Joseph Conrad

LA FLÈCHE D’OR

(The Arrow of Gold)
– un récit entre deux notes –

traduction : G. Jean-Aubry

1926

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Table des matières

 

PRÉFACE DU TRADUCTEUR.. 5

NOTE DE L’AUTEUR.. 9

PREMIÈRE NOTE. 12

PREMIÈRE PARTIE. 16

I. 16

II. 31

III. 57

DEUXIÈME PARTIE. 76

I. 76

II. 86

III. 96

IV.. 106

TROISIÈME PARTIE. 128

I. 128

II. 143

III. 154

IV.. 164

QUATRIÈME PARTIE. 179

I. 179

II. 194

III. 203

IV.. 221

V.. 245

CINQUIÈME PARTIE. 262

I. 262

II. 276

III. 289

IV.. 299

V.. 318

VI. 345

VII. 366

DEUXIÈME NOTE. 376

Ce livre numérique. 391

 

 

Celui qui n’a connu que des hommes polis et raisonnables, ou ne connaît pas l’homme ou ne le connaît qu’à demi.

(Caractères).

 

À

FRANCIS DE MIOMANDRE

 

pour qui Marseille eut aussi

le visage de la Jeunesse :

 

avec l’immuable affection

du traducteur.

 

G. J.-A.

PRÉFACE DU TRADUCTEUR

Les circonstances et les personnages qui sont décrits dans « La Flèche d’or » ne sont aucunement imaginaires. En octobre 1874 Joseph Conrad âgé de dix-sept ans arriva de Cracovie à Marseille pour suivre la carrière maritime. Après y avoir attendu sept ou huit mois un embarquement, il fit, comme pilotin, un premier voyage aux Antilles à bord du trois-mâts « Mont-Blanc », et revint à Marseille dans les tout premiers jours de l’année 1876. Il y demeura jusqu’au début de juillet et embarqua alors sur le voilier « Saint-Antoine » pour un second voyage aux Antilles, au Mexique et au Vénézuela.

C’est à bord de ce navire qu’il fit la connaissance de Dominique Cervoni qui en était le second capitaine : celui-ci remarqua bientôt la vive intelligence du jeune polonais, cependant que, de son côté, Conrad se prenait d’une grande amitié et d’une véritable admiration pour Cervoni. Au retour de cette campagne dans le golfe du Mexique, Conrad, qui avait à Marseille des relations dans les milieux légitimistes, se trouva inopinément mêlé aux tentatives carlistes sans avoir pour don Carlos lui-même et sa cause le moindre intérêt particulier et sans voir en cette affaire autre chose qu’une occasion de satisfaire son goût du risque et de l’aventure.

Trente années plus tard, dans son livre de souvenirs maritimes, Le Miroir de la mer, Joseph Conrad consacra un chapitre à cette période de sa vie. Il rapporta les circonstances qui l’amenèrent à se livrer à des opérations de contrebande d’armes et de munitions au profit des carlistes, à bord d’une balancelle, le Tremolino. Ce chapitre eût suffi à révéler l’authenticité de l’aventure rapportée dans « La Flèche d’or », celle de ses acteurs et de ses moindres événements si l’écrivain n’avait encore pris le soin d’affirmer l’exactitude de son récit dans une note manuscrite portée sur un exemplaire de ce roman.

Au reste, l’existence de Dominique Cervoni ne peut plus faire aucun doute. J’ai pu, aux archives de l’Inscription Maritime de Marseille, retrouver le relevé complet de sa carrière en même temps que j’y découvrais les indications les plus précises sur les deux voyages faits par Conrad à bord des voiliers marseillais. D’autre part, les entretiens que j’ai pu avoir récemment en Corse avec divers membres de la famille Cervoni m’ont convaincu de la scrupuleuse ressemblance attachée par Conrad au portrait qu’il a tracé de Dominique.

L’identité de plusieurs autres personnages a pu également être établie avec assurance. Au cours d’une des nombreuses conversations que j’eus avec le grand écrivain, celui-ci me fit une remarque évasive qui m’a permis de retrouver, à la fin du troisième chapitre du « Second rang du collier » de Judith Gautier, une certaine Mme Key Blunt qui n’est autre, – dix ans plus tôt, – que celle qui figure dans « La Flèche d’or ».

Madame Léonore, qui paraît à plusieurs reprises au cours de ce récit, était bien connue à Marseille dans le monde des pilotes et des marins, à cette époque, sous le nom de « la Romaine ». Elle tenait un petit café, le café de la Colonne Trajane, non loin du Vieux Port.

Il existe bien à Marseille une rue des Consuls, mais qui n’est évidemment pas celle que Conrad désigne de ce nom : selon toute vraisemblance cette rue devait être la rue Sylvabelle, et c’est là qu’a dû se passer la plus grande partie de l’action.

Le café élégant dont le héros parle dès le premier chapitre et où il propose à Blunt et à Mills d’aller souper était le café Bodoul et la Maison Dorée existait bien à Marseille alors, sur la Canebière, à l’endroit qu’il lui assigne.

De même, les allusions passagères et voilées faites à Clovis Hugues et à un sculpteur surnommé Prax, et qui se nommait Frétigrny, correspondent parfaitement à la réalité.

Il est bien exact qu’en février 1878, à Marseille, Joseph Conrad fut blessé au cours d’un duel, assez grièvement pour qu’on fît venir son oncle de Kief. Je ne l’entendis jamais faire allusion à cette affaire, mais, en 1914, au début de la guerre, à Zacopane, en Pologne, où il était retenu par les circonstances, il fit allusion à Blunt au cours d’une conversation avec une de ses cousines polonaises et déclara, en français : « Oui, je lui ai fracassé la patte. »

Pour ce qui est de Mills, si nous nous reportons au Miroir de la mer il devait se nommer Henry C… Conrad m’a dit avoir modifié l’aspect véritable de ce seul personnage : il lui a prêté l’apparence physique et beaucoup du caractère d’un de ses amis anglais les plus chers, qui se nommait Marwood, et qu’il connut bien longtemps après ses années marseillaises.

En dépit de toute la patience et de toute l’obligeance, – dont je leur suis profondément reconnaissant, – de M. Pierre Mantel, administrateur de l’Inscription maritime à Bastia et de M. Joseph Colmain, commis de l’Inscription maritime de Marseille, il ne m’a pas été possible de retrouver la moindre trace du Tremolino et tout tend à nous faire croire que le romancier ne nous a pas livré le nom véritable du petit navire.

Il me faut remercier ici tout particulièrement M. Berthet, administrateur de la Marine au Havre, M. P. Busquet, archiviste en chef des Bouches-du-Rhône, et M. François Prieur, de Marseille, qui avec une égale bonne grâce, se sont efforcés d’éclairer divers détails de ce récit, entre autres l’identité de la personne que Joseph Conrad désigne ici sous le nom de Rita. Nos recherches ont été vaines : peut-être un lecteur se trouvera-t-il pour nous mettre quelque jour sur la voie des découvertes.

La façon dont Joseph Conrad a utilisé, dans d’autres livres, certaines circonstances de sa propre vie, me persuade que les modifications apportées par lui à la réalité doivent se borner ici à quelques changements de noms et de temps : mais les faits, les personnes, les sentiments furent assurément tels qu’il les a décrits.

Après que le futur romancier eut vécu ces trois années et demie à Marseille, son attachement à cette ville ne se dissipa en aucune manière. Il y retourna à plusieurs reprises, entre autres à son retour de Capri en 1905, et lors de son voyage en Corse, en 1921. L’année suivante lorsque je fus invité à donner à Marseille une conférence sur Conrad et son œuvre, le romancier me remit un exemplaire de The Arrow of Gold (La Flèche d’or) qui portait cette inscription : « À la Société des Amis des Lettres, de Marseille, la ville chère à ma mémoire, où j’ai jeté mon premier coup d’œil conscient sur le monde et la vie. » Dans son cabinet de travail, la place d’honneur était occupée par une gravure d’après Joseph Vernet, représentant le port de Marseille.

La première esquisse de « La Flèche d’or » portait comme titre The Laugh (Le Rire). Cette esquisse, aujourd’hui dans la collection de M. T.-J. Wise de Londres ne comporte que cent pages environ mais contient un passage supprimé dans le récit définitif, et dans lequel l’auteur faisait allusion au sentiment que lui avait inspiré une jeune fille polonaise à Cracovie, avant qu’il ne s’éprît de la personne désignée ici sous le nom de Rita.

Sous le titre de The Arrow of Gold, ce roman parut d’abord de décembre 1918 à février 1920 dans le Lloyd’s Magazine de Londres, puis en volume chez Doubleday, Page et C° de New-York en avril 1919 et chez T. Fisher Unwin de Londres en août 1919. À l’occasion de l’édition de ses Œuvres Complètes publiées à Londres chez William Heinemann et C° en 1920, Joseph Conrad ajouta à son livre une Note de l’auteur que l’on trouvera également ici.

G. J.-A.

NOTE DE L’AUTEUR

Puisque j’ai donné aux préfaces de mes livres la dénomination de « Note de l’auteur », force m’est bien, – pour l’uniformité, – de la conserver à celle-ci, dussé-je m’exposer ainsi à quelque confusion. La Flèche d’or, comme l’indique son sous-titre, est en effet « un récit entre deux notes ». Ces notes, toutefois, font corps avec le cadre même, appartiennent à sa contexture, et leur objet est de préparer et de clore l’histoire même. Elles sont indispensables à la compréhension de l’aventure que je raconte et ont essentiellement trait au moment et au lieu de l’action, ainsi qu’à certaines circonstances historiques qui déterminent l’existence des personnages qui se trouvent mêlés aux faits dont la succession couvre l’espace de douze mois. C’était le plus court moyen de venir à bout des préliminaires d’un ouvrage qui ne devait, en aucune façon, prendre l’aspect d’une chronique.

La Flèche d’or est le premier ouvrage que j’aie publié depuis la guerre. J’ai commencé à l’écrire pendant l’automne 1917 et je l’ai terminé au cours de l’été 1918. Son souvenir se trouve donc associé à celui de l’heure la plus sombre de la guerre et qui, selon l’adage connu, précéda l’aube, – l’aube de la paix.

Quand je considère maintenant ces pages écrites en des jours d’orage et d’angoisse, elles prennent un air de gravité singulière. Elles ont été écrites avec calme, sinon de sang-froid, et c’est probablement la seule sorte de pages que j’aurais pu écrire en un moment pareil, chargé de menace, mais aussi de confiance.

J’ai porté avec moi pendant bien des années le sujet de ce livre, non pas tant comme la possession de ma mémoire que comme une part inhérente de moi-même. Il m’était toujours présent à l’esprit et tout prêt sous la main : mais je n’y touchais pas, par un sentiment que je prenais pour de la timidité, mais qui était, à vrai dire, une très compréhensible défiance de moi-même.

À cueillir le fruit du souvenir on risque fort d’en ternir l’éclat, surtout quand il vous faut le porter au marché. Comme il s’agissait du fruit de mon jardin privé, on peut aisément comprendre ma répugnance, quoiqu’il se soit trouvé des critiques pour me reprocher de n’avoir pas publié ce livre quinze ans plus tôt. Je ne regrette pas le retard que j’y ai apporté. Si je l’ai entrepris si tard dans ma vie, c’est que le moment était venu. Je veux dire le sentiment même du moment. C’est un point qu’on ne saurait discuter. Je ne discuterai pas davantage le regret qu’ont exprimé ces censeurs et qui me semble être ce que l’on peut dire de plus « hors de propos » en fait de critique littéraire.

Je n’ai jamais prétendu dissimuler les origines du sujet qui forme la matière de ce livre : on a vu pourtant des critiques triompher en y découvrant mon Dominique du Miroir de la mer sous son nom même (merveilleuse découverte, en vérité !) et en reconnaissant la balancelle « le Tremolino » dans le petit navire anonyme sur lequel Monsieur Georges se livre à son commerce fantastique et cherche à apaiser la souffrance de son incurable blessure. Je ne suis aucunement déconcerté par ce déploiement de perspicacité. C’est en effet le même homme et la même balancelle. Mais pour les fins d’un livre comme Le Miroir de la mer, tout ce que je pouvais utiliser était l’histoire du petit « Tremolino » lui-même. Le présent ouvrage ne cherche aucunement à développer un sujet que j’ai effleuré il y a bien des années et qui se rattache à un amour d’un tout autre caractère. Ce que l’histoire du « Tremolino », sous son aspect anecdotique, a de commun avec le sujet de La Flèche d’or, c’est son caractère d’initiation à la vie passionnelle, à travers une épreuve qu’il fallait envisager avec résolution. Dans les quelques pages de la fin du Miroir de la mer et dans tout le volume de La Flèche d’or, c’est cela et cela seulement qui forme le sujet proposé au public. Les pages et le livre forment ensemble une relation complète : et la seule assurance que je puisse donner à mes lecteurs est que, telle qu’elle se présente ici avec toutes ses imperfections, elle leur est du moins offerte en son entier.

Si je crois devoir faire cet exposé explicite, c’est que, çà et là, parmi nombre d’appréciations sympathiques, j’ai cru remarquer une note, pour ainsi dire, de méfiance : méfiance de faits dissimulés, d’explications évitées, de motifs insuffisants. Mais ce qui manque dans le récit est simplement ce que j’ignorais : ce qui n’y est pas expliqué est ce que je ne comprenais pas moi-même ; ce qui peut y paraître insuffisant n’est attribuable qu’à mon défaut de pénétration. Et quant à cela, je n’y puis rien. Dans le cas de ce livre, je me suis trouvé dans l’incapacité de suppléer à ces imperfections par l’exercice de ma faculté d’invention. Elle n’a jamais été très vive : et en faire usage dans cette circonstance m’eût semblé particulièrement malhonnête. C’est eu égard à cette raison morale et non pas par timidité que j’ai tenu à rester strictement dans les limites d’une sincérité dénuée d’artifices et à tenter de gagner la sympathie de mes lecteurs sans prétendre à une hautaine omniscience et sans m’abaisser au subterfuge d’émotions exagérées.

J. C.

PREMIÈRE NOTE

Les pages qui suivent ont été extraites d’un volumineux manuscrit destiné apparemment à une seule femme. Elle semble avoir été l’amie d’enfance de celui qui l’avait rédigé. Ils s’étaient perdus de vue, alors qu’ils n’étaient encore que des enfants, ou guère plus. Des années s’étaient écoulées. Une circonstance était venue rappeler à cette femme le compagnon de ses jeunes années et elle lui avait écrit : « J’ai entendu parler de vous récemment. Je sais où la vie vous a conduit. Vous avez assurément choisi votre voie. Mais nous, qui étions restés en arrière, nous avions toujours l’impression que vous vous étiez lancé dans un désert impénétrable. Et nous vous considérions comme à tout jamais perdu. Mais vous en êtes revenu et, bien que nous puissions ne jamais nous revoir, mon souvenir va vers vous et j’avoue que j’aimerais savoir quels ont été les incidents de la carrière qui vous a mené où vous êtes à présent. »

Il lui avait répondu : « Vous êtes bien le seul être au monde qui ait gardé le souvenir de l’enfant que j’ai été. J’ai entendu parler de vous de temps à autre, mais je me demande quelle sorte de personne vous êtes maintenant. Peut-être, si je le savais, n’oserais-je pas prendre la plume. Mais je ne le sais pas. Je me rappelle seulement que nous étions grands amis. En fait, je l’étais beaucoup plus avec vous même qu’avec vos frères. Mais je suis comme celui qui partit, des deux pigeons de la fable ; si je me décide à vous faire ce récit, je voudrais que vous y croyiez être vous-même. Il se peut que j’abuse de votre patience en vous racontant ma vie, si différente de la vôtre, non seulement dans ses faits, mais dans son esprit même. Il se peut que vous ne compreniez pas. Il se peut même que vous soyez choquée. Je me dis tout cela, mais je sais bien que je succomberai. Il me souvient qu’autrefois, quand vous aviez à peu près quinze ans, vous parveniez toujours à me faire faire tout ce que vous vouliez. »

Son récit commence par la narration minutieuse de l’aventure qui suit et qui se déroula à peu près en douze mois. Sous la forme où on la trouvera ici, elle a été émondée de toutes les allusions à leur passé commun, de tous les apartés, commentaires ou explications qui s’adressaient directement à cette amie d’enfance. Même ainsi, la chose est assez longue. Il semble que non seulement il était doué d’une bonne mémoire, mais encore qu’il savait évoquer ses souvenirs. Là-dessus, il est vrai, les avis peuvent différer.

Cette aventure, – sa première grande aventure, comme il l’appelle, – débute à Marseille. Et elle s’y achève. Elle aurait pu toutefois se passer n’importe où. Cela ne veut pas dire que les personnages en question auraient pu tout aussi bien se rencontrer dans le pur espace. L’endroit n’en a pas moins une importance réelle. Quant à l’époque, il est aisé, d’après les événements, de déterminer qu’elle se place aux environs de 1875, alors que don Carlos de Bourbon, encouragé par la réaction générale de toute l’Europe contre les excès du républicanisme communiste, tentait de reconquérir le trône d’Espagne, les armes à la main, dans les collines et les ravins du Guipuzcoa. Dernier exemple, peut-être, d’une de ces tentatives de prétendants, que l’Histoire enregistre de ce ton grave et désapprobateur qui lui est habituel, mais où perce néanmoins un vague regret du romanesque qui disparaît. Les historiens, eux aussi, y sont accessibles. D’ailleurs, l’Histoire n’a rien à faire avec ce récit. On ne se propose point ici de justifier ou de condamner. Tout ce que l’auteur de ces pages est en droit d’attendre, c’est peut-être quelque sympathie pour sa jeunesse ensevelie et qu’il revit au moment où s’achève son insignifiante course en ce monde. Étrange personnage, – et pourtant pas très différent peut-être de chacun de nous.

Quelques mots d’explication s’imposent à propos de certains faits.

Il s’est trouvé, dira-t-on, plongé bien brusquement dans cette longue aventure. Mais, de certains passages (supprimés ici parce qu’il s’y mêlait des questions oiseuses), il ressort clairement qu’à l’époque de leur rencontre au café, Mills s’était déjà fait, de façon et d’autre, une idée précise de ce jeune homme ardent qu’on lui avait présenté dans un salon ultra-légitimiste. Ce que Mills en avait appris lui avait donné l’impression d’un garçon qui, arrivé à Marseille avec d’excellentes recommandations, s’employait apparemment de son mieux à gâcher sa vie de façon excentrique, en compagnie de quelques bohèmes, – un poète émergea de cette compagnie, par la suite[1], – et qui, d’autre part, s’était fait des amis parmi les gens de la Vieille Ville, pilotes, marins, ouvriers de toutes sortes. Il avait la prétention absurde de se considérer comme un marin, et on lui attribuait une aventure mal définie et plus ou moins illégale dans le Golfe du Mexique. Mills pensa aussitôt que ce jeune excentrique était exactement ce qu’il fallait pour la tâche que les partisans légitimistes avaient à cœur : c’est-à-dire le ravitaillement par mer, en armes et en munitions, des détachements carlistes qui combattaient dans le sud. C’était précisément pour conférer avec doña Rita à ce sujet que le capitaine Blunt avait été dépêché par le quartier général.

Mills se mit immédiatement en contact avec Blunt et lui soumit son idée. Le capitaine l’approuva. En fait, ce soir de carnaval, Mills et Blunt avaient tous deux cherché notre homme un peu partout. Ils avaient décidé de le fourrer dans cette affaire, si possible. Blunt, naturellement, désirait le voir d’abord. Il dut le regarder comme quelqu’un qui donnait des promesses, mais qui, d’un autre côté, n’était pas dangereux. C’est avec cette légèreté que fut mis au monde le notoire et, en même temps, mystérieux Monsieur Georges – au contact de deux esprits qui ne se souciaient guère de ce qui pourrait lui advenir.

Leur dessein explique le ton intime que prit leur première conversation et la soudaine introduction de l’histoire de doña Rita. Mills, bien entendu, désirait tout entendre de cette histoire. Quant au capitaine Blunt, on soupçonne qu’à cette époque il ne pensait à rien d’autre. D’ailleurs, c’était à doña Rita qu’il appartiendrait de persuader le jeune homme : car, après tout, une pareille entreprise, avec ses risques sérieux, n’était pas une bagatelle à proposer à un homme, si jeune qu’il fût.

Il est indéniable que Mills semble avoir agi sans beaucoup de scrupules. Il paraît en avoir eu conscience lui-même, à un moment donné, lorsqu’ils se rendaient en voiture au Prado. Mais, avec sa pénétration, il avait probablement fort bien compris la nature à laquelle il avait affaire. Il se peut même qu’il l’ait enviée. Au surplus, je n’ai pas ici à justifier Mills. Quant à celui que nous pouvons regarder comme sa victime, il est évident que jamais l’idée d’un reproche n’est entrée dans son esprit. Pour lui, Mills ne saurait être critiqué. Remarquable exemple de l’ascendant qu’une forte individualité peut prendre sur un jeune homme.

PREMIÈRE PARTIE

I

Il est de certaines rues qui jouissent à la fois d’une atmosphère qui leur est propre, d’une sorte de renommée universelle et de l’affection particulière des habitants de la ville. La Canebière est une de ces rues-là, et l’adage : « Si Paris avait la Canebière, ce serait un petit Marseille » n’est que la plaisante expression d’un orgueil municipal. Moi aussi, j’en ai subi le charme. Pour moi, la Canebière a été une rue qui menait vers l’inconnu.

À un certain endroit, elle ne présentait pas moins de cinq grands cafés qui formaient une rangée resplendissante. Au hasard de ma promenade, j’entrai, ce soir-là, dans l’un d’eux. Il n’y avait pas foule. Ce café semblait même vide, malgré son air de fête et son éclairage abondant. Le froid était vif dans cette rue merveilleuse (c’était un soir de Carnaval) ; je flânais et me sentais solitaire. Aussi étais-je entré m’asseoir un moment dans ce café.

Le Carnaval tirait à sa fin. Tous, du haut en bas de l’échelle sociale, voulaient en avoir la dernière bouchée. Des bandes masquées, bras dessus, bras dessous, criant comme des Peaux-Rouges, balayaient les rues de leur course folle, tandis que des bouffées d’un mistral glacé faisaient, à perte de vue, trembloter les réverbères. Un vent de folie passait sur tout cela.

Peut-être était-ce ce qui me communiquait cette impression de solitude ; je n’avais en effet ni masque ni déguisement ; je ne hurlais pas ; je n’étais aucunement en harmonie avec ce que je voyais et entendais. Pourtant, je n’étais pas triste ; j’étais seulement d’une humeur tranquille. Je venais de rentrer de mon second voyage aux Antilles, les yeux encore remplis de la splendeur tropicale, la mémoire chargée d’aventures qui, légitimes ou non, avaient eu leur charme et leur séduction, car elles m’avaient quelque peu ému et considérablement amusé. Mais elles m’avaient laissé intact. C’était, en effet, les aventures des autres et non pas les miennes. Elles ne m’avaient guère mûri. J’étais tout aussi jeune qu’auparavant, – inconcevablement jeune, encore merveilleusement insouciant, infiniment réceptif.

Vous pouvez croire que j’étais loin de penser à don Carlos, à la lutte qu’il soutenait pour le prix d’un royaume. Pourquoi y aurais-je pensé ? A-t-on besoin de penser à ce dont on parle tous les jours dans les journaux ou dans la conversation ? J’avais fait quelques visites depuis mon retour : la plupart de mes relations étaient légitimistes et suivaient de très près les événements de la frontière d’Espagne, pour des raisons politiques, religieuses ou romanesques. Mais tout cela ne m’intéressait aucunement. Je n’étais probablement pas assez romanesque. Ou peut-être l’étais-je encore plus que tous ces braves gens. L’affaire me paraissait banale. Cet homme, après tout, faisait son métier de prétendant.

La couverture d’un journal illustré, qui traînait sur la table près de moi, me le montrait pittoresquement assis sur une roche : un homme grand, bien planté, la barbe taillée en carré, les mains sur la garde d’un sabre de cavalerie, se détachant sur un fond de montagnes sauvages. Mon attention avait été attirée par cette gravure traitée avec vigueur (on n’avait pas encore nos sottes reproductions d’instantanés). C’était, visiblement, du romanesque à l’usage des royalistes, mais je la regardais tout de même avec curiosité.

À ce moment, des masques venant du dehors firent irruption dans le café, en dansant une farandole que menait un gros homme robuste avec un nez en carton. Il gambadait comme un fou, suivi d’une vingtaine d’autres travestis, pour la plupart Pierrots et Pierrettes, qui se tenaient par la main et serpentaient entre les tables et les chaises : les yeux brillaient à travers les trous des masques de carton, les poitrines haletaient ; mais tous gardaient un mystérieux silence.

C’étaient des gens du peuple, en costumes de calicot blanc à pois rouges ; mais il y avait parmi eux une jeune fille habillée d’un costume noir brodé de demi-lunes d’or, à corsage montant et à jupe très courte. La plupart des habitués ne levèrent pas même les yeux de leur jeu ou de leur journal. Quant à moi, seul et oisif, je les regardai vaguement. La jeune fille déguisée en Nuit portait ce petit masque de velours noir, qu’on appelle un « loup ». Ce qui avait poussé cette jolie personne à se joindre à cette bande visiblement vulgaire, je ne puis l’imaginer. Sa bouche et son menton découverts donnaient l’impression d’une grâce raffinée.

Ils défilèrent devant ma table. Peut-être la Nuit remarqua-t-elle mon regard fixe ; elle se pencha en dehors de la chaîne qui serpentait et me tira sa petite langue fine comme un dard rose. Je ne m’y attendais pas et n’eus pas même le temps de lui lancer un « très joli » approbateur, qu’elle était déjà passée en sautillant. Après une telle marque d’intérêt, je ne pouvais faire moins que de la suivre des yeux jusqu’à la porte où, la chaîne s’étant rompue, tous les masques essayaient de sortir à la fois. Deux messieurs qui venaient de la rue se trouvèrent pris dans la cohue. La Nuit (ce devait être son habitude) leur tira la langue, à eux aussi. Le plus grand des deux, qui était en habit sous un léger pardessus grand ouvert, lui caressa le menton, et je pus voir sur un visage maigre et sombre étinceler des dents blanches. Son compagnon était très différent : blond, des joues lisses et colorées, et de larges épaules. Il portait un complet gris, évidemment acheté tout fait, car il semblait trop étroit pour sa corpulence.

Cet homme ne m’était pas complètement inconnu. Toute la semaine précédente ou presque, je l’avais cherché à travers tous les lieux publics où l’on peut se rencontrer dans une ville de province. Je l’avais vu pour la première fois, vêtu de ce même complet gris tout fait, dans un salon légitimiste où, visiblement, il était un objet de curiosité, surtout de la part des femmes. J’avais compris qu’il s’appelait M. Mills. La dame qui m’avait présenté avait saisi cette occasion pour me chuchoter à l’oreille : un proche parent de lord X… Et elle avait ajouté, en levant les yeux : un grand ami du Roi. Elle entendait par là don Carlos, cela va sans dire. J’examinai « le proche parent », non pas à cause de sa parenté, mais parce que l’aisance qu’il montrait en dépit de sa corpulence et de ses vêtements trop étroits m’émerveillait. Mais, à ce moment, la même dame ajouta : « Il est parmi nous, comme naufragé. »

Cela attira mon attention. Je n’avais encore jamais vu quelqu’un qui eût échappé à un naufrage. Tout mon esprit d’aventures se réveilla. J’envisageais un naufrage comme un événement inévitable, tôt ou tard, dans mon avenir.

Cependant l’homme qui avait pris à mes yeux une telle distinction regardait tranquillement à droite et à gauche et ne soufflait mot, à moins qu’une des dames présentes ne lui adressât personnellement la parole. Il y avait environ une douzaine de personnes dans ce salon, des femmes pour la plupart, occupées à manger des gâteaux et à jacasser passionnément. On eût dit une réunion de comité carliste d’un caractère particulièrement ridicule. Si jeune et si inexpérimenté que je fusse, je m’en rendais compte. Et j’étais de beaucoup le plus jeune dans cette pièce. Le paisible M. Mills m’intimidait un peu par son âge (il devait bien avoir trente-cinq ans), sa massive tranquillité, ses yeux clairs et attentifs. Mais la tentation était trop forte, et je l’interrogeai spontanément sur son naufrage.

Il tourna vers moi son large visage haut en couleur, et son regard pénétrant eut une expression de surprise ; mais comme si ce regard, me traversant en un instant, n’y eût rien trouvé de répréhensible, il fît subitement place à une expression amicale. Du naufrage, il ne me raconta pas grand’chose. Il me dit seulement que cela n’avait pas eu lieu dans la Méditerranée, mais de l’autre côté du Midi de la France, dans le golfe de Gascogne. « Ce n’est guère ici l’endroit pour entreprendre un récit de ce genre ! » remarqua-t-il, en regardant autour de lui, et en esquissant un sourire aussi attirant que toute sa personne à la fois campagnarde et distinguée.

Je lui en exprimai mon regret. J’aurais aimé entendre le récit dans tous ses détails. À quoi il me répondit que ce n’était pas un secret et que la prochaine fois que nous nous rencontrerions…

— « Mais où pouvons-nous nous rencontrer ? m’écriai-je. Je ne viens pas souvent dans cette maison, vous savez. »

— « Où ? À la Canebière, bien sûr. Tout le monde se rencontre au moins une fois par jour sur le trottoir en face de la Bourse. »

C’était vrai. Mais quoique je l’eusse cherché tous les jours suivants, il m’avait été impossible de le rencontrer aux heures habituelles. Les compagnons de mes moments de flânerie (tout mon temps, d’ailleurs, se passait alors à flâner) ne furent pas sans remarquer ma préoccupation et me plaisantèrent à ce sujet. Ils voulaient savoir si celle que je cherchais était brune ou blonde. Était-ce une beauté du monde aristocratique ou une beauté de monde maritime : car ils savaient que j’avais un pied dans chacun de ces deux mondes, si j’ose dire. Quant à eux, c’était le monde de la bohème, un monde pas bien grand, une demi-douzaine d’entre nous, sous la conduite d’un sculpteur que nous appelions Prax par abréviation. Mon surnom à moi était le jeune Ulysse. Il me plaisait.

Mais, plaisanterie ou non, ils auraient été bien surpris de me voir les abandonner pour ce gros et sympathique Mills. J’étais prêt à fausser compagnie à n’importe lequel de mes semblables pour montrer à cet homme la plus vive déférence. Ce n’était pas précisément à cause de ce naufrage. Il m’attirait et m’intéressait surtout parce que je ne pouvais parvenir à mettre la main sur lui. La crainte qu’il eût pu soudainement regagner l’Angleterre ou l’Espagne me jetait dans une sorte de ridicule découragement, comme si j’avais manqué là une occasion unique. Et dans un mouvement joyeux je m’enhardis à lui faire signe de la main à travers le café.

Je devins fort confus aussitôt après, lorsque je le vis venir vers ma table, en compagnie de son ami. Celui-ci était de la dernière élégance. Il ressemblait aux gens que l’on peut voir par un beau soir de mai aux abords de l’Opéra. Véritablement très parisien. Et pourtant il ne me parut pas être aussi Français qu’il l’aurait dû, comme si la nationalité pouvait avoir différents degrés de perfection. Mills, lui, était parfaitement insulaire. Il n’y avait pas le moindre doute à son sujet. Ils m’adressèrent l’un et l’autre un léger sourire. Le gros Mills fit les présentations :

— « Le capitaine Blunt. »

Nous nous serrâmes la main. Ce nom ne me disait pas grand’chose. Je fus surpris que Mills se fût si bien rappelé le mien. Je ne veux pas vanter ma modestie mais il me semblait que deux ou trois jours suffisaient amplement pour qu’un homme tel que Mills oubliât jusqu’à mon existence. Quant au capitaine, je fus frappé, en l’examinant davantage, de la parfaite correction de sa personne. Ses vêtements, sa svelte silhouette, son visage régulier, mince et bronzé, son maintien, tout était si correct qu’il n’échappait à la banalité que par des yeux noirs d’une vivacité peu commune dans le midi de la France, et encore moins en Italie. En outre, pour un officier en civil, il n’avait pas l’air suffisamment « du métier ». Cette imperfection ne manquait pas non plus d’intérêt.

Vous croyez peut-être que je subtilise mes impressions à plaisir : mais un homme qui a mené une existence assez rude, très rude même, peut vous assurer que ce sont précisément les détails subtils des personnalités, des rencontres, des événements qui retiennent l’intérêt et le souvenir, – et à peu près rien d’autre. Ce soir-là fut, voyez-vous, le dernier soir de cette partie de ma vie où je ne connaissais pas cette femme. Ce sont les dernières heures d’une existence antérieure. Ce n’est pas ma faute si elles n’ont pas été, à ce moment décisif, associées à quelque chose de mieux qu’aux banales splendeurs d’un café doré et aux folles clameurs du carnaval dans la rue.

Tous trois cependant, bien que presque étrangers les uns aux autres, nous avions pris autour de la table des attitudes à la fois aimables et graves. Un garçon vint nous demander ce que nous désirions, et ce fut alors, qu’ayant commandé du café, la toute première chose que j’appris du capitaine Blunt était qu’il souffrait d’insomnies. Imperturbable, Mills se mit à bourrer sa pipe. Je me sentis tout d’un coup extrêmement embarrassé, et tout à fait gêné lorsque je vis mon Prax entrer dans le café, vêtu d’un costume médiéval du genre de celui que l’on voit Faust porter au troisième acte, et qui, sans aucun doute, avait été fait pour un Faust d’opéra. Un léger manteau flottait sur ses épaules. Il s’avança théâtralement vers notre table et, m’interpellant par mon surnom de Jeune Ulysse, il me proposa de nous aller promener par les champs d’asphalte pour y cueillir des marguerites propres à rehausser un souper infernal organisé de l’autre côté de la rue à la Maison Dorée, – au premier étage. Par des signes de tête chargés de reproche et des regards indignés, je lui fis remarquer que je n’étais pas seul. Il recula d’un pas, comme surpris de la découverte, me tira sa toque de velours emplumé avec un salut si profond que les plumes balayèrent le plancher, et sortit en arpentant la scène, la main gauche appuyée au pommeau de la dague de théâtre qui lui pendait à la ceinture.

Mills, cet homme bien élevé, encore que rustique, avait été pendant ce temps fort occupé à allumer sa pipe ; le distingué capitaine se souriait à lui-même. J’étais affreusement vexé, et je m’excusai de cette intrusion en disant que ce garçon était un futur grand sculpteur fort inoffensif, mais que l’air de la nuit lui avait apparemment monté à la tête.

À travers le nuage de fumée qu’il avait exhalé autour de sa large tête, Mills darda sur moi ses yeux bleus amicaux mais terriblement perçants. Le sourire du capitaine svelte et brun prit une expression bienveillante. Pouvait-on savoir pourquoi mon ami m’avait appelé le Jeune Ulysse ? Et il ajouta aussitôt, d’un ton enjoué des plus aimables, qu’Ulysse était un personnage fort astucieux. Mills ne me laissa pas le loisir de répondre. Il lança :

— « Cet ancien Grec avait la réputation d’un voyageur, – le premier marin historique. »

Et de sa main qui tenait la pipe, il fit vers moi un geste vague.

— « Ah ! vraiment ? dit le capitaine si poli d’un air incrédule et quelque peu las. Êtes-vous un homme de mer ? Dans quel sens, dites-moi ? »

Mills intervint de nouveau :

— « Dans le sens exactement où vous êtes vous-même un homme de guerre. »

Ce fut alors que j’entendis le capitaine Blunt proférer l’une de ses frappantes déclarations. Il en avait deux et celle-ci était la première :

— « Je vis de mon épée. »

Ce fut dit sur un ton d’extraordinaire dandysme qui me coupa littéralement la respiration. Je ne pus que le regarder fixement. Il ajouta d’un ton plus naturel :

— « Deuxième régiment de cavalerie de Castille. Et martelant les mots, en espagnol : En las filas legitimas ! »

Mills, immobile comme Jupiter dans son nuage, déclara :

— « Il est en permission ici. »

— « Il va sans dire que je ne crie pas cela sur les toits, assura catégoriquement le capitaine, pas plus que mon ami, son naufrage. Il ne faut pas lasser la tolérance des autorités françaises. Ce ne serait pas correct, – ni très sûr non plus. »

Je me sentis soudain enchanté de ma nouvelle compagnie. Un homme « qui vit de son épée », là devant mes yeux, tout près de moi : il y avait donc encore de pareilles gens dans le monde ! Je n’étais donc pas né trop tard ! Et de l’autre côté de la table, avec un air de bienveillance attentive qui suffisait à éveiller l’intérêt, cet homme et son histoire d’un naufrage qu’il ne fallait pas crier sur les toits !… Mais pourquoi ?

J’en compris fort bien la raison lorsqu’il m’eut dit qu’il s’était embarqué sur la Clyde à bord d’un petit vapeur frété par un de ses parents, « un homme fort riche », ajouta-t-il, (probablement lord X…, pensai-je), pour transporter des armes et autres ravitaillements destinés à l’armée carliste. Ce n’avait pas été là un naufrage au sens ordinaire du mot. Tout s’était bien passé jusqu’au dernier moment, où, tout à coup, le Numancia, un cuirassé républicain, avait paru, leur avait donné la chasse et les avait obligés à s’échouer sur la côte française au sud de Bayonne. En quelques mots, avec un sens très juste de l’aventure, Mills nous décrivit comment il avait nagé jusqu’au rivage, n’ayant qu’une ceinture et un pantalon. Les obus pleuvaient tout autour de lui jusqu’au moment où une canonnière française sortit de Bayonne et chassa le Numancia hors des eaux territoriales.

Tout cela m’amusait énormément ; j’étais fasciné par la vision de cet homme paisible roulé par le ressac et, à bout de souffle, atterrissant, vêtu comme vous savez, sur la belle terre de France, dans le rôle d’un contrebandier en munitions de guerre. Toutefois, on ne l’avait ni arrêté, ni expulsé, puisque je l’avais devant les yeux. Mais pourquoi et comment était-il venu si loin du théâtre de son aventure ? Je le lui demandai avec une indiscrétion si ingénue qu’elle ne le choqua visiblement pas. Il me dit que le navire n’étant qu’échoué et non pas perdu, la cargaison de contrebande qu’il portait était sans aucun doute en bon état. La douane française avait mis des gardes à bord. Si leur surveillance pouvait… hum !… être distraite d’une façon ou d’une autre, ou tout au moins se relâcher, on pourrait enlever tranquillement un bon nombre de fusils et de cartouches, la nuit, à l’aide de certains bateaux de pêche espagnols ; ce serait autant de sauvé pour les carlistes. Il pensait que la chose était très réalisable. Je lui dis, avec une gravité professionnelle, qu’en effet c’était possible, à la condition qu’on eût quelques nuits parfaitement calmes, ce qui est rare sur cette côte.

M. Mills n’avait pas peur des éléments. Mais, à son avis, il fallait commencer par s’entendre avec les douaniers français dont le zèle était extrêmement intempestif.

— « Eh quoi ! m’écriai-je étonné, vous ne pouvez pourtant pas acheter la douane française. La France n’est pas une république sud-américaine. »

— « Est-elle vraiment une république ? » murmura-t-il, fort absorbé à tirer sur sa pipe de bois.

— « Mais oui, voyons ! »

Il murmura : « Oh ! si peu ! » Sur quoi je me mis à rire et son visage prit une expression légèrement ironique. Il ne s’agissait pas de corruption ; mais on comptait à Paris beaucoup de sympathies légitimistes. Une personne pouvait les mettre en mouvement et si, d’en haut, on laissait entendre aux fonctionnaires de l’endroit d’avoir à ne pas se tracasser au sujet de ce sinistre…

Le plus amusant, c’était le ton froid et posé dont il exposait cet invraisemblable projet. M. Blunt était assis à côté de moi et, d’un air tout à fait détaché, regardait de côté et d’autre à travers la salle ; et ce fut tout en contemplant le pied rose d’une déesse charnue, peinte en raccourci au plafond, dans une énorme composition de style italien, qu’il laissa tomber, comme au hasard, ces mots :

— « Elle arrangera cela pour vous très facilement. »

— « Tous les agents carlistes à Bayonne me l’ont assuré, reprit M. Mills. Je serais allé directement à Paris si l’on ne m’avait dit qu’elle avait fui jusqu’ici pour se reposer, – lasse, mécontente. Pas très encourageant ! »

— « Nous connaissons ces fugues, marmotta Blunt, vous la verrez sûrement. »

— « Oui. On m’a dit que vous… »

— « Vous voulez dire, interrompis-je, que vous comptez sur une femme pour arranger cette sorte de chose. »

— « Une bagatelle pour elle, remarqua M. Blunt avec indifférence. Dans ces sortes d’affaires, les femmes valent mieux. Elles ont moins de scrupules… »

— « Et plus d’audace », ajouta M. Mills en sourdine.

M. Blunt demeura un moment sans rien dire, puis :

— « Voyez-vous, fit-il, du ton le plus courtois, un homme peut tout d’un coup se voir jeter au bas d’un escalier. »

Cette remarque me choqua, si exacte qu’elle pût être. Mais il ne me donna pas le temps de placer la moindre réplique. Il s’enquit avec une politesse extrême de ce que je savais des républiques sud-américaines. Je confessai que je n’en savais pas grand’chose. En parcourant les abords du Golfe du Mexique, j’avais jeté un regard ici et là. Entre autres, j’avais passé quelques jours dans l’île d’Haïti, unique en son genre, vu que c’était une république nègre. Sur quoi, le capitaine Blunt se mit à parler des nègres abondamment. Il en parlait en homme qui les connaissait, avec intelligence et avec une sorte d’affection méprisante. Il raconta des anecdotes. J’étais intéressé, quelque peu incrédule et fortement surpris. Qu’est-ce que cet homme à qui son aspect si boulevardier donnait l’air d’un exilé dans une ville de province, qu’est-ce que cet homme du monde, pouvait bien savoir des nègres ?

Mills, silencieux, attentif, sembla pénétrer mes pensées ; il secoua un peu sa pipe et dit :

— « Le capitaine Blunt est de la Caroline du Sud. »

— « Ah ! » murmurai-je.

Et ce fut alors qu’après un très court silence, j’entendis la seconde des déclarations de J.-K. Blunt :

— « Oui, dit-il, je suis Américain, catholique et gentilhomme », d’un ton qui contrastait tellement avec le sourire qui accompagnait ces mots que je me demandai avec embarras si je devais lui retourner aimablement son sourire ou m’incliner gravement.

Bien entendu, je ne fis ni l’un ni l’autre. Un silence singulier et gênant tomba entre nous. Je fus le premier à le rompre en proposant à mes compagnons de venir souper avec moi, non pas en face, à cause des « soupers infernaux », mais dans un établissement beaucoup mieux achalandé qui se trouvait dans une rue transversale un peu à l’écart de la Canebière. Je me sentais flatté dans ma vanité de pouvoir dire que j’avais une table habituellement réservée au Salon des Palmiers, autrement dit Salon Blanc, dont l’atmosphère était légitimiste et de plus extrêmement chic, même à l’époque du Carnaval.

— « Les neuf dixièmes des gens qu’on y rencontre, ajoutai-je, ont vos opinions politiques, si cela peut vous encourager à y venir. Venez donc et amusons-nous. »

Je ne me sentais pas particulièrement en train. Ce que je désirais, c’était rester dans leur compagnie et dissiper l’inexplicable sentiment de contrainte que j’éprouvais. Mills me regardait avec insistance, aimablement et avec un léger sourire.

— « Non, dit Blunt, pourquoi aller là ? Juste pour nous faire mettre à la porte, à l’heure qu’il est ! Il faudra rentrer ensuite et retrouver l’insomnie. Peut-on imaginer rien de plus dégoûtant ? »

Il souriait lui aussi ; mais le regard de ses yeux enfoncés ne s’accordait guère avec l’expression de politesse fantasque qu’il cherchait à leur donner. Il fit une autre proposition. Pourquoi ne viendrions-nous pas chez lui ?

Il avait tout ce qu’il fallait pour préparer un plat de son invention qui l’avait rendu célèbre sur toute la ligne des avant-postes de la cavalerie royale, et il nous le préparerait lui-même. Qui sait ? il lui restait peut-être encore quelque bouteille de vin blanc qu’il nous ferait boire dans des verres de Venise. Un festin de bivouac, en somme. Et il ne nous mettrait pas dehors avant le jour. Certes non. Il ne pouvait dormir.

Ai-je besoin de dire que cette idée m’enchanta ? Toutefois, j’hésitai et je regardai Mills, qui était tellement mon aîné. Il se leva sans rien dire. Ce fut décisif. Aucune obscure prévention, surtout aussi vague qu’était la mienne, ne pouvait tenir devant l’exemple de sa tranquille personnalité.

II

La rue où habitait M. Blunt s’offrit à nous, étroite, silencieuse, déserte et sombre, mais il s’y trouvait assez de réverbères pour nous en révéler le caractère principal : une succession de hampes à drapeaux surmontant la plupart de ses portes closes. C’était la rue des Consuls et je fis la remarque à M. Blunt qu’en sortant le matin il pouvait apercevoir les drapeaux de toutes les nations ou presque, excepté de la sienne. (Le consulat des États-Unis se trouvait, en effet, de l’autre côté de la ville.) Il murmura entre ses dents qu’il avait bien soin de se tenir à distance de son consulat.

— « Avez-vous peur du chien du consul ? » demandai-je en plaisantant.

Le chien du consul pesait environ une livre et demie, et on le connaissait dans toute la ville pour le voir porté, partout et à toute heure, sur le bras consulaire, et particulièrement à l’heure « chic » de la promenade sur le Prado.

Mais je compris que ma plaisanterie était déplacée, quand Mills m’eut grogné à voix basse dans l’oreille :

— « Ce sont tous des Yankees ici. »

Je murmurai, confus :

— « Ah ! oui, c’est vrai ! »

Les livres sont bien peu de chose. Je découvris, – ce que jusque-là je n’avais jamais compris, – que la guerre de Sécession n’était pas seulement quelque chose d’imprimé, mais un fait réel, à peine vieux de dix ans. J’avais affaire ici à un gentilhomme de la Caroline du Sud. Je fus quelque peu honteux de mon manque de tact. Pendant ce temps, avec son air parfait de viveur élégant, le chapeau haut de forme en arrière, le capitaine Blunt s’escrimait contre sa serrure. La maison devant laquelle nous nous étions arrêtés n’était pas une de ces maisons à étages qui occupaient la plus grande partie de la rue : elle n’avait qu’une rangée de fenêtres au-dessus du rez-de-chaussée. Les murs nus qui y aboutissaient indiquaient un jardin. Sa façade sombre ne présentait aucun caractère architectural, et à la lumière vacillante d’un réverbère, elle avait vaguement l’air délabrée. Ma surprise fut donc d’autant plus grande de déboucher sur un vestibule pavé de marbre noir et blanc qui, dans l’obscurité, prenait des proportions de palais. M. Blunt ne haussa pas l’unique bec de gaz, mais traversant le dallage noir et blanc, nous fit passer devant l’escalier ; et par une porte de bois noir et luisant, ornée d’une lourde poignée de bronze, qui, nous dit-il, ouvrait sur son appartement, il nous mena directement à l’atelier au bout du couloir. C’était une assez petite pièce appuyée contre le mur de la maison, à la manière d’un appentis. Une grande lampe y répandait un vif éclat. Le parquet en était simplement dallé, mais on y avait jeté quelques beaux tapis, assez usés à vrai dire. Il y avait aussi un fort beau sofa tendu d’une soie rose historiée, un énorme divan chargé de nombreux coussins, de splendides fauteuils de différentes formes, mais tous très râpés, une table ronde, et, au milieu de ces belles choses, un vulgaire petit poêle de fonte. Quelqu’un avait dû le recharger récemment, car le feu ronflait et la chaleur de la pièce était bienfaisante, quand on venait du dehors, où les coups de mistral vous pénétraient jusqu’aux os.

Mills, sans prononcer un mot, se jeta sur le divan, et regarda pensivement un coin éloigné où, dans l’ombre d’une monumentale armoire sculptée, un mannequin articulé, sans tête ni mains, mais avec des membres gracieux auxquels on avait donné une attitude craintive, semblait gêné par son regard.

Tandis que nous goûtions cette hospitalité « de bivouac » (le plat était véritablement excellent et notre hôte, dans un vieux veston gris, avait l’air d’un homme du monde accompli), mes yeux s’égarèrent vers ce coin de la pièce. Blunt s’en aperçut et remarqua que j’avais l’air attiré par « l’Impératrice ».

— « C’est désagréable, lui dis-je. Elle a l’air de se cacher là comme la statue du Commandeur. Mais pourquoi donnez-vous le nom d’impératrice à ce mannequin ? »

— « Parce qu’elle a posé pour un peintre pendant des jours et des jours dans les robes d’une impératrice byzantine… Je me demande où il avait pu dénicher ces étoffes merveilleuses… Vous l’avez connu, je crois ? »

Mills hocha la tête lentement, puis but d’un trait le vin qui emplissait un verre de Venise.

— « Cette maison est pleine d’objets de prix, dit-il. Toutes ses autres maisons sont de même, celle de Paris aussi, – ce mystérieux pavillon caché quelque part à Passy. »

Mills connaissait le pavillon. Le vin lui avait, je pense, délié la langue. Blunt perdit aussi un peu de sa réserve. D’après leur conversation, je compris que ce peintre dont ils parlaient était un homme fort riche, d’un abord difficile, excentrique, un collectionneur en même temps qu’un peintre, dont la réputation n’avait pas dépassé un certain cercle. Entre temps, j’avais répété avec une sorte de régularité le geste de vider mon verre de Venise. La chaleur qui rayonnait de ce poêle était étonnante : cela vous desséchait le gosier ; et la couleur paille de ce vin lui donnait l’air de n’être guère que de l’eau agréablement colorée. Les voix, et les impressions qu’elles évoquaient, prenaient dans mon esprit une couleur fantastique. Je m’aperçus soudain que Mills était en bras de chemise : je n’avais pas remarqué qu’il eût retiré sa veste. Blunt avait déboutonné son veston râpé, qui laissait voir son plastron empesé et la cravate blanche sous son menton bleu. Il avait un singulier air d’insolence, à ce qu’il me semblait du moins. Je lui demandai d’une voix dont la force me surprit moi-même :

— « Vous avez connu ce singulier personnage ? »

— « Pour le connaître personnellement, il fallait ou bien être très distingué ou bien avoir beaucoup de chance. M. Mills ici présent… »

— « Oui, moi, j’ai eu de la chance, interrompit Mills. C’était mon cousin qui était distingué ; et je suis ainsi parvenu à pénétrer dans sa maison de Paris, deux fois. »

— « Et à voir doña Rita deux fois aussi ? » demanda Blunt avec un sourire indéfinissable et quelque emphase.

Bien que Mills en mît également dans sa réponse, son visage garda une expression sérieuse.

— « Je ne m’enthousiasme pas facilement pour les femmes, mais elle était sans aucun doute la plus admirable des trouvailles inappréciables, accumulées dans cette maison… la plus admirable… »

— « C’est que, de tous les objets qui se trouvaient là, elle était le seul vivant », remarqua Blunt avec une légère nuance de sarcasme.

— « Extrêmement vivant, affirma Mills. Non pas qu’elle fût remuante, c’est à peine si elle bougeait de ce canapé entre les fenêtres…, vous savez… »

— « Non, je ne sais pas, je n’y suis jamais allé », déclara Blunt avec ce même éclair des dents blanches si étrangement dénué d’expression que c’en était vraiment troublant.

— « Mais elle était rayonnante de vie, poursuivit Mills. Quelle vie et quelle qualité de vie ! Mon cousin et Henry Allègre avaient tant de choses à se dire, que j’eus toute liberté de causer avec elle. À la seconde visite, nous étions comme de vieux amis, ce qui était absurde, étant donné que nous n’avions plus aucune chance de nous rencontrer dans ce monde ou dans l’autre. Je ne me mêle pas de théologie, mais il semble qu’aux Champs-Élysées elle aura sa place dans une compagnie très spéciale. »

Tout cela dit de cette manière impassible qui lui était habituelle. Blunt laissa paraître un inquiétant éclair de ses dents et murmura :

— « Spéciale ? Je dirais plutôt mélangée. » Puis, élevant la voix : « Comme, par exemple… »

— « Comme, par exemple, Cléopâtre, » interrompit Mills tranquillement et il ajouta : « qui n’était pas d’ailleurs absolument jolie. »

— « J’aurais plutôt songé à une La Vallière », laissa tomber Blunt avec une indifférence dont on ne savait que penser.

Peut-être le sujet commençait-il à l’ennuyer : ou bien n’était-ce là qu’une sorte d’affectation, car le personnage était malaisé à démêler.

Moi, cependant, je ne restais pas indifférent. Mon intérêt était vivement éveillé. Mills réfléchit un moment :

— « Oui, doña Rita, autant que je la connais, est si diverse dans sa simplicité, dit-il… Oui, une La Vallière romantique et résignée… Elle avait une grande bouche. »

J’éprouvai le besoin de me mêler à la conversation.

— « Avez-vous connu aussi La Vallière ? demandai-je avec impertinence. »

Mills se contenta de sourire.

— « Non, dit-il, je ne suis pas si vieux. Mais ce n’est pas très difficile de savoir à quoi s’en tenir sur un personnage historique. Il y a des vers licencieux de l’époque où l’on félicitait Louis XIV de la possession.

 

…… de ce bec amoureux

Qui d’une oreille à l’autre va

Tra la la !

 

ou quelque chose comme cela. D’une oreille à l’autre n’est pas nécessaire, mais c’est un fait qu’une grande bouche est souvent le signe d’une certaine générosité d’esprit et de sentiment. Jeune homme, défiez-vous des femmes à bouche petite… Prenez garde aux autres, aussi, cela va sans dire : mais une petite bouche est un signe fatal… Les partisans royalistes ne peuvent certes pas reprocher à doña Rita son manque de générosité, si j’en crois ce que l’on dit. Comment pourrais-je la juger ? Je l’ai connue, à peu près six heures en tout. Ce fut assez pour éprouver la séduction de son intelligence et de sa beauté. Et… Et tout cela m’est arrivé si rapidement, dit-il pour finir, parce qu’elle avait ce qu’un Français a appelé « le redoutable don de la familiarité. »

Blunt, qui avait écouté d’un air de mauvaise humeur, approuva de la tête.

— « Oui, reprit Mills, perdu dans ses souvenirs, et en vous disant au revoir, elle pouvait mettre une immense distance entre elle et vous : une légère raideur d’attitude, un changement de physionomie, on se serait cru congédié par une personne née dans la pourpre. Si elle vous tendait la main, comme elle le fit pour moi, on aurait dit qu’elle le faisait à travers toute la largeur d’une rivière. Était-ce simple affectation ? Peut-être est-elle un de ces êtres inaccessibles ? Qu’en pensez-vous, Blunt ? »

Pour une insaisissable raison, comme si ma sensibilité se fût accrue, cette question directe me déplut ou plutôt me troubla étrangement.

Blunt fit semblant de ne l’avoir pas entendue. Et se tournant vers moi :

— « Ce gros homme, dit-il, d’un ton de parfaite urbanité, est aussi fin qu’une aiguille. Toutes ces remarques sur la séduction de doña Rita, puis ce doute final, après deux visites seulement qui n’ont pas duré plus de six heures en tout, et cela il y a trois ans ! Mais c’est à Henry Allègre que vous devriez poser cette question, monsieur Mills. »

« Je ne sais pas le secret de ressusciter les morts, répondit Mills avec bonhomie. Et si je l’avais, j’hésiterais. Ce serait prendre une telle liberté avec quelqu’un qu’on a si peu connu dans la vie. »

— « Pourtant, Henry Allègre serait le seul à pouvoir répondre : songez à ces années de camaraderie ininterrompue, depuis le jour où il l’a découverte, tout ce temps et jusqu’à son dernier souffle. Je ne veux pas dire qu’elle l’ait soigné. Il avait un homme de confiance pour cela, il ne voulait pas que des femmes prissent soin de lui. Mais, à cette époque, il ne pouvait supporter que celle-ci demeurât hors de sa vue. Elle est la seule qui ait jamais posé pour lui. Il ne voulait pas de modèle dans la maison. Aussi La Femme au chapeau et l’Impératrice byzantine ont-elles un air de famille, bien qu’aucune d’elles ne soit réellement le portrait de doña Rita… Vous connaissez ma mère ? »

Mills s’inclina légèrement et un sourire furtif s’effaça de ses lèvres. Blunt demeurait les yeux fixés sur son assiette vide.

— « Peut-être alors connaissez-vous les relations artistiques et littéraires de ma mère ? reprit Blunt, en changeant subtilement de ton. Ma mère a écrit des vers à l’âge de quinze ans, elle en écrit encore. Elle a toujours quinze ans, c’est une enfant gâtée de génie. Elle demanda donc à un poète de ses amis, – rien de moins que Versoy lui-même, – de lui ménager une entrée chez Allègre. D’abord, il crut n’avoir pas bien entendu. Il faut savoir que pour ma mère, un homme qui ne se met pas en quatre au moindre caprice d’une femme, n’est pas chevaleresque. Mais vous savez probablement tout cela ? »

Mills hocha la tête d’un air amusé. Blunt, qui avait levé les yeux de dessus son assiette reprit d’un ton délibéré :

— « Elle ne se donne pas plus de repos à elle-même qu’elle n’en donne à ses amis. Ma mère est absurdement exquise. Vous comprenez que tous ses peintres, poètes, collectionneurs et marchands de bric-à-brac, ajouta-t-il entre ses dents, ne sont pas mon genre ; mais Versoy est davantage un homme du monde. Un jour, je le rencontre à la salle d’armes ; il était furieux. Il m’a prié de dire à ma mère que c’était le dernier effort dont sa galanterie était capable. Les commissions dont elle le chargeait étaient vraiment trop difficiles.

Je dois dire toutefois qu’il n’était pas fâché de montrer l’influence dont il disposait dans ce monde-là. Il savait que ma mère en parlerait à toutes les femmes du monde possible. C’est un petit scélérat envieux et aigri. Il a le dessus de la tête brillant comme une bille de billard. Il doit la frotter tous les matins avec un chiffon, ma parole ! Il va sans dire qu’ils ne pénétrèrent pas plus avant que le grand salon du premier étage, un énorme salon orné de six colonnes.

On avait ouvert à deux battants les portes au haut de l’escalier, comme pour une visite royale. Vous pouvez vous représenter ma mère, avec ses cheveux blancs coiffés à la mode du dix-huitième siècle, ses yeux noirs étincelants, pénétrant parmi ces splendeurs, escortée d’une sorte d’écureuil chauve et vexé et Henry Allègre venant à leur rencontre comme un prince à visage grave, avec son air de croisé de pierre tombale, ses grandes mains blanches, sa voix douce et voilée, ses yeux à demi fermés comme s’ils regardaient les visiteurs du haut d’un balcon. Vous vous rappelez cette façon de regarder qu’il avait, Mills ? »

Mills, détendant les joues, répandit un énorme nuage de fumée.

— « Je pense qu’il était furieux, reprit Blunt imperturbablement, mais il se montra extrêmement poli. Il lui fit voir tous les « trésors » de la pièce, ivoires, miniatures, émaux, toutes sortes de monstruosités du Japon, des Indes, de Tombouctou… Il poussa même la condescendance jusqu’à faire apporter au salon « La Femme au chapeau », en buste, sans cadre. On posa le tableau sur une chaise pour que ma mère pût le regarder à son aise. « L’Impératrice byzantine » se trouvait dans la pièce, accrochée au mur du fond, grandeur nature, avec un cadre doré qui pesait cinq cents kilos. Tout d’abord, ma mère accabla le « maître » de remerciements ; elle s’absorba ensuite dans la contemplation de la « Femme au chapeau » ; puis elle soupira : « Ce devrait s’appeler Diaphanéité, si un tel mot existe. Ah ! c’est vraiment le dernier mot de la modernité. » Elle prit soudain son face-à-main et regarda vers le mur du fond. « Et cela, Byzance même. Qui était-elle cette belle et maussade impératrice ? » »

— « » Celle que j’avais en tête était Théodosie, répondit négligemment Allègre. À l’origine, une esclave venue d’on ne sait où. » Ma mère sait être merveilleusement indiscrète, quand cela lui prend. Elle ne trouva rien de mieux que de demander au « maître » pourquoi il avait tiré du même modèle l’inspiration des deux visages. À n’en pas douter, elle était fière de sa perspicacité. Allègre, lui, y vit une colossale impertinence, mais il répondit de sa voix veloutée : « C’est peut-être parce que j’ai vu dans cette femme quelque chose de la femme de tous les temps. » Ma mère, qui est très intelligente, aurait dû deviner que c’était là un terrain dangereux. D’ailleurs, elle a dû s’en rendre compte. Mais les femmes sont parfois capables de singuliers impairs. Et elle s’écria : « Alors, c’est une merveille ! » Et en manière de compliment, elle se mit à dire que seuls les yeux du découvreur de tant de merveilles artistiques avaient pu découvrir dans la vie quelque chose d’aussi admirable. Je crois bien qu’à ce moment Allègre était hors de lui ; ou peut-être voulut-il seulement faire payer à ma mère tous les « maîtres » qu’elle lui avait lancés à la tête depuis deux heures ; il insinua du ton le plus poli : « Puisque vous voulez bien honorer de votre visite ma pauvre collection, peut-être aimeriez-vous juger par vous-même de l’inspiratrice de ces deux toiles. Elle est en haut qui change de robe après notre promenade à cheval du matin. Mais elle n’en aura pas pour longtemps. Elle sera peut-être un peu surprise tout d’abord qu’on lui demande de descendre ainsi, mais avec quelques mots de préparation, et pour une pure raison d’art… » On ne vit jamais deux personnes plus interloquées. Versoy avoua lui-même qu’il en laissa tomber son chapeau avec fracas. Je crois être un fils respectueux, mais j’avoue que j’aurais bien aimé voir cette retraite jusqu’au bas du grand escalier. Ha ! ha ! ha ! »

Il se mit à rire fort irrespectueusement, puis son visage se contracta d’un air farouche.

— « Cette implacable brute d’Allègre les accompagna cérémonieusement jusqu’en bas de la maison et mit ma mère en voiture, avec la plus grande déférence. Il ne desserra pas les dents, et fit un grand salut au moment où la voiture s’éloignait. Ma mère en eut pour trois jours à se remettre de sa consternation. Habituellement je déjeune avec elle, presque tous les jours, et je ne pouvais imaginer ce qui s’était passé, quand un jour… »

Il jeta un regard autour de la table, se leva brusquement, et sur un mot d’excuse sortit de l’atelier par une petite porte dans un coin. J’eus le sentiment que ma présence n’avait pas compté pour ces deux hommes. Accoudé des deux bras à la table, Mills tenait devant son visage, entre ses mains serrées, la pipe dont, de temps à autre, il tirait une bouffée, sans cesser de regarder fixement à travers la pièce.

Je me laissai aller à murmurer :

— « Vous le connaissez bien ? »

— « Oui, mais je ne vois pas où il veut en venir, me répondit-il d’un ton narquois. Quant à sa mère, elle n’est pas si évaporée que cela ? Je suppose qu’il y avait là une question d’affaires. Un sérieux complot pour obtenir d’Allègre un tableau pour quelqu’un, peut-être bien mon cousin, ou simplement pour se renseigner sur ce qu’il avait. Les Blunt ont perdu toute leur fortune, et à Paris il y a tant de façons de se faire un peu d’argent, sans outrepasser les bornes. Madame Blunt a eu vraiment une position autrefois sous l’Empire, et ainsi… »

J’écoutais bouche bée toutes ces choses sur lesquelles mes aventures aux Antilles n’avaient pu me donner aucune lumière. Mills s’interrompit, et changeant de ton, déclara :

— « Il n’est pas facile de savoir où elle veut en venir en quelque circonstance que ce soit. Au reste, absolument honorable. Une charmante vieille dame aristocratique, seulement elle est pauvre. »

Un fracas à la porte lui coupa la parole, et aussitôt M. John Blunt, capitaine de cavalerie dans l’armée de la Légitimité, cuisinier de premier ordre (pour un plat tout au moins) entra, serrant entre les doigts d’une seule main les cols de quatre nouvelles bouteilles.

— « J’ai fait un faux pas ; j’ai failli tout casser », dit-il d’un air dégagé.

Mais, même moi, dans toute mon innocence, je ne pus croire qu’il avait buté accidentellement. Un profond silence régna tandis qu’il débouchait une bouteille et remplissait les verres.

— « Un jour, reprit-il, de cette voix curieusement timbrée qu’il avait, ma mère prit une héroïque résolution et décida de se lever au milieu de la nuit. Il faut être au courant de la phraséologie de ma mère. Cela voulait dire qu’elle serait prête à neuf heures du matin. Cette fois, ce n’était pas Versoy qui était chargé de l’accompagner, c’était moi. Vous pouvez imaginer combien j’en étais ravi… »

Évidemment Blunt ne s’adressait qu’à Mills, à l’esprit de Mills même plutôt qu’à l’homme. Mills représentait l’élément initié. Moi, naturellement, je ne pouvais avoir pareille prétention. Si je représentais quelque chose, c’était une parfaite fraîcheur de sensations et une rafraîchissante ignorance, non pas de ce que la vie peut vous apporter (j’en avais déjà quelque idée) mais de ce qu’elle contient réellement. Je savais très bien qu’aux yeux de ces deux hommes, j’étais tout à fait insignifiant. Mon attention n’en était pas moins vive. Il est vrai qu’ils parlaient d’une femme, mais j’étais encore à l’âge où ce sujet par lui-même n’est pas d’un intérêt accablant. Mon imagination aurait été probablement plus excitée par les aventures et la destinée d’un homme. Ce qui me tenait en suspens, c’était M. Blunt lui-même. Les éclairs de son sourire unis à une intonation légèrement renfrognée me retenaient comme l’aurait fait quelque incongruité morale. Aussi à un âge où l’on dort sans peine, mais où il vous semble parfois que le besoin de sommeil n’est qu’une faiblesse réservée à la vieillesse, je me tenais facilement éveillé. Ma fraîcheur d’esprit se divertissait du contraste que présentaient les personnalités, les faits et l’atmosphère morale qui m’étaient révélés avec mes aventures ordinaires. Et tout cela dominé par une figure qui avait dans mon imagination, tantôt la grâce d’une jeune fille, tantôt le prestige d’une femme : et qui était tout aussi indistincte sous ces deux aspects. Car ces deux hommes l’avaient vue, tandis qu’elle ne m’était présentée qu’évasivement à travers des paroles qui se dissipaient et les intonations changeantes d’une voix inaccoutumée.

On me la montrait maintenant au Bois de Boulogne, au moment le plus matinal de l’heure élégante, sur un demi-sang bai clair, escortée à droite par cet Henry Allègre monté sur un puissant percheron brun foncé, et de l’autre, par une des relations d’Allègre (car cet homme n’avait pas vraiment d’amis), un des hôtes distingués du mystérieux pavillon. Et ce n’était pas toujours le même. Le matin où M. Blunt avait accompagné sa mère à cet endroit afin de satisfaire une irrésistible curiosité qu’il désapprouvait hautement, on vit successivement, aux côtés de cette femme ou jeune fille, un général de cavalerie, en pantalon rouge, auquel elle souriait, un homme politique en train de parvenir, et qui, vêtu de gris, lui parlait avec beaucoup d’animation, mais qui la quitta brusquement pour rejoindre un personnage coiffé d’un fez rouge et monté sur un cheval blanc. Un peu plus tard, M. Blunt, ennuyé, et son indiscrète mère, – mais où était le mal ? – eurent encore une occasion de les bien voir. Cette fois la tierce personne était le Prétendant royal dont Allègre venait justement de faire le portrait : on entendit son rire chaud et sonore bien avant que le trio des cavaliers ne vînt à passer lentement devant les Blunt. Le visage de la jeune fille était animé par la course. Elle ne riait pas. Son expression était grave et elle gardait les yeux pensivement baissés. Blunt dut reconnaître que le charme, l’éclat et la force de sa personnalité se trouvaient admirablement encadrés par ces compagnons magnifiquement montés et qui vous avaient des airs de paladins, l’un plus âgé que l’autre, mais qui, l’un et l’autre, représentaient également bien différentes époques de l’âge viril. M. Blunt n’avait encore jamais vu Henry Allègre d’aussi près. Allègre se trouvait du côté de l’allée où M. Blunt donnait respectueusement le bras à sa mère (ils avaient abandonné leur fiacre) et se demandait si ce maudit personnage aurait l’audace de les saluer. Il n’en fit rien. Peut-être ne les remarqua-t-il même pas. Allègre n’avait pas l’habitude de regarder à droite et à gauche. Sa barbe grisonnait, mais il était aussi ferme qu’une statue. Moins de trois mois après, il était mort. »

— « Que s’était-il passé ? » demanda Mills qui, depuis un moment, n’avait pas fait le moindre mouvement.

— « Oh ! un accident, mais il traîna. Ils étaient en route pour la Corse. Un pèlerinage annuel. Sentimental, peut-être. C’est en Corse qu’il l’avait emmenée, – la première fois, veux-je dire. »

Les muscles du visage de M. Blunt eurent une légère, très légère contraction, mais comme je regardais le narrateur attentivement, à la façon de toutes les âmes simples, cela ne m’échappa point : c’était sûrement la crispation d’une souffrance morale. Il lui fallut faire un effort pour reprendre :

— « Je pense que vous savez comment il s’empara d’elle », d’un ton dégagé qui convenait fort peu à quelqu’un d’aussi mondain, d’aussi réservé.

Mills changea d’attitude pour pouvoir le regarder fixement. Puis il se renversa sur sa chaise et d’un air d’intérêt, – je ne dis pas de curiosité :

— « Quelqu’un le sait-il, en dehors des deux parties intéressées ? Je demande cela parce qu’on n’a jamais entendu raconter d’histoires. Je me rappelle, un soir, dans un restaurant, avoir vu entrer un homme avec une femme, une femme très belle et d’une beauté si particulière qu’on eût dit qu’on l’avait enlevée au paradis de Mahomet. Pour doña Rita, ce ne pouvait être aussi défini que cela. Mais j’ai toujours eu l’impression qu’Allègre aurait pu l’avoir enlevée dans l’enceinte d’un temple… dans les montagnes. »

J’étais ravi. Je n’avais jamais entendu parler ainsi d’une femme, une femme en chair et en os, pas une femme dans un livre. Car tout cela n’était pas un poème et cela semblait pourtant la mettre au nombre des visions. Je me serais absorbé dans cette rêverie si M. Blunt ne s’était tout-à-coup adressé à moi :

— « Je vous disais bien que cet homme était fin comme une aiguille. »

Puis se tournant vers Mills : « Dans un temple ? Je vois ce que cela veut dire. » Et ses yeux sombres eurent un éclair. « Et faut-il absolument que ce soit dans les montagnes ? » ajouta-t-il.

— « Ou dans un désert ? accorda Mills, si vous préférez. On a vu des temples dans les déserts, vous savez. »

Blunt s’était soudain calmé et avait repris une pose nonchalante.

— « En réalité, Henry Allègre l’avait surprise un beau matin, dans le vieux jardin de la maison où il habitait, un jardin peuplé de grives et autres petits oiseaux. Elle était assise sur une vieille balustrade, les pieds dans l’herbe mouillée, lisant on ne sait quel livre délabré. Elle portait une petite robe noire de quatre sous, et l’un de ses bas avait un trou. Elle leva les yeux et le vit qui la regardait pensivement par-dessus sa barbe ambroisienne, comme Jupiter l’eût fait d’une mortelle. Ils échangèrent un long regard, car elle fut d’abord trop saisie pour bouger ; et il murmura : « Restez donc ! » Elle baissa de nouveau les yeux sur son livre et après un moment l’entendit qui s’éloignait dans l’allée. Le cœur lui battait. Mais elle n’avait pas peur. C’est elle-même qui m’en a fait le récit. Quelle meilleure autorité peut-on avoir ?… » Blunt s’arrêta.

