-t’en vite…

X

Quand pépé Anton’ arriva sur le chemin du port, un paquet à sa main gauche, le bras droit ballant, il s’arrêta et fixa son regard sur l’Andromède. Les gars, presque au jour le jour, lui avaient expliqué où en était le travail. Mais l’aspect du cargo le stupéfia : ni gouvernail, ni hélice, ni mâts, une coque rase… quelque chose qui ne pouvait plus porter un nom de navire, même si ça flottait encore.

Pépé Anton’ n’avait pas voulu qu’on vienne le chercher. Seulement les gars se tenaient aux aguets. Dès qu’ils l’aperçurent, ils se précipitèrent, avec des hourra ! Il allait, de son pas balancé, son vieux feutre planté de travers sur son crâne, cachant son émotion. Les gars l’entourèrent, Portalis lui prit son paquet ; alors, il leur serra la main, à chacun son tour.

— On s’occupera de toi !

— Ta baraque est en ordre !

— C’est tout comme avant !

Tant que dureraient les beaux jours – l’automne est une belle saison dans l’île – pépé Anton’ habiterait son cagibi, Ramon voulait bien. Il y entra. Oui, les gars avaient fait des rangements. Au moment de son départ, c’était un fumier dans sa cabane, car il souffrait trop pour nettoyer. Fini, ce temps-là ! Il l’avait échappé belle, il aurait pu mourir, à cause de cette pourriture de gangrène. Et, ce matin, qui était si clair, si calme, et de revoir ses amis, le vieux pensait que ça valait encore la peine de vivre, même pour un amputé.

Ils avaient peu à se dire, puisqu’ils s’étaient vus chaque jour.

— Si tu as besoin d’aide, appelle-nous, déclara Portalis.

Mais pépé Anton’ n’aurait besoin de personne. À l’hospice, il avait pris l’habitude de se débrouiller. Il ouvrit son coffre, où il retrouva ses instruments de pêche, ses lignes, dont sous peu il se servirait. Tout à l’heure, il irait jusqu’à la tour des Barbaresques. Durant son séjour à l’hospice, quelle privation pour lui de ne pas voir la mer, de ne plus en sentir l’odeur d’iode et de sel ; quel ennui de regarder des murs, et respirer une odeur morte de poussière.

Il prit sa guitare, avec soin la posa sur ses genoux. De son bras droit, terminé par un moignon que dissimulait le poignet de sa chemise, il serra le manche contre lui, et, de sa main gauche, à l’inverse d’autrefois, il pinça les cordes. Un son s’éleva, triste et égal, faux. Accorder son instrument ? C’était un rude travail. Il songea qu’il devrait définitivement dire adieu à certaines choses, la guitare était du nombre, elle qui réclame votre cœur, vos nerfs, deux mains agiles. Il avait raconté aux gars qu’il ne jouerait plus… avec une arrière-pensée. Il soupira. Non, rien à faire. Et, chanter sans musique, il n’en aurait pas le cœur.

Il sortit de sa cabane. Là-bas, les compagnons frappaient dur, comme il y a un mois, et plus. Tabou faisait fonctionner le chalumeau, pépé Anton’ en fut content. Tabou, ce gars costaud, ardent, qui n’y voyait guère plus loin que le bout de son nez – et n’avait su tirer de sa cervelle que le mauvais que porte chaque homme dans sa tête, comme une humeur.

— Allons, faut pas que j’aie l’air d’un vieux… L’amertume de songer qu’il ne jouerait plus de la guitare le poursuivait… Je la donnerai à Riera, il sait en gratter.

Il monta sur l’Andromède, s’avança avec précaution.

— Ramon et moi, lui expliqua Portalis, on a décidé de le tirer bientôt à terre.

— Tu vois, de toute façon, il aurait fallu que prochainement je retourne pêcher.

Pour être gardien, il faut avoir quelque chose à garder. Il ne restait presque rien du cargo. Peu à peu, les voiliers du vieux Quintana avaient emporté vers le continent toute cette ferraille avec laquelle on fabriquerait peut-être un autre Andromède ? Où pépé Anton’ se trouvait, c’était autrefois l’emplacement de la salle des machines ; là, qu’il avait fait sa chute, est-ce possible ?

— Je vais jusqu’à la tour, les gars ! cria-t-il, quand il eût terminé sa visite.

Vraiment un beau matin que celui de son retour. La mer, bien calme, était de la couleur du ciel ; par endroits, la brise y traçait des sillons d’un bleu sombre. Au loin, quelques barques semblaient immobiles. Pépé Anton’ sentit grandir son désir de retourner pêcher. Hélas, il ne pourrait plus aller si au large que ses camarades…

Lorsqu’il regagna l’Andromède, en remuant des projets dans sa tête, il trouva Hernandez qui préparait le déjeuner. Du riz. Hernandez s’y prenait mal.

— Quel cuisinier de malheur. Ouste !

Et pépé Anton’ s’installa à sa place et il leur fit, tout comme autrefois, un peu plus lentement, du riz à la tomate, farci de moules, de coquillages, un plat à se pourlécher les babines. Alors, les gars avouèrent qu’ils n’avaient pas été à la noce, avec le nommé Hernandez, et que pépé pourrait lui donner une leçon, en matière de cuisine.

— Et sur d’autres choses, assura pépé Anton’, souriant.

Il reprenait confiance ; il pouvait encore être utile !

— Tant que durera le travail de démolition, je vous cuisinerai de la vraie tambouille. Et entre-temps j’irai à la pêche.

Ils avaient fait un bon et long repas, dans leur joie de se retrouver à dix. Portalis leur commanda de se taire, et dit :

— Tu racontes que tu retourneras pêcher, pépé ?

— Oui, Portalis.

— Tu peux te débrouiller seul, tu connais la côte comme pas un. On le sait. Mais…

— Rien qu’à la voile ! interrompit Graynier.

— Quand il n’y a pas de vent, lança Colon, tu ne pourras pas sortir.

Ils s’embrouillaient dans leurs phrases ; ils n’osaient lui dire qu’il n’avait plus qu’une main ; qu’il en faut deux, solides, pour ramer.

— On a combiné que tu pourrais installer sur ta barque un petit moteur, poursuivit Portalis. Laisse-moi continuer !… Ceux qui marchent au moteur tu prétends que ce ne sont plus des pêcheurs…

— C’est la vérité ! hurla pépé Anton’. Tu ne les vois jamais ramer, ni se servir d’une voile, ils choisissent le plus facile.

— C’est ton avis. Moi, je te le répète, à vous aussi, les gars, il y a des circonstances où les machines sont utiles… si elles enlèvent de la peine aux hommes.

— Tu ne t’es pas assez crevé, dans ta vie, pépé ? demanda Pérez.

— Je peux encore, affirma pépé Anton’, le visage têtu.

— Non, trancha brutalement Portalis. Tu es manchot – quoi, fallait que le vieux comprît tout de même sa situation. Tu auras un moteur, on le pose simplement dessus la barque. C’est Ramon qui le paie, et moi je te le choisirai, puisque je retournerai bientôt sur le continent.

Pépé Anton’ ne pouvait rien répondre, il était trop ému. Tous, ils avaient été gentils durant son séjour à l’hospice. Le petit Cazenave y était venu une fois, Estelle plusieurs. Ramon, non ; et, cependant, il ne l’oubliait pas.

— C’est lui qui a eu l’idée, ou vous ?

— Nous tous, répliqua Portalis. Accepte.

— Portalis, si on m’avait annoncé que moi, le pépé Anton’, je me servirais du moteur… A fallu que je perde une main.

— Tu en retrouves une autre.

— Et c’est comme moi, avoua Tabou, si on m’avait dit que je manierais le chalumeau.

— Oh ! toi, fit pépé Anton’, en se tapant le front.

Il se souvint du temps où il se plantait devant les chaudières, plein d’admiration pour ces ouvriers qui savaient tellement bien construire. Portalis en était un. Si tous lui ressemblaient, non seulement ils étaient malins, mais encore généreux, simples, francs, des gars auxquels pépé Anton’ aurait voulu donner quelque chose. Du poisson ? une vie libre comme la sienne ? Ah ! les pauvres, ils restaient enfermés dans leurs usines, prisonniers dans leurs villes monstrueuses, des malheureux n’ayant jamais vu la mer, dont beaucoup pourtant préparaient l’acier et la fonte qui sert à construire les Andromède ! Tout ça changerait finalement, Portalis l’avait prédit, et c’était aussi ce que son chant annonçait.

Le soir, avec les compagnons, pépé Anton’ se rendit au café La Marine. On l’entoura, on lui offrit à boire ; on l’interrogea sur son opération et il répondit qu’il ne se souvenait de rien. Certains auraient voulu voir son moignon. Il le cachait de son mieux. Parce que ce n’est pas une curiosité, de la chair violâtre, plissée, qui ressemble à quoi ?

Après une quinzaine – vite passée pour pépé Anton’ qui retrouvait la mer, sa barque dont Caussade avait pris soin – au café La Marine ou à Ferreal on ne prêta plus grande attention au pépé. Il marchait de sa drôle de façon, en se dandinant, et lorsqu’on se fut rendu compte qu’il se débrouillait sur sa barque, soit qu’il mît la voile, soit qu’il fît aller sa rame « à la godille », alors les jours s’écoulèrent sans qu’on s’occupât beaucoup de lui. Et, du reste, on le savait toujours gardien de l’Andromède, entouré de camarades.

Ah ! cependant, le moment approchait où l’on ne parlerait plus de cette fameuse bande. Ces gaillards, on ne les regarderait plus frapper, on ne les écouterait plus chanter, on ne les rencontrerait plus jamais dans Ferreal, déguenillés et fiers comme des pirates. Leur cargo avait été tiré à terre. Une manœuvre peu commode, délicate, car l’épave aurait pu couler et boucher la calanque. Les deux grosses barques du patron Garcia l’avaient remorquée ; puis tout ce que le port compte d’hommes solides s’était accroché aux cordages. Avec des « han », des cris joyeux, ils avaient amené enfin sur la plage où l’on radoube cette coque rouillée, couverte d’herbes et de vase. À présent, dans le port, seul, se balançait le courrier. Et l’histoire de l’Andromède deviendrait peu à peu de la légende – comme celle de ce paquebot d’Afrique qui s’était brisé contre la côte nord, il y a trente et des ans.

Quand les compagnons eurent calé et étayé la coque, Portalis, chef de tout ce gros travail, déclara :

— Ça fera encore pour dans les trois mois d’ouvrage, je vous le laisse…

Ils étaient au courant de son projet de départ. Ils souhaitaient que Portalis restât dans l’île où un garçon aussi débrouillard trouverait une situation. À la centrale électrique, on lui avait même fait une proposition et pépé Anton’, avec les autres compagnons, lui répétait qu’il devait accepter.

Un midi, après le déjeuner, alors qu’ils tentaient l’impossible pour le persuader, il leur confia :

— Lundi, je prendrai le courrier… Non, taisez-vous, je connais par cœur vos raisons. Vous êtes tous de braves camarades. Mais j’en ai laissé là-bas, et ma vraie place c’est avec eux.

— Tu en as une chez nous, grogna pépé Anton’. Veux-tu qu’on pêche ensemble ?

— Moi, pêcheur ? Je ferai sauver le poisson !… Il se dressa : « Pépé, j’achèterai bientôt ton moteur, l’argent est dans ma poche. »

En silence, ils le regardèrent s’éloigner. Personne ne le ferait changer d’avis ! Ils se levèrent et reprirent le travail. Ils n’étaient plus que huit gars sur l’Andromède, qui tapaient sans entrain.

Vers six heures, Portalis arriva, habillé comme un bourgeois de Ferreal : une veste neuve, un beau pantalon, mais il portait toujours un maillot blanc qui laissait nu son cou puissant et doré. Il s’était rasé, coiffé.

— Faut pas croire que je suis devenu patron ! et il éclata de rire.

— De loin, avoua pépé Anton’, j’ai cru que c’était Ramon.

Il se planta devant son ami.

— Alors, c’est comme ça que vous vous habillez sur le continent ?

— Oui, le dimanche… si on a du pognon pour se payer un costume.

Tabou et Colon, le torse nu, se lavaient à grande eau ; abandonnant là leurs guenilles, ils mirent leurs beaux habits afin d’être « à la hauteur », comme Portalis. Puis leur bande, au complet, se dirigea vers le port, entra au café La Marine où Portalis offrit une tournée.

— Je vous donne rendez-vous chez Estelle, annonça-t-il. Avant que je parte, elle veut qu’on dîne tous ensemble.

— Moi, je ne peux pas, murmura Pérez, parce que ma femme…

— Et moi la mienne, ajouta Riera.

— Ce n’est pas chez la négresse que vous allez, leur répondit Portalis, mais comme chez une amie.

À sept heures, maintenant, il faisait nuit. En bordure du boulevard des anciens remparts se trouvait la maison d’Estelle. Ils y arrivèrent à l’heure exacte, soignés et habillés comme pour un dimanche – mais leurs visages restaient tannés, et leurs mains lavées au gros savon restaient celles de tous les jours.

À la manière coquette dont Estelle arrangeait son intérieur on s’apercevait qu’elle n’était pas de l’île. Certes, il fallait qu’elle séduise les hommes et les transporte loin. Et pourtant, on se sentait très à l’aise, chez elle ; ou peut-être, ce soir, avait-elle fait l’indispensable pour que les gars ne fussent pas dépaysés. Qu’elle leur semblait jeune et jolie, vêtue d’un corsage de soie, d’une robe à froufrous, élégante, comme ne le sont jamais les femmes de l’île, même riches. Si simple, amicale. Elle les fit asseoir devant la table couverte d’une nappe blanche sur laquelle s’alignaient les verres, les assiettes, les bouteilles. Quand tous furent casés, elle se pencha sur pépé Anton’ et l’embrassa gaiement ; et lui, ragaillardi, lui donna sur les joues deux baisers qui claquèrent.

— Mangeons ! cria Portalis, comme s’il avait été le maître.

Estelle leur avait préparé des plats rares. Du poisson à la sauce blanche, tel que jamais pépé Anton’ n’en avait cuisiné ; de la viande rôtie, saignante, dans laquelle le couteau enfonçait tout seul ; des choses qui vous fondaient dans la bouche, qui avaient un goût neuf, surprenant. Et, le vin, ils le buvaient à pleins verres.

— Mangez comme chez vous, répétait Estelle.

Impossible de manger comme sur l’Andromède, en piquant tous dans le même plat, en se coupant de larges tranches de pain ; ni de boire à la régalade. Estelle ne les intimidait plus, c’était une amie ; et ils ne songeaient point qu’elle était une des « quatre » de Ferreal. Ils lui souriaient, cherchaient à imiter ses gestes, se tenaient correctement ; la fin du repas arrivât sans qu’aucun d’eux eût risqué une plaisanterie salée.

Alors, Estelle leur offrit des cigares. Ils s’installèrent dans les fauteuils d’osier du petit salon – où personne d’autre ne viendrait, ce soir. Les compagnons de l’Andromède, vainqueurs de ce cargo qu’on avait vu arriver à Ferreal, un jour de novembre. Et ils racontèrent à Estelle comment ils s’y étaient pris pour le démolir, conseillés par Portalis, faut l’avouer. Ils disaient quel mal ils avaient eu, elle pouvait les croire, et ils lui montraient leurs mains. Dix-huit ! – car pépé Anton’ s’était tenu à l’écart. Voilà, avec ces mains, ils avaient vaincu. Et, si jamais un autre cargo arrivait… Mais non, car le vieux Quintana n’avait pas tiré du premier un assez gros bénéfice. Dans leur vie à tous, ce serait une aventure unique – même pour Portalis. Ils se souviendraient de ce temps ; et de cette soirée chez Estelle.

Pépé Anton’, qui avait bu beaucoup, lui si sobre, se leva bruyamment.

— Je vais vous conter la véritable histoire de l’Andromède. C’était une femme, belle comme Estelle, à l’époque où il y avait encore des monstres et des rois. Tous les bateaux marchaient à la voile et les pêcheurs partirent à la recherche de cette femme, avec leur chef monté sur un cheval ailé qui volait plus vite qu’une mouette. C’est en retrouvant leur Andromède qu’ils ont découvert notre île.

Il tenait ce récit de Portalis. Une preuve encore : eh bien, dans une salle de la mairie de Ferreal, on conservait des bricoles et des poteries qui dataient de cette époque.

— Je vais vous dire une deuxième histoire, reprit-il. Mais elle sera d’aujourd’hui.

En mimant la scène, il expliqua comment, une nuit, il avait surpris le Palau qui se glissait sur l’Andromède pour voler du cuivre ; comment il lui avait fait boire la grande tasse.

— Et c’est de ce jour-là qu’on a été les vrais compagnons de l’Andromède. Sans emmerdeurs, tous copains.

— Sauf quand Portalis nous a amené son chalumeau !

— Ça ne collait plus !

— Est-ce que j’en ai abusé de ce chalumeau ? questionna Portalis. Il ne vous a pas épargné de dures corvées ?

— Ah ! oui, s’écria Tabou. C’est moi qui ai eu tort… et il ajouta, avec gêne : j’aurais voulu le voir en pièces, faut me pardonner.

— On te pardonne, gronda pépé Anton’. On est tous amis comme avant… Il fronça les sourcils. Il n’y a qu’une chose qui gâte mon plaisir… Pas ce que vous pensez… ou, si, parce que je ne peux plus vous jouer de la guitare.

— Moi, je pourrai peut-être ?

Estelle mit en marche son phonographe. Elle possédait quelques disques du temps où elle vivait sur ce yacht – un temps qu’elle ne regrettait point – et puis d’autres, quelle avait fait venir du continent. Elle les leur fit entendre. Tous ces airs des villes, ces chansons d’amour, ces danses, la musique des hommes qui ne voient pas souvent le ciel ni la mer, compliquée, langoureuse, étrange, violente. Les compagnons écoutaient et ressentaient un plaisir trouble.

— Alors, vous ne dites rien ? questionna Estelle.

— Vous n’avez pas un petit air de guitare ?

— Si !

Et une joie simple reparut sur leurs visages.

Ils se levèrent enfin. Ils se tenaient debout devant Estelle et ne savaient comment la remercier assez de cette fête. « Taisez-vous », répétait-elle, en riant. Tabou la trouvait désirable, Colon aussi. Mais ils n’étaient pas jaloux de Portalis, qui serrait Estelle amoureusement ; ils se disaient simplement que leur tour viendrait. Et lorsque Portalis les accompagna sur le seuil, Tabou lui glissa :

— Amuse-toi bien, veinard.

Ils s’enfoncèrent dans les ténèbres. Tout dormait à Ferreal. Eux, ils parlaient haut et sur tous les tons redisaient qu’on n’en trouverait pas deux, dans cette ville, comme Estelle et Portalis ; des étrangers, qui cependant avaient su comprendre et aimer les pauvres bougres qu’ils étaient !

Deux jours s’écoulèrent, durant lesquels ils ne virent pas leur camarade. Tabou fut envoyé aux nouvelles. Il revint en annonçant que Portalis s’en allait lundi, comme convenu, qu’on se retrouverait sur le quai. Bon. Ils voulaient rester ensemble, Portalis et Estelle, à se confier des histoires dans la langue de leur pays, à faire et refaire l’amour. On les comprenait !

… En automne, c’était à dix heures du matin que le courrier levait l’ancre. On le chargeait dès l’aurore et les curieux s’assemblaient sur le quai. Donc, ce lundi-là, tôt, la bande des compagnons de l’Andromède s’installa devant le café La Marine et attendit. Sur l’autre rive s’étendait leur chantier qu’ils devaient regagner après le départ du courrier, où ils travailleraient encore de nombreuses semaines, sans grand mal, parce qu’ils avaient su profiter des conseils de Portalis et utiliser son chalumeau. Toujours ils se souviendraient de cet homme. Il leur avait promis d’envoyer des nouvelles ; et, aussitôt son arrivée, le moteur pour pépé Anton’.

Soudain, sur l’escalier à paliers qui mène au port, ils le virent. Oui, c’était Portalis, leur ami, qui descendait, calme, fort, les mains libres. Ils se levèrent. Tabou et Colon partirent en courant à sa rencontre.

On avait fini de charger sur le courrier les caisses de chaussures – le travail d’une semaine des gens de Ferreal. Une fumée grise s’échappait de la cheminée ; un pavillon flottait à un mât. Des marins s’agitaient ; des curieux les interpellaient et leur demandaient des services, à eux qui séjournaient sur le continent.

Les compagnons de l’Andromède s’arrêtèrent devant la passerelle ; Portalis s’y engagea. Ils se taisaient. Ils s’étaient dit tout durant presque une année, à cœur ouvert ; et la peine qu’on éprouve de se séparer, quand on est un homme on la garde au fond de soi.

— Si Tabou et moi on allait un jour te rejoindre, hein ? hasarda Colon.

— Pourquoi foutre ? répliqua Portalis. Il éleva la voix : « Les gars, restez dans votre île, c’est mon dernier conseil, et le meilleur de tous ! »

En hâte, un commis-voyageur franchit la passerelle. Puis un marin commanda à Portalis de monter à bord. Et Portalis serra encore la main aux camarades ; le dernier de la file, pépé Anton’, avança la tête et les deux hommes s’embrassèrent.

Le courrier lança trois coups de sirène ; à l’arrière, l’eau bouillonna ; des cordes se tendirent. Ces manœuvres qu’ils avaient vues souvent, les gars de l’Andromède croyaient y assister pour la première fois. Ils se tenaient au bord du quai, à quelques mètres de Portalis ; ils lui faisaient des signes, lui parlaient tous ensemble. Portalis, qui n’en était pas à son premier voyage, à sa première séparation, souriait largement, tête nue, le cou libre, et répondait avec amitié.

Bientôt, le courrier remonterait la calanque ; il lancerait un coup de sirène en arrivant à la hauteur du phare, puis mettrait le cap sur la haute mer. Alors, au lieu de bayer, pépé Anton’ quitta subitement ses camarades, et, de toute la vitesse de ses petites jambes, il courut sur le chemin du port.

Il arriva au pied de la tour des Barbaresques peut-être deux minutes avant le courrier, juste le temps de reprendre haleine, de s’approcher le plus possible. La proue noire du navire passa devant ses yeux, coupant les premières vagues. Portalis était resté à l’arrière, il l’apercevait, il cria à pleine poitrine :

— Portalis !

Un homme leva le bras :

— Pépé Anton’ !

— Adieu, Portalis ! Bon voyage…

Un beuglement de sirène retentit et couvrit la voix du pépé Anton’. Il se dressa sur ses pieds, le vieux, il gesticula, poussa des cris que son camarade ne semblait plus entendre. C’étaient leurs regards qui les liaient, un dernier geste, qui leur rappelait le passé. Pépé Anton’ voyait Portalis diminuer, son visage devenir une boule brune posée sur du blanc ; et Portalis, de son côté, ne devait plus voir grand-chose du pépé, même dressé sur la pointe de ses pieds, le bras gauche levé, avec une main au bout.

Pépé Anton’ s’assit sur une pierre de taille poreuse et moussue – là, c’était jadis une carrière, le lieu ressemblait maintenant à une ville ruinée. Il regarda le courrier qui dansait ; qui s’éloignait, peu à peu faisait sur l’eau une tache informe, une tache qui était son ami Portalis. Et, après une longue heure durant laquelle il ne cessa de contempler la mer, elle qui est au commencement du monde, quand le navire ne fut qu’un point grisâtre à l’horizon, moins qu’un oiseau, il se leva.

Le soleil était presque à son plus haut pour la saison ; il promettait encore de belles journées, de fameuses pêches, des dimanches tranquilles dans la barque du petit Cazenave… puis viendrait l’hiver que pépé Anton’ passerait installé confortablement dans son cagibi, comme au bon temps avec Portalis. Voilà pour l’avenir !

Un bruit connu le tira de ses pensées. Pan, pan ! Pan, pan ! Les coups étaient donnés en cadence, les compagnons de l’Andromède continuaient leur besogne. Lorsqu’il fut plus avant sur le chemin, il les aperçut, de l’autre côté de la calanque, penchés sur la carcasse démantibulée du cargo. Huit. Portalis, neuf ; pépé Anton’, gardien, dix. Ils étaient au complet dans sa tête, pour toujours, pour jusqu’à ce qu’il meure.

Il s’arrêta soudainement. Jamais il ne pensait qu’il mourrait. Mais tout a une fin : les mauvaises choses de ce monde, et les bonnes comme la soirée chez Estelle, le séjour de Portalis ; et de l’Andromède bientôt il n’en resterait plus. Donc, lui, pépé Anton’, finirait aussi, il avait même failli y passer lors de son accident. Il avait déjà une main enfouie dans un trou, et c’est tout entier qu’il irait un jour dans la terre…

— J’aurais plutôt voulu finir comme Vinès.

Le vieux Vinès, emporté par une brusque tempête, alors qu’il réussissait presque à regagner la côte, huit ans auparavant.

— Oui, finir comme lui, murmura-t-il. C’est le mieux, pour un pêcheur.

Il se remit en marche, lentement. Une pensée le tracassait : du cimetière de Ferreal on ne voyait pas la mer.

UN MATIN DE PÊCHE

I

Quand la barque de Sébastien sortit de la calanque, le phare tournait encore. C’était à la fin d’une nuit sans vent ; on avançait dans une sale brume qui jusqu’à l’aurore ne vous lâcherait pas.

— Il fait frisquet, dit Ferrer, en regardant Sébastien, son patron. Moi aussi, je vais piquer un somme.

Il se glissa dans la barque où Claudio s’était couché depuis qu’ils avaient quitté le port. Claudio ronflait. Il le poussa un peu vers l’avant, puis s’allongea sur sa paillasse, le visage presque collé contre le plancher de la barque qui sentait fort la saumure ; et, comme la fraîcheur descendait, il tira deux des panneaux à glissières qu’on fermait par gros temps.

— Tu es casé ? questionna Sébastien.

— Oui, marmonna Ferrer.

Sébastien écouta le teuf-teuf du moteur, un bruit sourd bon pour vous endormir. Il serra la barre entre ses jambes, roula une cigarette, l’alluma sans trop de peine. Il n’avait pas à se faire de bile, c’était tout droit qu’ils allaient, presque à la hauteur de la pointe sud, où la veille ils avaient posé leur filet. Dans une heure environ, on serait sur le coin de pêche.

— Et alors, dit Sébastien, on aura le soleil.

Une brume piquante lui tombait sur les épaules. Il lâcha la barre. À l’arrière, dans le fond de la barque, se trouvait son coin et, s’agenouillant, il chercha sa veste. Un coup de roulis faillit le faire dégringoler tête en avant. Mais, dans la même seconde, il avait posé sa main libre sur le troisième panneau à glissières ; en se redressant, il le tira à lui.

Sa veste sur le dos, la cigarette à la bouche, ça allait, à présent il était aussi tranquille que ses camarades. Deux braves gars avec lesquels il pêchait depuis déjà combien d’années ? Jamais ils n’avaient eu d’engueulades. Rien de sérieux. Dame oui, chacun avait son caractère ! Le petit Claudio, qui marchait sur ses vingt-cinq ans, un lendemain de fête ou un lundi comme ce matin, fallait pas lui en demander trop ; il était fougueux, coureur, enfin un gaillard qui, au travail ou au plaisir, se donnait avec toute sa jeunesse. Ferrer, l’âge l’avait un peu maté ; il n’en avait pas lourd dans le crâne et, parfois, il se montrait lunatique. Mais Sébastien était là pour les tenir et les faire filer droit, ces deux. Pas avec des ordres, des cris. Non, toujours avec des mots simples, ceux d’un camarade qui a le plus d’expérience, le plus de responsabilité, puisque patron de la barque. Ma foi ! ils formaient une équipe aussi vaillante que d’autres, et chanceuse.

Le jour montait. Dans les échancrures de brume Sébastien apercevait le ciel, ou la côte, avec ses découpures noires. Maintenant, il fredonnait.

— Ce Claudio !

C’était le gars qui lui avait appris cette chanson… une chanson d’amour. Hier, en rentrant de poser le filet, Claudio avait disparu ; bien plus tard, Sébastien l’avait rencontré sur la place de la Borne, avec des jeunes il faisait le joli cœur devant des filles. Et, sur les dix heures du soir, il était assis à la terrasse du Bar, chez Palau.

— Toi, murmura Sébastien, va falloir que je te secoue.

Il prêta l’oreille : il n’entendait que le bruit du moteur, ses gars continuaient à roupiller. Bientôt, il s’agirait cependant d’en mettre un coup ! Le soleil se levait. Dans le ciel plus clair et uni, le phare de la pointe sud se dressait ; à environ un demi-mille était posé le filet. Sébastien ouvrait l’œil. Soudain, il aperçut presque à ras de l’eau un drapeau rouge, plus loin un drapeau blanc, qu’on plante sur du liège pour que les copains, avec leur barque, ne coupent pas votre filet. Ils se trouvaient devant le leur.

— Ferrer ! cria Sébastien. Stop ! Il se leva.

— Claudio, on y est !

À coups de talon, il tapa sur le plancher ; mais les gars, ce matin, faisaient la sourde oreille.

— Claudio, sacré bon dieu !

Il tira le deuxième panneau, au-dessus du moteur. Ça empestait, une odeur terrible ! Il se pencha et vit Ferrer qui dormait, les bras joints sur le ventre, la bouche entr’ouverte, et qui rêvait à voix haute. Rudement, Sébastien le secoua.

— Ouste ! Au boulot !

Ferrer se souleva, retomba, comme ivre, de l’écume au coin des lèvres. Sébastien le lâcha et vite arrêta le moteur. Et Claudio, qu’est-ce qu’il fichait, est-ce que lui aussi ?… Sébastien renifla et une pensée angoissante le traversa. Il empoigna Ferrer, le tira sans ménagements ; lorsque son camarade fut étendu sur le plancher, il le vit ouvrir les yeux, des yeux blancs et ahuris.

— Ah ! malheur…

Il se glissa à plat ventre dans la barque où ça sentait une odeur de benzine suffocante. Claudio, tout à l’avant, entre les flancs de la barque et le plancher, était tassé comme dans une caisse. Mort ? Il l’agrippa, le traîna, lui-même saisi à la gorge, le hissa dehors, puis respira un bon coup.

— Sébastien…

Il se retourna : Ferrer avait repris connaissance, il remuait péniblement la tête, regardait sans comprendre rien.

— C’est les gaz, vieux, expliqua Sébastien.

Il s’agenouilla devant Claudio.

— Tu m’entends ?… Claudio, mon petit gars ?

Claudio se taisait. Ses paupières violâtres restaient fermées. Ses bras, dès que Sébastien les lâchait, retombaient mollement ; et sa poitrine ne se soulevait pas.

— Il est mort ? demanda Ferrer, faiblement.

— Ah ! tu es fou, s’exclama Sébastien. Le grand air va le ranimer aussi.

Un gars comme Claudio, mourir… Il vivait !… Sébastien se pencha, en répétant : « Claudio, Claudio ». Mais ce visage toujours plein de feu demeurait figé, jaune ; ces lèvres saignantes et si gourmandes étaient comme souillées de terre et d’une espèce de bave. Sébastien jeta un regard vers la côte : pas une barque en vue, et il jura. Il prit une gaffe, qu’il lança avec violence vers l’avant ; un instant, il se laissa gagner par le désespoir. Puis, sourcils froncés, farouche, sachant que tout dépendait de lui :

— Te sens-tu mieux, toi ?

Ferrer comprenait quel malheur leur arrivait, et qu’il fallait faire un effort si on voulait sauver Claudio.

— Relève vite le filet, on rentre, poursuivit Sébastien. Moi, j’essaie de ranimer le petit.

Claudio portait un maillot sans manches, un pantalon retroussé jusqu’aux genoux. Sébastien lui saisit les bras, les attira, les repoussa. Au bout d’un moment, il colla l’oreille contre la poitrine de son camarade, il écouta anxieusement : le cœur battait… oui… ah ! si faiblement. Il essuya son front en sueur, il allait continuer quand Ferrer lui cria de remettre en marche.

— Tiens la barre, lui répondit-il.

Un coup d’œil à Claudio, puis il s’accroupit devant le moteur. À présent qu’on en avait besoin, fonctionnerait-il ?… Il était encore chaud, il démarra. Sébastien en régla la vitesse et revint vers Claudio.

Le corps était dans la même position, immobile comme un cadavre. Non ! Claudio respirait. Sébastien recommença à lui faire exécuter des mouvements. Parfois, découragé, il s’arrêtait et se disait que si Claudio vivait, sa vie ne tenait qu’à un fil.

— Dis, Ferrer, pourvu qu’on n’ait pas de panne ?

Ferrer s’appuyait sur la barre. Il était blême, les épaules rentrées, avachi, sans force.

— J’ai dégueulé, ça m’a fait du bien, balbutia-t-il.

— Respire fort.

Un peu de brise soufflait, la brume avait complètement disparu, c’était une journée d’automne douce et dorée qui commençait. Claudio, lui, n’en voyait pas la lumière, pas davantage il n’en sentait la pureté.

Comme on dansait, Sébastien traîna le corps de Claudio et le fit glisser dans la barque, l’y installa, tourné vers l’avant, caressé ainsi par la brise. Il ne le lâcha pas, guettant quelque signe de vie sur ce visage, lorgnant Ferrer, attentif à tout. Heureusement, le moteur donnait bien. C’était un moteur d’auto, pas un moteur marin. Jamais autant qu’aujourd’hui Sébastien n’avait désiré un moteur solide, par exemple comme celui du patron Garcia, sur la Marie I. Quoique, s’il avait fallu marcher à la voile, ou ramer… ah ! il est vrai que Claudio n’aurait pas été asphyxié.

Ferrer geignait.

— Personne pour nous remorquer…

— On arrive bientôt.

Entre la pointe sud et l’entrée de la calanque, il y a peut-être dans les cinq milles. Sébastien savait qu’une telle distance compte pour une barque comme la sienne ! Il serrait les dents, écoutait tourner le moteur, tendait son corps en avant, quelquefois faisait un geste, comme le cavalier qui excite sa bête à galoper. Mais il devait ravaler son impatience et sa rage. La barque avançait à sa vitesse ordinaire, comme les matins où ils rentraient contents d’en avoir fini avec le travail, et plus ou moins heureux, selon leur pêche. De se rappeler pareil souvenir – hier encore – Sébastien soupira. Quand reverrait-il Claudio, assis à l’avant, gesticulant et chantant à pleine voix, si fier de vivre ! Sébastien lui jetait un regard sombre : il n’avait point bougé, il gardait le visage renversé sur son épaule, un visage moins jaune cependant, et son corps s’abandonnait au roulis. Quoi essayer, pour ce pauvre gars ? On ne pouvait rien… que regarder l’entrée de la calanque, le phare qui grandissait peu à peu, et souhaiter être devant, parce que tout de suite après c’est le port, Ferreal, où l’on peut courir chercher un médecin, un homme qui se débrouille avec la mort. Sébastien la sentait rôder ; sans doute que déjà elle tenait Claudio.

— Ferrer, on pourra le sauver ?

Ferrer pressait sa main droite sur sa poitrine ; son visage était pâle, crispé, comme torturé encore. Et pour le remonter, celui-là, Sébastien reprenait :

— Courage, vieux, on arrive !

II

Les jours de bon temps, des petites tables et des chaises sont alignées devant le café La Marine ; autour, s’installent des vieux de Ferreal et des pêcheurs. Ce lundi était un beau lundi d’automne ; sur le quai, il y avait du monde comme en plein été.

Les deux Marie étaient rentrées ; puis la barque du pépé Anton’, d’autres. Chaque fois, on allait jeter un coup d’œil sur les paniers que ramenaient les gars, parce que, jeunes ou vieux, tous aimaient la pêche et la mer.

Garcia et Rafalet, entourés de leurs hommes, buvaient le café. Garcia montra du doigt une barque verte :

— Voilà Sébastien qui rentre.

Il vida son verre et se leva, ses hommes le suivirent. Il s’avançait vers la Marie I quand il s’entendit appeler : c’était Sébastien qui agitait le bras, comme lorsqu’on ramène un gros morceau et qu’on a besoin d’aide. Ils se groupèrent ; à la terrasse du café La Marine, des curieux se dressaient. La barque approchait. Tous portaient dessus leurs regards, mais ils n’y découvraient ni thon, ni chien de mer.

— Qu’est-ce que tu ramènes ? cria Rafalet.

La voix de Sébastien répondit :

Courez chercher un médecin, c’est pour Claudio !

Un homme fila vers la ville. Garcia attrapa l’amarre que lançait Sébastien ; et ses compagnons, serrés au bord du quai, demandaient :

— Claudio est mort, quoi ?

— Il s’est noyé ?

— Qu’est-ce qu’il a eu ?

Sébastien, tout en manœuvrant, répétait : « Non, il n’est pas mort, seulement faut faire vite. » Ferrer portait la main à son front, secouait son autre main, il avait un visage méconnaissable. Et les regards se posaient sur Claudio, immobile et cassé, assis au milieu d’une barque à l’aspect sinistre avec son filet déchiré, plein de poissons crevés.