— « C’est vrai. Ce n’est pas une femme à mentir », murmura Mills au-dessus de ses mains jointes.

— « Rien n’échappe à sa pénétration, » remarqua Blunt avec cette urbanité bizarre dont je ressentais toujours quelque gêne à l’endroit de Mills. « Positivement rien. »

Il se tourna de nouveau vers Mills.

— « Après quelques minutes d’immobilité, m’a-t-elle dit, elle se leva et marcha lentement sur les traces de cette apparition. Il lui fut impossible de découvrir Allègre. À la porte de ce bâtiment, extrêmement laid qui, de la rue, dissimule le pavillon et le jardin, la concierge l’attendait, les poings sur les hanches, et du plus loin qu’elle l’aperçut, elle lui cria : « Tu t’es fait pincer par notre Monsieur ! » À vrai dire, cette vieille femme était une amie de la tante de Rita, et laissait l’enfant se promener dans le jardin quand Allègre n’était pas là. Mais les allées et venues d’Allègre étaient soudaines et imprévues ; et ce matin-là, Rita, après avoir franchi la rue étroite et encombrée, s’était glissée par la porte sans savoir qu’il était de retour, à l’insu de la concierge. L’enfant, – ce n’était guère alors plus qu’une enfant, – s’excusa d’avoir peut-être causé quelque ennui à la brave femme. Mais celle-ci lui répondit avec un sourire particulier : « Tu n’as pas un visage à causer des ennuis au monde. Monsieur n’a pas été fâché. Il a dit que tu pouvais venir le matin toutes les fois que tu voudrais. » Rita, sans mot dire, traversa la rue, regagna le magasin d’oranges où elle passait le plus clair de son temps, ce qu’elle appelle ses heures de rêve, de paresse, sans pensées et sans soucis. Elle traversa la rue avec un trou à son bas. Elle avait un trou à son bas, non pas parce que son oncle et sa tante étaient pauvres, – ils n’étaient jamais entourés de moins de huit mille oranges, et la plupart en caisses, – mais parce qu’elle était négligente, désordonnée, et parfaitement insouciante. Elle m’a dit qu’elle n’avait alors pas même conscience de sa propre existence. Elle n’était qu’un simple accessoire dans la vie crépusculaire de sa tante, une Française, et de son oncle, le marchand d’oranges, un paysan basque à la garde duquel son autre oncle, le grand homme de la famille, curé d’une paroisse dans les collines des environs de Tolosa, l’avait confiée à l’âge de treize ans environ. Elle est de souche paysanne. Voilà la véritable origine de la Femme au chapeau et de l’Impératrice byzantine qui intriguait tant ma chère mère et de cette créature mystérieuse que les personnes privilégiées des arts, des lettres, de la politique ou simplement du monde, ont pu voir assise sur le grand sofa, au cours de ces réunions qui se tenaient dans le pavillon fermé d’Henry Allègre, – de cette doña Rita à qui ils s’adressaient avec les marques de la plus profonde déférence ; évidente et mystérieuse à la fois, comme un objet d’art d’une époque inconnue. »

Il s’interrompit avec un sourire assez désagréable.

— « De souche paysanne ! » m’écriai-je, tandis que Mills et Blunt échangeaient un sourire.

— « Oh ! tous ces Basques ont été anoblis par don Sanche II, déclara le capitaine Blunt d’un ton aigre. On voit des cottes de mailles sculptées au-dessus de la porte des plus misérables caserios. De toute façon elle est bel et bien doña Rita, quelle qu’elle puisse être ou ne pas être au fond d’elle-même, ou aux yeux des autres. À vos yeux, par exemple, Mills, hein ? »

Mills demeura un moment silencieux.

— « À quoi bon penser à tout cela ? fit-il enfin. Un étrange oiseau éclot parfois dans un nid d’une façon inexplicable… Sa destinée doit être fatalement mal définie, incertaine, douteuse… Ce fut donc ainsi qu’Henry Allègre la vit la première fois ? Et qu’arriva-t-il ensuite ? »

— « Qu’arriva-t-il ensuite ? répéta M. Blunt avec une intonation de surprise affectée. Est-il nécessaire de poser cette question ? Vous pensez bien qu’elle ne m’en a rien dit… Cela va sans dire, poursuivit-il d’un ton sarcastique. Elle ne s’est pas étendue sur les faits. Ce diable d’Allègre, qui prenait impudemment des airs de prince, a dû (je n’en serais pas autrement surpris) donner au fait qu’il l’avait remarquée les couleurs d’une faveur tombée de l’Olympe. Je suis parfaitement incapable de dire comment l’imagination et l’esprit d’oncles et de tantes de ce genre peuvent être affectés par d’aussi exceptionnelles visitations. La mythologie peut nous en donner une idée : l’histoire de Danaé, par exemple. »

— « Assurément, dit Mills avec calme, mais je ne me rappelle pas qu’il y ait eu de tante ni d’oncle dans cette affaire-là. »

— « Et il y a aussi des histoires de découvertes et d’acquisitions d’objets d’art uniques. Les approches adroites, les négociations astucieuses, les mensonges et les démarches qui circonviennent… par pur amour de l’art… vous comprenez. »

Avec son visage sombre et ces perpétuels sourires qui éclairaient de temps à autre son air renfrogné, M. Blunt prenait pour moi une apparence véritablement satanique. Mills jouait négligemment avec son verre vide. L’un et l’autre avaient, de nouveau, complètement oublié mon existence.

— « Je ne sais pas bien ce que pourrait éprouver un objet d’art », reprit M. Blunt d’une voix extraordinairement grinçante mais qui reprit presque aussitôt son intonation naturelle. « Je n’en sais absolument rien ; ce que je sais, c’est que Rita n’était pas une Danaé, qu’elle ne l’a jamais été, à aucun moment de sa vie. Elle ne se souciait pas des trous qu’elle avait à ses bas. Elle n’y prendrait pas garde même maintenant… à condition qu’elle sache se conserver une paire de bas, ajouta-t-il, avec une sorte de fureur réprimée, si singulièrement inattendue que j’aurais volontiers éclaté de rire si je n’en avais été stupéfait. »

— « Non ? vraiment ? » fit le paisible Mills avec intérêt.

— « Parfaitement ! » dit Blunt en fronçant les sourcils d’une manière vraiment fort diabolique. « Il pourrait bien lui arriver de se trouver un beau jour sans la moindre paire de bas. »

— « Ce monde est un monde de voleurs, déclara flegmatiquement Mills. Il ne se ferait aucun scrupule de dévaliser un voyageur solitaire. »

— « Comme il est subtil ! » déclara Blunt qui se rappela mon existence pour m’adresser cette remarque, et comme précédemment je m’en sentis gêné. « C’est la vérité même. Un voyageur solitaire. Ils étaient tous dans la mêlée : du haut en bas de l’échelle. Seigneur ! quelle bande ! Il y avait même un archevêque. »

— « Vous plaisantez, » dit Mills, sans montrer toutefois une bien vive incrédulité.

— « Je plaisante bien rarement, protesta Blunt avec le plus grand sérieux… C’est pourquoi je n’ai pas mentionné Sa Majesté que Dieu préserve. C’eût été une exagération… Pourtant nous ne sommes pas encore au bout. Nous en étions au début. J’ai entendu dire que des marchands d’objets d’art, des gens tout à fait mercenaires, (ma mère a quelque expérience de cette sorte de gens), montrent parfois une étrange répugnance à se séparer de certaines pièces, même à bon prix. Ce doit être bien drôle. Il est possible, après tout, que l’oncle et la tante se soient roulés en pleurs sur le plancher, au milieu de leurs oranges, ou qu’ils se soient cogné la tête contre les murs, de rage ou de désespoir. Mais j’en doute… En tout cas, Allègre n’était pas de ceux qui s’attirent de vulgaires désagréments. Il est possible aussi que ces gens soient restés bouche-bée devant cette magnificence. Ils n’étaient pas positivement pauvres : ils n’étaient donc pas obligés à l’honnêteté. Ils sont encore dans cette vieille boutique respectable, d’après ce que j’ai cru comprendre. Ils ont conservé leur position dans le quartier, je l’espère. Mais ils n’ont pas conservé leur nièce. Cela a pu être un sacrifice. Car je crois bien me rappeler qu’après avoir été quelque temps à une école, juste au tournant de la rue, l’enfant avait été chargée de tenir les livres de ce commerce d’oranges. Quoi qu’il en soit, le premier fait de l’histoire commune de Rita et d’Allègre est un voyage en Italie, puis en Corse. Vous savez qu’Allègre avait une maison en Corse, quelque part. C’est à elle maintenant, comme tout ce qu’il avait, et ce domaine corse est probablement la part que doña Rita conservera le plus longtemps. Qui achèterait un endroit pareil ? Je suppose que personne n’en voudrait comme cadeau. Cet homme-là se faisait construire des maisons partout. La maison même où nous sommes lui appartenait. Doña Rita l’a donnée à sa sœur, d’après ce que j’ai compris. En tout cas, c’est la sœur qui s’en occupe, ma propriétaire… »

— « Sa sœur ici, m’écriai-je. Sa sœur ! »

Blunt se tourna vers moi, mais seulement pour me regarder longuement en silence. Ses yeux étaient dans l’ombre et je fus frappé pour la première fois de ce que l’aspect de cet homme avait de fatal. Je pense que c’était là un effet purement physique, mais par cela même, tout ce qu’il disait prenait un air disproportionné et semblait venir d’une âme à la fois banale et inquiète.

— « Doña Rita l’a fait venir de ses montagnes. Elle dort quelque part dans la maison, dans une des chambres vacantes. Elle les loue, vous savez, à un prix fou, c’est-à-dire quand on veut bien le lui payer, car on l’intimide facilement. Vous comprenez, elle n’a jamais vu une aussi grande ville, ni même autant de gens étrangers. Elle tenait la maison de leur oncle, curé dans quelque gorge de la montagne et cela pendant des années. C’est extraordinaire qu’il l’ait laissée partir. Il y a là quelque chose de mystérieux. Raison théologique ou raison familiale ? Ce saint oncle, dans sa paroisse sauvage, ne pouvait en trouver d’autre. Elle porte un chapelet à la ceinture. Dès qu’il lui a été donné de toucher quelques pièces d’argent, elle s’en est éprise. Si vous restez assez longtemps avec moi, – ce que j’espère, car je ne puis dormir, – vous la verrez partir pour la messe à six heures et demie ; elle n’a d’ailleurs rien de remarquable : ce n’est qu’une paysanne de trente à trente-cinq ans, une religieuse campagnarde…

À vrai dire, nous ne restâmes pas assez longtemps, et ce ne fut pas ce matin-là que je vis pour la première fois Thérèse, les lèvres marmottantes et les yeux baissés, quitter, à l’heure de la messe, cette maison d’iniquité pour la matinale obscurité d’hiver d’une ville de perdition, saturée de péchés. Non. Ce ne fut pas ce matin-là que je vis l’incroyable sœur de Rita avec sa figure brune et sèche, sa marche glissante, et son costume tout à fait semblable à celui d’une nonne, un foulard noir serré autour de la tête et dont les deux pointes lui tombaient dans le dos. Oui, d’une nonne. Pas tout à fait cependant. Les gens se seraient retournés sur son passage si elle s’était, à une autre heure, aventurée dans ces rues impies. Les rues lui faisaient peur, non comme un danger, mais comme une contamination. Et pourtant, elle n’était pas retournée dans ses montagnes, parce qu’au fond elle avait un caractère indomptable, une ténacité paysanne, des instincts rapaces…

Non, nous ne restâmes pas assez longtemps avec M. Blunt pour voir, ne fût-ce que son dos, se glisser hors de la maison pour cette pieuse promenade. Elle était pieuse, cette fille : elle était redoutable. Son esprit de paysanne bornée était aussi inaccessible qu’un coffre-fort fermé. Elle était fatale… Il est parfaitement ridicule d’avouer qu’à présent ils me paraissent tous fatals ; mais puisque je vous écris ainsi en toute sincérité il ne m’importe pas d’avoir l’air ridicule. Je suppose que la fatalité doit s’exprimer, prendre corps, comme les autres forces de ce monde ; par conséquent, pourquoi pas dans de tels êtres tout aussi bien que dans de plus glorieux ou dans de plus terribles personnages.

Nous restâmes cependant assez longtemps pour que l’acrimonie à peine dissimulée de M. Blunt pût se développer au sujet d’Allègre et de Rita. Il poursuivit son récit à l’intention de Mills et en vint à ce qu’il appelait le second acte, la caractéristique impudence d’Allègre, – qui surpassait de beaucoup l’impudence des rois, des millionnaires ou des vagabonds, – la révélation de l’existence de Rita au monde en général. Ce n’était pas un monde très nombreux, mais il était composé avec choix. Comment le décrire brièvement ? En somme, c’était le monde qui monte à cheval, le matin, au Bois. Moins d’une année et demie après le moment où il l’avait trouvée assise sur un fragment brisé de balustrade dans son jardin peuplé de grives, de sansonnets et autres innocents volatiles, il lui avait appris, entre autres belles choses, à se tenir parfaitement à cheval ; et dès leur retour à Paris, il l’avait emmenée avec lui pour leur première promenade du matin.

— « Je vous laisse à juger de la sensation, continua M. Blunt avec une légère grimace comme si les mots prenaient un goût âcre dans sa bouche, et de la consternation, ajouta-t-il méchamment. Un grand nombre de ces messieurs avaient leurs femmes ou leurs filles avec eux. Il fallut bien que leurs chapeaux se levassent tout de même, particulièrement les chapeaux de ceux qui avaient quelque obligation à Allègre. Vous seriez étonnés si je vous nommais les personnalités du monde, qui lui devaient de l’argent. Et je ne parle pas seulement du monde des arts. Sous le coup de la première surprise, on fit courir hâtivement l’histoire d’une fille adoptive, je crois. Vous savez, « adoptive » avec un accent particulier sur le mot. C’était assez plausible… On m’a dit qu’à cette époque elle avait l’air extrêmement jeune à côté de lui, je veux dire jeune dans l’expression, les yeux, le sourire. Elle devait être… »

Blunt s’arrêta net, mais pas assez brusquement pour ne pas laisser le murmure confus du mot « adorable » parvenir jusqu’à nos oreilles attentives.

Le corpulent Mills fit un léger mouvement sur sa chaise. Pour moi, je me sentis soudain en proie à une étrange émotion qui me tint parfaitement immobile ; et pendant ce moment de silence, Blunt prit à mes yeux une apparence plus fatale que jamais.

— « Je crois que cela n’a pas duré très longtemps, reprit-il d’un ton plus aimable, et le genre de conversations qu’elle a dû entendre pendant le dernier printemps passé à Paris n’aurait sans doute pas manqué de faire une impression sur une personnalité beaucoup moins réceptive ; il va sans dire qu’Allègre ne ferma pas sa porte à ses amis : et la nouvelle venue n’était pas de nature à les tenir à distance. Après cette première matinée, elle eut toujours quelqu’un pour l’escorter à cheval, de l’autre côté. Le vieux Doyen, le sculpteur, fut le premier à les aborder. À cet âge-là, on peut tout se permettre. Il montait un étrange animal, du genre d’un cheval de cirque. Rita l’avait vu du coin de l’œil comme il levait son énorme patte dans un gant plus énorme encore, légèrement, vous savez, comme ceci. » Et Blunt agita sa main au-dessus de sa tête. « Il les dépassa. Et tout de suite le voilà qui fait rebrousser chemin à son fantastique animal et qui les rattrape en trottant. Un simple : « Bonjour, Allègre » et il se range auprès d’elle, et, chapeau bas, se met à lui parler, de son énorme voix pareille au lointain mugissement de la mer. Son articulation n’est pas très nette et les premiers mots qu’elle put vraiment distinguer furent : « Je suis un vieux sculpteur… Bien sûr, il y a cet habit… Mais je peux vous voir à travers ça… » Il remet son chapeau sur le coin de l’oreille. « Je suis un grand sculpteur de femmes, déclara-t-il. Je leur ai donné ma vie, pauvres créatures infortunées, aux plus belles, aux plus riches, aux plus aimées… Deux générations d’entre elles… Regardez-moi bien dans les yeux, mon enfant. » Ils se regardèrent l’un l’autre. Doña Rita m’a avoué qu’en face de ce vieil homme le cœur lui battit si violemment qu’elle ne put réussir à sourire. Et elle vit ses yeux se remplir de larmes. Il les essuya simplement du revers de la main et poursuivit en grondant un peu : « Vous voyez ; vous avez de quoi faire pleurer un homme tel que moi ! Je croyais que ma vie d’artiste était finie, et voici que vous arrivez le diable sait d’où avec ce jeune ami à moi, qui n’est pas un mauvais barbouilleur de toiles, – mais c’est le marbre et le bronze qu’il vous faut… Je terminerai ma vie d’artiste avec votre visage : mais il me faudra un morceau de ces épaules-là aussi… Vous entendez, Allègre, il me faut un morceau de ses épaules aussi. Je devine à travers le vêtement, qu’elles sont divines. Que le diable m’emporte si elles ne sont pas divines ! Oui, je ferai votre tête, et puis, – nunc dimittis. » Tels furent les premiers mots par lesquels l’accueillit le monde, ou, devrais-je plutôt dire, la civilisation : déjà, ses montagnes natales et la caverne aux oranges appartenaient à un âge préhistorique. « Pourquoi ne lui demandez-vous pas de venir cet après-midi ? suggéra doucement la voix d’Allègre. Il connaît le chemin de la maison. » Le vieillard répondit avec une extraordinaire ferveur : « Oh ! oui, je viendrai ! » Il arrêta son cheval et ils s’éloignèrent. Elle m’a dit qu’elle avait senti longtemps battre son cœur. La puissance lointaine de cette voix, ces vieux yeux pleins de larmes, cette figure noble et ravagée l’avaient impressionnée extraordinairement, m’a-t-elle dit, mais peut-être ce qui l’impressionnait était-il surtout l’ombre, l’ombre encore vivante d’une grande passion dans le cœur de cet homme. Allègre, lui, déclara avec calme : « Il a toujours été un peu fou, toute sa vie. » »

III

Mills laissa retomber la main qui tenait devant son large visage la pipe éteinte et déjà froide.

— « Hum ! dit-il, lancer ainsi une flèche au cœur de ce vieillard, à quoi cela a-t-il abouti ? »

— « Un buste en terre cuite, je crois. Peut-être se trouve-t-il dans cette maison. On a envoyé un tas de choses de Paris ici, lorsqu’elle a quitté le pavillon. Maintenant quand elle retourne à Paris, elle habite à l’hôtel, vous savez. Je pense que ce doit être enfermé quelque part là-dedans, continua Blunt, en désignant du doigt le fond de l’atelier où, parmi les monumentales armoires de chêne sombre, se dissimulait le timide mannequin qui avait porté les robes raides de l’impératrice byzantine et le pittoresque chapeau de l’autre tableau. Je me demandais si ce mannequin était, lui aussi, venu de Paris, et s’il l’avait fait avec ou sans tête. Peut-être avait-on laissé cette tête là-bas, avait-elle roulé dans le coin de quelque pièce vide du pavillon délabré. Je me la représentais abandonnée, sans traits, comme un navet, avec une simple cheville dépassant à l’endroit où le cou aurait dû se trouver… Et M. Blunt continuait à parler. Il y avait des trésors derrière ces portes fermées à clef ; des brocarts, de vieux bijoux, des tableaux sans cadres, des bronzes, des chinoiseries, des japonaiseries. Il grognait autant qu’un homme de sa distinction peut le faire. « Je ne pense pas qu’elle ait fait cadeau de tout cela à sa sœur, mais je ne serais pas surpris que cette timide paysanne revendiquât le tout pour l’amour de Dieu et le bien de l’Église… et ne s’y accrochât avec les dents. » »

Le visage de Mills conservait une expression grave, très grave. Je m’amusais des petites sorties venimeuses du fatal M. Blunt. Je me sentais de nouveau tout à fait oublié. Mais je n’en éprouvais aucun ennui et je n’avais même pas envie de dormir. Cela me semble assez étrange, dans le recul du temps, étant donné ma jeunesse et cette heure déprimante qui précède l’aube. Nous avions passé notre temps à boire de ce vin couleur paille, je ne dirais pas comme de l’eau : personne n’aurait bu autant d’eau. Et le brouillard que faisait la fumée ressemblait à la brume bleue des horizons qu’on voit en rêve.

— « Oui, le vieux sculpteur fut le premier à les joindre, au vu et au su de tout Paris, reprit Blunt. Ce fut sa vieille gloire qui ouvrit la série des compagnons de ces chevauchées matinales : série qui s’étendit sur trois printemps parisiens et qui comprit, entre autres, un fameux physiologiste, un homme qui donnait à entendre qu’on pouvait rendre l’humanité immortelle ou, tout au moins, éternellement vieille ; un psychologue distingué, qui avait l’habitude de faire des conférences à des auditoires de femmes en se moquant quelque peu d’elles, mais il ne se permit jamais d’en faire autant avec Rita ; ce dandy bourru de Cabanel, (mais une seule fois, et par pure vanité) ; bref, tout ce qu’il y avait de distingué, y compris un célèbre personnage, qui devint plus tard un escroc : celui-là était vraiment un génie…

M. Blunt nous donna tous ces détails avec une nonchalance qui dissimulait mal une secrète irritation.

— À part cela, voyez-vous, poursuivit-il, tout ce qu’elle savait du monde, des hommes et des femmes (je veux dire jusqu’à la mort d’Allègre) était ce qu’elle en avait vu du haut d’une selle, pendant deux heures chaque matin et durant environ quatre mois de l’année. Absolument tout. Et toujours, à sa droite, Allègre s’effaçait avec son air impénétrable de gardien. Prière de ne pas toucher ! Il n’aimait pas qu’on touchât à ses trésors, à moins qu’il ne vous mît lui-même quelque objet unique entre les mains en murmurant : « Regardez-moi cela de près ! » Il va sans dire que je n’ai fait qu’entendre cela, je suis un trop mince personnage, vous comprenez… »

Il se tourna vers nous et fit étinceler ses dents blanches le plus agréablement possible, mais la partie supérieure de son visage, ses yeux enfoncés et le léger froncement de ses sourcils lui donnaient toujours quelque chose de fatal. Je pensai soudain à sa définition de lui-même : « Américain, gentilhomme et catholique », et ce complément surprenant : « Je vis de mon épée », prononcé sur le ton d’une conversation de salon où passait un soupçon de moquerie.

Il appuya sur le fait que la seule et unique fois qu’il avait vu Allègre d’un peu près avait été ce matin-là avec sa mère. Sa Majesté (que Dieu préserve) qui n’était pas même alors un prétendant actif, escortait la jeune fille, toute jeune encore, compagnon habituel pendant un mois environ. Allègre s’était mis tout d’un coup dans la tête de faire son portrait. Une sorte d’intimité en était résultée. M. Blunt fit la remarque que des deux imposants cavaliers, c’était Allègre qui avait l’air le plus royal. « Ce fils d’un misérable marchand de savon millionnaire », ajouta entre ses dents M. Blunt, en manière de commentaire. « Un homme absolument dénué de famille, sans un seul parent au monde, – un phénomène unique. »

— « Cela explique pourquoi il a pu lui laisser toute sa fortune », dit Mills.

— « Le testament, prétend-on, continua M. Blunt maussade, était écrit sur une demi-feuille de papier, portant comme devise le dessin d’un taureau assyrien. Que diable a-t-il voulu entendre par là ? Ce fut la dernière fois, en tout cas, qu’elle regarda le monde du haut d’une selle. Moins de trois mois après… »

— « Allègre mourut et… » murmura Mills d’un air intéressé.

— « Elle se trouva démontée, interrompit M. Blunt. Il lui fallut descendre au beau milieu de tout cela. Jusqu’à terre. Je pense que vous voyez ce que cela signifie. Elle ne savait que faire d’elle-même. Elle n’avait jamais auparavant touché terre. Elle… »

— « Ah ! ah ! » dit Mills.

— « Et même, oh ! oh ! si vous voulez », répliqua M. Blunt avec une intonation un peu commune qui me fit ouvrir des yeux plus grands encore. Il se tourna vers moi et avec sa fâcheuse habitude de faire des commentaires sur Mills, comme si cet homme paisible, que j’admirais, en qui j’avais confiance et pour lequel je ressentais même déjà une sorte d’affection, n’avait été qu’un mannequin du genre de celui qui, dans l’ombre, se dissimulait pitoyable et privé de tête, avec son attitude de pudeur effrayée, il déclara :

— « Rien n’échappe à sa pénétration. Il distinguerait une meule de foin à une distance énorme, pour peu que la chose l’intéressât. »

Je pensais que c’était là passer les bornes de la vulgarité même, mais Mills, sans marquer la moindre émotion, se contentait de chercher sa blague à tabac.

— « Mais vous pouvez imaginer l’intérêt qu’y prit ma mère. Elle qui ne pourrait jamais distinguer une meule. C’est pourquoi elle est toujours si surprise et si agitée. Doña Rita n’était évidemment pas une femme sur qui les journaux insèrent des entrefilets. Il n’en était pas de même d’Allègre. On imprimait mainte chose à son sujet et l’on disait mainte chose sur elle dans le monde : et aussitôt, ma mère découvrit une meule, et naturellement s’absorba excessivement là-dessus. Je pensais que sa curiosité se dissiperait. Pas du tout. Elle avait eu un choc, elle avait reçu une impression vive à cause de cette femme. Ma mère n’avait jamais été jusque-là traitée avec impertinence : et, l’impression esthétique dut être extraordinairement forte ; cela dut prendre la forme d’une sorte de révolution morale. Sans quoi je ne m’expliquerais pas sa manière d’agir. Quand Rita revint à Paris, un an, ou un an et demi après la mort d’Allègre, un petit journaliste, qui faisait le malin, eut l’idée de parler de doña Rita comme de l’héritière de M. Allègre. « L’héritière de M. Allègre vient de se réinstaller parmi les trésors d’art de ce Pavillon si connu de l’élite du monde artistique, scientifique et politique, sans compter les membres des familles aristocratiques et même royales… » Vous connaissez ce genre de choses. Cela parut d’abord dans le Figaro, je crois. Et ça se terminait par cette simple petite phrase : « Elle est seule. » On la mettait ainsi sur la voie de la célébrité. Petites allusions quotidiennes de ce genre-là. Dieu seul sait qui y mit un terme. Il y eut dans ce jardin une affluence de « vieux amis », de quoi en faire partir tous les petits oiseaux. Je suppose que l’un ou l’autre avait des influences dans la presse : on arrêta tout cela. Mais les racontars allèrent leur train et la désignation persista aussi, car elle se rapportait à un fait très certain et très significatif, et naturellement on parla beaucoup d’un certain épisode vénitien dans les maisons que fréquentait ma mère. On en parlait du point de vue royaliste, avec une sorte de respect. On dit même que l’idée première de la guerre qui se fait maintenant dans les Pyrénées est venue de cette tête… Elle était devenue comme l’ange gardien du Légitimisme. Vous savez à quoi peut ressembler l’enthousiasme royaliste. »

Le visage de M. Blunt exprimait un sarcastique dégoût. Mills hocha imperceptiblement la tête ; il savait apparemment à quoi s’en tenir.

— « Or, avec tout le respect que je lui dois, je pense que cela n’a pas été sans affecter le cerveau de ma mère. J’avais déjà rejoint l’armée royale et naturellement il n’était plus question de communications postales avec la France. Ma mère entend raconter sur tous les tons que l’héritière de M. Allègre projette un voyage secret. Tous les nobles salons en faisaient naturellement des gorges chaudes. Elle s’assied à sa table et écrit une lettre : « Madame, ayant appris que vous vous rendez aux lieux où sont fixés les espoirs de tous les gens de sens, je confie à votre sympathie de femme les sentiments anxieux d’une mère, etc., etc. » Et cela finissait sur la prière de me porter des nouvelles et d’en rapporter… Le sans-gêne de ma mère ! »

Fort à l’improviste, on entendit Mills murmurer une question qui me parut assez singulière :

— « Je me demande comment votre mère a libellé cette lettre. »

Il y eut un moment de silence.

— « Pas à la manière des journaux, je pense, répliqua M. Blunt avec une de ces grimaces qui faisaient douter de la stabilité de ses sentiments et de ses vues sur les objets de son récit. La femme de chambre de ma mère la porta un soir, très tard, dans un fiacre jusqu’au Pavillon et rapporta une réponse griffonnée sur un bout de papier : « Écrivez votre message tout de suite. » Le tout signé d’un simple R majuscule. Ma mère s’assit donc de nouveau à son charmant secrétaire, et la femme de chambre refit le trajet en fiacre un peu avant minuit. Dix jours plus tard, ou à peu près, aux avanzadas, au moment où j’allais partir pour une patrouille de nuit, on me glissa dans les mains une lettre de ma mère ainsi qu’un billet qui me priait de rendre visite à la personne qui l’avait écrit, afin qu’elle pût calmer les anxiétés de ma mère et lui dire comment j’allais. C’était signé R, simplement, mais je compris aussitôt, et, de surprise, j’en tombai presque de cheval. »

— « Vous voulez dire que doña Rita a été récemment au quartier général du Roi ? » s’écria Mills avec une surprise évidente. « Mais nous autres, – tout le monde, – nous croyions cette affaire finie depuis longtemps. »

— « Finie absolument. Il n’y a rien au monde de plus fini que cela. Il va sans dire que des appartements avaient été retenus à l’hôtel de Tolosa par ordre du Quartier général du Roi. Deux chambres sous les combles. L’endroit était encombré de toute sorte de gens de la cour ; mais je puis assurer que pendant les trois jours qu’elle y est restée, elle n’a pas mis le nez dehors. Le général Mongroviejo lui a rendu officiellement visite de la part du Roi. Un général, notez bien : pas quelqu’un de la maison. C’est une nuance distinctive de leurs présentes relations. La visite a duré cinq minutes. Un personnage du département des Affaires étrangères et du Quartier général s’est enfermé avec elle pendant deux heures. Ça, c’était les affaires. Puis deux officiers d’état-major sont venus ensemble lui apporter des explications et des instructions. Puis le baron H***, – celui qui a une si jolie femme et qui a tant sacrifié pour la cause, – a fait des pieds et des mains pour la voir, et elle a consenti à le recevoir un moment. On prétend qu’il avait été très effrayé par son arrivée, mais après l’entrevue il est reparti, rasséréné. Et puis qui encore ? Ah ! oui ; l’archevêque : une demi-heure. C’est plus qu’il n’en faut pour donner une bénédiction et je ne puis imaginer ce qu’il pouvait avoir d’autre à lui donner. Mais je suis certain qu’il lui aura soutiré quelque chose. Les autorités militaires envoyèrent chercher deux paysans de la haute vallée, et elle les a reçus aussi. Ce moine, qui rôde toujours aux abords de la cour, lui fit des communications à diverses reprises. Enfin, moi aussi j’obtins la permission de quitter les avant-postes. C’était la première fois que je lui parlais.

Je pensais rejoindre mon régiment le soir même, mais le moine me rencontra dans le corridor et m’annonça que j’allais recevoir l’ordre d’escorter cette très loyale et noble dame jusqu’à la frontière française, comme une mission personnelle du plus haut honneur. J’eus envie de lui rire au nez. Il est lui-même d’humeur joviale, et il se mit à rire avec moi de grand cœur ; – mais je reçus l’ordre, avant la nuit. C’était toute une affaire, car les Alphonsistes attaquaient le flanc droit de notre front, et il y régnait un désordre considérable. Je la juchai sur une mule et sa femme de chambre sur l’autre. Nous passâmes une nuit dans une vieille tour en ruines qu’occupait un détachement de notre infanterie et nous partîmes au lever du jour sous le feu des Alphonsistes. La femme de chambre manqua mourir de peur, et l’un des cavaliers qui nous accompagnaient fut blessé. Lui faire passer la frontière en cachette était aussi toute une affaire, mais je n’en fus pas chargé. Il n’eût pas été recommandable pour elle de se montrer aux postes de la frontière en compagnie d’uniformes carlistes. Elle semble ignorer complètement la peur. À un moment donné, comme nous escaladions une pente sous le feu de l’artillerie, je lui dis avec intention, incité par la façon dont elle regardait la scène : « Un peu d’émotion, hein ? » Et elle me répondit : « Oh ! oui, je suis émue, j’avais l’habitude de vagabonder sur les collines quand j’étais petite. » Et notez qu’à ce moment le cavalier qui nous suivait venait d’être blessé par un éclat d’obus. Il jurait comme un damné tout en tâchant de maîtriser son cheval. Les obus tombaient autour de nous à raison de deux à la minute.

Fort heureusement les obus des Alphonsistes ne sont pas bien meilleurs que les nôtres. Mais les femmes sont étranges. Je craignais que la femme de chambre ne sautât à terre et ne prît la fuite parmi les rochers ; auquel cas, il nous aurait fallu mettre pied à terre pour la rattraper. Mais elle n’en fit rien : elle resta assise parfaitement tranquille sur sa mule, tout en poussant des cris perçants. Elle se contenta de pousser des cris. Nous arrivâmes enfin à un rocher d’une forme curieuse juste à l’extrémité d’une vallée boisée. L’endroit était paisible et le soleil brillait. Je dis à doña Rita : « Il faudra nous séparer dans quelques minutes. Ma mission s’achève à ce rocher. » Et elle me dit : « Je connais très bien ce rocher ; c’est mon pays. » À ce moment, apparurent trois paysans, qui nous attendaient, deux jeunes gens et un vieil homme rasé, avec un nez mince en lame de couteau, des yeux parfaitement ronds, – un personnage bien connu de toute l’armée carliste. Les deux jeunes gens s’arrêtèrent sous les arbres à quelque distance, mais le vieux s’approcha comme s’il regardait le soleil. Alors il leva le bras et, très lentement, retira sa boina rouge de sa tête chauve. Je la regardai lui sourire tout le temps. Je pense qu’elle le connaissait aussi bien qu’elle connaissait le vieux rocher. Un très vieux rocher. Ce rocher séculaire et cet homme, des familiers de son enfance. Puis les mules se mirent en route vivement avec les trois paysans qui marchaient à grandes enjambées auprès d’elles, et ils disparurent parmi les arbres. Ces gens-là avaient dû, vraisemblablement, lui être envoyés par son oncle le curé. C’était une scène d’une douceur impressionnante : l’aube d’un clair matin ; un morceau du pays découvert encadré par les pentes pierreuses ; un ou deux pics à quelque distance ; la fumée de quelques invisibles caserios, montant droit dans le ciel, çà et là. Au loin, derrière nous, les canons avaient cessé et l’écho de leurs détonations dans les gorges s’était dissipé. Je n’avais jamais su auparavant ce que la paix signifiait…

— « Ni depuis, » murmura M. Blunt, après une pause. Puis il reprit : « La petite église de pierre de son oncle, le saint homme de la famille pouvait être au tournant du contrefort le plus proche de la plus proche colline. Je mis pied à terre pour bander l’épaule de mon homme. Ce n’était qu’une méchante éraflure assez longue. À ce moment une cloche se mit à tinter au loin. Le son vous en arrivait délicieusement à l’oreille, clair comme la lumière du matin. Et tout d’un coup, il cessa. Vous savez comment cesse soudain le son d’une cloche lointaine. Je n’avais jamais su jusque-là ce que c’était que le silence. Tandis que je m’en émerveillais, l’homme qui tenait nos chevaux fut pris du désir de faire entendre sa voix. C’était un Espagnol : pas un Basque, et il nous sortit en castillan la chanson que vous connaissez :

 

Oh ! cloches de mon village,

Je m’en vais au loin…, adieu !

 

Il avait une belle voix. Quand la dernière note se fut dissipée, je remontai à cheval, mais l’endroit avait un charme, quelque chose de particulier et de personnel, car tandis que nous le regardions avant de tourner bride, j’entendis le chanteur dire : « Je me demande comment s’appelle cet endroit. » Et l’autre homme de remarquer : « Mais il n’y a pas de village ici. » Le premier insista : « Non, je veux dire l’endroit, cet endroit-ci. » Le soldat blessé déclara qu’il n’avait probablement pas de nom. Mais il se trompait. La colline, ou le rocher, ou le bois, ou le tout, avait un nom que j’ai appris plus tard par hasard ; c’était Lastaola. »

De la pipe de Mills un nuage s’éleva entre ma tête et celle de M. Blunt qui, c’est étrange à dire, bâilla légèrement. Cela me parut une évidente affectation de la part d’un homme dont les manières étaient parfaites, et qui, en outre, souffrait de pénibles insomnies.

— « C’est ainsi que nous nous rencontrâmes pour la première fois et que nous nous séparâmes pour la première fois, reprit-il d’un ton las et indifférent. Il est bien possible qu’elle ait vu son oncle en passant. C’est peut-être à cette occasion qu’elle pensa d’abord à faire sortir sa sœur de son désert. Je ne doute pas qu’elle eût un sauf-conduit du gouvernement français qui lui donnait toute liberté d’action. Elle avait dû l’obtenir à Paris avant de partir. »

Un sourire mondain et légèrement cynique passa sur le visage de M. Blunt.

— « Elle peut obtenir tout ce qu’elle veut à Paris. Elle pourrait faire transporter toute une armée à travers la frontière, si elle le voulait. On la recevrait aux Affaires étrangères à une heure du matin, si cela lui plaisait. Les portes s’ouvrent toutes grandes devant l’héritière de M. Allègre. Elle a hérité les vieux amis, les vieilles relations… Bien sûr, si elle était une vieille édentée… Mais, voyez-vous, elle ne l’est pas. Les huissiers dans tous les ministères se courbent jusqu’à terre, et des voix du fond des sanctuaires les plus reculés prennent un ton empressé pour dire : « Faites entrer. » Ma mère en sait quelque chose. Elle a suivi sa carrière avec la plus grande attention. Et Rita elle-même ne s’étonne de rien. Elle fait les choses les plus extraordinaires aussi naturellement que si elle achetait une paire de gants. Les gens dans les boutiques sont très polis et les gens dans le monde sont comme les gens dans les boutiques. Qu’a-t-elle su du monde ? Elle ne l’a vu que du haut de sa selle. Oh ! elle fera relâcher votre chargement le plus aisément du monde. Comment s’y prendra-t-elle ?… Eh bien, quand ce sera fait, Mills, écoutez-moi bien, quand ce sera fait, elle le saura à peine elle-même. »

— « Il n’est pas possible qu’elle ne puisse le savoir », déclara Mills avec calme.

— « Certes, ce n’est pas une idiote », reprit M. Blunt du ton le plus naturel. « Mais elle m’a avoué à moi-même, il y a quelques jours, qu’elle souffre d’un certain sentiment d’irréalité. Je lui ai dit qu’en tout cas, elle devait au moins croire à ses propres sensations. À quoi elle m’a répondu qu’en effet il y en avait au moins une sur laquelle elle n’avait aucun doute. Vous ne devineriez jamais ce que c’était : n’essayez pas. Moi je le sais parce que nous sommes d’assez bons amis. »

À ce moment, nous changeâmes tous légèrement d’attitude. Les yeux fixes de Mills se tournèrent vers Blunt : moi qui occupais le divan, je me soulevai légèrement sur le coussin, et M. Blunt, en se tournant à demi, mit son coude sur la table.

— « Je lui ai demandé ce que c’était. Je ne vois pas, continua M. Blunt, avec une horrible douceur, pourquoi je devais montrer une considération particulière à l’héritière de M. Allègre. Je ne veux pas dire seulement à cette disposition momentanée dans laquelle elle se trouvait et qui n’était que de la lassitude. Elle m’a répondu : « C’est la peur ! » Je vous le dis encore une fois : « La peur. » »

Il ajouta au bout d’un instant : « On ne peut pas mettre en doute son courage, mais elle a distinctement prononcé le mot peur. »

On entendit le bruit que fit Mills en détendant ses jambes sous la table.

— « Un être doué d’imagination, commença-t-il, une jeune et vierge intelligence, plongée pendant près de cinq ans dans les conversations qui se tenaient dans l’atelier d’Allègre, où l’on vous fracassait les plus solides vérités et où l’on vous mettait en pièces toutes les croyances. Ils étaient là comme une bande de chiens intellectuels, vous savez… »

— « Oui, oui, parfaitement, interrompit Blunt brusquement, je vois cela, une personnalité intellectuelle à la dérive, une âme sans foyer… Mais moi qui ne suis ni très fin ni très profond, je reste convaincu qu’il s’agit d’une peur matérielle. »

— « Parce qu’elle vous l’a avoué ? » insinua Mills.

— « Elle n’a rien avoué du tout, rétorqua Blunt, avec un froncement de sourcils quoique d’une voix extrêmement douce. En fait, elle se mordit la langue. Étant donné que nous sommes bons amis, (compagnons d’armes, n’est-ce pas ?) je conclus de là qu’il n’y avait pas de quoi se vanter. Pas plus que de mon amitié d’ailleurs. »

Le visage de Mills atteignait à la perfection de l’indifférence. Mais moi qui le regardais en toute innocence pour essayer de démêler ce que tout cela pouvait bien vouloir dire, j’eus l’impression que cette indifférence était un peu trop parfaite.

— « Mon congé est une plaisanterie, s’écria le capitaine Blunt, dans un mouvement d’exaspération inattendue, en tant qu’officier de don Carlos, je n’ai pas plus de position sociale qu’un simple bandit, je devrais être interné dans ces sacrées casernes d’Avignon depuis longtemps… Pourquoi n’y suis-je pas ? Parce que doña Rita existe, pas pour une autre raison. Car, on sait fort bien que je suis dans ces parages. Elle n’aurait qu’à murmurer au ministère de l’intérieur : « Mettez-moi cet oiseau en cage », et la chose serait faite sans plus de formalité… Triste monde que celui-ci, ajouta-t-il en manière de commentaire et sur un autre ton. Par le temps qui court, un gentilhomme qui vit de son épée est exposé à ces sortes de choses. »

Ce fut alors que, pour la première fois, j’entendis rire M. Mills. C’était un rire profond, agréable, pas très fort et entièrement dépourvu de cette nuance de dérision qui gâte un si grand nombre de rires et révèle le secret endurcissement des cœurs. Mais ce n’était pas non plus un rire très joyeux.

— « La vérité est que je suis en mission », continua le capitaine Blunt. On m’a chargé de régler différentes affaires, d’en mettre d’autres en train, et, selon les instructions que j’ai reçues, doña Rita doit être en tout cela l’intermédiaire. Et pourquoi ? Parce que chaque crâne chauve de ce gouvernement républicain devient rose pour peu que sa robe fasse frou-frou de l’autre côté de la porte. Ils s’inclinent avec une immense déférence quand la porte s’ouvre, mais c’est une révérence qui dissimule un sourire, à cause de cet épisode vénitien. Cet animal de Versoy a fourré son nez dans cette affaire. Il prétend que c’est par hasard. Il les a vus ensemble au Lido et, – ces écrivassiers sont abominables, – il a écrit ce qu’il appelle « une vignette », – par hasard aussi, je suppose. Il y avait là-dedans un prince, une dame et un gros chien. Il décrivait comment le prince, en descendant de la gondole, vida sa bourse dans les mains d’un pittoresque mendiant, tandis que la dame, un peu plus loin, se retournait pour regarder Venise, avec le chien couché à ses pieds. Une de ces belles vignettes en prose de Versoy, dans un grand journal qui a une colonne littéraire. Mais quelques autres journaux qui se moquent de la littérature ont servi les faits eux-mêmes, en réchauffé. Et c’est là une espèce de faits qui impressionne vos politiciens, surtout si la dame est… enfin, ce qu’elle est… »

Il s’arrêta. Ses yeux noirs lancèrent un éclair dans la direction du mannequin apeuré ; puis il reprit avec un cynisme visiblement étudié :

— « Elle a fui jusqu’ici. Surmenage, lassitude, besoin de repos pour ses nerfs ? Absurde ! Je puis vous assurer qu’elle n’a pas plus de nerfs que moi. »

Je ne sais vraiment pas comment il l’entendait ; mais à ce moment, svelte et élégant, les expressions que prenait son visage mince et distingué, l’agitation de ses maigres mains brunes parmi les objets qui se trouvaient sur la table, lui donnaient l’air d’un simple paquet de nerfs. Son index traça un R majuscule avec de la cendre de pipe dans du vin répandu. Puis il regarda fixement le fond d’un verre vide.

J’eus à ce moment la sensation d’être, les yeux écarquillés, comme un paysan au spectacle. La pipe de Mills traînait sur la table, vide et refroidie. Peut-être n’avait-il plus de tabac. M. Blunt reprit son attitude de dandy, nerveusement.

— « Bien entendu, on commente ses déplacements dans les salons les plus fermés, et aussi ailleurs, dans des endroits tout aussi fermés, mais où les potins prennent un autre ton. Là on dit probablement qu’elle a eu un « coup de cœur » pour quelqu’un. Tandis que je pense, moi, qu’elle est parfaitement incapable de cette sorte de chose. Cet épisode vénitien n’a été, d’un bout à l’autre, qu’un coup de tête, et toute cette activité à laquelle je me trouve mêlé, comme vous voyez, – ordre du Quartier général, ah ! ah ! ah ! – n’est que la conséquence de cette intimité au milieu de laquelle je suis tombé… Sans parler de ma mère qui est délicieuse, mais aussi irresponsable qu’une de ces princesses qui scandalisent les familles royales… »

Il eut l’air de s’être mordu la langue et je remarquai que les yeux de Mills semblèrent s’agrandir. Sur ce visage placide, c’était quelque chose de surprenant.

— « Une intimité, reprit M. Blunt, sur un ton de mauvaise humeur extrêmement distinguée, une intimité avec l’héritière d’Allègre, de la part de… ma part, oui ce n’est pas exactement… cela donne lieu à… oui, je vous demande de quoi cela a l’air pour les spectateurs ? »

— « Y en a-t-il ? » laissa négligemment tomber Mills entre ses aimables lèvres.

— « Pas pour le moment, peut-être. Mais je n’ai pas besoin de dire à un homme du monde comme vous que ces choses-là ne peuvent pas ne pas se remarquer. Et qu’elles sont, aussi…, comment dirais-je, compromettantes, ne fût-ce qu’à cause de la fortune. »

Mills se leva, prit son pardessus, et après l’avoir endossé, déclara, tout en cherchant son chapeau :

— « Tandis que la femme elle-même est, pour ainsi dire, inappréciable. »

M. Blunt murmura le mot « Évidemment. »

Nous nous levâmes. Le poêle de fonte était froid et la lampe entourée de bouteilles et de verres vides se mourait. Je me rappelle que j’eus un grand frisson en quittant le divan.

— « Nous nous retrouverons dans quelques heures, dit M. Blunt. N’oubliez pas de venir, dit-il en s’adressant à moi. Oui, oui, venez. N’ayez aucun scrupule. Je suis autorisé à amener qui je veux. »

Il avait dû remarquer ma timidité, ma surprise, mon embarras. Et, en vérité, je ne savais que dire.

— « Je vous assure qu’il n’y a rien d’incorrect à ce que vous veniez, insista-t-il avec la plus grande politesse. Vous serez présenté par deux bons amis, Mills et moi-même. Vous n’avez sûrement pas peur d’une femme charmante. »

Je n’avais pas peur, mais la tête me tournait un peu et je le regardai sans rien dire.

— « Le déjeuner est pour midi exactement. Mills vous amènera avec lui. Je regrette que vous partiez tous les deux. Je vais me jeter sur mon lit pendant une heure ou deux, mais je suis sûr que je ne dormirai pas. »

Il nous accompagna le long du couloir jusque dans le vestibule blanc et noir où la flamme du bec de gaz était baissée et avait un air abandonné. Quand il ouvrit la porte d’entrée, une froide bouffée du mistral qui balayait la rue des Consuls, me fit frissonner jusqu’à la moelle des os.

Mills et moi, nous n’échangeâmes que quelques mots en regagnant le centre de la ville. Il allait, dans cette aube glaciale, sans égard à l’incommodité du froid, à l’influence déprimante de l’heure, à la désolation de ces rues vides où une poussière sèche s’élevait en tourbillons devant nous, derrière nous, nous assaillait des rues transversales. Les masques étaient rentrés chez eux et nos pas résonnaient sur les pavés avec un son inégal, comme les pas de gens qui marchent sans but, sans espoir.

— « Je pense que vous viendrez », dit Mills soudainement.

— « Je ne sais vraiment pas », répondis-je.

— « Ah ! vous ne savez pas ? Eh bien ! rappelez-vous que je n’ai pas insisté. Mais je demeure à l’Hôtel du Louvre et j’en partirai à midi moins le quart pour ce déjeuner. À midi moins le quart, pas une minute de plus… Je suppose que vous, vous pouvez dormir… »

Je me mis à rire.

— « Quel bel âge que le vôtre », dit Mills, comme nous débouchions sur les quais.

Déjà de sombres silhouettes d’ouvriers allaient et venaient dans l’aube froide, et les mâtures des navires se détachaient vaguement, aussi loin que l’œil pouvait atteindre, sur le Vieux Port.

— « Il est vrai, reprit Mills, que vous pourriez ne pas vous réveiller. »

Cette supposition me fut faite d’un ton enjoué, au moment où nous nous serrions la main au bas de la Canebière. Je me dirigeai vers mon logement. Ma tête était pleine d’images confuses, mais j’étais vraiment trop fatigué pour penser.

DEUXIÈME PARTIE

I

Mills souhaitait-il vraiment me voir rester endormi, je veux dire, s’en souciait-il le moins du monde ? Je me le demande encore quelquefois. Sa constante amabilité ne me permettait pas de le démêler. D’ailleurs, c’est à peine si je puis me rappeler mes propres sentiments. Le souvenir que je garde de cette époque de ma vie est d’une qualité si particulière que le début et la fin en demeurent plongés dans la sensation unique d’une émotion profonde, continue, écrasante, que colore une exaltation extrême et que remplissent à la fois une joie insouciante et une invincible tristesse, – comme dans un rêve. J’ai la sensation de n’avoir vécu tout cela que par l’effet d’une extrême imagination ; et cette sensation n’a fait que s’accroître avec le recul du temps, parce que, même alors, je me sentais en face d’une destinée imprévue, d’événements dont la venue n’avait projeté aucun ombre.

Non pas qu’ils fussent le moins du monde extraordinaires. Ils n’étaient pas dénués de banalité. Mais, lorsque je les considère aujourd’hui, ce qui me paraît étonnant et même un peu effrayant, c’est ce qu’ils ont eu de ponctuel et d’inévitable.

Mills, lui, fut ponctuel. Exactement à midi moins un quart il apparut sous le porche de l’Hôtel du Louvre, avec son visage frais, son vêtement mal ajusté, dans toute sa sympathique atmosphère.

Comment aurais-pu l’éviter ? Aujourd’hui encore j’ai l’obscure conviction qu’il possédait une inhérente distinction d’esprit et de cœur, très supérieure à celle de tous les êtres que j’ai pu rencontrer depuis lors. Il était inévitable. Et naturellement je n’ai jamais essayé de l’éviter. Son regard tomba sur une victoria qui s’arrêtait devant la porte de l’hôtel et dans laquelle je me trouvais sans autre sentiment, autant que je me le rappelle aujourd’hui, qu’une légère timidité. Il monta délibérément dans la voiture, son regard amical m’enveloppa de la tête aux pieds et – tel était le don particulier qu’il avait – me causa une sensation agréable.

Nous roulions déjà depuis un moment quand je ne pus me tenir de lui dire avec un rire un peu emprunté :

— « Savez-vous que ça me semble très étrange de m’en aller comme cela avec vous à cette maison. »

Il se tourna vers moi et du ton le plus aimable :

— « Tout se passera le plus simplement du monde, dit-il. Si simplement même que vous vous sentirez tout à fait à votre aise. Je suppose que vous savez à quel point le monde, je veux dire la majorité des gens est égoïste, souvent sans s’en rendre compte, je le reconnais : et spécialement les gens qui ont une mission, une idée fixe, un but fantastique, ou même simplement une fantastique illusion. Cela ne veut pas dire qu’ils n’aient pas de scrupules. Et j’ai l’idée qu’en ce moment, je suis de ceux-là. »

— « Cela, évidemment, je ne saurais le dire », répondis-je.

— « Je ne l’ai pas vue depuis des années, reprit-il, et à côté de ce qu’elle était alors, elle doit être à présent une très grande personne. D’après ce que nous a dit M. Blunt, les expériences ont dû la mûrir plus qu’elles ne l’auront instruite. Il y a des gens qu’on ne peut pas instruire. Et je croirais volontiers qu’elle est du nombre. Pour ce qui est de la maturité, c’est une autre affaire. Tout être humain, digne de ce nom, possède la capacité de souffrir. »

— « Le capitaine Blunt n’a pas l’air d’une personne très heureuse, lui dis-je. On dirait qu’il en veut à tout le monde. Il fronce le sourcil à tout ce que les gens disent, à tout ce qu’ils font. Il doit être terriblement mûr. »

Mills me lança un regard de côté. Il rencontra le mien qui le regardait de même, et nous nous mîmes à sourire l’un et l’autre sans nous regarder ouvertement. À l’extrémité de la rue de Rome, le souffle violent et assez froid du mistral enveloppa la victoria qui suivait la grande traînée d’un soleil brillant, mais dépourvu de chaleur. Nous prîmes à droite, en contournant à une allure imposante l’obélisque assez mesquin dressé à l’entrée du Prado.

— « Je ne sais si vous êtes mûr ou non, me dit Mills en souriant. Mais je pense que vous ferez l’affaire. Vous… »

— « Dites-moi, interrompis-je, quelle est réellement la position du capitaine Blunt là-bas ? Et je fis un signe de tête vers l’allée du Prado qui s’ouvrait devant nous entre des rangées d’arbres complètement dépourvus de feuilles.

— « Parfaitement fausse, à mon avis. Elle n’est en rapport ni avec ses illusions ou ses prétentions, ni même avec la position réelle qu’il a dans le monde. Ainsi, entre sa mère, le Quartier général et l’état de ses propres sentiments, il… »

— « Il est amoureux d’elle », interrompis-je de nouveau.

— « Cela ne rendrait pas du tout la chose plus facile. Je n’en suis pas sûr. Mais si cela est, ce doit être un sentiment très idéaliste. Toute la chaleur de son idéalisme se concentre sur un certain Américain, catholique et gentilhomme… »

Le sourire qui erra un moment sur ses lèvres n’était empreint d’aucune malveillance :

— « En même temps, il a une vue très nette des conditions matérielles qui entourent, en quelque sorte, cette situation. »

— « Que voulez-vous dire ? que doña Rita (le nom me vint aux lèvres avec une étrange familiarité) est riche, qu’elle a une grande fortune ? »

— « Oui, une fortune, dit Mills. Mais auparavant c’était la fortune d’Allègre… Et puis il y a la fortune de Blunt : il vit de son épée. Et il y a la fortune de sa mère, qui, je vous l’assure, est une vieille dame parfaitement charmante, intelligente et très aristocratique, avec les relations les plus distinguées. Je vous l’affirme. Elle ne vit pas de son épée. Elle… elle vit tant soit peu d’expédients. J’ai dans l’idée que ces deux-là se détestent par moments… Nous voici arrivés. »

La victoria s’arrêta dans la contre-allée que bordaient les murs bas de jardins privés. Nous descendîmes devant une grille de fer forgé restée entr’ouverte et suivîmes une allée circulaire qui menait à la porte d’une grande villa d’apparence négligée. Le mistral hurlait dans le soleil, secouant furieusement les bosquets dénudés. Tout était brillant et dur, l’air était dur, la lumière était dure, la terre sous nos pas était dure.

La porte à laquelle Mills sonna s’ouvrit presque aussitôt. La personne qui vint ouvrir était petite, brune et légèrement marquée de petite vérole. Au reste, évidemment une femme de chambre et fort affairée.

— « Madame vient de rentrer de sa promenade à cheval », nous dit-elle rapidement et elle monta l’escalier, en nous laissant refermer nous-mêmes la porte d’entrée.

L’escalier avait un tapis rouge. M. Blunt surgit d’on ne sait où dans le vestibule. Il était en culotte de cheval et en jaquette noire à longues basques carrées. Cet habillement lui seyait, mais lui enlevait l’impression de flexible sveltesse qu’il vous donnait en habit de soirée. Je n’avais pas l’idée que c’était lui mais plutôt le frère de l’homme qui avait causé avec nous la nuit précédente. Il dégageait une délicate odeur de savon parfumé. Après avoir laissé paraître un éclair de ses dents, il nous dit :

— « C’est tout à fait ennuyeux. Nous venons juste de descendre de cheval. Il va falloir que je déjeune comme je suis. Une habitude qu’elle a depuis toujours de commencer sa journée à cheval ! Elle prétend qu’elle ne se porte pas bien sans cela. On peut le croire quand on sait qu’il ne s’est guère passé une journée depuis cinq ou six ans, qu’elle n’ait commencée par une promenade à cheval. C’est la raison pour laquelle elle fuit toujours Paris où elle ne peut sortir le matin toute seule. Ici, c’est différent. Et comme moi aussi, je suis un étranger, je puis sortir avec elle. Ce n’est pas que j’y tienne particulièrement. »

Ces derniers mots s’adressaient à Mills et en marmottant il ajouta :

« C’est une fâcheuse position. » Puis s’adressant à moi avec calme et en souriant légèrement :

— « Nous avons parlé de vous ce matin. On vous attend avec impatience. »

— « Je vous remercie, lui dis-je, mais je ne puis m’empêcher de me demander ce que je viens faire ici. »

En voyant Mills (qui faisait face à l’escalier) lever tout à coup les yeux, nous nous retournâmes vivement. La femme dont j’avais entendu tant parler et d’une façon dont je n’avais de ma vie entendu parler d’une femme, descendait l’escalier et j’éprouvais tout d’abord comme un vif étonnement de voir qu’elle existait réellement. Mon impression pourtant était celle que vous donne la couleur d’un tableau bien plutôt que les formes de la vie réelle. Elle était vêtue d’une sorte de robe de chambre en soie bleu pâle brodée sur le devant et autour du cou de dessins noir et or, étroitement serrée autour d’elle et retenue par une large ceinture de la même étoffe. Elle avait des pantoufles de la même couleur avec des nœuds noirs au cou-de-pied. L’escalier blanc, le tapis rouge et le bleu pâle de la robe formaient une combinaison de couleurs qui faisait ressortir la délicate carnation de son visage. Ce visage avait un charme d’une indéfinissable qualité, un charme qui dépassait toute analyse et vous faisait penser à des races disparues, à d’étranges générations, à des visages de femmes sculptées sur des monuments de toute éternité et à ceux qui reposent oubliés dans leurs tombes. Pendant qu’elle descendait les marches, les yeux légèrement baissés, je me rappelai les paroles entendues pendant la nuit, ce qu’Allègre avait dit à son sujet, qu’il y avait en elle « quelque chose des femmes de tous les temps ».

À la dernière marche, elle leva les paupières, nous montra des dents aussi étincelantes que celles de M. Blunt et qui paraissaient même plus fortes. Elle faisait naître en nous – mais après tout je ne parle que pour moi-même – le vif sentiment de sa perfection physique aussi bien par la beauté de ses membres que par l’équilibre de ses nerfs, et non pas tant peut-être le sentiment de la grâce que celui d’une harmonie parfaite.

— « Excusez-moi, nous dit-elle, de vous avoir fait attendre. »

Sa voix était grave, pénétrante et de la plus séduisante amabilité. Elle tendit la main à Mills très franchement, comme à un vieil ami. Par la large échancrure de la manche doublée de soie noire, je pus voir le bras très blanc qui prenait un reflet de perle dans l’ombre. Quant à moi, elle me tendit la main avec une légère raideur, comme dans une soudaine réserve de toute sa personne et en me regardant bien en face. Cette main était jolie et sensible. Je m’inclinai. Nous nous effleurâmes les doigts.

À ce moment-là, je ne la regardai pas en face. Le moment d’après, elle aperçut quelques enveloppes sur le guéridon de marbre qui occupait le milieu du vestibule. Elle en saisit une d’un mouvement étonnamment preste, presque félin et l’ouvrit, en nous disant :

— « Vous permettez, il faut… Entrez dans la salle à manger. Montrez le chemin, capitaine. »

Ses yeux agrandis fixaient le papier. M. Blunt ouvrit l’une des portes. Mais à peine y étions-nous entrés, nous entendîmes une pétulante exclamation accompagnée d’un trépignement enfantin et qui s’acheva dans un rire où vibrait un accent de mépris. La porte se referma derrière nous : M. Blunt nous avait abandonnés. Il était resté de l’autre côté, probablement pour la calmer. La pièce où nous nous trouvions était longue comme une galerie et se terminait par une rotonde à plusieurs fenêtres. Elle était assez longue pour avoir deux cheminées de granit rouge. Une table de quatre couverts y occupait peu de place. Le parquet, fait de deux sortes de bois d’un dessin bizarre, était parfaitement ciré et reflétait les objets comme une eau tranquille.

Doña Rita et Blunt nous rejoignirent peu après et nous prîmes place autour de la table. Mais, avant même que nous n’eussions entamé la conversation, un coup de sonnette, dramatiquement imprévu, retentit à la porte d’entrée. Doña Rita nous jeta à la ronde un regard de surprise et presque de méfiance. « Comment a-t-il su que j’étais ici ? » murmura-t-elle après avoir regardé la carte qu’on venait de lui remettre. Elle la passa à Blunt, qui la repassa à Mills, lequel fit une légère grimace, la laissa tomber sur la table et chuchota à mon oreille : « Un journaliste de Paris. »

— « Il a fini par me dénicher, dit doña Rita. On achèterait la paix en espèces sonnantes si ces gens-là n’étaient pas toujours prêts à essayer de vous saisir l’âme avec l’autre main. Cela me fait peur. »

Mystérieuse et pénétrante, sa voix sortait de ses lèvres presque immobiles. Mills l’observait avec une sympathique curiosité. M. Blunt murmura : « Mieux vaut ne pas fâcher cette brute. » Le visage de doña Rita, avec ses yeux étroits, son grand front et ses larges pommettes, demeura un moment tout à fait calme, puis il se colora légèrement.

— « Ma foi, dit-elle avec douceur, faites-le entrer. Il serait vraiment dangereux s’il le voulait… » ajouta-t-elle en s’adressant à Mills.

La personne qui avait provoqué toutes ces remarques et autant d’hésitation que s’il se fût agi de quelque bête féroce, me surprit d’abord, quand on la fit entrer, par la beauté de ses cheveux blancs, puis par son air paternel et l’innocente simplicité de son allure. On lui mit un couvert entre Mills et doña Rita. Celle-ci, fort ouvertement, fit passer de l’autre côté de son assiette les enveloppes qu’elle avait apportées avec elle. Tout aussi ouvertement, le visiteur les suivit de ses yeux ronds d’un bleu de porcelaine, en essayant de distinguer l’écriture des adresses.

Il semblait connaître un peu Mills et Blunt. Quant à moi, il me jeta un regard d’étonnement stupide. Et s’adressant à notre hôtesse :

— « Se reposer ? Se reposer, c’est très bien. À vrai dire, je pensais vous trouver seule. Mais vous avez trop d’esprit. Ni l’homme ni la femme n’ont été créés pour vivre seuls… »

Après ce préambule, il accapara la conversation. On la lui laissa avec intention et je crois bien que je fus le seul à manifester le moindre intérêt. Je ne pouvais m’en empêcher. On eût dit que les autres, y compris Mills, étaient sourds et muets. Non, c’était même quelque chose d’encore plus détaché. Ils avaient plutôt l’air d’un groupe de figures de cire, avec leur expression figée et vague, l’étrange air qu’elles ont de savoir que leur existence n’est qu’une imposture.

Je faisais exception, et rien n’aurait pu mieux prouver que j’étais étranger, le plus entièrement étranger possible à la région morale où ces gens vivaient, agissaient, ressentaient avec plaisir ou peine leurs incompréhensibles émotions. J’étais aussi étranger que le naufragé le plus désespéré qui va donner la nuit dans une hutte d’indigènes et qui les trouve en proie aux préjugés et aux problèmes d’un pays inconnu, – d’un pays dont il n’a pas eu auparavant la moindre idée. À un certain point de vue, c’était même pire, car moi, le naufragé, j’étais le sauvage, le simple et innocent enfant de la nature. Ces gens étaient évidemment plus civilisés que je ne l’étais. Il y avait plus de cérémonial et de complexité dans leurs sensations. Ils avaient une plus grande connaissance du mal, le sentiment plus délié des subtilités du langage. Naturellement. J’étais si jeune encore. Et pourtant, je vous assure, ce fut précisément alors que je perdis tout sentiment d’infériorité. L’insouciance et l’ignorance y étaient assurément pour quelque chose. Mais il y avait plus. En regardant doña Rita, la tête appuyée sur sa main, ses cils noirs abaissés sur ses joues légèrement colorées, je ne me sentis plus seul dans ma jeunesse. Cette femme, dont j’avais entendu dire tant de choses que j’avais retenues avec l’exactitude d’une infaillible mémoire, cette femme se révélait à moi jeune, plus jeune que tous ceux que j’avais pu voir, aussi jeune que moi-même – et la sensation que j’avais de ma jeunesse était alors très aiguë, – cela me donnait le sentiment d’une intimité singulière, ainsi aucun malentendu entre nous n’était possible, nous ne pouvions rien savoir de plus l’un de l’autre. Cette sensation fut passagère, mais lumineuse : ce fut une lumière qui ne pouvait durer, mais qui ne laissa point d’ombre après elle. Elle sembla au contraire avoir fait naître magiquement, quelque part en moi, une inexplicable assurance, la conviction, chaude, forte, ardente que ma vie individuelle commençait pour tout de bon, à ce moment même, dans le sentiment de cette solidarité, dans sa séduction.

II

Pour cette raison assez étonnante, en vérité, j’étais le seul de la compagnie à écouter sans contrainte l’hôte inattendu dont la belle tête à cheveux blancs était si bien coiffée, si magnifiquement ondulée, si artistiquement arrangée que l’on ne pouvait éprouver à son égard plus de respect que pour une coûteuse perruque exposée à l’étalage d’un coiffeur. En fait, j’avais fort envie d’en sourire. Ce qui prouve assez combien j’étais à mon aise. Je jouissais d’une complète liberté d’esprit : aussi, de tous les yeux, les miens étaient-ils les seuls à pouvoir regarder à droite et à gauche. Les yeux de tous les autres auditeurs restaient obstinément baissés, y compris ceux de Mills. Mais, de sa part, ce n’était là, – j’en étais sûr, – que l’effet d’une sympathie délicate.

L’intrus dévorait les côtelettes, – en admettant que ce fût des côtelettes. Malgré ma complète liberté d’esprit, je ne prenais pas garde à ce que je mangeais. J’avais l’impression que ce déjeuner n’était guère qu’un spectacle, sauf, cela va sans dire, pour l’homme aux cheveux blancs, qui avait réellement faim et qui, en outre, devait avoir la sensation agréable de dominer la situation. Il se penchait sur son assiette et mastiquait délibérément pendant que ses yeux bleus allaient et venaient sans cesse : mais il ne regardait jamais franchement aucun de nous. Toutes les fois qu’il posait son couteau et sa fourchette, il se rejetait dans sa chaise et se mettait à débiter d’un ton dégagé quelque potin parisien, sur des gens en vue.

Il parla d’abord d’un certain politicien de marque. Sa « chère Rita » le connaissait. Il avait un costume qui datait de 48 ; c’était un homme en bois et en parchemin qui portait de hautes cravates blanches : on n’avait jamais vu sa femme en robe décolletée. Pas une seule fois dans sa vie. Elle était, boutonnée jusqu’au cou comme son mari. Imaginez-vous que cet homme lui avait avoué que, lorsqu’il était engagé dans une discussion politique, non sur une question de principe, mais sur quelque mesure spéciale au cours d’un débat, il se sentait prêt à tuer n’importe qui. Il s’interrompit pour ajouter :

— « Je suis quelquefois comme cela moi-même. Je crois que c’est un sentiment purement professionnel. Faire voter une question quelconque. En temps normal, je ne ferais pas de mal à une mouche. Ma sensibilité est trop vive. J’ai le cœur trop tendre aussi. Beaucoup trop tendre. Je suis républicain. Je suis un « rouge ». En ce qui concerne nos maîtres et nos gouvernants actuels, tous ces gens que vous essayez de mener par le bout du nez, ce sont d’abominables royalistes déguisés. Ils complotent la ruine de toutes les institutions auxquelles je suis attaché. Mais je n’ai jamais voulu gêner votre jeu, Rita. Après tout, ce n’est qu’un petit jeu. Vous savez très bien que deux ou trois articles résolus, quelque chose dans mon style, vous le savez, auraient bientôt mis fin à tout cet appui donné en sous-main à votre roi. Je l’appelle un roi par politesse pour vous. C’est, à mon avis, un aventurier, un aventurier criminel, assoiffé de sang, rien d’autre. Écoutez-moi, ma chère enfant, pour qui diable vous démenez-vous ainsi ? Pour ce bandit ? Allons donc ; une élève d’Henry Allègre ne peut pas avoir de semblables illusions sur un homme. Et une élève comme vous, encore ! Ah ! le bon vieux temps au Pavillon ! Ne croyez pas que j’invoque une intimité particulière. Elle était juste suffisante pour m’avoir permis de vous offrir mes services, Rita, à la mort de notre pauvre ami. J’ai pensé que je pouvais être utile et je suis venu. Il s’est trouvé que je suis arrivé le premier. Vous vous rappelez, Rita ? Ce qui faisait que tout le monde pouvait s’entendre avec notre pauvre cher Allègre, c’était son mépris complet, uniforme et impartial pour l’humanité tout entière. Il n’y a rien là qui aille à l’encontre des plus purs principes démocratiques : mais que vous, Rita, vous gaspilliez votre vie pour un aventurier royal, vraiment cela me renverse. Car vous ne l’aimez pas. Vous ne l’avez jamais aimé, voyons ! »

Il s’efforça de lui saisir la main, la lui retira positivement de dessous la tête (ce fut vraiment stupéfiant) et, la conservant entre les siennes, se livra à un tapotement paternel des plus impudents. Elle se laissa faire avec une apparente insensibilité. Pendant ce temps, il parcourait des yeux, autour de la table, nos visages. C’était extrêmement pénible. La stupidité de ce regard circulaire avait quelque chose de paralysant. Il parlait tout à son aise avec une familiarité enrouée.

— « J’arrive ici, pensant trouver une femme raisonnable qui a compris enfin la vanité de toutes choses : demi-jour dans les pièces, entourée des œuvres de ses poètes favoris, et ainsi de suite. Je me dis à moi-même : « Il faut que je coure voir la chère et sage enfant et l’encourager dans ses bonnes résolutions… Et je tombe au milieu d’un déjeuner intime. Car je suppose que c’est intime. Hein ! très ? Hum, oui… »

Il était véritablement épouvantable. Son regard circulaire parcourut la table de nouveau avec une expression qui contrastait incroyablement avec ses paroles. On aurait dit qu’il avait emprunté ses yeux à un idiot, spécialement pour cette visite. Il tenait toujours la main de doña Rita et la caressait de temps à autre.

— « C’est décourageant, roucoula-t-il. Et je crois qu’aucun de vous ici n’est Français. Je ne sais pas ce que vous complotez tous. Cela me dépasse. Mais si nous étions une République, – moi, vous savez, je suis un vieux jacobin, sans-culotte et terroriste, – si c’était une vraie République avec la Convention en séance et un Comité de Salut Public pour s’occuper des affaires nationales, on vous couperait le cou à tous. Ha ! ha !… Je plaisante, ha ! ha !… et vous ne l’auriez pas volé, non plus. Ne faites pas attention à ma petite plaisanterie. »

Toujours riant, il abandonna la main de Rita qui, sans hâte, la replaça sous sa tête. Elle ne l’avait pas regardé une seule fois.