— Il n’est pas tombé à la flotte ? Réponds, Sébastien !

En quelques mots, Sébastien leur raconta le drame, puis il demanda de l’aide pour transporter le corps. Des imbéciles empêchaient d’approcher son ami Garcia, il les engueula. Il prit Claudio sous les bras, Garcia saisit les pieds. Sur la terre ferme, deux autres pêcheurs se joignirent à eux et ils marchèrent jusqu’au café du gros Martinez, à vingt pas, où ils déposèrent sur le sol leur fardeau.

— Une chaise, Martinez !… une chaise pliante !

— De l’alcool !

Le gros Martinez, en soufflant, apporta la chaise, ils essayèrent d’y asseoir Claudio. Ça n’allait pas. Alors, sur une couverture, ils allongèrent le corps – ce petit Claudio, si batailleur, on en faisait maintenant ce qu’on voulait. Les curieux s’étaient rapprochés, leur cercle se resserrait toujours plus. Garcia les repoussa. Tandis que Sébastien essuyait le pauvre visage de Claudio avec un mouchoir imbibé d’alcool.

— Qu’est-ce qu’il fout, ce médecin ? gronda-t-il.

— En attendant, dit le gros Martinez, faut l’aider à respirer.

D’un mouvement lent, le gros Martinez tira droit vers lui les bras de Claudio, les repoussa ; ensuite, les lui ramena contre la poitrine, les en éloigna… Combien de fois ?… Il cessa un instant, parce qu’il suffoquait ; on chuchotait : « On croirait qu’il est mort » ; il recommença, avec moins de calme. Et enfin :

— Si, il respire. À toi, Sébastien.

La foule s’amassait : des gosses, des femmes, chacun cherchait à se glisser au premier rang ; les derniers arrivés posaient des questions ; et là-bas, devant la barque, un groupe discutait, Ferrer gesticulait.

Un cri s’éleva :

— Ça y est !… il reprend !

Sébastien avait vu mousser de la salive entre les lèvres de Claudio. La seconde d’après, plus rien, à croire que c’était une illusion.

— Reculez ! hurla-t-il. Vous lui prenez l’air !

Cet air dont Claudio avait tellement besoin pour revivre – si jamais c’était possible que se rouvrent ses lèvres ? Claudio, malheureux Claudio, il avait déjà travaillé dur, il avait connu de sales nuits en mer, et à présent… On était parti chercher sa tante, chez qui il habitait. Il avait donné un seul signe de vie, que Sébastien avait pu surprendre, et dont lui-même commençait à douter. Bon Dieu ! ce médecin n’arrivait pas. Claudio. Quand il était debout, on ne faisait guère attention à lui, c’était un jeune comme tous les jeunes de Ferreal, un pêcheur habillé pauvrement, comme tous les pêcheurs, un qui avait le visage cuivré, les bras et les jambes brûlés par le soleil. Un garçon vif, accueillant, généreux, maintenant muet, raide, et dont on avait presque peur.

Brusquement, laissant contre terre ses mains qui serraient celles de Claudio, Sébastien s’écria :

— Oui ! il reprend.

La bouche de Claudio s’était entr’ouverte, une sorte de rictus affreux avait fait frémir son visage ; puis un frisson secoua ses épaules, sembla traverser son corps, l’animer.

— Voilà le médecin, annonça le gros Martinez.

— On va le sauver, soupira Sébastien, qui se redressa et regarda autour de lui avec un sourire peureux.

Le médecin était un petit homme malingre que ceux du port ne connaissaient pas. Comment croire qu’il pourrait rendre la vie à leur camarade ? On fit silence cependant. Il s’agenouilla, saisit la main gauche de Claudio, son poignet ; ensuite, s’approchant davantage, il retourna les paupières de Claudio : ses yeux étaient sans éclat, sans couleur ; enfin, il posa sur la poitrine de Claudio une drôle de boîte, munie de deux tuyaux dont il fixa les extrémités à ses oreilles.

Il se releva et pénétra dans le café du gros Martinez.

— C’est tout ? lui cria Sébastien.

Il en ressortit, tenant une seringue, et, auprès de Claudio, continua son manège. Soudain, il lui enfonça l’aiguille de sa seringue dans la chair. Sur-le-champ, tous virent Claudio grimacer, écumer, se soulever, retomber, et ils l’entendirent gémir. Le médecin fit une deuxième piqûre, les mêmes frémissements agitèrent Claudio. Il vivait ! Mais quelle horreur de le regarder se tordre, de l’écouter !

Sébastien, un peu soulagé, expliquait devant sa barque comment le malheur était arrivé. Ferrer, ragaillardi par un verre d’alcool, hochait la tête et d’une voix mal assurée donnait aussi des détails. Ils maudissaient leur « fumier » de moteur ; ils cherchaient la cause de cet accident, car jamais un pêcheur de Ferreal n’avait été asphyxié ; en route, pourtant, personne ne se privait de piquer un somme !

— Vous gueulez, dit Garcia. Tous vos panneaux étaient peut-être fermés ?

— Ah ! oui, s’exclama Sébastien… Merde, un peu plus, mes deux gars y restaient…

Il arpenta le quai, en lâchant des jurons, des cris de désespoir.

Alors, Ferrer se planta devant lui :

— Faut pas te frapper, Sébastien. Je suis là… Claudio aussi… Viens le voir.

Dans la salle du gros Martinez on avait étendu un matelas sur le sol, posé dessus le Claudio enveloppé de couvertures. Sa tante était là, bien calme – avec sa gosse qui gémissait, elle ! Avant de partir, le médecin lui avait confié que Claudio était sauvé, qu’il fallait simplement le laisser dormir, qu’il s’éveillerait enfin. Elle était accroupie près de lui, elle l’interrogeait du regard, et parfois, sous la couverture, prenait sa main où la chaleur de la vie revenait en hésitant. De l’autre côté du corps, deux camarades de Claudio agitaient au-dessus de son visage des morceaux de carton ; ils apostrophaient les imbéciles qui, en s’approchant de la porte, empêchaient l’air de circuler. À son comptoir, le gros Martinez servait des petits verres de gin ; jamais il n’avait travaillé autant pour un lundi, et il donnait des renseignements en empochant les sous.

Sébastien s’avança jusqu’au seuil ; sur le quai, le mouvement de tous les matins avait repris.

— Ah, soupira-t-il, je vais replier le filet et ramasser ce qu’on a de poisson.

— Entendu, répliqua le gros Martinez. Je fais avaler à Claudio de sa potion, et il agita un liquide incolore, dans une bouteille brune.

Il lui fallut glisser deux doigts dans la bouche de Claudio, y enfoncer de force sa cuillère. Claudio rejeta le liquide, puis de la bile. Il ne reprenait pas vite ! On aurait voulu le voir ouvrir les paupières, l’entendre prononcer un mot intelligible, qu’il vous fît un de ces signes par lesquels on renoue amitié. Il gémissait, se tortillait, et les veines de son cou se gonflaient, une contraction faisait grimacer son visage. C’était comme s’il entreprenait de lutter avec la mort. Ne pouvait-elle pas encore gagner ? Oui, est-ce qu’une veine n’allait pas éclater ? Ou ses poumons ?… Ce médecin qui ne revenait pas !… Chacun faisait des conjectures, soupirait, retenait son souffle lorsque Claudio balbutiait. C’était épuisant, intolérable, pareille attente.

Quelquefois, un pêcheur entrait :

— Alors ?

— Ben, ça va, assurait le gros Martinez, qui mangeait un morceau sur le pouce.

Sébastien et Ferrer éventaient doucement Claudio. Derrière eux se tenaient la tante et deux ou trois bonshommes. On se taisait ; on savait que ce n’était plus qu’une question de minutes. Mais Sébastien, lui, se rongeait les sangs. Il était responsable de tout, il ne serait tranquille que lorsque Claudio aurait ouvert les yeux pour de bon, lorsqu’il aurait parlé, ce Claudio qui avait la langue si bien pendue !

Ils lui firent boire encore deux cuillerées de potion. Ses paupières battirent comme s’il allait s’éveiller, on l’y encourageait en murmurant son nom ; elles se refermèrent, trop lourdes. Il remua nerveusement les jambes, les bras, rejeta sa couverture ; il semblait vouloir se débarrasser de liens imaginaires. Ses traits se creusaient ; sa bouche se tordait, il s’en échappait un souffle rauque, haletant ou plaintif, quelquefois un bruit déchirant venu du fond de sa poitrine. Ah ! retourner parmi eux lui coûtait un effort terrible ! Sébastien aurait voulu l’y aider, en prendre une part, de cette douleur ; au cours de ses trente années de pêche, il ne lui était jamais arrivé de voir souffrir ainsi un camarade.

Enfin, Claudio s’apaisa. Il prononça quelques mots que personne ne comprit. Sur la veste qui lui servait d’oreiller, sa tête se balançait ; ses mains, qu’il avait ramenées sur sa poitrine, ne s’y crispèrent plus et tâtonnèrent, comme en quête d’une besogne. C’était déjà un être pareil à eux, un homme qui sortirait d’un long sommeil, et dont les mouvements étaient les leurs, Claudio qui reprenait sa place dans l’équipe, sa place parmi les pécheurs de l’île. Et pour signifier cet accord, on n’attendait plus qu’une parole de lui.

— Il ouvre les yeux, souffla la tante.

Sébastien la repoussa doucement ; et, se penchant davantage, son visage tout proche de celui de son camarade :

— Claudio, tu m’entends ? demanda-t-il, d’une voix que faisaient trembler l’émotion et la joie. C’est Sébastien…

Il attendit, avec un sourire de bonheur. Claudio tourna vers lui la tête, remua ses lèvres. Alors, à pleine bouche, Sébastien cria :

— Le moteur, tu sais… la benzine…

Il lui saisit la main, en riant :

— Mon petit gars !

— Sébastien, balbutia Claudio.

LES DEUX MARIE

I

Sur le seuil, tassée dans un fauteuil, se tenait une vieille femme. Garcia la regarda un instant, d’un air soucieux ; il lui donna une petite tape sur l’épaule, puis sortit. Non loin de sa maison s’élevait celle de son cousin germain.

— On y va ! cria-t-il.

Rafalet parut. Il portait, comme Garcia, une blouse de toile, ample, un pantalon de velours délavé, des espadrilles, et il était coiffé d’une casquette. Mais il n’avait pas l’allure solide et confiante de son cousin, car, sur les vingt ans, une attaque l’avait frappé. Dans un mouvement brusque il lançait en avant sa jambe gauche, raide ; son bras gauche paralysé ballottait doucement.

Devant une porte, ils s’arrêtèrent.

— Arguimbau !

— Anita ! Ton mari…

Une femme se montra et leur sourit. – Il vient de partir.

À l’entrée de l’escalier qui conduit au port, ils trouvèrent Arguimbau en grande conversation avec le cordonnier Seuret. Ils l’entraînèrent, tandis que le camarade criait : « Et tâche d’avoir le pied marin, Arguimbau ! »

Ils descendaient de front l’escalier, d’un pas lent, avec un regard sur la calanque qu’on découvrait jusqu’au phare : l’eau était calme, le ciel sans nuages.

— C’est du printemps, dit Rafalet. Arguimbau, tu as de la veine, parce que l’an dernier, le 15 avril…

— L’an dernier, marmonna Arguimbau, moi j’étais encore cordonnier.

Ils suivaient le quai. Les deux bateaux à moteur, qui pêchent en laissant traîner leurs filets, étaient sur le départ. Dans les barques, qui ne sortiraient qu’à l’aube, des pêcheurs préparaient la soupe.

— Un bon temps, Garcia !

— Hé, ça souffle du nord-est, on aura un peu de tramontane.

Devant le café La Marine, ils virent plusieurs gars de l’équipe se démener autour des barques : la Marie I, qui est celle de Garcia, la Marie II, celle de Rafalet, mais qui ne partent jamais l’une sans l’autre, aussi dit-on les deux Marie. Ponce, le mécano, aidé de Coves qui le remplace à l’occasion, vérifiait un moteur ; Malagarba, qui prenait soin des filets, bricolait sur l’un ; et Matorel, ce lourdaud, qu’est-ce qu’il fabriquait ?

Rafalet sauta dans sa barque. Arguimbau et Garcia remontèrent le chemin du port jusqu’à une maison rose qui était leur resserre, leur vraie maison dans l’île. Devant la porte, chahutaient les trois jeunes de leur bande : Bru, Neto, Salas.

— Voulez-vous me descendre les phares ! hurla Garcia, qui ne permettait la rigolade qu’entre deux séances de pêche.

La resserre donnait de plein pied sur le chemin, mais ses fenêtres ouvraient sur le port, à la hauteur d’un premier. On y respirait une odeur de goudron, d’huile, de sel, qui faisait grimacer Arguimbau. Toutefois, de curiosité, il écarquillait les yeux. Un atelier tellement différent de ceux qu’il avait connus jusqu’alors ! On y voyait deux filets, longs de 150 mètres ; un troisième, à mailles larges, pour pêcher le thon ; des fûts d’essence ; un établi chargé d’outils, de pièces de rechange pour les moteurs ou les phares. Contre le mur, des rouleaux de cordage ; suspendus au plafond, des mâts, des rames, de la voile. Tout un attirail dont Arguimbau ignorait encore l’emploi. Et qui représentait de l’argent !

— Hep !

D’un signe de tête, Garcia lui commandait d’aller retrouver leur cuistot. Il l’aidait – pour l’instant, on ne le jugeait bon à rien d’autre. Il monta un escalier raide et pénétra dans une chambre qui était la cuisine de Feliu, l’endroit où l’on se lavait, mangeait, se reposait.

— Ah ! te voilà, s’écria Feliu. Prends trois boules.

C’était un gaillard toujours coiffé d’un vieux feutre aux bords sinueux, vêtu d’une chemise noirâtre et d’un pantalon de toile grise. Autour de son cou, il nouait un mouchoir noir dont les pointes retombaient sur sa poitrine velue. Et continuellement une bouffarde à la bouche. Le regard vif. Pas bavard, mais il lâchait parfois une phrase cocasse.

Feliu prit son bidon à huile d’olive et un plat émaillé plein de légumes ; Arguimbau, un sac de patates. Ils descendirent. Garcia, qui attendait, ferma la porte au cadenas.

— En route !

Le moteur de la Marie II pétaradait. Les gars tiraient sur la barque un petit canot à rames. Ils furent prêts, rejetèrent leurs amarres, s’éloignèrent. Sur le quai, restaient six hommes qui prendraient place dans la Marie I. Avant le départ, une dernière fois Garcia s’assurait du vent, et il regarda la roue d’une machine à monter l’eau, installée dans une propriété, au-dessus du port.

— Oui, on aura de la tramontane.

— Eh bien ? questionna Arguimbau.

— Ça dansera quand on arrivera sur la côte sud. Arguimbau gagna vivement le café du gros Martinez où il avala un petit verre de gin, une eau-de-vie raide que fabriquent les paysans de l’île. Voilà, peut-être tiendrait-il bon contre ce « putain » de mal de mer… Les gars racontaient qu’il faisait un foutu pêcheur. Ah ! que ne lui demandaient-ils de confectionner une paire de chaussures, alors ils auraient vu ce qu’Arguimbau valait comme ouvrier. Hélas, depuis un an, il y avait du chômage dans son métier. Fallait donc s’estimer heureux de faire partie de l’équipe des deux Marie. Il devait y rester. Pour Anita, pour leur gosse, pour lui, nom de Dieu ! Il sortit du café en serrant les poings.

— Les amarres ! cria Garcia.

Arguimbau les dénoua et sauta dans la barque. Le moteur ronflait, Garcia tenait la barre. Arguimbau s’assit à l’avant, entre Salas et Matorel qui apostrophaient un pêcheur à la ligne. Il ne prenait pas aussi à la légère leur départ. Certes, il avait ordonné à Anita de ne plus venir – on ne partait que pour une nuit ; mais il jetait un regard pensif sur le vieux Ferreal, lumineux et calme, où il avait hâte de se retrouver.

Devant la plage à radouber, un voilier du vieux Quintana était à l’ancre, on y transportait la ferraille qui restait encore de l’Andromède. Plus loin, s’élevait une maison entourée de murs : le Lazaret, où Garcia se souvenait avoir vu en quarantaine l’équipage d’un trois-mâts. Et puis c’était la sortie de la calanque.

— Arguimbau, il y avait ici une chapelle, dit Garcia, le bras tendu en direction de la tour des Barbaresques. Les anciens la saluaient au passage…

— Si elle existait toujours, je lui demanderais tu sais quoi !

— Et quand ils étaient pris dans une tempête, ils disaient : « Si tu t’en sors, tu pourras porter la voile à Saint-Nicolas ». À leur retour, ils allaient pieds nus la porter à cette chapelle.

La Marie I commençait à danser. Sa pointe se soulevait, retombait dans un creux, et l’eau giclait, des franges d’écume se détachaient sur un fond bleu sombre. C’était ce que les gars appelaient quand même une « bonne mer ». Sur le chemin de la côte sud des barques naviguaient, nombreuses ; elles revenaient de pêcher la langouste, celle du pépé Anton’ de poser des lignes de fond.

D’une voix plus forte que le crépitement de son petit moteur, le vieux leur cria salut.

— Il fait part avec qui ? demanda Salas.

— Il avait essayé de commencer seul la saison, expliqua Garcia. Mais rien qu’avec une main… L’autre, c’est Vigo, un des compagnons de l’Andromède. Tu le connaissais, Arguimbau, il faisait de la chaussure ?

Arguimbau ne répondit pas. Les camarades discutaient, fumaient, se remuaient, plus à l’aise sur la Marie I qu’à terre, les veinards ! Devant son réchaud à charbon de bois, Feliu faisait revenir des oignons dans la poêle. À quatre pattes, Arguimbau s’approcha, puis aida à éplucher des légumes.

Quant à goûter au frichti que préparait Feliu… Il en était à sa quinzième sortie et pas une fois il n’avait éprouvé réellement le besoin de manger un morceau. Impossible. Peut-être ce soir. Jusqu’à présent, ça allait…

— Touchons du bois.