Pendant le silence assez humiliant qui suivit, il tira de sa poche un énorme étui à cigares, l’ouvrit et considéra avec un intérêt critique les six cigares qu’il contenait. L’infatigable femme de chambre posa sur la table un plateau chargé des tasses à café. Chacun de nous, – heureux, je suppose, d’avoir quelque chose à faire, – en prit une ; mais lui, pour commencer, renifla la sienne. Doña Rita restait appuyée sur son coude, ses lèvres closes avaient une expression reposée d’une particulière douceur. Son attitude ne respirait aucune langueur. Son visage aux yeux baissés et dont la carnation avait la délicatesse d’une rose, semblait voilé d’une immobilité résolue, et dégageait un tel charme que je me sentis pris du désir insensé de faire le tour de la table et de baiser l’avant-bras sur lequel il s’appuyait, cet avant-bras d’une forme parfaite et dont l’éclat n’était pas celui du marbre, mais celui d’une chaude et vivante splendeur. M’était-elle dans mes pensées devenue déjà si familière ! Il va sans dire que je n’en fis rien. Ce n’était pas un élan irrésistible ; c’était plutôt un tendre désir, du genre le plus respectueux et le plus purement sentimental. J’accomplis ce geste en pensée, tranquillement, presque solennellement, tandis que le personnage aux cheveux d’argent s’appuyait au dossier de sa chaise, et, tirant une bouffée de son cigare, recommençait à parler.

C’était, en apparence, une conversation des plus innocentes. Il expliqua à sa « chère Rita » qu’en fait, il se rendait à Monte-Carlo. Une habitude de toujours, qu’il avait à cette époque de l’année. Mais il était prêt à faire un saut à Paris s’il pouvait rendre service à sa « chère enfant » ; il rentrerait pour un jour, pour deux, pour trois jours, pour tout le temps qu’elle voudrait ; il manquerait même Monte-Carlo cette année, s’il pouvait lui être de la moindre utilité et lui épargner un voyage. Il pourrait, par exemple, assurer la garde du Pavillon bourré de tous ces trésors artistiques. Qu’allait-on faire de toutes ces richesses ? Prenant la parole pour la première fois, doña Rita murmura, sans faire le moindre mouvement, qu’elle avait fait un arrangement avec la police pour que le Pavillon fût bien gardé. Et le jeu presque imperceptible de ses lèvres m’enchanta.

Mais l’individu n’était pas rassuré. Il fit observer qu’on avait bien volé des choses même au Louvre, qui était, osait-il dire, plutôt mieux surveillé. Il y avait, sur le palier, ce merveilleux cabinet, en laque noire, avec des hérons d’argent, qui à lui seul paierait largement deux voleurs. Une brouette, quelque vieille toile, et ils vous le déménageraient sous le nez des gens.

— « Vous avez pensé à tout ? » demanda-t-elle froidement dans un murmure, tandis que tous trois, nous restions là à fumer, pour nous donner une contenance (ce n’était assurément pas par plaisir) et à nous demander ce que nous allions encore entendre.

Non, il n’avait pas pensé à tout. Mais il avoua que, depuis des années et des années, il avait été amoureux de ce cabinet. En, tout cas, qu’allait-il advenir de ces choses ? Ce problème intriguait tout le monde. Il tourna légèrement sa tête blanche admirablement coiffée pour s’adresser à M. Blunt directement.

— « J’ai eu le plaisir de rencontrer votre mère dernièrement. »

M. Blunt prit tout son temps pour lever les sourcils et fit étinceler ses dents vers lui avant de laisser tomber négligemment :

— « Je me demande où vous avez bien pu rencontrer ma mère ? »

— « Mais, chez Bing, l’antiquaire », répondit l’autre de l’air le plus lourdement stupide du monde. Il y avait pourtant quelque chose dans ces paroles qui semblait signifier que si M. Blunt cherchait quelque désagrément il le trouverait assurément. « Justement Bing la reconduisait à sa sortie du magasin, mais il était si furieux de je ne sais quoi, qu’il se montra ensuite très désagréable même envers moi. Je ne crois pas que ce soit très bon pour Madame votre mère de se quereller avec Bing. C’est une personnalité parisienne. Tout à fait une puissance dans sa sphère. Les nerfs de tous ces gens-là sont très surexcités au sujet du sort de la collection Allègre. Et comment s’étonner qu’ils soient nerveux ! Un gros événement artistique est suspendu à vos lèvres, ma chère et grande Rita. Et, en passant, rappelez-vous qu’il n’est pas sage de se quereller avec les gens. Qu’avez-vous fait à ce pauvre Azzolati ? L’avez-vous réellement prié de sortir et de ne pas remettre les pieds chez vous ou quelque chose de terrible de ce genre ? Je ne doute pas qu’il puisse vous être utile à vous ou à votre roi. Un homme qui est invité à chasser chez le Président de la République à Rambouillet ! Je l’ai vu l’autre soir : j’ai entendu dire qu’il avait gagné des sommes folles au jeu : mais il avait l’air pourtant parfaitement misérable, le pauvre diable. Il se plaignait de votre conduite, – oh ! énormément ! Il m’a dit que vous aviez été parfaitement brutale avec lui. Il m’a dit : « Je ne suis bon à rien, mon cher. L’autre jour, à Rambouillet, lorsque j’avais un lièvre au bout de mon fusil, je pensais à ses cruelles paroles et mes yeux se remplissaient de larmes. J’ai manqué chaque coup… » Vous n’êtes pas faite pour la diplomatie, vous savez, ma chère. Vous vous y conduisez comme une enfant. Quand vous avez besoin qu’un monsieur entre deux âges vous rende service, ne commencez donc pas par le faire fondre en larmes. J’aurais cru que n’importe quelle femme aurait su cela parfaitement. Une religieuse même le saurait. Que dites-vous ? Voulez-vous que je retourne immédiatement à Paris pour vous raccommoder avec Azzolati ? »

Il attendit sa réponse. Le serrement de ses lèvres minces était des plus significatifs. La façon dont notre hôtesse secoua négativement la tête, ne fut pas sans me surprendre, car, en vérité, par sa pose même, et la pensive immobilité de ses traits, on l’aurait crue à mille lieues de nous, perdue dans une interminable rêverie.

— « Eh bien ! il faut que je parte, dit-il. L’express pour Nice passe à quatre heures. Je serai absent trois semaines et alors je viendrai vous revoir. À moins que je n’aie une mauvaise passe et que je ne sois « nettoyé », auquel cas vous me reverrez plus tôt. »

Il se retourna tout à coup vers Mills.

— « Votre cousin vient-il, cette année, dans sa belle villa de Cannes ? »

Mills daigna à peine répondre qu’il ignorait tout des intentions de son cousin.

— « Un grand seigneur, doublé d’un grand connaisseur », affirma l’autre avec componction. Sa bouche était devenue molle et il avait l’air d’un parfait et grotesque imbécile sous ses cheveux blancs qui ressemblaient à une perruque. Je crus positivement qu’il allait se mettre à baver. Mais il s’en prit de nouveau à Blunt.

— « Est-ce que vous allez aussi tenter la chance ?… Il me semble qu’on ne vous a pas vu depuis longtemps à Paris, là où on a l’habitude de vous rencontrer. Où avez-vous été ? »

— « Ne savez-vous pas où j’ai été ? » dit M. Blunt avec une grande précision.

— « Non, je déniche seulement les choses qui peuvent avoir pour moi quelque utilité », fut la réponse inattendue, prononcée d’un air parfaitement indifférent et que M. Blunt accueillit par un parfait silence.

Il se décida enfin à se lever de table :

— « Réfléchissez à ce que je vous ai dit, ma chère Rita.

— « C’est déjà fait, » répondit doña Rita, d’un ton plus grave que celui qui avait été le sien jusque-là. Je m’en sentis pénétré, pendant qu’elle continuait : « Je veux dire que j’y réfléchis déjà. »

Elle était revenue des lointains de sa méditation, tout à fait revenue. Elle se leva et s’éloigna de la table en faisant signe à l’autre de la suivre : ce qu’il s’empressa de faire, mais avec une sorte de circonspection. Une conférence se tint dans l’embrasure d’une fenêtre. Nous étions restés tous trois autour de la table d’où la brune servante enlevait les tasses et les assiettes avec des mouvements brusques. Je regardai franchement le profil de Rita, irrégulier, animé, et qui possédait une indéfinissable fascination, la belle forme de sa tête que surmontait un chignon haut, maintenu apparemment par une flèche d’or dont la tige était ornée de pierreries. Nous ne pouvions distinguer ce qu’elle disait, mais le mouvement de ses lèvres et le jeu de ses traits, pleins de charme, exprimaient à la fois la résolution et l’amabilité. Elle parlait avec animation sans cependant élever la voix. L’homme écoutait, le dos rond, mais avait l’air trop stupide pour comprendre. Je voyais, de temps à autre, qu’il parlait, mais il le faisait trop bas pour que nous pussions l’entendre. À un moment, doña Rita retourna la tête vers la pièce et appela la femme de chambre :

— « Donnez-moi donc mon sac qui est là sur le sopha ! »

À quoi on entendit l’autre dire nettement :

— « Non, non ; puis, d’un ton plus bas : vous n’avez aucun tact, Rita… »

Dans sa réplique, faite d’une voix basse, pénétrante, je pus saisir : « Pourquoi pas ? Entre vieux amis ! » Toutefois elle renvoya la femme de chambre avec le sac. Il s’apaisa, et leurs voix tombèrent de nouveau. Je le vis bientôt porter la main de doña Rita à ses lèvres, tandis que tournant le dos à la pièce elle continuait à regarder par la fenêtre le jardin dénudé. Il sortit enfin, en faisant de la main vers la table un léger « bonjour, bonjour » auquel aucun d’entre nous ne répondit.

III

Mills se leva et s’approcha de la silhouette immobile demeurée près de la fenêtre. À mon extrême surprise, M. Blunt, après un moment d’hésitation visiblement pénible, s’élança hors de la pièce à la suite de l’homme aux cheveux blancs.

Ces divers mouvements me laissèrent livré à moi-même et je commençais à me sentir mal à l’aise, lorsque doña Rita me dit à haute voix :

— « Nous n’avons aucune confidence à nous faire, M. Mills et moi. »

Je vis là un encouragement à les rejoindre. Tous deux me regardaient.

Doña Rita ajouta :

— « M. Mills et moi nous sommes des amis de longue date, vous savez. »

Baignée dans le reflet adouci du soleil qui éclairait obliquement la pièce, toute droite, les bras tombants, un léger sourire aux lèvres, elle avait l’air à la fois très jeune et déjà mûrie. Un moment, une légère fossette se dessina même sur la joue.

— « Depuis combien de temps, je me le demande ? » fis-je en souriant.

— « Oh ! des siècles, des siècles », s’écria-t-elle précipitamment en fronçant un peu les sourcils. Puis elle se remit à parler à Mills, reprenant évidemment la conversation interrompue.

— … « Cet homme n’est peut-être pas le pire de tous. Je n’ai de comptes à rendre à personne ; mais je ne tiens pas à être traînée dans tous les ruisseaux où cet individu va pêcher de quoi vivre. »

Elle avait rejeté très légèrement la tête en arrière : aucun éclair de mépris ou de colère ne parut sous ses paupières aux longs cils noirs. Je fus frappé pour la première fois de l’égalité mystérieuse de sa voix.

— « Laissez-moi vous dire, reprit Mills, d’un air grave et bienveillant, qu’étant ce que vous êtes, vous n’avez rien à craindre. »

— « Et peut-être rien à perdre », poursuivit-elle avec amertume. « Non, ce n’est pas de la peur, c’est une espèce de terreur. Il faut vous rappeler qu’une nonne n’aurait pas pu avoir une vie plus protégée que la mienne. Tout en faisant face au monde, Henry Allègre me le masquait. Il était assez important pour cela. Il remplissait tout mon horizon. »

— « Et cela vous suffisait ? » demanda Mills.

— « Pourquoi demander cela maintenant, dit-elle d’un ton de reproche. La vérité est que je ne me le suis jamais demandé. Suffisant ou non, il n’y avait place pour rien d’autre. Il était l’ombre et la lumière et la forme et la voix. Le jour où il est mort on est venu m’appeler à quatre heures du matin. J’ai couru à sa chambre pieds nus. Il m’a reconnue et il a murmuré : « Vous êtes sans défaut. » J’étais très effrayée. Il a paru réfléchir, puis il a dit très clairement : « Tel est mon caractère. Je suis comme ça. » Ce sont les derniers mots qu’il a prononcés. C’est à peine si j’y ai pris garde alors. Je trouvais qu’il était couché dans une position très incommode et je lui ai demandé s’il voulait que je remonte un peu ses oreillers. Vous savez que je suis très forte. J’aurais pu le faire. Je l’avais déjà fait auparavant. Il sortit la main hors du drap, juste assez pour faire signe qu’il ne voulait pas qu’on le touchât. Ce fut son dernier geste. Je suis restée penchée sur lui et puis – et puis, peu s’en est fallu que je ne me jetasse hors de la maison, en chemise, comme j’étais. Je crois que si j’avais été habillée, je me serais élancée à travers le jardin jusque dans la rue, – je me serais enfuie pour toujours. Je n’avais jamais vu la mort. Je peux même dire que je n’en avais jamais entendu parler. Je voulais la fuir. »

Elle s’arrêta pour reprendre longuement, tranquillement haleine. Ses yeux baissés rendaient pathétique la douceur harmonieuse et audacieuse de son visage.

— « Fuir la mort ! » répéta-t-elle, pensivement, de sa voix mystérieuse.

La grosse tête de Mills fit un léger mouvement, rien de plus. Le regard de doña Rita glissa un moment vers moi comme pour me confirmer amicalement que j’avais le droit d’être là, avant qu’elle ne reprît :

— « Ma vie s’est passée, pendant des années, à regarder, pour ainsi dire, le monde comme du haut d’un quatrième étage. Quand la fin est survenue, cela a été comme si j’étais tombée du balcon dans la rue. Ce fut aussi brusque. Une fois, je me rappelle, quelqu’un au Pavillon, nous a raconté qu’une femme venait de se jeter par la fenêtre d’un quatrième étage… (Par amour, je crois, ajouta-t-elle rapidement)… et ne s’était fait aucun mal. Son ange gardien avait dû étendre ses ailes juste à temps pour la sauver. Évidemment. Mais en ce qui me concerne, tout ce que je sais, c’est que je n’ai rien eu de brisé, – pas même le cœur. N’en soyez pas outré, monsieur Mills ; il est très probable que vous ne comprenez pas. »

— « Très probable, acquiesça Mills, sans broncher, mais n’en soyez pas trop sûre ! »

— « M. Henry Allègre avait la plus haute idée de votre intelligence, dit-elle inopinément et avec le plus grand sérieux. Tout cela n’est que pour vous dire que, lorsqu’il eut disparu, je me suis trouvée là, sans rien de cassé, mais éblouie, égarée, pas suffisamment étourdie. Cet individu se trouvait quelque part, dans les environs. Comment il m’a découverte ?… C’est son métier de découvrir les choses. Et il sait, aussi, se faufiler partout. À la vérité, les premiers jours, il m’a été utile et je ne sais comment, il me donna le sentiment qu’il était envoyé par la Providence. Dans ma détresse, je pensais que je ne pourrais jamais le payer suffisamment… Mais, je n’ai fait que payer depuis… »

— « Que voulez-vous dire ? demanda Mills doucement. En espèces ? »

— « Oh ! c’est vraiment peu de chose. Je vous ai dit que ce n’était pas le pire de tous. Je suis restée dans cette maison, d’où je m’étais enfuie en chemise de nuit. J’y suis restée parce que je ne savais absolument pas ce que j’allais faire. Il a disparu tout d’un coup comme il était venu, à la poursuite de quelqu’un ou de quelque chose… Vous savez qu’il lui faut gagner sa vie d’une façon ou d’une autre. Mais ne croyez pas que je fusse abandonnée. Bien au contraire, ce furent des allées et venues de gens qu’Henry Allègre connaissait, – ou avait refusé de connaître. J’avais tout le temps la sensation de complots et d’intrigues autour de moi. Je me sentais meurtrie moralement, endolorie partout, quand un jour, Don Rafael de Villarel fit passer sa carte. Un grand d’Espagne. Je ne le connaissais pas, mais, comme vous le savez, il n’y avait à peu près aucun personnage de marque, ou en vue, dont on n’eût parlé au Pavillon. J’avais seulement entendu dire de lui que c’était une personne très austère et fort pieuse, passant son temps à l’église, et ainsi de suite. Je vis un petit homme frêle avec un visage long et jaune et des yeux de fanatique, un inquisiteur, un moine défroqué. On s’étonnait de ne pas voir un rosaire entre ses doigts maigres. Il me fixa d’un terrible regard et je n’imaginais pas ce qu’il pouvait bien vouloir. Je m’attendais à le voir tirer un crucifix et me condamner au bûcher séance tenante. Mais non : il baissa les yeux et d’une voix froide et compassée m’informa qu’il me rendait visite de la part du prince, – il l’appela Sa Majesté. Je fus stupéfaite du changement. Je me demande maintenant pourquoi il n’a pas rentré ses mains, dans les manches de son vêtement, vous savez, comme font les frères mendiants quand ils viennent quêter. Il m’expliqua que le Prince demandait la permission de venir me présenter en personne ses condoléances. Nous l’avions vu très souvent durant nos deux derniers mois à Paris cette année-là. Henry Allègre avait eu la fantaisie de faire son portrait. Il avait pris l’habitude de monter à cheval avec nous tous les matins. Sans presque réfléchir, je lui dis que j’en serais heureuse. Don Rafael fut choqué de mon manque de formes, mais il me salua en silence, comme font les moines, en inclinant tout le haut du corps. S’il avait seulement croisé les mains à plat sur sa poitrine, c’eût été parfait. Et puis, je ne sais pourquoi, quelque chose me poussa à lui faire une profonde révérence tandis qu’il quittait la pièce à reculons, en me laissant soudain impressionnée non seulement par lui, mais aussi par moi-même. Je fis condamner ma porte cet après-midi-là, et le Prince vint, le visage très convenablement attristé. Cinq minutes après son entrée dans la pièce, il riait comme à l’ordinaire, en secouant toute la petite maison. Vous connaissez son gros rire irrésistible… »

— « Non, dit Mills un peu brusquement, je ne l’ai jamais vu. »

— « Vraiment ? dit-elle, avec étonnement, et cependant, vous… »

— « Je comprends, interrompit Mills. Tout cela est purement accidentel. Vous devez savoir que je suis un homme d’études, un solitaire, mais avec un goût secret pour les aventures qui, je ne sais comment, se fait jour et me surprend moi-même. »

Elle écoutait en laissant filtrer sous ses cils son regard énigmatique et tranquille, et en penchant la tête d’un geste amical.

— « Je vous tiens pour un franc et loyal gentilhomme… Des aventures et des livres ? Ah ! les livres ! combien n’en ai-je pas tourné et retourné ! Des tas entiers. Oui ! »

— « Oui, murmura Mills, c’est ce qu’on fait ! »

Elle avança la main et la posa doucement sur le bras de Mills.

— « Écoutez-moi. Je ne cherche pas à me justifier, mais si j’avais connu une seule femme au monde, si j’avais eu seulement l’occasion d’en observer une seule, je me serais peut-être tenue sur mes gardes. Mais la seule femme à qui j’aie jamais eu affaire, c’est moi-même, et on dit qu’on ne peut jamais se connaître soi-même. Il ne m’est jamais venu à l’esprit d’être sur mes gardes contre sa chaleur et sa terrible simplicité d’esprit. Vous et lui, vous étiez les deux seules personnes, extrêmement différentes, qui ne s’approchaient pas de moi comme si j’eusse été un objet précieux dans une collection, un ivoire sculpté ou une figurine de porcelaine chinoise. C’est pourquoi j’ai conservé si fidèlement votre souvenir. Oh ! vous n’étiez pas si simple. Quant à lui… j’appris bientôt à regretter de n’être pas quelque objet ciselé d’os ou de bronze : ou une pièce de porcelaine rare, pâte dure, pas en pâte tendre ; une jolie curiosité… »

— « Rare, oui. Unique même, dit Mills en la regardant fixement avec un sourire. Mais n’essayez pas de vous déprécier. Vous n’avez jamais été jolie. Vous n’êtes pas jolie. Vous êtes pire. »

Ses yeux étroits eurent une lueur malicieuse.

— « Trouvez-vous ces belles choses dans vos livres ? » demanda-t-elle.

— « À dire vrai, reprit Mills, en riant légèrement, j’ai trouvé celle-là dans un livre. C’était une femme qui le disait d’elle-même. Une femme fort distinguée qui est morte il y a quelques années. C’était une actrice. Une grande artiste[2].

— « Une grande !… Heureuse personne ! Elle avait ce refuge, ce vêtement, tandis que je suis là sans rien qui puisse me protéger d’une maligne destinée, un être nu, offert à tous les vents qui soufflent. Oui, la grandeur en art est une protection. Aurais-je eu quelque talent si j’avais essayé ? Je me le demande. Henry Allègre n’a jamais voulu que j’essaie. Il me disait que, quoi que je pusse faire, ce ne serait jamais assez bon pour ce que j’étais. La perfection dans la flatterie ! Pensait-il que je n’avais aucune espèce de talent ? C’est possible. J’ai eu l’idée, depuis, qu’il était jaloux. Il n’était pas plus jaloux de l’humanité qu’il n’était effrayé des voleurs pour sa collection : mais peut-être a-t-il été jaloux de ce qu’il entrevoyait dans mon âme, d’une passion qui aurait pu s’éveiller en moi. En tout cas, il ne s’en est jamais repenti. Je n’oublierai jamais ses dernières paroles. Il me voyait debout près de son lit, sans défense, et tout ce qu’il a trouvé à dire, ç’a été : « Oui, je suis comme cela. »

Je m’oubliais à la contempler. Je n’avais jamais vu quelqu’un parler avec un moindre jeu de physionomie. Dans sa plénitude de vie son visage conservait une sorte d’immobilité. Les mots semblaient se former d’eux-mêmes, ardents ou pathétiques, dans l’air, hors de ses lèvres. Leur dessin était à peine troublé, un dessin de douceur, de gravité, de force, comme s’il était né de l’inspiration de quelque artiste. Je n’ai jamais vu, avant ni depuis, rien qui l’égalât dans la nature. Tout cela formait une part de l’enchantement qu’elle répandait en moi, et il me sembla que Mills avait l’air d’un homme en proie à un sortilège. Si lui aussi était son captif, je n’avais alors aucune raison d’avoir honte d’être conquis.

— « Et vous savez, reprit-elle brusquement, que j’ai été habituée à toutes les formes de respect. »

— « C’est vrai », murmura Mills.

— « Parfaitement, oui, affirma-t-elle. Mon instinct a bien pu me dire que ma seule protection était une existence obscure, mais je ne savais pas comment ni où la trouver. Oh ! oui, j’ai eu cet instinct… Mais il y en a d’autres et… Comment pourrais-je vous dire cela ? Je ne savais pas comment me tenir sur mes gardes contre moi-même, non plus. Pas une âme à qui parler ou de qui obtenir un conseil. Une âme de femme avisée en qui j’aurais pu voir mon propre reflet. La seule femme qui m’ait jamais parlé franchement, et encore par écrit, c’est… »

Elle jeta un regard de côté, aperçut M. Blunt qui revenait du hall et ajouta rapidement à voix basse :

— « Sa mère. »

Le sourire éclatant et mécanique de M. Blunt étincela vers nous à travers la pièce, mais il ne le fit pas suivre de son corps. Il se détourna vers la plus proche des deux cheminées et, ayant trouvé des cigarettes, il resta appuyé sur son coude à la chaleur d’un brillant feu de bois. Je remarquai alors un petit jeu de scène muet. Il me sembla que l’héritière d’Henry Allègre, qui ne pouvait obtenir ni l’obscurité ni quelque autre allègement à son odieuse situation, voulait parler à Blunt de loin : mais en l’espace d’un moment la confiante impétuosité de son visage disparut comme tuée par une pensée soudaine. Je ne savais pas alors son aversion de toute hypocrisie, de toute échappatoire, son horreur de tout manque de sincérité, de toute déloyauté. Mais même alors je sentis qu’au dernier moment tout son être avait reculé devant l’ombre d’une suspicion. Et je me pris aussi à me demander quelle sorte d’affaire M. Blunt pouvait bien avoir à régler avec notre odieux visiteur, affaire assez urgente pour le faire courir après lui dans le hall ? À moins que ce ne fût pour le rouer de coups avec une des cannes qui s’y trouvaient ? On ne pouvait considérer comme une sérieuse protection des cheveux blancs qui ressemblaient à ce point à une perruque.

Mais ce ne pouvait être cela. Le règlement de cette affaire n’avait pas fait le moindre bruit. Je dois dire qu’aucun de nous n’avait regardé par la fenêtre et que je ne savais quand l’homme était parti ni même s’il était parti. En vérité, il était déjà loin : j’ajoute que jamais je ne le revis. Son passage à travers le champ de ma vision fut semblable à celui de beaucoup d’autres formes de cette même époque : inoubliables, quelque peu fantastiques, et atténuées dans une mémoire qui lutte encore avec les vives lumières et les ombres fâcheuses de ces jours singuliers.

IV

Il était plus de quatre heures quand je quittai la maison, en compagnie de Mills. M. Blunt, toujours en costume de cheval, nous accompagna jusqu’à la porte. Il nous pria de lui envoyer le premier fiacre que nous rencontrerions en rentrant en ville. « Il est impossible de me promener par les rues dans ce costume », remarqua-t-il, avec un étincelant sourire.

Je me propose de transcrire ici quelques-unes des notes qu’à cette époque je pris sur de petits carnets noirs, de vulgaires petits carnets bon marché qui, avec le temps, ont pris l’aspect touchant et terni, la dignité fatiguée de documents.

S’exprimer sur le papier n’a jamais été mon fort. Ma vie s’était toujours traduite par l’action. Je n’avais jamais été mystérieux ni même systématiquement taciturne sur le chapitre de mes occupations, qui avaient bien pu être absurdes mais n’avaient jamais demandé ni précaution ni secret. Mais durant les quatre heures qui s’étaient écoulées depuis midi, un changement complet s’était produit en moi. Pour mon bonheur ou mon malheur, j’avais quitté cette maison, mêlé à une entreprise dont on ne devait pas parler, qui eût paru insensée et peut-être ridicule à nombre de gens, mais qui était sans aucun doute pleine de risques, et qui, de plus, réclamait de la discrétion, ne fût-ce que par simple loyauté. Cela devait non seulement me fermer la bouche mais même me faire abandonner les endroits que je hantais d’ordinaire et la société de mes amis : particulièrement des plus frivoles, des plus jeunes, des plus étourdis d’entre eux. Cela était inévitable. Ce fut parce que je me sentis livré à mes propres pensées et dans l’impossibilité de chercher du secours auprès d’autres êtres humains, – ce fut probablement d’abord pour cette seule raison, que j’entrepris de tenir un compte fragmentaire de l’emploi de mes journées.

Ces notes furent griffonnées à terre, griffonnées en mer, non pas tant pour en conserver le souvenir (je ne me souciais guère du lendemain) que pour m’aider à mieux saisir les faits eux-mêmes. Elles ont trait non seulement à la nature des faits, mais encore à l’intensité de mes sensations. Il se peut aussi que ce soit seulement à cette époque que j’ai appris à aimer la mer pour elle-même ; en tout cas, la femme et la mer se sont révélées à moi en même temps : toutes deux vous enseignent les valeurs de la vie. La grandeur illimitée de l’une, l’insondable séduction de l’autre, exerçant leurs sortilèges immémoriaux de génération en génération, s’étaient à la fin répandues dans mon cœur : commune destinée, souvenir inoubliable de l’informe puissance de la mer et du charme souverain de cette forme féminine en qui semblait battre, non pas tant du sang, qu’une pulsation divine.

Je commence par celles que j’écrivis à la fin de ce même jour.

« Quitté Mills sur le quai. Nous avions marché côte à côte dans le plus complet silence. Le fait est qu’il est trop âgé pour que je puisse lui parler en toute franchise. Malgré toute sa sympathie et sa gravité, je ne sais comment m’y prendre et j’ignore ce qu’il pense de tout ceci. En nous serrant la main au moment de nous séparer je lui ai demandé combien de temps il pensait rester. Et il m’a répondu que cela dépendait de R. Elle travaille à lui permettre de passer la frontière. Il veut se rendre compte du terrain même sur lequel le principe de la Légitimité revendique ses droits les armes à la main. Cela a paru, à mon esprit positif, la chose la plus fantastique du monde que cette élimination des personnalités dans une affaire qui semble n’être que la plus politique, la plus dynastique des aventures. Ainsi il ne s’agissait pas de doña Rita, il ne s’agissait pas de Blunt, il ne s’agissait pas du Prétendant, avec son gros rire contagieux, il ne s’agissait pas de tous ces politiciens, ces archevêques, ces généraux, ces moines, ces guérilleros, ces contrebandiers de terre et de mer, ces agents louches et ces spéculateurs douteux et ces indubitables escrocs qui risquent leur peau pour essayer de faire fortune. Non. Il s’agit du Principe légitimiste et de ses droits. Eh bien ! j’accepterai cette vue mais avec au moins une réserve. Il se peut bien que tous les autres se soient abîmés dans cette idée : mais quant à moi, la dernière recrue, le Principe légitimiste ne m’absorbe pas. Pour ma part c’est une manifestation d’activité personnelle. Je n’avais jamais eu si intensément conscience d’exister. Mais je n’en ai rien dit à Mills. Je lui ai seulement fait observer qu’il vaudrait mieux qu’on ne nous vît pas souvent ensemble dans les rues. Ce qu’il a approuvé. Chaleureuse poignée de main. Contemplé affectueusement son large dos. Il ne lui est pas venu à l’idée de se retourner. Qu’étais-je au prix du Principe de la Légitimité ?

Tard dans la nuit, je me suis mis à la recherche de Dominique. Ce marin de la Méditerranée est justement l’homme qu’il me faut. Il a une grande expérience de tout ce qui peut se faire d’illégal sur mer, et il y apporte beaucoup de sagacité et d’audace. Peu importait de ne pas savoir où il habite du moment que je savais où il aime. La patronne d’un paisible petit café, sur le quai, une certaine madame Léonore, une femme de trente-cinq ans au visage romain et aux yeux noirs, pleins de vivacité, a captivé son cœur depuis des années. Dans ce café, nos fronts rapprochés au-dessus d’une table de marbre, Dominique et moi, nous avons eu un sérieux et interminable conciliabule, tandis que madame Léonore, des boucles d’or aux oreilles, sa chevelure d’un noir de corbeau laborieusement échafaudée et avec des mouvements un peu nonchalants dans le frou-frou d’une jupe de soie noire, saisissait toutes les occasions, en passant, de poser sa main sur l’épaule de Dominique. Plus tard, quand le petit café se fut vidé de ses consommateurs habituels, des gens ayant, pour la plupart, affaire aux navires et aux chargements, elle est venue s’asseoir tranquillement à notre table et en me regardant fixement de ses étincelants yeux noirs elle a demandé à Dominique ce qui était arrivé à son Signorino. C’est le nom qu’elle me donne. Je suis le Signorino de Dominique. Elle ne m’en connaît pas d’autre, et mes relations avec Dominique ont toujours été pour elle une sorte d’énigme. Elle m’a dit que j’avais changé depuis la dernière fois. De sa voix généreuse elle a pressé Dominique de regarder mes yeux. Il avait dû m’arriver quelque chance en amour ou au jeu, a-t-elle dit en badinant. Mais Dominique a répondu d’un ton un peu fâché que je n’étais pas de l’espèce qui court après cette sorte de chance. Il a déclaré qu’il y a de jeunes messieurs fort habiles à inventer de nouvelles façons de gaspiller leur temps et leur argent. Toutefois s’il leur faut un homme de bon sens pour les y aider, il ne voit pas d’objection à leur donner un coup de main. Le mépris général que Dominique professe pour les croyances, les entreprises, les capacités des gens du monde s’étend au Principe de la Légitimité : mais il ne pouvait résister à l’occasion qui s’est offerte d’exercer ses facultés spéciales dans un champ d’action qui lui est depuis longtemps familier. Il a été en son jeune temps un contrebandier effréné. Nous avons décidé l’achat d’un petit bâtiment bon marcheur. Nous avons admis d’un commun accord que ce devait être une balancelle, et de la meilleure sorte. Il en connaissait une qui ferait l’affaire, mais qui était en Corse. Il a proposé de partir dès le matin pour Bastia par le paquebot. Tout ce temps, la belle et opulente madame Léonore est restée assise près de nous, en souriant vaguement, amusée de voir son grand homme se mêler ainsi à une équipée de jeunes fous. Elle a prononcé les derniers mots de la soirée : « Vous autres, hommes, vous êtes toujours des enfants », en touchant légèrement les cheveux blancs sur la tempe de Dominique… »

Quinze jours plus tard.

… « L’après-midi au Prado. Journée magnifique. Au moment de sonner à la porte, vive sensation d’angoisse. Pourquoi ? Au fond de la salle à manger, dans la partie en rotonde qu’inondait la lumière de l’après-midi, doña R… assise les jambes croisées sur le divan, dans l’attitude d’une très ancienne idole ou d’un très jeune enfant, et entourée d’une quantité de coussins, agite la main de loin, l’air agréablement surpris, en s’écriant : « Eh quoi ! déjà de retour ! » Je lui donne tous les détails et nous causons deux heures durant, au-dessus d’un grand bol de cuivre qui contient un peu d’eau où nous jetons les cigarettes que nous fumons, sans en retenir le goût, tant est vif l’intérêt de la conversation. Lui ai trouvé une vive compréhension des choses, et beaucoup d’intelligence dans ses arguments. Tout formalisme a bientôt disparu entre nous et je me suis vu, moi aussi, assis les jambes croisées, tout en pérorant sur les qualités des diverses sortes de bâtiments de la Méditerranée et sur les capacités romantiques de Dominique pour cette entreprise. Je crois que je lui ai raconté l’histoire de l’homme, y compris madame Léonore, dont le petit café doit devenir le quartier général de la partie maritime du complot.

Elle a murmuré : « Ah ! Une belle Romaine », pensivement. Elle m’a dit qu’elle aimait entendre parler de gens de cette sorte dans des termes simplement humains. Elle a déclaré aussi qu’elle désirait voir Dominique un de ces jours, pour connaître la mine d’un homme sur lequel on pouvait compter absolument. Elle a voulu savoir s’il s’était engagé dans cette aventure, simplement à cause de moi. J’ai répondu qu’assurément c’était une raison. Nous avons été étroitement associés aux Antilles d’où nous sommes revenus ensemble et il a eu l’impression qu’on pouvait compter sur moi aussi. Mais je suppose que c’est surtout par goût, par insouciance et par amour des entreprises aventureuses.

— « Et vous, a-t-elle dit, est-ce insouciance aussi ? »

— « Dans une certaine mesure, ai-je répondu, et jusqu’à un certain point. »

— « Et d’ici peu vous en aurez assez. »

— « Quand j’en aurai assez, je vous le dirai. Mais il se peut aussi que je prenne peur. Je suppose que vous savez qu’il y a des risques, je veux dire sans compter celui d’y laisser sa vie. »

— « Par exemple ? » dit-elle.

— « Par exemple, de se faire prendre, juger et condamner à ce qu’ils appellent les « galères » à Ceuta. »

— « Et tout cela par amour pour… »

— « Oh ! pas pour la Légitimité, ai-je interrompu d’un ton enjoué. Mais à quoi bon poser de telles questions ? C’est comme si on interrogeait la forme obscure du Destin. Il ne connaît ni son propre esprit ni son propre cœur. Il n’a pas de cœur. Mais qu’arrivera-t-il si je me mets à vous questionner, vous qui avez un cœur et qui êtes sous mes yeux. »

Elle a penché sa jeune tête charmante, d’un contour si ferme, d’une expression si douce. Son cou découvert était rond comme le fût d’une colonne. Elle portait la même robe de chambre d’épaisse soie bleue. Elle semble vivre soit en habit de cheval, soit dans cette robe étroitement drapée et ouverte en pointe assez bas sur la poitrine. Par son absence de toute garniture autour du cou et la vue des bras nus qu’offrait l’ouverture des larges manches, cette robe de chambre semblait mise à même la peau, et on en recevait l’impression d’être si près de son corps qu’on eût pu en être troublé, n’eût été la parfaite inconscience de son maintien. Elle ne portait aucune flèche barbare dans les cheveux. Ils étaient séparés sur le côté, tirés en arrière et attachés avec un ruban noir. On ne voyait aucune ombre bronzée autour du front et des tempes. Ce front découvert ajoutait encore à la variété de ses expressions celle d’une innocence enfantine.

Grand progrès dans notre intimité, qui vient de notre intérêt enthousiaste pour l’objet de notre entretien et, dans les moments de silence, du courant sympathique de nos pensées. Cette familiarité, rapidement accrue, a pris toutes les nuances possibles : sérieuse, excitée, ardente, et même gaie. Elle riait d’une voix de contralto. Mais son rire ne durait jamais longtemps et, quand il avait cessé, le silence de la pièce, dans la mort du jour, semblait s’étendre autour de moi comme réchauffé par la vibration de sa voix.

Au moment de prendre congé, après une assez longue pause où nous étions plongés comme dans un vague rêve, elle a soudain repris conscience avec un tressaillement et un paisible soupir, et elle m’a dit :

— « J’avais oublié ma propre existence. »

Je lui avais pris la main et l’élevais tout naturellement, sans aucune préméditation, quand j’ai senti soudain le bras auquel elle appartenait devenir insensible, passif, comme un membre artificiel et la femme tout entière semblait inanimée. J’ai lâché la main, brusquement, avant qu’elle n’eût atteint mes lèvres : et elle était si dépourvue de vie qu’elle est retombée lourdement sur le divan.

J’étais resté debout devant elle. Elle a levé vers moi non pas ses yeux, mais tout son visage interrogateur, – peut-être suppliant.

« Non ! Ce n’est pas ce que je demande », dis-je.

La fin du jour brillait dans ses longs yeux énigmatiques comme s’ils étaient faits d’un émail précieux enchâssé dans cette tête noyée d’ombre, dont l’immobilité évoquait une œuvre d’art ancien : art immortel et non pas vie éphémère. Sa voix avait un calme profond. Elle s’est excusée.

— « C’est seulement habitude, – ou instinct, – ou ce que vous voudrez. J’ai dû m’exercer à ce détachement de peur d’être tentée parfois de me couper le bras. »

Je me suis rappelé la façon dont elle avait abandonné ce même bras et cette même main à ce vieux scélérat à cheveux blancs. Cela m’a rendu triste et stupidement obstiné.

— « Très ingénieux. Mais je ne comprends rien à ces manières-là », ai-je déclaré.

— « Ne soyons pas fâchés, m’a conseillé sa voix mystérieuse, tandis que sa forme demeurait immobile, dans l’ombre, indifférente parmi les coussins.

Je n’ai pas fait le moindre mouvement. J’ai refusé également à voix basse.

— « Non. Pas avant que vous ne me donniez votre main vous-même, un jour. »

— « Oui, – un jour », a-t-elle répété dans un souffle où il n’y avait aucune ironie, mais plutôt de l’hésitation, du doute, que sais-je ?

J’ai quitté la maison dans un singulier état d’esprit, farouchement satisfait de moi-même. »

Et voici le dernier extrait. Un mois plus tard.

« Cet après-midi, en montant à la villa, j’étais pour la première fois en proie, tout en m’y rendant, à de vagues appréhensions. Je prends la mer demain.

Première campagne. Je ne puis surmonter une certaine émotion qui me ronge, car c’est une campagne qui doit réussir. Dans des entreprises de ce genre, il n’y a pas place pour les erreurs. Les hommes engagés dans cette affaire seront-ils assez intelligents, assez fidèles, assez hardis ? À les considérer tous, ensemble, cela me paraît impossible : mais comme ils n’ont, chacun, qu’un rôle limité à jouer, chacun pourra peut-être suffire à sa tâche. Seront-ils tous ponctuels ? Je me le demande. Une entreprise qui dépend de la ponctualité de beaucoup de gens, si bien disposés et même si héroïques qu’ils puissent être, ne tient qu’à un fil. Je me suis aperçu que c’est là aussi l’une des plus grandes préoccupations de Dominique. Et quand il manifeste ses doutes, le sourire qui se dissimule sous la courbe noire de ses moustaches n’est pas des plus rassurants. Mais il y a aussi quelque chose d’excitant dans de semblables spéculations et la route jusqu’à la villa m’a paru plus courte que jamais.

Introduit par la silencieuse et brune femme de chambre toujours alerte, toujours là et toujours en train d’aller ailleurs, qui vous ouvre la porte d’une main, en passant et qui tourne vers vous un moment ses yeux vifs et noirs, un peu ternis, comme si l’on avait légèrement soufflé dessus. J’ai aperçu Mills, installé dans un fauteuil qu’il avait approché du divan. J’ai pris un autre fauteuil et nous nous sommes assis côte à côte, en face de R…, aimable encore qu’un peu distante parmi ses coussins, avec ses longs yeux ombrés, remplis d’une gravité immémoriale, et son sourire qui voltigeait sans jamais se fixer sur ses lèvres. Mills qui vient de rentrer de la frontière avait dû demander à R… si elle avait été de nouveau importunée par son cher ami à cheveux blancs. J’ai tiré du moins cette conclusion parce que je les ai trouvés en train de parler de l’Azzolati au cœur brisé. Et après avoir répondu à leurs saluts, je me suis assis et j’ai écouté Rita qui disait à Mills, d’un air sérieux :

— « Non, je vous assure qu’Azzolati ne m’a rien fait. Je le connaissais. C’était un visiteur habituel du Pavillon, quoique personnellement je n’aie jamais beaucoup causé avec lui du vivant d’Henry Allègre. Il y avait là d’autres hommes plus intéressants, et il était lui-même plutôt réservé dans ses manières avec moi. C’était un politicien et un financier international, – un monsieur quelconque. Lui, comme beaucoup d’autres, était admis seulement à alimenter et à divertir le mépris du monde qu’avait Henry Allègre, un mépris insatiable. »

— « Oui, dit Mills, je peux imaginer. »

— « Ce mépris, lorsqu’on nous laissait seuls, Henry Allègre avait l’habitude de le répandre à flots devant moi. Si jamais quelqu’un a vu l’humanité dépouillée de ses vêtements comme l’enfant voit le roi dans le conte de fées allemand, c’est bien moi. Devant moi ! Devant une enfant ! Trop jeune pour mourir d’effroi. Certainement pas assez âgée pour comprendre, – ni même pour croire. Mais alors son bras m’entourait. Je me mettais à rire, parfois. Rire ! Je riais de cette destruction, de ces ruines ! »

— « Oui, dit Mills, très calme devant son ardeur. Mais vous avez à votre service l’immortel charme de la vie ; vous êtes une part de ce qui ne meurt pas. »

— « Vraiment ?… Mais je n’ai pas un bras autour de moi maintenant. Le rire ! Où est mon rire ? Rendez-moi mon rire… »

Et elle s’est mise à rire légèrement, sur une note grave. Je ne sais quelle a été l’impression de Mills, mais la vibration à demi voilée a résonné dans ma poitrine un moment comme si c’eût été un espace d’une étendue vertigineuse.

— « Le rire a disparu de mon cœur, qui alors se sentait protégé, continua doña Rita. Ce sentiment aussi a disparu. Et il me faudra mourir moi-même un jour. »

— « Certainement, répondit Mills d’une voix impassible. Quant à ce corps, vous… »

— « Oh oui ! Merci. C’est une bien mauvaise plaisanterie. Changer de corps comme les voyageurs changent de chevaux aux relais de poste. On m’a déjà raconté cela… »

— « Je n’en doute pas, déclara Mills d’un air soumis. Mais allons-nous savoir quelque chose de plus d’Azzolati ? »

— « Oui. Écoutez. J’avais entendu dire qu’il était invité à chasser à Rambouillet, une invitation intime, pas une de ces grandes chasses. Je désirais obtenir certain renseignement et aussi faire insinuer certaines idées à un diplomate qui devait s’y trouver aussi. Un personnage qui n’avait jamais voulu entrer en relations avec moi quoique j’eusse tenté la chose à plusieurs reprises. »

— « Incroyable », répliqua Mills d’un ton de moquerie solennelle.

« Le personnage se défiait de sa propre susceptibilité. Il est né prudent, expliqua doña Rita d’un ton amusé sans presque remuer les lèvres. J’eus soudain l’inspiration de me servir d’Azzolati, qui ne cessait de m’écrire de petits billets pour me rappeler qu’il était de mes vieux amis. Je n’avais jamais fait auparavant le moindrement attention à ces appels pathétiques. Mais, vu l’urgence, je lui écrivis pour le prier de venir dîner avec moi à mon hôtel. Je suppose que vous savez que je n’habite pas le Pavillon. Je ne puis supporter le Pavillon maintenant. Quand il me faut y aller, j’ai, au bout d’une heure, la sensation qu’il est hanté. Je crois voir quelqu’un de connaissance derrière les colonnes, qui franchit les portes, apparaît ici ou là. J’entends de légers bruits de pas derrière des portes fermées… »

Ses yeux, ses lèvres à demi closes, sont restées immobiles jusqu’à ce que Mills eut dit doucement :

— « Oui, mais Azzolati ! »

Sa rigidité a disparu comme fond un flocon de neige au soleil.

— « Oh ! Azzolati. Ce fut très solennel. L’idée me vint de me mettre en grande toilette. Azzolati eut un moment l’air positivement effrayé comme s’il s’était trompé d’appartement. Il ne m’avait jamais vue auparavant en toilette, vous comprenez. Autrefois quand je quittais mon costume de cheval, je ne m’habillais jamais. Je me drapais, vous vous rappelez, monsieur Mills ? Me vêtir ainsi satisfaisait mon indolence, mon besoin de me sentir le corps libre comme au temps où je gardais les chèvres… N’importe. Mon but était d’impressionner Azzolati. J’avais besoin de lui parler sérieusement. »

Quelque chose de fantasque parut au battement rapide de ses paupières et au subtil tremblement de ses lèvres.

— « Et voyez ! la même idée était venue à Azzolati. Imaginez que pour ce dîner en tête à tête, le personnage s’était habillé comme pour une réception à la cour, il avait sorti une brochette de toutes sortes de décorations sur le revers de son frac et portait le large ruban d’un ordre en travers de son plastron. Un ruban orange. Bavarois, je crois bien. Grand catholique, Azzolati. Ç’a toujours été son ambition d’être le banquier de tous les Bourbons du monde. Ses derniers cheveux étaient teints d’un noir de jais et les pointes de ses moustaches avaient l’air d’aiguilles à tricoter. Il était disposé à être souple comme de la cire entre mes mains. Malheureusement j’avais eu quelques entretiens irritants durant la journée. Je retenais avec peine une envie de casser un verre, de jeter une assiette sur le plancher, de faire quelque chose de violent pour me calmer les nerfs. Son attitude soumise me rendit plus nerveuse encore. Il était prêt à faire tout au monde pour moi à condition que je lui promisse de ne jamais lui fermer ma porte aussi longtemps qu’il vivrait. Vous concevez cette impudence, n’est-ce pas ? Et le ton était positivement ignoble. Je lui rétorquai que je n’avais pas de portes, que j’étais une nomade. Il s’inclina ironiquement au point que son nez toucha presque son assiette, mais il me rappela qu’à sa connaissance j’avais quatre maisons à moi de par le monde. Et vous savez que cela me donne encore plus l’impression d’être une vagabonde. Je fus sur le point de me mettre à pleurer ; et cet individu restait assis là en face de moi avec un sourire imbécile qui semblait dire : « Vous voici au pied du mur. » Je grinçai des dents de rage. Tranquillement, vous savez… Je suppose que vous deux, vous me trouvez stupide… »

Elle s’est arrêtée comme si elle attendait une réponse, mais nous ne bronchâmes point et elle a continué en faisant cette remarque :

— « J’ai des jours comme ça. Souvent on passe sa journée à écouter de fausses protestations, des mots creux, des chapelets de mensonges, alors le soir venu, on n’est bon à rien, pas même à accueillir la vérité si elle se présente. Cet idiot m’a servi un morceau de sincérité impudente que je ne pouvais pas supporter. Pour commencer, il s’est mis à me faire des confidences, il s’est vanté de ses grandes affaires, puis il s’est mis à gémir, une vie surmenée qui ne lui laissait pas de temps pour les plaisirs de l’existence, pour la beauté, le sentiment, ou un soulagement de cœur quelconque. Son cœur ! J’aurais dû sympathiser avec ses tristesses ! Il faut bien payer les services. Seulement j’étais nerveuse et fatiguée. Il m’assommait. Je lui ai dit, à la fin, ma surprise de voir un homme aussi riche continuer ainsi à amasser encore de l’argent. Je suppose qu’il avait dû siroter pas mal de vin tandis que nous causions, et tout d’un coup il lui a échappé une telle énormité que c’en était vraiment trop pour moi. Il n’avait cessé de gémir et de faire du sentiment, mais alors soudainement il m’a laissé voir le dessous des cartes. « Non, s’écria-t-il, vous ne pouvez imaginer quelle satisfaction on éprouve à voir tous ces miséreux, ces mendiants, tous ces chers pauvres honnêtes et méritants, se démener et baver sous vos pieds. » Vous me direz que c’est de toute façon un méprisable animal, mais il fallait entendre de quel ton cela fut dit. J’ai senti mes bras nus se glacer. Un moment auparavant j’étouffais et je défaillais presque de pur ennui. Je me levai de table et ayant sonné Rose, je la priai de me donner ma fourrure. Il demeura sur sa chaise à me regarder curieusement du coin de l’œil. Lorsque j’eus jeté ma fourrure sur mes épaules et que la femme de chambre eut quitté la pièce, j’offris à ce monsieur la plus grande surprise de sa vie. « Veuillez sortir d’ici immédiatement, lui ai-je dit. Piétinez les pauvres si vous voulez, mais ne m’adressez plus jamais la parole. » Sur ce, il s’est appuyé la tête sur le bras et est resté assis à table, si longtemps, en s’abritant les yeux de la main, qu’il m’a fallu lui demander, calmement, s’il ne fallait appeler quelqu’un pour le mettre dehors. Il a poussé un énorme soupir. « J’ai voulu seulement être honnête avec vous, Rita. » Mais au moment où il avait atteint la porte il avait déjà repris son impudence. « Vous savez comment piétiner un pauvre diable vous aussi, dit-il ; je veux bien être piétiné sous vos petits souliers, Rita. Je vous pardonne. Je vous croyais libérée de toute vulgaire sentimentalité et pourvue d’un esprit libre. Je me suis trompé, voilà tout. » Là-dessus il fait mine de s’essuyer une larme au coin de l’œil, – crocodile ! – et il sort, me laissant là, ma fourrure sur les épaules, devant le feu qui flambait, mes dents claquant comme des castagnettes… Pouvez-vous imaginer quelque chose de plus stupide que cette affaire ? » a-t-elle conclu d’un ton de candeur extrême et avec un profond regard impénétrable qui nous dépassait tous deux. L’immobilité de ses lèvres fut si complète lorsqu’elle eut cessé de parler, que je me demandai si tout cela était vraiment sorti de sa bouche ou s’était seulement formé dans mon esprit.

Puis elle a repris, comme si elle se parlait à elle-même :

— « C’est comme si on levait des couvercles de boîtes et si on voyait dans chacune d’elles d’affreux crapauds vous regarder. Voilà ce que l’on gagne à avoir affaire aux hommes pour plus qu’un : « Bonjour, – Bonsoir. » Et si vous évitez de toucher à leurs couvercles, il y en a qui le soulèvent eux-mêmes. Ils ne savent même pas, ils ne soupçonnent même pas ce qu’ils vous montrent.

Il y a certaines confidences, – ils ne s’en rendent pas compte, – qui sont les plus amères insultes. Je suppose qu’Azzolati s’imagine être un noble oiseau de proie. Exactement comme il y en a d’autres qui se figurent être les plus délicats, les plus nobles et les plus raffinés des gentilshommes. Et ils essaient aussi bien de profiter des ennuis d’une femme, sans en rien tirer en fin de compte. Idiots ! »

L’absence complète de toute colère dans cette méditation à haute voix lui donnait un caractère d’émouvante simplicité. Nous avons fait comme si nous ne l’avions pas entendue. Mills s’est mis à parler de sa visite à l’armée du Roi et de ses aventures. Et j’ai découvert que cet homme de cabinet pouvait être précis et pittoresque. Son admiration pour le dévouement et la bravoure de l’armée s’allie au plus grand dégoût pour la manière inepte dont ces grandes qualités sont employées. Dans la conduite de cette vaste entreprise il a constaté une déplorable légèreté de vues, un manque néfaste de décision, une absence complète d’esprit de suite. Il hochait la tête.

— « Je pense que vous surtout, doña Rita, vous devez connaître la vérité. Je ne sais pas exactement quel est votre enjeu en tout ceci. »

Elle est devenue rose ainsi qu’une impassible statue dans le désert, au lever de l’aurore.

— « Ce n’est pas mon cœur, a-t-elle dit tranquillement, vous pouvez le croire. »

— « Je le crois. Peut-être eût-il mieux valu que vous… »

— « Non, monsieur le philosophe. Cela n’aurait pas mieux valu. Ne me faites pas cette figure grave, » a-t-elle repris avec une sorte de tendresse dans son intonation enjouée, comme si la tendresse avait été de tout temps sa part d’héritage et l’enjouement la fibre même de son être. « Je suppose que vous pensez qu’une femme qui a agi comme j’ai fait et qui n’a pas mis son cœur comme enjeu est… Savez-vous d’un jour à l’autre à quoi répond un cœur qui bat ? »

— « Je me garderais bien de vous juger. Que suis-je à côté de tout le savoir que vous possédez de naissance. Vous êtes aussi vieille que le monde. »

Elle a accueilli cette remarque avec un sourire. Moi qui les regardais innocemment, je fus stupéfait de découvrir quelle séduction une chose aussi fugitive qu’un sourire pouvait contenir sans le moindre secours d’aucun geste et avec cet immuable regard.

— « Pour moi, a-t-elle dit, c’est une question de point d’honneur à l’égard de mon premier ami indépendant. »

— « Vous n’avez pas été longs à vous séparer », risqua Mills, tandis qu’une sorte d’oppression m’envahissait.

— « Ne croyez pas un moment que j’aie eu peur, dit-elle. Ce sont eux qui ont été effrayés. Je pense que vous avez dû entendre bien des racontars au quartier général ? »

— « Oh ! oui, fit Mills d’un ton significatif. La blonde et la brune se succèdent comme des feuilles emportées par le vent. Je suppose que vous avez remarqué l’air joyeux qu’ont les feuilles emportées par le vent. »

— « Oui, dit-elle, ces feuilles-là sont mortes. Alors pourquoi n’auraient-elles pas l’air heureux ? Ainsi donc, je pense qu’il ne règne aucun malaise, aucune appréhension parmi les « gens responsables » ».

— « Dans l’ensemble, non. De temps en temps une feuille semble s’attacher. Il y a par exemple madame… »

— « Oh ! je ne désire pas savoir, je comprends tout, je suis aussi vieille que le monde ! »

— « Oui, a dit Mills pensif, vous n’êtes pas une feuille, vous auriez pu être le tourbillon même. »

— « Ma foi, dit-elle, il fut un temps où ils croyaient que je pourrais le leur enlever. En vérité, je n’étais pas très fière de leurs craintes. Il n’y avait là rien qui fût digne d’une grande passion. Il n’y avait là aucune tristesse qui fût digne d’un peu d’amour. »

— « Et c’est donc le mot de l’énigme vénitienne ? » a demandé Mills en la regardant fixement de ses yeux perçants.

— « Si ça vous fait plaisir de le croire, señor. »

Le mouvement de ses yeux, leur éclat voilé est devenu malicieux en demandant :

— « Et don Juan Blunt, l’avez-vous vu dans ces parages ? »

— « J’imagine qu’il a cherché à m’éviter. En outre, il est toujours avec son régiment aux avant-postes. C’est le plus vaillant capitaine. J’ai entendu des gens parler de lui comme d’un téméraire. »

— « Oh ! il n’a aucun besoin d’aller chercher la mort, a-t-elle dit d’un ton indéfinissable. Comme refuge, du moins. Il n’y aura rien d’assez grand dans sa vie pour cela. »

— « Vous êtes fâchée. Il vous manque, je crois, doña Rita ? »

— « Fâchée ? Non ! Je suis lasse. Mais naturellement c’est très ennuyeux. Je ne peux pas très bien monter à cheval seule. Une amazone solitaire avalant la poussière et l’embrun salé de la route de la Corniche attirerait trop l’attention. Et puis il m’est égal que vous sachiez tous les deux que j’ai peur de sortir seule. »

— « Peur ? », nous sommes-nous écriés d’un commun accord.

— « Vous autres hommes, vous êtes extraordinaires. Pourquoi voulez-vous que je sois courageuse ? Pourquoi n’aurais-je pas peur ? Est-ce parce qu’il n’y a personne au monde qui se soucie de ce qui peut m’arriver ? »

Sa voix a pris pour la première fois une résonance plus sourde. Nous n’avons pas trouvé un mot à dire. Et elle a ajouté après un long silence :

— « J’ai une très bonne raison. Il y a un danger. »

Avec une admirable pénétration, Mills a affirmé aussitôt :

— « Quelque chose de vilain ! »

Elle a remué doucement la tête à plusieurs reprises. Alors Mills a dit avec conviction :

— « Ah ! Alors ce ne peut pas venir de vous. Et s’il en est ainsi… »

Je me suis laissé aller à donner un conseil extravagant.

— « Vous devriez venir avec moi à la mer. Il peut y avoir là du danger, mais rien de vilain à craindre. »

Elle m’a jeté un regard ému, tout à fait inaccoutumé de sa part et pour moi plus étonnant. Et soudain, comme si elle m’avait vu pour la première fois, elle s’est écriée d’un ton plein de remords :

— « Oh ! Et il y a celui-ci aussi. Pourquoi ! Oh ! pourquoi faut-il qu’il aille risquer sa tête pour des choses qui, avant longtemps, tomberont en poussière ? »

Je me suis écrié :

— « Vous, vous ne tomberez pas en poussière. »

Et Mills a déclaré :

— « Pour ce jeune enthousiaste, il y aura toujours la mer. »

Nous nous étions tous levés. Elle me regardait toujours et elle répétait avec une sorte de désir fantasque :

— « La mer ! la mer violette, – et il brûle de la retrouver !… La nuit ! Sous les étoiles !… Un rendez-vous d’amoureux ! » a-t-elle dit, me faisant tressaillir de la tête aux pieds avec ces deux mots qu’accompagnait un sourire d’envie relevé d’un soupçon de moquerie. Elle s’est retournée : « Et vous, monsieur Mills ? » demanda-t-elle.

— « Moi, je retourne à mes livres, a-t-il déclaré, le visage grave. Mon aventure est finie. »

— « Chacun à ses amours, a-t-elle répondu sur un ton de douce plaisanterie. N’ai-je pas aimé les livres moi aussi, dans le temps. Ils me semblaient contenir la sagesse universelle et renfermer un pouvoir magique. Dites-moi, monsieur Mills, avez-vous trouvé, dans un de ces volumes gothiques, le pouvoir de prédire la destinée d’une pauvre mortelle, le pouvoir de prédire l’avenir de n’importe qui ?… (Mills a hoché la tête.) Quoi, pas même le mien ? insinuait-elle, comme si vraiment elle eût cru qu’on pût trouver dans les livres le secret de quelque magique pouvoir.

Mills hochait toujours la tête :

— « Non ! dit-il, je n’ai pas ce pouvoir ; je ne suis pas plus un grand magicien que vous n’êtes une pauvre mortelle. Vous possédez d’antiques sortilèges. De nous deux, c’est vous qui êtes la plus capable de prédire l’avenir des pauvres humains sur qui il vous advient de jeter les yeux. »

À ces mots elle a baissé les yeux et, dans ce moment de silence, j’ai remarqué le léger mouvement de sa poitrine qui s’élevait et s’abaissait. Puis Mills s’est écrié :

— « Adieu, antique Enchanteresse ! »

Ils se sont serré la main cordialement.

— « Adieu, pauvre Magicien, » lui a-t-elle dit.

Mills a été sur le point d’ajouter quelque chose, mais il a pensé qu’il valait mieux se taire. Doña Rita m’a rendu mon salut avec une légère inclinaison du corps, charmante et cérémonieuse.

— « Bon voyage, et heureux retour », m’a-t-elle dit.

Je suivais Mills et franchissais la porte quand j’ai entendu derrière nous la voix de doña Rita qui appelait :

— « Un moment… j’ai oublié… »

Je suis revenu sur mes pas. Cet appel s’adressait à moi, et je m’avançai lentement, me demandant ce qu’elle avait bien pu oublier. Elle se tenait au milieu de la pièce, la tête baissée, une lueur immobile dans ses yeux d’un bleu profond. Lorsque je fus assez près, elle a étendu vers moi, sans un mot, son bras nu et pressé soudain sa main contre ma bouche. J’étais trop saisi pour m’en emparer. Il s’est détaché lui-même de mes lèvres et est retombé lentement à son côté. Nous nous étions réconciliés et il n’y avait rien à dire. Elle s’est tournée vers la fenêtre et je suis sorti précipitamment de la pièce.

TROISIÈME PARTIE

I

Ce fut au retour de ce premier voyage que j’emmenai Dominique à la Villa pour le présenter à doña Rita. Si elle désirait contempler la personnification de la fidélité, de l’initiative et du courage, elle la pouvait voir complète dans cet homme. Apparemment, elle ne fut pas déçue. Et Dominique pas davantage. Pendant cette entrevue d’une demi-heure, ils se montrèrent si extraordinairement d’accord qu’on eût dit qu’ils avaient dans la vie un commun et secret point de vue. Peut-être était-ce leur même mépris des lois, et leur connaissance de choses vieilles comme le monde. La séduction de doña Rita, la témérité de Dominique étaient également simples, impérieuses, et, à certains égards, dignes l’une de l’autre.

Dominique fut, je ne dirais pas, subjugué à la suite de cette entrevue : aucune femme n’aurait pu subjuguer Dominique, mais, en tout cas, il en demeura ému ; non pas comme s’il avait eu une expérience extraordinaire, mais plutôt comme s’il avait eu une révélation. Plus tard, à la mer, il ne parlait que de la Señora et sur un ton particulier. Je compris que, dorénavant, son dévouement ne se limiterait pas à moi seul. Cela, assurément, était inévitable. Quant à doña Rita, dès que Dominique fut sorti, elle me dit avec vivacité : « Mais il est parfait, cet homme ! » À partir de ce jour-là, elle me demanda constamment de ses nouvelles, et le nom de Dominique revenait souvent sur ses lèvres dans nos conversations. Plus d’une fois, elle me dit : « On aimerait se confier à la garde de cet homme. Ce n’est pas lui qui vous ferait défaut. » Je reconnus que c’était la vérité même, spécialement à la mer. Dominique était un homme sans défaillance. En même temps, je plaisantais un peu Rita sur cette inquiétude qu’elle montrait assez souvent au sujet de sa sécurité, au cours de nos entretiens.

— « On croirait que vous êtes une tête couronnée dans un monde révolutionnaire », avais-je coutume de lui dire.

— « Ce ne serait pas la même chose. On représenterait alors une idée qui vaudrait ou ne vaudrait pas le sacrifice de la vie. On peut se débarrasser d’une idée, on peut se dérober par la fuite. Mais comment fuirais-je devant moi-même ? Je ne puis me débarrasser de ma peau. Vous ne comprenez pas ? Faut-il que vous soyez bête !… » Mais elle avait la bonne grâce d’ajouter : « Vous le faites exprès ! »

— « Exprès ! je n’en sais rien. »

Les choses qu’elle me disait me troublaient sans que j’attachasse de sens à ses paroles. Il y avait aussi le son de sa voix et sa captivante personnalité qui s’emparait de mon cœur et absorbait toutes mes facultés. Ce mystère-là avait plus d’effet que la simple obscurité de ses propos. Mais, à vrai dire, elle ne s’en doutait même pas. Ses amusantes sautes d’humeur en paroles et en gestes, ne faisaient que renforcer le pouvoir naturel et invincible de son charme. On voyait parfois le bol de cuivre chavirer ou la boîte de cigarettes voler en l’air. Nous ramassions les cigarettes, nous remettions tout en ordre, et nous tombions dans un long silence, si intime que le son du premier mot prononcé me faisait souffrir comme une séparation.

Ce fut à cette époque, aussi, qu’elle me proposa de loger dans la maison qu’elle avait rue des Consuls. Il y avait à ce déménagement certains avantages. Dans l’appartement que j’occupais, mes absences subites pouvaient, à la longue, prêter à commentaires. Il est vrai que la maison de la rue des Consuls était un avant-poste bien connu de la Légitimité. Mais ce qui se passait là était couvert par l’influente occulte de celle que, dans les conversations confidentielles, les communications secrètes et les murmures discrets des salons royalistes, on désignait sous le nom de « madame de Lastaola ».

L’héritière d’Henry Allègre s’était décidée à adopter ce nom lorsque, selon sa propre expression, elle s’était trouvée précipitée tout à coup dans la foule. La mort d’Henry Allègre qui, certainement, pauvre homme, ne l’avait aucunement fait exprès, prenait à mes yeux l’aspect d’une cruelle désertion. Cela donnait l’impression d’un dur égoïsme caché dans un sentiment qu’on pouvait à peine nommer, la mystérieuse appropriation d’un être humain par un autre pour l’étrange satisfaction d’un inconcevable orgueil. L’eût-il haïe qu’il ne lui aurait pas jeté plus brutalement à la tête cette énorme fortune. Et sa fin sans remords semblait lever un moment le voile sur un spectacle grandiose et sinistre comme le caprice d’un dieu olympien.

Doña Rita me dit une fois, d’un ton à la fois ironique et résigné :

— « Vous savez, il paraît qu’il faut avoir un nom. C’est ce que m’a dit l’homme d’affaires d’Henry Allègre. Je l’impatientais avec mes hésitations. Mais mon nom, amigo, Henry Allègre me l’a enlevé comme tout le reste de ce que j’avais été autrefois. Tout cela est enterré avec lui dans sa tombe. Il aurait sonné faux. Ce fut du moins mon impression. Aussi ai-je pris celui-là. »

Elle se murmura à elle-même : « Lastaola », non pas comme si elle voulait en éprouver la sonorité, mais comme en rêve.

Même aujourd’hui, je ne suis pas tout à fait sûr que ce nom ait été celui de quelque habitation humaine, d’un caserio solitaire avec sur sa porte la trace à demi effacée d’armoiries, ou bien de quelque hameau au fond d’un ravin, adossé à une pente rocheuse. Ce pouvait être tout aussi bien une colline ou peut-être un petit morceau de la surface terrestre. Une fois que je lui demandai où cela se trouvait exactement, elle me répondit avec un petit geste cavalier de la main vers le mur de la pièce ; « Oh ! par là ! » Je pensais que c’était tout ce que j’allais en entendre, mais elle ajouta : « C’est là que je menais mes chèvres, une douzaine environ, pendant la journée, depuis le moment où mon oncle avait dit sa messe jusqu’à celui où l’on sonnait l’angélus du soir. »

Cet endroit solitaire, que peu de temps auparavant les quelques mots de M. Blunt avaient esquissé pour moi, je le revis soudain peuplé de bêtes agiles et barbues, aux têtes cyniques, et avec elles une petite forme confuse, sombre sur l’éclat du soleil, encadrée de cheveux couleur de rouille ébouriffés autour de la tête.

L’épithète « couleur de rouille » était d’elle. À vrai dire, ils étaient fauves. Une ou deux fois, je l’avais entendue faire allusion à « ses cheveux couleur de rouille », avec une sorte de dépit souriant. Même alors ils étaient intraitables, rebelles à la civilisation, et souvent, dans la chaleur d’une discussion, ils tombaient dans les yeux de madame de Lastaola, la détentrice de trésors convoités, l’héritière d’Henry Allègre.

Elle était, ce jour-là, d’humeur à évoquer des souvenirs et elle reprit avec une légère lueur de gaieté répandue sur le visage : sauf dans ses yeux bleu foncé dont la fixité habituelle semblait toujours scruter quelque chose d’invisible aux autres :

— « C’étaient de braves chèvres. Nous grimpions ensemble parmi les pierres. J’étais moins habile qu’elles à ce jeu-là. Généralement, mes cheveux se prenaient dans les buissons. »

— « Vos cheveux couleur de rouille », murmurai-je.

— « Oui, ils ont toujours été de cette couleur. Et je laissais çà et là aux ronces des morceaux de ma robe. Elle était très mince, je vous assure. Il n’y avait pas grand’chose à cette époque, entre ma peau et le bleu du ciel. J’avais les jambes aussi brûlées que la figure, mais je n’étais pas très bronzée. J’étais couverte de taches de rousseur. Il n’y avait pas de miroir au presbytère : mon oncle en avait un morceau pas plus grand que mes deux mains pour se faire la barbe. Un dimanche, je me suis faufilée dans sa chambre et je me suis regardée à la dérobée. J’ai eu un moment d’effroi à voir mes propres yeux me regarder ! Mais c’était fascinant aussi. J’avais alors à peu près onze ans, j’étais très amie avec les chèvres, j’étais fine comme une cigale et mince comme une allumette. Mon Dieu ! quand je m’écoute parler quelquefois ou que je me regarde, cela ne me paraît pas possible. Et pourtant c’était bien moi. Je me rappelle chacune de mes chèvres. Elles étaient très intelligentes. Les chèvres ne vous donnent pas de mal : elles ne s’éloignent pas beaucoup. Les miennes ne le faisaient jamais, même lorsque j’avais à me cacher et à rester longtemps hors de vue. »

Il était assez naturel de lui demander quel besoin elle avait de se cacher ; elle répondit vaguement :

— « C’était une sorte de fatalité. »

Je décidai de prendre la chose autrement, en manière de taquinerie, parce que souvent nous étions comme deux enfants.

— « Vraiment, lui dis-je, vous parlez comme une païenne. Que pouviez-vous savoir de la fatalité dans ce temps-là ? À quoi cela ressemblait-il ? Est-ce que c’est descendu du ciel ? »

— « Ne dites pas de sottise. Cela venait le long d’un chemin carrossable qui se trouvait là et cela ressemblait à un garçon. C’était un petit démon. Vous comprenez, je ne pouvais pas le savoir. C’était un cousin riche. Chez nous, nous sommes tous parents, tous cousins, – comme en Bretagne. Il n’était pas plus grand que moi, mais plus âgé, un gamin en pantalon bleu avec de bons souliers aux pieds. Naturellement il m’intéressa et fit impression sur moi. Il m’appela d’en bas je criai vers lui d’en haut, il monta, s’assit près de moi sur une pierre, ne dit pas un mot, me laissa le regarder pendant une demi-heure avant de consentir à me demander qui j’étais. Il m’intimidait énormément. Je restais muette et je me rappelle que j’essayais de cacher mes pieds nus sous le bord de ma robe pendant que j’étais assise par terre au-dessous de lui… C’est comique hein ? » déclara-t-elle, d’un ton mélancolique.

Je la regardai avec sympathie et elle reprit :

— « C’était le fils unique de gros fermiers, à une lieue environ au bas de la pente. En hiver, on l’envoyait à l’école à Tolosa. Il avait une énorme opinion de lui-même. Il devait peu après tenir une boutique à la ville et c’était l’être le plus mécontent que j’aie jamais vu. Il avait une bouche malheureuse, des yeux malheureux et il se plaignait toujours de quelque chose, de la façon dont on le traitait, de ce qu’on le gardait à la campagne, et de ce qu’on l’obligeait à travailler. Il gémissait, se lamentait et menaçait tout le monde, y compris son père et sa mère. Il maudissait Dieu ; oui, ce gamin, assis là sur une roche comme un pauvre petit Prométhée avec un moineau pour lui dévorer son misérable petit foie. Et ce décor des montagnes tout autour, ah ! ah ! ah ! »

Elle riait de sa voix de contralto : une voix pénétrante qui avait quelque chose de généreux.

— « Naturellement, moi, pauvre petit animal, je ne savais que faire, et j’étais même un peu effrayée. D’abord à cause de ses yeux misérables, j’étais triste pour lui, presque autant que s’il avait été une chèvre malade. Mais, effrayée ou triste, je ne sais comment cela se faisait, j’avais toujours envie de me moquer de lui. Je veux dire depuis le premier jour où il me laissa l’admirer pendant une demi-heure. Oui, même alors je dus mettre ma main sur ma bouche plus d’une fois par respect pour les bonnes manières, vous comprenez. Et pourtant, vous savez, je n’ai jamais été une enfant rieuse. Un jour, il monta et s’assit, très digne, à quelque distance : il me dit qu’on l’avait battu pour être allé se promener dans les collines.

« Pour être resté avec moi ? » lui demandai-je. Il me répondit : « Pour être resté avec toi ! Non. Ma famille ignore ce que je fais. » Je ne saurais dire pourquoi, mais j’en fus ennuyée. Aussi au lieu de m’apitoyer sur lui comme il s’y attendait probablement, je lui demandai si la correction lui avait fait mal. Il se leva, il avait une badine à la main, et il grimpa vers moi pour me dire : « Je vais te faire voir. » Je me raidissais de terreur : mais au lieu de me frapper, il se laissa tomber près de moi et m’embrassa sur la joue. Et puis il recommença, et à ce moment-là je devins comme morte et il aurait pu faire n’importe quoi du cadavre que j’étais ; mais il s’arrêta : je revins alors à la vie et je me sauvai. Pas bien loin. Je ne pouvais, de toute façon, abandonner les chèvres. Il me poursuivit à travers les rochers. Naturellement j’étais trop agile pour lui avec ses belles bottines de citadin. Quand il eut assez de ce jeu, il se mit à me lancer des pierres. Ensuite, il mit beaucoup d’animation dans ma vie. Parfois il survenait à l’improviste, et il me fallait rester tranquille et écouter ses divagations misérables, parce qu’il me tenait par la taille et très étroitement. Pourtant j’avais bien souvent envie de rire. Mais si je l’apercevais de loin et que j’essayais de l’éviter, il se mettait à me poursuivre à coup de pierres jusque dans un abri que je connaissais et en dehors duquel il restait avec une provision de pierres à portée de sa main, si bien que je n’osais pas montrer le bout de mon nez pendant des heures. Il restait là à divaguer et à m’injurier, tellement que je me mettais à éclater d’un fou rire dans mon trou. Je pouvais alors, à travers les feuilles, le voir se rouler par terre et se mordre les poings de rage. Ce qu’il pouvait me haïr ! En même temps, j’étais souvent terrifiée. Je suis maintenant convaincue que si je m’étais mise à pleurer, il se serait précipité dans mon repaire et m’y aurait peut-être étranglée. Puis au coucher du soleil il me faisait jurer de l’épouser quand je serais grande « Jure, mauvais petit diable ! » hurlait-il. Et je jurais. J’avais faim, et je n’avais pas envie d’être couverte de noirs et de bleus à coups de pierres. Oh, j’ai tant de fois juré d’être sa femme ! Trente fois par mois pendant deux mois. Je ne pouvais pas faire autrement. À quoi bon me plaindre à ma sœur Thérèse ? Lorsque je lui montrai mes meurtrissures et que j’essayai de lui parler un peu de mes ennuis, elle se scandalisa, m’appela pécheresse et créature effrontée. Je vous assure que j’en avais un tel cassement de tête, qu’entre ma sœur Thérèse et José le gamin, je vivais dans un état de demi-idiotie. Heureusement, au bout de deux mois, on l’expédia pour de bon. Curieuse histoire pour une gardeuse de chèvres qui vivait toute la journée dehors, sous le regard de Dieu, comme aurait dit mon oncle le Curé. Ma sœur Thérèse tenait le presbytère. C’est une personne terrible. »

— « J’ai entendu parler de votre sœur Thérèse », m’écriai-je.

— « Ah ! vraiment ! De ma grande sœur Thérèse, plus âgée que moi de six, dix ans peut-être ? Elle me vient juste un peu au-dessus de l’épaule, mais j’ai toujours été un échalas. Je n’ai jamais connu ma mère. Je ne sais pas même l’air qu’elle avait. Il n’y a pas de tableaux ni de photographies dans nos fermes sur les collines. On ne me l’a même jamais décrite. Thérèse décida que j’étais la méchanceté même et maintenant elle croit fermement que mon âme est tout à fait perdue, à moins de faire le nécessaire pour la sauver. Or, cela n’est guère de mon goût. Je suppose que ce doit être ennuyeux d’avoir une sœur qui court à sa perdition, mais il y a des compensations. Le plus étrange c’est que c’est Thérèse qui s’est arrangée de façon à me tenir à distance du presbytère quand j’ai fait un crochet pour aller les voir au retour de ma visite au quartel real l’année dernière. Je n’aurais pas pu rester plus d’une demi-heure avec eux en tout cas : cependant, j’aurais aimé repasser ce vieux seuil. Je suis certaine que Thérèse persuada mon oncle de venir à ma rencontre au pied de la colline. J’aperçus le vieillard de loin et je compris de quoi il retournait. Je mis pied à terre aussitôt et m’avançai vers lui. Nous passâmes une demi-heure ensemble, marchant de long en large sur la route. C’est un curé de campagne, il ne savait comment m’accueillir. Et naturellement je n’étais pas à mon aise non plus. Il n’y avait pas la moindre chèvre aux alentours pour me donner une contenance. J’aurais dû l’embrasser. J’ai toujours aimé ce rigide et simple vieillard. Mais quand je m’approchai, il s’arrêta et me tira son chapeau. Simple à ce point-là. Je m’inclinai et lui demandai sa bénédiction. Et il me dit : « Je ne saurais refuser ma bénédiction à une bonne légitimiste. » Sévère à ce point-là. Et quand je pense que j’étais probablement la seule fille, de la famille ou du monde entier, dont il n’eût jamais tapoté la tête de toute sa vie de prêtre. Quand je pense à cela…

« Je crois bien qu’à ce moment-là j’étais aussi malheureuse que lui. Je lui remis une enveloppe avec un grand cachet de cire qui l’effraya véritablement. J’avais demandé au marquis de Villarel de me donner un mot pour lui, parce que mon oncle avait une grande influence dans le district : et le marquis avait écrit de sa main quelques mots aimables et un questionnaire sur l’esprit de la population. Mon oncle lut la lettre, me regarda avec une expression de tristesse craintive et me pria de dire à Son Excellence que les gens tenaient corps et âme à Dieu, à leur Roi légitime et à leurs vieux privilèges. Après qu’il m’eut demandé d’un ton terriblement lugubre des nouvelles de la santé de Sa Majesté, je lui dis : « Il ne me reste qu’une chose à faire, mon oncle, et c’est de vous donner deux livres de très bon tabac à priser que j’ai apportées pour vous. » Qu’aurais-je pu trouver d’autre pour ce vieil homme ? Je n’avais pas de bagages avec moi. J’avais dû laisser à l’hôtel une paire de souliers de rechange pour avoir la place où mettre ce tabac. Et imaginez-vous que le vieux prêtre repoussa absolument ce paquet. Je le lui aurais bien jeté à la tête ; mais je songeai à cette rude vie de prières, entièrement privée des plaisirs de ce monde, sauf une pincée de tabac de temps en temps. Je me rappelai combien il avait l’air misérable quand il lui manquait un sou ou deux pour acheter une prise. J’étais rouge d’indignation, mais avant d’avoir pu m’élancer vers lui, je me rappelai à quel point il était simple. Aussi je lui dis, avec une grande dignité, que, comme le présent venait du roi et qu’il ne voulait pas le recevoir de ma main, il ne me restait plus qu’à le jeter dans le ruisseau, et j’en fis le geste. Il cria : « Arrête, malheureuse enfant ! Est-ce vraiment de Sa Majesté, que Dieu préserve ? » Je répondis dédaigneusement : « Naturellement. » Il me jeta un regard plein de pitié, poussa un profond soupir et me prit la petite boîte de fer-blanc des mains. Je suppose qu’il s’imaginait que, dans mon abandon, j’avais soutiré l’argent du roi pour acheter ce tabac. Vous ne sauriez croire à quel point il est simple. Rien ne fut plus facile que de le tromper. Mais ne croyez pas que je l’ai trompé par gloriole de pécheresse. Je fis ce mensonge au cher homme, simplement parce que je ne pouvais supporter l’idée de le savoir privé de la seule satisfaction que son grand corps ascétique et décharné eût jamais connue sur la terre. Comme je remontais sur ma mule pour partir, il murmura froidement : « Que Dieu vous garde, Señora ! » Señora ! Quelle rigidité ! Nous étions déjà à quelque distance l’un de l’autre quand son cœur s’adoucit et qu’il cria vers moi d’une voix terrible : « Le repentir est le chemin du Ciel. » Et puis, après un silence, de nouveau le grand cri : « Repentir », retentit derrière moi. Était-ce rigidité ou simplicité, je me le demande ? Ou bien superstition dénuée de sens, habitude mécanique ? S’il y a au monde quelqu’un de parfaitement honnête, c’est bien sûrement mon oncle. Et pourtant, – qui sait ?…

« Devineriez-vous jamais ce que je fis ensuite ? Dès que j’eus franchi la frontière, j’écrivis au vieillard de m’envoyer ma sœur ici. Je lui dis que c’était pour le service du Roi. Voyez-vous, j’avais tout d’un coup pensé à cette maison que je possède et dans laquelle vous avez une fois passé la nuit à causer avec M. Mills et Don Juan Blunt. Je pensai qu’elle ferait parfaitement bien l’affaire des officiers carlistes qui viennent ici en congé ou en mission. Dans des hôtels on pourrait les molester, mais je savais que je pourrais faire protéger ma maison. Un mot du ministre au préfet. Il me fallait toutefois une femme pour s’en occuper. Et où pouvais-je trouver une femme de confiance ? Comment deviner cela à première vue ? Je ne sais pas parler aux femmes. Bien sûr, Rose aurait pu le faire, mais que serais-je devenue sans elle ? Elle s’occupe de moi depuis toujours. C’est Henry Allègre qui l’a découverte il y a huit ans. Je ne sais si ce fut par gentillesse. Elle est bien le seul être humain sur qui je puisse me reposer. Que ne sait-elle pas à mon sujet ! Elle n’a jamais manqué de faire ce qu’il fallait sans même que je le lui demande. Je ne pouvais m’en séparer. Et je ne voyais personne d’autre possible que ma sœur. Après tout c’était quelqu’un qui m’appartenait. Cela avait l’air d’une idée insensée. Pourtant, Thérèse arriva immédiatement. Naturellement j’avais pris soin de lui envoyer de l’argent. Elle aime l’argent. Quant à mon oncle, il n’y a rien qu’il n’eût donné pour le service du Roi. Rose alla la chercher à la gare. Elle me déclara par la suite que je n’avais pas à craindre qu’elle ne la reconnût pas. Il n’y avait personne dans le train avec qui on eût pu la confondre. Je ne le pensais pas. Elle s’était fait une robe d’une étoffe brune comme un habit de religieuse, elle avait un bâton recourbé et portait ses effets noués dans un mouchoir. On eût dit qu’elle se rendait en pèlerinage. Rose la conduisit à la maison. Quand elle la vit, elle demanda : « Est-ce que vraiment cette grande maison appartient à Rita ? » Ma femme de chambre lui répondit qu’en effet elle m’appartenait. « Et depuis quand notre Rita y habite-t-elle ? » — « Madame ne l’a jamais vue, sauf, peut-être, de l’extérieur, autant que je sache. Je crois que M. Allègre y a habité quelque temps quand il était jeune homme. » — « Le pécheur qui est mort ? » — « Précisément », dit Rose. Car, vous savez, Rose ne s’étonne de rien. « Bien, ses péchés sont partis avec lui », dit ma sœur, et elle a fait comme si elle était chez elle.

« Rose devait demeurer avec elle une semaine, mais dès le troisième jour, elle vint me retrouver en remarquant que mademoiselle Thérèse était déjà tout à fait à son affaire et préférait rester seule. Quelque temps après j’allai voir ma sœur. La première chose qu’elle me dit fut : « Je ne t’aurais pas reconnue, Rita », et moi, je lui dis : « Quelle drôle de robe tu as là, Thérèse, elle conviendrait mieux à la portière d’un couvent. » — « Oui, dit-elle, et à moins que tu ne me donnes cette maison, Rita, je rentre au pays. Je ne veux pas être mêlée à ta vie, Rita. Ta vie n’est pas un secret pour moi. »

« Je parcourais les pièces l’une après l’autre et Thérèse me suivait : « Je ne pense pas que ma vie soit un secret pour qui que ce soit, lui dis-je, mais comment en sais-tu quelque chose ? » Elle me dit alors que c’était par un de nos cousins, cet horrible garçon, vous savez ? Au sortir de l’école, il était entré comme employé dans je ne sais quelle maison de commerce espagnole, à Paris, et il s’était donné la tâche d’écrire chez lui tout ce qu’il pouvait entendre raconter de moi ou dénicher chez ces parents chez qui j’avais vécu petite fille. Je devins soudain furieuse et, déchaînée, je marchais de long en large dans la pièce (nous étions seules au premier) et Thérèse s’enfuit jusqu’à la porte. Je l’entendis se dire à elle-même : « C’est l’esprit du mal qui la rend ainsi. » Elle en était absolument convaincue. Elle fit dans l’air le signe de la croix pour se protéger. Je fus vraiment stupéfaite, et j’éclatai de rire. Je riais, je riais : je ne pus vraiment pas m’arrêter avant que Thérèse ne fût sortie en courant. Je descendis, riant encore et je la trouvai dans le vestibule, la figure tournée vers le mur, agenouillée dans un coin et les doigts dans les oreilles. Il me fallut la tirer de là par les épaules. Je ne crois pas qu’elle eut peur : elle fut seulement choquée. Mais quand, de fatigue, je tombai sur une chaise, elle vint s’agenouiller devant moi et, me prenant par la taille, me supplia d’abandonner le mauvais chemin avec l’aide des saints et des prêtres. Tout un programme pour un pécheur converti. Je me levai à la fin et la laissai accroupie devant la chaise vide. « Je prie pour toi nuit et jour, Rita », dit-elle. — « Oh ! oui, je sais que tu es une bonne sœur », lui répondis-je. Et j’étais presque dehors quand elle me rappela : « Que décides-tu pour cette maison, Rita ? » Je lui dis : « Oh ! tu peux la conserver jusqu’à ce que je me réforme et que j’entre au couvent. » Quand je la vis au moment de partir, elle était encore à genoux, et me regardant, la bouche ouverte. Je l’ai vue plusieurs fois depuis, mais nos entretiens sont, de son côté du moins, ceux du monde avec une personne du monde. Je crois pourtant qu’elle sait s’y prendre avec les hommes. Elle ne déteste pas avoir à s’occuper d’eux. Ils ne doivent pas être de si grands pécheurs que les femmes. Vous pourriez donc faire plus mal que de vous installer au numéro 10. Elle se prendra sans doute d’une sainte affection pour vous. »

Je ne dirai pas que la perspective de devenir un favori de la sœur campagnarde de Rita me fascinât. Si j’acceptai très volontiers d’habiter le numéro 10, ce fut parce que tout ce qui se rapportait à Rita avait pour moi un attrait particulier. Elle n’avait qu’une fois parcouru cette maison, mais pour moi, c’était assez. Elle était de ces êtres qui laissent une trace. Ne croyez pas que je déraisonne. Elle était vraiment inoubliable. Qu’on se rappelle la tragédie d’Azzolati, cet impitoyable et ridicule financier à l’âme criminelle (est-ce « cœur » que nous devrions dire ?) et à la larme facile. Qu’on ne s’étonne donc pas alors que, pour moi, qui puis me flatter sans vanité extrême d’être beaucoup plus fin que ce grotesque intrigant international, savoir seulement que doña Rita avait traversé les pièces mêmes où j’allais habiter, entre deux rudes expéditions maritimes, suffisait à me remplir d’un grand contentement. Son regard, son regard bleu foncé, avait parcouru les murs de cette chambre où j’allais dormir. Et derrière moi, quelque part, près de la porte, Thérèse, la sœur campagnarde, d’un ton singulier de compassion et avec cet étonnant esprit de fausse persuasion propre à une logeuse, disait :

— « Vous serez très bien ici, Señor, la rue est tranquille. Parfois on se croirait dans un village. Ce n’est que cent vingt-cinq francs pour les amis du Roi. Et je prendrai si bien soin de vous que votre cœur même trouvera le repos. »

II

Doña Rita désirait beaucoup savoir comment je m’entendais avec Thérèse et tout ce que je pus lui répondre à ce sujet c’est que cette campagnarde était aimable à sa manière. À quoi elle fit drôlement claquer sa langue et répéta une remarque qu’elle avait faite auparavant : « Elle aime les jeunes gens. Plus ils sont jeunes, plus cela lui plaît. » La simple pensée que ces deux femmes pussent être sœurs vous plongeait dans l’étonnement. Au physique elles étaient entièrement différentes. Il y avait entre elles la différence d’un tissu vivant qu’animait un souffle divin, et d’un personnage de terre cuite. Thérèse ressemblait en quelque sorte à un objet, remarquable à sa manière, fait de poterie non vernissée. Son seul éclat, c’était celui de ses dents qu’elle découvrait à l’improviste entre ses lèvres ternes, assez inexplicablement, car il n’était jamais associé à un sourire. Elle souriait la bouche pincée. Il était bien difficile de concevoir que ces deux oiseaux fussent sortis du même nid. Et pourtant… Contrairement à ce qui se produit d’ordinaire, c’était quand on les voyait ensemble que l’on perdait toute croyance à une parenté possible, proche ou lointaine, entre elles. On arrivait même à douter de leur humanité commune. On se demandait si ces deux femmes appartenaient bien à la même sorte de création. On restait stupéfait de les voir ensemble, se parler, se comprendre. Et pourtant !… Notre sens psychologique est le plus informe de tous, nous ne savons pas, nous ne percevons pas à quel point nous sommes superficiels. Les plus simples nuances nous échappent, le secret des changements, des parentés. Somme toute, le seul trait (et encore, combien différent) que Thérèse eût en commun avec sa sœur, comme je le dis un jour à doña Rita, c’était son amabilité.

— « Car, vous savez, vous êtes vous-même une très aimable personne, continuai-je. C’est un de vos caractères distinctifs, extraordinairement précieux. Vous avez été très aimable pour moi la première fois que je vous ai vue. »

— « Vraiment, je n’en avais pas idée : Pas spécialement… »

— « Je n’ai jamais eu la présomption de penser que c’était une attention spéciale. En outre, j’avais la tête qui me tournait. J’étais perdu d’étonnement de ce que j’avais entendu raconter toute la nuit. Votre histoire, vous savez, une merveilleuse histoire, que le fumet du vin, par là-dessus, rendait un peu nuageuse, avec cet étonnant mannequin de femme, décapité, mutilé, aux aguets dans un coin, et le sourire de Blunt étincelant à travers le brouillard que la pipe de Mills m’envoyait dans les yeux. Je me sentais le corps tout à fait inanimé et l’esprit effroyablement excité. Je n’avais jamais, auparavant, entendu un récit de ce genre. Assurément je ne dormais pas, mais tout de même je n’ai pas l’habitude des insomnies prolongées comme Blunt… »

— « Vous êtes resté toute la nuit à écouter mon histoire ! » s’écria-t-elle avec étonnement.

— « Oh ! je ne m’en plains pas. Je ne voudrais pas avoir manqué cela pour tout au monde. Blunt, avec sa vieille jaquette déchirée et sa cravate blanche, sa voix d’une politesse incisive, semblait étrange et solennel. On eût dit qu’il inventait tout cela avec une sorte de colère. J’avais des doutes sur votre existence. »

— « M. Blunt prend beaucoup d’intérêt à mon histoire. »

— « Qui n’en prendrait ! dis-je. Je n’ai pas fermé l’œil une minute. Je m’attendais à vous voir bientôt, – et même alors j’avais des doutes. »

— « Sur mon existence ? »

— « Ce n’était pas exactement cela, bien que j’eusse pu penser que vous étiez une image née de l’insomnie du capitaine Blunt. Il semblait craindre qu’on ne le laissât seul et son histoire aurait pu n’être qu’un expédient pour nous retenir… »

— « Il n’a pas assez d’imagination pour cela », dit-elle.

— « L’idée ne m’en est pas venue. Il y avait Mills, qui, visiblement, croyait à votre existence. Je pouvais avoir confiance en Mills. Mais je ne pouvais découvrir aucune bonne raison de vous être présenté. Il est étrange que ce soit à mon goût pour la mer que j’aie dû d’être amené à la Villa. »

— « Inattendu, peut-être. »

— « Non, je veux dire particulièrement étrange et significatif. »

— « Pourquoi ? »

— « Parce que mes amis avaient coutume de dire que la mer est mon seul amour. Ils me plaisantaient toujours parce qu’ils ne pouvaient découvrir dans ma vie aucune femme avouée ou secrète… »

— « En est-il réellement ainsi ? » demanda-t-elle négligemment.

— « Oui. Je ne veux pas dire que je sois comme un innocent berger de pastorale. Mais je ne lance pas le mot amour à tout bout de champ. C’est peut-être vrai pour ce qui est de la mer. Mais il y a des gens qui disent qu’ils adorent les saucisses. »

— « Vous êtes horrible. »

— « Vous m’étonnez. »

— « Je veux dire le choix de vos expressions. »

— « Vous, vous n’avez encore jamais prononcé un mot qui ne se soit changé en perle en tombant de vos lèvres. Au moins pas devant moi. »

Elle regarda par terre avec attention et dit :

— « C’est mieux. Mais je n’en vois aucune sur le parquet. »

— « C’est vous qui êtes horrible avec vos sous-entendus. Vous n’en voyez aucune sur le plancher ? Ne les ai-je pas toutes ramassées et gardées précieusement dans mon cœur. Je ne suis pas l’animal qui sert à faire les saucisses. »

Elle me regarda avec le plus doux sourire de mansuétude et murmura : « Non. » Et nous éclatâmes de rire tous les deux. Ô jours d’innocence ! Cette fois-là nous nous séparâmes sur cette note de gaieté. J’avais déjà acquis la conviction qu’il n’y avait rien au monde qui fût plus digne d’être aimé que cette femme : rien qui communiquât plus de vie, d’inspiration, de lumière que l’émanation de son charme. J’en avais la certitude absolue.

Il n’y avait plus qu’un pas à faire ; celui qui menait à un abandon conscient : à la libre perception que ce charme, ardent comme une flamme, avait encore la faculté de tout révéler comme une grande lumière, de donner une nouvelle profondeur aux nuances, un nouvel éclat aux couleurs, une étonnante vivacité à toutes les sensations, une extraordinaire vitalité à toutes les pensées : si bien que tout ce que l’on avait vécu auparavant semblait ne l’avoir été que dans un monde grisâtre et languissant.

C’était là une grande révélation. Je ne veux pas dire que l’âme en fût ébranlée. L’âme était déjà captive avant même que le doute, l’angoisse ou l’épouvante ne pût atteindre cet abandon et cette exaltation. Mais cette révélation vint réduire bien des choses en poussière, entre autres ce sentiment de liberté insouciante qui était alors celui de ma vie. Si cette vie avait jamais pu avoir un dessein ou un but en dehors d’elle-même, j’aurais dit que cela jetait une ombre sur son chemin. Mais elle n’en avait pas. Ce n’avait pas été un chemin. Il y avait pourtant une ombre : inséparable compagne de toute lumière. Aucune illumination ne peut dissiper tout mystère. L’obscurité une fois vaincue, les ombres subsistent, d’autant plus mystérieuses qu’elles sont plus durables : et l’on en ressent une terreur qu’on ignorait jusque-là. Qu’adviendrait-il si elles devaient être victorieuses à la fin ? Ce qu’elles dissimulaient : crainte, déception, désir, désillusion, demeura d’abord silencieux devant ce chant d’amour triomphant qui vibrait dans la lumière. Oui. Silencieux.

Le désir lui-même. Rien que le silence. Mais pas longtemps.

C’était, je crois, avant la troisième expédition. Oui, cela devait être la troisième, car je me rappelle qu’elle avait été audacieusement préparée et qu’elle fut menée sans anicroche. La période des tentatives était passée : tous nos arrangements avaient été perfectionnés. Il y avait toujours une infaillible fumée sur la colline et une infaillible lanterne sur le rivage. Nos amis, pour la plupart achetés comptant, avaient pris confiance en nous. Ce n’est pas là, semblaient-ils dire, l’expédient de gens sans ressources. C’était la téméraire entreprise de gens munis d’argent et de bon sens. Nul besoin de s’inquiéter. Le jeune caballero a de vraies pièces d’or dans la ceinture qu’il porte à même la peau : l’homme aux fortes moustaches et aux yeux incrédules a vraiment l’air d’un homme. Ils montraient à Dominique tout le respect dont ils étaient capables et me manifestaient une grande déférence : car j’avais tout l’argent et ils pensaient que Dominique avait tout le bon sens. Cette opinion n’était pas tout à fait exacte. J’avais aussi ma part de jugement et d’audace, et cela n’est pas sans m’étonner aujourd’hui que les années ont refroidi mon sang sans atténuer ma mémoire. Je me revois menant cette aventure avec une témérité joyeuse et lucide qui, selon que ses décisions étaient soudaines ou réfléchies, faisait que Dominique retenait son souffle entre ses dents serrées, ou me regardait fixement avant de m’accorder un geste d’assentiment ou un sarcastique : « Oh ! certainement ! » selon son humeur du moment.

Une nuit que nous étions étendus côte à côte sur une langue de sable sec, à l’abri d’un rocher, regardant le feu de notre petit bâtiment danser au loin en mer, au souffle du large, Dominique me dit tout à coup :

— « Je suppose qu’Alphonse et Carlos, Carlos et Alphonse, cela vous est égal, ensemble ou séparément. »

— « Dominique, lui dis-je, s’ils disparaissaient de ce monde, ensemble ou séparément, cela me serait parfaitement égal. »

— « Parbleu ! dit-il. Un homme ne pleure que ses amis. Je suppose qu’ils ne sont pas plus vos amis qu’ils ne sont les miens. Ces Carlistes font une grande consommation de cartouches. C’est fort bien. Mais à quoi bon toutes ces folies que vous allez nous faire faire ? – poursuivit-il avec une grave et moqueuse exagération, – jusqu’à ce que mes cheveux essayent de se dresser sur ma tête ; et tout cela pour ce Carlos, que Dieu ou le diable garde, pour cette Majesté comme ils l’appellent ; un homme comme un autre, après tout, – pas un ami. »

— « Oui, pourquoi ? » murmurai-je, le corps niché dans le sable.

Il faisait très sombre sous ce rocher qui nous surplombait, par cette nuit couverte où le vent tombait, s’élevait et tombait de nouveau. J’entendais la voix de Dominique qui parlait bas entre deux bouffées de vent.

— « Ami de la Señora, hein ? »

— « C’est ce que l’on raconte, Dominique. »

— « La moitié de ce que dit le monde est mensonge, déclara-t-il dogmatiquement. Malgré toute sa majesté, il se peut que ce soit un brave homme. Pourtant, il n’est roi que dans les montagnes et il peut bien demain n’être rien de plus que vous ou moi. Tout de même, une femme comme cela, on l’accorderait à regret même à un roi d’une meilleure sorte. On devrait la mettre au haut d’un pilier pour permettre aux gens qui passent en bas de la regarder. Mais vous n’êtes pas de cet avis, vous autres gentilshommes. Vous, par exemple, Monsieur, vous ne voudriez pas la voir juchée au haut d’un pilier…

— « Cela, voyez-vous, Dominique, il faudrait que ce fût fait de bonne heure. »

Il resta un moment silencieux. Et sa voix mâle retentit dans l’ombre du rocher.

— « Je vois bien ce que vous voulez dire. Je parle de la multitude qui ne fait que lever les yeux. Pour les rois ou autres, ce n’est pas assez. Mais un cœur ne doit jamais désespérer : toute femme, un jour ou l’autre, est capable de descendre de son pilier, ne fût-ce que pour une simple fleur, fraîche aujourd’hui et fanée demain. À quoi bon alors demander depuis quand une femme a été juchée là-haut. Il y a un proverbe qui dit justement qu’un baiser n’enlève pas aux lèvres leur fraîcheur. »

Quelle réponse aurais-je bien pu faire ? Je l’ignore. J’imagine que Dominique pensait que je n’avais rien à répondre. En fait, avant que j’eusse pu dire un mot, nous entendîmes une voix qui du haut du rocher nous appelait discrètement : « Holà ! en bas. Tout va bien à terre. »

C’était le gamin qui avait l’habitude de vagabonder autour de l’écurie d’une auberge de muletiers dans une petite vallée où coulait un ruisseau peu profond, et où nous nous étions tenus la plus grande partie de la journée avant de débarquer. Nous nous mîmes sur pied tous les deux, et Dominique s’écria :

— « C’est un bon garçon, ça. Vous ne l’aviez pas entendu aller et venir au-dessus de nos têtes. Ne lui donnez pas plus d’une peseta, Señor, en tout cas. Si vous lui en donniez deux, il perdrait la tête à la vue d’une pareille fortune et lâcherait sa place à la Fonda où il est bien utile pour faire des courses, avec sa manière de bondir sur les chemins sans déplacer une pierre. »

Cependant, Dominique s’occupait à mettre le feu au tas de petites branches sèches qu’il avait préparé à cet endroit qui, dans le pourtour de la baie, était parfaitement abrité de la vue du côté de la terre. La flamme claire en jaillissant le fit apparaître sous son caban noir avec son capuchon de marin méditerranéen. Ses yeux épiaient la lumière dansante du côté de la mer. Et ce faisant il causait.

— « Le seul tort que vous avez, Señor, c’est d’être trop généreux de votre argent. En ce monde, il ne faut pas être trop généreux. Les seules choses qu’on puisse donner sans compter, dans cette vie qui n’est que lutte et amour, c’est des coups à son ennemi et des baisers à une femme… Ah ! les voici qui viennent ! »

Je remarquai que la lueur dansante dans l’ombre vers l’ouest était maintenant plus près du rivage. Son mouvement avait changé. Elle se balançait lentement en venant vers nous. Tout à coup apparut la forme plus sombre d’une grande aile en pointe qui glissait dans la nuit. Au-dessous d’elle une voix cria quelque chose. « Bueno », murmura Dominique. D’un récipient que je n’avais pas vu il versa de l’eau sur la flamme comme un magicien qui, après une incantation, aurait réussi à évoquer une ombre et une voix sur l’immense étendue de la mer. Et sa figure encapuchonnée disparut à ma vue dans un sifflement et la sensation chaude de la vapeur.

— « C’est fini, dit-il, il va falloir nous remettre encore à l’ouvrage, connaître les difficultés, la fatigue, se donner du mal pendant des heures et des heures. Et tout le temps en regardant par-dessus son épaule. »

Nous prîmes un sentier escarpé, suffisamment dangereux dans l’obscurité : Dominique, plus familiarisé avec le danger, grimpait devant : je marchais sur ses talons, avec l’idée que si le pied venait à me manquer, je pourrais me raccrocher à son manteau. Au premier arrêt que nous fîmes, je critiquai cet arrangement : si je me sentais tomber, je ne manquerais pas de me retenir à son manteau, je ne pourrais m’en empêcher et je ne ferais que l’entraîner avec moi.

S’agrippant d’une main dans l’ombre à un buisson au-dessus de sa tête, il grogna que cela se pouvait, mais qu’il n’y avait rien à y faire et qu’il fallait nous remettre en route.

Quand nous fûmes arrivés en haut, cet homme dont ni la fatigue, ni le danger, ni la crainte, ni même la colère ne pouvaient troubler le souffle, déclara, tandis que nous avancions côte à côte :

— « Il faut avouer que nous menons toute cette folle aventure, comme si nous étions tout le temps sous les yeux de la Señora. Et pour ce qui est de courir des risques, nous en courons plus qu’elle ne l’approuverait, il me semble, s’il lui arrivait de penser un moment à nous. D’ici une demi-heure, par exemple, nous pouvons rencontrer trois carabiniers qui nous lâchent leur coup sans crier gare. Et d’ailleurs votre façon de jeter l’argent à la ronde n’est pas des plus sûres, pour des hommes en train de défier tout un grand pays par amour pour… mais pour qui et pourquoi exactement ? les yeux bleus, ou les bras blancs de la Señora ? »

Il parlait d’une voix égale et basse. C’était un endroit désert, et sauf la vague forme d’un arbre rabougri ici et là, nous n’avions que les nuages pour compagnie. Dans le lointain, une petite lumière scintillait au-dessus de la pente d’une invisible montagne… Dominique reprit :

— « Vous voyez-vous étendu par terre ici, dans cet endroit sauvage, la jambe brisée d’un coup de feu ou une balle dans le côté. Cela pourrait très bien arriver. Une étoile peut bien tomber. J’ai vu des étoiles tomber en masse par de claires nuits sur l’Atlantique. Et ce n’était rien. L’éclair d’une pincée de poudre dans votre figure peut avoir plus d’importance. Et pourtant, c’est agréable, tout en grimpant dans l’obscurité, de penser à notre Señora dans cette longue pièce au parquet brillant, avec cette quantité de glaces autour d’elle, assise sur ce divan, – comme vous appelez ça, – couvert de tapis, comme si elle attendait un roi véritable. Et immobile…

Il se la rappelait, elle dont on ne pouvait chasser l’image.

Je mis la main sur son épaule.

— « Cette lumière sur le flanc de la montagne clignote extrêmement, Dominique. Sommes-nous dans le bon chemin ? »

— « Prenez mon bras, monsieur, dit-il d’un ton plus ferme. Tenez-vous bien ou vous allez encore glisser et tomber dans un de ces sales trous avec toute chance de vous casser la tête. Mais, sauf votre respect, pourquoi diable allez-vous, et moi avec vous, dans cet endroit désert, nous écorcher les jambes dans l’obscurité, sur une route qui mène à une sacrée lumière clignotante, là où nous ne trouverons pas d’autre souper qu’un morceau de saucisse racornie et du vin à goût de cuir qu’on tire d’une outre en peau malodorante. »

Je me tenais fortement accroché à son bras. Soudain, il déclara de sa voix ferme :

— « Pour une paire de bras blancs, Señor. Bueno. » Lui, il était capable de comprendre.

III

Au retour de cette expédition, nous arrivâmes si tard dans le Vieux Port, que Dominique et moi, ayant mis le cap sur le café tenu par madame Léonore, nous le trouvâmes vide de consommateurs, à l’exception de deux individus d’assez sinistre apparence qui jouaient aux cartes sur un coin de table près de la porte. La première chose que fit madame Léonore fut de mettre ses mains sur les épaules de Dominique et, à bout de bras, de regarder cet homme aux exploits audacieux et aux fantastiques stratagèmes qui lui souriait sous sa grosse moustache, défrisée cette fois. Nous n’étions guère soignés, la figure mal rasée, des traces d’embruns salés sur une peau cuisante et des yeux rougis par quarante-huit heures de veille. Il en était ainsi, pour moi du moins, qui voyais, à travers une sorte de brouillard, madame Léonore aller et venir dans la grâce de sa maturité nonchalante et mettre devant nous du vin et des verres, avec le léger frou-frou de son ample robe noire. Sous la complexe architecture de ses cheveux noirs, ses yeux d’un noir d’ébène étincelaient comme deux étoiles bienveillantes et je pouvais même remarquer l’animation que lui donnait le fait d’avoir ce voyageur insoumis à portée de la main et en somme en son pouvoir. Elle vint bientôt s’asseoir à notre table, toucha légèrement la tête bouclée de Dominique qui s’argentait aux tempes, me regarda un moment avec un sourire railleur, et remarquant que j’avais l’air très fatigué, demanda à Dominique s’il croyait que je pourrais dormir cette nuit.

— « Je ne sais pas, dit Dominique. Il est jeune. Et puis on a toujours la ressource de rêver. »

— « À quoi pouvez-vous bien rêver, vous autres hommes, dans vos barques ballottées sur la mer ? »

— « À rien, le plus souvent, dit Dominique. Mais il m’est arrivé de rêver à de furieux combats. »

— « Et aussi à de furieuses amours, sans doute », lui lança-t-elle d’une voix moqueuse. »

— « Non, cela c’est pour les heures de veille », répondit d’un ton traînant Dominique, la tête dans les mains sous l’ardent regard de madame Léonore. Les heures de veille sont plus longues. »

— « Elles doivent l’être, à la mer, dit-elle, sans jamais détacher de lui ses yeux. Mais je suppose que vous parlez quelquefois de vos amours. »

— « Vous pouvez être sûre, madame Léonore, m’écriai-je, en remarquant que ma voix était enrouée, qu’en tout cas on parle beaucoup de vous à la mer. »

— « Je n’en suis pas sûre à présent. Il y a cette étrange dame du Prado que vous l’avez emmené voir, signorino. Elle lui a tourné la tête comme un verre de vin le ferait à un jeune homme. C’est un tel enfant, et je suppose que j’en suis une autre. J’ai honte de l’avouer, mais l’autre matin j’ai prié une amie de surveiller le café pendant une heure ou deux, je me suis enveloppé la tête et je suis allée à pied, à l’autre bout de la ville… Regardez-moi ces deux-là se réveiller ! Et moi qui croyais qu’ils tombaient de sommeil et de fatigue, les pauvres ! »

Elle tint notre curiosité en suspens, un moment.

— « Eh bien, j’ai vu votre merveille, Dominique, reprit-elle d’un ton calme. Elle sortait à cheval et passait la grille, et je n’aurais fait que l’apercevoir si, – et ceci est pour vous, Signorino, – si elle ne s’était arrêtée dans l’allée principale pour attendre un beau cavalier. Il avait des moustaches comme ça, et ses dents étaient très blanches quand il souriait. Mais il a les yeux trop enfoncés dans la tête, pour mon goût. Ça ne m’a pas plu. Il m’a rappelé un certain prêtre très austère qui venait dans notre village quand j’étais jeune, plus jeune même que votre merveille, Dominique. »

— « Ce n’était pas un prêtre déguisé, madame Léonore, dis-je, amusé par son expression de dégoût. C’est un Américain. »

— « Ah ! Un Americano. Cela m’est égal. C’était elle que j’étais allée voir. »

— « Quoi ! Marcher jusqu’à l’autre bout de la ville pour voir doña Rita ! s’écria à mi-voix et d’un ton de taquinerie Dominique. Vraiment, vous m’avez toujours dit que vous ne marcheriez pas plus loin que le bout du quai pour sauver votre vie, – ou même la mienne. »

— « Oui, c’est vrai, et je suis même revenue à pied aussi et entre temps, je l’ai bien regardée. Et vous pouvez être sûr, – ça vous surprendra tous les deux, – qu’en revenant, – oh ! Santa Maria ! que c’était long, – je ne pensais à aucun homme, en mer ni à terre. »

— « Non. Et vous ne pensiez pas non plus à vous-même, je suppose, lui dis-je.

C’était pour moi un grand effort que de parler : étais-je trop fatigué ou trop assoupi, je ne saurais dire.

— « Non, vous ne pensiez pas à vous-même : vous pensiez à une femme.

— « Je pensais à elle. À celle-là même. Vous savez, nous autres, nous ne sommes pas comme vous les hommes, indifférentes les unes aux autres, sauf quelques exceptions. Les hommes prétendent que nous sommes toujours à couteau tiré les unes avec les autres ; c’est seulement la vanité des hommes qui leur fait dire cela. Que peut-elle être pour moi ? Je ne crains rien de ce grand enfant-là ! (Elle tapota l’avant-bras de Dominique sur lequel il reposait sa tête au regard fasciné.) Nous deux, c’est à la vie à la mort, et ça me fait plutôt plaisir qu’il ait encore en lui de quoi, à l’occasion, s’enflammer. Il aurait perdu dans mon estime s’il n’avait pas été capable de s’emballer un peu, pour quelque chose de vraiment beau. Quant à vous, Signorino, – elle lança vers moi cette saillie inattendue et sarcastique, – je ne suis pas encore amoureuse de vous. (Le ton sarcastique de sa voix prit une inflexion douce et même rêveuse.) Une tête comme un bijou ! reprit cette femme sortie de quelque bas quartier de Rome et qui avait été, pendant des années, le jeu d’on ne sait quels obscurs destins. Oui, Dominique. Antica. Je n’ai jamais été hantée par un visage depuis… depuis l’âge de seize ans. C’était le visage d’un jeune cavalier dans la rue. Lui aussi était à cheval. Il ne m’a jamais regardée, je ne l’ai jamais revu et je l’ai aimé pendant… pendant des jours et des jours. C’était à cause du genre de visage qu’il avait. Et son visage à elle est du même genre. Elle avait un chapeau d’homme aussi, sur la tête. Tellement haut ! »

— « Un chapeau d’homme, sur la tête, remarqua, d’un ton profondément désapprobateur, Dominique, à qui, parmi toutes les merveilles de la terre, cette merveille, au moins, était apparemment inconnue.

— « Oui. Et son visage m’a hantée. Pas si longtemps que l’autre, mais avec plus d’émotion parce que je n’ai plus seize ans et que c’est une femme. Oui certes, j’ai pensé à elle. J’ai eu aussi cet âge-là, et moi aussi j’avais un visage bien à moi à montrer au monde, mais pas si magnifique. Et moi aussi, je ne savais pas pourquoi j’étais venue au monde, pas plus qu’elle ne le sait. »

— Et vous le savez maintenant ? » grommela Dominique, la tête toujours dans les mains.

Elle le regarda assez longtemps, entr’ouvrit les lèvres, mais elle ne fit que pousser un léger soupir.

— « Et que savez-vous d’elle, vous qui l’avez assez regardée pour être hantée par son visage ? » demandai-je.

Je n’aurais pas été surpris de la voir ne me répondre que par un autre soupir. Car elle semblait ne penser qu’à elle-même et ne regardait pas dans ma direction. Mais soudain, elle s’éveilla.

— « D’elle, répéta-t-elle à voix plus basse. À quoi bon parler d’une autre femme ? Et d’ailleurs, c’est une grande dame. »

Je ne pus réprimer un sourire qu’elle remarqua aussitôt.

— « Ce n’en est pas une ? Bien, non, peut-être qu’elle n’en est pas une ? Mais vous pouvez être sûr d’une chose, c’est qu’elle l’est, chair et âme, autrement plus que toutes celles que j’ai pu voir. Rappelez-vous bien ceci. Elle n’est faite pour aucun homme. Elle leur fuirait entre les doigts comme de l’eau qu’on ne peut garder. »

Je repris mon souffle :

— « Inconstante », chuchotai-je.

— « Je ne dis pas cela. Trop fière peut-être, trop entêtée, trop pitoyable. Signorino, vous ne connaissez pas beaucoup les femmes. Et vous pouvez encore en apprendre bien des choses, peut-être : mais ce que vous apprendrez d’elle, vous ne l’oublierez jamais. »

— « Qu’on ne peut garder », murmurai-je, et celle que sur le quai on appelait madame Léonore, ferma sa main étendue devant mon visage et la rouvrit aussitôt pour m’en montrer le vide et rendre tangible l’opinion qu’elle exprimait. Dominique ne fit pas le moindre mouvement.

Je leur souhaitai bonne nuit à tous deux et sortis du café pour respirer l’air frais du dehors et gagner l’étendue sombre des quais accrue de toute la largeur du Vieux Port où, parmi des traînées de lumière, se montraient les ombres de pesants navires, noirs et gris, dont les profils s’entremêlaient confusément. Je laissai derrière moi l’extrémité de la Canebière, vaste perspective de hautes maisons et de trottoirs éclairés qui allaient se perdre au loin. Je cherchai l’obscurité de rues paisibles éloignées du centre. Les vêtements que je portais étaient exactement ceux d’un marin débarqué de quelque caboteur, une épaisse chemise de laine bleue ou plutôt une sorte de chandail et un bonnet tricoté, en forme de béret, mis sur l’oreille, avec un pompon rouge au milieu. C’était même la raison qui m’avait fait m’attarder si longtemps dans ce café. Je ne voulais pas qu’on me reconnût par les rues dans ce costume, ni qu’on me vît entrer dans la maison de la rue des Consuls. À cette heure où les spectacles avaient pris fin, et tous les gens raisonnables étaient dans leurs lits, je n’hésitai pas à traverser la place de l’Opéra. Il faisait sombre, le public s’était déjà dispersé. Les rares passants que je rencontrai ne prêtèrent aucune attention à moi. Je m’attendais à trouver la rue des Consuls vide comme toujours à cette heure de la nuit. Mais comme j’en tournai le coin, j’aperçus trois personnes qui devaient être du quartier. Ils me parurent pourtant étranges. Deux jeunes filles en manteaux sombres précédaient un homme de haute taille, coiffé d’un chapeau haut de forme. Je ralentis le pas, ne voulant pas les dépasser, d’autant que la porte de la maison n’était plus qu’à quelques mètres. Mais à mon extrême surprise, ces gens s’y arrêtèrent et l’homme ayant pris sa clef, laissa passer ses deux compagnes, les suivit, et, refermant la porte avec violence, disparut.

Je restai là, assez stupidement, à méditer sur cette apparition avant de m’apercevoir que c’était bien la dernière chose à faire. J’attendis un peu, puis j’entrai à mon tour. On eût dit qu’on n’avait pas touché au petit bec de gaz depuis cette nuit lointaine où Mills et moi nous avions traversé le vestibule de marbre noir et blanc sur les talons du capitaine Blunt, – « qui vivait de son épée ». – Dans l’obscurité et la solitude qui ne conservait pas plus de trace des trois étrangers que s’ils avaient été de simples revenants, je croyais entendre murmurer : « Américain, catholique et gentilhomme… Amér… »

Je grimpai rapidement l’escalier et arrivé au premier étage, je me glissai dans mon salon dont la porte était ouverte… « et gentilhomme ». Je tirai le cordon et quelque part, en bas, une sonnette retentit. Je ne savais pas exactement si Thérèse pouvait m’entendre. Il me semblait me rappeler qu’elle couchait dans celle des chambres qui restait vacante. Comme je n’avais pas d’allumettes sur moi, j’attendis quelque temps dans l’obscurité. La maison était parfaitement silencieuse. Soudain, sans qu’aucun bruit l’eût précédée, une lumière tomba dans la chambre et Thérèse apparut dans l’ouverture de la porte, un chandelier à la main. Elle avait sa jupe brune de paysanne. Le reste de sa personne était caché par un châle noir qui lui couvrait la tête, les épaules, les bras et les coudes et lui tombait à la taille. La main qui tenait la bougie sortait de cette draperie que l’autre main invisible retenait sous le menton. Elle avait l’air de sortir d’un tableau. Elle me dit aussitôt :

— « Vous m’avez fait peur, mon jeune Monsieur. »

Elle s’adressait à moi le plus souvent de cette façon, comme si elle aimait spécialement ce mot « jeune ». Elle avait l’aspect d’une paysanne, une voix plaintive et son visage ressemblait à celui d’une religieuse de quelque petit couvent rustique.

— « C’était bien mon intention, dis-je, je suis très méchant. »

— « Les jeunes gens sont toujours drôles, fit-elle comme si elle savourait cette idée. C’est très agréable. »

— « Vous êtes vraiment très brave, fis-je pour la taquiner, car vous ne vous attendiez pas à ce qu’on sonnât, et, après tout, ç’aurait pu être le diable qui tirait la sonnette. »

— « Peut-être bien. Mais une pauvre fille comme moi n’a pas peur du diable. J’ai le cœur pur. Je suis allée à confesse hier soir. Ç’aurait pu être aussi un assassin qui aurait tiré la sonnette, prêt à tuer une pauvre femme sans défense. La rue est très déserte. Qui pourrait vous empêcher de me tuer maintenant et de vous en aller d’ici, libre comme l’air ? »

Tout en parlant elle avait allumé le gaz et sur ces derniers mots elle franchit la porte de la chambre à coucher, me laissant assez stupéfait de la tournure inattendue de ses pensées.

Je ne pouvais pas savoir qu’il y avait eu durant mon absence un meurtre atroce qui avait frappé l’imagination de toute la ville : et quoique Thérèse ne lût pas les journaux (qu’elle imaginait remplis d’impiétés et d’immoralités inventées par des mécréants) et qu’elle ne parlât probablement à personne, elle en avait certainement entendu parler. Je la vis reparaître glissant hors de la chambre à coucher, hermétiquement enfermée dans son châle noir, comme elle y était entrée, la main en saillie tenant le bougeoir, et elle m’entretint de cette histoire d’assassinat sur un étrange ton d’indifférence, tout en spécifiant quelques-uns de ses horribles détails.

— « Voilà où conduit le péché de la chair ! remarqua-t-elle avec sévérité ; et elle passa sa langue sur ses lèvres. C’est le diable alors qui vous fournit l’occasion. »

— « Je ne puis imaginer le diable me poussant à vous assassiner, Thérèse, dis-je, et je n’aime guère la façon dont vous me prenez pour exemple ; j’admets que presque tous vos locataires peuvent être des assassins, mais je pensais être une exception. »

Avec la bougie un peu au-dessous de son visage, sa figure d’un seul ton et sans relief, elle avait plus que jamais l’air d’être sortie d’un vieux tableau craquelé et enfumé, dont le sujet eût dépassé toutefois la conception humaine. Et elle ne faisait que pincer les lèvres. Je m’installai sur un sopha, après avoir retiré mes chaussures.

— « Eh bien ! lui dis-je, avez-vous beaucoup d’assassins dans la maison ? »

— « Oui, dit-elle, ça va bien. En haut et en bas, soupira-t-elle. Dieu y pourvoit. »

— « Mais, à propos, quel est donc cet assassin à cheveux grisonnants, en chapeau haut de forme que j’ai vu escortant deux jeunes filles dans cette maison ? »

Elle prit un air candide qui laissait percer un peu de malice paysanne.

— Ah ! Ce sont deux danseuses de l’Opéra, des sœurs, aussi différentes l’une de l’autre que moi et notre pauvre Rita. Mais l’une et l’autre sont vertueuses : et ce monsieur, leur père, est très sévère avec elles. Très sévère en vérité, pauvres orphelines. Et ça a l’air d’être une occupation si coupable. »

— « Je parie que vous leur faites payer un bon loyer, Thérèse. Avec une occupation pareille. »

Elle leva vers moi des yeux d’une invincible innocence et se glissa du côté de la porte, avec tant de douceur, que c’est à peine si la flamme de la bougie trembla.

— « Bonne nuit », murmura-t-elle.

— « Bonne nuit, mademoiselle. »

Puis, une fois de l’autre côté de la porte, elle se retourna brusquement comme l’aurait fait une marionnette :

— « Ah ! il faut que vous sachiez, mon cher jeune Monsieur, que M. Blunt, ce cher et bel homme, est arrivé de Navarre il y a trois ou quatre jours. Oh ! ajouta-t-elle avec un air de componction impayable, c’est un si charmant monsieur. »

Et la porte se referma sur elle.

IV

Cette nuit-là, je la passai à peu près tout entière les yeux grands ouverts et sans cesse entre la veille et les rêves. La seule chose qui en fût totalement absente, ce fut le repos. Les souffrances habituelles à un jeune homme amoureux n’y étaient pour rien. Je pouvais la quitter, m’éloigner d’elle sans éprouver ce sentiment torturant de la distance, sentiment si aigu qu’il s’use parfois lui-même en quelques jours. Être loin ou près était tout un pour moi, comme si l’on n’eût jamais pu être plus loin ni plus près de son secret : état d’esprit semblable à ces croyances déréglées qui imposent aux hommes le mystique fardeau d’une inaccessible perfection et les privent de toute liberté et de tout bonheur. Mais une croyance vous apporte au moins quelque espérance. Je n’avais aucune espérance, pas même un désir, pour m’épuiser ou m’exalter. Cela était en moi, exactement comme la vie même, cette vie, dont un dicton assure « qu’elle est douce ». Car la sagesse humaine bronche toujours sur la limite du formidable.

Le seul avantage d’une souffrance constante et débordante c’est qu’elle vous épargne le rongement des petites sensations. Ayant passé le point où l’on est encore sensible à l’espérance et au désir, j’échappais aux médiocres souffrances de l’enivrement et de l’impatience. Les heures que je passais avec elle et celles que je passais sans elle étaient toutes semblables, je les passais toutes en sa possession. Il y a cependant des nuances et je dois reconnaître que les heures de ce matin-là furent peut-être plus insupportables que les autres. J’avais, bien entendu, annoncé mon arrivée. J’avais écrit. J’avais sonné. Thérèse était apparue dans son vêtement brun, plus monastique que jamais. Je lui avais dit :

— « Faites porter cela immédiatement. »

Elle avait lu l’adresse sur l’enveloppe, avait souri (je la regardais de la table où j’étais assis) et elle s’était décidée à prendre la lettre avec une béate répugnance. Mais elle était restée là à me regarder comme si elle savourait pieusement quelque chose qu’elle pouvait lire sur mon visage.

— « Oh ! cette Rita ! cette Rita ! murmura-t-elle, et vous, pourquoi essayez-vous aussi comme les autres de vous mettre entre elle et la miséricorde de Dieu ? À quoi bon tout ceci pour vous ? Vous qui êtes un si charmant monsieur ? À rien de bon sur cette terre, à irriter seulement tous les saints du paradis. »

— « Mademoiselle Thérèse, lui dis-je, vous êtes folle ! »

Je croyais vraiment qu’elle était détraquée. Elle était rusée aussi. J’ajoutai impérieusement : « Allez ! » et avec une singulière docilité, elle se glissa dehors sans mot dire. Tout ce qu’il me restait à faire alors, c’était de m’habiller et d’attendre qu’il fût onze heures. L’heure sonna enfin. Si j’avais pu plonger dans une onde lumineuse et être instantanément transporté à la porte de doña Rita, cela m’eût épargné une infinité de souffrances inanalysables : en désespoir de cause, je pris le parti de faire cette longue route à pied d’un bout à l’autre. Mes sensations et mes émotions étaient enfantines et désordonnées et je restais sans force devant leur étreinte qui ne se relâchait pas. Si l’on avait pu faire un relevé de mes sensations, on eût eu là une magnifique collection d’absurdités et de contradictions. Touchant à peine le sol et pourtant comme appesanti par des semelles de plomb, le cœur navré et l’esprit en éveil, brûlant et tremblant d’une secrète défaillance : et cependant aussi ferme qu’un roc, et comme indifférent à tout, j’atteignis enfin cette porte, semblable à toutes les portes et qui possédait pourtant un caractère fatal : quelques planches et à la fois un terrible symbole dont on ne pouvait s’approcher sans terreur : cela s’ouvrit toutefois comme d’habitude, à l’appel de la sonnette. Cela s’ouvrit. Ma foi, oui, tout à fait comme d’habitude. Mais dans le cours ordinaire des choses ce que j’aurais dû voir d’abord dans le hall, c’eût été le dos de cette femme de chambre toujours partout à la fois, affairée, silencieuse et déjà loin. Mais pas du tout ! Elle attendit réellement pour me laisser entrer. J’en fus absolument interloqué et je crois que je lui adressai la parole pour la première fois de ma vie.

— « Bonjour, Rose ! »

Elle abaissa ses paupières sombres sur ses yeux qui auraient dû être éclatants mais qui ne l’étaient pas, comme si l’on avait dès le matin soufflé une buée sur eux. C’était une fille qui ne savait pas sourire. Elle referma la porte derrière moi, et ce ne fut pas tout. Dans l’incroyable oisiveté de cette matinée, cette fille qui n’avait jamais un moment de répit, m’aida à enlever mon pardessus. La nouveauté de la chose me jeta positivement dans l’embarras. Ce faisant elle murmura sans y mettre aucune intention marquée :

— « Le capitaine Blunt est avec Madame. »

Cela ne me surprit pas. Je le savais de retour : j’avais seulement, à ce moment-là, oublié son existence. Je regardai la femme de chambre également sans aucune intention. Mais au mouvement que je fis pour entrer dans la salle à manger, elle m’arrêta d’un appel à voix basse, précipité, mais absolument dénué d’émotion :

— « Monsieur Georges ! »

Ce n’était naturellement pas mon nom. Il me servait alors comme il me servira au cours de ce récit. Dans toutes sortes d’endroits singuliers on faisait allusion à moi comme « à ce jeune homme qu’on appelle monsieur Georges ». Des ordres parvenaient à des gens qui hochaient la tête d’un air entendu. Des événements tournaient autour de monsieur Georges. Je n’avais pas le moindre doute que, dans les rues sombres et tortueuses de la Vieille Ville, on me montrât du doigt : « Voici Monsieur Georges. » J’avais été discrètement présenté à des personnages considérables comme « Monsieur Georges ! » J’avais appris à répondre à ce nom tout naturellement ; et pour simplifier les choses j’étais aussi « Monsieur Georges » rue des Consuls et à la Villa du Prado. Je crois vraiment qu’à cette époque j’avais le sentiment que le nom de Georges m’appartenait réellement. J’attendis ce que cette fille avait à me dire. Je dus attendre un moment, bien que durant cette attente, je ne remarquai chez elle ni détresse ni agitation. Ce fut visiblement pour elle un moment de réflexion. Je la considérai avec une sympathie que j’éprouvais vraiment pour sa personne mince, dénuée de tout attrait et absolument sûre.

— « Eh bien ! fis-je à la fin, assez amusé par cette hésitation intérieure.

J’étais sûr que ce n’était pas de la méfiance. Elle n’appréciait les hommes, les choses et les événements que par rapport au bien-être et à la sécurité de doña Rita. Et, à ce point de vue, je me croyais au-dessus de tout soupçon. Enfin elle parla.

— « Madame n’est pas heureuse. »

Cela me fut dit non pas avec émotion, mais comme une sorte d’annonce officielle. Ce n’avait même pas le ton d’un avertissement. Une simple constatation. Sans en attendre l’effet, elle ouvrit la porte de la salle à manger et, au lieu de m’annoncer comme d’ordinaire, elle y entra et referma la porte derrière elle. Pendant ce court instant je n’entendis aucun son de voix à l’intérieur de la pièce. Au bout de quelques secondes la porte se rouvrit et Rose se rangea pour me laisser passer.

C’est alors que j’entendis quelque chose : la voix de doña Rita s’élevait un peu avec un accent d’impatience qui lui était très rare, et achevait sur les mots :

— « … Sans conséquence. »

Je les entendis comme j’aurais entendu tout autre mot, parce qu’elle avait cette sorte de voix qui porte. Mais la déclaration de la femme de chambre occupait ma pensée. « Madame n’est pas heureuse. » C’était d’une terrible précision… « Pas heureuse… » Son malheur prenait presque une forme concrète, – quelque chose de semblable à une horrible chauve-souris. J’étais fatigué, agité, excédé à la fois. J’avais la tête vide. Quelles pouvaient bien être les apparences du malheur ? J’étais encore assez simple pour les associer à des larmes, des lamentations, des attitudes extraordinaires du corps et une altération des traits. Je ne savais pas ce que j’allais voir : mais dans ce que je vis il n’y eut rien de surprenant. Le capitaine Blunt était en train de se chauffer le dos à la plus distante des deux cheminées : et quant à doña Rita, je ne vis d’extraordinaire dans son attitude, que ses cheveux répandus sur ses épaules. Je ne doutai aucunement qu’ils eussent monté à cheval ensemble le matin, mais elle, qui ne pouvait supporter aucun costume, – et pourtant elle savait s’habiller admirablement, – avait enlevé son habit de cheval et était assise, les jambes croisées, roulée dans cette ample robe bleue, comme un jeune chef sauvage dans une couverture. Et devant la fixité accoutumée de ses yeux énigmatiques la fumée de la cigarette montait rituellement, droite, en une svelte spirale.

— « Comment allez-vous ? » furent les mots par lesquels m’accueillit le capitaine Blunt avec son habituel sourire qui eût été plus aimable si ses dents n’eussent pas été étroitement serrées.

Comment sa voix pouvait-elle se frayer un chemin à travers cette étincelante barrière, je ne parvenais pas à le comprendre. Doña Rita tapota le divan près d’elle d’une manière engageante, mais, malgré cela, j’allai m’asseoir dans un fauteuil qui lui faisait presque face et que, j’imagine, Blunt venait de quitter.

— « Eh bien ? » s’écria-t-elle.

— « Succès complet. »

— « J’ai envie de vous embrasser. »

Ses lèvres remuaient peu d’habitude, mais en cette circonstance le murmure intense de ces mots sembla se former dans mon cœur même, non comme un son parvenu jusqu’à moi, mais comme le don d’une émotion délicieuse, terriblement intime. Pourtant mon cœur n’en restait pas moins lourd.

— « Oh ! oui, à cause de votre joie ! fis-je amèrement mais à voix basse, de votre joie royaliste et légitimiste. Puis, avec cette sorte de politesse précise que j’avais dû emprunter à Blunt, j’ajoutai : Je ne me soucie pas d’être embrassé à cause du Roi. »

Et j’aurais pu m’arrêter là. Mais je n’en fis rien. Avec une perversité qu’on doit pardonner à ceux qui souffrent jour et nuit et qu’enivre une douloureuse exaltation, je poursuivis :

— « À cause d’un vieux gant, car je suppose qu’un amour qu’on dédaigne n’est pas beaucoup plus qu’une vieille chose de rebut qu’on trouve sur un tas de balayures, uniquement parce qu’on a oublié de la jeter au feu. »

Les yeux à demi fermés, les lèvres closes, le teint coloré, rougissant, elle m’écoutait, impénétrable, immobile, comme si son visage eût été sculpté, il y a six mille ans, pour fixer à jamais ce je ne sais quoi de secret et d’obscur qui vit dans toute femme. Non pas la grossière immobilité d’un sphinx qui pose des énigmes au coin d’une route, mais l’immobilité plus raffinée, presque sacrée, d’une figure de la destinée, assise à la source même de ces passions qui ont ému les âmes depuis l’aurore des temps.

Le capitaine Blunt, le coude appuyé au manteau de la cheminée, s’était un peu détourné de nous et son attitude exprimait admirablement le détachement d’un homme qui ne veut pas entendre. En fait, je ne suppose pas qu’il ait pu entendre. Il était trop éloigné, nos voix étaient trop contenues. Il ne voulait pas entendre : il ne pouvait y avoir à ce sujet le moindre doute. Elle lui adressa brusquement la parole.

— « Comme je vous le disais, don Juan, j’ai la plus grande difficulté, je ne dis pas, à me faire comprendre, mais simplement à ce qu’on me croie. »

L’attitude la plus détachée ne pouvait prévaloir contre les ondes chaudes de sa voix. Il lui fallut bien entendre. Il changea de pose comme à contre-cœur, pour lui répondre :

— « C’est une difficulté que les femmes rencontrent ordinairement. »

— « Oui, j’ai toujours dit la vérité. »

— « Toutes les femmes disent la vérité », reprit Blunt imperturbable.

— « Où sont les hommes que j’ai trompés ? » s’écria-t-elle.

— « Oui, où sont-ils ? », dit Blunt d’un air empressé, comme s’il était prêt à aller les chercher.

— « Non, mais montrez-m’en un. Dites-moi où il est ? »

Il abandonna une fois pour toutes son affectation de détachement, haussa légèrement, très légèrement les épaules, fit un pas vers le divan, et la regarda avec une expression courtoise et amusée.

— « Oh ! moi, je n’en sais rien. Probablement nulle part. Mais si un tel homme pouvait se rencontrer, je suis certain qu’il ferait une figure stupide. Vous ne pouvez pas donner de l’esprit à tous ceux qui vous approchent. C’est vraiment trop espérer, même de vous qui savez faire des merveilles sans qu’il vous en coûte beaucoup à vous-même. »

— « À moi-même », répéta-t-elle en haussant la voix.

— « Pourquoi cette indignation ? Je vous ai simplement prise au mot. »

— « Sans qu’il m’en coûte beaucoup ! » s’écria-t-elle.

— « Je veux dire à votre personne. »

— « Oh ! oui, murmura-t-elle. Et baissant les yeux comme pour se regarder, elle ajouta très bas : Ce corps. »

— « Eh bien ! c’est vous-même, dit Blunt avec une irritation visiblement contenue. Vous ne prétendez pas que c’est à une autre. Vous ne l’avez pas emprunté… Il vous va trop bien », acheva-t-il entre ses dents.

— « Vous prenez plaisir à vous tourmenter, lui dit-elle, soudain apaisée, et je le regretterais pour vous si je ne savais que c’est simplement la révolte de votre orgueil, et vous savez que vous satisfaites votre orgueil à mes dépens. Pour le reste, en ce qui concerne ma façon de vivre, d’agir, de faire des merveilles à peu de frais, cela m’a presque tuée moralement. Entendez-vous ? Tuée. »

— « Oh ! vous n’êtes pas encore morte », murmura-t-il.

— « Non, dit-elle avec une aimable patience. Il me reste encore quelque sentiment, et si cela peut vous donner la moindre satisfaction de le savoir, vous pouvez être certain que j’aurais conscience même du dernier coup de poignard. »

Il se tut un moment, puis avec un sourire de politesse et un geste de la tête vers moi :

— « Notre auditoire doit s’ennuyer. »

— « J’ai parfaitement conscience que monsieur Georges est ici et qu’il est accoutumé à respirer une atmosphère très différente de celle qu’on respire dans cette pièce. Ne trouvez-vous pas que cette pièce sent le renfermé ? » me demanda-t-elle.

La pièce était très grande, mais il est un fait que, à ce moment-là, je me sentais oppressé. Cette mystérieuse querelle entre ces deux êtres, en me révélant dans leurs rapports quelque chose de plus intime que je ne l’avais alors soupçonné, me rendit si profondément malheureux que je n’essayai même pas de répondre. Elle reprit :

— « Plus d’espace ! Plus d’air ! de l’air, de l’air. »

Elle saisit l’encolure brodée de sa robe bleue au-dessous de son cou blanc et fit le geste désespéré de l’arracher, de l’ouvrir sur sa poitrine. Nous ne fîmes pas un mouvement ni l’un ni l’autre. Ses mains retombèrent sans force à ses côtés.

— « Je vous envie, monsieur Georges ! Si je dois périr, je préférerais que ce fût noyée dans la mer avec le vent sur la figure. Quelle chance de sentir le monde entier se refermer sur votre tête ! »

Il se fit un court silence avant qu’on n’entendît le ton mondain de M. Blunt reprendre avec une familiarité enjouée :

— « Je me suis souvent demandé si vous n’étiez pas une personne fort ambitieuse, doña Rita ? »

— « Et je me demande, moi, si vous avez le moindre cœur ? »

Elle le regardait bien en face et il la gratifia de ce froid éclair habituel de ses dents éclatantes avant de lui répondre :

— « Vous vous demandez… Ce qui veut dire réellement que vous me le demandez. Mais pourquoi le faire aussi publiquement ? Je veux dire qu’une simple présence suffit à former un public. Pourquoi ne pas attendre qu’il soit retourné à ces régions d’espace et d’air, – d’où il nous est venu ? »

Cette façon particulière de parler d’une tierce personne comme d’un mannequin, était exaspérante. À ce moment pourtant je ne savais comment me venger ; en tout cas, doña Rita ne m’en eût pas donné le temps. Sans un moment d’hésitation, elle s’écria :

— « Je souhaiterais seulement qu’il pût m’emmener avec lui. »

Un moment, le visage de Blunt se figea comme un masque, puis, au lieu d’une expression de colère, prit un air d’indulgence. Quant à moi, j’eus la vision rapide du compagnon charmant, gai, aimable et résolu qu’elle aurait été. Je croyais fermement à son courage dans toute aventure qui l’intéresserait. Ce serait, pour moi, un renouvellement de l’admiration qu’elle avait éveillée en moi à première vue, avant même qu’elle n’eût ouvert les lèvres, avant même qu’elle n’eût tourné les yeux vers moi. Elle porterait un costume marin, une chemise de laine bleue ouverte sur la gorge… Le caban de Dominique l’envelopperait amplement, et son visage sous le capuchon noir aurait une qualité lumineuse, un charme adolescent, et une expression énigmatique. L’espace restreint du pont de la balancelle se prêterait à ses attitudes et la mer bleue balancerait doucement son immobilité qui semblait recéler des pensées aussi vieilles et aussi profondes que la mer elle-même, aussi agitées, – peut-être. Mais le tableau que j’avais devant les yeux, coloré et simple comme une illustration d’un roman d’aventures pour enfants, était ce qui me fascinait le plus. À vrai dire, je sentais que nous étions comme deux enfants sous le regard d’un homme du monde, – qui vivait de son épée. Et je m’écriai avec animation :

— « Oui, vous devriez venir avec nous faire un voyage. Vous verriez quantité de choses par vous-même. »

L’expression de M. Blunt se fit plus indulgente encore si c’était possible. Il y avait décidément quelque chose d’indéracinablement ambigu chez cet homme. Je supportais mal le ton indéfinissable qu’il prit pour déclarer :

— « Ce que vous dites est parfaitement insensé, doña Rita ! fit-il. C’est devenu une habitude chez vous récemment. »

— « Tandis que chez vous la réserve est une seconde nature, don Juan. »

Cela fut dit avec l’ironie la plus aimable du monde, presque tendre. M. Blunt attendit un peu avant de répondre :

— « Certainement… Auriez-vous préféré que je fusse autrement ? »

Elle lui tendit la main d’un mouvement spontané.

— « Pardonnez-moi ! Je suis injuste, et vous n’avez été que loyal. La fausseté n’est pas en nous. La faute en est à la vie même, je suppose. J’ai toujours été franche avec vous. »

— « Et moi obéissant, dit-il en s’inclinant sur sa main. Il se retourna, s’arrêta pour me regarder un instant et finalement me fit un salut correct de la tête. Mais il ne prononça pas une parole et sortit avec cette parfaite aisance qu’un homme du monde conserve dans toutes les circonstances.

Doña Rita, la tête baissée, l’observa jusqu’à ce qu’il eût refermé la porte derrière lui.

— « Ne me regardez pas ainsi », furent les premiers mots qu’elle prononça.

Il était difficile d’obéir à cette demande. Je ne savais pas exactement où regarder, tandis que j’étais assis en face d’elle. Aussi me levai-je, tout prêt à m’éloigner, jusqu’à la fenêtre, quand elle m’ordonna :

— « Ne me tournez pas le dos. »

Je pris le parti de l’entendre symboliquement.

— « Vous savez très bien que je ne pourrais le faire. Pas même si je le voulais. Et j’ajoutai : C’est trop tard à présent. »

— « Eh bien, alors, asseyez-vous. Asseyez-vous sur ce divan. »

Je m’y assis. À regret. Oui, j’en étais au point que tous ses mots, tous ses gestes, tous ses silences étaient une lourde épreuve pour mon cœur tout neuf encore. Mais je ne m’assis pas très loin d’elle, quoique ce divan doux et houleux fût assez grand pour cela. Non, pas très loin d’elle. L’empire sur soi-même, la dignité, le désespoir même ont leurs limites. Je vis le halo de sa chevelure fauve remuer quand je me laissai tomber sur le divan. Là-dessus, elle jeta son bras autour de mon cou, posa sa tempe sur mon épaule et se mit à sangloter : mais je ne pouvais que le deviner d’après de légers mouvements convulsifs parce que, dans nos positions respectives, je voyais seulement la masse de ses cheveux fauves rejetés en arrière, avec toutefois un halo de cheveux fous qui, lorsque je me penchai sur elle, fit trembler mes lèvres.