Ils rejoignirent la Marie II, échangèrent quelques mots avec les camarades – à bord, tout marchait. Sur les six gars de la Marie I, Arguimbau, seul, prêtait attention au paysage. Il le découvrait mieux à chaque voyage. La côte ouest s’allongeait, basse, terminée par une falaise sur laquelle était planté le sémaphore du cap nord. Un peu à l’intérieur des terres s’étendait Ferreal, avec les clochers de ses églises, ses anciens palais, ses maisons blanches, une grande et belle ville qui prenait au soleil un aspect africain. Anita y vivait, sa gosse, ses amis. Il y avait vécu des années, sans imaginer que tout près commençait un autre monde ! Ils étaient combien de cordonniers qui n’avaient jamais été loin en mer, qui ne la regardaient que le dimanche et retournaient s’enfermer en ville où ils racontaient pis que pendre des pêcheurs. Sur ce dernier point Arguimbau ne se montrait plus de leur avis. Les pêcheurs étaient de braves types et tous travaillaient avec entrain. S’il avait eu la chance d’avoir le cœur mieux accroché, Arguimbau n’aurait pas ressenti trop de regrets de lâcher son métier, et, à vingt-sept ans, de se trouver dans l’obligation d’en apprendre un nouveau.

La Marie I doubla le phare de la pointe sud, blanc et solitaire ; puis, à environ un mille, Ponce arrêta le moteur. On était arrivé sur le lieu de pêche – à la couleur de l’eau et à l’aspect de la côte, Garcia choisissait les bons coins, avec des fonds dans les vingt ou trente mètres. La Marie II lâcha aussi son ancre, accosta contre la Marie I ; des amarres furent lancées.

Sur la barque de Garcia, plus large, plus puissante, l’équipe se trouva au complet. Ils se casèrent à l’avant, autour du plat que Feliu avait posé sur le plancher. À ces gars auxquels l’air du large creusait l’estomac, il fallait du solide ; ce soir, Feliu leur avait préparé une ratatouille de patates, d’haricots, de pain bien mitonné. Alors, chacun de plonger dans le plat sa cuillère, de la porter lentement à sa bouche, de recommencer, sans dire que c’était bon ou pas, Feliu cuisinait proprement, et voilà !

— Ça marche, Arguimbau ? demanda Garcia.

— Bouffe le plus que tu peux, dit Rafalet.

Les autres fois, Arguimbau avalait une bouchée de pain, grignotait une patate, et aussitôt lui venaient des nausées. Il écoutait cependant les conseils des camarades, essayait de manger plus ! Ah ! je t’en fous, il vomissait. Quelle dégoûtation ! Ça ne coupait l’appétit à personne, heureusement. Or, aujourd’hui, bien que la mer fût plus mauvaise peut-être, il avait déjà englouti, sans se forcer trop, combien de cuillerées de soupe ? Bru et Neto, qui sont moqueurs, en écarquillaient les yeux ! Feliu hochait la tête ; Garcia et Rafalet souriaient. Alors, aussi content et surpris qu’eux tous, il dit :

— C’est le premier soir que je mange.

— Parce que tu veux, grogna Coves.

— Faut pas que tu regardes l’horizon, ajouta Malagarba. Ni résister au mouvement de la barque.

Arguimbau connaissait le refrain : avec de la volonté, on n’est pas malade ! Et eux ne l’avaient jamais été ! Seulement, ils étaient fils de pêcheurs. Tandis que lui, Arguimbau, son enfance s’était écoulée au milieu des terres ; ensuite, à Ferreal, dans les fabriques.

— Mange du poisson, conseilla Feliu, en posant un deuxième plat.

Mais Arguimbau secoua la tête. Ça venait, sournoisement… Un malaise qui tâtonne, frôle le cœur, l’estomac, disparaît un instant, puis revient, vous saisit aux tempes, vous accable, vous fait bâiller.

Arguimbau se raidissait, ou s’abandonnait ; il fixait sa pensée sur quelque souvenir, fermait les yeux ou regardait sans voir, se rappelait le conseil d’un pêcheur, ne répondait à personne. Tout était vain. Bientôt son esprit partait à la dérive et son corps devenait une espèce de loque. Il avait des nausées, un goût âcre lui emplissait la bouche, soudain…

— Ça te reprend ? interrogea Garcia.

— Au moins, tu auras quelque chose à dégobiller ! cria Neto.

Les gars se tapaient sur le ventre et riaient, si à l’aise. Le ciel s’assombrissait ; l’île, peu à peu, semblait s’enfoncer dans les eaux. Bru et Coves lavaient la vaisselle, Matorel se curait les dents, Malagarba et Ponce grillaient une cigarette. C’était un moment de calme pour chacun, avant le travail. Et pour Arguimbau une nuit mauvaise qui s’annonçait. Sombre, il regardait vers le large d’où venaient maintenant des vagues bondissantes et gonflées.

— Le vent a changé, déclara Garcia.

Les deux Marie dansaient. Ils étaient dessus onze hommes, confiants et calmes, au milieu d’une immensité. Eux seuls pêchaient ainsi à la lumière – les deux grands bateaux de Ferreal allaient pêcher loin au sud. Onze hommes, que la nuit enveloppait et qui bientôt n’auraient qu’une idée : prendre du poisson, beaucoup !

Ils commencèrent leurs préparatifs. Cinq hommes sautèrent dans la Marie II, derrière laquelle se balançait le petit canot, muni d’un phare. Les deux barques se séparèrent. Quand elles furent à une trentaine de mètres l’une de l’autre, les cinq phares furent allumés.

Il ne s’agissait plus que d’attendre. Environ deux heures. Le poisson approcherait par bandes, tournillerait, fasciné. Les barques conservaient chacune leur liberté ; cependant, à l’aide d’une solide amarre, la Marie I était attachée à la Marie II qui, elle, chassait sur son ancre. On n’entendait plus que le bruissement des vagues et le crépitement des phares. Des gars, les uns s’étaient étendus sur leur paillasse, au fond de la barque, les autres sur le plancher. Celui qui dormait avait ses rêves. Celui qui ne dormait pas songeait : Garcia, à sa belle-mère, vraiment près de sa fin ; Feliu, à ses quatre gosses, sales, parce que sa femme était une souillon ; Malagarba, marié depuis seulement un an, soupirait ; et Matorel se rappelait le visage d’une fille avec laquelle il avait vécu sur le continent, une garce qui avait filé en lui raflant ses économies. Quant à Arguimbau, il ne dormait pas, ne pensait à rien. Il était la proie de ce mal lent, perfide, pitoyable, qui vous diminue jusqu’à faire de vous une femmelette !

Brusquement, il se pencha, en grimaçant ; il eut un hoquet, porta les mains à son ventre, puis un soubresaut douloureux le secoua. Il vomit. Le visage au-dessus de l’eau, il s’abandonnait. Il fermait les yeux, dégueulait encore une fois, ah ! s’il était tombé il n’aurait pas fait un geste pour se sauver, tant il avait perdu goût à la vie. Une loque ! Dans les instants où il retrouvait sa pensée, il se désespérait. Pourquoi s’entêter ? Il n’était pas né pour faire un pêcheur…

— Je suis déjà trop vieux.

À deux reprises, il avait voulu tout lâcher. Garcia l’avait remonté. Un brave homme, son oncle. Mais à quoi était-il utile sur la barque ? À gêner le monde, voilà ! et Bru, Neto, Coves, avaient raison de ricaner. Il leur faisait tort, il ne travaillait pas et cependant touchait une « part ».

Il se redressa : les gars ronflaient, ou faisaient semblant. Il leur raconterait qu’il n’avait pas dégobillé. « Au début, soupira-t-il, je croyais bien tenir le coup ». De la confiance, il passa au découragement. Il décida, pour de bon cette fois, de renoncer à sa place dans l’équipe. On se débrouillerait à la maison. Comment ? Oh ! ce serait la misère… à moins qu’on retourne à Alayort ?… Il fronça les sourcils : retourner vivre sur cette terre à laquelle on arrachait son pain avec tant de peines, une terre qui nourrissait mal son vieux et sa vieille ? Lui, Arguimbau, qui avait eu l’ambition de diriger un jour une fabrique de chaussures ! Ah, tout croulait, tout… Il entendit remuer. Du revers de sa main il essuya vite ses lèvres dégoûtantes. Il saisit la cruche et but maladroitement. L’eau douce chassait ce goût amer qui l’écœurait.

— Debout ! cria subitement Garcia.

Ponce, Feliu, Salas, Matorel, mirent leurs cirés. Garcia se penchait à côté des phares, il annonça : « Ce sera une bonne tirée », puis de ses deux mains il fit un porte-voix :

— Hé ho !

— Hé ho ! répondit la voix aiguë de Rafalet.

La Marie II accosta. Sur la Marie I sautèrent Malagarba, Coves, Bru, Neto. Rafalet demeura seul dans sa barque dont il encapuchonna les deux phares.

— Attention à bien lâcher le filet, dit Malagarba. Ça remue. Arguimbau, non…

Arguimbau, engoncé dans son ciré, jambes écartées, s’efforçait de rester d’aplomb et de travailler aussi. Il se sentait mieux, maintenant qu’il avait dégobillé tripes et boyaux ! Soudain, une vague plus forte souleva la Marie I qui retomba dans un creux. Arguimbau perdit l’équilibre, s’agrippa au grand Feliu et faillit l’entraîner par-dessus bord.

— Ne t’occupe de rien, aujourd’hui, commanda Garcia avec impatience.

Arguimbau se coula au fond de la barque dont on ferma les panneaux à glissières. Il entendit piétiner, crier, les gars s’occupaient, tandis que comme propre-à-rien il se trouvait allongé sur une paillasse. Il jura. Mais quoi, se vexer ? Pas la première fois que pareille chose lui arrivait ! Lorsque la mer était grosse, Garcia ne voulait plus de son apprenti !

Étendu, il reprenait des forces. Il tournait contre lui et contre tous sa colère, il accusait le sort qui, en le faisant chômer si longtemps, brisait sans rémission ses rêves. Il oubliait qu’il se trouvait serré entre des planches, qu’il avait au-dessous de lui des masses d’eau traîtresse – lui qui ne savait pas nager – et il ruminait pour se livrer à un autre métier que celui de pêcheur. Lequel ? À Ferreal, l’ouvrage manquait. Or, plus chanceux que ses amis cordonniers, il en avait déniché… soi-disant… Garcia avait eu pitié de lui, de sa gosse, d’Anita – ne venait-il pas de le lui faire sentir rudement ? Ce raffut que menaient les gars, de les savoir qui tenaient bon contre le gros temps et ne volaient pas leurs sous, l’emplissait d’une rage froide. Il avait fait trop de projets et pris trop de résolutions pour se dire encore : « Bientôt, je serai comme eux. » Non, il abandonnerait la partie ! Il étouffait, respirait une odeur de pétrole qui lui soulevait le cœur… il se rappela avec angoisse qu’un pêcheur, couché comme lui au fond d’une barque, avait failli mourir d’asphyxie. Il avait des contractions d’estomac, des sueurs… dans une nausée soudaine, il vomit de la bile. Son malaise le reprit, plus violent. Il se tordit, cracha une salive aigre, sans avoir maintenant le courage d’éloigner son visage de ce fumier…

Il entendit des piétinements, des appels, une drôle de musique. Probablement que les gars avaient fini de tirer le filet, le poisson frétillait sur le plancher ?

On ouvrit un panneau.

— Ça a été ? questionna-t-il, et anxieux : « Vous continuez ? »

— Je remets en marche, répliqua Ponce. On rentre, c’est un temps de chien.

II

Sur les midi, ils remontaient l’escalier du port. Garcia se tenait droit ; Rafalet traînait la jambe, ce jour-là ; Arguimbau, qui marchait en regardant le sol, brusquement releva le front et lâcha cet aveu qui l’étouffait :

— Garcia, je ne peux plus continuer !… Écoute-moi.

Et, tout d’une haleine, il dévida ses pensées.

— Cette nuit, pourtant, on a eu une bonne mer, murmura Rafalet.

— Ah ! oui, meilleure que l’autre nuit. Mais ça ne va pas mieux, bon ou mauvais temps. Je sens que je ne sers à rien ! Que je vole une part aux camarades !

— C’est à moi seul de juger, trancha Garcia. À terre, tu en fais autant qu’eux.

— Pas sur l’eau, hein ? Jamais je ne serai un pêcheur ! Jamais…

— Attends d’avoir un an de métier, interrompit Garcia. Et, lui prenant le bras paternellement : « Tu es devant chez toi, va embrasser Anita. »

Arguimbau entra. Les années précédentes, il se plaisait dans sa maison. À présent, il y revenait l’humeur sombre, la tête encore lourde, se répétant qu’il lui faudrait en repartir vers trois heures.

Anita se montra. Il l’avait épousée alors qu’elle allait sur ses dix-neuf ans, voilà déjà quatre ans – et, prochainement, leur fille en aurait trois. Anita était petite, brune, bien en chair, active, vivante, caressante, oh ! il était heureusement tombé. Au début de leur mariage, elle travaillait aussi dans la chaussure, ils gagnaient largement. Ils avaient pu s’installer avec soin, caresser de beaux projets d’avenir. La gosse était venue, puis cette crise.

— Tu as faim, Arguimbau ?

Anita ne lui demandait plus comment il avait passé la nuit, cette question le fichait en rogne. Elle ne tendait pas son visage, pour un baiser. Quelle existence, depuis trois semaines…

— Non, je n’ai pas faim, répondit-il, en repoussant la petite Irène qui s’accrochait à ses jambes.

Il s’assit, passa d’un geste las sa main dans ses cheveux épais, sur son front, sur ses paupières, et il pensa : « Je devrais être content d’être ici, les pieds sur la terre ferme. » Mais il se retrouvait aujourd’hui dans la même situation imbécile que la veille.

— Anita, j’ai encore parlé à Garcia. Il ne veut pas que je le quitte, tu sais. On recule pour mieux sauter !

— Marie Garcia m’a dit que tout s’arrangerait avec le temps.

Arguimbau ricana.

— On ne va pas vivre à leurs crochets. Il se leva : Et puis, je ne veux plus être la risée des camarades !

Anita gagna la cuisine. Depuis qu’Arguimbau faisait partie de l’équipe, elle passait ses soirées chez Marie Garcia où venait les rejoindre la Marie Rafalet. On bavardait, on cousait ; sur les dix heures on allait se coucher. Anita, pas plus que son mari, ne pouvait se montrer heureuse de ce métier qui la faisait seule chaque nuit et une partie du jour. Certes, elle ne craignait pas pour la vie d’Arguimbau ; depuis des années n’était mort en mer que le vieux Vinès. Seulement, de jour en jour, ce métier lui changeait Arguimbau. Son caractère s’était assombri durant ces longs mois de chômage ; ensuite, au commencement de la saison de pêche, quand oncle Garcia lui avait proposé d’entrer dans l’équipe, elle l’avait revu sourire.

Elle jeta un regard dans l’autre pièce : Arguimbau, planté devant la glace, tâtait sa barbe.

— Tu te rases ?

Il lui répondit par un grognement. Il se négligeait. Si elle le lui reprochait, lui conseillait de se changer, il répliquait : « Ah, pour trois heures que je reste là », et elle n’osait dire : « Fais-le pour moi. » L’odeur de mer qui imprégnait les vêtements d’Arguimbau, elle la détestait ; elle n’aimait rien de leur nouvelle façon de vivre. Mais elle se taisait. Il ne s’agissait pas, par des reproches maladroits, de rendre plus difficile leur existence. Du reste, une seule chose importait : qu’Arguimbau retrouvât sa confiance et sa joyeuse humeur. Et Anita l’y aiderait ! Oui, par son amour.

Ils se mirent à table. La petite Irène se tenait entre eux et piaillait. Arguimbau lui donna une tape. Soudain, il repoussa son assiette encore pleine.

— J’en ai assez.

Chaque membre de l’équipe pouvait prendre, à volonté, du poisson pour nourrir sa famille.

Arguimbau préférait la viande ; impossible, désormais, de s’en payer.

— Je demanderai à ta tante toutes les manières qu’elle connaît de préparer votre poisson, dit Anita. Tu veux dormir ?

— Je sors.

Anita avala à grand-peine quelques bouchées. Arguimbau allait voir ses amis cordonniers dont plusieurs avaient de l’ouvrage. Les uns étaient très anciens dans une fabrique, les autres s’entendaient à flatter leur patron. Arguimbau leur demandait s’ils n’avaient pas eu vent d’une « reprise » et fumait une cigarette en les regardant travailler. Naturellement, il rentrait chez lui avec un visage tendu, des phrases amères ; il s’apprêtait en silence, puis résigné descendait au port. Sans avoir donné un baiser à sa femme, une caresse à sa gosse. Quoi lui dire ? Ce n’était pas un méchant homme, un paresseux, ni un jaloux. Mais il devenait taciturne, violent, dur. Dans ses moments de colère, il s’écriait que le sort s’acharnait trop contre lui, ou bien il s’accusait.

— Depuis sa jeunesse il est resté à travailler assis sur un tabouret, murmura Anita. C’est comme moi, s’il me fallait partir en mer…

Ça lui était arrivé, elle avait été malade horriblement. Mais c’était, comme on dit, pour son plaisir ! Tandis qu’Arguimbau, chaque jour, pour sa femme et sa petite, souffrait elle savait quel mal ! Il ne rapportait pas beaucoup d’argent dans le ménage, bien moins qu’autrefois. Assez cependant pour qu’on vive. Mon Dieu, si ça venait à leur manquer ? Et Anita résolut d’aller voir, ce tantôt même, le pharmacien, auquel elle demanderait s’il n’existait pas des remèdes – il fallait tout essayer.

Un peu avant trois heures, Arguimbau rentra, le visage souriant.

— J’ai de l’ouvrage, annonça-t-il. Oh, pas assez pour qu’on parle d’une reprise. Mais ça me fera plaisir de tâter le cuir.

Durant une quinzaine, à son retour de la pêche, après avoir englouti sa soupe, Arguimbau se rendait chez Seuret qui lui avait demandé un coup de main pour exécuter une commande urgente. À Ferreal, on se met ainsi à deux ou trois, et l’on travaille pour le compte des gros patrons. On est certes mieux dans le petit local qu’on loue – une chambre, une grange – qu’en fabrique. On gagne aussi davantage. C’est comme ça que travaillait Arguimbau, avant que survienne la crise, et il était joyeux de se retrouver avec deux de ses amis, assis sur une caisse, devant une table basse chargée de clous, de pots à colle, de fil, d’outils, de morceaux de cuir. Il coupait, martelait, cousait, collait, il aurait fallu que les gars des deux Marie le vissent, là il était vraiment à l’aise, un des meilleurs ouvriers de Ferreal. Depuis ses quatorze ans il faisait de la chaussure, il était capable de vous en confectionner une paire du commencement à la fin, pour homme ou pour femme, et des souliers solides, qui ne se déforment jamais. Il se revoyait donc à sa vraie place ; ses projets de devenir patron n’étaient pas définitivement enterrés ; et redescendre au port sur les trois heures ne lui paraissait plus si pénible.

Cependant, cette commande expédiée, il ne s’en présenta pas une nouvelle. Seuret disait : « Je pense que cet hiver ça reprendra pour de vrai. » Arguimbau le souhaitait. En attendant, fallait vivre, et retourner à cette bon dieu de pêche !

Par bonheur, c’était le printemps, précoce, léger, sûr. Arguimbau se comportait mieux ; et même, certaines nuits, il ne ressentait pas le moindre malaise. Anita affirmait qu’il ne souffrirait plus. Hum, dès que le temps se gâterait…

— Mais ce sera de plus en plus beau.

— Je veux le croire, murmurait-il.

Et c’est vrai qu’il prenait de l’assurance, qu’il se liait à ceux de l’équipe, dont les jeunes devenaient de braves copains. On l’avait vu arriver d’un mauvais œil, on avait grogné contre lui qui n’en fichait pas une secousse et était incapable de manier les rames ni tirer un filet. Cette rivalité qui existe entre cordonniers et pêcheurs avait surgi, dame ! Arguimbau se montrait fier de sa profession ! et les gars, en ricanant, lui avaient lancé : « C’est fini tes projets de patron ! » Mais le malentendu avait cessé. S’il ne possédait pas la force de Coves ni celle de Ponce, l’entêtement farouche de Matorel, la vivacité de Bru et de Salas, l’expérience de Malagarba, au moins Arguimbau avait-il de la bonne volonté, et il mettait tout son cœur à l’ouvrage. Quelquefois, les moyens venaient à lui manquer ; hypocritement, le mal faisait son apparition, lui coupait bras et jambes pour la nuit entière. Ça lui redonnait du noir, de l’inquiétude. Bah ! l’hiver prochain, il reprendrait son métier.

Anita ne se morfondait plus. Elle voyait son homme lui revenir, un jour content, un jour triste, dans l’ensemble plus de bons jours que de mauvais. Elle ne l’entendait plus annoncer qu’il allait lâcher les deux Marie, ni se plaindre de ses compagnons. Si, une nuit, il lui arrivait d’être malade, il racontait simplement : « J’ai déjà trop d’expérience pour me décourager. Je dégueule, et c’est fini. » Anita était rassurée : durant toute la saison, on mangerait. Et puis, cet hiver… Elle faisait siennes les espérances d’Arguimbau. Elle ne souhaitait pas qu’il restât pêcheur. Elle voyait comment s’arrangeaient Marie Garcia et la Marie Rafalet, presque toujours seules ; elle ne pourrait s’accoutumer à leur genre d’existence. Les hommes vivant de leur côté, les femmes du leur. Non ! Tandis que dans la chaussure on travaille chez soi, votre mari ne vous quitte guère. Le samedi soir et le dimanche, on s’habille, on se promène sur la place de la Borne.

Cependant, les nuits de pleine lune, Anita avait son Arguimbau tout à elle, comme autrefois, car les deux Marie ne sortaient pas – à quoi bon, les phares ne brillaient pas autant que la lune ! C’était comme au début de leur mariage, ils se donnaient goulûment du plaisir. Arguimbau se montrait heureux de retrouver sa femme, et son lit.

— Déjà deux mois de tirés, Anita, les plus mauvais, dit-il, à la veille de reprendre la mer pour un troisième mois.

Ils étaient allongés dans leur lit, la petite dormait ; ils avaient devant eux une belle nuit silencieuse et chaude.

— Vois-tu, reprit-il, à présent je regretterais d’avoir plaqué Garcia.

— Tu commences à avoir le pied marin, Arguimbau.

— Écoute, s’il le fallait, cet hiver je pêcherais le thon.

— Tu es content de ressortir demain ?

— Je préférerais retravailler dans mon métier. Parce que c’est pas en pêchant que je peux espérer retrouver nos économies…

Elle se serra contre lui, à moitié nue, le corps jeune et tiède, frémissante. Il l’entoura de ses bras. C’était leur dernière nuit ensemble, pour un long mois ; et il ferait bonne provision d’amour.

III

Arguimbau, sur la Marie I, s’était agenouillé à côté des phares et il se penchait. L’eau était glauque, trouble, mais près de la barque s’étendait un cercle de lumière que traversaient, comme des flèches brunes, des poissons. Pas beaucoup encore. Soudain, Arguimbau saisit une gaffe et en lança un coup. « Je te tiens, toi », fit-il, les dents serrées. À l’extrémité de sa gaffe quelque chose se débattait, jetait dans l’eau des tapes désespérées. Arguimbau amena à lui un poisson large et plat, gluant, au dos tacheté, au ventre blanchâtre. Il se tourna : les gars dormaient encore. Dommage. Une belle pièce ! Qui pesait combien ? et s’appelait ?… Il regagna sa place, en jubilant. Il apercevait des ombres informes qui glissaient, tournoyaient, s’enfonçaient, et subitement un ventre étincelait. Plus loin, dans le sombre, parfois l’eau faisait « floc ». Et Arguimbau songeait à des poissons monstrueux, si heureux de barboter, qu’il aurait voulu à portée de sa gaffe, pour les arracher à la mer – comme celui qui crevait d’asphyxie sur le plancher.

— Aujourd’hui, murmura-t-il, je suis gaillard.

Il avait mangé autant que ses camarades, bu quelques gorgées de vin. Il est vrai que ça ne dansait presque pas. Il eut un sourire de contentement, peut-être enfin avait-il vaincu le mal ? Jusqu’à ce jour il ne s’était connu qu’un souci : tenir bon. Maintenant, c’était à la mer qu’il donnait ses pensées, à la pêche, où pour lui tout était neuf, curieux, troublant. Autrefois, on le voyait rarement descendre au port ; jamais il n’interrogeait oncle Garcia sur son métier. Si bien qu’il ignorait tout de l’existence des pêcheurs. À présent, chaque journée, il passait ses douze heures en mer !

On lui frappa sur l’épaule. Garcia s’agenouilla aussi, regarda, puis se releva.

— Il y a du poisson, mon gars. Hop !

Sur la Marie I commença le branle-bas. Les hommes de la Marie II y montèrent. Garcia sauta dans le canot et prit les rames.

— Allez-y ! commanda-t-il.

Feliu lança un vieux fût à essence, peint en blanc, fixé à l’extrémité du filet. Bru et Salas se mirent à ramer, et la Marie I avança doucement. Les gars lâchaient le filet qui dessinait peu à peu un vaste cercle dont le canot de Garcia était le centre et où dardait la lumière du seul phare non encapuchonné. La Marie I revint à son point de départ, le cercle se ferma, Malagarba se saisit du fût à essence.

L’équipe se partagea : un groupe à l’avant, un à l’arrière. On tira ferme sur le cordage qui servait à boucler la partie inférieure du filet. Garcia ramait lentement, il se pencha : les poissons s’affolaient, tourbillonnaient. Il cria à Arguimbau de regarder, il encouragea ses gars : une belle « tirée » ! Des « han » lui répondaient, et, à chaque, le filet était hissé un peu plus.

— Attention ! répéta Garcia.

Avec son canot, il se trouvait au centre d’un cercle qui allait se rétrécissant et d’où les poissons surgissaient, lumineux, où ils retombaient et se groupaient. L’eau se couvrait d’écailles brillantes, devenait phosphorescente, était agitée de tourbillons.

— Arguimbau, aide-moi ! La grande rame !

Arguimbau aida à soulever le filet ; le canot plat sortit du cercle enchanté. Les poissons tournillaient, sautaient, tombaient sur le plancher de la Marie I, et, dans ce filet que l’équipe avait peine à hisser, se débattaient, s’écrasaient. Enfin le filet se referma complètement. Une énorme poche, vivante et gonflée, où Malagarba plongea une épuisette. Il la tira pleine, la passa à Matorel, et les gars firent la chaîne jusqu’à la Marie II, dans laquelle se tenait Rafalet qui jeta sur le plancher le poisson frétillant.

Après cinq minutes de ce manège, le filet fut vide. La Marie II avait déjà une bonne pêche. Des poissons de plusieurs espèces, de ceux-là seuls que la lumière fascine : sorel, latcha, biso, voga, bonitol, qui sont des noms de l’île. Les gars soufflèrent.

On exécutait chaque nuit trois tirées. Ponce ralluma les phares ; Bru, Neto, Salas, Malagarba, se couchèrent au fond de la barque ; Feliu s’allongea sur le plancher, Matorel s’accroupit. Rafalet et Coves restèrent sur la Marie II qui s’éloigna.

— Et alors, mon neveu ? dit Garcia.

Arguimbau eut un geste joyeux.

— Tu pêches même pour ton compte, tu as accroché une jolie pièce !… Une cigarette ?

— Non… Tout à l’heure, ça me reprenait. Presque rien.

Ils s’assirent à côté de Matorel.

— Tu rêves, toi ! lui cria Garcia.

Il l’avait engagé voici trois ans, lorsque Matorel était revenu dans l’île. Un homme qui marchait sur ses quarante-cinq ans, trapu, solide, mais lent, maladroit, pas dégourdi pour un gaillard qui avait voyagé ! Au surplus, dur d’oreille, un peu myope – à terre, il portait de grosses lunettes – enfin on comprenait qu’une femme n’avait pu vivre avec lui que pour ses sous ! Seulement, Matorel l’avait encore dans la peau, son étrangère ; il rêvait sauvagement à elle, dans ces moments de calme, et, sauf Garcia, personne n’aurait osé l’arracher à ses songeries.

Arguimbau commençait à s’intéresser fort au métier.

— Oncle, la pêche, est-ce chaque année aussi bon ?

— Faut attendre la fin de la saison pour répondre, dit Garcia. Depuis trente ans que je pêche c’est jamais la même chose.

— Pour tes débuts, tu n’as pas eu de veine non plus ?

— La barque du père était pourrie, a fallu la remplacer. C’est avec ma deuxième que j’ai fait naufrage… Je t’ai raconté, dans le temps, mais tu n’écoutais pas, cordonnier de malheur ! Trois longues heures, de nuit, que j’ai nagé pour pouvoir regagner la côte.

— Moi, j’aurais coulé. Je vais apprendre à nager.

— Heureusement que Rafalet avait de l’argent. Lui était parti deux ans faire la contrebande, du tabac qu’ils allaient prendre en Alger et repassaient sur le continent. J’ai rien voulu savoir pour tâter du métier, on risquait de finir là-bas dans leurs prisons.

— Et vous avez pêché la langouste ?

— On l’expédie sur le continent, ça rend bien. Tu sais, on a travaillé ferme, nous deux, pour s’équiper. Un moteur te coûte dans les dix mille, chaque phare dans les huit cents, les filets cent francs du mètre, et les barques, et tout le tremblement. Ça te dirait de continuer ? de pêcher à ton compte ?

— C’est pas mon vrai métier. Garcia se leva.

— Ça peut le devenir. La mer, une fois que tu l’as dans la peau… c’est pis que Matorel avec sa garce.

Les vagues clapotaient ; une brise légère soufflait. Du fond de la nuit, parfois venait le teuf-teuf sourd d’un moteur – un des grands bateaux de Ferreal au travail – et c’était encore un bruit marin. Autour d’eux, de l’eau, de l’eau. Du ciel, des étoiles, de l’espace. Rien qui rappelât la terre avec ses limites, les hommes qui sont dessus, les hommes surtout. Seul, là-bas, le phare de la pointe sud, fidèle.

— Debout ! cria une seconde fois Garcia.

On ne connaissait pas de paresseux dans l’équipe. On était costaud plus ou moins, et Arguimbau encore maladroit. Mais on ne travaillait pas que pour soi, comme souvent ceux de la terre, et l’équipe ne formait qu’un corps, qui avait ses parties vigoureuses et des faibles. Tous caressaient le même espoir : ramener le plus de poisson qu’on pourrait, vite, sans déchirer le filet. Une belle pêche ! On aurait plus d’argent en poche ! C’était Garcia qui, après le marché, divisait la recette en dix-huit parts : une pour chaque homme, ce qui fait 11, deux pour les moteurs, deux pour les barques, deux pour les phares, une pour le filet, et si Garcia et Rafalet touchaient le plus, ils avaient les frais à leur charge, même ceux de nourrir l’équipe. Et c’était plus de force dans leurs bras, plus de joie dans leurs cœurs, de penser qu’ils vivaient comme des hommes libres, sans patron pour les exploiter. Les cordonniers pouvaient-ils en dire autant ? et ceux qui avaient fait le projet de s’établir, que restait-il aujourd’hui de leur rêve, hein, Arguimbau ?

Au début de la saison on en met un coup, car l’hiver vous a fichu sur la paille, voilà le mauvais côté du métier de pêcheur. Feliu, Malagarba, Ponce tiraient dur, de leur courage dépendaient d’autres existences, et Arguimbau les imitait ; Bru, Salas, Neto, parce que, avec des sous, ils feraient les beaux garçons sur la place de la Borne, comme les cordonniers ; et Matorel, pour que Garcia soit content.

La seconde tirée rendit moins bien que la première. Malgré tout, la Marie II était pleine – avec la troisième tirée on emplirait la Marie I. On avait encore devant soi quelques heures de nuit. Une brume tombait, la lueur du phare disparut. On se croyait où, au sein de quel monde, entre ciel et eau ?

Les gars, étendus sur le plancher ou sur une paillasse, enveloppés dans une couverture ou sans rien sur le corps, pouvaient s’endormir à leur gré pour dix minutes ou une heure. Tranquilles autant que les hommes qui dorment à terre, sans crainte, les deux Marie étaient leurs maisons.

Puis ce fut la dernière tirée. Les phares avaient brûlé moins longtemps ; on amena le filet avec moins de précautions. Garcia, toujours aussi vigilant, ronchonna. Cette tirée fut la meilleure des trois, la plus belle depuis le commencement de la saison, et on attribua cette veine à la présence d’Arguimbau.

— Hé ! les gars, se récria-t-il, je ne suis plus un novice.

On ne savait où poser ses pieds nus, on écrasait du poisson, on glissait dessus, çà et là on en voyait battre de la queue désespérément, et des écailles brillantes jaillissaient. On respirait une odeur gluante, forte, une odeur tellement marine d’herbes et de chair vive, de saumure, d’huile. Et, dans leurs cirés ruisselants, les gars étaient aussi comme des morceaux palpitants tirés de la mer.

Les moteurs furent remis en marche. La Marie I, vite, se détacha de la Marie II. Elle passa devant le phare, pointa droit sur cet autre feu qui indiquait l’entrée du port.

Garcia, Salas, Matorel, Ponce, s’étaient étendus. Feliu tenait la barre et Arguimbau restait assis à ses côtés. À l’est, le ciel lentement blanchissait, les dernières étoiles disparaissaient ; les collines de la région d’Alayort se découpaient en bleu sombre – la plus haute de l’île, avec ses trois cents mètres. Quand se montrerait le soleil, les deux Marie entreraient dans la calanque. Feliu, son feutre enfoncé sur son crâne, sa veste trouée jetée sur ses épaules, mordillait sa pipe, sans regarder, comme Arguimbau, poindre l’aurore. Il en avait vu naître combien ainsi, et combien de fois le soleil se coucher sur les eaux ? Au moins la moitié de sa vie déjà derrière lui, et cependant…

— Ah, soupira-t-il, si un jour je pouvais pêcher la langouste à mon compte…

— Suffirait de plusieurs saisons comme celle-ci, dit Arguimbau.

— C’est quand il y a une bonne saison que je paie toutes mes dettes de l’hiver… Prends la barre. Tiens-toi au large.

Feliu s’enfonça dans son rêve – celui de tant de pêcheurs. La nuit avait été fameuse, il était enclin à l’espérance. Lorsque commence un beau matin, si clair, qu’on se sait encore gaillard, et que la chance vous a souri, on se répète doucement que tout ira de mieux en mieux dans votre vie. Et Feliu se bourra une deuxième pipe.

— Je te laisse la barre pour entrer au port ?

Arguimbau, attentivement, fixait des yeux le phare qu’éclairait le soleil. Des barques sortaient ; des mouettes criaient et tournoyaient au-dessus d’un gros rocher isolé qu’on nomme « la Galère ». Il tenait fermement la barre, au fond de la barque les camarades pouvaient ronfler. Il se sentait dispos, heureux de vivre dans ce matin léger, le cœur calme, avec désormais l’assurance d’une victoire…

Devant le café La Marine, autour des tables, étaient installés les vieux et les flâneurs qui, la veille, vous avaient regardé partir. Ils avaient dormi, vous aviez trimé. Ça ne fait rien, on était tous copains !

Les gars sortirent du fond de la barque.

— C’est toi qui nous a ramenés, Arguimbau, dit Garcia. Hé…

Ceux de la terre criaient :

— Quelques sardines pour mon chat !

— Tu me donnes de quoi amorcer, Garcia !

— Tu rapportes des calamarés, Matorel ?

— Vous étiez sur la côte sud ?

Et encore des questions, pendant que la Marie I accostait. Les gars répondaient brièvement, car on n’en avait pas fini : trier le poisson, étaler le filet, monter au marché la marchandise.

— Arguimbau, rentre les phares ! Matorel ! les caisses… et, comme ses hommes, Garcia se mit à l’ouvrage.

Bientôt la Marie II accosta, couverte de poissons qui étincelaient dans le soleil.

IV

Lorsque le courrier eût lancé son premier coup de sirène, Garcia et Arguimbau sautèrent dans un canot.

Le navire glissait sur l’eau immobile, il emplissait presque la calanque. Les pêcheurs, jeunes ou vieux, le connaissaient bien, car il était en service depuis trente ans. Il arriva à la hauteur du café La Marine, le capitaine cria stop ! Dans leur canot, Garcia et son neveu s’approchèrent et jetèrent leur amarre.

Aujourd’hui, sur le quai, se promenaient en jacassant des jeunes filles, fières de montrer leurs robes d’été. Des patrons de Ferreal étaient là, à eux le courrier portait des lettres de commande et des ballots de cuir. Le vieux Quintana et Ramon attendaient quoi ? Peut-être cette auto brillante, sur le pont ?

Le courrier accosta. À l’aide d’un cabestan, on lança la passerelle sur laquelle s’engagèrent un milicien, deux porteurs, le propriétaire de l’hôtel de Ferreal, les parents de ceux qui arrivaient ; puis Garcia et Arguimbau qui aidaient les hommes de l’équipage à amarrer leur navire. C’était du travail supplémentaire, mais dont Arguimbau ne se plaignait pas. Il questionnait des vieux qui avaient navigué partout en Méditerranée ; le chef-mécanicien, que naguère il voyait avec mépris tramer en bourgeron dans les rues de Ferreal.

Arguimbau entendit un bruit de trompe marine : un gars de l’équipe appelait à la soupe !