Nous restions assis comme deux enfants effrayés de leur aventure. Mais pas pour longtemps. Comme, timidement et instinctivement, je cherchai à prendre son autre main, je sentis une larme tomber sur la mienne, une grosse larme, lourde, comme si elle fût tombée de très haut. C’en était trop pour moi. Je dus faire un mouvement nerveux. J’entendis aussitôt un murmure :

— « Allez-vous-en, maintenant. »

Je me retirai doucement de dessous le léger poids de sa tête, de cette indicible félicité et de cette inconcevable misère, et j’eus l’absurde impression de la laisser suspendue dans l’air. Puis je sortis sur la pointe du pied. Comme un aveugle que conduirait la Providence, je trouvai mon chemin pour sortir de la pièce, mais je ne vis rien jusqu’à ce que, dans le vestibule, la femme de chambre apparût comme par enchantement devant moi, tenant mon pardessus. Je la laissai m’aider à le passer. Puis aussi comme par enchantement, j’aperçus mon chapeau dans sa main.

— « Non, Madame n’est pas heureuse », murmurai-je avec égarement.

Elle me laissa lui prendre mon chapeau et tandis que je le mettais sur ma tête, j’entendis chuchoter d’un ton grave :

— « Madame devrait écouter son cœur. »

Grave n’est pas le mot ; ce bruissement inattendu, impassible, était presque glacé. Je réprimai un frisson, et sur le même ton je murmurai :

— « Elle l’a déjà fait une fois de trop. »

Rose se tenait près de moi et je distinguai une note de mépris dans son indulgente compassion.

— « Oh ! ça !… Madame est comme une enfant. »

Il était impossible de saisir le sens profond de cette déclaration venant d’une fille, qui, comme doña Rita me l’avait dit elle-même, était le plus taciturne des êtres humains, et, en même temps, de tous les êtres humains, celui qui lui tenait de plus près. Je lui saisis la tête dans mes mains et lui relevant le visage je plongeai mes yeux dans ces yeux noirs qui auraient dû être lumineux. Mais, comme un miroir sur lequel on a soufflé, ils n’avaient ni lumière ni profondeur, et sous mon regard ardent demeuraient ternes, embrumés, inconscients.

— « Que Monsieur veuille bien me laisser. Monsieur ne doit pas faire l’enfant, non plus. – Je la laissai. – Madame pourrait avoir le monde à ses pieds. Elle l’a, à vrai dire ; seulement elle ne s’en soucie pas. »

Qu’elle était devenue bavarde cette fille aux lèvres scellées ! Pour une raison ou une autre, cette dernière affirmation de sa part me communiqua un immense réconfort.

— « Oui ? » chuchotai-je, haletant.

— « Oui ! Mais en ce cas à quoi bon vivre dans l’effroi et le tourment ? » continua-t-elle, se révélant encore un peu plus à mon plus grand étonnement. Et ouvrant la porte elle ajouta : « Ceux qui ne daignent pas s’abaisser devraient au moins savoir se rendre heureux. »

Je me retournai sur le seuil :

— « Il y a quelque chose qui s’y oppose ? » suggérai-je.

— « Assurément, il y a quelque chose. Bonjour, Monsieur. »

QUATRIÈME PARTIE

I

— « Une si charmante dame en robe de soie grise, et dont la main était aussi blanche que de la neige ! Elle me regardait à travers de drôles de lunettes au bout d’un long manche. Une très grande dame ! Mais sa voix était aussi douce que celle d’une sainte. Je n’ai jamais rien vu de pareil. Elle m’intimidait tellement ! »

La voix qui prononçait ces paroles était celle de Thérèse que je regardais du fond d’un lit lourdement garni de rideaux de soie brune, dont la draperie fantastique tombait du plafond jusqu’au parquet. L’éclat de cette journée ensoleillée était si atténué par les persiennes que la chambre n’avait que la transparence d’un clair-obscur. La silhouette de Thérèse y paraissait très sombre, sans détail, comme découpée dans du papier noir. Elle glissa vers la fenêtre et, avec un cliquetis, fit entrer à flots la lumière qui vint frapper péniblement mes yeux endoloris.

Toute cette nuit, à vrai dire, avait été pour moi l’abomination de la désolation. Après m’être débattu avec mes pensées, si l’on peut appeler pensées la conscience aiguë de l’existence d’une femme, je ne m’étais apparemment endormi que pour me débattre contre la sensation, absurde et terrifiante, d’être enchaîné, et j’en gardais, même après le réveil, une impression d’impuissance. Je restais immobile, reprenant avec une peine extrême le sentiment de l’existence, incapable de lever un bras, et me demandant pourquoi je n’étais pas à la mer, combien de temps j’avais dormi et depuis quand Thérèse parlait, lorsque sa voix était arrivée jusqu’à moi dans ce purgatoire d’attente désespérée et de questions sans réponses auquel je me sentais condamné.

Thérèse avait cette habitude de causer en venant dans la chambre m’apporter sur un plateau le café du matin. C’était sa façon de m’éveiller. Je reprenais généralement conscience du monde extérieur avec quelque pieuse phrase qui me vantait le réconfort spirituel d’une messe matinale, ou avec de furieuses lamentations sur la rapacité éhontée des marchands de poissons ou de légumes, car, après la messe, Thérèse faisait le marché pour la maison. La nécessité d’avoir à payer, à donner véritablement de l’argent à quelqu’un révoltait la pieuse Thérèse. Mais le sujet du discours de ce matin-là était si extraordinaire qu’il aurait pu n’être que la prolongation d’un cauchemar où un homme enchaîné se voit contraint d’écouter des discours singuliers et incohérents, contre lesquels, sans savoir pourquoi, son âme se révolte.

Mon âme conservait ce sentiment de révolte bien que j’eusse la conviction d’être vraiment réveillé. Je regardai Thérèse s’éloigner de la fenêtre, avec l’effroi insurmontable qu’un homme, pieds et poings liés, est excusable de ressentir. Car en pareille circonstance, même l’absurde peut paraître menaçant. Elle s’approcha du lit et, joignant doucereusement les mains, leva les yeux au plafond.

— « Si j’avais été sa fille, elle ne m’aurait pas parlé plus doucement », dit-elle.

Je fis un grand effort pour parler.

— « Mademoiselle Thérèse, vous divaguez. »

— « Elle m’a appelé mademoiselle Thérèse aussi, si gentiment. J’étais pleine de vénération pour ses cheveux blancs, mais son visage, croyez-moi, mon cher jeune monsieur, n’a même pas autant de rides que le mien. »

Elle serra les lèvres en me jetant un regard de colère comme s’il eût dépendu de moi de l’aider à faire disparaître ses rides, puis elle soupira :

— « C’est Dieu qui nous envoie des rides, mais qu’est-ce que notre visage ? déclara-t-elle d’un ton de profonde humilité. Nous aurons de glorieux visages au paradis. En attendant, Dieu m’a permis de conserver un cœur pur. »

— « Allez-vous continuer comme cela longtemps ? lui criai-je. De quoi parlez-vous ? »

— « Je parle de la charmante vieille dame qui est arrivée en voiture. Pas dans un fiacre. Je sais ce que c’est qu’un fiacre. Dans une petite voiture fermée avec rien que du verre devant. Je suppose qu’elle est très riche. La voiture étincelait à l’extérieur, et elle avait, à l’intérieur, une belle étoffe grise. Je lui ai ouvert moi-même la portière. Elle est descendue lentement, comme une reine. J’en ai été stupéfaite. Une si jolie petite voiture ! Il y avait à l’intérieur des glands de soie bleue, de beaux glands de soie. »

Il était évident que Thérèse avait été impressionnée par un coupé, quoiqu’elle n’en sût pas le nom. De toute la ville elle ne connaissait guère que les rues qui conduisaient à l’église voisine fréquentée par la classe pauvre, et l’humble quartier aux alentours, où elle faisait son marché. En outre, elle glissait généralement le long des murs, les yeux baissés : car sa naturelle audace se dissimulait toujours sous son air de nonne, sauf lorsqu’elle marchandait, ne fût-ce que pour trois sous. Pareil équipage ne lui était jamais tombé sous les yeux auparavant. Dans la rue des Consuls il passait surtout des piétons qui n’étaient pas même du genre le plus élégant. D’ailleurs, Thérèse ne se mettait jamais à la fenêtre. Elle se cachait dans les profondeurs de la maison comme une espèce d’araignée qui évite l’attention. Elle vous sautait dessus du fond de quelque retraite obscure que je n’explorai jamais.

Mais il me sembla que pour une raison quelconque elle exagérait son ravissement. Il était très difficile chez elle de distinguer l’habileté de l’innocence.

— « Voulez-vous dire, lui demandai-je d’un air soupçonneux, qu’une vieille dame a l’intention de louer un appartement ici ? J’espère que vous lui avez dit qu’il n’y avait pas de place, car, vous savez, cet endroit n’est pas exactement ce qui convient à de vénérables dames. »

— « Ne me mettez pas en colère, mon cher jeune Monsieur. Je suis allée me confesser ce matin. La maison n’est-elle pas assez bien installée pour n’importe qui ? »

Cette fille à figure de nonne-paysanne n’avait jamais vu, en fait d’intérieur, que quelque caserio à demi ruiné des collines de son pays natal.

Je lui fis observer que ce n’était pas là une question de splendeur ni de confort, mais de « convenance ». Elle dressa l’oreille à ce mot que, probablement, elle n’avait jamais entendu auparavant ! mais, avec son étrange intuition féminine, je crois qu’elle comprit parfaitement ce que je voulais dire. Son air de sainte patience devint même si prononcé que, malgré ma pauvre intuition, je me rendis compte qu’elle enrageait intérieurement contre moi. Son teint basané prit un aspect argileux qui me rappela l’étrange tête peinte par Greco, que mon ami Prax avait suspendue à l’un de ses murs et qu’il avait coutume de railler, non toutefois sans un certain respect.

Thérèse, sans desserrer ses mains humblement jointes sur sa taille, avait réussi à maîtriser une colère très déplacée chez quelqu’un dont on venait d’absoudre les péchés trois heures auparavant, et elle me demanda, avec la plus insinuante douceur, si je ne la croyais pas assez honnête pour prendre soin d’une vieille dame qui appartenait à un monde accablé de péchés. Elle me rappela qu’elle avait tenu la maison de son oncle le curé, depuis le temps où elle n’était « pas plus haute que ça » ; son oncle connu pour sa sainteté dans un district qui s’étendait jusqu’au delà de Pampelune. Le caractère d’une maison dépend de la personne qui la dirige. Elle ne savait pas quels misérables pécheurs avaient vécu entre ces murs du temps de l’homme impie et méchant qui avait semé le grain de la perdition dans le cœur de Rita. Mais il était mort, et, elle, Thérèse, était certaine que cette méchanceté avait entièrement péri, par la colère du bon Dieu. Elle n’hésiterait assurément pas à y recevoir un évêque, s’il le fallait, puisque Rita et son pauvre cœur, misérable et mécréant, n’avait plus rien à faire avec cette maison.

Tout cela sortit comme un flot onctueux d’huile rance. Sa voix mesurée et la volubilité qu’elle apporta à me le débiter, auraient suffi à retenir l’attention.

— « Vous croyez connaître le cœur de votre sœur ? » lui demandai-je.

Elle ferma les yeux à demi pour juger si j’étais fâché. Elle semblait avoir une foi invincible dans le naturel vertueux des jeunes gens. Et comme j’avais parlé avec calme et sans que ma figure se fût animée, elle reprit :

— « Il est noir, mon cher jeune Monsieur. Noir. Je l’ai toujours su. Notre oncle, pauvre saint homme, était beaucoup trop saint pour le remarquer. Il avait trop à faire avec ses propres pensées pour pouvoir écouter tout ce que j’avais à lui dire de l’effronterie de Rita. Elle était toujours prête à courir à moitié nue dans les collines… »

— « Oui. Après vos chèvres. Toute la journée. Pourquoi ne raccommodiez-vous pas ses effets ? »

— « Ah ! vous avez entendu parler des chèvres, mon cher jeune Monsieur ? Pour un oui pour un non, elle abandonnait sa prétendue douceur et vous tirait la langue. Vous a-t-elle parlé d’un garçon, le fils de parents pieux et riches, qu’elle a essayé d’entraîner dans des pensées aussi dévergondées que les siennes, jusqu’à ce que le pauvre cher enfant l’eût renvoyée parce qu’elle outrageait sa modestie. Je l’ai vu souvent avec ses parents à la messe du dimanche. La grâce de Dieu l’a préservé et en a fait un vrai monsieur à Paris. Peut-être cela touchera-t-il le cœur de Rita, un de ces jours. Mais elle était terrible alors. Quand j’écoutais ses plaintes, elle me disait : « C’est bon, ma sœur, on me verra bientôt vêtue seulement de pluie et de vent ! » Et ce n’était qu’un paquet d’os, comme l’image d’un diablotin. Ah ! mon cher jeune Monsieur, vous ne savez pas quelle méchanceté renferme son cœur. Vous n’êtes pas assez méchant vous-même pour cela. Je ne crois pas que vous soyez méchant du tout dans votre innocent petit cœur. Je ne vous ai jamais entendu vous moquer des choses saintes. Vous êtes seulement indifférent. Je ne vous ai jamais vu, par exemple, faire le signe de la croix, le matin. Pourquoi ne prenez-vous pas l’habitude de vous signer dès le moment où vous ouvrez les yeux ? C’est une très bonne chose. Cela éloigne Satan pour le reste de la journée. »

Elle proféra ce conseil du ton le plus banal, comme s’il s’agissait là d’une précaution contre les rhumes ; et les lèvres pincées, elle revint à son idée fixe :

— « La maison est à moi, affirma-t-elle tranquillement, mais avec un accent qui me donna à penser que Satan lui-même n’arriverait pas à la lui arracher des mains. Et c’est ce que j’ai dit à cette grande dame en gris. Je lui ai dit que ma sœur me l’avait donnée et que sûrement Dieu ne lui permettrait pas de me la reprendre. »

— « Vous avez dit cela à cette dame à cheveux gris, une étrangère ! Vous devenez plus folle de jour en jour. Vous n’avez ni bon sens, ni sentiment, mademoiselle Thérèse, laissez-moi vous le dire. Parlez-vous aussi de votre sœur au boucher et à l’épicier ? Une vraie sauvage aurait plus de mesure ! Quel est votre but ? Qu’espérez-vous ? Quel plaisir y trouvez-vous ? Croyez-vous plaire à Dieu en injuriant votre sœur ? Que croyez-vous donc être ?

— « Une pauvre fille solitaire parmi beaucoup de méchantes gens. Croyez-vous que je veuille continuer à vivre au milieu de ces abominations ? C’est cette pécheresse de Rita qui n’a pas voulu me laisser où j’étais, au service d’un saint homme, tout près d’une église, et assurée de ma part de paradis. Je n’ai fait qu’obéir à mon oncle. Il m’a conseillé de partir et d’essayer de sauver l’âme de Rita, de la ramener à une vie vertueuse. Mais comment faire ! Elle s’est livrée entièrement à des pensées mondaines et charnelles. Bien sûr, nous sommes une bonne famille, et mon oncle est un grand homme dans le pays ; mais où est le fermier de bonne réputation ou l’homme pieux qui oserait ramener une fille pareille chez lui avec sa mère et ses sœurs. Non, le mieux serait qu’elle donnât sa fortune mal acquise à ceux qui le méritent et qu’elle consacrât le reste de sa vie au repentir. »

Elle articula ces vertueuses réflexions d’un ton raisonnable et convaincu qui vous aurait donné la chair de poule.

— « Mademoiselle Thérèse, lui dis-je, vous êtes tout bonnement un monstre ! »

Elle accueillit cette franche expression de mon opinion comme si c’eût été un bonbon d’une espèce particulièrement délicieuse. Elle aimait être insultée. Il lui plaisait de recevoir des injures. Je lui en donnai tout son content. Je cessai, à la fin, parce que je n’en pouvais plus ; je l’aurais battue. J’ai une vague idée que cela même ne lui aurait pas déplu…

Elle attendit un moment avant de relever les yeux.

— « Vous êtes un cher et ignorant jeune Monsieur, dit-elle. Personne ne peut savoir quel calvaire ma sœur est pour moi, si ce n’est le prêtre de l’église où je vais chaque matin. »

— « Et la mystérieuse dame en gris », suggérai-je sarcastiquement.

— « Une personne de ce genre l’aurait deviné, répondit Thérèse, très sérieusement, mais je ne lui ai rien dit si ce n’est que cette maison m’avait été donnée une fois pour toutes par Rita. Et je ne le lui aurais pas dit si la première elle ne m’avait parlé de ma sœur. Je ne saurais le dire à trop de gens. On ne peut pas avoir confiance en Rita. Je sais qu’elle ne craint pas Dieu, mais le respect humain l’empêchera peut-être de me reprendre cette maison. Si elle ne veut pas que je parle d’elle aux gens, que ne me donne-t-elle un morceau de papier timbré ? »

Tout cela fut dit rapidement, sans reprendre haleine, et elle eut, à la fin, une sorte de respiration, angoissée qui me permit d’exprimer ma surprise, mon immense surprise.

— « Cette dame, cette étrange dame, vous a parlé de votre sœur, la première ? » m’écriai-je.

— « La dame, au bout d’un moment, m’a demandé si réellement cette maison appartenait à madame de Lastaola. Elle avait été si douce, si aimable, si condescendante que je n’avais pas honte de m’humilier devant une si bonne chrétienne. Je lui ai répondu que je ne savais quel nom la pauvre pécheresse se donnait dans son fol aveuglement ; mais que cette maison m’avait, en effet, été bel et bien donnée par ma sœur. Je la vis lever les sourcils, mais en même temps elle me regardait si aimablement, comme pour me dire : « Ne croyez pas trop à tout cela, ma chère enfant. » Je ne pus me retenir de lui prendre la main, une main douce comme du duvet, et de la baiser. Elle la retira rapidement, mais n’eut pas l’air offensée. Elle m’a dit, seulement : « C’est très généreux de la part de votre sœur », d’une façon qui m’a fait froid dans le dos. Je suppose que tout le monde sait que Rita est une fille éhontée. C’est alors que la dame a tiré ces longues lunettes à long manche d’or et elle m’a regardée si longtemps à travers, que je m’en suis sentie toute confuse. « Il n’y a pas de quoi en être malheureuse, m’a-t-elle dit, Madame de Lastaola est une très remarquable personne qui a fait bien des choses surprenantes. On ne doit pas la juger comme les autres et, autant que je sache, elle n’a jamais fait de tort à qui que ce soit… » Cela m’a redonné courage, je peux vous le dire, et la dame m’a dit de ne pas déranger son fils, qu’elle attendrait jusqu’à ce qu’il fût réveillé. Elle savait qu’il dormait très mal. Je lui ai dit alors : « Mais, j’entends que ce cher Monsieur prend son bain en ce moment dans la salle d’armes », et je l’ai menée dans l’atelier. Ils y sont en ce moment, et ils auront leur déjeuner à midi. »

— « Pourquoi diable ne m’avez-vous pas dit tout de suite que cette dame était madame Blunt. »

— « Quoi, je ne vous l’ai pas dit ! Je croyais vous l’avoir dit », répondit-elle innocemment.

J’éprouvai le désir soudain de sortir de cette maison, d’échapper à cette oppression.

— « Je vais me lever et m’habiller, Mademoiselle Thérèse », lui dis-je.

Elle se mit en mouvement et glissa hors de la pièce, sans déranger, en marchant, les nombreux plis de sa robe brune. Je regardai ma montre : il était dix heures. Thérèse était venue tard avec mon café. La cause du retard était évidemment l’arrivée inattendue de la mère de Blunt, venue à l’insu de son fils. L’existence de ces Blunt me causait une sorte de malaise, comme s’ils étaient les habitants d’une autre planète, avec un point de vue différent, et quelque chose dans leur intelligence qui devait toujours me rester étranger. J’en éprouvais un sentiment d’infériorité qui me déplaisait extrêmement. Cela ne venait pas du fait même que ces gens étaient nés dans un autre continent. J’avais rencontré des Américains auparavant. Et les Blunt étaient Américains. Mais si peu. C’était là la raison. Le capitaine Blunt aurait pu être Français par son langage, son ton, ses manières, et pourtant on ne pouvait pas s’y tromper… Pourquoi ? On ne pouvait le dire. C’était quelque chose de vague. Il me vint à l’esprit, tout en m’essuyant la figure et le cou, qu’en aucune circonstance de la vie je ne pourrais me trouver avec J.–K. Blunt sur un pied d’égalité, si ce n’est peut-être les armes à la main, un pistolet de préférence, qui agissant à distance, a quelque chose de moins intime, en tout cas une arme quelconque. Car son existence physique, celle qu’on pouvait lui enlever, était exactement pareille à la mienne et de la même sorte éphémère.

J’aurais souri de mon absurdité, si l’intolérable poids de mon amour pour Rita n’eût étouffé dans mon cœur le plus infime vestige de gaieté. Ce poids l’écrasait, l’obscurcissait aussi : il était immense. Si ce monde contenait encore de quoi sourire (et je ne le croyais pas) j’étais incapable de le voir. Mon amour pour Rita… Était-ce de l’amour ? Je me le demandais désespérément, tout en me brossant les cheveux devant la glace. Il semblait n’avoir jamais eu de commencement autant que je pouvais m’en souvenir et on ne peut considérer très sérieusement une chose à laquelle on ne peut découvrir d’origine. Ce n’est qu’une illusion. Peut-être n’était-ce chez moi qu’un état physique, une sorte de maladie mélancolique, assez proche de la démence. Les seuls moments de répit que je me rappelais étaient ceux où elle et moi nous bavardions comme des enfants, à propos de tout, d’un mot, d’une phrase, dans la rotonde, sans souci des tranquilles allées et venues de Rose toujours affairée, – parmi de grands éclats de rire… Je sentais les larmes me venir aux yeux au souvenir de son rire, le souvenir exact des sens demeurant presque toujours plus pénétrant que la réalité même. Il me hantait ; tout ce qui se rapportait à elle me hantait avec la même terrible intimité : toute son apparence, ses poses familières, ses yeux, ses lèvres, l’éclat de ses dents, le nuage fauve de ses cheveux, le poli de son front, le parfum discret dont elle se servait, la forme même, la sensation, la chaleur de ses mules à hauts talons qui parfois, dans l’ardeur de la discussion, tombaient sur le parquet avec un bruit sec et que moi (toujours dans l’ardeur de la discussion), je ramassais et rejetais sur le divan sans cesser de discuter. Et sans cesser non plus d’être hanté par ce qu’était Rita en ce monde, par son caractère capricieux, sa gentillesse et sa flamme, tout ce par quoi les dieux devaient désigner Rita quand, entre eux ils parlaient d’elle. Oh oui ! assurément, j’étais hanté par elle, mais sa sœur Thérèse l’était aussi, – et elle était folle. Cela n’était pas une preuve. Quant aux larmes de Rita, puisque je n’en avais pas été la cause, elles ne faisaient que susciter mon indignation. Mettre sa tête sur mon épaule, verser ces étranges larmes, n’était rien qu’un outrageant laisser-aller. Elle aurait tout aussi bien posé son front contre le manteau de ces grandes cheminées de granit rouge, pour y pleurer à son aise. Et puis, quand elle n’avait plus eu besoin d’aucun soutien, elle m’avait simplement dit de partir. Charmant ! Cette demande avait eu un accent pathétique, quelque chose de sacré, mais, après tout, ce n’était peut-être que le témoignage de la plus froide impudence. Avec elle on ne savait jamais. Tristesse, indifférence, larmes, sourires, tout chez elle semblait avoir un sens secret. On n’était jamais sûr. « Seigneur ! suis-je aussi fou que Thérèse ! » me demandais-je en frissonnant, tout en égalisant les pointes de ma cravate.

J’eus tout à coup l’impression que « cette sorte de chose » me tuerait. Je n’arrivais pas à définir la cause, mais la pensée même n’avait rien d’artificiel ni de morbide et naissait d’une véritable conviction. « Cette sorte de chose » était ce dont je mourrais. Ce ne serait pas de mes innombrables doutes. Toute certitude me serait également mortelle. Ce ne serait pas un coup de poignard, – un baiser me tuerait tout aussi bien. Cela ne viendrait pas d’un froncement de sourcil, d’un mot particulier, ni d’une certaine action, mais d’avoir à les supporter, tout ensemble et successivement, d’avoir à vivre avec « cette sorte de chose ».

Au moment où j’en eus fini avec ma cravate, j’en eus fini aussi avec la vie. Je ne m’en souciais plus le moins du monde, parce que je ne pouvais dire, moralement ou physiquement, de la racine des cheveux à la plante des pieds, si j’étais plus las que malheureux.

Et maintenant que ma toilette était finie, je n’avais plus d’occupation. Je me sentis en proie à une immense détresse. On a remarqué que la routine de la vie quotidienne, ce système arbitraire de petites choses, est un grand support moral. Ma toilette terminée, je n’avais plus à faire aucune de ces choses consacrées par l’usage et qui ne vous laissent pas le choix. Chez un homme dont la conscience est réduite à la sensation qu’il est tué par « cette sorte de chose », l’exercice de la volonté ne peut plus être qu’insignifiant au regard de la mort, une pose sans sincérité envers soi-même. Je n’en étais pas capable. Ce fut alors que je découvris que le fait d’être tué par « cette sorte de chose », je veux dire l’absolue conviction que j’en avais, n’était pour ainsi dire rien en soi. Ce qu’il y avait d’horrible, c’était l’attente. C’était là la cruauté, la tragédie, l’amertume. « Pourquoi diable ne tombé-je pas mort maintenant ? » me demandais-je avec mauvaise humeur, en tirant de mon tiroir un mouchoir propre et en le fourrant dans ma poche.

C’était absolument la dernière chose, la dernière cérémonie d’un rite impérieux. J’étais maintenant livré à moi-même et c’était terrible. D’habitude, je sortais, je descendais jusqu’au port, je jetais un coup d’œil sur ce petit navire auquel je portais un sentiment extrêmement complexe, car il s’y mêlait l’image d’une femme : je montais parfois à bord sans avoir rien à y faire : pour rien, pour le plaisir, simplement comme un homme qui aime à demeurer dans la société d’un objet aimé. À l’heure du déjeuner, j’avais le choix entre deux endroits, l’un assez bohème, un autre select, aristocratique même, où j’avais toujours une table réservée dans le petit salon, en haut d’un escalier blanc. Dans ces deux endroits j’avais des amis qui accueillaient mes apparitions irrégulières avec une discrétion teintée de respect dans un cas, d’une certaine tolérance amusée, dans l’autre. Je devais cette tolérance au plus insouciant, au plus endurci de ces bohèmes (sa barbe avait déjà quelques touches grises), qui me mettant un jour sa lourde main sur l’épaule, m’avait défendu contre l’accusation d’être déloyal et étranger à ce milieu, où parmi la fumée des pipes et le tintement des verres, la beauté prenait la forme de visions audacieuses.

— « C’est un garçon d’une nature primitive, mais qui est artiste à sa façon. Il a rompu avec les conventions de son milieu : il s’efforce de mettre dans sa vie une vibration particulière et une couleur qui lui soit propre, et même de la modeler selon ses idées. Il est peut-être sur la voie d’un chef-d’œuvre : mais s’il y parvient, personne n’en saura rien : ce sera un chef-d’œuvre pour lui seul. Et il n’en aura une vue d’ensemble que sur son lit de mort. Il y a quelque chose de beau là-dedans. »

J’avais rougi de plaisir : d’aussi belles idées ne m’étaient jamais venues à l’esprit. Mais il y avait quelque chose de beau… Que tout cela me semblait loin, immobile ! Quel fantôme, cet homme dont la barbe avait au moins sept différents tons. Et ces autres, des ombres aussi, comme Baptiste, avec son visage rasé de diplomate, le maître d’hôtel du petit salon, qui me prenait mon chapeau et ma canne avec cette remarque déférente : « On ne voit plus souvent Monsieur. » Et ces autres têtes qui se levaient et s’inclinaient à mon passage : « Bonjour, bonjour », et dont les yeux me suivaient avec intérêt : ces jeunes X… et Z…, passant près de ma table en sortant, me disaient à voix basse, d’un ton discret : « Vous verra-t-on quelque part ce soir ? » et cela non pas par curiosité, mais par pure amitié, et qui s’en allaient sans presque attendre la réponse. Qu’avais-je à faire avec cette frivolité élégante.

J’avais souvent déjeuné avec doña Rita, à l’improviste ; mais dès maintenant il ne fallait plus y songer. Qu’avais-je à faire avec une femme qui supportait que quelqu’un d’autre la fît pleurer et qui, avec une absence étonnante de sentiment, se mettait à fondre en larmes sur mon épaule. Je n’avais évidemment rien à faire avec elle. Cinq minutes de méditation au milieu de ma chambre prirent fin sans même un soupir. Les morts ne soupirent pas, et en fait de dispositions pratiques, je n’étais plus guère qu’un mort, à la froideur cadavérique près. Je traversai lentement le palier pour gagner mon salon.

II

Les fenêtres de cette pièce donnaient sur la rue des Consuls qui, comme d’ordinaire, était silencieuse. La maison elle-même, au-dessus et au-dessous de moi, était parfaitement tranquille. La maison était généralement paisible, telle qu’on imagine l’intérieur d’un couvent. Elle devait être très solidement bâtie. Pourtant, cette tranquillité ne me donnait, ce matin-là, aucunement ce sentiment de sécurité et de paix qui eût dû s’y trouver naturellement associé. Il est admis, je crois, que les morts sont heureux de goûter enfin le repos : mais je ne goûtais aucun repos. Pourquoi ce silence était-il inquiétant ? Cette paix avait je ne sais quoi d’insolite. Que s’était-il donc introduit dans cette quiétude ? Je me le rappelai tout à coup : Madame Blunt.

Pourquoi était-elle venue de Paris ? Et pourquoi m’en préoccuper ? Ah ! cette atmosphère qui entourait les Blunt, elle s’insinuait à travers les murs épais et cette quiétude pour ainsi dire solide. En quoi les allées et venues de madame Blunt pouvaient-elles m’intéresser ? L’affection maternelle l’avait appelée dans le Midi par le rapide du soir ou du matin, pour se rendre compte des ravages de cette insomnie. Excellente chose, l’insomnie, pour un officier de cavalerie toujours aux avant-postes, une vraie aubaine, pour ainsi dire : mais en congé, c’était vraiment un état diabolique.

Cette succession d’idées ne reflétait de ma part aucune sympathie et j’eus même un sentiment de satisfaction en pensant que moi, au moins, je ne souffrais pas d’insomnies. Je pouvais dormir en fin de compte. Me plonger dans un cauchemar. Blunt ne serait-il pas ravi de pouvoir en faire autant ? Mais il lui fallait se retourner toute la nuit, les yeux grands ouverts, et devenir de plus en plus excédé. Mais ne l’étais-je pas, moi aussi, d’espérer un sommeil sans rêves ?

J’entendis s’ouvrir la porte derrière moi. J’étais resté à la fenêtre sans vraiment savoir ce que je regardais dans la rue, – le désert du Sahara ou un mur de briques, un paysage de rivière et de forêts ou seulement le Consulat du Paraguay ? Mais j’avais dû penser à Blunt si intensément que lorsque je le vis entrer dans ma chambre, cela ne fit réellement aucune différence. Quand je me retournai, il avait déjà refermé la porte derrière lui. Il s’avança vers moi, correct, souple, les yeux creux, souriant : tout prêt à sortir, n’eût été ce vieux veston de chasse qu’il affectionnait particulièrement, car il ne perdait jamais la moindre occasion de le mettre. C’était un costume de tweed inconcevablement usé, rapetissé par l’âge, déchiré aux épaules : mais on pouvait voir d’un coup d’œil qu’il avait été fait à Londres par un tailleur renommé, un spécialiste distingué. Blunt s’avança vers moi dans toute sa svelte élégance, affirmant par tous les traits de son visage, et de son corps, par la ligne correcte de ses épaules, l’insouciante aisance de ses mouvements, la supériorité, l’inexprimable supériorité, la supériorité inconsciente, indescriptible et infaillible d’un homme du monde né et absolument accompli, sur un simple jeune homme. Il souriait, plein d’aisance, correct, parfaitement délicieux, à tuer.

Il était venu me demander (si je n’avais pas d’autre engagement), de déjeuner avec lui et sa mère, dans une heure à peu près. Cette invitation me fut faite sur le ton le plus dégagé. Sa mère lui avait fait une surprise, complète… La base de la psychologie de sa mère, c’était son délicieux imprévu. Elle ne pouvait lui donner de cesse (ceci fut dit d’un ton particulier qu’il réprima aussitôt), et ce serait très aimable à moi de venir rompre ce tête-à-tête (à condition que je n’eusse rien d’autre à faire). Ses dents étincelèrent. Sa mère était délicieusement et tendrement absurde. Elle s’était mis dans la tête que sa santé à lui était en danger. Et quand elle se mettait quelque chose dans la tête… Peut-être pourrais-je trouver de quoi la rassurer. Sa mère avait eu deux longues conversations avec Mills quand celui-ci avait traversé Paris et elle avait entendu parler de moi : « Vous savez comment ce gros homme peut parler des gens ? » me lança-t-il de façon ambiguë. Et sa mère, avec son insatiable curiosité pour tout ce qui sortait de l’ordinaire (ici un accent filialement ironique un léger éclair de ses dents) désirait vivement que je lui fusse présenté, elle espérait que je ne me formaliserais pas si elle me traitait « comme un jeune homme intéressant ». Sa mère avait toujours dix-sept ans, et n’avait jamais perdu les manières d’une beauté que trois districts au moins des Carolines avaient autrefois beaucoup gâtée. À quoi s’était ajouté le sans-façon d’une grande dame du Second Empire.

J’acceptai l’invitation avec un sourire mondain et une parfaite intonation parce que je ne me souciais pas le moins du monde de ce que je faisais. Je me demandais seulement pourquoi cet homme prenait pour lui tout l’air de la pièce. Il me semblait qu’il n’en restait plus assez pour descendre dans ma gorge. Je ne lui dis pas que je viendrais avec plaisir ni que je serais ravi, mais je lui répondis que je viendrais. Il sembla avoir perdu sa langue, mit ses mains dans ses poches et arpenta la pièce : « Je suis un peu nerveux, ce matin », me dit-il, et il s’arrêta court en me regardant droit dans les yeux. Les siens étaient creux et sombres. Je lui demandai avec une malice qu’on n’aurait pu remarquer dans mon intonation :

— « Comment va cette insomnie ? »

Il marmotta entre ses dents : « Mal, je ne dors plus ! » Il se dirigea vers la fenêtre et y resta le dos tourné. Je m’assis sur un divan qui se trouvait là et j’y allongeai mes pieds, et le silence s’empara de la pièce.

— « Cette rue n’est-elle pas ridicule ? s’écria Blunt soudainement, et traversant rapidement le salon, il me fit un signe de la main : « À tout à l’heure donc ? » Et il disparut.

Je ne les comprenais alors ni lui ni sa mère : ce qui augmentait l’impression qu’ils me faisaient ; mais j’ai découvert par la suite qu’il n’était besoin d’aucun mystère pour qu’on se souvînt de ces deux personnages. Ce n’est pas tous les jours qu’on rencontre une mère qui vit d’expédients et un fils qui vit de son épée, mais leurs personnalités ambiguës avaient un fini qu’on ne rencontre pas deux fois dans sa vie. Je n’oublierai jamais cette robe grise, cette ample jupe et ce long corsage d’un style parfait, la beauté ancienne et presque fantômale des traits, la dentelle noire, la chevelure d’argent, les gestes harmonieux et mesurés de ces mains blanches et douces comme des mains de reine, – ou d’abbesse : et au milieu de l’effet général de fraîcheur qui se dégageait de toute sa personne, ces yeux brillant comme deux étoiles et qui se mouvaient avec calme, comme si rien au monde n’avait le droit de se dissimuler devant leur beauté jadis souveraine. Le capitaine Blunt, avec cérémonie, me présenta par mon nom, ajoutant d’un ton moins cérémonieux, ce commentaire : « Le « Monsieur Georges » dont vous m’avez dit que la renommée est allée jusqu’à Paris. » L’accueil que me fit madame Blunt, son regard, ses intonations, et toute l’attitude de sa personne admirablement corsetée, furent des plus amicaux, et sur la limite d’une demi-familiarité. J’eus le sentiment de voir devant moi une sorte d’idéal réalisé. Ce n’était pas là une aventure ordinaire. Mais je ne m’en souciais pas. Il est probablement heureux pour moi, à certains égards, que je fusse alors dans l’état d’un malade qui a conservé sa lucidité. Je ne me demandais même pas ce que je pouvais bien faire là. Elle s’écria : « Comme c’est romanesque ! », me désigna une chaise à sa droite, d’une légère inclinaison de tête, et me dit :

— « J’ai entendu murmurer ce nom par de bien jolies lèvres dans plus d’un salon royaliste. »

Je ne répondis rien à ce discours flatteur. J’eus seulement la pensée qu’elle ne devait pas avoir cette apparence à dix-sept ans, quand elle portait des robes de mousseline blanche sur les plantations familiales dans la Caroline du Sud, avant l’abolition de l’esclavage.

— « Vous permettez, n’est-ce pas, ajouta-t-elle, qu’une vieille femme, dont le cœur est encore jeune, vous appelle par ce nom ? »

— « Certainement, Madame. Ce sera plus romanesque », assurai-je en m’inclinant respectueusement.

Elle prononça avec calme : « Oui, il n’y a rien de tel que ce qui est romanesque, quand on est jeune. Je vous appellerai donc monsieur Georges. » Elle s’arrêta, puis ajouta : « Je n’ai jamais pu vieillir », de ce ton banal sur lequel on dirait : « Je n’ai jamais pu apprendre à nager », et j’eus la présence d’esprit de lui répondre sur le même ton : « C’est évident, Madame ! » C’était évident. Elle n’avait pu vieillir ; et de l’autre côté de la table, son fils de trente ans qui ne pouvait dormir, écoutait tout cela d’un air de détachement courtois, en ne montrant sous sa soyeuse moustache noire qu’une très mince ligne blanche.

— « Vos services sont immensément appréciés, dit-elle, avec l’importance amusante d’une grande dame du monde officiel. Immensément appréciés par des gens qui sont en situation de comprendre la grande signification du mouvement carliste… dans le Sud. On doit y combattre également l’anarchie. Moi qui ai connu la Commune… »

Thérèse entra avec un plat et pendant le reste du déjeuner, la conversation qui avait si bien commencé, porta sur les plus absurdes inanités du genre religieux, royaliste, légitimiste. Les oreilles de tous les Bourbons du monde devaient tinter. Madame Blunt paraissait avoir été en contact avec bon nombre d’entre eux et ses souvenirs stupéfiaient mon inexpérience par leur merveilleuse stupidité. Je la regardais de temps en temps en pensant : « Elle a vu l’esclavage, elle a vu la Commune, elle a vu deux continents, elle a vu une guerre civile, la gloire du Second Empire, les horreurs de deux sièges ; elle a été en contact avec des personnalités marquantes, avec de grands événements, et elle est là, avec son plumage lisse, aussi luisant que jamais, incapable de vieillir ; – une sorte de Phénix ignorant la moindre trace de poussière ou de cendre, – elle est là comme s’il n’existait rien d’autre au monde. » Et je me demandais quelle sorte d’âme aérienne elle pouvait bien avoir.

À la fin, Thérèse posa sur la table une assiette de fruits, des oranges, du raisin, des noix. Elle avait dû acheter le tout fort bon marché et ça n’avait pas l’air très engageant. Le capitaine Blunt se leva brusquement.

— « Ma mère ne peut supporter la fumée de tabac. Voulez-vous lui tenir compagnie, mon cher, pendant que je vais fumer un cigare dans ce ridicule jardin. Le coupé de l’hôtel sera là dans un moment. »

Il nous quitta avec l’éclair d’un sourire. Il reparut presque aussitôt, visible de la tête aux pieds, à travers le panneau vitré de l’atelier, se promenant dans l’allée principale de ce « ridicule » jardin : son élégance et son air de bonne éducation faisaient de lui la figure la plus remarquable qu’il m’ait été donné de rencontrer avant ou depuis. Madame Blunt laissa retomber le face-à-main à travers lequel elle était restée à le contempler et me dit :

— « Vous pouvez comprendre mes transes quand il est en campagne avec le Roi. »

Son intonation, son attitude, sa solennité en disant cela aurait pu faire croire qu’elle parlait d’un des Bourbons. Je suis sûr qu’aucun d’eux n’avait l’air à moitié aussi aristocratique que son fils.

— « Des centaines de gens qui appartiennent à une certaine sphère en font autant, dit-elle très distinctement, seulement leur cas est différent. Ils ont leur position, leur famille. Mais nous, nous sommes des exilés ici, sauf bien entendu les idéals, les parentés spirituelles et les amis que nous avons en France. Si mon fils en revient sain et sauf, il n’a que moi et je n’ai que lui. Il faut que je pense à sa vie. M. Mills – quel esprit distingué ! – m’a rassurée sur la santé de mon fils. Mais il dort très mal, n’est-ce pas ? »

Je murmurai quelque chose d’affirmatif d’un ton vague et elle reprit avec une certaine brusquerie :

— « C’est si inutile, ce souci ! La position fâcheuse d’un exilé a ses avantages. À une certaine élévation de rang social (la fortune n’y est pour rien, nous avons été ruinés pour la plus juste cause), à une certaine hauteur, on peut mépriser certains préjugés étroits. Vous en voyez des exemples dans l’aristocratie de tous les pays. Un jeune Américain chevaleresque peut risquer sa vie pour un idéal lointain qui relève cependant de sa tradition familiale. Nous, dans notre grand pays, nous avons toutes sortes de traditions. Mais un jeune homme de bonne famille et pourvu de relations distinguées doit tôt ou tard s’établir, organiser sa vie. »

— « Sans doute, Madame », lui dis-je, en levant les yeux vers la silhouette que je distinguais au dehors : « Américain, catholique et gentilhomme », et qui allait et venait dans l’allée avec un cigare qu’il ne fumait pas. « Pour moi, je ne sais rien de ces nécessités, j’ai rompu pour toujours avec ces choses. »

— M. Mills m’a aussi parlé de vous. Quel cœur d’or il a ! Ses sympathies sont infinies. »

Je pensai soudain à Mills me déclarant à propos de madame Blunt : « Elle vit d’expédients. » Essayait-elle ces expédients sur moi ? Et je dis froidement :

— « Je vous avoue, Madame, que je connais peu votre fils.

— « Oh ! fit-elle, je sais que vous êtes beaucoup plus jeune, mais la communauté d’opinions, d’origines et peut-être, au fond, de caractère, de dévouement chevaleresque… vous devez pouvoir le comprendre dans une certaine mesure : il est extrêmement scrupuleux et témérairement brave. »

J’écoutai jusqu’au bout avec déférence, tous les nerfs tressaillant d’hostilité contre la vibration particulière aux Blunt et qui semblait me pénétrer jusqu’à la racine des cheveux.

— « J’en suis convaincu, Madame. J’ai beaucoup entendu parler de la bravoure de votre fils. C’est extrêmement naturel chez un homme qui, comme il le dit lui-même, « vit de son épée. »

Elle se départit tout-à-coup de sa perfection presque inhumaine ; elle trahit « des nerfs » comme une simple mortelle, très légèrement, mais cela en disait plus, chez elle, qu’un accès de fureur dans une enveloppe faite d’une argile inférieure. De son admirable petit pied, merveilleusement chaussé de noir, elle tapotait le parquet d’impatience. Mais ce geste même avait quelque chose d’exquisement délicat. La colère même avait dans sa voix quelque chose d’argentin et ressemblait plutôt à la pétulance d’une beauté de dix-sept ans.

— « Quelle absurdité ! Un Blunt ne se loue pas. »

— « Des familles princières », lui dis-je, « ont été fondées par des hommes qui n’ont pas fait autre chose. Les grands condottières, par exemple. »

Ce fut presque sur un ton de tempête qu’elle me fit remarquer que nous ne vivions pas au quinzième siècle. Elle me donna aussi à entendre avec quelque vivacité qu’il n’était pas ici question de fonder une famille. Son fils n’était pas à beaucoup près le premier du nom. Son importance venait plutôt du fait qu’il était le dernier d’une race qui avait totalement péri dans la Guerre de Sécession.

Elle avait maîtrisé son irritation et par le panneau vitré elle adressa à son fils un sourire d’envie, mais je remarquai que sous les magnifiques sourcils blancs ses yeux brûlaient encore d’une colère persistante. Car elle vieillissait ! Oh ! oui, elle vieillissait, elle était secrètement lasse, et peut-être désespérée.

III

J’eus, presque sans m’en rendre compte, une soudaine illumination. Je compris que ces deux êtres avaient dû se quereller toute la matinée, et je découvrais la raison de cette invitation à déjeuner. Ils appréhendaient une discussion sans issue et qui risquait de se terminer par un sérieux malentendu. Ils étaient tombés d’accord pour aller me chercher là-haut afin de créer une diversion. Je ne puis dire que j’en fus vexé. Cela m’était égal. Ma perspicacité ne me procurait toutefois aucune satisfaction. J’aurais souhaité qu’on me laissât tranquille, mais après tout, cela n’avait guère d’importance. Ils devaient avoir l’habitude, du haut de leur supériorité, de faire usage des gens, sans la moindre vergogne. Et par nécessité aussi. Elle surtout. Elle vivait d’expédients. Il y eut un silence si marqué que je finis par lever les yeux, et ce qu’alors je remarquai ce fut que le capitaine Blunt n’était plus dans le jardin. Il devait être rentré dans la maison. Il nous rejoindrait dans un moment. Alors je laisserais la mère et le fils.

Ce que je remarquai ensuite, ce fut une sorte de douceur qui avait envahi la mère du « dernier de sa race ». Mais ces termes : irritation, douceur ont quelque chose d’excessif quand on les applique à madame Blunt. Il est impossible de donner une idée du raffinement et de la subtilité de toutes ses transformations. Elle m’adressa un léger sourire.

— « Tout cela est hors de la question, dit-elle. Ce qui importe, c’est que mon fils, comme toutes les belles natures, est un être fait de contradictions que les épreuves de la vie n’ont pas réussi à concilier. Pour ce qui est de moi, c’est un peu différent. J’ai connu bien des épreuves et, naturellement, j’ai vécu plus longtemps. Les hommes sont plus complexes que les femmes, beaucoup plus difficiles, aussi. Et vous, Monsieur Georges, êtes-vous complexe, éprouvez-vous des résistances et des difficultés inattendues dans votre être intime ? »

Il me semblait sentir vibrer autour de moi l’atmosphère particulière aux Blunt ; mais je ne m’y arrêtai pas.

— « Madame, lui dis-je, je n’ai jamais essayé de découvrir quelle sorte d’être je suis. »

— « Ah ! comme vous avez tort ! Il faut réfléchir au genre d’être que l’on est. Assurément nous sommes tous des pécheurs. Mon John est un pécheur comme les autres », déclara-t-elle, avec une sorte de tendresse orgueilleuse, comme si la pauvre humanité eût dû se sentir honorée et, jusqu’à un certain point, purifiée par cet aveu condescendant.

— « Mais peut-être êtes-vous encore trop jeune… Pour ce qui est de John, » poursuivit-elle, en posant son coude sur la table, et en appuyant sa tête sur le bras blanc qui émergeait de dentelles anciennes. « L’ennui vient de ce qu’il souffre d’un profond désaccord entre les réactions inévitables de la vie et les impulsions de la nature d’une part, et l’idéalisme élevé de ses sentiments, d’autre part ; je peux même dire, de ses principes. Je vous assure qu’il n’écouterait même pas son cœur… »

Je ne sais quelle puissance diabolique préside aux associations de la mémoire, et je ne puis imaginer le choc que madame Blunt aurait eu en découvrant que les mots qu’elle venait de prononcer avaient fait naître en moi la vision d’une femme de chambre affairée, à la peau brune, aux yeux ternis : oui, de l’infatigable Rose elle-même, me tendant mon chapeau et prononçant ces paroles énigmatiques : « Madame devrait écouter son cœur… » L’atmosphère de l’autre maison m’envahit tout d’un coup, comme une vague accablante et fougueuse, séduisante et cruelle à la fois, elle dissipait cette vibration des Blunt et remplissait mon cœur d’un délicieux murmure et d’images enivrantes, puis elle se dissipa à son tour, ne laissant que le néant dans mon cœur. J’entendis longtemps madame Blunt parler d’abondance ; je saisissais bien les mots, mais dans l’agitation de mes sentiments, je ne parvenais pas à en comprendre le sens. Elle parlait apparemment de la vie en général, des difficultés morales et physiques qu’elle présente, des tours surprenants qu’elle peut prendre, de ses rencontres inattendues, des personnalités exceptionnelles qui s’y trouvent à la dérive comme sur la mer, de la distinction que lui donnent les lettres et les arts, de la noblesse et des consolations que l’on trouve dans l’esthétique, des privilèges qu’elle confère aux individus et (je pus saisir au moins cela) que Mills était d’accord avec elle sur la valeur intime des personnalités et sur le cas particulier au sujet duquel elle lui avait ouvert son cœur. Mills avait un esprit universel. Sa sympathie était universelle, aussi. Il avait cette large compréhension, – oh ! pas du tout cynique, pas le moins du monde, plutôt tendre à vrai dire, – que l’on ne trouve complète que chez quelques rares, très rares Anglais. Cet excellent homme était romanesque, lui aussi. Assurément il était très réservé, mais elle avait compris Mills à la perfection. Mills apparemment avait beaucoup d’amitié pour moi. Il était temps de dire quelque chose. Il y avait une sorte de défi dans les calmes yeux noirs qu’elle fixait sur mon visage. Je marmottai que j’étais heureux de le savoir. Elle attendit un peu, puis déclara d’un air entendu :

— « M. Mills est un peu inquiet à votre sujet. »

— « C’est bien aimable à lui », répondis-je. Et je le pensais vraiment.

Je me demandais vaguement dans mon ahurissement pourquoi il était inquiet. Toutefois l’idée ne me vint pas de le demander à madame Blunt. S’était-elle attendue à ce que je le lui demandasse ? Au bout d’un instant elle changea de pose et elle étendit le bras. Elle avait l’air d’un admirable tableau en gris et argent, avec quelques touches de noir ici et là. Je ne disais toujours rien, dans ma misère profonde. Elle attendit encore un peu, puis il me sembla qu’un fracas me tirait de mon sommeil. Ce fut comme si la maison s’était écroulée, et pourtant elle m’avait simplement demandé :

— « Je crois que madame de Lastaola vous reçoit sur un pied d’intimité, par égard pour vos communs efforts en faveur de la cause. Vous êtes très bons amis, n’est-ce pas ? »

— « Vous voulez dire Rita », répondis-je stupidement.

Je me sentais absolument stupide, comme un homme qui ne se réveille que pour recevoir un coup sur la tête.

— « Oh ! Rita, répéta-t-elle avec une acidité inattendue, qui me donna le sentiment de m’être rendu coupable d’un incroyable manque de tact. Hum, Rita… Oh ! bien, disons Rita, pour le moment. Quoique vraiment je ne comprenne pas pourquoi il faille la priver de son nom dans une conversation à son sujet. À moins qu’une intimité très spéciale… »

Visiblement elle était ennuyée.

— « Mais ce n’est pas son nom, repris-je d’un air maussade. » — C’est celui qu’elle a choisi, à ce que j’ai compris, et c’est même son meilleur titre aux yeux du monde. Il me semble que ce choix a plus de droit au respect que n’en a l’hérédité ou la loi. En outre, madame de Lastaola, continua-t-elle d’une voix insinuante, cette rare et séduisante jeune femme est (un ami comme vous ne saurait le nier), absolument en dehors de la légalité. Même en cela, c’est un être exceptionnel. Car elle est exceptionnelle, n’est-ce pas ? »

J’étais devenu muet, et je ne pouvais que la regarder fixement.

— « Je vois que nous sommes d’accord. Aucun de ses amis ne peut le nier. »

— « Madame, éclatai-je, je ne sais ce qu’une question d’amitié a à faire ici avec une personne que vous déclarez vous-même exceptionnelle. Je ne sais absolument pas comment elle me considère. Nos entretiens sont assurément intimes et confidentiels. Parle-t-on aussi de cela à Paris ? »

— « Pas du tout, pas le moins du monde, reprit madame Blunt, avec aisance, mais sans cesser de fixer sur moi ses yeux calmes et étincelants. On n’en parle absolument pas. Les allusions à madame de Lastaola sont faites sur un ton tout différent, je puis vous l’assurer, grâce à la discrétion qu’elle a de rester ici. Et, je dois dire, grâce aux efforts discrets de ses amis. Je suis aussi une amie de madame de Lastaola, sachez-le bien. Oh ! non. Je ne lui ai jamais parlé de ma vie et je ne l’ai jamais vue que deux fois, je crois. Mais je lui ai écrit, toutefois, je l’admets. Elle est entrée, ou plutôt son image est entrée dans ma vie, dans cette part de ma vie où les arts et les lettres règnent sans conteste comme une sorte de religion de la beauté à laquelle je n’ai cessé de demeurer fidèle à travers toutes les vicissitudes de mon existence. Oui, je lui ai écrit et je me suis beaucoup préoccupée d’elle pendant longtemps, à cause d’un tableau, de deux tableaux, et aussi d’une phrase prononcée par un homme qui, pour sa science de la vie et sa perception de la vérité esthétique, n’avait, pas son égal dans les milieux cultivés. Il disait qu’il y avait en elle quelque chose des femmes de tous les temps. Je suppose qu’il entendait par là l’héritage de tous ces dons qui créent une irrésistible attraction, une grande personnalité. Il ne naît pas beaucoup de femmes de ce genre. Beaucoup d’entre elles ne rencontrent point les circonstances favorables. Elles ne se développent jamais. Elles finissent obscurément. De temps à autre il y en a une qui survit pour laisser sa marque, – même dans l’histoire… Ce n’est pas un sort très enviable. Elles sont à l’autre pôle de ces femmes dangereuses qui ne sont que des coquettes. Une coquette doit se donner du mal pour réussir. Celles-ci n’ont rien d’autre à faire que d’exister. Vous voyez la différence ? »

Je voyais la différence. Je me disais que rien au monde ne pouvait être plus aristocratique. Cette femme était la femme entourée d’esclaves et qui n’avait jamais travaillé, même réduite à vivre d’expédients. C’était une étonnante vieille dame. J’en demeurais bouche bée. Je restais fasciné par son attitude bien élevée, par quelque chose de si distant dans son air de sagesse que vraiment cela touchait au sublime.

Je ne pouvais que l’admirer sans réserve, comme si j’avais été le simple esclave de l’esthétique : la grâce parfaite, l’équilibre étonnant de cette vénérable tête, l’aisance assurée, comme royale, – oui, royale, – de la voix. Mais de quoi diable parlait-elle maintenant ? Ce n’était plus des considérations sur les femmes fatales. De nouveau, elle me parla de son fils. Mon intérêt fit place à l’amertume d’une attention méprisante. Je ne pouvais m’en défendre tout en laissant passer ce flot.

Élève dans le collège le plus aristocratique de Paris… à dix-huit ans… le devoir… Avec le général Lee jusqu’à la dernière de ces cruelles minutes… Après cette catastrophe, – retour en France, – chez de vieux amis, amabilité extrême, – mais une existence creuse, sans occupation… Alors 1870… Chevaleresque réponse à l’appel de son pays d’adoption, et de nouveau le vide, l’irritation d’un esprit orgueilleux sans but, gêné, pas exactement par la pauvreté, mais par le manque de fortune. Et elle, la mère, obligée de contempler ce gaspillage du plus accompli des hommes, d’une nature chevaleresque, et qui n’avait aucun avenir devant lui…

— « Vous me comprenez bien, monsieur Georges. Une nature pareille ! C’est vraiment la cruauté la plus raffinée du sort. Je ne sais si j’ai plus souffert en temps de guerre qu’en temps de paix. Vous comprenez ? »

Je baissai la tête en silence. Ce que je n’arrivais pas à comprendre, c’est pourquoi il tardait tant à nous rejoindre. À moins qu’elle ne l’eût excédé ! Je pensais, sans grand ressentiment d’ailleurs, que j’étais leur victime. Mais il me vint alors à l’esprit que la cause de l’absence de Blunt était des plus simples. J’étais assez familiarisé avec ses habitudes à cette époque pour savoir qu’il faisait souvent une sieste d’une heure ou deux durant la journée. Il avait dû aller se jeter sur son lit.

— « Je l’admire énormément, disait madame Blunt d’un ton qui n’avait rien de maternel. J’admire sa distinction, son raffinement, la chaude gravité de son cœur. Je le connais bien. Je vous assure que je n’aurais jamais osé suggérer, continua-t-elle avec une extrême hauteur d’attitude et d’intonation qui me fit prêter l’oreille. Je n’aurais jamais osé lui soumettre mes vues sur les mérites extraordinaires et le sort incertain de la femme exquise dont nous parlons, si je n’avais été sûre que, – en partie par ma faute je l’admets, – son attention avait été attirée sur elle et son… son… son cœur retenu. »

Ce fut comme si l’on m’avait versé un seau d’eau froide sur la tête. Je repris, avec un grand frisson, une conscience aiguë de mes propres sentiments et de l’incroyable dessein de cette aristocrate. Comment cela avait-il pu germer, pousser, fleurir dans un terrain aussi exclusif ? C’était inconcevable. Elle n’avait cessé de pousser son fils à s’annexer l’héritière d’Henry Allègre, la femme et la fortune.

Mes yeux devaient refléter une incrédulité stupéfaite à laquelle les siens répondirent par un éclat noir résolu. Je me sentis tout à coup une soif extrême. Un moment ma langue se colla littéralement à mon palais. Je ne sais si ce fut une illusion, mais je crus voir madame Blunt hocher la tête à deux reprises comme pour me dire : « Vous avez raison, c’est cela. » Je fis un effort pour parler, mais sans grand succès. Et si elle m’entendit, ce fut bien parce qu’elle épiait le moindre son qui allait sortir de ma bouche.

— « Son cœur retenu… Comme deux cents autres, ou deux mille, autour d’elle », marmottai-je.

— « Tout à fait différent… Et cela n’a assurément rien d’injurieux pour une femme. Naturellement sa grande fortune la protège dans une certaine mesure. »

— « Vraiment ? » bégayai-je.

Je crois bien que cette fois elle ne m’entendit pas. Son aspect avait entièrement changé à mes yeux. Une fois son dessein découvert, son aisance me parut sinistre, et sa grâce vénérable le masque d’un mépris illimité pour tous les êtres humains quels qu’ils fussent. C’était une terrible vieille femme aux sourcils droits comme ceux d’un loup. Comme j’avais été aveugle ! Ces sourcils auraient dû me donner à réfléchir. Elle ajouta :

— « Cette protection n’est que partielle. C’est en elle-même qu’est le danger. La pauvre fille a besoin d’un guide.

Je m’étonnai de la scélératesse de mon intonation quand je me mis à parler, mais elle n’était qu’affectée.

— « Je ne trouve pas qu’elle s’en soit si mal tirée, en somme, me forçai-je à dire. Je suppose que vous savez qu’elle a commencé sa vie en gardant les chèvres. »

Je remarquai qu’elle se mit à ce moment à cligner des yeux. Mais, dès la fin de ma phrase, elle avait déjà repris son sourire.

— « Non, je ne savais pas. Ainsi elle vous a raconté son histoire. Alors, je pense que vous êtes vraiment bons amis. Une gardeuse de chèvres, en vérité ? Dans les contes de fée je crois que la fille qui épouse le prince est, – comment dirais-je ? – une gardeuse d’oies. Pourrait-on en vouloir à une femme ? Autant reprocher à n’importe laquelle d’être venue au monde toute nue. Cela leur arrive à toutes, voyez-vous… Puis elles deviennent, – ce que vous découvrirez quand vous aurez vécu davantage, monsieur Georges, – des créatures futiles pour la plupart, sans aucun sens de la vérité ni de la beauté, des bêtes de somme ou des poupées ; en un mot, des êtres ordinaires. »

La nuance de mépris qu’on sentait dans ses manières tranquilles était étonnante. Elle semblait condamner tous ceux qui n’étaient pas nés dans la parenté des Blunt. C’était l’orgueil parfait de l’aristocratie républicaine qui ne connaît ni degrés ni limites et qui s’imagine ennoblir tout ce qu’il touche : gens, idées et même goûts passagers.

— « Combien y en a-t-il, continua-t-elle, qui ont eu la bonne fortune, le loisir de développer leur intelligence et leur beauté, comme l’a pu faire cette charmante femme ? Pas une sur un million. Peut-être pas une en un siècle.

— « L’héritière d’Henry Allègre », murmurai-je.

— « Précisément. Mais John n’épouserait pas l’héritière d’Henry Allègre. »

Pour la première fois des paroles franches, une idée claire se présentaient dans la conversation, et je me sentis sur le point de m’évanouir de rage.

— « Non ! dis-je. Il épouserait madame de Lastaola.

— « Madame la comtesse de Lastaola, dès qu’elle le voudra, une fois cette guerre victorieusement terminée. »

— « Et vous croyez à cette victoire ? »

— « Pas vous ? »

— « Pas le moins du monde », déclarai-je, et je fus surpris de voir qu’elle en avait l’air satisfait.

C’était une aristocrate jusqu’aux bouts des ongles : elle ne se souciait en vérité de personne. Elle avait vécu sous l’Empire, elle avait vécu pendant un siècle, s’était frôlée à la Commune, avait vu, sans doute, tout ce dont les hommes sont capables dans la poursuite de leurs désirs ou dans l’extrême de leur détresse, pour l’amour, pour l’argent et même pour l’honneur : et dans ses relations précaires avec les milieux les plus élevés, elle avait préservé son honorabilité tout en perdant tous ses préjugés. Elle était au-dessus de tout cela. Peut-être « le monde » était-il la seule chose qui pût la retenir. Comme je m’aventurai à lui laisser entrevoir ce que le monde pourrait penser d’une semblable alliance, elle me regarda d’un air surpris.

— « Mon cher monsieur Georges, dit-elle, j’ai vécu dans le monde toute ma vie. C’est ce qu’il y a de mieux, mais seulement parce qu’on ne trouve rien ailleurs qui soit simplement convenable. Le monde accepte tout, pardonne tout, oublie tout au bout de quelques jours. En somme, qui John épousera-t-il ? Une femme charmante, intelligente, riche et absolument extraordinaire. Qu’est-ce que le monde a entendu dire d’elle ? Rien. Le peu qu’il en a vu c’était au Bois quelques heures chaque année, à cheval auprès d’un homme d’une distinction unique et de goûts exclusifs, un homme dont elle aurait pu être la fille. Je l’ai vue moi-même. J’y suis allée exprès. J’ai été extrêmement frappée. J’en ai même été émue. Oui. Elle aurait pu l’être. Les quelques personnalités remarquables qui comptent dans la société et qui étaient admises au Pavillon d’Henry Allègre la traitaient avec la plus scrupuleuse réserve. Je le sais, je me suis renseignée. Je sais qu’elle était là parmi eux, comme une enfant merveilleuse. Pour le reste que peut-on dire ? Qu’une fois abandonnée à elle-même par la mort d’Allègre, elle a commis une erreur ? je pense qu’on peut passer une erreur à une femme, une fois dans sa vie. Le pis qu’on puisse dire, c’est qu’elle en a eu conscience, qu’elle s’est empressée de renvoyer un homme amoureux, dès qu’elle a compris que son amour n’en valait pas la peine : qu’elle lui a dit de s’occuper de sa couronne, et qu’après l’avoir congédié, elle est restée généreusement fidèle à la cause de cet homme, aussi bien par sa personne que par sa fortune. C’est là, vous le reconnaîtrez, chose assez peu commune. »

— « Vous la rendez vraiment magnifique », murmurai-je.

— « Ne l’est-elle pas ? s’écria l’aristocratique madame Blunt avec un éclair dans les yeux qui rappelait l’ancienne beauté de la Caroline qu’elle avait été, naïve et romanesque, sans aucune des marques de l’expérience. Je ne crois pas qu’il y ait un atome de vulgarité dans toute sa séduisante personne. Il n’y en a pas non plus dans mon fils. Vous ne nierez pas qu’il n’a rien de commun ? »

— « Assurément », répondis-je, d’un ton conventionnel. Je mettais maintenant tout mon courage à ne pas lui montrer ce qu’il y avait d’humainement commun dans ma nature. Elle prit ma réponse pour argent comptant et s’en montra satisfaite.

— « Ils ne peuvent manquer de s’entendre, dans le domaine de l’idéal. Voyez-vous mon John jeté en pâture à quelque amoureuse oie blanche sortie de quelque vieux salon qui sent le renfermé. Elle ne comprendrait ni sa nature ni ses idées. »

— « Oui, fis-je, il n’est pas facile à comprendre. »

— « J’ai des raisons de penser, dit-elle avec un sourire qu’elle s’empressa de réprimer, qu’il dispose d’un certain ascendant sur les femmes. Je ne sais naturellement rien de sa vie privée, mais il m’en est revenu quelque chose, comme cela, dans l’air, et je ne suppose pas qu’il rencontrerait une résistance exceptionnelle de ce côté-là. Mais j’aimerais savoir…

— « Madame ! interrompis-je, pourquoi me dites-vous tout cela ? »

— « Pour deux raisons, me répondit-elle avec une gracieuse condescendance. D’abord parce que M. Mills m’a dit que vous étiez beaucoup plus mûr qu’on ne le croirait. En fait, vous paraissez beaucoup plus jeune que je ne le pensais. »

— « Madame, lui dis-je, il se peut que j’aie une certaine capacité pour l’action et les responsabilités, mais dans les régions où cette conversation inattendue m’a mené, je suis tout à fait novice. Elles sont en dehors de mes intérêts. Je n’ai aucune expérience à ce sujet. »

— « Ne vous faites pas passer pour si simple, dit-elle d’un ton de coquetterie. Vous avez bien vos intuitions. En tout cas vous avez deux bons yeux. Vous êtes continuellement là-bas, à ce qu’on m’a dit. Vous avez donc pu voir jusqu’à quel point ils… »

Je l’interrompis de nouveau et cette fois ce fut avec amertume, quoique toujours du ton le plus poli, que je lui demandai :

— « Vous la croyez facile, madame ? »

Elle prit un air offensé.

— « Je la crois extrêmement difficile. C’est mon fils qui est en question ici. »

Je compris alors qu’elle croyait son fils irrésistible. Pour moi je commençais précisément à penser qu’il me serait impossible d’attendre son retour. Je me le figurais étendu tout habillé sur son lit et dormant comme une souche. Deux fois Thérèse avait entr’ouvert la porte, avancé et retiré la tête comme une tortue. Mais un moment j’avais perdu la notion que nous étions tous deux seuls dans l’atelier. J’avais cru apercevoir le mannequin familier dans son coin, étendu maintenant sur le plancher comme si Thérèse, d’un furieux coup de balai, l’avait jeté par terre comme une idole païenne. Il était là, prostré, dépourvu de mains, de pieds, de tête, pathétique, comme la victime mutilée d’un crime.

— « John est difficile aussi, reprit madame Blunt. Vous ne supposez pas naturellement qu’il puisse y avoir quelque chose de vulgaire dans sa résistance à un sentiment très réel. Il faut comprendre sa psychologie. Il ne peut demeurer en paix. Il est délicieusement absurde. »

Je reconnus la phrase. La mère et le fils parlaient l’un de l’autre en termes identiques. Mais peut-être « délicieusement absurde » était-il le dicton de la famille Blunt ? Il y a des dictons comme cela dans les familles et généralement ils ne sont pas sans comporter une part de vérité. Peut-être cette vieille femme était-elle absurde tout simplement. Elle poursuivit :

— « Nous avons eu une discussion des plus pénibles toute la matinée. Il est fâché contre moi parce que je lui ai suggéré ce que tout son être désire. Je ne le regrette pas. C’est lui qui se torture avec ses scrupules infinis. »

— « Ah ! dis-je, en regardant le malheureux mannequin pareil au modèle de quelque atroce crime. Ah ! oui, la fortune. Mais on peut la laisser. »

— « Y pensez-vous ! Comment est-ce possible ? Elle ne tient pas dans un sac qu’on peut jeter à la mer. Et, en outre, est-ce sa faute à elle ? Je m’étonne que vous ayez pu penser à cette vulgaire hypocrisie. Non, ce n’est pas la fortune qui retient mon fils : c’est quelque chose de beaucoup plus subtil. Non pas tant l’histoire de doña Rita que sa position. John est absurde. Ce n’est pas ce qui est arrivé dans sa vie à elle. C’est sa liberté même qui le tourmente, et elle aussi, à ce que j’ai cru comprendre. »

Je réprimai un gémissement et je me dis qu’il fallait vraiment en finir. Mais madame Blunt était lancée maintenant.

— « En dépit de toute sa supériorité, il n’en est pas moins un homme du monde et il partage, jusqu’à un certain point, les opinions courantes. Il n’a aucun pouvoir sur elle. Elle l’intimide. Il voudrait ne l’avoir jamais rencontrée. Une ou deux fois, ce matin, il m’a regardée comme s’il pouvait trouver dans son cœur de quoi haïr sa vieille mère. Il n’y a aucun doute… il l’aime, monsieur Georges. Il l’aime, lui, ce malheureux et parfait homme du monde.

Le silence se prolongea un peu, puis j’entendis un murmure :

— « C’est là une question extrêmement délicate entre deux êtres aussi sensibles, aussi fiers. Il faut la résoudre. »

Je me trouvai soudainement debout et lui dis avec la plus grande politesse qu’elle devait m’excuser de me retirer, mais que j’avais un rendez-vous : mais elle me fit me rasseoir et je me rassis.

— « Je vous ai dit que j’avais une demande à vous faire, dit-elle. J’ai entendu M. Mills dire que vous êtes allé aux Antilles, que vous y avez des intérêts. »

— « Des intérêts ? dis-je, ébahi. J’y suis certainement allé, mais… »

— « Eh bien, fit-elle, pourquoi n’y retournez-vous pas ? Je vous parle franchement parce que… »

— « Oubliez-vous, Madame, que je suis engagé avant tout dans cette affaire avec doña Rita ? même si j’avais des intérêts ailleurs. Je n’ai pas à vous dire l’importance de ce que je puis faire. Je ne le soupçonnais pas, mais vous me l’avez appris vous-même, je n’ai donc pas besoin d’attirer votre attention sur ce point. »

Maintenant nous discutions franchement l’un avec l’autre.

— « Mais où cela vous mènera-t-il en fin de compte ? Vous avez toute la vie devant vous, tous vos plans, vos projets, peut-être vos rêves, en tout cas vos propres goûts, toute votre vie devant vous. Et vous sacrifieriez tout cela au… Prétendant ? Une simple figure pour la première page des journaux illustrés. »

— « Je n’ai jamais pensé à lui, fis-je brusquement ; je n’ai pensé qu’aux sentiments de Doña Rita, à sa fidélité chevaleresque pour son erreur… »

— « La présence de doña Rita ici dans cette ville, son éloignement des complications possibles de sa vie à Paris, ont produit un excellent effet sur mon fils. Cela simplifie les difficultés morales aussi bien que matérielles. C’est tout à l’avantage de la dignité de doña Rita, de son avenir, de sa tranquillité d’esprit. Mais je songe naturellement surtout à mon fils. Il est très exigeant. »

Je me sentis une douleur au cœur.

— « Ainsi, je n’ai plus qu’à tout planter là et à disparaître », dis-je en me levant de ma chaise.

Cette fois, madame Blunt se leva aussi, avec un air hautain et inflexible, mais elle ne me donna pas encore congé.

— « Oui, dit-elle distinctement. Qu’avez-vous à faire ici, mon cher monsieur Georges. Vous me faites l’effet de quelqu’un qui peut trouver partout où il ira des aventures aussi intéressantes et peut-être moins dangereuses. » Elle glissa sur le mot « dangereuses », mais je le relevai.

— « Que savez-vous des dangers, Madame, si je peux me permettre de vous le demander. »

Elle ne daigna pas entendre.

— « Et puis vous aussi, vous avez vos sentiments chevaleresques, continua-t-elle, inébranlable, nette, tranquille. Vous n’êtes pas absurde. Mais mon fils l’est. Il l’enfermerait dans un couvent pour quelque temps s’il le pouvait. »

— « Il n’est pas le seul », murmurai-je.

— « Vraiment ? Elle resta stupéfaite, puis à voix plus basse : Oui. Cette femme doit être le centre de toutes sortes de passions, déclara-t-elle comme en rêve. Mais qu’avez-vous à faire avec tout ceci ? Cela ne vous concerne pas. »

Elle attendit ma réponse.

— « Précisément. Madame, lui dis-je, et je ne vois vraiment pas pourquoi je m’en préoccuperais d’une façon ou d’une autre. »

— « Non, déclara-t-elle d’un air excédé, sauf que vous pouvez vous demander à quoi sert de tourmenter un homme doué de nobles sentiments, si absurdes qu’ils puissent être. Son sang du Sud le rend parfois très violent. Je crains…

Alors pour la première fois durant cette conversation, pour la première fois depuis que j’avais quitté doña Rita la veille, pour la première fois, je me mis à rire.

— « Voulez-vous me donner à entendre, Madame, que les gentlemen du Sud font mouche à tout coup ? J’ai appris cela… dans les romans. »

Je lui parlai en la regardant droit dans les yeux, et ce regard direct fit positivement cligner cette exquise et aristocratique vieille dame. Je vis une légère rougeur paraître sur ses vieilles joues délicates, mais aucun muscle de son visage ne tressaillit. Et après lui avoir fait un salut très respectueux je sortis de l’atelier.

IV

À travers la grande fenêtre encadrée du vestibule, je vis le coupé de l’hôtel arrêté à la porte. En passant devant l’ancien salon où l’on avait mis un lit pour Blunt, je donnai un coup de poing dans le panneau et je criai :

— « Je suis obligé de sortir. La voiture de votre mère est à la porte. »

Je ne pensais pas qu’il dormait. J’étais maintenant persuadé qu’il était parfaitement au courant de la conversation et je ne voulais pas lui donner l’impression de m’esquiver après cette entrevue. Mais je ne m’arrêtai pas, je ne tenais pas à le voir, et avant même qu’il eût pu me répondre, j’avais déjà franchi la moitié de l’escalier, sans bruit, car un épais tapis couvrait aussi le parquet du palier. J’ouvris rapidement la porte de mon petit salon et je surpris une personne, à demi cachée par le rideau de la fenêtre, qui s’y trouvait en train de surveiller la rue. C’était une femme. Absolument inattendue. Quelqu’un que je ne connaissais pas. Elle s’avança rapidement vers moi. Elle avait le visage couvert d’une voilette et portait un costume foncé et un chapeau très simple. Elle murmura :

— « J’avais l’idée que Monsieur était dans la maison. » De sa main gantée elle souleva son voile, c’était Rose : cela me donna un choc. Je ne l’avais jamais vue qu’avec un petit tablier de soie noir et un bonnet à rubans blancs. Ce costume de ville avait l’air d’un déguisement. Je lui demandai anxieusement :

— « Qu’est-il arrivé à Madame ? »

— « Rien. J’ai une lettre », murmura-t-elle, et je vis la lettre entre les doigts tendus : une enveloppe blanche que je m’empressai d’ouvrir. La lettre n’avait que quelques lignes et commençait sans préambule :

« Si vous êtes déjà à la mer, alors je ne vous pardonnerai pas de n’avoir pas envoyé le petit mot d’usage au dernier moment. Si vous n’êtes pas parti, pourquoi ne venez-vous pas ? Pourquoi m’avez-vous laissée hier ? Vous m’avez laissée en larmes, moi qui n’avais pas pleuré depuis des années ? Et vous n’avez pas l’intelligence de revenir au bout d’une heure, au bout de vingt-quatre heures ! Cette conduite est idiote. »

Et pour finir, la grande signature des quatre lettres magiques.

Pendant que je mettais la lettre dans ma poche, Rose me dit d’un ton grave et à demi-voix :

— « Je n’aime pas laisser Madame seule, ne fût-ce qu’un moment.

— « Il y a longtemps que vous êtes dans cette pièce ? » lui demandai-je.

— « Le temps m’a semblé long. J’espère que Monsieur ne m’en veut pas de la liberté que j’ai prise. Je me suis assise un moment dans le vestibule, mais j’ai pensé qu’on pourrait me voir. Madame m’a dit de ne pas me montrer, autant que possible. »

— « Pourquoi vous a-t-elle dit cela ? »

— « Je me suis permis de le suggérer à Madame. Cela aurait pu donner une fausse impression. Madame est franche et claire comme le jour, mais cela ne convient pas avec tout le monde. Il y a des gens qui voient le mal partout. La sœur de Madame m’avait dit que Monsieur était sorti. »

— « Et vous ne l’avez pas cru ? »

— « Non, Monsieur. J’ai vécu près d’une semaine avec la sœur de Madame quand elle est arrivée ici. Elle voulait que je laisse le message ; mais je lui ai dit que j’allais attendre un peu. Alors je me suis assise sur la grande banquette du vestibule et au bout d’un moment, comme tout était tranquille, je me suis glissée ici. Je connais la disposition des pièces. J’ai pensé que la sœur de Madame croirait que j’en avais eu assez d’attendre et que j’étais partie. »

— « Et vous vous êtes amusée à regarder dans la rue pendant ce temps-là ? »

— « Le temps me semblait long, répondit-elle évasivement. Un coupé vide est arrivé il y a près d’une heure et il y est encore, ajouta-t-elle, en me regardant d’un air interrogateur. Cela me semble étrange. »

— « Il y a des danseuses dans la maison, fis-je négligemment. Avez-vous laissé Madame seule ? »

— « Il y a le jardinier et sa femme. »

— « Ces gens-là habitent par derrière. Est-ce que Madame est seule ? Dites-moi. »

— « Monsieur oublie que je suis partie depuis trois heures : mais, dans cette ville, il n’y a absolument rien à craindre pour Madame. »

— « N’en serait-ce pas de même ailleurs ? C’est la première fois que j’entends pareille chose. »

— « À Paris, dans les chambres de l’hôtel, oui ; mais dans le pavillon, par exemple, je ne laisserais pas Madame seule, une demi-heure. »

— « Pourquoi ? » demandai-je.

— « C’est un sentiment que j’ai, murmura-t-elle comme à regret… Oh ! voici le coupé qui s’en va. »

Elle fit un mouvement vers la fenêtre, mais se retint. Je n’avais pas bougé. Le bruit des roues sur le pavé s’effaça presque aussitôt.

— « Monsieur va écrire la réponse ? » demanda Rose après un silence.

— « C’est inutile, lui dis-je. Je serai là-bas immédiatement après vous. En attendant, veuillez dire à Madame que je ne veux plus la voir pleurer. Dites-le-lui, n’est-ce pas. Tant pis si elle ne veut pas me recevoir. »

Elle baissa les yeux et me répondit :

— « Oui monsieur. »

Sur mon conseil, elle attendit, la porte entr’ouverte, que je fusse descendu voir si le passage était libre.

C’était une maison sourde-muette pour ainsi dire. Le vestibule noir et blanc était vide et tout était parfaitement tranquille. Blunt lui-même était sans doute parti dans le coupé avec sa mère. Quant aux autres, les jeunes danseuses, Thérèse, ou tout autre personne que ces murs eussent pu enfermer, ils auraient bien pu tous s’entr’assassiner avec la parfaite assurance que la maison ne les aurait pas trahis par quelque invraisemblable murmure. Je poussai un petit sifflement qui dans cette atmosphère particulière ne me sembla pas porter plus loin qu’à trois pas, mais tout de même je vis Rose descendre rapidement l’escalier aussitôt. Elle répondit par un signe d’assentiment à mon conseil de prendre un fiacre, elle se faufila dehors et je refermai la porte sans bruit derrière elle.

Quand je la revis, elle avait son bonnet, son petit tablier de soie noir et m’ouvrait la porte de la maison du Prado. Je retrouvai sa personnalité que son costume de ville avait si bien dissimulée.

— « J’ai remis le message à Madame, dit-elle d’une voix contenue en ouvrant la porte toute grande. Puis, après m’avoir pris mon chapeau et mon pardessus, elle m’annonça par ces simples mots : « Voilà Monsieur ! » et elle disparut. Dès qu’elle me vit, doña Rita, étendue au fond sur le divan, passa l’extrémité de ses doigts sur ses yeux puis posant ses paumes ouvertes de chaque côté de sa tête, elle me cria à travers la pièce :

— « La saison sèche est venue. »

Je jetai sans conviction un coup d’œil sur le bout rose de ses doigts. Elle laissa retomber ses mains négligemment comme si elle ne savait qu’en faire et prit une expression grave.

— « On le dirait, lui fis-je en m’asseyant en face d’elle. Pour combien de temps, je me le demande. »

— « Pour des années. On trouve si peu d’encouragement. D’abord vous vous enfermez pour fuir mes larmes, puis vous m’envoyez un message impertinent, et quand vous venez enfin, vous prétendez prendre une attitude respectueuse, bien que vous en soyez incapable. Il faut vous asseoir un peu plus sur le bout de votre chaise, vous tenir très raide et donner mieux l’impression que vous ne savez que faire de vos mains. »

Tout cela d’une voix charmante avec un accent de badinage qui courait sur la surface plus grave de ses pensées. Comme je ne répondais pas, elle changea de ton.

— « Amigo Georges, dit-elle, je prends la peine de vous envoyer chercher ; me voici devant vous, je vous parle, et vous ne dites rien. »

— « Que puis-je dire ? »

— « Mille choses ; par exemple, que vous êtes désolé que j’aie pleuré. »

— « Je pourrais aussi vous dire mille mensonges. Que sais-je de vos larmes ? Je ne suis pas un idiot susceptible. Tout dépend de la cause. Éplucher des oignons fait pleurer aussi. »

— « Oh ! non, vous n’êtes pas susceptible, me lança-t-elle, mais vous êtes un idiot tout de même. »

— « C’est pour me dire ça que vous m’avez écrit de venir ? » demandai-je avec un mouvement d’impatience.

— « Oui. Et si vous aviez autant de bon sens que le perroquet que j’ai eu autrefois vous auriez lu entre les lignes que je vous demandais de venir, pour vous dire ce que je pense de vous. »

— « Eh bien, dites-moi ce que vous pensez de moi. »

— Je vous le dirais immédiatement si j’étais à moitié aussi impertinente que vous. »

— « Quelle modestie inattendue ! » lui dis-je.

— « Ce sont là, je pense, les manières que vous avez à la mer. »

— « Je ne supporterais pas la moitié de cela de qui que ce soit à la mer. Vous ne vous rappelez pas que vous m’avez dit vous-même de partir ? Que pouvais-je faire ? »

— « Que vous êtes stupide ! Je ne veux pas dire que vous le faites exprès. Vous l’êtes pour de bon. Vous comprenez ce que je dis ? Je vais vous l’épeler. S-t-u-p-i-d-e ! Ah ! maintenant je me sens mieux. Oh ! amigo Georges, mon cher compagnon de conspiration pour le roi, le roi. Quel roi ! Vive le Roi ! Allons, pourquoi ne dites-vous pas : Vive le Roi ! aussi ? »

— « Je ne suis pas votre perroquet. »

— « Non, il ne boudait jamais. C’était un oiseau charmant, bien élevé, habitué à la meilleure société, tandis que vous, je pense, vous n’êtes qu’un vagabond sans cœur, comme moi. »

— « J’ose dire que vous l’êtes, mais je crois que personne n’a eu l’insolence de vous le dire en face. »

— « Eh bien, presque ! Cela revenait au même. Je ne suis pas stupide. On n’a pas besoin de m’épeler les mots. C’était clair. Don Juan luttait désespérément pour cacher la vérité. C’était tout à fait pathétique. Et pourtant il n’y pouvait rien. Il parlait tout à fait comme un perroquet. »

— « De la meilleure société. »

— « Oui, le plus honorable des perroquets. Je n’aime pas la conversation des perroquets. Cela a un air étrange. Si j’avais vécu au Moyen Âge je suis certaine que j’aurais cru qu’un oiseau qui parle doit être possédé du diable. Je suis sûre que Thérèse le croirait, même maintenant. Ma propre sœur ! Elle se signerait à plusieurs reprises et tremblerait de peur. »

— « Mais vous n’avez pas eu peur, lui dis-je. Puis-je savoir quand cette intéressante communication vous a été faite ?

— « Hier, juste avant que vous n’eûtes la sottise de venir ici. J’ai été désolée pour lui. »

— « Pourquoi me dire cela ? J’ai pu le voir. J’ai regretté de n’avoir pas mon parapluie. »

— « Ces pauvres larmes que vous ne me pardonnez pas ! Ah ! pauvre ami. Ne savez-vous donc pas qu’on ne pleure jamais que sur soi-même… Amigo Georges, dites-moi, que faisons-nous dans ce monde ? »

— « Voulez-vous dire les gens en général ? »

— « Non, seulement les gens comme vous et moi ; des gens simples, dans ce monde si dévoré de charlatanisme que même nous, les simples, nous ne savons plus comment nous fier les uns aux autres. »

— « Vraiment ? Alors pourquoi ne vous fiez-vous pas à lui ? Vous en mourez d’envie. »

Elle laissa tomber son menton sur sa poitrine et sous ses sourcils droits ses yeux bleus et profonds restèrent fixés sur moi, comme privés de pensée.

— « Qu’avez-vous fait depuis que vous m’avez quittée hier ? » demanda-t-elle.

— « La première chose que je me rappelle c’est d’avoir horriblement injurié votre sœur ce matin.

— « Et comment a-t-elle pris cela ? »

— « Comme une chaude averse au printemps. Elle l’a absorbé et a entr’ouvert ses pétales. »

— « Que voilà des expressions poétiques ! Cette fille est plus pervertie qu’on ne le croirait, étant donné ce qu’elle est et d’où elle vient. Il est vrai que moi, aussi, je viens du même endroit. »

— « Elle est un peu folle. Elle a un faible pour moi. Je ne dis pas cela pour me vanter. »

— « Ce doit être très réconfortant. »

— « Oui, énormément. Puis après avoir passé ma matinée à rêvasser délicieusement de choses et d’autres, je suis allé déjeuner avec une dame charmante et j’ai passé une partie de l’après-midi à causer avec elle. »

Doña Rita releva la tête.

— « Une dame. Les femmes me semblent de si mystérieuses créatures. Je ne les connais pas. L’avez-vous injuriée ? Est-ce que, elle aussi, – comment avez-vous dit, – a entr’ouvert ses pétales ? Était-elle vraiment et réellement ?… »

— « C’est une perfection dans son genre et la conversation n’avait rien de banal. Je crois que si votre perroquet avait pu l’entendre, il en serait tombé de son perchoir. Ah ! ma chère Rita, dans ce Pavillon Allègre, vous n’étiez qu’un ramassis de bourgeois. »

Elle avait maintenant une animation charmante. Dans ses yeux bleus comme des saphirs fondus, autour de ces lèvres rouges qui, presque sans bouger, pouvaient répandre par le monde des sons enchanteurs, jouait une onde lumineuse et mystérieuse de gaieté qui semblait toujours courir et frissonner légèrement sous sa peau, même lorsqu’elle était le plus grave : de même que dans ses rares moments de gaieté, sa chaleur et son rayonnement semblaient vous parvenir à travers une intime tristesse, comme la clarté ensoleillée de notre vie dissimule les invincibles ténèbres où l’univers doit suivre son impénétrable destinée.

« J’y pense ! dit-elle. Peut-être était-ce la raison pour laquelle je ne pouvais jamais me sentir tout à fait sérieuse quand ils passaient leur temps à démolir le monde. J’imagine maintenant que j’aurais pu dire d’avance ce que chacun d’eux allait dire. Ils répétaient sans cesse les mêmes mots. Je ne parle pas du maître de la maison, qui ne parlait jamais beaucoup. Il restait la plupart du temps silencieux et semblait trois fois plus haut qu’eux tous. »

— « Le gardien de la volière », murmurai-je.

— « Cela vous ennuie que je parle de ce temps-là ? demanda-t-elle d’une voix plus tendre. Eh bien ! je ne le ferai pas, sauf pour vous dire de ne pas vous y tromper : dans cette volière, lui, c’était un homme. Je le sais parce qu’il me parlait quelquefois, ensuite. Étrange. Pendant six ans il m’a semblé qu’il portait le monde et moi dans sa main… »

— « Il vous domine encore », m’écriai-je.

Elle secoua la tête innocemment comme l’eût fait un enfant.

— « Non, non. C’est vous qui avez amené son souvenir dans la conversation. Vous y pensez beaucoup plus que je ne le fais. (Sa voix prit une expression désespérément triste.) C’est à peine si j’y pense. Il n’est pas de ces gens auxquels on peut penser en passant et je n’ai pas le temps. Vous voyez. J’ai reçu ce matin onze lettres, et il est arrivé avant midi cinq télégrammes qui ont tout embrouillé. Je suis effrayée. »

Et elle m’expliqua que l’un d’eux, le plus long, semblait contenir d’assez vilaines insinuations et des menaces contre elle. Elle me pria de les lire. Je connaissais assez la situation générale pour m’apercevoir aussitôt qu’elle s’était complètement trompée, et même d’une façon surprenante. Je le lui prouvai en quelques mots. Mais son erreur était si ingénieuse et venait si évidemment de la distraction d’un esprit pénétrant, que je ne pus me tenir de lui dire, en la regardant avec admirations :

— « Rita, vous êtes une admirable idiote. »

— « Vraiment ! imbécile ! répliqua-t-elle avec un délicieux sourire de soulagement. Mais je vous semble peut-être ainsi par contraste avec cette dame si parfaite… Quel est son genre ?

— « Son genre, si je puis dire, tient entre la soixantième et la soixante-dixième année : mais j’ai fait du chemin avec elle en tête-à-tête cet après-midi. »

— « Mon Dieu, murmura-t-elle, frappée d’étonnement. Et pendant ce temps j’avais le fils ici. Il est arrivé cinq minutes après que Rose était partie avec cette lettre pour vous, continua-t-elle d’un ton terrifié. À vrai dire, Rose l’avait vu de l’autre côté de la rue, mais elle a pensé qu’il valait mieux aller jusque chez vous. »

— « Je suis furieux contre moi de n’avoir pas deviné, cela, répondis-je d’un ton amer. Je suppose que vous l’avez renvoyé cinq minutes après que vous avez su que j’allais arriver. Rose aurait dû rebrousser chemin quand elle l’a vu venir distraire votre solitude. Cette fille est stupide après tout, bien qu’elle soit pourvue d’une certaine finesse qui doit avoir parfois son utilité. »

— « Je vous défends de parler ainsi de Rose. Je ne le supporterai pas. On n’insultera pas Rose devant moi. »

— « Je voulais dire seulement qu’en cette occasion elle n’a pas su lire ce que vous pensiez, voilà tout.

— « C’est, sans contredit, la chose la plus inintelligente que vous ayez jamais dite depuis que je vous connais. Vous vous y connaissez peut-être en fait de contrebande et pour ce qui est de l’esprit d’une certaine classe de gens ; mais, permettez-moi de vous dire qu’en comparaison avec l’esprit de Rose le vôtre est absolument enfantin, mon aventureux ami. Il serait méprisable s’il n’était pas si… comment dirais-je ?… puéril. Vous mériteriez des gifles et qu’on vous envoyât au lit. »

Son accent avait pris une extraordinaire gravité et elle s’était tue que se prolongeaient encore en moi les inflexions séduisantes de sa voix, qui semblait constamment faite pour la tendresse et l’amour. Et je pensai soudainement à Azzolati prié de sortir une fois pour toutes, de cette voix dont même la colère semblait s’enrouler doucement autour de votre cœur. Comment s’étonner que le pauvre diable n’eût pu oublier la scène ou maîtriser ses larmes dans la plaine de Rambouillet. Mes intentions de ressentiment contre Rita, si ardent qu’il fût, ne durèrent pas plus qu’un feu de paille. Je me contentai de lui dire :

— Vous vous y connaissez, vous, en fait d’éducation des enfants ? »

Les coins de ses lèvres frémirent étrangement : son animosité, surtout quand une attaque personnelle la provoquait, se teintait toujours, d’une sorte de malice désarmante.

— « Allons, amigo Georges, laissons la pauvre Rose tranquille. Vous feriez mieux de me dire ce que vous avez entendu des lèvres de cette charmante vieille dame. Je ne l’ai jamais vue de ma vie. Mais elle m’a écrit à trois différentes reprises et chaque fois je lui ai répondu comme si j’écrivais à une reine. Comment voudriez-vous qu’une chevrière, qui aurait pu être la maîtresse d’un roi, écrivît à une vieille reine d’un pays lointain d’au delà des mers ?

— « Je vous dirai comme je l’ai dit à la vieille reine : pourquoi me demandez-vous tout cela, doña Rita ? »

— « Pour découvrir ce que vous avez en tête », dit-elle avec un peu d’impatience.

— « Si vous ne le savez pas encore ! » m’écriai-je.

— « Allons, je vois que vous ne voulez pas le dire. »

— « À quoi bon ? Vous lui avez écrit déjà. Avez-vous l’intention de poursuivre cette correspondance ?

— « Qui sait ? dit-elle d’un ton profond. C’est la seule femme qui m’ait jamais écrit. Je lui ai retourné ses trois lettres avec ma dernière réponse, en lui expliquant que je préférais qu’elle les brûle elle-même. Et je pense que cela finira ainsi. Mais il peut encore survenir une occasion. »

— « Oh ! s’il survient une occasion, dis-je, essayant de maîtriser ma colère ; vous pourrez peut-être commencer votre lettre par les mots : « Chère maman ! »

L’étui à cigarettes dont elle s’était emparée sans cesser de me regarder, vola à travers la pièce et répandit son contenu. Je me levai aussitôt et je me mis à ramasser les cigarettes soigneusement. Je l’entendis derrière moi qui disait sur un ton d’indifférence :

— « Ne vous dérangez pas, je vais sonner Rose. »

— « Inutile, grommelai-je, sans détourner la tête. Je trouverai bien mon chapeau tout seul dans le vestibule, quand j’aurai fini de ramasser… »

— « Ours mal léché ! »

Je revins avec l’étui que je plaçai sur le divan près d’elle. Elle était assise les jambes croisées et s’était arc-boutée en arrière sur ses bras, sa chevelure en désordre mettait un halo fauve autour de son visage qu’elle leva vers moi d’un air de résignation :

— « Georges, mon ami, dit-elle, nous avons vraiment des manières déplorables. »

— « Vous n’auriez jamais pu réussir à la cour, doña Rita, remarquai-je. Vous êtes trop impulsive. »

— « Cela, ce n’est plus un manque de manières, c’est pure insolence. Si cela se reproduit, comme je ne peux pas lutter contre un sauvage contrebandier, je monterai m’enfermer dans ma chambre jusqu’à ce que vous ayez quitté la maison. Pourquoi m’avez-vous parlé ainsi. »

— « Oh ! pour rien, parce que j’ai le cœur qui déborde. »

— « Si vous avez le cœur qui déborde de choses de ce genre, eh bien, mon cher ami, vous ferez bien de l’arracher et de le donner aux corbeaux. Non ! vous avez dit cela pour vous donner la satisfaction d’avoir l’air terrible. Et vous n’êtes pas du tout terrible, voyez-vous, vous êtes seulement amusant. Allez, continuez d’être amusant. Dites-moi un peu ce que vous avez entendu des lèvres de cette vieille dame aristocratique qui pense que tous les hommes sont égaux et ont le même droit de poursuivre le bonheur. »

— « C’est à peine si je m’en souviens maintenant. Elle m’a dit je ne sais quoi à propos d’oies blanches dans des salons qui sentent le renfermé. Cela a l’air insensé, mais la dame en question sait parfaitement ce qu’elle veut. J’ai entendu chanter vos louanges. Je suis resté là comme un imbécile sans savoir que dire. »

— « Pourquoi ? Vous auriez pu vous joindre à ce concert ! »

— « Je ne me sentais pas d’humeur à le faire, car, voyez-vous, on m’avait donné à entendre que j’étais une personne insignifiante et superflue qui ferait mieux de ne pas encombrer le chemin des gens sérieux. »

— « Ah ! par exemple ! »

— « C’était assez flatteur, mais sur le moment il m’a semblé qu’on me donnait un pot de moutarde à respirer. »

Elle hocha la tête d’un air entendu et je pus voir que la chose l’intéressait.

— « Et quoi encore ? demanda-t-elle en se penchant légèrement vers moi.

— « Oh ! ça ne vaut guère la peine qu’on en parle. C’était une sorte de menace, enveloppée, je crois, dans l’inquiétude de ce qui pourrait arriver à ma juvénile insignifiance. Une allusion « au sang chaud du Sud » ne pouvait avoir que ce sens. Bien entendu, j’en ai ri… Mais seulement « pour l’honneur » et pour montrer que je comprenais parfaitement. En vérité, cela m’a laissé complètement indifférent. »

Doña Rita demeura sérieuse un instant.

— « Indifférent à toute la conversation ? »

Je la regardai avec colère.

— « À toute… Je me suis, voyez-vous, réveillé de mauvaise humeur ce matin. Pas reposé. Comme las de vivre. »

Le bleu liquide de ses yeux demeura tourné vers moi sans autre expression que celle de son immobilité mystérieuse habituelle, mais son visage prit un air triste et pensif. Puis comme si elle s’était décidée sous le coup de la nécessité :

— « Écoutez-moi, amigo, dit-elle. J’ai connu la domination et je n’en ai pas été écrasée, parce que j’ai été assez grande pour la supporter. J’ai connu le caprice, appelez cela folie si vous voulez, et je m’en suis tirée sans mal parce que j’étais assez grande pour n’être pas captivée par quelque chose qui n’était pas vraiment digne de moi. Mon cher, cela s’est écroulé sous mon souffle, comme un château de cartes. Il y a quelque chose en moi qu’aucun prestige en ce monde n’éblouira, digne ou indigne. Je vous le dis, parce que vous êtes plus jeune que moi. »

— « Je sais qu’il n’y a rien de mesquin en vous, doña Rita. »

Elle me fit un signe de tête comme pour reconnaître la justice que je lui rendais, et poursuivit avec la plus grande simplicité :

— « Et que vois-je venir maintenant avec tous les airs de la vertu ? Toutes les conventions légales, toutes les splendeurs de la respectabilité ! Et personne ne peut dire que je leur ai fait le moindre signe. Pas même celui de remuer le petit doigt. Je pense que vous le savez. »

— « Je n’en sais rien ; mais je ne doute pas de votre sincérité dans tout ce que vous dites. Je suis tout prêt à croire. Vous n’êtes pas de celles qui ont à se donner du mal. »

— « Se donner du mal. Que voulez-vous dire ? »

— « C’est une phrase que j’ai entendue. Cela voulait dire qu’il n’est pas nécessaire pour vous de faire le moindre signe. »

Elle sembla réfléchir à cela un moment, puis reprit :

— « N’en soyez pas sûr. Elle dit cela avec un accent de malice qui donna à sa voix un ton plus mélancolique encore. Je n’en suis pas sûre moi-même, continua-t-elle avec une singulière intonation de désespoir. Je ne me connais pas entièrement, parce que je n’ai pas eu l’occasion de me comparer avec quelqu’un d’autre. On m’a offert, continua-t-elle, une fausse adulation ; on m’a traitée avec une fausse réserve ou avec une fausse dévotion ; on m’a flattée avec des intentions étonnamment sérieuses je peux le dire. Ces derniers honneurs, mon cher, me sont venus sous la forme d’un très loyal et très scrupuleux gentleman. Car il est tout cela. En fait, j’en ai été touchée. »

— « Oui, aux larmes », dis-je d’un ton provocant.

Mais elle ne s’en montra pas atteinte, elle secoua la tête négativement et poursuivit le cours des pensées qu’elle agitait à haute voix.

— « C’était hier, dit-elle. Il était extrêmement correct et plein d’une haute opinion de soi qui s’exprimait par la délicatesse exagérée de ses paroles. Mais je connais toute sa diversité d’humeur. Je l’ai même vu enjoué. Je ne l’écoutais pas. Je pensais à des choses qui n’étaient ni correctes ni enjouées et qu’il me fallait envisager sérieusement du mieux que je pouvais. Et c’est pourquoi, à la fin, j’ai pleuré… hier. »

— « Je l’ai vu et j’ai eu la faiblesse d’être un moment touché de ces larmes. »

— « Si vous avez envie de me faire pleurer encore, je vous préviens que vous n’y réussirez pas. »

— « Non, je sais. Il est venu aujourd’hui et maintenant c’est la saison sèche. »

— « Oui, il est revenu. Je vous assure que ç’a été tout à fait inattendu. Hier il raillait le monde entier, moi, qui certainement n’en suis pas l’auteur, lui-même et jusqu’à sa mère. Tout cela comme un perroquet, au nom de la tradition et de la moralité telles que les comprennent les membres de ce club exclusif auquel il appartient. Et pourtant quand je pensais que tout cela, ces pauvres mots d’emprunt exprimaient tout de même une passion sincère, j’avais dans mon cœur presque envie de le plaindre. Mais pour terminer il déclara qu’on ne pouvait croire un seul mot de ce que je disais ou quelque chose de ce genre. Vous étiez ici, vous avez pu entendre. »

— « Et cela vous a piquée au vif ! dis-je. Cela vous a fait abandonner votre dignité au point de vous mettre à pleurer sur la première épaule qui se trouvait là. Et étant donné que ce n’était là que propos de perroquet aussi (les hommes ont dit ce genre de choses aux femmes depuis le commencement du monde) cette sensibilité me paraît bien puérile. »

— « Quelle perspicacité ! déclara-t-elle avec un sourire indulgent et moqueur, puis changeant de ton : Donc je ne l’attendais pas aujourd’hui quand il est venu, tandis que vous, que j’attendais, vous demeuriez sous le charme de cette conversation dans l’atelier. Vous n’avez pas pensé à cela… n’est-ce pas ? Non ! Qu’est devenue votre perspicacité ? »

— « Je vous dis que j’étais las de vivre », fis-je avec passion.

Elle eut un autre sourire vague et passager, comme si elle avait pensé à des choses lointaines, puis elle s’anima davantage.

— « Il est arrivé, de l’humeur la plus souriante. Je connais bien cette humeur-là ! Une pareille maîtrise de soi n’est pas sans beauté ; mais cela ne sert pas à grand’chose pour un homme avec des yeux si fatals. Il était ému à sa manière qui est correcte et contrainte ; et, à sa manière aussi, il a essayé de m’émouvoir par quelque chose de très simple. Il m’a dit que depuis que nous étions devenus amis, tous les deux, il n’avait pas dormi une heure de suite, sauf peut-être quand il revenait exténué des avant-postes, et qu’il languissait d’y retourner, mais qu’il n’avait pas le courage de s’arracher d’ici. C’est un très galant homme, d’une probité absolue, même avec lui-même. Je lui ai dit : « L’ennui, don Juan, c’est que ce n’est pas l’amour, c’est la méfiance qui vous retient ici. » J’aurais pu dire la jalousie, mais je ne voulais pas employer ce mot-là. Un perroquet aurait ajouté ici que je ne lui avais donné aucun droit d’être jaloux. Mais je ne suis pas un perroquet. Je reconnais les droits de sa passion que je vois clairement. Il est jaloux. Il n’est pas jaloux de mon passé ou de mon avenir, mais il se méfie de moi, de ce que je suis, de mon âme même. Il croit à une âme de la même façon que Thérèse, comme quelque chose que la grâce peut toucher ou qui peut aller à sa perdition, et il n’entend pas être damné avec moi. C’est un très noble et très loyal gentilhomme, mais moi j’ai mon âme de paysanne basque, et je ne veux pas penser que chaque fois qu’il quitte sa place à mes pieds, – oui, mon cher, sur ce tapis : regardez-en les marques, – il s’en va avec la tentation d’en secouer moralement la poussière. Cela, jamais ! »

D’un brusque mouvement elle prit une cigarette dans l’étui, la tint un moment dans ses doigts, puis la laissa tomber inconsciemment.

— « Et puis, je ne l’aime pas, murmura-t-elle lentement comme si elle se parlait à elle-même et qu’elle examinait la qualité de cette pensée. Je ne l’ai jamais aimé. D’abord il m’a fascinée par son aspect fatal et ses froids sourires mondains. Mais il y a trop de dédain dans ces yeux-là. Il y a trop de dédain dans ce républicain aristocratique et sans foyer. Son sort peut être cruel ; mais il sera toujours banal. Pendant qu’il était là à essayer de m’expliquer les problèmes, les scrupules de son honneur affligé, je voyais bien ce qui se passait dans son cœur et j’en étais désolée. J’en étais désolée pour lui, au point que, s’il m’avait soudain prise par le cou et qu’il m’eût étranglée, lentement avec délices, j’aurais pu lui pardonner en étouffant. Mon Dieu, qu’il était correct ! Mais son amertume contre moi perçait dans une phrase sur deux. À la fin j’ai levé la main et lui ai dit : « Assez ! » Je crois qu’il a été choqué de ma brusquerie plébéienne, mais il est trop poli pour l’avoir manifesté. Ses conventions vont toujours à l’encontre de sa nature. Je lui ai dit que tout ce qu’il avait fait ou dit durant sept ou huit mois était inexplicable s’il n’était pas amoureux de moi, et que tout cela impliquait pourtant qu’il ne me pardonnait pas ma propre existence. Je lui ai demandé s’il ne trouvait pas cela absurde de ma part… »

— « Vous n’avez pas dit que c’était exquisement absurde ? » demandai-je.

— « Exquisement !… Doña Rita eut l’air surprise de ma question. Non ! Pourquoi aurais-je dit cela ? »

— « Cela l’aurait réconcilié avec votre brusquerie. C’est une expression courante dans leur famille. Cela aurait eu un son familier et aurait paru moins offensant. »

— « Offensant ! répéta gravement doña Rita. Je ne crois pas qu’il en ait été offensé : il souffrait d’une autre manière, mais je ne m’en souciais pas. C’est moi qui à la fin me suis sentie offensée, sans rancune, comprenez-moi bien, mais c’était intolérable. Je ne l’ai pas épargné. Je lui ai dit franchement que vouloir qu’une femme soit formée de corps et d’esprit, maîtresse d’elle-même, libre de son choix, indépendante dans ses pensées ; l’aimer apparemment pour ce qu’elle est et en même temps exiger d’elle une candeur qui ne serait seulement qu’une effroyable hypocrisie ; la connaître telle que la vie l’a faite et en même temps la mépriser secrètement pour la façon dont la vie l’a façonnée ; que tout cela n’était ni généreux ni d’un esprit élevé. Ce fut positivement fou : Il s’est levé et est allé s’accouder au manteau de la cheminée et il est resté là la tête dans sa main. Vous n’avez pas idée du charme et de la distinction de son attitude. Je ne pouvais m’empêcher de l’admirer… l’expression, la grâce, la suggestion fatale de son immobilité. Oh ! oui ! je suis sensible aux expressions esthétiques. On m’a élevée à croire qu’il y a une âme là-dedans. »

Sans cesser de fixer sur moi son regard énigmatique, elle se mit à rire de sa voix de contralto, sans gaieté, mais aussi sans ironie, d’un rire profondément émouvant par la simple pureté du son.

— « Je le soupçonne de n’avoir jamais été ni aussi dégoûté ni aussi étonné de sa vie. Sa maîtrise de soi est la plus admirablement mondaine qu’il m’ait été donné de voir. Ce qui la rendait belle, c’est qu’on pouvait y sentir quelque chose de tragique comme dans une grande œuvre d’art. »

Elle s’arrêta avec un sourire impénétrable qu’un grand peintre aurait pu proposer, sur le visage de quelque figure symbolique, aux conjectures de nombreuses générations.

— « J’ai toujours pensé, dis-je, que l’amour que vous inspirez pouvait faire des merveilles. Maintenant je le sais. »

— « Essayez-vous d’être ironique ? » dit-elle tristement et sur le ton d’un enfant.

— « Je ne sais, lui dis-je avec une égale simplicité. Je trouve très difficile d’être généreux. »

— « Moi aussi, dit-elle avec une sorte de singulière impétuosité. Je ne l’ai pas traité très généreusement. Mais je n’en ai pas dit beaucoup plus. Je ne me souciais guère de ce que je disais, et puis c’eût été comme injurier une belle composition. Il a été bien inspiré de ne pas bouger. Cela lui a épargné quelques vérités désagréables et peut-être lui aurais-je dit plus que la vérité. Je ne suis pas juste. Je ne suis pas plus juste que les autres. J’aurais peut-être été aigre. Mon admiration même ne me rendait que plus furieuse. C’est ridicule à dire d’un homme si bien habillé, mais il y avait dans son attitude une sorte de grâce funéraire telle qu’on aurait pu le reproduire sur un monument élevé à la mémoire d’une femme dans un de ces affreux Campo Santo : il incarnait la conception bourgeoise d’un deuil aristocratique. Quand j’en suis arrivée à cette conclusion, j’étais heureusement irritée, sans quoi j’aurais vraiment pu lui rire au nez. »

— « J’ai entendu une fois une femme, une femme du peuple, – vous m’entendez, doña Rita – qui par conséquent mérite votre attention, dire qu’on ne devait jamais rire de l’amour. »

— « Mon cher, dit-elle doucement, j’ai été élevée à rire de la plupart des choses, par un homme qui ne riait jamais lui-même : mais il est vrai qu’il ne m’a jamais parlé d’amour, de l’amour en soi. Aussi peut-être… Mais pourquoi ? »

— « Parce que, – mais cette femme était peut-être folle, – parce que, disait-elle, il y a de la mort dans la moquerie contre l’amour. »

Doña Rita leva doucement ses belles épaules et poursuivit :

— « Je suis heureuse, alors, de n’avoir pas ri. Et je suis heureuse aussi de n’en avoir pas dit plus. Je me sentais si généreuse que si j’avais pu connaître alors l’allusion de sa mère à certaines oies blanches, je lui aurais conseillé d’aller en prendre une et de la conduire avec un beau ruban bleu. Madame Blunt avait tort, voyez-vous, d’être si méprisante. Une oie blanche est exactement ce qu’il faut à son fils. Mais voyez comme le monde est mal arrangé. On ne peut pas avoir ces oiseaux blancs pour rien et il n’a même pas assez d’argent pour acheter un ruban ! Qui sait ! Peut-être est-ce cela qui donnait à sa pose cette qualité, près de cette cheminée là-bas. Oui, c’était cela. Quoique je ne m’en sois pas rendu compte alors. Comme il ne semblait pas vouloir bouger, après que je m’étais tue, j’en fus vraiment désolée et je lui ai conseillé très gentiment de me chasser définitivement de son esprit. Il s’est alors avancé et m’a dit de son ton habituel et avec son sourire habituel que c’était là un excellent conseil, mais que malheureusement je n’étais pas une femme qu’on pouvait chasser à volonté. Et comme je hochais la tête, il m’a dit avec une insistance assez sombre : « Oui, oui, doña Rita, c’est ainsi ! N’ayez aucune illusion là-dessus. » Cela avait un air si menaçant que, dans ma surprise, je ne lui ai même pas rendu le salut qu’il m’a fait en partant. Il est sorti de cette fausse situation comme un blessé après un combat. Non, je n’ai rien à me reprocher. Je n’ai rien fait. Je ne lui ai rien fait croire. Quelque illusion que j’aie pu avoir, j’ai gardé mes distances, et il a montré tant de loyauté envers ce qu’il semble regarder comme les convenances de la situation, qu’il m’a quittée pour toujours sans même baiser le bout de mes doigts. Il a dû avoir l’impression d’un homme qui s’est trahi en pure perte. C’est horrible ! C’est la faute de mon énorme fortune, et je souhaiterais de tout mon cœur pouvoir la lui donner, car il ne peut s’empêcher de haïr la situation actuelle et quant à son amour, qui est tout aussi réel, eh bien ! pouvais-je vraiment m’enfuir pour aller m’enfermer dans un couvent ? Le pouvais-je ? Après tout j’ai droit à ma place au soleil. »

V

Je détournai mes yeux du visage de Rita et m’aperçus que le crépuscule commençait à envahir la pièce. Comme cette pièce semblait étrange ! À part la rotonde vitrée, ses longs murs, divisés en panneaux étroits que séparaient des pilastres, étaient décorés de femmes sveltes, allongées et ornées d’ailes de papillons, et d’étranges jeunes gens avec de petites ailes d’oiseaux, le tout peint de couleurs vives sur un fond noir. L’effet était soi-disant pompéien, et Rita et moi nous étions souvent divertis de cette délirante fantaisie d’un boutiquier enrichi. À ce moment, ces figures me parurent étranges et importunes, et leur grâce atténuée de créatures surnaturelles semblait singulièrement vivante et posséder le pouvoir de voir et d’entendre.

Doña Rita reprit :

— « Oui, je n’en ai pas été plus loin que cela. Elle me montra l’ongle de son petit doigt. Aussi près que cela. Pourquoi ? Comment ? Comme cela, pour rien. C’est venu comme cela. Parce qu’une idée insensée est entrée dans la tête d’une vieille dame. Oui. Et ce qu’il y a de mieux c’est que je n’ai pas à me plaindre. Si j’avais accepté, j’aurais pu être parfaitement rassurée avec ces deux-là. Ce sont eux, ou plutôt lui, qui ne veut pas avoir confiance en moi, ou du moins dans ce quelque chose que j’exprime, que je représente. Mills n’a jamais voulu me dire ce que c’était. Peut-être ne le savait-il pas exactement lui-même. Il disait que c’était quelque chose comme du génie. Mon génie ! Oh, je n’en ai pas conscience, croyez-moi, je n’en ai pas conscience. Mais si je l’avais, je ne l’arracherais pas pour m’en débarrasser. Je n’ai honte de rien, de rien. Ne soyez pas assez stupide pour croire que j’aie le moindre regret. Il n’y a aucun regret à avoir. D’abord parce que je suis moi, et puis parce que… Mon cher, croyez-moi, j’ai passé de bien mauvais moments dernièrement. »

C’était, me sembla-t-il, le mot final. Tranquille en apparence, doña Rita alluma une énorme cigarette du même modèle que celles que l’on fabriquait exprès pour le roi, – por el Rey ! Au bout d’un moment, faisant, de la main gauche, tomber la cendre dans le bol de cuivre, elle me demanda d’un ton amical, presque tendre :

— « À quoi pensez-vous, amigo ? »

— « À votre immense générosité. Vous voulez donner une couronne à un homme, une fortune à l’autre. C’est très beau. Mais je suppose qu’il y a une limite à votre générosité. »

— « Pourquoi mettre des limites aux bonnes intentions ? Ah ! dit-elle, on aimerait pouvoir payer une rançon et être quitte de tout. »

— « C’est un sentiment de captive : et pourtant comment penser que vous ayez pu être captive de qui que ce soit ? »

— « Vous avez parfois une merveilleuse perspicacité. Mon cher, je commence à penser que les hommes sont assez vains de leur pouvoir. Ils pensent qu’ils nous dominent. Même les hommes exceptionnels pensent cela, des hommes trop grands pour ressentir de la simple vanité, des hommes comme Henry Allègre par exemple, qui, par son détachement constant et serein, était certainement fait pour dominer toutes sortes de gens. Pourtant ils n’y parviennent généralement que parce que les femmes, plus ou moins consciemment, les laissent faire. Henry Allègre, entre tous, aurait pu être sûr de son pouvoir : et pourtant, voyez : j’étais une petite fille de rien du tout, j’étais assise avec un livre là où je n’aurais pas dû être, dans son propre jardin, quand il est tombé sur moi, une ignorante de dix-sept ans, la créature la moins engageante du monde, avec les cheveux en broussailles, une vieille robe noire et des souliers usés. J’aurais pu m’enfuir. J’en étais parfaitement capable. Mais je suis restée à le regarder, – et à la fin c’est lui qui est parti et moi qui suis restée. »

— « Consciemment ? » murmurai-je.

— « Consciemment ? Autant le demander à mon ombre qui s’allongeait tranquillement près de moi sur l’herbe nouvelle dans ce matin ensoleillé. Je n’avais jamais su auparavant à quel point je pouvais rester immobile. C’était l’immobilité de la terreur. Je restai, sachant très bien que si je me mettais à courir il n’était pas homme à courir après moi. Je me rappelle parfaitement son ton grave, poliment indifférent : « Restez donc. » Il se trompait. Même alors je n’eus pas la moindre intention de bouger. Et si vous me demandez encore à quel point j’étais consciente, tout ce que je puis vous répondre, c’est ceci : que je suis restée exprès, mais que je ne savais exactement pourquoi je restais. Vraiment, comment l’aurais-je su ?… Pourquoi soupirez-vous ainsi ? Auriez-vous préféré que je fusse stupidement innocente ou abominablement sage ? »

— « Ce ne sont pas là des questions qui m’inquiètent, dis-je. Si je soupire, c’est que suis las. »

— « Et engourdi dans ce fauteuil pompéien. Vous feriez mieux de vous lever et de venir vous asseoir sur ce divan, comme vous en avez l’habitude. Ce siège-là, au moins, n’est pas pompéien. Vous êtes devenu bien cérémonieux depuis quelque temps, je ne sais pourquoi. Prenez-vous modèle sur le capitaine Blunt ? Vous n’y arriverez pas, vous êtes trop jeune. »

— « Je n’ai envie de prendre modèle sur personne, dis-je. Et en tout cas, Blunt est trop romantique, et, en outre, il a été et est encore amoureux de vous, – ce qui demande du style, une attitude, quelque chose dont je suis entièrement incapable. »

— « Savez-vous que ce n’est pas si stupide ce que vous venez de dire. Il y a quelque chose de vrai là-dedans. »

— « Je ne suis pas si stupide », protestai-je sans beaucoup de chaleur.

— « Oh ! si vous l’êtes. Vous ne connaissez pas assez le monde pour pouvoir en juger. Vous ne savez pas comment sont les gens sages. Les hiboux ne sont rien auprès d’eux. Pourquoi essayez-vous de ressembler à un hibou ? Il y en a des milliers et des milliers qui m’attendent de l’autre côté de la porte : ces bêtes qui vous regardent fixement et en sifflant. Vous ne pouvez savoir quel soulagement moral et intime vous m’avez donné par la franchise des gestes, des propos et des pensées, raisonnables ou absurdes, que nous nous sommes l’un l’autre jetés à la tête. Je n’ai connu cela de ma vie que grâce à vous. Toujours une peur, une contrainte, se cachait au fond, derrière tous, tous, – excepté vous, mon ami. »

— « Des rapports dépourvus de manières, quelque peu arcadiens. Je suis heureux que cela vous plaise. Peut-être est-ce parce que vous avez été assez intelligente pour voir que je n’étais amoureux de vous d’aucune manière. »

— « Non, vous avez toujours été vous-même, déraisonnable et insensé, avec quelque chose de pareil à moi, si je puis dire cela sans vous offenser. »

— « Vous pouvez tout dire sans m’offenser. Mais votre sagacité ne s’est-elle jamais demandé si moi, justement, simplement, je vous aimais. »

— Justement… simplement », répéta-t-elle d’un ton singulier.

— « Vous ne teniez pas à vous casser la tête pour cela, n’est-ce pas ? »

— « Ma pauvre tête. On croirait, à votre ton, que vous mourez d’envie de la couper. Non, mon cher, j’ai décidé de ne pas perdre la tête. »

— « Vous seriez étonnée de savoir combien peu je me soucie de votre décision. »

— « Vraiment ! Venez vous asseoir sur ce divan tout de même », dit-elle après un moment d’hésitation. Puis comme je ne me pressais pas, elle ajouta avec indifférence : « Vous pouvez aller vous asseoir aussi loin que vous voudrez, la pièce est assez grande, ma foi. »

La lumière s’atténuait lentement dans la rotonde et je commençais à ne plus distinguer doña Rita que confusément.

Je m’assis sur le divan : longtemps nous n’échangeâmes aucune parole. Nous ne fîmes aucun mouvement. Nous ne nous tournâmes même pas l’un vers l’autre. Tout ce dont j’avais conscience, c’était de la douceur du siège, qui semblait délasser mon attitude raidie, sans que ma volonté y eut de part. Ce dont j’avais conscience, assez étrangement, c’était de l’énorme bol de cuivre où nous jetions les bouts de cigarettes. Rapidement, avec le moins de gestes possible, doña Rita le fit passer de l’autre côté de son immobile personne. Les femmes fantastiques aux ailes de papillons et les jeunes gens sveltes aux épaules ornées d’ailerons magnifiques s’évanouissaient peu à peu sur le fond noir avec un effet de silencieuse discrétion, comme s’ils nous laissaient à nous-mêmes.

Je me sentis tout à coup extrêmement épuisé, absolument accablé par la fatigue, comme si d’être resté sur cette chaise pompéienne avait été une tâche au-dessus des forces humaines, une sorte de travail qui devait se terminer par un évanouissement. Je luttai contre cette sensation, puis ma résistance céda. Pas tout d’un coup, mais comme sous une irrésistible pression et je laissai ma tête sur laquelle semblait s’appesantir un poids accablant, tomber sur l’épaule de doña Rita qui ne fléchit pas. Une légère odeur de violettes vint remplir le vide tragique de ma tête et j’eus une envie de pleurer de pure faiblesse. Mais mes yeux restèrent secs. Je me sentais glisser de plus en plus et je la saisis par la taille, sans la moindre arrière-pensée, instinctivement. Elle ne bougeait pas. Seul le mouvement de sa respiration témoignait qu’elle était vivante : et, les yeux fermés, je l’imaginais perdue dans ses pensées, emportée à une immense distance de ce monde, par une incroyable méditation pendant que je m’accrochais à elle. La distance devait être immense, car le silence y était absolu : on y avait le sentiment d’une immobilité éternelle. J’avais l’impression nette d’un contact avec un infini dénué de tout mouvement, envahi par un chaud et suave parfum de violettes et d’où sortit une main qui vint se poser légèrement sur ma tête. Mon oreille perçut aussitôt confusément la pulsation régulière de son cœur, ferme et rapide, infiniment touchante par son persistant mystère et qui se révélait à mon oreille même, – et ma félicité devint complète.

C’était un état vague auquel se mêlait ce sentiment d’insécurité des rêves. Alors, du sein de cet infini ou de cette éternité chaude et parfumée où, perdu dans la béatitude, je reposais, prêt cependant à toute catastrophe, j’entendis, soudain, à peine perceptible, mais assez pour vous jeter la terreur dans le cœur, le bruit d’une sonnette. À ce simple son, l’immensité des espaces disparut. Je sentis de nouveau tout près de moi ce monde fait de murs assombris, d’un crépuscule gris le long de panneaux, et je demandai d’une voix plaintive :

— « Pourquoi avez-vous sonné, Rita ? »

Il y avait un cordon de sonnette à portée de sa main. Je n’avais pas senti le moindre mouvement, mais elle répondit à voix basse :

— « J’ai sonné pour qu’on vienne allumer. »

— « Vous n’aviez pas besoin de lumière. »

— « C’était le moment », murmura-t-elle secrètement.

Il y eut un bruit de porte. Je m’écartais d’elle, avec la sensation d’être petit et faible, comme si le meilleur de moi-même avait été arraché et irrémédiablement perdu. Rose devait être près de la porte.

— « C’est abominable ! », murmurai-je vers cette ombre qui demeurait immobile, comme une idole sur ce divan.

La réponse fut un chuchotement précipité, nerveux :

— « Je vous dis que c’était le moment. J’ai sonné parce que je n’avais pas la force de vous repousser. »

J’éprouvai une sorte de vertige. La porte s’ouvrit, la lumière parut et Rose entra, précédant un homme en tablier de serge verte que je n’avais jamais vu et qui portait sur un énorme plateau trois lampes Carcel montées sur des vases de forme pompéienne. Rose les plaça à différents endroits de la pièce. Dans ce flot de douce lumière les jeunes gens ailés et les femmes-papillons reparurent sur les panneaux, avec leurs couleurs vives et leur inconscience complète de ce qui s’était passé. Rose plaça une des lampes sur la cheminée la plus rapprochée puis se retournant : « Monsieur dîne ? » demanda-t-elle sur un ton de confidence.

J’étais accablé, les coudes sur les genoux et la tête dans les mains, mais j’entendis distinctement les mots. J’entendis aussi le silence qui suivit. Je me relevai en disant :

— « Impossible. Je m’embarque cette nuit. »

C’était parfaitement vrai, seulement je l’avais, jusqu’alors, complètement oublié. Pendant les deux derniers jours, mon être n’était plus fait de souvenirs, mais seulement de sensations de la plus absorbante, la plus troublante, la plus épuisante nature. J’étais comme un homme qui a été battu par la mer ou par une foule au point de perdre, dans sa misérable impuissance, toute prise sur le monde. Mais maintenant je me reprenais. Et naturellement, la première chose que je me rappelais, c’était que j’embarquais le soir même.

— « Vous avez entendu, Rose ? » fit doña Rita avec un peu d’impatience.

La femme de chambre attendit encore un moment.

— « Oh ! oui, dit-elle, il y a un homme qui attend Monsieur dans l’antichambre. Un marin. »

Ce ne pouvait être que Dominique. Je me rappelai que depuis le soir de notre retour je n’étais allé voir ni lui ni le navire, contrairement à mes habitudes. Il y avait là de quoi étonner Dominique.

— « Comme il m’a dit qu’il avait cherché Monsieur tout l’après-midi, reprit Rose, et qu’il ne voulait pas partir sans voir Monsieur, je lui ai proposé d’attendre Monsieur dans l’antichambre. »

— « Bien », fis-je ; et reprenant son allure affairée. Rose sortit de la pièce. Je m’attardais dans un monde imaginaire plein d’une douce lumière, de couleurs inexprimables, d’une profusion de fleurs et d’un inconcevable bonheur, sous un ciel dont la voûte dominait des précipices béants qui dégageaient un sentiment de terreur. Tout s’évanouit au son d’un murmure tout chargé d’infini désespoir que poussa doña Rita :

— « Mon Dieu ! dit-elle, que va-t-il arriver maintenant ? »

Elle se leva du divan, alla à la fenêtre. Quand on avait apporté les lumières, toutes les vitres étaient noires comme de l’encre : car la nuit était venue, les bosquets et les arbres du jardin dissimulaient les réverbères de l’allée principale du Prado. Quel que pût être le sens de cette question, elle ne pouvait y trouver une réponse au dehors. Mais son murmure m’avait offensé, avait heurté en moi quelque chose d’infiniment profond, d’infiniment subtil. Et du divan où j’étais resté : « Calmez-vous, lui dis-je. Vous trouverez toujours une sonnette à portée de votre main. » Je la vis hausser d’impatience ses épaules découvertes. Elle avait posé son front contre la vitre sombre ; au-dessus de sa belle et forte nuque, la masse de sa chevelure fauve était retenue par la flèche d’or.

— « Vous tenez à être implacable », dit-elle sans colère.

Je me levai tandis qu’elle se retournait et venait bravement au-devant de moi avec un sourire sur son jeune visage audacieux.

— « Il me semble, poursuivit-elle d’une voix semblable à une vague d’amour, qu’il faut essayer de comprendre avant de se montrer implacable. C’est un beau mot que le mot pardon. C’est une belle invocation. »

— « Il y a d’autres beaux mots comme fascination, fidélité, frivolité aussi ; quant aux invocations, il y en a aussi des quantités, comme, par exemple : Hélas ! Que Dieu m’aide ! »

Nous étions tout près de l’autre, ses longs yeux étaient aussi énigmatiques que toujours, mais ce visage qui, comme une conception d’art idéale, était incapable de tout mensonge et de toute grimace, exprimait par de mystérieuses ressources une telle profondeur de patience que je me sentis profondément honteux de moi-même.

— « Tout cela dépasse les mots mêmes, dis-je : c’est au-dessus du pardon, de l’oubli, de la colère ou de la jalousie… Rien entre nous ne peut nous faire agir d’un commun accord. »

— « Alors il faut en revenir peut-être à quelque chose en nous que, – vous le reconnaissez, – nous possédons en commun. »

— « Ne faites pas l’enfant, lui dis-je. Vous donnez, avec une fraîcheur perpétuelle et intense, des sentiments et des sensations qui sont aussi vieux que le monde lui-même, et vous vous imaginez qu’on peut rompre cet enchantement n’importe où, n’importe quand ! Mais on ne peut pas le rompre. Et l’oubli, comme toute chose, ne peut venir que de vous. C’est une situation impossible à supporter. »

Elle écoutait, les lèvres légèrement entr’ouvertes comme pour saisir de plus lointaines résonances.

— « Il y a en vous une sorte d’ardeur généreuse que je ne puis pas vraiment comprendre, dit-elle. Non, je ne sais pas. Croyez-moi, ce n’est pas à moi que je pense. Et vous… vous partez cette nuit, pour un autre débarquement. »

— « Oui, le fait est qu’avant quelques heures, je voguerai loin de vous pour tenter une fois de plus la chance. »

— « Votre merveilleuse chance », soupira-t-elle.

— « Oh ! oui, j’ai une chance étonnante. À moins que ce ne soit vous qui ayez de la chance, – d’avoir trouvé quelqu’un comme moi, qui se soucie à la fois tant et si peu de ce que vous avez dans le cœur. »

— « À quelle heure sortirez-vous du port ? » demanda-t-elle.

— « Entre minuit et le lever du jour. Il se peut que les hommes soient un peu en retard, mais certainement nous serons partis avant la pointe du jour. »

— « Quelle liberté ! murmura-t-elle avec une intonation singulière. C’est là quelque chose que je ne connaîtrai jamais. »

— « La liberté ! protestai-je. Je suis l’esclave de ma parole. Il doit y avoir, sur un certain point de la côte, une file de chariots et de mules, et une bande d’hommes à allure de brigands, des hommes, vous entendez, des hommes qui ont des femmes et des enfants et des amies et qui, depuis le moment où ils se mettent en route, risquent de recevoir à tout instant une balle dans la tête, mais qui ont la conviction absolue que je ne leur ferai jamais faux-bond. Voilà ma liberté. Je me demande ce qu’ils penseraient s’ils connaissaient votre existence. »

— « Je n’existe pas », dit-elle.

— « C’est facile à dire. Je partirai comme si vous n’existiez pas, – et pourtant seulement parce que vous existez. Vous existez en moi. Je ne sais où je finis et où vous commencez. Vous êtes entrée dans mon cœur, dans mes veines et dans mon cerveau. »

— « Arrachez cette imagination, écrasez tout cela dans la poussière », dit-elle d’un ton timide de prière.

— « Héroïquement », dis-je avec le sarcasme du désespoir.

— « Eh bien, oui, héroïquement », dit-elle.

Et nous échangeâmes un faible sourire, le plus stupidement touchant du monde.

Nous étions alors au milieu de cette pièce dont les vives couleurs brillaient sur un fond sombre ; ses figures ailées aux membres minces, aux chevelures comme des halos ou des flammes, semblaient étrangement tendues dans leurs attitudes décoratives. Doña Rita fit un pas vers moi et comme j’essayais de lui prendre la main, elle jeta ses bras autour de mon cou. Je sentis leur étreinte m’attirer vers elle, et, par une sorte d’effort aveugle et désespéré, je résistais. Et elle répétait avec insistance :

— « C’est vrai, n’est-ce pas que vous partirez. Sûrement ! Pas à cause de ces gens, mais à cause de moi. Vous partirez parce que vous sentez que vous devez le faire. »

Chacune de ses paroles m’engageait à partir, mais son étreinte se resserrait et elle étreignait ma tête plus étroitement contre sa poitrine. Je me laissais faire, sachant bien qu’un plus grand effort pourrait me libérer et qu’il était en mon pouvoir de le faire. Mais, avec désespoir, je mis un long baiser dans le creux de sa gorge. Alors je n’eus pas le moindre effort à faire. Avec un cri de surprise étouffé, elle laissa retomber ses bras comme si une balle l’eût frappée. Je dus avoir un étourdissement ; peut-être étions-nous étourdis tous deux, mais ce que je vis ensuite c’est qu’un espace assez grand nous séparait, sous le paisible éclat des globes, parmi l’immobilité perpétuelle des figures ailées. Quelque chose d’inattendu et d’inouï dans la qualité de son exclamation et aussi l’attention concentrée et incrédule avec laquelle elle me regardait me déconcertèrent extrêmement. Je savais parfaitement bien ce que j’avais fait et pourtant je ne comprenais pas ce qui était arrivé. Il me vint un sentiment de honte et je murmurai que je devais partir et renvoyer ce pauvre Dominique. Elle ne répondit rien, ne fit aucun signe. Elle restait comme perdue dans une vision, ou une sensation, extrêmement absorbante. Je me précipitai dans le vestibule, tout honteux, comme si je m’échappais pendant qu’elle ne regardait pas. Et cependant, je sentais qu’elle ne cessait de me regarder avec une sorte de stupéfaction peinte sur ses traits, dans toute son attitude, comme si on ne l’avait jamais embrassée de sa vie.

Une faible lampe de forme pompéienne, pendue, à une longue chaîne, laissait le vestibule à peu près dans les ténèbres. Dominique s’avança vers moi d’un coin éloigné. Il ne me parut être qu’une ombre plus opaque que le reste. Il pensait me voir arriver à bord, à n’importe quel moment, jusque vers trois heures ; mais comme je ne m’étais pas montré et n’avais donné aucun signe de vie, il était parti à ma recherche. Il avait demandé de mes nouvelles aux garçons de différents cafés et aux cochers de fiacre devant la Bourse, à la marchande de tabac, au vieux marchand de journaux, près du Cercle et à la jeune fleuriste à la porte du restaurant où j’avais ma table réservée. Cette jeune femme dont la raison sociale était Irma, avait commencé sa journée à midi. Elle avait dit à Dominique : « Je crois bien que j’ai vu tous ses amis, mais je ne l’ai pas vu depuis une semaine. Qu’est-ce qu’il est devenu ? » — « C’est exactement ce que je voudrais savoir », avait demandé Dominique furieux et il était retourné au port, espérant que je serais passé à bord ou bien au café de madame Léonore.

Je lui exprimai ma surprise de le voir ainsi courir après moi comme une poule après son poussin. Cela ne lui ressemblait pas du tout. Et il me dit en effet que c’était madame Léonore qui ne lui avait pas donné de cesse. Il espérait que cela ne m’ennuyait pas : mieux vaut donner satisfaction aux femmes dans les petites choses : et il était reparti droit pour la rue des Consuls. Là, on lui avait dit que je n’étais pas chez moi : mais la femme de la maison avait un air si étrange qu’il n’avait pas compris ce que cela voulait dire. Après quelque hésitation, il avait fini par prendre la liberté de venir voir dans cette maison aussi et on lui avait dit qu’on ne pouvait pas me déranger ; il avait alors décidé de ne pas retourner à bord avant de m’avoir vu de ses yeux, et d’avoir appris de ma bouche qu’il n’y avait rien de changé pour notre départ.

— « Il n’y a rien de changé, Dominique », lui dis-je.

— « Absolument rien ? » insista-t-il, d’un air sombre, tout en parlant avec tristesse sous sa moustache noire dans l’obscure clarté de la lampe d’albâtre suspendue au-dessus de sa tête. Il me regarda fixement, d’une façon extraordinaire, comme s’il voulait s’assurer que j’étais bien en possession de tous mes membres. Je le priai de passer prendre mon sac à l’autre maison, en retournant au port et il partit rassuré, non, toutefois, sans remarquer ironiquement que depuis qu’elle avait vu ce cavalier américain, madame Léonore n’était pas tranquille à mon sujet.

J’étais encore dans le vestibule, lorsque, sans faire le moindre bruit, Rose parut devant moi.

— « Monsieur reste dîner, après tout », murmura-t-elle calmement.

— « Ma bonne fille, je vais à la mer ce soir. »

— « Que ferai-je de Madame ? murmura-t-elle. Elle va insister pour retourner à Paris. »

— « Ah ! vous le lui avez entendu dire ? »

— Elle ne prévient jamais plus de deux heures d’avance, dit-elle. Mais je sais comment ce sera. (Sa voix perdit son calme.) Je peux veiller sur Madame jusqu’à un certain point. Il y a une personne dangereuse qui ne cesse d’essayer de voir Madame seule. J’ai pu la tenir à distance à plusieurs reprises, mais il y a un imbécile de vieux journaliste qui l’encourage dans ses tentatives, et je n’ose pas en parler à Madame. »

— « Quelle sorte de personne voulez-vous dire ? »

— « Un homme, parbleu ! » dit-elle avec mépris.

Je saisis mon manteau et mon chapeau.

— « N’y en a-t-il pas des douzaines ? »

— « Oh ! mais celui-là est dangereux. Madame doit lui avoir donné prise d’une façon ou d’une autre. Je ne devrais pas parler comme cela au sujet de Madame et je ne le ferais à personne d’autre qu’à Monsieur. Je suis toujours sur le qui-vive, mais qu’est-ce qu’une pauvre fille peut faire ?… Est-ce que Monsieur ne retourne pas chez Madame ? »

— « Non, pas cette fois. » Il me sembla qu’un brouillard tombait devant mes yeux. Je pouvais à peine voir Rose près de la porte fermée du salon pompéien, la main étendue, comme pétrifiée. « Pas cette fois ! » répétai-je.

J’entendis soudain le grand bruit que faisait le vent dans les arbres, et la pluie qui fouettait la porte.

— « Peut-être une autre fois », ajoutai-je.

Je l’entendis se dire à deux reprises à elle-même : « Mon Dieu ! mon Dieu ! », puis d’un ton de découragement : « Qu’est-ce que Monsieur veut que je fasse ? »

Mais il me fallait paraître insensible à sa détresse, et non pas seulement parce que je n’avais d’autre parti à prendre que de partir. Je me rappelle clairement mon attitude obstinée et quelque chose d’un peu méprisant dans mes paroles au moment où je mis la main sur la poignée de la porte d’entrée.

— « Vous direz à Madame que je suis parti. Cela lui fera plaisir. Dites-lui que je suis parti… héroïquement. »

Rose s’était rapprochée de moi. Elle fit de ses mains un geste de désespoir, comme si elle abandonnait tout.

— « Je vois bien maintenant que Madame n’a pas d’amis », déclara-t-elle, avec un tel accent d’amertume contenue que je fus sur le point de m’arrêter. Mais je me sentis poussé par l’obscurité même de ses paroles et je franchis le seuil de la porte en murmurant : « Tout est selon le désir de Madame. »

Elle me lança brusquement : « Vous devriez résister », avec un accent extraordinairement intense.

Je m’avançai dans l’allée. Alors, la nature bien stylée de Rose céda à la fin, et j’entendis sa voix qui criait furieusement derrière moi, dans le vent et la pluie : « Non, Madame n’a pas d’amis. Pas un ! »

CINQUIÈME PARTIE

I

Il était ce soir-là près de minuit quand j’arrivai à bord et Dominique ne put cacher son soulagement de me voir sain et sauf. Pourquoi avait-il l’air si inquiet ? J’eus à ce moment la vague impression que mon délabrement intérieur (il ne s’agissait de rien moins que cela), affectait mon apparence même et que mon sort était pour ainsi dire écrit sur mon visage. Je n’étais plus en moi-même que cendre et poussière, un vivant témoignage de la vanité de toutes choses. Mes pensées n’étaient plus qu’un vague bruissement de feuilles mortes. Notre expédition fut toutefois particulièrement heureuse, et Dominique ne cessa de montrer une bonne humeur inaccoutumée, passablement froide et mordante et que, disait-il, je lui avais communiquée. Sa force de caractère ne le rendait pas insensible à l’humeur des gens qui lui plaisaient : et je crois qu’il disait vrai ; mais je n’en sais rien. L’esprit d’observation, plus ou moins pénétrant, que chacun de nous porte en soi me faisait complètement défaut. Je vivais ainsi seul, à l’insu de tous et de moi-même.

Le voyage fut heureux. Nous rentrâmes au port très paisiblement comme d’habitude, et quand notre petit bâtiment eut été amarré parmi le groupe moins distingué des barques à pierre, Dominique, dont la bonne humeur sardonique s’était apaisée pendant les vingt-quatre heures du voyage de retour, m’abandonna à moi-même, comme si j’eusse été un homme condamné. Il se contenta de passer la tête dans notre petit carré où je me changeais, et quand je lui eus dit que je n’avais pas d’instructions particulières à lui donner, il descendit à terre sans m’attendre.

D’ordinaire, nous allions à terre ensemble et je ne manquais jamais d’entrer un moment au café de madame Léonore. Mais une fois sur le quai, il me fut impossible de découvrir Dominique. Qu’est-ce que cela voulait dire ? Abandon, discrétion ? S’était-il querellé avec madame Léonore avant de partir pour ce voyage ?

Il me fallait passer devant le café, et en regardant à travers la vitre, je vis qu’il était déjà là. De l’autre côté de la table où elle accoudait son affable maturité, madame Léonore, tout absorbée, l’écoutait. Je passai, – qu’auriez-vous fait à ma place ? Je me dirigeai vers la rue des Consuls. Je ne savais vraiment où aller. Mes affaires étaient dans l’appartement du premier étage, et je ne pouvais supporter la pensée de rencontrer quelqu’un de connaissance.

La faible flamme du gaz brillait toujours dans le vestibule, fidèle au poste, comme si on ne l’avait jamais éteinte depuis la dernière fois où j’avais, à onze heures et demie du soir, traversé ce vestibule pour me rendre au port. La petite flamme avait contemplé mon départ : et maintenant, exactement de la même grandeur, cette pauvre petite langue de lumière contemplait ma rentrée, comme elle l’avait fait si souvent. D’ordinaire, on avait l’impression d’entrer dans une maison déserte, mais cette fois, avant même d’avoir atteint le pied de l’escalier, je vis Thérèse surgir du passage qui menait à l’atelier. Après les exclamations habituelles, elle m’assura que tout était prêt en haut pour mon arrivée, depuis des jours, et elle proposa d’aller me chercher de quoi dîner : ce que j’acceptai en ajoutant que je descendrais dans l’atelier. Une demi-heure plus tard je l’y trouvai près de la table servie, toute prête à faire la conversation. Elle commença par me dire (pauvre cher jeune Monsieur !) en une sorte de complainte, qu’il n’y avait pas la moindre lettre pour moi. Pas la moindre. Elle me lançait des regards d’une tendresse absolument terrifiante, entremêlés d’éclairs de ruse, tandis que je m’efforçais de manger : « Est-ce le vin du capitaine Blunt que vous me donnez là ? » lui demandai-je en remarquant la couleur jaune paille du liquide versé dans mon verre. Ses lèvres se pincèrent, comme si elle eût eu une rage de dents et elle m’assura que le vin appartenait à la maison. Elle me le compterait. Pour ce qui était des sentiments, Blunt, qui lui parlait toujours avec la plus grave politesse, n’était pas dans ses bonnes grâces. « Le charmant et brave Monsieur » se battait maintenant pour le roi et la religion contre ces libéraux impies. Il était parti le lendemain du jour de mon départ et il lui avait même demandé si j’étais encore dans la maison. Il voulait probablement me dire au revoir, me serrer la main, ce cher monsieur si bien élevé.

Je la laissai continuer, inquiet de la suite, mais elle poursuivit sur le chapitre de Blunt. Il lui avait écrit une fois au sujet d’effets qu’il désirait qu’on lui envoyât à Paris, chez sa mère. Mais elle n’en ferait rien, et avec un sourire pieux, elle m’avoua que c’était un stratagème pour obliger le capitaine Blunt à revenir chez elle.

— « Vous vous attirerez des ennuis avec la policé, mademoiselle Thérèse, si vous continuez », lui dis-je.

Mais, têtue comme une mule, elle m’assura avec tranquillité qu’il se trouverait bien des gens pour prendre la défense d’une pauvre fille honnête. Il y avait derrière tout cela quelque chose que je ne démêlais pas. Elle poussa soudain un profond soupir.

— « Notre Rita aussi finira par revenir à sa sœur. » Ce nom que j’avais attendu me priva sur le moment de l’usage de la parole. Cette folle pécheresse était partie pour Paris y commettre quelque péché. Étais-je au courant ? À peine avais-je quitté la maison que Rita y était arrivée avec sa femme de chambre et s’y était comportée comme si la maison était encore à elle.