Chaque matin, sur les huit heures, on abandonnait l’ouvrage pour casser la croûte et se reposer dans la maison du port. Quand Arguimbau y arriva, les camarades étaient assis sur des petits bancs, autour de la table basse. Tous. Sauf Garcia, qui vendait leur poisson. Le jeudi, en mangeant, on parlait du courrier, comme tous ceux de Ferréal – bien qu’aux hommes des deux Marie il n’apportât rien.

— Ce matin, commença Arguimbau, un type de l’équipage me racontait qu’il avait été en Angleterre.

Parmi eux, Matorel, seul, avait navigué ailleurs qu’en Méditerranée. Il prit la parole.

— Moi, j’ai touché Southampton.

Ils éclatèrent de rire, à cause de ce nom cocasse. Matorel se fâcha et cria de sa voix de sourd :

— Vous ne me croyez pas !… Je sais parler !… et il leva la main droite, tendit le pouce : « One », puis l’index : « Two », et ensuite : « Three, four, five, six, seven, eight, nine, ten… » En allemand aussi : « Eins, zwei, drei, vier, fünf, sechs, sieben, acht, neun, zehn… » Il saisit un couteau : « Messer ! » puis la boule de pain : « Brot ! » J’ai été en Allemagne…

— C’est là que tu as connu ta putain ? demanda Coves.

— Non, en France. C’était au Havre…

Ils avalèrent encore quelques bouchées. Jamais on ne laissait rien dans le plat ; non plus dans la cruche, surtout que le matin on buvait du vin, un petit vin de l’île. Bru, Neto, Salas, balayaient la maison, tandis que Feliu, avec un grand panier dont il passait la corde sur son épaule, partait pour le marché faire les provisions ; et Malagarba emmenait Matorel et depuis quelque temps Arguimbau, pour raccommoder des mailles au filet.

C’était sur l’autre quai, en plein soleil. Là, les pêcheurs étalaient leurs filets ; mais celui des deux Marie était le plus long, le plus solide, le plus fin.

Arguimbau s’assit à côté de Matorel, les jambes allongées, pieds nus, le gros orteil passé dans une maille ; avec un fil fort et brunâtre, il fit des reprises.

— Tire plus sec, conseilla Malagarba, en se penchant.

Rafalet arriva, il se mit à l’ouvrage. Toujours on avait à reprendre dans un filet pareil ! On devait aussi en arracher les saloperies : algues, têtes de poissons, crabes, combien de bestioles prisonnières. Matorel débitait à pleine voix un chant d’amour. Il ne s’entendait pas, et riait si Malagarba lui criait de fermer sa gueule ! Rafalet ne levait pas la tête, ce filet était le sien. Quant à Arguimbau, il s’arrêtait parfois pour contempler le port.

Le soleil éclairait le courrier qui dormait pour quatre jours, bien tenu par ses chaînes. Sur le quai, en face du café du gros Martinez, on déchargeait le Quatre-Vents, les carrioles à âne et les hommes faisaient du tintamarre. Au fond du port, l’escalier conduisant à la ville était vide. On restait rien qu’entre pêcheurs : les uns sur leurs filets, les autres dans leur barque, à préparer des appâts et mettre des lignes de fond dans des petits paniers plats. Ponce et Coves, sur la Marie I, examinaient le moteur. Bru et Salas lavaient le plancher de la Marie II. Et lui, Arguimbau, se tenait le cul sur le sol, son pantalon relevé à mi-jambe, la poitrine couverte d’un maillot qui lui laissait le cou, les bras nus, et une chaleur de juin le rôtissait.

— Salut, Arguimbau !

C’était un bonhomme plus vieux que le pépé Anton’, courbé, avec une face ridée et malicieuse. On l’appelait maître Jacques, autrefois il avait construit des barques, des fameuses, qui naviguaient encore. Il allait rejoindre d’autres vieux, qu’on entendait discuter à l’entrée d’un abri creusé dans le roc. Les anciens s’y réunissaient pour bricoler, fumer, se conter des histoires ; leur coin, c’était « le Congrès » et, sur les trois heures de l’après-midi, tandis que les jeunes – leurs fils – partiraient, ils s’installeraient à l’ombre, sur des caisses à langoustes ou sur un banc.

Arguimbau commençait à connaître, heure par heure, la vie du port. Le matin, quand il rentrait, on ne le questionnait plus avec un air goguenard. On ne faisait pas plus attention à lui qu’à d’autres gars, car il prenait l’allure balancée et calme des pêcheurs, il en portait les vêtements, et peu à peu il n’avait plus qu’un souci : la mer – comme avant, Ferreal.

Il fallait ramasser le filet. On faisait ça sur les dix heures, tandis que le soleil vous cuisait, que l’eau du port miroitait, avec derrière soi une ville blanche ou envahie d’ombres bleues. Mais, aujourd’hui, c’était plus de dix heures, car le filet leur avait donné du tintouin, quand ils regagnèrent la maison du port. Garcia s’y trouvait, qui avait fait déjà, mentalement, les comptes. Il versa sa part à chacun ; puis annonça qu’on avait sonné la fermeture avant qu’il ait pu vendre tout leur poisson.

— On va faire la criée !

Il emmena Arguimbau et Matorel. Il prit une bascule à main, ses deux compagnons trois caisses pleines. Ils marchèrent à travers la ville, débraillés, chaussés d’espadrilles. Arguimbau, dans une tenue dont autrefois il aurait eu honte, parcourait ces rues où il n’était pas passé depuis le début de la saison ; il rencontrait des amis cordonniers, les uns en chômage, les autres qui travaillaient devant leur petite table, et qui tous lui criaient avec une pointe de moquerie :

— Hé, Arguimbau, ça va la pêche ?

— Oui, assurait-il, on prend même trop de poisson. Achetez !

Ils posaient leurs caisses. Garcia emplissait le plateau de sa bascule et pesait. Souvent. Le poisson que ramenaient les deux Marie était fin, pas cher, et trouvait des amateurs. Ils firent le tour par les boulevards. Quand ils arrivèrent sur la place d’où part la route de Villanova qui traverse l’île, les caisses étaient vides.

— Tu peux rentrer, Arguimbau, dit Garcia. Anita doit t’attendre.

— Je redescends au port avec vous.

Cette promenade rappelait à Arguimbau des souvenirs. Tous ces gens, dans leurs rues étroites, puantes, encombrées, ne savent donc pas que la mer ça existe ? qu’il y a de l’espace ? pour rester collés ainsi les uns sur les autres et obéir à leurs petites habitudes ! Et ces fabriques ? Il aimait à y travailler. Courbé sur une paire de chaussures, dans un coin sombre, humide l’hiver, sans air l’été, et il s’excitait à l’ouvrage en calculant bêtement qu’il pourrait être un jour son patron. Merde ! pareil métier n’était pas fait pour vous élargir le cœur… vous donner une bonne santé… pas surprenant que lors de ses premières sorties il n’ait pu résister à quelque chose de grand, de fort. Maintenant, c’était cette odeur de colle, de renfermé, de vieux cuir, qui l’aurait presque écœuré.

Quand il arriva chez lui, Anita lui dit d’une voix chagrine :

— Chaque fois tu rentres plus tard. C’est prêt depuis longtemps…

— On a été faire la criée !

Anita n’avait plus besoin de l’interroger. Il se chargeait de lui raconter tout, à chaque retour il y avait du neuf qui l’enthousiasmait. Aujourd’hui donc, la criée.

Ils se mirent à table.

— Ça m’amusait de revoir en même temps des copains, reprit Arguimbau. Ils n’en foutent pas lourd.

— Oui. Mais si l’ouvrage marche, ils gagnent plus qu’un pêcheur.

— Ah ! s’exclama Arguimbau, l’argent ne compte pas à côté de la santé. J’ai cru ça un moment, comme eux… et qu’en amassant des sous je deviendrai un homme libre… Il ricana… « On ne m’en a pas laissé le temps ! Et puis, dis… » Il posa la main sur sa poitrine… « Est-ce que j’avais un coffre pareil ? Je ne me remuais jamais, j’étais blanc comme un ver !… Tu n’as plus rien ? »

— Du fromage.

— Donne… Lorsque je vivais chez le père, il n’y avait que ça qui me plaisait, regarder fabriquer le fromage et le manger frais. De la ferme, on voyait la mer, seulement on n’allait jamais dessus. Pas la peine d’être d’une île !

À présent, il dévorait. Et Anita ne reconnaissait plus son Arguimbau, on le lui avait changé ! Il parlait de moins en moins de reprendre son métier, l’hiver venu. Si elle lui rappelait ses débuts, il fronçait les sourcils et mettait ses défaillances sur le compte de son état de santé d’alors. Bref, il en accusait son passé. Il était content, plus hardi, plus solide, plein d’entrain, gentil avec elle et sa gosse. Mais elle ne profitait pas beaucoup de cette bonne humeur – moins que les camarades des deux Marie – et quelques jours par mois Arguimbau lui témoignait son amour, avec davantage de gourmandise, il est vrai, comme si cette nouvelle existence rajeunissait leurs désirs.

V

Arguimbau allait partir, Anita s’approcha.

— Qu’est-ce qui cloche, ma petite ?

Elle se força pour sourire.

— Après-demain c’est la Saint-Jean. Tu ne sortiras pas, dis ?

— Déjà ?… Bientôt quatre mois que je pêche ! » Elle se frottait contre lui, il la repoussa doucement : « Je ferai ce que Garcia voudra. Lorsque la mer est belle, faut en profiter. » Et d’une voix plus gaie ; il ajouta : « La fête des pêcheurs, c’est en août. »

Elle le laissa aller, sans dire que c’était leur fête, que six ans plus tôt ils s’étaient promis l’un à l’autre – la nuit de la Saint-Jean se nouent des fiançailles, d’autres se rompent. Anita l’entendait encore expliquer : « Ce n’est pas notre fête », comme l’un de ces hommes qu’elle voyait, lorsqu’elle descendait au port, contempler l’eau des heures entières.

L’an dernier, par ces longs soirs, ils sortaient avec leur petite Irène ; quelquefois, après une dispute, elle entraînait Arguimbau jusqu’à la tour des Barbaresques.

— À présent, marmonna-t-elle, faut pas le supplier pour qu’il aille là-bas.

La soirée lui parut interminable. Les années précédentes, ce soir-là, elle achevait de préparer sa robe d’été, sa robe de la Saint-Jean. Dans leur lit, où couchait la petite, elle s’allongea et longtemps chercha le sommeil. Elle se rappelait les promesses d’Arguimbau, les rêves d’avenir qu’ils faisaient. Oui. Le pauvre homme, était-ce de sa faute si leur situation n’avait pu s’améliorer ?… Baste, pourvu qu’il l’aime comme par le passé !… Elle écouta les premières rumeurs de fête, les chants et les rires des jeunes gens qui, eux, s’y prenaient à l’avance. Les pêcheurs des deux Marie, c’était le bruit des vagues qu’ils entendaient, un bruit qu’ils aimaient plus que ceux de la terre.

Le surlendemain, avant de la quitter, Arguimbau déclara que c’était impossible de gâcher une ou deux nuits – on en perdait assez lorsque revenait la vilaine saison ! Il lui conseilla d’aller se promener en compagnie de Marie Garcia et de s’amuser.

— Je passe tous mes soirs avec ta tante, fit-elle, les larmes aux yeux.

— Moi, je ne peux pas lâcher les camarades.

— Il y a eu un temps, tu voulais…

— Ce temps-là est fini, répliqua-t-il, brutalement.

Marie Garcia et la Marie Rafalet vinrent chercher Anita. La Marie Rafalet, avec une tête étroite sur de larges épaules, une poitrine énorme ; des bras ronds et courts ; vêtue d’une robe trop longue, une espèce de robe tablier qui la faisait paraître plus petite et trapue comme un lutteur. Marie Garcia, un peu moins grosse, le visage moins dur, plus soignée, rieuse et bavarde. Voilà les deux femmes qui avaient pris Anita sous leur protection.

Elles se rendirent sur la place de la Borne. Des hommes montés sur des chevaux fiers et fougueux caracolaient, selon des rites venus on ne sait d’où. Toute la ville et toute la campagne était là, riches et pauvres liés pour un jour. Les paysans dans leurs costumes noirs, les gens de Ferreal habillés comme ceux du continent ; des guirlandes de jeunes filles babillardes et claires. Il ne manquait que les pêcheurs.

Le soir, les cavaliers défilèrent dans les rues vieilles. Ils s’arrêtaient, et, suivant la coutume, pénétraient dans les maisons dont le vestibule pouvait les recevoir, tandis que des jeunes filles se sauvaient à l’intérieur, en criant. Plus il se présentait de cavaliers devant une maison, plus c’était pour elle de l’honneur ; et du plaisir pour les garçons, qui lutinaient les filles.

Chez la Marie Rafalet s’étaient réunies Marie Garcia, la jeune épouse de Malagarba, la Juana Feliu, pas vêtue en souillon, Anita, toutes veuves de leur mari. Rafalet, bien qu’infirme, avait su fabriquer trois enfants à sa femme, dont deux filles, l’une bonne déjà à marier. Les cavaliers entraient, les femmes glapissaient, s’enfuyaient, on s’amusait autant qu’ailleurs. Il n’y avait qu’Anita pour montrer triste visage.

— Ris donc ! lui répétait Marie Garcia, qui s’agitait comme une jeune.

— Je n’ai pas envie, tante.

— Ah ! crois-tu qu’en mer ils pensent à nous ! Le lendemain de la Saint-Jean, au pied des remparts, en témoignage d’un temps où il fallait défendre l’île contre les Barbaresques, ont lieu des courses de chevaux et des combats entre cavaliers. Anita, pour amuser sa petite, assista à ces jeux.

Le soir même, chez la Marie Rafalet, sa tante lui fit la leçon.

— Faut que tu t’habitues, Anita. Surtout que ton mari veut continuer l’an prochain… il l’a dit à Garcia… Nous, tu nous vois pleurer ? attendre nos hommes ?

— Quand Arguimbau était cordonnier, on faisait tout ensemble. Jamais il ne m’aurait laissée seule à la Saint-Jean.

— Maintenant, tu es la femme d’un pêcheur. Écoute, faut pas vouloir compter tant dans la vie d’un homme. Nous…

Elles, jamais elles n’interrogeaient leurs époux sur la pêche, jamais elles ne descendaient au port et ne mettaient les pieds dans leur resserre, ah ! ils pouvaient y fabriquer n’importe quoi. Bien sûr qu’elles prenaient part à leurs ennuis, qu’elles s’occupaient d’eux, et puis que les nuits mauvaises on se faisait du souci sur leur sort. On couchait régulièrement ensemble durant la sale saison, et, lorsque ça prenait fin, chacun s’en montrait joyeux. Elles s’arrangeaient pour que les hommes se plaisent dans leur intérieur. Quant à les y retenir, non.

— Anita, si je disais au mien de choisir entre la Marie qu’il a au port et la vraie, confia Marie Garcia, je sais ce qu’il me répondrait.

— Rafalet, c’est tout pareil, affirma la Marie Rafalet. Ça ne les empêche pas de nous aimer, à leur façon. Tous ceux de l’équipe, ils ne se quittent guère. Tu en es jalouse, Anita ? Une semaine par mois pour la bagatelle, ça leur suffit.

Avec l’été, Anita s’asseyait chaque soir sur le pas de sa porte, où sa tante oubliant sa vieille maman, et la Marie Rafalet ses gosses, venaient s’installer aussi. Des odeurs de soupe à l’ail, de charbon de bois, d’aubergines, de tomates, de poisson, traînaient. Les femmes cancanaient, écoutaient chanter, bâillaient, en attendant qu’il fit plus frais pour aller dormir. Anita songeait que la nuit descendait sur la mer et que ceux des deux Marie allumeraient bientôt leurs phares ; elle imaginait leur travail, celui d’Arguimbau. Et elle demeurait assise dans cette rue où apparaissait un coin de ciel avec une nuée d’étoiles. Ses amies étaient là, un peu plus loin leurs voisines, et d’autres gens et des fiancés qui murmuraient. Tandis que les pêcheurs restaient seuls sur leurs barques, au milieu de la vaste mer. Bientôt, elle irait s’étendre dans un bon lit, et Arguimbau sur une paillasse.

Voilà, c’était la vie d’une femme de pêcheur. Marie Garcia, avec ses quarante-deux ans, la Marie Rafalet, avec ses quarante-six, pouvaient l’accepter ; mais, Anita, ces nuits orageuses et chuchotantes la troublaient, lui rappelaient quand Arguimbau venait lui faire sa cour, tant d’autres nuits si heureuses. Elle soupirait. Marie Garcia, en riant, lui caressait les cheveux, lui prenait le bras, et l’appelait « sa petite chatte ». Elle ajoutait : « Je sais ce que tu voudrais », et riait de plus belle. La Marie Rafalet, toujours grave, un peu hargneuse quelquefois, fronçait les sourcils. Puis la conversation retombait sur les voisines, mais Anita rarement y participait. Ses compagnes, on les nommait : les Deux Marie, comme les barques, sans songer beaucoup à les distinguer l’une de l’autre. Elles savaient ce qui se passait chez chacun, à cette heure ; les petites histoires, les ennuis, les joies, les secrets de chaque famille leur étaient connus. Tous, on vivait la même existence, plus ou moins aisée, selon qu’on était cordonnier ou pêcheur – quelquefois, le pêcheur était le plus riche – dans un intérieur plus ou moins propre, et chez Marie Garcia, par exemple, moderne, avec carreaux de faïence sur les murs, sur le sol. Du matin au soir, la rumeur de la vie bourdonnait dans la rue, toujours pareille – sauf un jour de naissance ou un jour de mort – monotone, douce, engourdissante. Et Anita, qui avait un âge où l’on rêve encore, qui se souvenait avec précision de certaines promesses d’Arguimbau : un voyage sur le continent, habiter le quartier neuf de Ferreal, retenait ses larmes. Son avenir, elle le voyait se briser contre ces murs. Ils n’avaient qu’un enfant, sa petite Irène, qu’elle aimait tendrement ; son ménage terminé, il lui restait assez de loisir pour songer à sa toilette, plaire à Arguimbau quand il rentrait. Une année, elle aurait peut-être un autre enfant, puis un troisième ; elle serait une femme fanée comme la Marie Rafalet, moins grosse, et voilà.