— « Quelle heure était-il ? » parvins-je à lui demander. Il me sembla qu’en même temps que ces mots, la vie même s’échappait de mes lèvres. Mais Thérèse, sans rien remarquer d’étrange en moi, me répondit qu’il était quelque chose comme sept heures et demie du matin. La « pauvre pécheresse » était tout en noir comme si elle se rendait à l’église, mais son expression eût suffi à choquer n’importe qui d’honnête, et après lui avoir ordonné, avec d’effrayantes menaces, de ne laisser savoir à personne qu’elle était dans la maison, elle s’était précipitée et enfermée dans ma chambre, tandis que cette Française « qu’elle semblait aimer plus que sa propre sœur », s’était introduite dans mon salon et se dissimulait derrière le rideau de la fenêtre.

Je m’étais suffisamment ressaisi pour pouvoir demander du ton le plus naturel si doña Rita et Blunt s’étaient vus. Apparemment non. L’aimable capitaine avait un air si grave en faisant ses bagages que Thérèse n’avait pas osé lui parler. En outre, il était si pressé. Il devait aller à la gare conduire sa mère qui partait pour Paris avant de partir lui-même. L’air si grave. Mais il lui avait serré la main en lui faisant un fort aimable salut. Thérèse leva la main droite pour me faire voir. C’était une main large et courte avec de gros doigts. Le serrement de main du capitaine Blunt n’en avait pas altéré la forme disgracieuse.

— « À quoi m’eût servi de lui dire que Rita était ici ? reprit Thérèse. J’aurais eu honte de dire qu’elle y était et s’y conduisait comme si la maison était à elle. J’avais déjà dit des prières à l’intention du brave monsieur, à la messe de six heures. Cette femme de chambre de ma sœur était en haut à le regarder partir en voiture, avec ses yeux mauvais, mais j’ai fait un signe de croix derrière le fiacre et puis je suis montée frapper à votre porte et j’ai crié à Rita qu’elle n’avait pas le droit de s’enfermer à clef dans la chambre de mes locataires. Elle a ouvert à la fin, et, imaginez-vous, elle avait les cheveux sur le dos. Je suppose qu’ils s’étaient défaits quand elle avait jeté son chapeau sur votre lit. J’avais remarqué, lorsqu’elle était arrivée, qu’elle n’était pas bien coiffée. Elle s’est servie de vos brosses pour les remettre en ordre devant votre glace. »

— « Attendez un peu », m’écriai-je, en me levant et en renversant mon vin dans ma précipitation à monter chez moi. J’allumai le gaz, les trois becs du milieu de la chambre, le bec à côté du lit et les deux de chaque côté de la table de toilette. L’espoir m’avait saisi de trouver une trace du passage de Rita, un signe, quelque chose. J’ouvris avec violence tous les tiroirs, pensant que peut-être elle y avait caché un bout de papier, une lettre. C’était fou. Il n’y avait, bien entendu, aucune chance pour cela. Thérèse y eût mis bon ordre. Je pris l’un après l’autre les divers objets qui se trouvaient sur la table de toilette. En posant mes mains sur les brosses, j’éprouvai une profonde émotion, et les yeux brouillés, j’examinai méticuleusement si les soies de la brosse n’avaient pas retenu un des cheveux fauves de Rita par une chance miraculeuse. Mais Thérèse eût mis bon ordre à cette chance-là aussi. Je n’y pus rien découvrir, bien que, le cœur battant, je les approchasse de la lumière. Il était écrit que pas même cette trace de son passage ne me resterait : non pas pour me rappeler, mais pour apaiser ce souvenir. J’allumai une cigarette et je descendis alors lentement. Ma peine s’émoussa, comme la douleur de ceux qui pleurent des morts s’émousse sous le poids de la sensation que tout est fini, qu’une part d’eux-mêmes est perdue sans retour, emportant avec elle toute la saveur de la vie.

Thérèse était restée au même endroit de la pièce, les mains posées l’une sur l’autre, en face de ma chaise vide, devant laquelle le vin répandu avait inondé un grand morceau de la nappe. Elle n’avait absolument pas bougé. Elle n’avait même pas relevé le verre renversé. Mais dès que je fus là, elle se mit à parler d’un ton insinuant :

— « S’il vous manque quoi que ce soit là-haut, mon cher jeune Monsieur, ne dites pas que c’est de ma faute. Vous ne savez pas comment est Rita. »

— « Plût à Dieu, lui dis-je, qu’elle eût emporté quelque chose ! »

Et de nouveau je fus repris d’une grande agitation comme si mon destin eût été de mourir et de revivre constamment de ce simple fait torturant qu’elle existait. Peut-être avait-elle emporté quelque chose ? N’importe quoi. Quelque menu objet. Je pensai soudain à une boîte à allumettes en pierre du Rhin. Peut-être était-ce cela. Je ne me rappelais pas l’avoir vue lorsque j’étais monté. Je voulus m’en assurer immédiatement. Immédiatement. Mais je me forçai à demeurer assis.

— « Elle si riche ! poursuivit Thérèse. Même vous, avec votre cher petit cœur généreux, vous ne pouvez rien pour Rita. Aucun homme ne peut rien pour elle, – sauf un peut-être, mais elle est si mal disposée à son égard, qu’elle ne voudrait même pas le voir si, dans la bonté de son cœur indulgent, il songeait à lui offrir sa main. C’est sa mauvaise conscience qui épouvante Rita. Il l’aime plus que la vie, ce cher homme charitable. »

— « Vous voulez parler de je ne sais quel coquin à Paris qui, je crois, persécute Rita. Écoutez, mademoiselle Thérèse, si vous savez où il perche, donnez-lui le conseil de se tenir sur ses gardes. Je crois que, lui aussi, il est mêlé à l’intrigue carliste. Votre sœur peut le faire enfermer du jour au lendemain, ou le faire expulser par la police. »

Thérèse poussa un profond soupir et prit un air de vertu affligée.

— « Oh ! la dureté de son cœur ! Elle a essayé d’être tendre avec moi. Elle est terrible. Je lui ai dit : « Rita, as-tu vendu ton âme au diable ? » et elle s’est mise à crier comme une possédée : « En échange du bonheur ! Ha ! ha ! ha ! » Elle s’est laissé tomber sur le canapé dans votre chambre et s’est mise à rire, à rire, à rire, comme si je l’avais chatouillée, et elle tambourinait sur le plancher avec ses talons. Elle est possédée. Ah ! mon cher et innocent jeune homme, vous n’avez jamais rien vu de pareil… Cette méchante fille qui la sert s’est précipitée avec un petit flacon de verre qu’elle lui a mis sous le nez : moi, j’ai eu un moment l’idée de courir chercher le prêtre à cette église où je vais le matin à la messe, à six heures. Un homme si bon, si ferme, si grave. Mais cette fausse et fourbe créature (je suis sûre qu’elle passe son temps à voler Rita du matin au soir) s’est mise à parler tout bas à Rita et a réussi à la calmer. Je ne sais assurément pas ce qu’elle a bien pu lui dire, elle doit avoir fait alliance avec le diable. Ensuite, elle m’a demandé de vouloir bien descendre faire une tasse de chocolat pour Madame. Madame, c’est-à-dire Rita. Madame ! Il paraît qu’elles devaient partir aussitôt pour Paris, et que sa Madame n’avait rien mangé depuis la veille au matin. Imaginez-vous cela, moi, commandée de faire du chocolat pour Rita ! Pourtant, la pauvre avait l’air si épuisée et elle était si pâle que j’y allai. Ah ! le diable peut vous donner de terribles secousses quand il veut ! »

Thérèse poussa un soupir plus profond encore et, levant les yeux, me regarda avec beaucoup d’attention. Je conservai une expression impénétrable, car je voulais entendre tout ce qu’elle avait à me dire de Rita. Avec une extrême anxiété, je vis son visage s’éclairer d’une expression joyeuse.

— « Ainsi, doña Rita est partie pour Paris ? » lui demandai-je.

— « Oui, mon cher monsieur. Je crois qu’elle est allée directement d’ici à la gare. Quand elle s’est levée tout d’abord du canapé, elle pouvait à peine se tenir debout. Mais, avant cela, pendant qu’elle buvait le chocolat que je lui avais préparé, j’essayai de lui faire signer un papier qui me donnerait la propriété de la maison. Elle s’est contentée de fermer les yeux et m’a prié d’essayer d’être une bonne sœur et de la laisser seule une demi-heure. Et elle est restée étendue là, avec l’air de quelqu’un qui n’en a pas pour un jour à vivre. Mais elle m’a toujours détestée. »

J’interrompis Thérèse avec humeur :

— « Vous n’auriez pas dû la tourmenter ainsi. Si elle n’avait pas vécu un jour de plus, vous auriez eu cette maison et tout le reste en outre : un plus gros morceau que n’en pourrait avaler même votre gosier de loup, mademoiselle Thérèse. »

J’ajoutai quelques remarques qui témoignaient assez de mon dégoût pour sa rapacité, mais elles furent insuffisantes, car je ne pouvais trouver de mots assez forts pour exprimer mon sentiment véritable. À vrai dire cela importait peu, car je ne pense pas que Thérèse entendît le moins du monde ce que je lui disais. Elle semblait perdue dans une indicible stupéfaction.

— « Que dites-vous, mon cher Monsieur ? Quoi ! Tout pour moi sans aucune espèce de papier ? »

Elle sembla bouleversée par le « oui » fort bref que je lui lançai. Thérèse croyait dans ma bonne foi. Elle croyait en moi implicitement, sauf quand je lui disais la vérité à son propos, sans ménagements, et qu’elle conservait un sourire modeste, comme si je l’eusse accablée de compliments. Je m’attendais à ce qu’elle poursuivît l’horrible histoire, mais apparemment elle avait trouvé un sujet de réflexions suffisant pour en contenir le flot. Elle poussa un nouveau soupir et murmura :

— « La loi peut donc être juste, si elle n’exige aucun papier. Après tout, je suis sa sœur. »

— « C’est bien difficile à croire, à première vue », fis-je brusquement.

— « Ah ! mais cela, je pourrais le prouver. Il y a des papiers pour cela. »

Sur cette déclaration, elle se mit à desservir la table, sans se départir de son silence pensif.

Je n’étais guère surpris de la nouvelle du départ de doña Rita pour Paris. Je ne me demandai même pas si elle avait à tout jamais quitté la villa qu’elle avait louée sur le Prado. Plus tard, j’appris, par Thérèse, qu’elle l’avait affectée à l’usage de la cause carliste et qu’une sorte de consul officieux allait y habiter ou en avait même déjà pris possession. Ceci, Rita le lui avait dit elle-même avant son départ, au cours de cette matinée agitée qu’elle avait passée dans la maison, dans mon appartement. Une soigneuse investigation me prouva que rien n’y manquait. La malheureuse boîte d’allumettes elle-même, que j’espérais vraiment disparue, surgit d’un tiroir, alors qu’avec joie, j’en avais fait mon deuil. J’en eus un grand coup. Elle aurait bien pu prendre au moins cela. Elle savait que j’avais l’habitude de la porter constamment sur moi, quand j’étais à terre. Elle aurait bien pu la prendre ! Visiblement, elle avait voulu qu’il ne subsistât aucun lien, même le plus léger, entre nous et pourtant bien du temps se passa avant que je pusse cesser de visiter et revisiter tous les recoins, tous les réceptacles pouvant contenir quelque chose qu’elle aurait à dessein pu laisser derrière elle. Cela ressemblait à l’idée fixe de ces esprits dérangés qui passent leurs jours à la poursuite d’un trésor. J’espérais trouver une épingle à cheveux oubliée, un bout de ruban. Quelquefois, la nuit, je me prenais à penser que de tels espoirs étaient insensés : mais je me souviens de m’être levé une fois à deux heures du matin pour aller chercher, dans la salle de bains, un petit vide-poches dans lequel je me rappelais n’avoir pas encore regardé. Naturellement il était vide et, de toute façon, il n’était pas possible que Rita eût connu son existence. Je me recouchai, en frissonnant, bien que la nuit fût fort chaude, et avec l’impression fort nette que tout cela finirait par me rendre fou. Il n’était plus question d’être tué « par cette sorte de chose ». L’atmosphère morale de cette torture était différente. J’en deviendrais fou, et à cette pensée, je sentais de grands frissons parcourir mon corps abattu, parce qu’une fois, j’avais visité un asile d’aliénés réputé où l’on m’avait montré un pauvre diable devenu fou, paraît-il, pour avoir cru qu’il était abominablement joué par une femme. Son grief, m’avait-on dit, était absolument imaginaire. C’était un jeune homme à barbiche blonde, vautré sur le bord de son lit et qui se serrait désespérément contre lui-même. Son incessant et lamentable gémissement emplissait le long corridor nu et vous faisait froid au cœur avant même qu’on n’eût atteint la porte de sa cellule.

Et je n’avais personne à qui parler de Rita, avec qui évoquer son image. Je pouvais assurément prononcer ce mot de quatre lettres devant Thérèse ; mais Thérèse, pour une raison mystérieuse, s’était mis dans la tête d’éviter toute allusion à sa sœur. Il me venait des envies de lui arracher à pleines poignées les cheveux qu’elle cachait modestement sous le foulard noir dont elle se nouait parfois les deux bouts sous le menton. Mais, en fait, quelle excuse aurais-je pu donner à une pareille action ? Elle était, d’ailleurs, fort affairée dans la maison dont elle persistait à faire toute seule le ménage, par horreur de donner quelques francs par mois à une servante. Il me sembla que je n’étais plus aussi avant dans ses bonnes grâces : et cela, chose étrange à dire, – était exaspérant aussi. On eût dit qu’une idée féconde avait tué chez elle toute émotion plus douce et plus humaine. Elle allait et venait avec des balais et des torchons, sans abandonner son air de dévote méditation.

L’homme qui, dans une certaine mesure, me remplaça dans la faveur de Thérèse, ce fut le vieux monsieur, père des danseuses, qui habitait au rez-de-chaussée. Coiffé d’un chapeau haut de forme et revêtu d’un élégant pardessus bleu foncé, on le voyait dans le vestibule se laisser boutonner par Thérèse qui lui parlait interminablement, les yeux baissés. Il lui souriait gravement, tout en s’efforçant de gagner la porte d’entrée, j’imagine qu’il n’attachait pas un grand prix aux bonnes grâces de Thérèse. Notre séjour dans le port se prolongea, cette fois-là, et je demeurai chez moi comme un invalide. Un soir, j’invitai ce vieux monsieur à venir boire quelque chose et fumer avec moi dans l’atelier. Il ne se fit pas prier le moins du monde, apporta sa pipe et se montra fort distrayant et de manières fort agréables. On ne pouvait dire s’il avait vraiment quelque distinction ou si ce n’était qu’un scélérat, mais en tout cas, sa barbe blanche lui donnait un air tout à fait vénérable. Il ne pouvait naturellement me tenir souvent compagnie, car il lui fallait veiller de près sur ses filles et leurs admirateurs : non pas que ces demoiselles fussent frivoles à l’excès, mais très jeunes comme elles étaient, elles n’avaient que fort peu d’expérience. C’étaient d’aimables jeunes personnes, avec des voix agréables et joyeuses, et il leur était fort attaché. Haut en couleur, solidement musclé, et avec ses cheveux argentés qui lui tombaient en boucles autour de la tête et sur les oreilles, il vous avait l’air d’un apôtre de style baroque. J’avais l’impression que son passé devait être assez obscur et qu’il avait dû avoir une jeunesse difficile. Les admirateurs des deux jeunes filles n’étaient pas sans ressentir quelque terreur à son endroit, instinctivement sans aucun doute, car sa façon d’être envers eux était des plus cordiales et même un tant soit peu obséquieuse, encore que son œil s’éclairât d’un reflet de férocité qui ne manquait pas de les retenir, sauf toutefois sur le chapitre de la générosité, – que l’on encourageait. Je me demandais parfois si ces deux créatures insouciantes, gaies et travailleuses, comprenaient la secrète beauté morale de la situation.

Ma véritable société, c’était le mannequin de l’atelier, et je ne puis pas dire qu’elle me suffisait entièrement. Après avoir pris possession de la pièce, j’avais relevé ce mannequin avec sollicitude. J’avais épousseté ses membres mutilés, sa poitrine insensible, qui avait la pureté du bois, et je l’avais mis d’aplomb dans un coin où il semblait prendre, de lui-même, une attitude timide. Je connaissais son histoire. Ce n’était pas là un mannequin ordinaire. Un jour qu’avec doña Rita je causais de sa sœur, je lui dis que Thérèse faisait exprès de le renverser à coups de balai, et Rita avait beaucoup ri : « C’est, m’avait-elle dit, un exemple d’antipathie purement instinctive. » Le mannequin avait été fait sur mesure jadis. Durant bien des jours il avait porté les robes de l’impératrice byzantine dans lesquelles doña Rita n’avait posé qu’une ou deux fois elle-même : mais naturellement les plis et les courbes de l’étoffe avaient dû être les mêmes que ceux de la première esquisse. Et doña Rita me décrivit plaisamment comment il lui avait fallu rester debout au milieu de sa chambre pendant que Rose tournait autour d’elle un centimètre à la main, en inscrivant les mesures sur un petit bout de papier qu’on envoya ensuite au fabricant : celui-ci le retourna avec une lettre indignée en déclarant que ces mesures étaient absolument impossibles pour quelque femme que ce fût. Apparemment, Rose les avait toutes embrouillées, et il fallut du temps avant que l’objet ne fût achevé et expédié au Pavillon dans un long panier, pour y endosser les robes et prendre la pose hiératique de l’impératrice. Il avait porté plus tard le merveilleux chapeau de la « Femme au chapeau ». Comment cette chose sans tête était-elle arrivée jusqu’à Marseille ? Doña Rita ne pouvait le comprendre. Probablement avec les robes et les précieux brocarts.

Son passé, le ton dédaigneux dont le capitaine Blunt en avait parlé, l’aversion marquée de Thérèse, conféraient à cette figure sommaire une sorte de charme, me donnaient une faible illusion de l’original, moins artificielle qu’une photographie, moins précise aussi, trop… Mais cela ne peut s’expliquer. Je me sentais positivement de la sympathie pour elle, comme s’il se fût agi de la personne de confiance de Rita. J’allai même jusqu’à découvrir qu’elle avait une sorte de grâce à elle. Pourtant, je n’allai point jusqu’à lui adresser des discours, dans ce coin où elle se cachait timidement, ni à l’en tirer pour la contempler. Je la laissai en paix. Je n’étais pas fou. J’étais seulement convaincu que je ne tarderais pas à le devenir.

II

En dépit de toute ma misanthropie, il me fallait bien voir quelques personnes, ne fût-ce que pour toutes ces affaires royalistes que je ne pouvais pas, que je ne désirais pas abandonner : c’était une raison pour moi de rester en Europe. Je ne me sentais pas le courage de retourner aux Antilles. En outre, cette carrière aventureuse me mettait en contact avec la mer où je trouvais à la fois une occupation, une protection, une consolation, l’allègement qu’on éprouve à traiter des problèmes concrets, l’équilibre que l’on acquiert dans le commerce quotidien d’hommes simples, et la confiance en soi, si faible soit-elle, que vous donnent des rapports fréquents avec les forces de la nature. Je ne pouvais vraiment pas abandonner tout cela. En outre, tout cela se rattachait à doña Rita. J’avais, pour ainsi dire, tout reçu de sa main, cette main dont l’étreinte était aussi franche que celle d’un homme et dont cependant la sensation était unique. Une onde chaude m’envahissait à son seul souvenir. C’était à propos de cette main que nous avions commencé à nous quereller, avec l’irritation de ceux qui souffrent de quelque peine obscure et qui ont cependant à demi conscience de leur mal. L’esprit même de Rita planait au-dessus des eaux fort agitées de la Légitimité. Mais pour le son des quatre lettres magiques de son nom, j’avais peu de chances de l’entendre retentir doucement à mes oreilles. C’est ainsi que l’éminente personnalité du monde de la finance avec laquelle j’eus à conférer à plusieurs reprises, ne fut pas sans faire allusion à l’irrésistible séduction qui s’exerçait sur mon cœur et sur mon esprit ; à cette puissance au visage mystérieux et inoubliable, et qui savait unir l’éclat du soleil à l’insondable splendeur de la nuit : madame de Lastaola. C’est ainsi que cet homme grisonnant appelait le plus grand mystère de l’univers. Tout en prononçant ce nom supposé, il vous prenait un air de circonspection solennelle et réservée, comme s’il craignait que je me misse à sourire et que la dignité cérémonieuse de nos rapports ne s’en trouvât par là-même à jamais atteinte.

D’un ton de gravité compassée, il vous parlait des désirs, des plans, des faits et gestes, des instructions, des mouvements de madame de Lastaola ; ou bien, tirant une lettre de cet amas de paperasses qui se trouve d’ordinaire sur le bureau des hommes de ce genre, il y jetait un coup d’œil pour se rafraîchir la mémoire, et tandis qu’à la seule vue de cette écriture je me sentais la gorge sèche, il me demandait d’une voix blanche si je n’avais pas, par hasard, eu directement des nouvelles de… hum !… de Paris, récemment. D’autres détails affolants se trouvaient associés à ces visites : Il me traitait comme une personne sérieuse et qui pouvait juger clairement certaines éventualités, tandis qu’à ce moment même, mes yeux ne pouvaient absolument rien voir d’autre, sur le mur qui lui servait de fond, qu’une chevelure fauve, ruisselante, abondante et vaporeuse, surnaturelle et adorable, et semée d’ardentes étincelles. Ce qui ajoutait encore à mon malaise, c’était cette atmosphère de royalisme, de légitimisme qui régnait dans la pièce, subtile et impalpable comme l’air, comme si jamais, dans l’esprit de cet homme, un légitimiste en chair et en os n’eût existé, à ma seule exception peut-être. Lui, cela va sans dire, n’était qu’un banquier, un très distingué, très influent et très impeccable banquier. Il persistait à s’en remettre à mon jugement et à mon bon sens avec une emphase dont la cause était son perpétuel étonnement en face de ma jeunesse. Quoiqu’il m’eût déjà vu à plusieurs reprises, (je connaissais même sa femme), il s’étonnait toujours de me trouver si jeune. Il avait dû naître lui-même aux environs de la cinquantaine, de pied en cap, avec ses favoris gris et ses yeux injectés de bile qu’il fermait fréquemment pendant qu’il vous parlait. Il me dit un jour : « À propos, le marquis de Villarel est ici pour quelque temps. Il s’est enquis de vous la dernière fois qu’il est venu me voir. Puis-je lui faire savoir que vous êtes en ville ? »

Je ne sus vraiment que répondre. Le marquis de Villarel était le don Rafael de l’histoire que m’avait racontée Rita. Qu’avais-je à faire avec des grands d’Espagne ? Et elle, cette femme de tous les temps, qu’avait-elle à faire avec tous ces misérables ou splendides déguisements qu’il plaît à la poussière humaine de revêtir. Tout cela c’était le passé, et j’avais la sensation poignante que pour moi il n’y avait ni présent, ni avenir, rien qu’une sourde peine, une passion vaine et si forte que, renfermée dans ma poitrine, elle me donnait l’illusion d’une grandeur solitaire et que ma pauvre tête roulait dans les étoiles. Mais quand j’eus pris mon parti (rapidement pour m’en débarrasser) d’aller rendre visite à la femme du banquier, la première chose qu’elle s’empressa de me dire, ce fut que le marquis de Villarel était « des nôtres ». Ce fut dit d’un ton joyeux. Si, à la banque, dans le bureau de son mari, le légitimisme n’était qu’un principe sans peuple : dans son salon ce n’était plus qu’une question de personnes. « Il m’a beaucoup parlé de vous », reprit-elle, comme s’il y avait là quelque malice dont je dusse être fier. J’essayai de me dérober. Je ne pouvais croire que cette Grandeur lui eût parlé de moi. Je n’avais jamais eu l’impression de faire intimement partie de la grande entreprise royaliste. J’avoue que j’étais si indifférent à tout, si profondément démoralisé, qu’une fois arrivé dans ce salon, je ne me sentis plus la force d’en partir, bien que je pusse voir l’hôtesse aller d’un visiteur à l’autre pour lui dire avec un petit geste : « Vous voyez, là-bas, dans ce coin. C’est le fameux Monsieur Georges. » À la fin elle me débusqua et vint s’asseoir près de moi, débordante d’enthousiasme sur le chapitre de « ce cher monsieur Mills et de ce magnifique lord X… », puis, avec un clin d’œil parfaitement insupportable, et à mi-voix, elle amena dans la conversation le nom de madame de Lastaola et me demanda si vraiment j’étais tellement entré dans la confiance de cette étonnante personne. « Vous devez bien regretter son départ pour Paris », me roucoula-t-elle, en regardant son éventail avec une feinte pudeur… Comment sortis-je de cette pièce, je n’en sais vraiment rien. Il y avait aussi un escalier. Je ne le dégringolai pas la tête la première, c’est tout ce dont je suis sûr : je me souviens aussi d’avoir erré assez longtemps au bord de la mer et d’être rentré très tard, par le Prado, en jetant au passage un regard craintif sur la villa. Je ne vis aucune lumière à travers le feuillage clairsemé des arbres.

Le lendemain, je passai la journée avec Dominique à bord de notre petit bâtiment à surveiller nos hommes qui travaillaient sur le pont. À en juger par la façon dont ils s’acquittaient de leur tâche, le moral de ces hommes était parfait et je me sentis ragaillardi par cette journée passée en leur compagnie. Dominique, lui aussi, se donnait tout entier à son ouvrage, mais sa taciturnité avait quelque chose de sardonique. Dans la soirée, j’entrai un instant au café et la bruyante cordialité de madame Léonore qui me lança : « Eh ! signorino, vous voilà donc enfin ! », me fit plaisir. Mais quand elle fut venue s’asseoir un moment en face de moi, j’eus peine à soutenir l’éclat de ses yeux noirs. Cet homme et cette femme avaient l’air de savoir quelque chose. Que savaient-ils ? En nous quittant, elle me pressa la main d’une manière significative. Que voulait-elle dire ? Pourtant ces manifestations ne me froissaient pas. Les cœurs qui battaient dans les poitrines de ces gens-là n’étaient pas frivoles à la façon de vessies gonflées et parfumées. Ils n’étaient pas revêtus non plus de cette peau imperméable qui semble de règle dans un monde où l’on ne songe qu’à parvenir. En tout cas ils avaient flairé quelque chose de fâcheux ; mais quelle que fût leur idée à ce sujet, je pouvais être certain qu’ils n’y trouveraient jamais un prétexte à rire à mes dépens.

Ce jour-là, en rentrant, je vis Thérèse qui guettait mon retour, – ce qui n’était pas arrivé depuis bien longtemps. Elle me tendit une carte au nom du marquis de Villarel.

— « Comment avez-vous eu cela ? » lui demandai-je. Elle ouvrit aussitôt le robinet de sa volubilité et je ne fus aucunement surpris d’apprendre que ce personnage n’avait pas été jusqu’à venir me rendre visite en personne. Un jeune monsieur avait apporté cette carte. « Un si gentil jeune homme, s’écria-t-elle, avec une expression de dévote avidité. Il n’était pas très grand. Il avait un très joli teint (cette femme était incorrigible) et une jolie petite moustache noire. » Thérèse était sûre que ce devait être un officier en las filas légitimas. Persuadée de cette idée, Thérèse lui avait demandé des nouvelles de cet autre modèle de charme et d’élégance, le capitaine Blunt. Mais à son extrême surprise, le charmant jeune monsieur aux beaux yeux n’avait apparemment jamais entendu parler de Blunt. Il avait paru en revanche extrêmement intéressé par ce qui l’entourait ; il avait inspecté le vestibule, remarqué le bois précieux des panneaux de la porte, examiné attentivement la statuette d’argent qui soutenait le bec de gaz au pied de l’escalier, et, en fin de compte, il avait demandé si c’était bien là la maison de la très excellente señora doña Rita de Lastaola. La question avait frappé Thérèse de stupeur, mais, avec beaucoup de présence d’esprit, elle avait répondu au jeune monsieur qu’elle ne savait de quelle excellence il s’agissait, mais que la maison était sa propriété et qu’elle lui avait été donnée par sa propre sœur. Sur quoi le jeune monsieur avait paru à la fois assez embarrassé et furieux ; il avait tourné les talons et était remonté dans son fiacre. Comment pouvait-on se fâcher contre une pauvre fille qui n’avait jamais de sa vie rien fait de répréhensible.

— « Je suppose que Rita doit raconter d’affreux mensonges sur sa pauvre sœur. » Elle poussa un profond soupir. (Elle avait diverses façons de soupirer et celle-ci était du genre désespéré.) Et elle ajouta d’un ton pensif : « Péché sur péché, méchanceté sur méchanceté. Plus elle vivra, pire ce sera. Il vaudrait mieux pour Rita être morte. »

Je criai à « mademoiselle Thérèse » qu’il était vraiment impossible de dire si elle était plus stupide qu’abominable, mais je n’en fus pas autrement scandalisé. Ces éclats chez Thérèse n’avaient pas d’importance. On s’y habituait. Ils n’étaient que l’expression de sa rapacité et de sa vertu : si bien que je mis fin à notre conversation en lui demandant s’il y avait à dîner pour moi ce soir.

— « À quoi bon aller vous chercher à manger, mon cher jeune monsieur, me répondit-elle d’un ton tendrement plaisant, vous picorez juste comme un petit oiseau. Il vaut bien mieux que je vous fasse faire des économies. » On jugera de l’état singulier dans lequel je me trouvais quand j’aurai dit que je fus extrêmement surpris de l’opinion de Thérèse sur mon appétit. Peut-être avait-elle raison. Je n’en savais rien en tout cas. Je la regardai fixement et elle déclara enfin que le dîner était prêt.

Ce nouveau jeune homme qui avait surgi dans l’horizon de Thérèse ne me surprenait guère. Villarel devait voyager avec une sorte de suite, deux ou trois secrétaires pour le moins. J’avais suffisamment entendu parler du Quartier général carliste pour savoir que l’homme en question avait été (était probablement encore) capitaine général de la garde royale et que c’était là une personne fort influente à la Cour dans le domaine politique (et privé). La carte était, sous une forme polie, un ordre pur et simple d’avoir à me présenter devant Sa Grandeur. Aucun royaliste convaincu, – tel que je devais le lui paraître, – ne pouvait s’y méprendre. Je mis la carte dans ma poche et après avoir dîné, je passai ma soirée dans l’atelier à fumer, en poursuivant des rêveries tendres et mélancoliques, des visions exaltantes et cruelles. De temps à autre, je regardais le mannequin. Je me levai même une fois du canapé sur lequel je me retournais comme un ver, et je fus sur le point de le toucher, mais je me retins, en proie non pas à une honte soudaine, mais à un véritable désespoir. Thérèse survint. Il était tard et j’imagine qu’elle allait se coucher. Elle semblait personnifier la naïveté campagnarde et elle me proposa une énigme qui débutait ainsi :

— « Si Rita venait à mourir d’ici peu… »

Elle ne put aller plus loin parce que je bondis à ces mots et qu’elle fut effrayée de m’entendre crier :

— « Est-ce qu’elle est malade ? Qu’est-ce qu’il y a ? Vous avez eu une lettre ? »

Elle avait eu une lettre. Je ne lui demandai pas de me la montrer, quoique probablement elle l’eût fait volontiers. Rien ne me semblait avoir de sens, en fin de compte. Mais l’interruption avait apparemment fait oublier à Thérèse sa sinistre énigme. Ses yeux rusés et inintelligents m’observèrent un moment ; puis, après avoir remarqué qu’après tout la loi était juste, elle m’abandonna aux horreurs de cet atelier. Je crois que je m’y endormis d’épuisement. Au cours de la soirée, je me réveillai, transi et dans une complète obscurité. Je me traînai jusqu’à ma chambre pour me coucher, et passai devant l’infatigable statuette qui supportait toujours sa maigre lumière. Dans le vestibule noir et blanc il faisait froid comme dans une glacière.

Ce qui m’engagea surtout à rendre visite au marquis de Villarel, ce fut qu’en somme j’étais la découverte de doña Rita : sa propre recrue. Ma fidélité et ma fermeté avaient été garanties par elle et non par quelqu’un d’autre. Je ne pouvais supporter l’idée qu’elle pût être en butte aux critiques de tous les bavards qui appartenaient à la Cause. Et comme, à part cela, rien n’avait vraiment d’importance, – eh bien ! j’en finirais avec cette corvée.

Mais il paraît que je n’avais pas suffisamment réfléchi aux conséquences de cette démarche. Tout d’abord la vue de la Villa qui prenait au soleil un air sinistrement joyeux, – mais qui ne la contenait plus maintenant, – me troubla tellement qu’une fois arrivé à la porte, je fus sur le point de m’enfuir. Quand, après beaucoup d’hésitation, je me décidai à entrer, – introduit par l’homme au tablier de lustrine verte qui me reconnut, – la pensée de pénétrer dans cette pièce qu’elle avait quittée aussi définitivement que si elle eût été morte, me troubla à tel point qu’il me fallut m’appuyer à la table jusqu’à ce que cette faiblesse eût passé. Et je me sentis irrité comme d’une trahison, quand l’homme au tablier de lustrine, au lieu de me faire entrer dans la salle à manger pompéienne, se dirigea à travers l’antichambre, vers une autre porte (nullement pompéienne, mais plutôt Louis XV, cette villa était une sorte de salade de tous les styles) et m’introduisit dans une pièce claire remplie de meubles des plus modernes. Le portrait en pied d’un officier en uniforme bleu ciel était accroché au mur du fond. L’officier avait une petite tête, une barbe noire, taillée en carré, un corps vigoureux, ses mains gantées reposaient sur la garde d’un sabre. Ce tableau saisissant dominait un bureau d’acajou massif et, devant ce bureau, un vaste fauteuil, à large dossier, en velours vert foncé. Je pensais qu’on m’avait introduit dans une pièce vide, lorsque mes yeux ayant parcouru un tapis fort éclatant, aperçurent sous le fauteuil une paire de pieds.

Je me dirigeai vers eux et découvris un petit homme qui ne fit pas le moindre signe avant que je ne fusse sous ses yeux mêmes, enfoui qu’il était dans les profondeurs du velours vert. Il changea lentement de pose et tournant vers mon visage des yeux caves qui brillaient d’un éclat paisible, il m’examina longuement.

Sa physionomie jaune et émaciée me parut avoir une expression comminatoire, mais je crois maintenant qu’il fut simplement saisi de voir que j’étais si jeune. Je m’inclinai profondément. Il me tendit une petite main maigre.

— « Prenez un siège, don Jorge. »

Il était très petit, frêle, mince, mais sa voix n’avait rien de languissant quoiqu’elle fût comme un souffle. Telles étaient l’enveloppe et la voix de l’âme fanatique qui animait le Grand-Maître des Cérémonies et Capitaine-Général de la Garde du Corps au Quartier général de la Cour légitimiste, détaché alors en mission. Tout en lui n’était que fidélité, inflexibilité, et sombre conviction : mais, à l’instar de certains grands saints, il n’avait que fort peu de corps pour soutenir tous ces mérites.

— « Vous êtes bien jeune, remarqua-t-il pour commencer. Les questions dont je désirais m’entretenir avec vous sont des plus graves. »

— « J’avais l’impression que Votre Excellence désirait me voir sur l’heure. Mais si Votre Excellence le préfère, je reviendrai dans, mettons, sept ans, quand je serai assez âgé pour m’entretenir de questions graves. »

Il ne remua ni bras ni jambe, et aucun clignement de paupière ne laissa voir qu’il eût entendu ma réplique affreusement inconvenante.

— « Vous nous avez été recommandé par une noble et loyale dame, en laquelle Sa Majesté, – que Dieu garde, – a mis son entière confiance. Dieu la récompensera comme elle le mérite, et vous également, Señor, en proportion de l’intérêt que vous portez à cette grande cause qui a reçu la bénédiction (ici il se signa) de notre Sainte Mère l’Église. »

— « Je suppose que Votre Excellence comprend bien qu’en tout ceci je ne cherche aucune espèce de récompense. »

Il fit une vague grimace, presque éthérée.

— « Je parlais de la bénédiction spirituelle qui récompense le service de la religion et qui s’exercera au profit de votre âme, – expliqua-t-il avec une légère nuance d’aigreur. Pour ce qui est de l’autre, cela va sans dire, et votre fidélité est chose entendue. Sa Majesté, – que Dieu garde, – a déjà eu le plaisir d’exprimer la satisfaction que lui ont donnée vos services à la très noble et loyale doña Rita dans une lettre écrite de sa propre main. »

Peut-être s’attendait-il à me voir accueillir cette déclaration par quelque signe, parole, salut ou je ne sais quoi d’autre, toujours est-il qu’en présence de mon immobilité, il fit un léger mouvement sur son siège qui en craqua d’impatience.

— « Je crains, Señor, reprit-il, que vous ne soyez atteint de cet esprit d’irrévérence et de raillerie qui a pénétré ce malheureux pays qu’est la France, où vous et moi, nous sommes des étrangers, je crois. Seriez-vous un jeune homme de cette sorte ?

— « Je fais un très bon contrebandier, Votre Excellence », répondis-je.

Il inclina la tête d’un air grave.

— « Nous nous en sommes aperçus. Mais je cherchais à cela des motifs qui ne sauraient avoir de source pure que dans la religion. »

— « Je vous avouerai franchement que je n’ai guère réfléchi aux motifs, lui dis-je ; il me suffit de savoir qu’ils n’ont rien de déshonorant, et que personne n’y peut voir ceux d’un aventurier avide de quelque bas profit. »

Il m’écouta patiemment, et quand il vit que je n’ajoutais rien, il mit fin à cette discussion.

— « Señor, nous devons réfléchir aux motifs de nos actions. Cela est salutaire pour notre conscience et cela nous est recommandé (il se signa) par Notre Sainte Mère l’Église. J’ai ici certaines lettres venues de Paris, au sujet desquelles je désirerais consulter votre jeune sagacité, dont l’éloge nous a été fait par la très loyale doña Rita. »

Le son de ce nom sur ses lèvres était tout simplement odieux. Cet homme pétri de formes, de cérémonies et de royalisme fanatique, devait être parfaitement dépourvu de cœur. Peut-être réfléchissait-il à ses motifs, mais sa conscience me paraissait quelque chose de monstrueux, que peu d’actions eussent été capables de troubler de façon appréciable. Toutefois, par égard pour doña Rita, je ne lui refusai pas l’appui de ma jeune sagacité. Ce qu’il en pensait, je n’en sais certes rien. Les questions que nous discutâmes n’étaient pas, cela va sans dire, de haute politique, quoiqu’au point de vue de la guerre dans les provinces du Sud, elles fussent assez importantes. Nous nous entendîmes sur certaines mesures à prendre, et finalement, toujours par égard pour le crédit de doña Rita, je me mis à sa disposition, ou à celle de tel agent carliste qu’il mettrait à sa place : car je ne supposais pas qu’il demeurât très longtemps à Marseille. Il se leva de son fauteuil à grand’peine comme l’eût fait un enfant malade. L’audience avait pris fin, mais ayant remarqué que mon regard errait vers le portrait, il me dit du même ton mesuré, soupiré :

— « Je dois le plaisir de posséder ici cette œuvre admirable à l’aimable attention de madame de Lastaola qui, sachant mon attachement à la personne royale de mon maître, l’a fait envoyer de Paris pour m’accueillir en cette maison affectée à mes occupations, grâce à sa générosité à l’égard de la Cause Royale. Malheureusement, elle aussi, est atteinte par la contagion de cette époque irrévérencieuse et incrédule. Mais elle est jeune encore. Elle est jeune. »

Ces derniers mots furent proférés sur un singulier ton de menace comme s’il avait eu quelque surnaturel avertissement de désastres menaçants. Avec ses yeux brillants, il avait l’air d’un inquisiteur dont l’âme indomptable animait le corps frêle. Mais soudain il abaissa ses paupières et la conversation prit fin, de façon aussi caractéristique qu’elle avait débuté, par une lente inclinaison de tête pour me signifier mon congé et par ces mots : « Adios, Señor, – que Dieu vous garde du péché ! »

III

Je dois dire que, pendant les trois mois qui suivirent, je me jetai à corps perdu dans mon illégal trafic avec une sorte de fureur désespérée, semblable à celle d’un homme rangé qui se mettrait soudain à boire. Le métier devenait dangereux. Dans le Sud, l’organisation des bandes laissait fort à désirer, elles agissaient sans plan déterminé et l’on se mettait à les pourchasser d’assez près. Le transport des ravitaillements n’était plus assuré : nos amis à terre commençaient à prendre peur : il était peu réjouissant, après une journée d’habiles manœuvres, de découvrir qu’il n’y avait personne à l’endroit fixé pour le débarquement, d’avoir à prendre le large avec notre compromettante cargaison ou de longer la côte toute une semaine en se défiant de tout le monde à commencer par le moindre bâtiment qu’on pouvait rencontrer. Nous tombâmes une fois dans une embuscade tendue par un groupe de « ces coquins de carabiniers » (comme disait Dominique) qui s’était dissimulé parmi des rochers, après avoir disposé un train de mulets bien en vue sur le rivage. Dominique flaira quelque chose de suspect. Grâce à ce sixième sens dont sont probablement doués ceux qui se livrent à des besognes illicites. « Ça sent la trahison », déclara-t-il tout à coup en reprenant son aviron. Nous ramions seuls, lui et moi, dans un canot ; en reconnaissance. Ce jour-là, notre salut fut positivement miraculeux. Il faut que quelque puissance surnaturelle ait relevé le canon des fusils des carabiniers, car ils nous manquèrent de quelques mètres. Et comme les carabiniers ont la réputation de bien tirer, Dominique, après avoir poussé un violent juron, attribua notre salut à l’ange gardien spécial qui veille sur les jeunes fous. Dominique avait dans les anges une croyance conventionnelle, mais il ne revendiquait aucun droit à en avoir un à lui. Peu après, tandis que nous naviguions paisiblement dans la nuit, nous nous trouvâmes tout à coup à portée d’un petit caboteur qui marchait aussi tous feux éteints et qui nous gratifia d’une volée de coups de fusil. Le cri impérieux de Dominique : « À plat ventre ! » et aussi une saute de vent inattendue nous sauvèrent la vie à tous. Personne n’eut la moindre égratignure. Nous passâmes en un instant, et la brise qui souffla alors nous permit de prendre de l’avance sur tout ce qui aurait pu nous donner la chasse. Mais, une heure plus tard, alors que, côte à côte, nous scrutions les ténèbres, j’entendis Dominique murmurer entre ses dents : « Le métier se gâte. » J’avais, moi aussi, l’impression que si le métier n’était pas entièrement gâté, nous en avions du moins vu les beaux jours. Mais cela m’était égal. À mon point de vue, cela valait même mieux : la chose n’en avait que plus d’intérêt : c’était l’enivrement d’un alcool plus pur. Une salve dans l’obscurité n’était pas, après tout, chose si déplorable. Un moment seulement avant que nous ne l’eussions reçue, là, par cette nuit calme, au murmure de la mer caressée par la brise, je contemplais la ravissante forme d’une tête éclairée de sa propre clarté, une chevelure fauve semée d’étincelles ardentes relevée sur une nuque blanche, et retenue par une flèche d’or empennée de brillants et ornée de rubis sur toute sa longueur. Ce bijou dont, à vrai dire, je ne trouvais pas la conception du meilleur goût, tenait dans ma mémoire une place excessive et prenait jusque dans mon sommeil des significations particulières. Souvent, je voyais en rêve celle qui le portait : la blancheur de ses membres brillait faiblement dans l’obscurité, comme une nymphe dans l’épaisseur du feuillage : elle élevait la grâce parfaite de son bras pour prendre dans ses cheveux cette flèche d’or et la lancer vers moi comme un dard. La flèche se dirigeait vers moi en sifflant comme un trait de feu, mais je m’éveillais toujours avant qu’elle ne me frappât. Toujours. Une salve semblait devoir mieux faire l’affaire, quelque jour, – ou quelque nuit.

Le jour vint enfin où tout m’échappa des mains. Le petit navire, brisé, anéanti comme l’unique jouet d’un enfant solitaire : la mer elle-même qui l’avait englouti et m’avait jeté sur le rivage après un naufrage qui ne me laissait pas le souvenir d’un combat loyal mais celui d’un suicide. Il avait emporté tout ce que je possédais de vie indépendante, mais il n’avait pas réussi à m’arracher d’un monde qui avait vraiment l’aspect d’un autre monde réservé à des pécheurs endurcis. Dominique lui-même m’abandonna, atteint dans son être intime par la fin, pour lui plus tragique, de notre commune entreprise. La sinistre rapidité de cette dernière aventure avait été comme un coup de tonnerre assourdissant : et un soir, excédé, écœuré, hébété, le cœur en peine, je me retrouvai à la gare de Marseille, après nombre d’aventures plus désagréables les unes que les autres qui m’avaient valu des privations, de grands efforts, des difficultés avec toutes sortes de gens auxquels je donnais évidemment l’impression d’un vagabond digne de l’attention des gendarmes, bien plutôt que celle d’un jeune monsieur respectable (encore qu’extravagant) et assisté d’un ange gardien bien à lui. J’avoue que je m’esquivai de la gare : j’évitai ses lumières, comme si l’insuccès faisait nécessairement d’un homme un réprouvé. Je n’avais plus un sou sur moi. Je n’avais pas même le ballot et le bâton d’un chemineau. Je n’étais ni rasé, ni lavé et le cœur me manquait. J’étais dans un tel accoutrement que je n’osai m’approcher de la rangée des fiacres où, à vrai dire, je ne distinguai que deux paires de lanternes dont l’une s’éloigna tandis que je la regardais. Quant à l’autre, je la laissai aux heureux de ce monde. Je n’avais aucune confiance dans ma force de persuasion, je ne me sentais aucune force. Je me faufilai par les rues, grelottant de froid ; par les rues bruyantes où la folie était déchaînée. C’était le moment du carnaval.

Il y a de petits objets qui ont le pouvoir de s’attacher à un homme d’étonnante façon. J’avais presque perdu la liberté et la vie même : j’avais perdu mon navire, une ceinture pleine d’or, j’avais perdu mes compagnons, je m’étais séparé de mon ami ; mon occupation, – mon seul lien avec la vie, avec la mer, – ma casquette et ma veste avaient disparu, mais un petit canif et une clef ne m’avaient pas faussé compagnie. Avec la clef j’ouvris la porte du refuge. Le vestibule avait toujours son même aspect sourd-muet, son impassibilité noire et blanche. Le malingre bec de gaz luttait vaillamment contre l’adversité au bout du bras d’argent de la statuette qui conservait sa gracieuse position sur la pointe du pied gauche, et l’escalier se perdait dans les ténèbres. Thérèse était avare d’éclairage. Revoir tout cela était bien surprenant. Il me semblait que tout ce que j’avais connu eût dû s’écrouler avec fracas au moment de la catastrophe finale survenue sur la côte d’Espagne : et voici que Thérèse elle-même descendait l’escalier, effrayée mais courageuse. Peut-être pensait-elle qu’elle allait être assassinée pour de bon cette fois-ci. Elle avait une étrange et paisible conviction que la maison était particulièrement propice au crime. On ne pouvait jamais pénétrer ses idées incultes, auxquelles elle s’attachait avec la stupidité d’une paysanne, sous l’apparente sérénité d’une nonne. Elle tremblait de tous ses membres en descendant vers son sort ; mais en me reconnaissant, elle eut un tel choc qu’elle en tomba assise sur la dernière marche. Elle ne m’attendait pas avant une semaine au moins. « Et puis, ajouta-t-elle, en voyant dans quel état vous êtes, mon sang n’a fait qu’un tour. »

En vérité, le piteux état dans lequel je me trouvais sembla avoir fait sortir ou avoir fait rentrer sa véritable nature. Qui avait jamais pu sonder sa nature ! Elle ne donna pas cours en effet à sa mielleuse volubilité. Il n’y eut aucun de ses « cher jeune monsieur » et « pauvre petit ». Elle ne fit aucune allusion au péché. Dans un silence de mort, elle traversa la maison en courant pour aller préparer ma chambre, allumer le feu et le gaz, et elle me tira même par le bras pour m’aider à monter l’escalier. Oui, elle porta même la main sur moi dans ce dessein charitable. Ses mains tremblaient. Ses yeux incolores ne se détachaient pas de mon visage.

— « Qui vous a mis dans cet état ? » murmura-t-elle.

— « Si je vous le disais jamais, mademoiselle Thérèse, vous y verriez la main de Dieu. »

Elle laissa tomber l’oreiller qu’elle portait et sur lequel elle faillit se laisser choir.

— « Oh ! pauvre petit ! » murmura-t-elle en s’enfuyant vers la cuisine.

Je m’enfonçai dans mon lit comme dans un nuage et Thérèse réapparut confusément : elle m’offrait quelque chose dans une tasse. Je crois que c’était du lait chaud, et après que je l’eus bu, elle prit la tasse et resta à me regarder fixement. Je parvins à dire avec peine :

— « Allez-vous-en ! »

Sur quoi elle disparut comme par enchantement, avant même que les mots ne fussent tous sortis de sa bouche. Aussitôt après, le soleil darda, par les interstices des Persiennes, sa lumière diffuse, et Thérèse réapparut comme par enchantement, en disant d’une voix lointaine : « Il est midi. » La jeunesse reprend ses droits. J’avais dormi comme une pierre, pendant dix-sept heures.

Je suppose qu’un homme honorable qui a fait banqueroute doit connaître un semblable réveil : le sentiment de la catastrophe, l’effroi devant la nécessité de recommencer sa vie, le vague sentiment qu’il y a des malheurs qu’on doit payer de la pendaison.

Dans le courant de la matinée, Thérèse m’annonça que l’appartement qu’occupait d’ordinaire M. Blunt était vacant ; elle ajouta mystérieusement qu’elle avait l’intention de le garder vacant pendant quelque temps, conformément aux instructions qu’elle avait reçues. Je ne voyais pas pourquoi Blunt pouvait désirer revenir à Marseille. Elle me dit aussi qu’il n’y avait pas de locataires dans la maison, sauf moi et les deux danseuses avec leur père. Ils s’étaient tous trois absentés pendant quelque temps, les jeunes filles avaient eu des engagements dans des théâtres d’été en Italie, mais elles avaient apparemment obtenu un réengagement pour l’hiver et elles étaient revenues. Je laissais parler Thérèse parce que cela empêchait mon imagination de travailler sur des sujets qui, j’en avais pris mon parti, ne me concernaient en aucune façon. Je sortis de bonne heure pour me débarrasser d’une corvée. Il était convenable que je fisse connaître à l’agent carliste qui campait dans la villa du Prado, la brusque fin de mes occupations. Ce serait là une nouvelle assez grave pour lui et je n’étais guère enchanté d’en être le porteur, pour des raisons qui m’étaient surtout personnelles. J’avais ceci de commun avec Dominique que je n’aimais pas l’insuccès.

Le marquis de Villarel était, bien entendu, parti depuis longtemps. L’homme qui se trouvait là était un tout autre type de carliste, et son tempérament était celui d’un commerçant. Il était l’intendant en chef des armées légitimistes, un honnête courtier en munitions, et qui jouissait d’une grande réputation d’habileté. Sa charge importante le retenait naturellement en France, mais sa jeune femme, dont la beauté et la dévotion à son roi étaient bien connues, le représentait dignement au Quartier général où ses propres apparitions étaient extrêmement rares. Le loyalisme différent mais conjugué de ces deux personnes avait été récompensé par un titre de baron et le ruban d’un ordre quelconque. Les commérages des cercles légitimistes appréciaient ces faveurs avec une souriante indulgence. C’était l’homme qui avait montré tant d’inquiétude à l’annonce de la première visite de doña Rita à Tolosa. Il avait d’extrêmes égards pour sa femme. Et dans cette atmosphère de cliquetis d’armes et d’intrigues incessantes, nul n’aurait alors souri de son inquiétude si l’homme lui-même n’avait été quelque peu grotesque.

Il dut avoir un saisissement quand je me fis annoncer, car il ne s’attendait guère à me voir déjà ; personne ne m’attendait. Il traversa la pièce à pas feutrés. Son nez saillant, son crâne plat et ses vêtements noirs lui donnaient l’aspect d’un corbeau obèse, et quand je l’eus mis au courant du désastre, il manifesta son étonnement et son trouble par un petit sifflement très significatif. Je ne pouvais, quant à moi, partager sa consternation. Mes sentiments étaient à cet égard d’un tout autre ordre, mais je me sentais gêné par son regard stupide :

— « Je suppose, lui dis-je, que vous prendrez sur vous d’avertir doña Rita qui est grandement intéressée à cette affaire. »

— « Oui, mais j’ai entendu dire que madame de Lastaola devait quitter Paris hier ou ce matin. »

Ce fut à mon tour de le regarder bouche bée. Enfin je lui demandai :

— « Pour Tolosa ? », du ton de quelqu’un qui est au courant.

Soit parce qu’il avait baissé la tête, soit à cause d’un jeu de lumière, il me sembla que son nez s’était allongé sensiblement.

— « C’est là, Señor, l’endroit où il faut que nous fassions parvenir cette nouvelle sans retard, susurra-t-il d’un ton inquiet. Je pourrais télégraphier à notre agent de Bayonne qui trouverait un messager. Mais les Alphonsistes ont des agents, eux aussi, qui sont pendus au télégraphe. Il est inutile que les ennemis soient renseignés. »

Il était manifestement fort embarrassé et il s’efforçait de penser à deux choses à la fois.

— « Asseyez-vous, don Georges, asseyez-vous, dit-il en m’imposant littéralement un cigare. Je suis extrêmement désolé. Cette, – je veux dire doña Rita, – est indubitablement en route pour Tolosa. C’est effroyable ! »

Je dois dire pourtant que cet homme avait un certain sentiment du devoir. Il fit taire ses craintes personnelles. Après quelque réflexion, il murmura :

— « Il y a un autre moyen de faire passer la nouvelle au Quartier général. Supposons que vous m’écriviez une lettre, relatant les faits. Nous avons un de nos agents, – une personne que j’ai employée à l’achat de fournitures, un parfait honnête homme, – qui arrive du Nord par le train de dix heures et m’apporte des papiers de nature confidentielle. Il n’est pas très intelligent. Je me demande, don Georges, si vous consentirez à aller le chercher à la gare et à vous occuper de lui jusqu’à demain… L’idée de le voir aller et venir seul ne me plaît pas du tout. Demain soir, nous l’enverrions à Tolosa par la route de la côte, avec votre lettre, et il pourrait aller voir également doña Rita qui, sans aucun doute y sera déjà… » Il eut de nouveau, tout à coup, l’air préoccupé et alla, en vérité, jusqu’à se tordre les mains : « Oh ! oui, elle y sera ! », s’écria-t-il du ton le plus pathétique.

Je n’étais guère d’humeur à sourire, et il dut être satisfait de la gravité avec laquelle je supportais ses extraordinaires grimaces. Mon esprit était à cent lieues de là. Je pensais : « Pourquoi pas ? Pourquoi n’écrirais-je pas moi aussi une lettre à doña Rita, où je lui dirais que maintenant rien ne s’opposait plus à mon départ d’Europe, car réellement on ne pouvait recommencer cette entreprise. L’idée du « jamais plus » avait pris complètement possession de moi. Je ne pouvais en détacher mon esprit. Oui, j’écrirais. Le digne commissaire général des forces carlistes avait l’impression que je le regardais, mais ce que je voyais c’était une confusion de femmes et de jouvenceaux ailés et le faible éclat de lampes rayonnant sur une flèche d’or dans une chevelure qui semblait se dérober sans cesse à ma main tendue.

— « Oui, dis-je, je n’ai rien à faire, ni même à quoi penser pour le moment. J’irai chercher votre homme à son arrivée, au train de dix heures, ce soir. Comment est-il ? »

— « Oh ! il a une moustache et des favoris noirs, et le menton rasé », me dit cordialement le baron de fraîche date. « Un très honnête garçon ! Il m’a déjà rendu grand service. Il s’appelle José Ortega. »

Il était de nouveau parfaitement maître de lui. Et d’un pas feutré, il me reconduisit jusqu’à la porte. Il me serra la main avec un sourire mélancolique.

— « C’est une effroyable situation. Ma pauvre femme va être complètement affolée. Elle est tellement patriote ! Merci bien, don Georges. Vous me soulagez. Cet homme est assez stupide et assez difficile. Un individu singulier, mais très honnête ! oh ! très honnête ! »

IV

C’était le dernier soir du carnaval. Les mêmes masques, les mêmes cris, les mêmes ruées folles, la même humanité déchaînée et déguisée se répandait par les rues que balayaient les bouffées d’un mistral qui semblait les faire danser comme des feuilles mortes sur une terre où la mort épie toute joie.

Douze mois exactement s’étaient écoulés depuis cet autre soir de carnaval où je m’étais senti un peu las et solitaire, mais en paix avec le genre humain. Ce devait être un an auparavant à un ou deux jours près. Mais ce soir-là ce n’était pas seulement un sentiment de solitude que je ressentais. Je me sentais accablé par l’impression d’une ruine complète et universelle, où il y avait peut-être plus de colère que de peine : comme si le monde m’avait été non pas arraché par un auguste décret, mais avait été dérobé à mon innocence par un destin rusé, au moment même où il découvrait à ma passion sa chaude et généreuse beauté. Cette conscience d’une ruine universelle avait au moins l’avantage de me mettre dans un état voisin d’une philosophie indifférente. Je gagnai la gare, aussi insouciant des rafales de vent glacé que si j’eusse marché à l’échafaud. Le retard du train ne m’irrita pas le moins du monde. J’avais résolu d’écrire une lettre à doña Rita. Cet « honnête garçon » que j’attendais irait la lui porter. Il trouverait sans peine madame de Lastaola à Tolosa. Le Quartier général, qui était aussi une Cour, bourdonnait de commentaires sur sa présence. Très probablement cet « honnête garçon » était déjà connu de doña Rita. C’était probablement une de ses découvertes, comme j’en étais une. Moi aussi on devait me considérer comme un « honnête garçon » quoique un peu stupide, depuis qu’on avait pu voir que ma chance n’était pas inépuisable. J’espérais qu’en portant ma lettre, il ne se laisserait pas prendre par quelque guerilla d’alphonsistes qui ne manquerait pas de lui faire son affaire. Mais pourquoi, après tout ? Je m’étais bien tiré d’une entreprise beaucoup plus dangereuse que de passer la frontière sous la conduite d’un guide sûr. Je me représentais l’homme escaladant péniblement des pentes rocailleuses et dégringolant le long de ravins déserts avec ma lettre à doña Rita dans sa poche. Ce serait une lettre d’adieu comme jamais amant n’en avait écrite, comme jamais femme au monde n’en avait lue depuis le commencement de l’amour sur la terre. La lettre serait digne de la femme. Aucune expérience, aucune réminiscence, aucune des traditions défuntes de la passion ou du langage ne l’inspirerait. Elle-même en serait la seule inspiratrice. Elle y verrait sa propre image comme en un miroir, et peut-être alors comprendrait-elle ce à quoi je disais adieu, sur le seuil même de ma vie. Un souffle de vanité me traversa la cervelle. Une lettre aussi émouvante que l’était sa propre vie serait quelque chose d’unique. Je regrettais de n’être pas poète.

Un bruit confus de pas, un flot soudain de voyageurs gagnant les issues du quai me tira de ma torpeur. Je reconnus sur-le-champ les favoris de mon homme, – non pas qu’ils fussent énormes, mais leur existence m’avait été signalée d’avance par l’excellent commissaire général. Je ne vis d’abord de lui que ses favoris. Ils étaient noirs, taillés en nageoires de requin, et si fins que le moindre souffle leur donnait une sorte de mouvement badin. L’homme avait la tête dans les épaules, et quand il se fut dégagé de la foule des voyageurs, il me fit l’effet d’un être malheureux et inquiet. Évidemment il ne s’attendait pas à ce qu’on vînt à sa rencontre car, lorsque je lui eus murmuré à l’oreille : « Señor Ortega », il s’écarta de moi et faillit laisser choir un petit sac qu’il portait à la main. Il avait le teint uniformément pâle, une bouche rouge, peu engageante. Son état social n’était pas bien défini. Il portait un pardessus bleu de coupe ordinaire, son apparence n’avait aucune distinction particulière. Toutefois, ces favoris mouvants près de cette bouche rouge, et l’expression soupçonneuse de ses yeux noirs, attiraient l’attention. C’était d’ailleurs ce que je regrettais le plus, car j’aperçus deux individus, à l’écart, qui m’avaient tout l’air d’agents en civil et qui nous examinaient avec insistance. Je fourrai mon homme dans un fiacre. Il avait voyagé depuis le matin et après que nous eûmes fait un peu connaissance, il m’avoua qu’il avait très faim et très froid. Ses lèvres tremblaient et son regard me sembla animé d’une curiosité rusée et cynique quand ses yeux se tournaient vers moi. Je me demandais ce que je pourrais bien faire de lui, mais tout en roulant au trot cahoté de la voiture, j’arrivai à la conclusion que le mieux à faire était de l’installer dans l’atelier. Les maisons meublées sont les endroits les plus surveillés par la police et les meilleurs hôtels même sont obligés de tenir un registre des arrivants. Je désirais vivement que rien ne vînt entraver sa mission. Comme nous traversions des carrefours où le mistral était furieusement déchaîné, je sentis l’homme frissonner à mon côté. Thérèse avait sûrement dû allumer le poêle de fonte de l’atelier avant de se retirer pour la nuit, et, de toutes façons, il me faudrait lui demander de préparer un lit sur le divan. Service du roi ! Je dois dire qu’elle était aimable et ne renâclait pas devant la besogne. Tandis que l’homme sommeillerait dans la chambre d’en haut, je me disposerais à coucher sur le papier ces grands mots de passion douloureuse qui bouillonnaient dans mon cerveau et devaient même s’être frayés un chemin à travers mes lèvres, car l’homme à côté de moi me demanda tout à coup : « Vous dites ? » – « Rien », répondis-je surpris. À la vague clarté des réverbères, il me semblait incarner la misère physique, avec ses dents qui claquaient et ses favoris rebroussés à plat sur ses oreilles. Mais il n’éveilla aucunement ma compassion. Il jurait entre ses dents en espagnol et en français, et j’essayais de le calmer en lui disant que nous n’avions pas loin où aller. « Je meurs de faim », dit-il avec aigreur et j’en éprouvai un peu de remords. Évidemment, la première chose à faire était de le faire manger. Nous arrivions à ce moment à la Canebière et comme je ne tenais pas à me montrer avec lui dans un restaurant chic où un nouveau visage (et quel visage !) n’eût pas manqué de nous faire remarquer, je fis avancer le fiacre jusqu’à la Maison Dorée qui était un endroit de réunion générale et où, dans la confusion des visages, il passerait inaperçu.

Pour ce dernier soir de carnaval, cette grande maison avait tous ses balcons décorés de guirlandes de lanternes vénitiennes jusqu’au toit. Je me dirigeai vers le grand salon, car les cabinets particuliers avaient tous été retenus depuis des jours. Il y avait là une foule de gens costumés mais, par bonheur, nous pûmes nous assurer une petite table dans un coin et personne ne prêta la moindre attention à notre présence. Señor Ortega marchait sur mes talons et, après s’être assis en face de moi, il jeta un regard hargneux sur cette scène joyeuse. Il pouvait bien être alors dix heures et demie. Deux verres de vin qu’il but coup sur coup n’améliorèrent pas ses dispositions. Il cessa seulement de frissonner. Quand il eut commencé à manger, il dut avoir l’impression de n’avoir pas de raison de me garder rancune, car il s’efforça de prendre des manières polies et même cordiales. Sa bouche, cependant, trahissait une amertume persistante. Elle était trop rouge : mais tout était ainsi en lui, les favoris trop noirs, le front trop blanc, les yeux trop mobiles. Il vous observait avec une expression avide qui vous mettait mal à l’aise. Il semblait attendre que vous vous trahissiez par quelque mot inconsidéré dont il se fût emparé avec délices. C’est cette particularité qui me fit me tenir sur mes gardes. Je ne savais vraiment pas qui était devant moi et cela importait peu. Mes impressions étaient assez confuses : mes réflexes étaient d’une incroyable lourdeur. De temps à autre, j’avais la vision d’une femme avec une flèche d’or dans les cheveux. Et cela me jetait tour à tour dans une exaltation et un découragement également extrêmes que j’essayais de combattre en causant ; mais Señor Ortega n’était guère encourageant ; ses affaires personnelles le préoccupaient visiblement. Soudain, il me demanda si je savais pourquoi on l’avait arraché à ses occupations (il était en train d’acheter des fournitures à des paysans quelque part dans le centre de la France). Je lui répondis que je n’en savais rien, mais que je croyais savoir qu’on avait l’intention de l’envoyer porter un message du baron H… au Quartier Royal, à Tolosa.

Il me foudroya du regard.

— « Et pourquoi est-on venu ainsi à ma rencontre ? » demanda-t-il d’un air préparé à entendre un mensonge.

Je lui expliquai que c’était sur le désir même du baron, par prudence et pour lui épargner tout ennui possible avec la police.

Il le prit fort mal : « Quelle sottise ! » dit-il. Depuis plusieurs années il était employé chez Hernandez frères, à Paris, une maison d’importation et il voyageait pour leurs affaires, – ainsi qu’il pouvait le prouver. Il plongea la main dans sa poche de côté et en sortit des papiers qu’il y remit aussitôt.

Et même alors je ne savais vraiment pas qui j’avais là devant moi, occupé à dévorer une tranche de pâté de foie gras. Cela ne me vint pas à l’idée. Comment eût-ce été possible ? La doña Rita qui me hantait n’avait pas d’histoire : elle n’était qu’un principe vivant chargé de fatalité. Sa forme n’était qu’un mirage du désir, un mirage désespérant.

Il se versa encore du vin et me pria de lui dire qui j’étais. « C’est bien le moins que je le sache », ajouta-t-il.

On ne pouvait rien objecter à cela, vis-à-vis d’un homme associé au carlisme. Le plus simple était de me présenter comme ce « Monsieur Georges » dont il avait probablement entendu parler. Il se pencha, à s’en plier la poitrine contre le rebord de la table : ses yeux étaient comme des poignards qu’il eût voulu m’enfoncer dans le cerveau. Ce n’est que bien plus tard que je compris combien j’avais été près de la mort à ce moment. Mais il n’y avait sur la table que de vulgaires couteaux de restaurant à bouts ronds. Au milieu de sa fureur, peut-être se rappela-t-il la pauvre arme qu’était un couteau de ce genre et cela lui fit-il abandonner la pensée de m’arracher le cœur sur-le-champ. Ç’avait pu n’être qu’une impulsion soudaine. Son dessein était autre. Il n’en avait pas à mon cœur. Ses doigts, à vrai dire, erraient bien sur le manche du couteau placé près de son assiette mais ce qui retint mon attention, ce fut de voir un bizarre, sournois et insinuant sourire se dessiner sur ses lèvres rouges. « Pour sûr qu’il avait entendu parler de moi ! Le chef de la grande organisation de contrebande d’armes ! »

— « Oh ! dis-je, c’est me donner trop d’importance. La personne que je considérais comme le chef de toute cette affaire était, comme il le savait sans doute, une certaine noble et loyale dame.

— « Je suis aussi noble qu’elle », me lança-t-il d’un ton bourru qui, du coup, me le fit tenir pour un dangereux animal. « Et quant à être loyale, qu’est-ce que ça veut dire ? Être sincère ! Être fidèle. Je sais à quoi m’en tenir à son sujet ! »

Je parvins à conserver un air de parfaite indifférence. Ce n’était pas quelqu’un à qui parler de doña Rita.

— « Vous êtes Basque ? » lui dis-je.

Il en convint, d’un air assez dédaigneux et même alors la vérité ne se fit pas jour en moi. Je suppose qu’avec l’égoïsme invétéré d’un amoureux je ne songeais qu’à moi-même par rapport à doña Rita et non pas à doña Rita elle-même. Et lui aussi évidemment.

— « Je suis un homme qui a reçu de l’instruction, ajouta-t-il ; mais je connais toute sa famille : ce sont des paysans. Il y a une sœur, un oncle, un prêtre, paysan lui aussi, tout à fait dénué d’instruction. On ne peut attendre grand’chose d’un prêtre (je suis libre penseur, cela va sans dire), mais il est réellement trop méchant, une espèce de brute. Quant à tous les siens, – morts pour la plupart maintenant, – ils n’ont jamais eu aucun intérêt. Ils avaient bien un petit lopin de terre, mais ils allaient toujours travailler dans les fermes des autres, – une bande de va-nu-pieds, de crève-la-faim. J’en sais quelque chose, car nous sommes quelque peu parents. Cousins au vingtième degré ou quelque chose comme ça. Oui, je suis parent de cette très loyale dame. Et qu’est-elle donc, après tout, sinon une Parisienne aux innombrables amants, à ce qu’on dit ? »

— « Je ne crois pas que votre renseignement soit tout à fait exact, lui dis-je en affectant de bâiller légèrement. Ce ne sont là que des racontars et je m’étonne que vous, qui ne savez en réalité rien de tout cela…- »

Mais le répugnant animal était plongé dans de sombres réflexions. Le poil de ses favoris même était absolument immobile. J’avais maintenant abandonné l’idée d’écrire une lettre à Rita. Soudain, il se remit à parler :

— « Les femmes sont la cause de tous les maux. On ne devrait jamais se fier à elles. Elles n’ont pas d’honneur. Pas d’honneur ! répéta-t-il en se frappant la poitrine d’un poing dont les articulations étaient toutes blanches. J’ai quitté mon village il y a bien des années et, à vrai dire, je suis très content de ma situation et je ne vois pas pourquoi j’irais me mettre martel en tête pour cette loyale dame. Je suppose que c’est ainsi que les femmes se poussent dans le monde. »

Je me sentis parfaitement convaincu que ce n’était pas du tout la personne qu’il fallait envoyer comme courrier au Quartier général. J’eus l’impression qu’on ne pourrait aucunement s’y fier et qu’il n’était, en outre, pas absolument sain d’esprit. J’en eus la confirmation lorsque, tout à coup, sans aucun rapport évident avec ce que nous disions, et comme si c’était la suite de quelque abominable enchaînement d’idées, il me dit : « J’ai été un petit garçon jadis », et il s’arrêta court en souriant. Et ce sourire avait quelque chose d’effrayant par son mélange de méchanceté et d’angoisse.

— « Voulez-vous prendre encore quelque chose ? » lui demandai-je.

Il refusa d’une voix sourde. Il avait assez mangé. Il vida dans son verre le reste de la bouteille et accepta le cigare que je lui offris. Pendant qu’il l’allumait, j’eus une sorte d’impression confuse qu’il ne m’était pas aussi étranger que je l’avais cru, et pourtant j’étais absolument sûr de ne l’avoir jamais vu auparavant. L’instant d’après j’eus l’impression que je l’assommerais volontiers s’il n’avait pas l’air si extraordinairement misérable, quand il me posa cette stupéfiante question :

— « Señor, avez-vous jamais été amoureux quand vous étiez jeune ? »

— « Que voulez-vous dire ? lui demandai-je. Quel âge me croyez-vous donc ? »

— « C’est vrai », dit-il, avec le regard que doivent avoir les damnés qui, du fond de leur chaudière de poix bouillante, regardent passer sur le lieu du supplice une âme saine et sauve. « C’est vrai, vous avez l’air de ne vous soucier de rien. »

Il affecta un air détaché, passa le bras sur le dossier de sa chaise et reprit : « Dites-moi, entre nous, cette merveilleuse célébrité : quel nom se donne-t-elle ? Combien de temps a-t-elle été votre maîtresse ? »

Je réfléchis que si je le renversais d’un coup d’épaule, lui et sa chaise, cela pourrait amener d’infinies complications, à commencer par une visite au commissariat de police et Dieu sait quel scandale ! et quelles révélations d’ordre politique pour finir : on ne savait ce que cette sombre brute irait raconter, ni combien de gens il n’irait pas impliquer dans une publicité peu désirable. Il fumait son cigare d’un air amer et ironique, sans même me regarder. On ne peut pas frapper ainsi un homme qui ne vous regarde même pas, et tandis que je le voyais balancer sa jambe avec un sourire caustique, je me sentis peiné pour lui. Il n’y avait que son corps sur cette chaise. J’étais absolument sûr que son âme était ailleurs, dans quelque enfer qui lui était propre. À ce moment-là, je compris que j’avais en face de moi l’homme que doña Rita et Rose semblaient également redouter. Il me fallait donc le surveiller pendant cette nuit, m’entendre avec le baron pour le faire partir dès le lendemain, n’importe où, mais pas à Tolosa. Je lui proposai le plus calmement du monde de nous rendre là où il pourrait prendre du repos, ce dont il avait bien besoin. Il se leva vivement et ramassa son petit sac. Quand il passa devant moi, ceux qui étaient là durent le prendre pour une personne comme tout le monde, mais pas moi. Il était à peu près onze heures et demie : car nous n’étions pas restés tout à fait une heure dans ce restaurant, mais les habitudes de la vie nocturne de Marseille se trouvaient bouleversées par le carnaval et on ne voyait pas à la porte de la Maison Dorée l’habituelle rangée de fiacres. Il y avait peu de voitures dans les rues. Les cochers s’étaient peut-être, eux aussi, affublés de costumes de pierrots ; peut-être parcouraient-ils les rues en hurlant ainsi que le reste de la population.