Alors, pour échapper à sa tristesse, parfois elle abandonnait ses deux compagnes et leur vieux quartier. Elle suivait l’avenue de Saint-Nicolas qui aboutit à la mer, à côté de la tour des Barbaresques. Lorsque les deux Marie n’allaient pas pêcher sur la côte sud, elle apercevait leurs phares, trois grosses étoiles qui dansaient sur l’eau noire, y étaient englouties, soudain réapparaissaient. Il n’en restait qu’une, Anita se disait. « Ils font une tirée », et elle la souhaitait bonne, pour avoir demain un Arguimbau de joyeuse humeur. Certains soirs, elle entendait le grondement du vent, le fracas incessant des vagues. Elle ne se répétait plus : « Pourvu qu’Arguimbau ne souffre pas » mais : « Pourvu qu’il ne lui arrive rien ». Sa jeunesse, elle l’avait vécue à Alayort, au centre de l’île. La ferme des parents d’Arguimbau était loin, sur une colline que balayaient des vents terribles. Jusqu’à la mort de son père, elle avait habité ce village, d’où l’on ne découvrait que des terres et des terres. À la Saint-Jean, on se rendait en bande à Ferreal. Anita pouvait-elle imaginer qu’elle deviendrait la femme d’un pêcheur ? qu’elle aurait dans la mer une espèce de rivale ?

Elle ne racontait pas à Arguimbau ses sorties, ne lui avouait pas ses inquiétudes, ne le questionnait jamais plus sur ses projets. Il avait pris les habitudes de son oncle Garcia et de Rafalet, celles de ceux du port. Il s’habillait comme eux : la veste ample et le large pantalon de toile bleue, qui puaient le poisson, que l’huile tachait. Et, comme l’équipe travaillait aussi le dimanche, il ne quittait pas ce costume. Il marchait pieds nus, ou dans des espadrilles, lui autrefois si fier de porter une paire de chaussures élégantes.

Un midi, en rentrant, il lui cria :

— Comment me trouves-tu, ma petite !

Elle le regarda fixement, puis s’exclama : il avait fait couper ras ses beaux cheveux, à la manière de certains pêcheurs.

— Ça te plaît ?

— Non, Arguimbau.

— C’est mieux pour aller en mer.

Alors, brusquement, elle laissa éclater ses regrets et sa fureur. La mer ! Il n’avait plus que ce mot à la bouche. Elle le voyait qui écoutait avec impatience, mais tant pis, elle poursuivait. Cette nouvelle coiffure lui donnait un air rude, buté. Soudain, il leva la main, et elle se recula.

— Tais-toi commanda-t-il. Il laissa retomber son bras, et, d’une voix dure : « Oui, je ne parle plus que de pêche. Qu’est-ce que tu veux, sans elle, nous aurions crevé de faim. Avec ce métier, je sais qu’il n’arrivera rien de mauvais… des crises économiques, tout le tremblement…

— Il peut arriver que vous ne vendiez plus votre poisson.

— On le mangera. Jamais je n’en serai dégoûté, moi ! Sers la soupe.

Arguimbau déjeuna vivement ; puis il se leva, empoigna sa casquette.

— Tu pars déjà, balbutia Anita. Parce que je t’ai fait une scène ?

Tous les prétextes étaient bons pour descendre au port. Il répondit :

— Ne pleure pas, ma petite. Je dois aider Ponce à nettoyer le moteur de la Marie I, on a eu une panne la dernière nuit.

VI

Une lueur livide éclaira la chambre, et presque aussitôt Anita entendit un roulement de tonnerre. Irène s’éveilla, poussa des cris ; Anita la prit contre elle. L’air était lourd, comme au moment de se coucher ; mais cet orage qui grondait loin dans l’île était à présent au-dessus de Ferreal. Anita pensa à Marie Garcia qu’un orage rendait malade ; puis à l’équipe que le mauvais temps allait surprendre.

Elle se leva et s’approcha de la fenêtre entrouverte, la rue était déserte, le ciel d’un noir… « Ah ! »… Elle ferma les yeux, porta les mains à ses oreilles, laissa retomber ses bras. Un coup de vent balaya la rue. Elle respira une odeur de poussière.

— Sois sage, dit-elle à sa fille, je reviens.

Mais elle aurait voulu descendre au port. Peut-être les gars des deux Marie y étaient-ils rentrés ? Ils étaient allés où ? Des gouttes d’eau claquèrent violemment contre les fenêtres ; puis un fracas terrible de tonnerre, un bruit de cataracte.

— Anita ! hurla une voix. Anita, ouvre !

C’était Marie Garcia, qui poussait devant elle la vieille maman, toutes deux à peine vêtues.

— Marie, tu crois qu’ils sont rentrés ?

— Ah ! un éclair. Allume vite !

Marie Garcia se bouchait les oreilles, fermait les paupières, il ne fallait pas songer à lui arracher une parole, ni à la maman desséchée et tremblante. La pluie ne cessait pas, des rafales plus violentes tambourinaient contre les vitres. On entendait, dans la rue, couler avec force un ruisseau. Puis encore des roulements de tonnerre, parfois un claquement sec.

— Si ça pouvait déjà être le matin, gémissait Marie Garcia. C’est un cyclone.

Dès l’aube, Anita se précipiterait au port, même s’il pleuvait comme maintenant à torrents. Jamais Arguimbau n’avait essuyé une tempête. S’abriter ?… Où ? où ?… Il serait traversé jusqu’aux os… il pouvait lui arriver le pire ?

— Voyons, Garcia est prudent.

— Oh, tante, si une fois pour toutes ça peut le dégoûter de ce métier !

Elles se tenaient à l’abri, la pluie avait beau tourbillonner, inonder la rue, et la foudre même pouvait tomber ! Mais ceux des deux Marie, secoués par les vagues, emportés par le vent, sur une mer furieuse…

— Tante, le jour. Je vais au port !

— Tu vas te faire tremper… Anita ! Ils se moqueront.

Mais Anita avait jeté sur ses épaules un manteau, elle sortit. Une lumière bleue se glissait dans la rue ; sur les pavés, l’eau courait, s’étalait, faisait des mares. Anita se hâtait, trébuchait, rasait les murs, enfin elle aperçut le port, dans la clarté de l’aube. Le quai était vide, les barques dansaient ; grand Dieu ! elle ne découvrait pas les deux Marie.

Elle entra au café La Marine qui toute la nuit restait ouvert. Un silence y régnait, car les pêcheurs ce matin n’étaient pas partis. Le patron, gros brave homme qui tenait avec ses deux fils, s’approcha d’Anita :

— Faut point vous mettre dans un tel état. Ils en ont essuyé de plus terribles !

Il lui apporta un verre de café. Elle but, un peu de chaleur la réconforta. Les cheveux lui collaient au visage, l’eau dégouttait de son manteau, c’était elle qui semblait sortir d’un naufrage ! Elle ne quittait pas la porte du regard et voyait l’avant d’une barque se soulever, disparaître soudain ; oh ! en mer, ça pouvait être épouvantable. Au milieu de ce fracas d’eau et du bruit des vagues, elle cherchait à surprendre le teuf-teuf d’un moteur. La lumière montait. De gros nuages noirs roulaient encore dans le ciel, cependant la pluie ralentissait.

Un homme arriva, en s’ébrouant.

— Tous les jardins de la vallée ont été ravagés, annonça-t-il – on appelle ainsi les fossés des vieux remparts nord, au fond desquels on cultive les légumes.

Puis un autre :

— La foudre est tombée sur le magasin à blé du vieux Quintana.

— Dommage qu’elle n’y ait pas foutu le feu, dit pépé Anton’ qui entrait.

Le café s’emplissait : les gens du port, des pêcheurs ; mais ils n’avaient pas un mot d’inquiétude pour ceux qui se trouvaient en mer.

— Enfin, conclut l’un, ce temps sera bon pour la terre.

Anita pensa qu’elle eût été heureuse, autrefois, de toute cette pluie ; oui, elle aurait vu reverdir les arbres, l’herbe pousser, et chez elle on aurait repris confiance. Elle se leva, sortit. Sur le quai, elle hésita. Il ne pleuvait plus, un morceau de bleu se montrait dans le ciel, l’air était frais et silencieux. C’était à croire qu’on avait connu un cauchemar. Et Anita remonta vers sa maison.

— Tu as eu raison de ne pas attendre au port, assura Marie Garcia, qui avait recouvré son calme. Arguimbau t’aurait houspillée.

Anita demeura seule. Elle prit sa petite dans ses bras, l’embrassa, la contempla : Irène était le portrait d’Arguimbau. Une angoisse subite, quelquefois, lui serrait la gorge ; elle frissonnait nerveusement, et se grondait, car le soleil brillait dehors et c’était impossible, en vérité, qu’il arrivât malheur aux deux Marie, de si bonnes barques.

— La Marie Rafalet ne s’est pas même dérangée, murmura-t-elle.

Soudain, elle poussa un cri : on avait entr’ouvert la porte, Arguimbau s’avançait.

— On m’a raconté que tu te tracassais, Anita ? Elle se jeta à son cou.

— J’ai eu tellement peur ! Tu es trempé, Arguimbau ?… Elle l’entendit rire… Tu veux te changer ? Irène, va jouer.

Ils gagnèrent la chambre. Anita ouvrit l’armoire, prit du linge, un vêtement sec ; et elle regarda son mari se dévêtir, elle l’écouta, réchauffée et frémissante.

— Ça nous a surpris en plein travail, disait Arguimbau. Comme une trombe. Justement, moi, dans le canot, j’étais secoué… autrefois, j’en aurais dégueulé tripes et boyaux ! Garcia criait, mais on ne s’entendait plus. On avait réussi à hisser le filet sur la Marie I, alors…

— Tu es tombé à la mer ? dit Anita, en s’approchant.

— Comme si une vague avait jeté le canot par-dessus la Marie I. Vlan !… Je sais déjà nager un peu, et puis Malagarba m’a lancé un cordage. Ah ! on n’avait pas le temps de me questionner, fallait se grouiller de regagner la côte. Dans le noir, tu imagines ? avec les éclairs et le sacré tonnerre de Dieu ?

Il était nu ; ses vêtements à ses pieds, couverts d’algues, de saletés, imprégnés d’une odeur de sel, qui venait aussi de son corps, semblait-il. Anita avait pris une serviette ; elle souriait à son époux, et lui frottait la poitrine, le dos, les cuisses.

— Ce putain de moteur a calé, continua-t-il. La déveine… On a pris les rames. Je me rappelais la fois que Garcia avait chaviré, quand même j’avais confiance, surtout qu’on commençait à y voir… Frotte dur, ma petite.

Il ne lui avouait point qu’il avait eu regret de ne pas être à terre, dans leur maison, tranquille comme les camarades cordonniers ; que sans la sûreté de Garcia à gouverner ils eussent été jetés contre les rocs.

— On a gagné enfin une calanque… C’est ce moteur qu’on a dû dépanner, autrement on rentrait comme les autres jours… J’ai pensé à toi, Anita.

Elle le contemplait : son corps était rouge ; sous ses mains, elle avait senti frémir une chair pleine de vie jeune et saine. Et elle avança vers lui son visage, les lèvres tremblantes ; l’angoisse de la nuit, ses pleurs, sa joie, un désir violent, la secouaient, comme un orage…

— Arguimbau !

Il ouvrit ses bras entre lesquels elle se précipita, des bras solides qui se refermèrent. Ce corps contre le sien… elle en respirait l’odeur irritante ; une chaleur l’envahissait, toute la force d’Arguimbau maintenant était pour elle.

— Tu m’aimes toujours ?

— Anita…

Depuis longtemps, elle ne lui avait entendu cette voix… elle n’avait vu dans ses yeux briller de telles lueurs… si longtemps qu’il ne lui avait donné de pareils baisers ! C’était comme dans leurs premières nuits d’amour, elle se les rappela avant de perdre complètement conscience… sur ce lit… les mêmes gestes hagards, les mêmes cris. Mais, ce matin, la poitrine d’Arguimbau était plus large, et dorés ses bras, son visage… Elle ferma les yeux ; son corps se tordit. Jamais avec cette soif et cette rage ils ne s’étaient livrés l’un à l’autre.

VII

Devant la ferme, entourée de cactus qui lui faisaient une enceinte presque infranchissable, s’étendait une cour où le roc affleurait ; un pin s’y dressait, et une construction en mauvais état qui abritait un âne, deux vaches, des cochons noirs. Il y avait la noria, avec sa roue de bois, son attelage primitif ; un bassin empli d’une eau verte. C’était une ferme de la côte nord, isolée, pauvre, tandis que des jardins et des arbres fruitiers entourent les fermes de la côte sud. Arguimbau y avait passé son enfance ; avec sa tante, il était revenu y vivre deux jours – parce que, dans la semaine, à Ferreal, la vieille mère était morte.

On avait taillé une brèche dans le mur de cactus. Arguimbau s’y glissa et suivit un sentier qui courait sur la colline. Partout des pierres. Leurs ancêtres en avaient fait des tas, des espèces de pyramides, mais jamais ils ne parviendraient à en débarrasser leurs champs. Lorsqu’on labourait, il fallait s’y reprendre à combien de fois avant d’avoir tracé son sillon ! Arguimbau se revit suivant le père, derrière leur charrue à bras. C’était par un jour de fin d’automne pareil à celui-ci, avec un grand vent, et il avait hâte qu’on arrive au sommet de la colline d’où l’on découvrait le village d’Alayort, dans un creux, et puis la côte ouest ; et de plus haut encore, sur des terres incultes, on apercevait la côte nord, la côte sud, on se rendait compte de ce qu’est une île.

Arguimbau monta jusque-là. Il s’assit, et, comme dans son enfance, il contempla l’horizon, puis la mer. Au large, il y avait du gros temps, le vent du nord soufflait, un vent qui parcourait des étendues immenses sans rencontrer aucune terre, celui-là même qui lui fouettait le visage, qui rendait impossible parfois de s’arrêter ici, qui tuait les arbres, les plantes, tout. Dans ces champs que séparaient des murs de pierres amoncelées les unes sur les autres soigneusement, ce n’était qu’un désert roux où apparaissaient çà et là des touffes d’herbes couleur d’amande, une ou deux fermes blanches dont les habitants connaissaient aussi une existence ingrate et solitaire. Le père Arguimbau, un jour, avait dit à son fils : « Je te conseille de ne pas mettre des varcas » – c’est-à-dire des espadrilles de paysan. Et il avait expédié son gars à Alayort, où depuis quelques années on confectionnait des chaussures.

Le ciel était gris, ce serait du froid pour bientôt. Un oiseau de proie survola la colline, se laissa emporter par un courant. Arguimbau se dressa. Seul au milieu de ce monde immobile, muet, étouffant, il ressentait une crainte et une soif qui lui serraient la gorge. Le vent ne chassait ce silence de mort que pour l’emplir d’un gémissement lugubre. Il fit quelques pas et buta contre un roc. En-relevant la tête, son regard rencontra la mer. Elle s’étendait, à peine plus sombre que le ciel, plate, calme en apparence, mais agitée de frissonnements, peuplée. Demain, il voguerait, dans la Marie I, avec Garcia et ceux de l’équipe. Le silence se gonfla de leurs voix, même la voix de Matorel, et celle de Bru, qui est bègue. Et, dans cette solitude, un instant il les revit : Garcia, sec, dur, mais dont le regard est bleu ; Rafalet, qui a un sourire doux d’infirme ; Feliu, grave et presque majestueux, lui le plus pauvre de leur bande ; Ponce, avec son visage osseux, son nez pointu, ses yeux vifs ; Malagarba, la tête carrée, le front volontaire, un des piliers de l’équipe ; Matorel, et sa face de bon chien ; et les Coves, Bru, Neto, Salas, des jeunes pleins de feu. Ils étaient tous présents, vivants, et lui, Arguimbau, maintenant pareil à eux : ses cheveux noirs tondus, mal rasé, l’air farouche. Anita lui racontait que ses yeux étaient plus clairs ; que son cou, ses épaules, étaient plus larges ; et qu’il était devenu un homme nouveau. Dame oui ! Il ne restait rien de l’Arguimbau cordonnier, dont le seul rêve était de faire un bourgeois de Ferreal ! Rien non plus de l’Arguimbau qui vivait sur cette terre morte. Il la frappa à coups de talon. Sa voix emplit cette solitude. Il cria comme on crie en mer, quand deux barques se rencontrent, quand on fait une tirée. Il commença à descendre, s’arrêta soudain, fixa plus attentivement son regard sur l’horizon où une tache noire se déplaçait.

— C’est le courrier d’Afrique, murmura-t-il, et son cœur s’emplissait d’allégresse.

Ce courrier, la nuit, les gars en apercevaient les feux. Alors, Rafalet parlait du temps où il allait en Alger chercher son tabac de contrebande, et Matorel de Tanger, une ville plus blanche que Ferreal.

— Bon Dieu, est-ce que moi j’irai…

Il se remit en marche. Dans sa vie, il y avait sa petite, Anita… bientôt, un autre gosse qu’il avait dû lui planter au retour de cette fameuse nuit d’orage. Sans doute ne quitterait-il jamais l’île ? On y était bien, certes, avec Garcia et Rafalet, tous les gars des deux Marie. Et heureux dès qu’on abandonnait ce coin-ci où ne vivaient plus que quelques vieux, des vaches efflanquées et des moutons maigres.

— Toutes ces pierres !… Si on trouvait sur notre côte toujours autant de poissons !

Il se parlait, dans le vent il lançait des injures, il criait que jamais il ne remettrait les pieds sur la colline. Et il arriva à la ferme. Son père travaillait, un bonhomme terne, cassé, qui se redressa en l’apercevant.

— Tu viens de nos champs, gars ?… Tu y es resté longtemps. Est-ce que soudain ça te dirait ?

— Oh ! foutre non…

Et, cependant, de le voir souffler, marcher avec peine, déjà si usé par cette existence durant laquelle il lui avait fallu arracher son pain à la terre, Arguimbau s’approcha du vieux et lui donna un coup de main.

Sur les onze heures, ils s’assirent dans la cuisine.

Une table de bois, deux mauvais bancs, c’était moins confortable que dans la maison du port où pourtant les gars ne se soignaient guère ! Marie Garcia avait préparé la soupe et aidé sa belle-sœur – tellement décatie. Quelquefois, son regard rencontrait celui d’Arguimbau, puis se posait sur son frère qui avalait sa soupe. Dehors, le vent faisait claquer contre le mur un volet.

— Vous ne mangez jamais du poisson, mama ? demanda Arguimbau.

— Quand le père va à Alayort, oui.

— Faut de bonnes pêches pour qu’il y ait du poisson à Alayort. Vous mangez de la viande ?

— Quoi, tu ne te souviens plus ? gronda la vieille, en branlant la tête.

Si, Arguimbau se rappelait : on vendait le bétail, et ça rapportait juste assez d’argent pour acheter des vêtements, payer le médecin et le pharmacien d’Alayort, parce que le père n’était pas solide de la poitrine. Il se rappelait des souvenirs enfouis profond, et qu’il n’aimait pas tirer de leur trou. On faisait son pain ; on mangeait le « riz de la terre », du blé bouilli auquel on ajoutait un peu de viande de mouton, c’était alors jour de fête ; on mangeait beaucoup de patates, on buvait de l’eau – et il y avait encore plus de pauvreté chez ceux qui cultivaient pour le compte des riches de Ferreal.

Arguimbau regarda les murs blanchis à la chaux, la lampe à huile, la cheminée sans feu – on devait courir pour ramasser du bois, aussi brûlait-on des branches de vieux cactus. Il y avait une autre pièce : la chambre de ses parents. C’était tout. La ferme s’élevait comme un îlot au milieu de ces terres désertées, et des mois et des mois le vent la battait. Là-dedans, ses vieux. Pour encore combien d’années ?

Marie Garcia resterait près d’eux une semaine. Ensuite, ils se retrouveraient seuls, avec leurs bêtes, et parfois passerait un chasseur, jamais personne d’autre. Arguimbau se mordit les lèvres, avala avec peine. Est-ce que ce serait possible de les arracher de là, ses vieux ? Voudraient-ils vivre un jour à Ferreal ? Par exemple, s’il pouvait se mettre à pêcher la langouste ? Mais le père, qui était venu à la ville pour l’enterrement, le lendemain matin avait voulu regagner son bled. À chacun sa vie, à chacun ses amours et son destin. Cependant, Arguimbau pensa que le sien avait encore changé cette année-ci… pour la dernière fois ?

Il expédia ses préparatifs de départ. Sur le seuil :

— Alors, te voilà donc pêcheur aujourd’hui, fit son père.

— Avec Garcia, qui est bien content de lui ! cria Marie Garcia.

Le bonhomme souffla, bougea un peu la tête.

— Je monterai une fois jusque là-haut voir ta mer, et il tourna le dos, marcha, disparut derrière la haie de cactus, comme lui tordus et vieux.

— Adieu, mama, murmura Arguimbau.

Il l’embrassa, puis sa tante ; il traversa la cour, vivement, poussa une barrière et partit à travers champs. De place en place, il lui fallait franchir un petit mur, construit là pour protéger et séparer quoi, puisque c’est partout la même misère ? Pour dire que les hommes s’acharnent au travail, qu’ils s’accrochent à la terre ?

— Ah ! non, gratter des pierres, comme ont fait mes vieux. Alors que la mer regorge de vie.

Il avançait à longues enjambées. Une seule fois, il se tourna : la ferme faisait une tache vivante avec sa haie de cactus, son pin presque à ras de terre, seule couleur verte dans toute cette pierraille. La même soif qu’il avait ressentie ce matin, sur la colline, lui serra la gorge. La même crainte. Malheur, comme ses ancêtres, un jour il serait enseveli dans ce sol.

Il atteignit un mauvais chemin où recommençait le monde. Dans des creux poussaient des figuiers, des pommiers ; une bonne couche de terre s’étalait. Des cactus avec leurs fruits rouges, des jardins autour de chaque ferme et de chaque noria. Alayort était proche, un bloc de maisons claires.

Arguimbau y arriva juste à temps pour sauter dans l’auto qui, depuis une année, remplaçait cette diligence qui avait fait le service trente ans entre Ferreal et Villanova, l’autre port, sur la côte est, mais que les habitants de Ferreal ne veulent pas connaître – pas plus que ceux de Villanova Ferreal.

Cette route, la seule de l’île, on l’appelle encore la route vieille, car certaines parties datent de l’époque romaine, dit-on. La voiture sautait. Arguimbau serait content d’en descendre et de rejoindre la Marie I, où on n’avalait pas de poussière ! Au centre de l’île, les cultures étaient plus riches. Bientôt, la route remonterait et, à un tournant, on apercevrait la région de Ferreal.

— Ça y est !

Il avait vu un « talayot », pierre énorme dressée là par des hommes primitifs qui ne naviguaient pas, des hommes qui ne croyaient qu’à la terre. Au-delà des champs, des murs, des arbres, Arguimbau, lui, c’était à la mer qu’il adressait ses vœux, elle que dans un moment il retrouverait, aussi neuve qu’aux époques les plus lointaines. Il vit des ânes s’effrayer au passage de la « voiture de feu », ainsi qu’on avait nommé la première auto qui marchait au charbon ; un mulet qui traînait une carriole partir au galop. Il sourit, se rappela les paroles de son père qui, cette semaine, pour une fois, avait osé voyager en auto ! Et, les paysans de l’île, il les colla dans le même sac que les cordonniers, avec tous ceux qui ne vivaient pas de la pêche et de la mer !

VIII

Depuis la fin septembre, c’était du mauvais temps. Impossible aux deux Marie de sortir. On ne craignait pas d’aller en mer, que non ; mais on risquait d’y laisser un filet.

Garcia ayant reçu un gros colis plein de pelotes d’une bonne ficelle, les gars avaient commencé à fabriquer du filet à thon – bientôt, on le pêcherait sur la côte nord. On en refaisait chaque année cinquante mètres, et, en trois ans, on avait entièrement renouvelé le filet – les vieux morceaux, vendus dans Ferreal, flottaient l’été devant les portes et les fenêtres.

Comme les camarades, Arguimbau s’était mis au courant. Matin et soir il travaillait dans la resserre, le cul sur un vieux sac, les jambes écartées, son fuseau de ficelle d’une main, le filet en cours de l’autre, et il tirait sec pour fermer chaque maille. Garcia surveillait l’ouvrage, Rafalet préparait les fuseaux, et le reste de l’équipe en mettait un coup, à qui irait le plus vite ! À ce jeu, le dernier n’était plus Arguimbau, mais Matorel.

Malgré l’ouvrage et les bons moments qu’on passait autour de la table basse, en faisant honneur à la cuisine de Feliu, les heures ne s’écoulaient pas comme en mer. Chaque matin, Garcia regardait la roue à eau, au-dessus du port. « Je ne crois encore pas qu’on pourra sortir aujourd’hui », annonçait-il. Le soir on ne sortait pas, en effet.

Les gars flânaient sur le quai où ils retrouvaient des pêcheurs. Ils ne parlaient pas du temps. Personne ne s’en souciait trop, car la saison, qui touchait à sa fin, pour tous avait été favorable. On voyait tranquillement venir l’hiver. Plusieurs barques restaient déjà à quai, un charpentier réparait l’une ; on se réunissait autour et on le regardait travailler. Autre chose attirait l’attention : un chien, un cordonnier, un pêcheur à la ligne. Puis, au crépuscule, on entrait au café La Marine et on y jouait aux cartes ou aux dames.

Arguimbau s’asseyait dehors, sur le banc où s’installaient des vieux qui rabâchaient des histoires de pêche. Pépé Anton’ se montrait le plus bavard. Et, comme Arguimbau écoutait attentivement, il lui parlait de la bande des compagnons de l’Andromède.

— Tu l’as connu, celui qui nous dirigeait : Portalis ? Il disait que nulle part, sur le continent, on ne vit heureux comme ici.

Arguimbau pensait de même. Par exemple, dans ce temps-là, il n’allait pas assez souvent au port pour se souvenir bien de cet étranger dont pépé Anton’ et plusieurs camarades avaient encore la bouche pleine. Oh ! si ç’avait été à présent. L’arrivée et le départ du courrier, le déchargement d’un voilier, des engueulades entre pêcheurs chez le gros Martinez qui employait une servante aimable ; les odeurs fortes qui traînaient ; les chats à l’affût du poisson à voler ; des lézards qui, la nuit venue, sur le mur rose du café guettaient les insectes ; le bruit d’un moteur marin ou celui d’auto de la barque de Sébastien, comme ça, du matin au soir, sans regarder une montre, à la couleur du ciel, à l’animation du quai, Arguimbau connaissait les heures et les jours. Il ne songeait plus que derrière le port s’étendait la ville, avec la place de la Borne où autrefois il était fier de tourner. Il pensait à la mer, et son cœur se gonflait. Il oubliait ses anciens camarades et eux l’oubliaient aussi. Bah ! des types curieux, envieux, égoïstes, qui se tiraient dans les jambes pour arriver… Pas tous, mais beaucoup… Comme lui-même avait pu être ! Maintenant, des amis, des vrais, sur lesquels on peut se reposer devant un danger, qui partageront leur croûte avec vous, prendront part fraternellement à vos efforts, il comptait : tout d’abord Garcia, pas parce qu’il était l’oncle, mais un homme loyal, peu bavard, franc, qui jamais n’aurait escamoté un sou à ses pêcheurs ; Rafalet, simple, calme, qui raccommodait les gars lorsqu’il leur arrivait de se chamailler ; Ponce, qui l’initiait aux mystères de la mécanique, vu qu’Arguimbau tiendrait la place de Coves qui retournerait sous peu à Villanova, son pays ; Feliu, qui ne parlait jamais, mais dont il sentait la bonne amitié ; Matorel, pauvre bougre que tourmentait le souvenir d’une femme ; et Bru, Salas, Neto, si affectueux. Il n’y en avait pas un pour lui rappeler ses débuts, c’était comme s’il vivait avec eux depuis plusieurs saisons. Il s’était accoutumé vite, en somme. « Parce que tu t’es mis à aimer la mer, avait dit Garcia. Voilà tout le secret ». Et l’oncle et la tante, alors qu’on se trouvait en famille, lui avaient laissé entendre que ce serait peut-être lui qui commanderait un jour la Marie I.

La nuit venue, Arguimbau ressassait ses pensées. Quelques lampes, de loin en loin, éclairaient le port, et partout ailleurs les ténèbres s’étendaient, pleines d’un bruit de clapotis, de « flocs » soudains et de gargouillements. Les odeurs marines lui semblaient douces à respirer. Du café, aux fenêtres grandes ouvertes, des éclats de voix lui parvenaient, on discutait de pêche. Tout le retenait là. Il fallait que Garcia et Rafalet l’arrachent de sa place. Et tous trois, en silence, remontaient vers la ville.

Anita ne l’interrogeait plus lorsqu’il arrivait pour dîner. Tant mieux. Elle s’était faite à l’idée que cette existence serait toujours la leur. Du reste, il n’était pas comme Garcia d’un âge à ne plus penser qu’au travail. Une nuit à terre lui procurait la douceur d’être contre une femme, son Anita, un peu lourde, chaude, aimante. Il avait du bonheur plein les bras et plein la tête, un bonheur que ceux du continent ne sauront jamais posséder ; et Anita, lasse de caresses, endormie sur son épaule, dans le silence il ne faisait qu’un vœu. Pas celui d’autrefois : être riche, comme si c’était un rêve d’homme, comme si c’était une chose heureuse à souhaiter. Non. Jusqu’à sa mort vivre la vie libre d’un pêcheur, et rien d’autre, voilà son vœu !

Lorsque les deux Marie ressortirent enfin, Arguimbau passa sur la Marie II et s’occupa du moteur. Il y avait un nouveau dans l’équipe : Tabou, qui à sa façon aimait aussi la mer. Et Arguimbau n’était plus le dernier venu de leur bande.

Leur première sortie fut heureuse. Ils s’étaient dirigés vers la côte nord, et, au matin, deux thons se prirent dans le filet, y firent du dégât, mais on les assomma à coups de gaffe. On rentra avec le sourire !

Au marché, Arguimbau accompagna Garcia, l’aida à ouvrir leurs deux monstres. Il avait les mains dégoûtantes de sang ; il tranchait, grattait, et là-bas, derrière leurs étals, les bouchers le lorgnaient, eux qui n’aiment pas les pêcheurs, naturellement. Puis il vendit. Il faisait son apprentissage pour plus tard. Il pesait dans la bascule suspendue au-dessus des tables de pierre, il avait un mot gai pour les femmes, donnait bon poids à une jolie. Quelques-unes le reconnaissaient, avec lesquelles il avait travaillé en fabrique. C’était loin !

Sur les dix heures, il s’en fut chez lui. Sa petite Irène jouait sur le seuil, il entra. À sa vue, Anita sursauta, et, d’un geste rapide, essuya ses paupières.

— Tu pleurais ?… Tu as les yeux rouges… Alors, quoi.

Il l’embrassa sur le front, doucement. Elle connaissait des moments difficiles, brusquement changeait d’humeur.

— C’est le gosse ?… Tu vas te reposer, je suis rentré tôt exprès. Moi, je ferai le frichti, et il lui montra deux belles tranches de thon. « Regarde comme on inaugure la saison d’hiver ! »

Anita s’en voulut de s’être laissée surprendre. Mais puisqu’Arguimbau mettait ça sur le compte de la grossesse… Non… Il venait de passer près d’elle une longue quinzaine, et, malgré tout, malgré ses nombreuses absences, elle avait cru reprendre un peu l’existence d’autrefois. Elle n’était pas encore résignée, pas autant que le croyait sa tante, moins que ne le pensait Arguimbau. À quoi bon le lui avouer ? troubler son bonheur ? Il y a un an, lorsqu’il chômait et voyait finir leurs dernières économies, elle l’avait connu si sombre, si humilié, qu’il fallait être ravie de l’acharnement qu’il portait à son nouveau métier… même si ce n’était pas celui qu’une femme jeune souhaite pour son mari. D’aucune façon, il n’était l’Arguimbau qu’elle avait connu au temps de leurs fiançailles, un garçon fragile, très soigné, ni celui de leurs trois premières années de mariage, ambitieux. Le destin lui donnait maintenant pour mari un vrai homme, qu’il ne fallait jamais contrecarrer dans ses projets ; mais qui n’abusait point de son autorité, ni de sa liberté. Les hommes ont des amitiés qui vous sont impossibles entre femmes, ils vont au café, boivent, discutent des affaires de Ferreal et de celles du port, qui ne concernent en rien une Anita. Oui, désormais, elle était d’âge à comprendre. Un homme, son cœur aime plusieurs camarades, son travail, la mer ; et une femme, son cœur tout entier appartient à un seul être. Arguimbau se rendait-il compte de la tendresse qu’on lui portait ? Son épouse était une de ces choses qu’il aimait, elle devrait partager avec elles.

— Tu t’y feras comme moi et comme la Marie Rafalet, lui répétait Marie Garcia.

C’est vrai qu’il n’y avait nulle trace de regrets sur leurs visages. Anita se souvint d’une phrase de la Marie Rafalet : « On fait chacun ce qu’on doit de son côté ». Pas séparément, égoïstement, comme Anita avait pu croire. Chaque geste, chaque effort, pouvait être un gage de tendresse, une preuve d’union, et c’est ainsi que se métamorphosait l’amour, que des jeunesses – sa petite Irène – entreraient dans la ronde où vous aurez perdu votre place. « Moi, pas encore », songeait Anita. Et, dans les bras d’Arguimbau, elle se laissait emporter par une passion avide et brutale.

Un mauvais après-midi, elle reprisait un pantalon de pêche, lorsqu’elle vit entrer Seuret qui, au début de l’hiver, avait procuré du travail à son mari.

— Je pourrais voir Arguimbau ?

— Il est au port, répondit Anita, les deux Marie ne sont pas sorties.

— Une bonne nouvelle : l’ouvrage revient, j’en ai pour Arguimbau comme dans le temps.

Quelques semaines auparavant Anita aurait poussé un cri de joie.

— Passez lui parler. Je ne crois pas qu’il voudra…

— Je m’en charge !

Seuret fila jusqu’au port, remonta le chemin, pénétra dans la resserre.

— Hé, Arguimbau, salut !

Assis sur le carrelage, à côté de Matorel, Arguimbau terminait les dernières mailles du filet à thon. Il releva la tête, vit un homme étroit d’épaules et rabougri.

— Qu’est-ce que c’est ? grogna-t-il, et puis soudain il mit un nom sur cet individu : « Seuret ! »

— On ne te voit plus en ville, faut que je descende ici… D’une voix aiguë, avec un regard sur ces pêcheurs qu’il méprisait : Je viens te chercher, j’ai une forte commande.

Arguimbau posa son fuseau.

— Elle arrive trop tard.

— Tard ! glapit Seuret. Ça débute seulement la saison, dans notre métier.

— Notre métier, répondit en ricanant Arguimbau. Tiens, regarde mes chaussures, et il remua ses pieds nus, entre les mailles du filet.

— Voyons, c’est impossible. Toi…

Il est vrai qu’Arguimbau, pas rasé, débraillé, avec un pantalon rapiécé, des bras nus insensibles au froid, une peau tannée, cet Arguimbau-là ressemblait plus à un pêcheur qu’à un cordonnier.

— Je croyais que tu ne pouvais pas supporter d’être en mer, reprit Seuret. Tu dégueulais…

— Je dégueulais, interrompit Arguimbau. J’ai dégueulé, vous autres ? Un peu, au début, parce que j’avais passé des années le cul sur un tabouret, à remuer un pinceau à colle… Il se leva et s’approcha de son ancien camarade : Je te remercie. Mais, à présent, c’est fini pour moi d’être un gnaf !

— Et t’établir ?

— De ça aussi, je suis guéri. Tu comprends ?

Seuret branlait la tête, son visage faisait une grimace, bien sûr qu’il ne comprenait rien et qu’il avait cru le sauver, lui, Arguimbau, de la misère. Dans les temps anciens, à Ferreal, les marins et les pêcheurs étaient estimés, surtout ceux qui revenaient de la « course à l’Amérique », comme on disait, les poches pleines d’argent gagné sur les grands voiliers, le crâne bourré des idées neuves du continent. Puis les cordonniers avaient prospéré, et ces oiseaux-là s’étaient imaginés des choses !…

— Une dernière fois ? demanda Seuret. Ta place est là-haut…

— C’est non, répliqua simplement Arguimbau. Seuret ne lui tendit pas la main. Arguimbau le regarda monter vers la ville, puis rentra.

— Il pensait que tu allais nous lâcher, dit Feliu.

— Que tu accepterais de revivre entre quatre murs, ajouta Ponce.

Arguimbau s’assit. Il tapa sur l’épaule de Matorel et lui cria à l’oreille :

— Il voulait que je retourne avec lui !

— Ah ben, faudrait que tu sois fou ! Arguimbau lança un clin d’œil à Garcia qui souriait ; il passa son gros orteil droit dans une maille, empoigna son fuseau. Les gars des deux Marie travaillaient, vite, tous avec le même cœur. Durant l’après-midi le ciel s’était éclairci, un bon vent soufflait, et demain on espérait pouvoir sortir et étrenner le filet neuf.

 


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en janvier 2023.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Isa, Yves, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Eugène Dabit, L’Île, Les Éditions de Paris, Paris, 2009. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Bateaux dans le port, a été prise par Ancha le 30.5.2015.

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