— « Nous serons obligés d’aller à pied », lui dis-je au bout d’un instant.

— « Oh ! oui, marchons, répondit señor Ortega, sinon je mourrai de froid sur place. » C’était la plainte d’une misère indicible. J’imaginais que toute chaleur avait disparu de ses membres pour gagner son cerveau : il n’en était pas de même pour moi : j’avais la tête fraîche et ne trouvais vraiment pas la nuit si froide.

Nous fîmes route ensemble, à pas pressés. Ma pensée lucide était, pour ainsi dire, enveloppée par le brouhaha de cette gaîté du carnaval. J’ai entendu, depuis lors, bien des bruits, mais jamais je n’ai eu aussi vivement l’impression des instincts de sauvagerie que renferme le cœur de l’homme. Ces hurlements de gaîté suggéraient la terreur, la fureur du meurtre, la férocité du désir et l’irrémédiable tristesse de la condition humaine, et pourtant ils étaient poussés par des gens convaincus qu’ils s’amusaient extrêmement, avec la consécration des siècles et l’assentiment de leur conscience, il n’y avait aucune erreur possible à ce sujet. Notre aspect, la réserve de notre tenue nous faisaient remarquer. Une ou deux fois, des masques se précipitèrent vers nous et, nous entourant, se mirent à danser une ronde autour de nous en poussant des cris discordants. Il n’y avait qu’à laisser passer la bourrasque. Mon compagnon, toutefois, tapait du pied avec rage et j’avoue que je regrettai pour ma part de ne pas nous être munis de deux faux nez qui eussent suffi à apaiser le juste ressentiment de ces gens. Nous aurions pu également nous joindre à leur danse, mais c’est une idée qui, à vrai dire, ne nous vint pas, et j’entendis une fois une femme nous stigmatiser à haute et intelligible voix de cette injure : « Espèces d’enflés ! » Nous poursuivîmes notre chemin sans encombre, et tandis que mon compagnon marmottait des paroles de colère, je pus réunir mes idées. Elles s’appuyaient sur la conviction absolue que l’homme qui se trouvait à mon côté était fou, et d’une folie tout autre que cette folie de carnaval qui ne paraît qu’à un moment déterminé de l’année. Il était foncièrement fou, quoique pas complètement peut-être ; ce qui, bien entendu, en faisait un être, non pas dangereux, mais embarrassant.

Je me rappelle qu’une fois, un jeune médecin exposait cette théorie que la plupart des catastrophes dans les familles, des épisodes surprenants dans les affaires publiques et des désastres dans la vie privée, étaient dus au fait que le monde est rempli de demi-fous. Il affirmait qu’ils étaient en majorité. Quand on lui demanda s’il se considérait lui-même comme appartenant à cette majorité, il déclara franchement qu’il ne le pensait pas : à moins que la folie de dévoiler cette théorie à une société si totalement incapable d’en sentir toute l’horreur, ne pût être considérée comme le premier symptôme de son état. Nous nous récriâmes contre sa théorie : mais il n’est pas douteux que cela jeta un froid sur la gaîté de notre réunion.

Nous avions gagné maintenant un quartier plus paisible de la ville et señor Ortega avait cessé de marmotter. Pour moi je ne doutais aucunement de l’équilibre de mon esprit. J’en trouvais la preuve dans la façon dont j’appliquais mon intelligence à décider ce qu’il me fallait faire du señor Ortega. D’une façon générale, il me semblait impropre à toute mission. L’instabilité de son caractère ne pouvait que l’exposer à des difficultés. Ce n’était assurément pas chose compliquée que de porter une lettre au Quartier général : un chien bien dressé s’en fût, à mon avis, parfaitement acquitté. Pour ce qui est de ma propre lettre à doña Rita, la merveilleuse lettre d’adieu unique, j’en avais abandonné l’idée pour le moment. Il va sans dire que le problème Ortega ne m’inquiétait que dans les limites de la sécurité de doña Rita. Son image présidait à toutes les délibérations, à toutes les incertitudes de mon esprit et dominait chacune de mes facultés. Elle flottait devant mes yeux, elle me touchait l’épaule, elle me gardait à droite et à gauche : mes oreilles croyaient saisir le son de ses pas derrière moi, je me sentais enveloppé de bouffées soudaines de chaleur et de parfum, et le contact soyeux d’une chevelure passait parfois sur mon visage. Elle m’envahissait, et ma tête n’était remplie que d’elle… La sienne aussi, pensai-je, en jetant un coup d’œil oblique sur mon compagnon. Il marchait tranquillement, la tête enfoncée dans les épaules, son petit sac à la main et il avait l’aspect le plus commun du monde.

Oui, il y avait entre nous le plus abominable rapprochement, l’association de son absurde torture et de la sublime souffrance de ma passion. Nous n’avions pas été un quart d’heure ensemble que cette femme avait fatalement surgi entre nous, entre ce pauvre diable et moi. Nous étions hantés par la même image. Mais moi, j’avais mon bon sens ! j’avais mon bon sens ! Non pas parce que j’étais persuadé qu’il ne fallait pas laisser aller cet homme à Tolosa, mais parce que j’étais parfaitement convaincu de la difficulté de l’en empêcher du moment que la décision ne dépendait que du baron H…

Si je m’avisais d’aller de bon matin dire à ce gros homme bilieux : « Dites-moi, votre Ortega est fou ! », il penserait certainement aussitôt, que je devais l’être moi-même, il aurait très peur, et… il était impossible de dire quelle conduite il tiendrait. Il m’éliminerait de l’affaire, de façon ou d’autre. Et pourtant je ne pouvais pas laisser cet homme aller où se trouvait doña Rita, parce que, évidemment, il l’avait inquiétée et même effrayée, et qu’il était dans sa vie un élément fâcheux et une occasion de trouble, – si incroyable que cela pût paraître. Je ne pouvais le laisser aller faire des histoires, l’obliger à quitter une ville où il désirait être (quelle qu’en fût la raison) et peut-être déchaîner quelque retentissant scandale. Et Rose paraissait redouter quelque chose de plus grave qu’un scandale. Mais si je m’en allais exposer la chose en détail au baron H…, il ne pourrait que s’en réjouir au fond de son cœur. Rien ne lui plairait autant que de faire partir doña Rita de Tolosa. Quel soulagement à ses inquiétudes (et à celles de sa femme aussi), et si même j’allais plus loin, si j’allais jusqu’à révéler les appréhensions que Rose n’avait pas su me dissimuler, qu’arriverait-il alors ?… et je continuai à penser – perdant stoïquement la foi la plus élémentaire dans la droiture humaine, – que l’accommodant mari laisserait tout simplement ce sinistre messager courir sa chance. Il ne verrait là que l’apaisement définitif de ses inquiétudes naturelles. Horrible ? Certes. Mais je ne pouvais courir ce risque. En douze mois de temps j’avais fait du chemin dans la méfiance à l’égard des hommes.

Nous avancions rapidement. « Comment, pensais-je, vais-je parvenir à l’arrêter ? Si seulement ç’avait été un mois plus tôt, quand j’en avais les moyens, quand j’avais mon fidèle Dominique, j’aurais purement et simplement enlevé cet individu. Un petit tour en mer n’eût fait à señor Ortega aucun mal. Quoique la chose n’eût probablement pas été de son goût : mais ce n’était plus possible. Je ne savais où mon pauvre Dominique était allé se cacher. Je le regardai à la dérobée : j’étais le plus grand des deux, et à la lueur d’un réverbère, je croisai le regard furtif qu’il dirigeait sur moi d’un air navré qui me fit penser que je pouvais voir jusqu’au fond de l’âme cet homme se tordre dans sa peau comme un ver empalé. Malgré son inexpérience, j’imaginais ce qui s’agitait en lui à la vue d’un homme qui approchait doña Rita. C’était assez pour éveiller quelque atroce compassion dans un être. Ma pitié n’était pas pour lui mais pour doña Rita. C’était pour elle que j’étais désolé : je la plaignais d’avoir à ses trousses cette âme damnée. Je la plaignais avec tendresse et indignation, comme si c’eût été un danger et une honte. Je n’irai pas jusqu’à dire que ces pensées étaient conscientes. Je n’en avais guère que le sentiment. J’eus pourtant une idée. Elle me vint soudain et je me demandai avec un étonnement enragé : « Faut-il donc tuer cette brute ? » Je ne voyais pas d’autre alternative. Entre lui et doña Rita, il n’y avait pas d’hésitation possible. Je dus me mettre à rire de désespoir. La soudaineté de cette conclusion avait en soi quelque chose de comique et d’incroyable. Elle détendit l’effort de mes déductions. Il me vint à l’esprit un adage latin où il est question de la facile descente à l’abîme. Je m’étonnai qu’il fût à ce point de circonstance et qu’il me fût venu si à propos. Mais je crois bien maintenant qu’il me fut tout simplement suggéré par la déclivité matérielle de la rue des Consuls. Nous venions d’en tourner, le coin. Toutes les maisons étaient obscures et dans la perspective de cette solitude complète, nos deux ombres pivotaient autour de nos pieds.

— « Nous voici rendus », lui dis-je.

Le pauvre diable était extraordinairement frileux. Quand nous nous arrêtâmes, je pus entendre ses dents claquer. Énervé, je ne pouvais parvenir à trouver ma poche, ni la clef. Il me semblait voir sur le mur de la maison une étroite raie de lumière, comme s’il eût été lézardé.

— « J’espère que nous finirons par entrer », murmurai-je.

Señor Ortega attendait patiemment son sac à la main, comme un voyageur qui se sent enfin sauvé :

— « Vous habitez cette maison, n’est-ce pas ? » me dit-il.

— « Non », lui répondis-je, sans la moindre hésitation.

Je ne savais comment cet homme se comporterait s’il s’avisait que je demeurais sous le même toit. Il était à moitié fou. Il pouvait lui prendre fantaisie de vouloir causer toute la nuit, d’essayer stupidement d’envahir ma retraite. Que sais-je ? En outre, je n’étais pas tellement sûr de rester dans cette maison. J’avais à demi l’intention de ressortir et d’arpenter la rue des Consuls jusqu’à l’aube.

— « Non, repris-je, un ami absent l’a mise à ma disposition… j’en ai eu la clef ce matin… Ah ! la voici ! »

Je le fis entrer le premier. Le malingre bec de gaz était là en sentinelle, attendant que la fin du monde vînt l’éteindre. Je crois que le vestibule blanc et noir ne fut pas sans étonner Ortega. J’avais refermé sans bruit la porte de la rue et je demeurai un moment l’oreille aux aguets pendant qu’il regardait furtivement autour de lui. Il y avait seulement deux autres portes dans le vestibule, une à droite, une à gauche. Leurs panneaux d’ébène étaient décorés d’ornements de bronze à leur centre. La porte de gauche était la porte de Blunt. Comme le corridor qui la longeait s’enfonçait dans l’ombre, je pris señor Ortega par la main et le conduisis sans résistance, comme un enfant. Je ne sais exactement pourquoi j’avançai sur la pointe du pied et il imita mon exemple. La lumière et la chaleur de l’atelier l’impressionnèrent favorablement : il déposa son petit sac, se frotta les mains et laissa paraître un sourire de satisfaction, mais c’était ce genre de sourire d’un homme complètement ruiné ou condamné par son docteur. Je le priai de se mettre à son aise, et je lui dis que j’allais chercher la personne qui lui dresserait un lit sur le grand divan qui se trouvait là. Il écoutait à peine ce que je lui disais. Que lui importait tout cela ? Il savait que son sort était de dormir sur un lit d’épines, de se nourrir de vipères. Mais il s’efforça de montrer une sorte d’intérêt poli. Il demanda :

— « Qu’est-ce que c’est que cette pièce ? »

— « Cela appartenait à un peintre », grommelai-je.

— « Ah ! votre ami absent, dit-il, en crispant sa bouche. Je déteste tous ces artistes, et tous ces écrivains, et tous ces politiciens qui sont des voleurs : et j’irai plus loin, en maudissant tous ces vauriens qui aiment les femmes. Vous croyez peut-être que je suis royaliste ? Non, s’il y avait au ciel ou en enfer quelqu’un qu’on pût prier, je prierais pour qu’on ait une bonne révolution, une révolution rouge partout. »

— « Vous m’étonnez ! » fis-je, simplement pour dire quelque chose.

— « Non ! Mais il y a une demi-douzaine de gens au monde avec qui j’aimerais à régler des comptes.

On pourrait les tirer comme des lapins. Voilà ce que signifierait la révolution pour moi. »

— « C’est là un point de vue magnifiquement simple, lui dis-je. J’imagine que vous n’êtes pas le seul à l’avoir : mais je dois vraiment veiller à votre confort. N’oubliez pas que nous devons aller voir le baron H… de bonne heure demain matin. »

Et je sortis dans le corridor, tranquillement, en me demandant dans quelle partie de la maison Thérèse avait décidé de dormir cette nuit-là. J’atteignais le pied de l’escalier, quand je la vis qui descendait des régions supérieures, en chemise de nuit, comme une somnambule. Elle ne l’était pas pourtant, car avant d’avoir pu me récrier, elle avait disparu du palier du premier étage, comme une traînée de brouillard blanc, et sans le moindre bruit. Son accoutrement disait assez qu’elle ne nous avait pas entendus rentrer. En fait, elle devait être certaine que la maison était vide, car elle savait aussi bien que moi que les Italiennes, après leur travail à l’Opéra, allaient à un bal masqué pour leur propre plaisir, sous la conduite naturellement de leur consciencieux père. Mais quelle pensée, quelle intention, quelle impulsion avait ainsi tiré Thérèse hors de son lit, je ne pouvais le concevoir.

Je ne l’appelai point. J’étais bien sûr qu’elle allait revenir. Je montai lentement au premier et je la rencontrai, portant cette fois une bougie allumée. Elle s’était rendue présentable, en moins de temps qu’il ne faut pour le dire.

— « Oh ! mon cher jeune Monsieur, vous m’avez fait une peur ! »

— « Oui, et j’ai failli m’évanouir, moi aussi, lui dis-je. Vous aviez l’air si épouvantable. Qu’est-ce que vous avez ? Êtes-vous malade ? »

Elle avait, sur ces entrefaites, allumé le gaz sur le palier et je dois dire que je ne l’avais jamais encore vue ainsi. Elle se trémoussait, comme gênée, le regard fuyant. J’attribuai cette gêne à sa modestie offensée, et sans m’en inquiéter davantage, je lui déclarai qu’il y avait en bas un carliste qu’il fallait héberger pour la nuit. À mon plus grand étonnement, elle laissa paraître une absurde consternation mais qui ne fut que passagère. Elle décida qu’on lui donnerait l’hospitalité en haut où il y avait un lit de camp dans mon cabinet de toilette. À quoi je lui répondis :

— « Non. Installez-le dans l’atelier, où il est à présent. Il y fait chaud. Et rappelez-vous bien ! Je vous ordonne absolument de ne pas lui laisser savoir que je couche ici. D’ailleurs, je ne sais si j’y coucherai. J’ai des affaires dont il faut que je m’occupe cette nuit-même. Vous lui servirez son café demain matin. Je l’emmènerai d’ici avant dix heures. »

Tout ceci sembla l’impressionner plus que je ne l’aurais cru. Mais elle prit un air détaché comme elle le faisait lorsque sa curiosité était éveillée et me demanda :

— « Le cher Monsieur est votre ami, je pense. »

— « Je sais seulement qu’il est Espagnol et carliste, dis-je. Cela doit vous suffire. »

Au lieu des épanchements habituels, elle murmura : « Mon Dieu ! mon Dieu ! » et remonta avec la bougie chercher quelques couvertures et oreillers. Je descendis tranquillement vers l’atelier. J’avais la sensation singulière d’agir ainsi d’une façon réglée d’avance : la vie n’avait plus la même apparence, comme si je m’étais complètement transformé à un certain moment de la journée, au point de n’être plus celui que j’étais au sortir du lit ce matin-là. Mes sentiments avaient eux aussi changé de valeur. Les mots mêmes me paraissaient étranges. Seul l’entourage inanimé persistait, l’atelier, par exemple…

Durant mon absence, señor Ortega avait enlevé sa veste et je le trouvai en bras de chemise, assis sur une chaise qu’il avait placée au beau milieu de la pièce. Je contins l’absurde impulsion de tourner autour de lui comme d’un objet d’exposition. Il avait les mains sur les genoux, l’air parfaitement insensible. Comme un objet d’exposition. Il leva vers moi le regard soupçonneux de ses yeux noirs et le baissa presque aussitôt. Ce fut simplement machinal. Je décidai de le laisser là. Il valait mieux me retirer avant qu’une autre idée bizarre ne me fût entrée dans la tête. Je demeurai donc juste le temps de lui dire que la femme allait lui descendre des couvertures et j’espérais qu’il passerait une bonne nuit. J’avais l’impression que c’était là le plus étrange discours qu’on eût pu jamais adresser à une image de ce genre. Il n’en parut toutefois aucunement frappé ni touché. Il me dit seulement : « Merci. »

Dans le coin le plus sombre du long corridor, je croisai Thérèse, les bras chargés d’oreillers et de couvertures.

V

En sortant de l’atelier éclairé, je ne distinguai d’abord pas Thérèse. Elle, cependant, qui avait tâtonné dans des placards obscurs, devait avoir les pupilles assez dilatées pour voir que j’avais mon chapeau sur la tête. Ce détail a de l’importance, car cela dut la convaincre que je sortais pour quelque affaire nocturne. Je la croisai sans lui parler et j’entendis derrière moi la porte de l’atelier se refermer avec un fracas inattendu. J’aurais pu revenir sur mes pas, me dira-t-on, et écouter à la serrure. Mais la succession des événements n’était pas aussi claire alors dans mon esprit qu’elle peut l’être pour vous. Les relations des différents personnages ne m’étaient pas non plus très présentes à l’esprit. Et, de plus, on ne se met à écouter aux portes qu’avec une certaine intention, à moins d’être affligé d’une curiosité vulgaire ou absurde. Je franchis le corridor qui allait du mur au pied de l’escalier, à pas de loup, comme s’il y eût quelqu’un de très gravement malade dans la maison. La seule personne qui eût pu répondre à cette description était señor Ortega. Tout en marchant ainsi, avec hésitation, je me demandais ce que j’allais bien pouvoir faire de lui. Cette préoccupation de ma part pouvait lui être aussi dangereuse que la fièvre typhoïde. Je suis même frappé de la justesse de cette comparaison. On échappe à la fièvre typhoïde : mais les chances sont médiocres. C’était exactement son cas. Il avait peu de chances, bien que je n’eusse pas pour lui plus d’animosité que n’en a la maladie infectieuse pour le malade qu’elle abat. Il n’aurait vraiment rien à me reprocher. Il était venu se jeter inconsidérément sur moi comme on s’introduit dans un endroit infecté, et maintenant il était bien malade, bien malade en vérité. Je ne nourrissais aucun projet contre lui. Je sentais seulement qu’il était en danger de mort.

Je crois que les hommes les plus audacieux (et je ne prétends pas être de ceux-là) ont souvent une véritable horreur des enchaînements logiques d’idées. Il n’y a que le diable, dit-on, qui soit bon logicien. Mais je ne suis pas le diable. Je n’étais même pas sa victime. J’avais seulement abdiqué la direction de mon intelligence devant ce problème, ou plutôt, c’est ce problème même qui avait dépossédé mon intelligence et régnait à sa place en compagnie d’une superstitieuse épouvante. Un ordre redoutable semblait se formuler dans les ténèbres les plus profondes de ma vie. La folie de ce carliste à âme de jacobin, les basses terreurs du baron H…, cet excellent intendant militaire, le contact de leurs stupidités féroces, et, enfin, à cause de ce désastre en mer, mon amour mis en contact direct avec cette situation, il y avait là de quoi vous faire frissonner, sinon à l’idée du risque, du moins à l’idée d’un parti à prendre.

C’était mon amour qui avait à agir et rien d’autre. Et l’amour qui nous élève au-dessus des sauvegardes, des principes restrictifs, des petitesses du sang-froid, cet amour-là n’en conserve pas moins les pieds solidement fixés au sol et garde un parfait sens pratique dans les desseins qu’il nous suggère.

En dépit de ma persuasion d’avoir renoncé à Rita, en dépit de toutes les agonies que j’avais traversées, je n’avais jamais perdu mon espoir en elle. Il restait vivant, secret, entier, invincible. Devant le danger de la situation, il surgissait plus vivant que jamais, armé de pied en cap, immortel enfant de l’immortel amour. Ce qui me poussait n’avait rien à voir avec l’honneur ou la pitié, c’était l’élan d’un amour suprême, dénué de remords : c’était l’idée pure et simple qui veut qu’on ne croie pas avoir perdu une femme à jamais à moins qu’elle ne soit morte. Cela dissipait, pour le moment, toute considération des voies et moyens, des risques, des difficultés. Sa terrible intensité me laissait sans direction, à la dérive dans ce grand vestibule blanc et noir, comme sur un océan silencieux. Ce n’était pas de l’irrésolution : j’hésitais seulement sur les dispositions immédiates que je devais prendre et qui pouvaient n’avoir pas grande importance. J’hésitais sur le meilleur emploi à faire de ma nuit. Je ne pensais pas plus loin, pour de multiples raisons, plus ou moins optimistes, mais surtout parce que je n’étais pas du tout d’une humeur homicide. Cette humeur-là se trouvait dans la misérable créature qui logeait dans l’atelier, ce Jacobin d’occasion, ce maudit acheteur de produits agricoles, cet employé ponctuel de Hernandez Frères, ce misérable jaloux qu’une obsession rendait fou. Je pensais à lui sans pitié, mais aussi sans mépris. Je réfléchissais qu’il n’y avait aucun moyen de faire prévenir doña Rita à Tolosa ; car, bien entendu, il n’y avait pas de relations postales avec le Quartier général. Et d’ailleurs, à quoi servirait de la faire prévenir dans ce cas particulier, en admettant que ce fût possible ? qu’elle ajoutât foi à tout cela, qu’elle sût quoi faire ? Comment aurais-je pu communiquer à quelqu’un d’autre la certitude que j’avais, d’autant plus absolue que je ne pouvais en fournir de preuves ? La dernière expression de la détresse de Rose résonnait encore à mon oreille : « Madame n’a pas d’amis ! Pas un ! », et j’imaginais le complet isolement de doña Rita, en butte à toutes sortes d’hypocrisies, entourée de pièges, et les plus grands dangers n’étaient-ils pas en elle-même, dans sa générosité, dans ses appréhensions, dans son courage aussi.

Il me fallait avant tout arrêter ce misérable, à tout prix. Je fus saisi d’une extrême défiance à l’égard de Thérèse. Je ne voulais pas qu’elle me retrouvât dans le vestibule, mais je ne pouvais me décider à remonter dans ma chambre avec cette idée irraisonnée que je m’y trouverais trop à l’écart. Il me restait l’alternative d’une interminable surveillance, dehors, devant la sombre façade de la maison. Alors je m’avisai que l’ancienne chambre de Blunt serait un excellent endroit. Je connaissais cette pièce. Lorsque Henry Allègre avait donné cette maison à Rita (bien avant qu’il ne fît son testament), il avait eu l’intention de la modifier complètement et cette chambre devait être le salon. Il avait fait faire des meubles spécialement à cet usage, tendus d’une fort belle étoffe d’un or mat et ornée d’une arabesque bleu pâle, avec un médaillon ovale encadrant le monogramme de Rita, répété sur le dos des chaises et des canapés et sur les hauts rideaux qui tombaient du plafond jusqu’au plancher. Les portes d’ébène et de bronze étaient de la même époque, ainsi que la statuette d’argent de l’escalier et la rampe en fer forgé qui, jusqu’au haut de l’escalier de marbre, répétait au milieu de son entrelacs le monogramme décoratif. L’ouvrage avait été interrompu et la maison laissée à l’abandon. Lorsque Rita la mit à la disposition de la cause carliste, on avait placé un lit dans ce salon, rien qu’un lit. La pièce contiguë à ce salon jaune avait été, dans la jeunesse d’Allègre, aménagée en salle d’escrime avec une baignoire et un jeu compliqué de douches et de jets, très à la mode alors. C’était une très grande pièce éclairée par en haut et l’un de ses murs était orné d’un trophée d’armes de toutes sortes, sur un fond de nattes et de tapis de l’Inde. Blunt s’en servait comme cabinet de toilette. Elle communiquait par une petite porte avec l’atelier. Je n’avais qu’à étendre le bras pour atteindre la poignée de bronze de la porte d’ébène, et si je ne voulais pas être surpris par Thérèse, je n’avais pas de temps à perdre. Je fis un pas et étendis le bras, pensant que si je trouvais la porte fermée à clef, ce serait bien ma chance, mais la porte s’ouvrit sous ma poussée. Contrairement au vestibule sombre, la pièce apparut éblouissante de clarté, comme pour une réception, ce à quoi je ne m’attendais guère. Aucune voix ne se fit entendre et rien alors n’aurait pu m’arrêter. En me retournant pour refermer sans bruit la porte, j’aperçus une robe de femme sur une chaise et d’autres objets d’habillement éparpillés tout autour. Le lit d’acajou recouvert d’un morceau de soie claire que Thérèse avait trouvé je ne sais où pour en faire une courte-pointe, formait une magnifique combinaison de blanc et d’incarnat avec les panneaux étincelants de bois foncé : et toute la chambre avait un air de splendeur, avec ses consoles de marbre, ses sculptures dorées, ses hautes glaces et le lustre vénitien qui tombait du plafond, comme une masse de stalactites, accrochant çà et là l’éclair des bougies d’un candélabre à huit branches posé sur un guéridon près de la tête du canapé qui avait été tourné face à la cheminée. Une presque imperceptible bouffée d’un parfum familier me fit alors tourner la tête.

J’empoignai le dossier du meuble le plus proche, et la splendeur des marbres et des glaces, des cristaux taillés et des sculptures chavira devant mes yeux en voyant une paire de bas noirs en évidence sur un tabouret de piano. Le silence était profond. On eût dit un lieu enchanté. Une voix soudain se mit à parler, claire, précise, infiniment touchante par son ton de calme lassitude.

— « Ne m’as-tu pas assez tourmentée aujourd’hui ? » disait cette voix…

Ma tête était ferme sur mes épaules. Mon cœur se mit à battre avec violence. J’écoutai la fin sans faire un geste.

… « Ne peux-tu donc pas me laisser tranquille cette nuit ? » reprit la voix avec un accent charitable et dédaigneux tout ensemble.

L’accent de cette voix que je n’avais pas entendue depuis tant de jours me remplit les yeux de larmes. Je devinai sans peine que cet appel s’adressait à l’atroce Thérèse. Celle qui parlait m’était cachée par le dossier du canapé, mais son appréhension était parfaitement justifiée. N’était-ce pas moi, en effet, qui avait détourné Thérèse, la pieuse, l’insatiable Thérèse, au moment où, en chemise de nuit, elle descendait tourmenter encore sa sœur. L’étonnement de trouver doña Rita dans la maison suffisait à me paralyser. Mais je fus en même temps envahi par un immense soulagement, par la certitude de sa sécurité et de la mienne. Je ne me demandai même pas comment elle se trouvait là. Il me suffisait qu’elle ne fût pas à Tolosa. J’aurais même pu sourire à la pensée que ce que j’avais à faire maintenant était de hâter le départ de cet abominable imbécile… pour Tolosa. Tâche facile. J’aurais pu sourire si je ne m’étais senti outragé par la présence de señor Ortega sous le même toit que doña Rita. Le fait en soi me répugnait, me révoltait moralement ; j’aurais voulu me précipiter sur lui pour le jeter dehors. Mais cela n’était pas à faire pour plusieurs raisons, dont l’une était la pitié. Je me sentais soudain en paix avec l’humanité, avec la nature entière. Je me sentais incapable de faire du mal à une mouche. L’intensité de mon émotion me scellait les lèvres. Et c’est avec une joie craintive, que je contournai le canapé, sans rien dire.

Dans la large cheminée, sur un tas de cendres blanches, les bûches luisaient d’un rouge sombre, et tournée vers le feu, appuyée sur le côté, doña Rita, enveloppée de peaux de bêtes, avait l’air d’un jeune chef sauvage devant un feu de campement. Elle ne leva pas les yeux, si bien que je pus contempler en silence cette tête infiniment suave dans son ferme dessin, presque enfantine par la fraîcheur des détails, ravissante par la force de son modelé. Cette précieuse tête reposait dans la paume de sa main. Le visage était légèrement coloré (par la colère peut-être ?). Elle gardait les yeux obstinément fixés sur les pages d’un livre qu’elle tenait de l’autre main. J’eus le loisir de mettre mon adoration à ses pieds, dont les chevilles blanches étincelaient au-dessous du bord sombre de la fourrure, hors des pantoufles de soie bleue, brodées de petites perles. Je ne les avais jamais vues auparavant : je parle des pantoufles ; l’éclat des chevilles non plus. J’étais perdu dans un sentiment de contentement profond, comme l’avant-goût d’une ère de félicité assez paisible pour être éternelle. Je n’avais jamais goûté semblable quiétude. Ce n’était pas une quiétude de ce monde. J’étais allé au delà. C’était comme si j’eusse atteint l’ultime sagesse, au delà de tous les rêves et de toutes les passions. Elle était Ce qu’il faut contempler pendant l’Éternité.

La parfaite immobilité et le silence que je gardais lui firent enfin lever les yeux à contre-cœur, avec une expression dure et défensive que je ne lui avais jamais vue non plus. Elle n’avait jamais autant désiré qu’on la laissât en paix. Elle ne fut probablement jamais aussi surprise de sa vie. Elle était arrivée par l’express du soir, deux heures seulement avant señor Ortega ; elle s’était fait conduire à la maison et, après s’être un peu restaurée, elle était, pendant le reste de la soirée, devenue la proie sans défense de sa sœur qui l’avait flattée, querellée, cajolée et menacée de façon à outrager ses moindres sentiments. Profitant de cette occasion inattendue, Thérèse avait déployé une variété de sentiments à rendre fou : rapacité, vertu, piété, dépit et fausse tendresse, cependant que, de façon assez caractéristique, elle défaisait le sac de toilette, aidait la pécheresse à se préparer pour la nuit, lui brossait les cheveux et enfin, comble de manifestation, lui baisait les mains, mi par surprise, mi par force. Après quoi, elle avait abandonné le champ de bataille, lentement, sans se tenir pour battue, défiant encore l’adversaire, en lançant comme dernier trait cette impudente question : « Dis-moi seulement, as-tu fait ton testament, Rita ? » À quoi la pauvre Rita, au dernier degré de l’exaspération, lui avait répondu : « Non, et je n’en ai pas l’intention », pensant que c’était ce que sa sœur voulait d’elle. Il est hors de doute, toutefois, que tout ce que Thérèse souhaitait, c’était d’avoir ce renseignement.

Rita, trop agitée pour espérer autre chose qu’une nuit d’insomnie, n’avait pas eu le courage de se coucher. Sur le canapé, devant le feu, elle essayait de se calmer en lisant. Elle avait, à défaut de robe de chambre, passé son manteau de fourrure sur sa chemise de nuit, et après avoir jeté quelques bûches dans le feu, elle s’était étendue. Elle n’avait pas entendu le moindre bruit jusqu’au moment où je fermai la porte doucement. La douceur dans les mouvements était l’une des caractéristiques de Thérèse, et l’héritière exténuée des millions d’Allègre pensa tout naturellement que c’était sa sœur qui revenait pour recommencer la scène. À la fin, effrayée de ce long silence, elle leva les yeux. Je lui produisis l’effet d’une apparition. Le premier mot que je lui entendis prononcer, ce fut un : « Non », dit d’un ton profond et apeuré, et bien que je pusse en comprendre la signification, il me glaça le sang comme un fâcheux présage.

Ce fut alors que je me décidai à parler :

— « Oui, lui dis-je, c’est bien moi que vous voyez ! »

Et je m’avançai. Elle ne fit pas d’autre geste que celui de porter rapidement la main aux bords de son manteau de fourrure et de les tenir étroitement serrés sur sa poitrine. Devant ce geste, je m’assis sur la chaise la plus proche. Le livre qu’elle était en train de lire glissa pesamment sur le plancher.

— « Comment est-il possible que vous soyez ici ? » dit-elle d’une voix encore pleine de doute.

— « Je suis réellement ici, lui dis-je ; voulez-vous toucher ma main ? »

Elle ne fit aucun mouvement. Ses doigts étreignaient toujours le manteau de fourrure.

— « Que s’est-il passé ? »

— « C’est une longue histoire, mais sachez seulement que tout est fini. Le lien qui nous unissait est rompu. Je ne pense pas qu’il ait jamais été très étroit. C’était une chose tout extérieure. Le malheur, c’est que je n’ai jamais cessé de vous voir. »

Cette dernière phrase fut provoquée par une exclamation de sympathie de sa part. Elle se souleva sur le coude et, me regardant attentivement, elle murmura :

— « Tout est fini ? »

— « Oui, nous avons dû couler le navire. Ce fut affreux. Je me fais l’effet d’un assassin. Mais il fallait le tuer. »

— « Pourquoi ? »

— « Parce que je l’aimais trop. Ne savez-vous pas que l’amour et la mort vont de pair ? »

— « Je me sentirais presque heureuse que tout fût fini, si vous n’y aviez perdu votre amour. Ah ! amigo Georges, c’était pour vous un amour absolument sûr. »

— « Oui, lui dis-je, c’était un fidèle petit bâtiment. Il nous aurait tous tirés de n’importe quel danger. Mais ç’a été une trahison. Ç’a été… qu’importe ! Tout cela est passé. La question est de savoir ce que l’on va faire maintenant ? »

— « Pourquoi cela ? »

— « Je ne sais. La vie semble n’être qu’une succession de trahisons. Il y en a de toutes sortes. On peut aussi trahir la confiance, et l’espoir et… le désir, et le plus sacré… »

— « Mais que faites-vous ici ? » interrompit-elle.

— « Jusqu’à il y a quelques heures, je ne savais vraiment pas pourquoi j’étais ici. Et pourquoi y êtes-vous, vous-même ? » lui demandai-je à brûle-pourpoint et avec une aigreur qu’elle ne releva pas.

Et elle n’en répondit pas moins à ma question, sans aucune hésitation, avec beaucoup de paroles, d’où je pus tirer peu de choses. J’appris seulement que pour cinq raisons différentes, au moins, et dont aucune ne m’impressionna particulièrement, doña Rita avait dû quitter Paris précipitamment, après avoir donné à Rose la permission d’aller voir ses vieux parents pendant deux jours. Cette fille se montrait depuis quelque temps si agitée et si préoccupée que, craignant qu’elle ne fût lasse de son emploi, Rita lui avait offert une somme qui lui permettrait de se consacrer entièrement à eux. Et savez-vous ce que cette fille extraordinaire avait dit ? Elle avait dit : « Que Madame ne croie pas que je sois trop fière pour accepter jamais quoi que ce soit d’elle : mais je ne peux songer à quitter Madame. Je crois que Madame n’a pas d’amis. Pas un. » Si bien qu’au lieu de lui donner une certaine somme d’argent, Rita l’avait embrassée. Et comme on la tourmentait pour la faire aller à Tolosa, elle s’était enfuie jusqu’à Marseille, uniquement pour se débarrasser de tous ces importuns.

— « Pour leur échapper, continua-t-elle avec feu. Oui, je suis venue ici pour me cacher ! répéta-t-elle, comme enchantée d’avoir enfin mis le doigt sur cette raison parmi tant d’autres. Comment aurais-je pu penser que vous seriez ici ? »

Puis, avec une ardeur soudaine qui ne faisait qu’ajouter au plaisir que j’avais eu à contempler ses jeux de physionomie, elle ajouta :

— « Pourquoi êtes-vous entré dans cette chambre ? » Elle m’enchantait véritablement. Les ardentes modulations de sa voix, le jeu de ses lèvres magnifiques, ses grands yeux, dont la tranquille et profonde lueur de saphir paraissait née dès l’aurore des âges, et qui semblaient toujours prêts à considérer des choses inimaginables, ce léger accent de gaîté qui se jouait à travers ses diverses humeurs, comme un don de la pitié des dieux pour cette mortelle solitaire ; tout cela, entre ces quatre murs, et pour moi seul, me causait une joie presque intolérable. Qu’importaient les mots ! Il fallait pourtant y répondre.

— « Je suis entré ici pour plusieurs raisons, lui dis-je, dont une est que je ne savais pas que vous y étiez. »

— « Thérèse ne vous l’avait pas dit ? »

— « Non. »

— « Elle ne vous a jamais parlé de moi ? »

Je n’hésitai qu’un instant :

— « Jamais », dis-je. Et je lui demandai à mon tour :

— « Vous a-t-elle dit que j’étais ici ? »

— « Non », dit-elle.

— « Il est évident qu’elle ne tenait pas à notre rencontre. »

— « Moi non plus, mon cher. »

— « Mon cher !… Est-ce que je vous suis cher ? Ou quelqu’un d’autre ?… ou tout le monde ?… »

Elle était restée assez longtemps appuyée sur le bras, mais, à ce moment, elle s’abandonna et sa tête retomba sur le canapé :

— « Pourquoi cherchez-vous à me blesser ? » demanda-t-elle.

— « Pour la même raison qui vous fait m’appeler « cher ».

Toute couleur avait disparu de son visage : mais, en proie à un accès de méchanceté, je poursuivis :

— « Quels sont les motifs de vos paroles ? les mobiles de vos actions ? De votre propre aveu, votre vie ressemble à une fuite perpétuelle. Vous venez de vous enfuir de Paris. Où fuirez-vous demain ? Qu’est-ce que vous fuyez ainsi éternellement ou après qui courez-vous ? Un homme, un fantôme, une sensation ? »

Je fus fort décontenancé par son silence. Je me disais que je ne laisserais certes pas désarmer mon juste ressentiment, ma légitime fureur, par des protestations de passion ou de dignité. Mais j’étais vraiment hors de moi, et je repris :

— « Pourquoi n’êtes-vous pas à Tolosa ? Vous devriez être à Tolosa ? Tolosa n’est-il pas un champ propre à vos mérites, à vos sympathies, à vos prodigalités, à votre générosité, – le roi sans couronne, l’homme sans fortune ! Ici, rien n’est digne de vos talents. Il n’y a même plus ce ridicule monsieur Georges. Je pense que sur toute la côte, d’ici à Cette, on ne fait que répéter que monsieur Georges est noyé. Ma foi, je crois qu’il l’est. Et c’est bien fait pour lui. Il y a bien Thérèse, mais je ne pense pas que votre amour pour votre sœur… »

— « Au nom du ciel ne la laissez pas venir et vous trouver ici. »

Ces mots me firent revenir à moi, la seule vertu enchanteresse de cette voix exorcisa l’esprit malin.

— « Eh bien, dis-je, si vous prétendez, que je quitte cette pièce, je vous avouerai que je puis très bien le faire encore. Mais si vous n’y voyez pas d’inconvénient, je fermerai à clef chacune de ces deux portes. »

— « Faites ce que vous voudrez tant que vous la tiendrez dehors. Vous deux à la fois, ce serait vraiment trop pour moi, cette nuit. Pourquoi ne vous en allez-vous pas en fermant ces deux portes. J’ai l’impression qu’elle rôde par là. »

Je me levai aussitôt en disant :

— « J’imagine que maintenant elle est allée se coucher. »

Je me sentais absolument calme et maître de moi. Je tournai les clefs l’une après l’autre, si doucement que je ne les entendis pas moi-même jouer dans les serrures. Ceci fait, je traversai la chambre lentement, les yeux baissés, et, sans lever le regard, je m’approchai du canapé, je tombai à genoux et j’appuyai mon front sur le rebord de ce siège. Il n’y avait pourtant aucun remords dans cette attitude contrite. Elle ne fit aucun geste. Un pan de la fourrure me caressait doucement la joue, mais aucune main clémente ne vint se poser sur mon front courbé. Je respirais profondément ce faible parfum de violette qui me pénétrait, m’enveloppait jusqu’au cœur d’une inconcevable intimité, qui me rapprochait d’elle plus que le plus étroit embrassement, et si subtil pourtant que je ne percevais son existence que comme une grande douceur ardente, confuse, comme cette lumière du soir qui, après l’éclatante passion du jour, révèle d’infinies profondeurs dans les couleurs du ciel, et dans les formes multiples de la vie, un esprit de paix insoupçonné. Je n’avais, depuis des mois, connu semblable quiétude, et je découvrais en moi une immense lassitude, un désir de demeurer là, immobile, jusqu’à la fin des temps. Vraiment, demeurer là me semblait résoudre tous les problèmes de la vie, – et cela jusqu’à la mort.

La déplorable réflexion que c’était là chose impossible, me fit à la fin me lever avec un soupir de peine profonde. Elle ne fit ni murmure ni geste. La paix de cette chambre avait quelque chose d’auguste. C’était une étrange paix qu’elle partageait avec moi dans le désordre et la splendeur négligée de ce refuge inattendu. Ce qui me troubla, ce fut la conscience soudaine, et comme matérielle, du temps qui passait comme de l’eau qui coule. Il me sembla que la seule ténacité de mon sentiment maintenait au-dessus du flot, ce corps de femme, étendue et paisible. Mais quand enfin je me risquai à regarder son visage, je le vis coloré, les dents serrées, – c’était assez visible, – les narines dilatées, et dans ses longs yeux, au regard horizontal, une expression d’extase profonde et pourtant effrayée. Les bords du manteau de fourrure s’étaient écartés, et je me détournai. Comme le soir où nous nous étions quittés, j’eus cette même impression qu’il était arrivé quelque chose que je ne comprenais pas : seulement cette fois-là, je ne l’avais aucunement émue. Je ne comprenais vraiment pas. Au moindre murmure de sa part, je serais maintenant sorti sans une plainte, comme si cette émotion lui avait donné le droit d’être obéie. Mais il n’y eut aucun murmure. Je demeurai longtemps appuyé sur mon bras, à regarder le feu et à sentir distinctement entre les quatre murs de cette pièce le flux du temps irrésistible s’écouler loin de nos deux êtres échoués.

Soudain elle parla. Elle parla de cette voix qui était si profondément touchante sans être jamais triste, un peu grave peut-être, expression suprême de son charme. Elle demanda comme si rien ne s’était passé :

— « À quoi pensez-vous, amigo ? »

Je me retournai. Elle était allongée sut le côté, tranquille sur le flot régulier du temps, de nouveau étroitement enveloppée dans sa fourrure, la tête sur le coussin vieil or du canapé qui portait, comme tout le reste dans cette chambre les lettres entrelacées de son monogramme, le visage un peu pâle maintenant, avec le lobe rouge d’une oreille sous le nuage fauve de ses cheveux dénoués, les lèvres entr’ouvertes, et ce regard de saphir fondu, droit et immobile, un peu assombri par la fatigue.

— « Puis-je penser à autre chose qu’à vous ? murmurai-je en prenant un siège au pied du canapé. Ou plutôt, je ne pense pas, j’ai la conscience de votre constante présence en moi. Je vous regarde étendue sur ce canapé, mais vous n’êtes que l’insensible fantôme de ce « vous » véritable qui vit en moi, comment ne saurais-je pas qu’elle n’est qu’une fumée enchantée ? Vous n’avez cessé de m’échapper, sauf en un ou deux instants qui me semblent encore plus irréels que le reste. Depuis que je suis entré dans cette pièce, vous n’avez rien fait pour détruire cette conviction qu’en dehors de moi vous n’êtes qu’une apparence. Vous ne m’avez pas donné votre main à toucher. Est-ce parce que vous avez peur de n’être, hors de moi, qu’un simple fantôme, et que vous craignez d’en hasarder l’épreuve ? »

L’une de ses mains était cachée par la fourrure, l’autre soutenait sa joue. Elle ne prononça pas un seul mot. Elle ne fit pas mine de bouger. Elle ne tourna pas même les yeux, mais lorsque j’eus ajouté, au bout d’un instant :

— « C’est bien ce que je pensais. Vous n’êtes qu’une froide illusion. »

Elle sourit mystérieusement, sans me regarder, droit vers le feu ; et ce fut tout.

J’eus un moment le soupçon d’avoir dit une sottise. Son sourire même semblait m’en convaincre. Et j’y répondis avec une certaine résignation.

— « C’est vrai, vous n’êtes pas seulement une fumée, après tout. Il me souvient de m’être un jour accroché à vous comme quelqu’un qui se noie… Mais peut-être vaut-il mieux n’en pas parler. Il n’y a pas si longtemps et vous pourriez… »

— « Je ne vois pas pourquoi. Eh bien !… »

— « Eh bien ! j’ai conservé la sensation d’une grande solidité. Il faut bien l’admettre. Une femme de granit. »

— « Un docteur m’a dit une fois que j’étais bâtie pour durer toujours », répondit-elle.

— « En somme, cela revient au même. Le granit aussi est insensible. »

J’observais son profil contre le coussin et son visage prit une expression que je lui connaissais et qu’elle avait d’ordinaire, lorsqu’avec une indignation qui dissimulait un rire contenu, elle me lançait le mot : « Imbécile. » J’attendis le mot ; il ne vint pas. Je me sentais la tête vague et par moments bruissante comme du murmure de la mer, si bien que je puis ne l’avoir pas entendu. Elle continuait à regarder les bûches ardentes qui formaient une sorte de ruine enflammée sur l’amoncellement blanc des cendres.

— « Je vais vous dire ce qu’il en est, fis-je. Quand vous êtes en ma présence, tout mon être s’élance vers vous, si bien que je ne puis vous voir distinctement. Il en a été ainsi dès le début. Je ne vous ai jamais vue distinctement jusqu’au moment où nous nous sommes quittés, et où j’ai cru vous avoir à jamais perdue. Ce fut alors que vous avez pris corps dans mon imagination et que mon esprit s’est emparé d’une forme définie pour lui vouer toutes ses adorations, – toutes ses indignations aussi… Non, ce n’est pas une simple image. J’ai sur vous une prise, dont maintenant rien ne me fera démordre. »

— « Ne parlez pas ainsi, dit-elle. C’est trop pour moi. Et nous avons toute une longue nuit devant nous. »

— « Vous trouvez peut-être que je n’ai pas été assez sentimental ? Mais le sentiment y était, clair comme la plus claire flamme qui ait jamais brûlé sur la terre, depuis les temps les plus reculés, devant cette chose éternelle qui est en vous, qui est votre héritage. Est-ce ma faute si ce que j’avais à donner était une flamme réelle et non un encens mystique ? Ce n’est ni votre faute, ni la mienne. Et maintenant, quoi que nous disions, la nuit ou le jour, il faut savoir que ce sentiment existe. Il subsistera au jour de ma mort, quand vous n’y serez plus. »

Elle continuait de regarder fixement les charbons ardents et de ses lèvres qui remuèrent à peine, tombèrent, comme un paisible murmure, ces mots :

— « Rien ne serait plus facile que de mourir pour vous. »

— « Vraiment, m’écriai-je. Et vous vous attendez peut-être à ce que j’aille vous baiser les pieds dans un transport de gratitude ? Mais cette magnifique déclaration ne m’inspire que du dédain. Qu’est-ce qu’un semblable charlatanisme a à faire entre vous et moi, entre les deux seuls êtres au monde qui n’ont besoin d’aucune hypocrisie entre eux. Le charlatanisme a-t-il gagné votre cœur ? Ce ne peut être par égoïsme, est-ce par crainte ? Même sincère, je ne vous le pardonnerais pas. Me faudra-t-il vous maudire comme un mal ? »

— « Un mal ? » répéta-t-elle doucement comme un écho.

— « Aimeriez-vous mieux être une simple fiction, qu’on oublie ? »

— « Vous ne m’oublierez jamais, dit-elle du même ton, les yeux toujours fixés vers le foyer. Mal ou bien. Mais, mon cher, je ne me sens ni un mal ni une fiction. Il me faut être ce que je suis, et cela, amigo, n’est pas si facile. Je puis bien être simple : mais comme tous ceux qui ne connaissent pas la paix, je ne suis pas une. Non ! je ne suis pas une.

— « Vous êtes à la fois toutes les femmes de ce monde », lui dis-je en me penchant vers elle.

Elle ne sembla pas y prendre garde et continua, sans cesser de regarder les flammes :

— « Si j’étais cela, je dirais : « Que Dieu les garde alors ! » Mais ce serait plutôt le genre de Thérèse. J’ai trop de respect en moi pour invoquer le nom d’un Dieu dont des hommes habiles m’ont détournée il y a bien longtemps. Je n’y pouvais rien. Les propos étaient adroits et… et j’avais ma tête. Et puis, comme dit Thérèse, je suis pécheresse de nature. Oui, mon cher, je puis être naturellement méchante, mais je ne suis pas le mal, et je pourrais mourir pour vous. »

— « Vous ! dis-je. Vous avez peur de mourir ! »

— « Oui. Mais pas pour vous. »

Tout l’édifice des bûches consumées s’effondra, dégageant un tourbillon de cendres blanches et d’étincelles. Ce bruit sembla l’éveiller tout à fait. Elle détourna la tête sur le coussin pour me regarder.

— « C’est une chose bien extraordinaire que de nous rencontrer ainsi tous les deux, dit-elle avec conviction. Que vous soyez entré sans savoir que j’étais là et puis que vous m’ayez dit ne pas pouvoir quitter la chambre. Cela me paraît singulier… Je ne me serais pas fâchée si vous m’aviez dit que vous ne le vouliez pas. Cela m’aurait blessée. Mais personne n’a jamais prêté autant d’attention à mes sentiments. Pourquoi souriez-vous ainsi ? »

— « D’une idée. Sans y mettre aucun charlatanisme, je puis vous dire que, par amour pour vous, j’en suis venu à deux doigts de ce que le monde entier eût considéré comme un crime. Nous sommes, vous et moi, des gens d’honneur. Et il aurait pu y avoir au bout de tout cela un procès pour assassinat. L’échafaud peut-être. »

— « Dites-vous de pareilles horreurs pour me faire trembler ? »

— « Oh ! vous n’avez pas besoin de trembler. Maintenant vous êtes en sûreté. Mais je suis entré dans cette pièce en réfléchissant résolument aux conditions d’un meurtre, en en calculant les chances sans le moindre remords. C’est fini maintenant. Ç’a été fini dès que je vous ai découverte ici. Mais j’en ai été si près que j’en frissonne encore. »

Elle dut avoir un saisissement, car elle demeura un moment sans pouvoir parler. Puis d’une voix faible :

— « À cause de moi ! À cause de moi ! » dit-elle en hésitant.

— « À cause de vous, – ou bien à cause de moi ? Ce n’eût pas été pourtant par pur égoïsme. Qu’est-ce que cela m’aurait fait que vous restiez en ce monde ? Je pensais ne jamais vous revoir. J’ai même composé une bien belle lettre d’adieu. Une lettre comme jamais femme n’en a reçu. »

Elle tendit aussitôt la main vers moi. Les bords du manteau s’écartèrent. L’effluve d’un faible parfum m’envahit les narines.

— « Donnez-la-moi », fit-elle impérieusement.

— « Impossible. Elle est tout entière dans ma tête. Personne ne la lira. Je crois même qu’elle ne pouvait pas être écrite. Mais quel adieu ! Maintenant nous nous dirons probablement adieu sans même nous serrer la main. Mais vous êtes en sûreté : toutefois, vous ne sortirez pas de cette chambre avant que je vous dise que c’est possible. »

Je désirais extrêmement que señor Ortega ne pût jeter un coup d’œil sur doña Rita, ni même deviner combien il avait été près d’elle. Je souhaitais que cet individu partît pour Tolosa et allât se faire tuer dans quelque ravin, ou au diable. Il deviendrait probablement fou et on l’enfermerait, ou bien il guérirait, oublierait et suivrait sa vocation : tenir boutique et engraisser. Tout cela me traversa l’esprit en un instant et j’étais encore ébloui par ces images rassurantes, quand doña Rita m’en arracha d’un coup :

— « Vous voulez dire : ne pas sortir de la maison ? »

— « Non, de cette chambre. »

— « Qu’y a-t-il donc dans la maison ? Quoi d’extraordinaire ? Rester dans cette chambre ? Et vous aussi, n’est-ce pas ? Avez-vous peur aussi pour vous-même ? »

— « Je ne saurais vous donner une idée de la peur que j’ai eue. J’en ai moins maintenant. Mais vous savez, doña Rita, que je ne porte jamais aucune espèce d’arme sur moi. »

— « Pourquoi pas, alors ? » demanda-t-elle avec une indignation qui m’enchanta si complètement un instant que je ne pus même pas en sourire.

— « Parce que, si libéré que je sois des conventions, je suis tout de même un vieil Européen, murmurai-je doucement. Non, Excellentissima, je traverserai la vie sans avoir même une badine à la main. Ne vous fâchez pas ! Et si je puis appliquer à ce moment solennel des paroles que vous avez déjà entendues : « Je suis ainsi. Tel est mon caractère. »

Doña Rita me fixa dans les yeux, – ce qu’elle faisait très rarement. Elle se dressa sur ses pieds.

— « Don Georges, dit-elle avec animation, j’insiste pour savoir ce qu’il y a dans ma maison. »

— « Vous insistez !… Mais Thérèse dit que c’est sa maison. »

S’il se fût trouvé à ce moment quelque chose à sa portée, comme un étui à cigarettes, par exemple, il eût volé en l’air en éparpillant son contenu. Toute rose joues, col, épaules, elle semblait éclairée de l’intérieur et comme transparente. Mais elle n’éleva pas la voix.

— « Vous et Thérèse avez juré ma perte. Si vous ne me dites pas ce que vous pensez, je m’en vais crier dans l’escalier pour la faire descendre. Je sais bien qu’il n’y a que nous trois dans la maison. »

— « Oui, nous trois, sans compter mon jacobin. Il y a un jacobin dans la maison. »

— « Un jacobin ! Oh ! Georges, est-ce le moment de plaisanter ? » commença-t-elle, lorsqu’un bruit faible, mais singulier, l’arrêta. Instantanément, elle reprit une complète immobilité. Par contre, je fis un mouvement involontaire, avant de demeurer à mon tour immobile comme un mort. Nous tendîmes l’oreille. Ce singulier cliquetis avait été si léger et le silence était si complet qu’il y avait de quoi douter de nos sens. Doña Rita me regarda d’un air interrogateur. Je lui fis un léger signe de tête. Nous restâmes les yeux dans les yeux, et nous tendîmes l’oreille jusqu’à ce que le silence fût devenu insoutenable. Doña Rita murmura posément :

— « Avez-vous entendu ? »

— « Je me le demande. Je croirais presque que non. »

— « Ne rusez pas avec moi. C’était un grattement. » « Quelque chose sera tombé. »

— « Quelque chose ! Quelle chose ? Quelles sont les choses qui tombent toutes seules ? Il y a un homme ici ? »

— « Aucun doute à ce sujet. C’est moi-même qui l’ai amené. »

— « Pourquoi faire ? »

— « Pourquoi n’aurais-je pas un jacobin à moi ? N’en avez-vous pas un aussi ? Mais le mien est d’un genre très différent de ce farceur à cheveux blancs qu’est le vôtre. Il est véritable. Il doit y en avoir des quantités comme lui. Il a des comptes à régler avec une demi-douzaine de personnes, dit-il et il réclame à grands cris des révolutions pour lui donner une chance. »

— « Mais pourquoi l’avoir amené ici ? »

— « Je ne sais… par affection soudaine. »

Tout cela se passait à voix si basse que nous ne semblions entendre nos paroles qu’en regardant nos lèvres. Je ne faisais guère attention à ce que je disais. L’homme est un étrange animal. Tout ce que je désirais, c’était de la voir garder son attitude à la fois animée et tranquille, le visage légèrement coloré, les cheveux dénoués ; la fourrure sombre faisant contraste avec la blancheur de la dentelle sur sa poitrine. Je ne pensais qu’à une chose, c’est qu’elle était adorable. Je ne me souciais que de cette impression de beauté. Elle résumait toute vie, toute joie, toute poésie. Elle avait des accents divins. Je suis certain que je n’étais pas tout à fait dans mon bon sens et qu’à ce moment-là, des quatre personnes qui se trouvaient dans la maison, elle était sans conteste la plus sensée. Elle scrutait mon visage, et je suis sûr qu’elle y lut quelque chose de mon exaltation intérieure. Et, du ton le plus doux, comme un souffle : « Georges, revenez à vous », dit-elle.

Sa douceur fut apaisante comme la lumière du soir. Sa confiance en son propre pouvoir me toucha profondément. Mon amour était trop grand probablement pour que la folie pût s’emparer de moi. Je repris mon calme complètement, j’eus un peu honte de moi et murmurai :

— « Non, ce ne fut pas par affection, mais par amour pour vous que je l’ai amené ici. Cet imbécile de H… allait l’envoyer à Tolosa. »

— « Ce jacobin ! » Rita montra un étonnement extrême, puis résignée à l’incompréhensible : « Bien, dit-elle, mais qu’avez-vous fait de lui. »

— « Je l’ai fait coucher dans l’atelier. »

L’effort d’attention soutenue qu’elle manifestait était charmant.

— « Et alors ? » demanda-t-elle.

— « Alors, je suis entré ici pour envisager tranquillement la nécessité de me débarrasser de cette existence humaine. Cette idée ne m’a pas quitté. Voilà où m’a conduit cet assez court laps de temps de douze mois ! Ne croyez pas que je vous fasse le moindre reproche. Ô force aveugle ! Vous vous justifiez parce que vous êtes. Quoi qu’il eût dû en advenir, vous n’en auriez jamais rien su. »

L’horreur assombrit la merveilleuse splendeur de son visage qui pâlissait sous le violent effort qu’elle faisait pour comprendre. Un silence absolu régnait dans la maison. Il me semblait que tout avait été dit, que le monde même touchait à sa dernière phase, au silence éternel.

Soudain, elle leva un doigt en signe d’avertissement. Je n’avais rien entendu et je hochai la tête en signe de dénégation, mais elle fit oui de la tête et murmura :

— « Oui, oui, dans la salle d’armes, comme avant. » De la même façon, je lui répondis :

— « Impossible ! la porte est fermée et Thérèse en a la clef. »

Elle me demanda alors avec circonspection :

— « Vous avez vu Thérèse, ce soir ? »

— « Oui. Je l’ai laissée en train de faire le lit de mon homme, lorsque je suis venu ici. »

— « Le lit du Jacobin ? » dit-elle, d’un ton singulier, comme pour ne pas contrarier un fou.

— « Je crois que je ferais mieux de vous dire qu’il est Espagnol… qu’il semble vous connaître de longue date… »

Je regardai son visage ; il était extrêmement tendu, inquiet. Pour moi, je n’avais plus aucun doute sur cet homme et j’espérais qu’elle avait abouti d’elle-même à la conclusion convenable. Mais je crois qu’elle était trop bouleversée et troublée pour pouvoir penser de façon suivie. Elle semblait avoir seulement l’impression d’une terreur qui flottait dans l’air. Avec une grande pitié, je me penchai vers elle, et je lui murmurai dans l’oreille : « Il s’appelle Ortega. »

Je m’attendais à ce que ce nom lui fît quelque effet, mais pas à ce qui se produisit. Avec l’agilité soudaine, libre, spontanée, d’un jeune animal, elle sauta du canapé, et laissant ses pantoufles derrière elle, elle gagna d’un bond le milieu de la pièce. La vigueur, la précision instinctive de ce bond avaient quelque chose de surprenant. Elle retomba légèrement sur son pied nu, en équilibre, et reprit aussitôt son immobilité. Cela ne prit pas plus d’une seconde. Puis elle se mit à tournoyer, éperdue, et elle se précipita vers la première porte qu’elle aperçut. Je n’eus que le temps d’attraper un pan du manteau, puis de la saisir à bras-le-corps avant qu’elle ne pût se dégager des manches. Elle ne cessait de répéter avec rage : « Non, non, non ! » Elle s’abandonna un instant, ce qui me permit de la ramener au milieu de la pièce. Elle tenta encore de m’échapper et je la laissai aller. Son visage était tout contre le mien, mais elle ne savait évidemment ce qu’elle regardait : elle répéta encore à deux reprises : « Non, non ! » sur un ton qui me fit presque venir les larmes aux yeux et qui me fit vraiment regretter de n’avoir pas tué d’emblée l’honnête Ortega. Tout à coup, Rita se secoua, et, saisissant ses cheveux défaits, elle se mit à les nouer devant l’un des somptueux miroirs. Les larges manches de sa fourrure glissèrent le long de ses bras blancs. D’un geste brusque, elle transperça cette masse d’étincelles et d’éclairs fauves avec la flèche d’or qu’elle aperçut, devant elle, sur la console de marbre. Puis elle s’écarta d’un bond en murmurant fiévreusement : « Dehors, dehors ! Hors de cette maison ! » en essayant de s’échapper, une expression épouvantée et hagarde dans les yeux. Je m’étais placé sur son chemin, les bras étendus. Je pus la saisir par les épaules, et, en proie à une sorte de détresse, je me mis à la secouer assez rudement. Si elle ne s’était apaisée alors, je crois bien que mon cœur eût éclaté. Je lui chuchotai dans la figure :

— « Je ne vous lâcherai pas. Vous resterez ici. »

Elle sembla me reconnaître, et subitement apaisée, ferme sur ses pieds blancs, elle laissa retomber ses bras : et du fond d’un abîme de désolation, elle dit à voix basse :

— « Ô Georges ! Non ! non ! pas Ortega ! »

Toute la force d’une longue souffrance animait cette supplication. Et pourtant, elle était aussi touchante et aussi impuissante qu’une enfant abandonnée. Il y avait là toute la simplicité et la profondeur d’un émoi d’enfant. Cela vous allait au cœur de la même façon directe. Mais que pouvait-on faire ? Comment la consoler ? Il était impossible de lui caresser la tête, de la prendre sur ses genoux, de lui donner du chocolat et de lui montrer des images. Je me trouvais absolument dénué de ressources. Complètement perdu.

— « Oui, Ortega, et puis après ? » murmurai-je avec une immense assurance.

VI

La tête me tournait. À ce moment précis, il n’y avait certainement plus dans la maison personne qui fût complètement sensé. Sans compter Thérèse et Ortega, tous deux en proie à des passions indicibles, Doña Rita avait perdu toute force morale. Elle ne conservait plus que le sentiment puissant de vivre avec toutes les menaces qu’il comportait. Elle n’était plus qu’un chaos de sensations. Quant à moi, je souffrais extrêmement de mon incapacité à me raccrocher à une idée essentielle. Celle sur laquelle je pouvais le mieux fonder mon espoir était que, naturellement, Ortega ne savait rien. C’est ce que je chuchotai à l’oreille de doña Rita, à cette oreille précieuse et d’une forme si belle.

Elle agita la tête, comme un enfant inconsolable, et murmura : « Thérèse le lui aura dit. »

Les mots : « Quelle folie ! » ne purent franchir mes lèvres, car je ne pouvais me mentir à moi-même et nier qu’il y eût eu un bruit et que ledit bruit fût venu de la salle d’armes. Je connaissais la pièce. Il ne s’y trouvait rien qui eût pu tomber avec cette sonorité particulière. Il s’y trouvait bien une table avec un grand miroir, mais depuis que Blunt avait emporté son équipement de campagne, il n’était resté, ni sur la console ni ailleurs, le moindre petit objet qui eût pu se renverser de mystérieuse façon. L’un des murs présentait un système compliqué de solides tuyaux de cuivre, et une énorme baignoire était encastrée dans le plancher. La plus grande partie de la pièce sur toute sa longueur était recouverte de nattes et n’avait d’autre meuble qu’une longue banquette de cuir fixée au mur. C’était tout. D’ailleurs la porte qui communiquait avec l’atelier était fermée à clef. Et Thérèse avait la clef. Sans même tenir compte du pessimisme de doña Rita, par la seule force de ma conviction personnelle, il me sembla évident que Thérèse devrait le lui dire. Tout l’enchaînement des événements m’apparut, parfaitement coordonné, et aboutissant à cette conclusion particulière : « Thérèse le lui dirait. » Je voyais dans mon esprit les têtes dissemblables de ces deux redoutables déments se rapprocher dans un chuchotement nourri d’avidité, de piété, et de jalousie, et comploter avec le sentiment d’une sécurité parfaite, abrités pour ainsi dire par la Providence. En fin de compte, l’idée ne pouvait manquer de venir à l’esprit de Thérèse. D’autant plus qu’elle était convaincue que (providentiellement), j’avais été appelé au dehors pour le reste de la nuit.

Il y avait maintenant une personne sensée dans la maison, car j’avais repris complètement possession de mes idées. Une succession logique d’images, me montra enfin, aussi clairement qu’un tableau sur un mur, Thérèse pressant avec ferveur la clef dans la paume de la main du riche, prestigieux et vertueux cousin, afin qu’il allât faire le don de sa personne à doña Rita et en tirer mérite devant Celui dont l’œil voit toutes les actions des hommes. Et l’image de ces deux êtres-là avec cette clef, dans l’atelier, me semblait la plus monstrueuse conception du fanatisme, la plus abominable aberration. Car qui aurait pu se méprendre sur l’état d’esprit qui donnait à Ortega l’air qu’il avait et qui inspirait à la fois de la pitié et de la crainte ? Je ne pouvais me refuser à comprendre sinon toute l’étendue, du moins la nature de sa souffrance. Si jeune que je fusse, j’avais percé à jour cette grotesque et sombre personnalité. Son contact avec moi, ce contact personnel avec (il le croyait du moins) un des amants de cette femme qui lui avait depuis son enfance valu la malédiction des dieux, avait fait pencher la balance indécise. J’aurais été sans aucun doute à deux doigts de la mort dans le grand salon de la Maison Dorée, si sa torture n’avait été trop vive. Il me sembla que j’aurais pu entendre crier mon âme même, pendant que nous étions attablés ensemble. Mais en l’espace d’un moment il avait cessé de faire attention à moi. Qu’étais-je, en effet ? Dans l’excès de sa jalousie je n’étais rien de plus ni de moins qu’un entre cent mille. À quoi ma mort eût-elle servi ? À rien. Le genre humain tout entier avait possédé celle femme. Je savais que le désir qu’il avait d’elle était : Mienne ou morte.

Tout cela devait être clair comme le jour, même pour l’être le plus stupide qui eût jamais existé : et Thérèse était, à vrai dire, exactement cela. Une idiote. Une créature possédée d’une seule idée. Mais l’idée était complexe ; aussi était-il impossible de dire ce dont elle n’était pas capable. Et c’est ce qui rendait affreux ses obscurs agissements. Elle avait, parfois, les plus étonnantes perceptions. Qui aurait pu dire où finissait sa simplicité, où commençait sa ruse ? Elle avait, en outre, la faculté de n’oublier jamais le moindre fait qui se rapportait à son idée fixe : et il me revint à l’esprit que sa conversation avec moi à propos du testament l’avait pénétrée de l’équité admirable de la Justice. En me rappelant sa naïve admiration pour la « juste » loi qui n’exigeait aucun « papier » d’une sœur, je la voyais déchaîner d’un air dévot le destin furieux. Et Thérèse, naturellement, donnerait la clef de la salle d’armes à son cher, vertueux, délicieux et désintéressé cousin, à cette âme damnée aux charmants favoris, parce qu’elle penserait que Rita avait bien pu fermer à clef la porte qui donnait sur le corridor, mais qu’il n’y avait pas le moindre semblant de raison qu’elle se fût inquiétée de l’autre. Le bon droit exigeait que la sœur égarée fût prise à l’improviste.

Tout ce qui précède n’est que l’analyse d’un moment assez bref. Les images sont aux mots ce que la lumière est au son, – incomparablement plus rapides. Tout ceci ne fut, en vérité, qu’un trait de lumière dans mon esprit. Une pensée réconfortante y succéda : les deux portes étaient bel et bien fermées à clef, et réellement il n’y avait pas de danger.

Il y avait pourtant eu ce bruit, pourquoi et comment ? Certes, dans l’obscurité, Ortega avait pu tomber dans la baignoire, mais cela n’aurait pas fait si peu de bruit. Ce n’aurait pas été une sorte de cliquetis. Il n’y avait absolument rien qu’il eût pu renverser. Il aurait pu laisser tomber un bougeoir si Thérèse lui avait donné le sien. C’était possible, mais alors, ces nattes épaisses ! – et puis, de toute façon, pourquoi l’aurait-il laissé tomber ? et à tout prendre, pourquoi ne serait-il pas allé essayer d’ouvrir la porte ? J’eus soudain la vision écœurante de cet homme tapi contre le trou de la serrure, écoutant, écoutant, écoutant, guettant un mouvement, un soupir de la dormeuse qu’il était prêt à arracher au monde, vivante ou morte. J’eus la conviction qu’il écoutait toujours. Pourquoi ? Dieu seul le sait. Peut-être se repaissait-il de l’assurance que la nuit était longue et qu’il avait à lui toutes ces heures. J’étais à peu près certain qu’il n’avait rien pu entendre de nos chuchotements, la pièce était trop grande, la porte trop épaisse. Je n’avais pas la même confiance dans la serrure. Chut !… En m’abritant la bouche de ma main, je pressai doña Rita de retourner sur le canapé. Elle ne me répondit pas et quand je l’eus saisie par le bras, je vis qu’elle ne voulait pas bouger. Elle avait pris racine sur ce tapis d’Aubusson, et son immobilité était telle que les pierres enchâssées le long de la flèche d’or n’émettaient aucun feu sous la lumière des six bougies qui, à la tête du canapé, les éclairaient en plein.

Je souhaitais ardemment qu’elle n’allât pas se trahir.

Je raisonnais avec calme. J’étais sûr que l’homme savait sa présence dans cette pièce : mais il ne le savait que par ouï-dire. C’était déjà trop. J’eus malgré moi l’impression que si quelque bruit, parole ou geste, venait lui donner une preuve sensible de cette présence, sa folie trouverait la force de faire sauter la serrure. Une méfiance affreuse de toute la maison s’empara de moi. Elle m’apparut comme un mortel traquenard. Je n’avais pas d’arme, je ne savais s’il en avait une ou non. Je n’avais pas peur d’un corps à corps pour moi, mais je l’appréhendais pour doña Rita. Rouler à ses pieds dans une lutte à coups d’ongles et de dents avec Ortega eût été odieux. Je voulais ménager ses sentiments, exactement comme j’eusse voulu protéger de la boue les pieds de cette chevrière des montagnes, au visage symbolique. Je regardai ce visage aussi immobile que celui d’une statue. J’aurais voulu savoir comment m’y prendre avec ce mystère incarné, pour l’influencer, le diriger. Oh ! combien j’aurais souhaité avoir le don de l’autorité ! En outre, depuis que j’avais repris mes esprits, tous les scrupules que j’avais à m’accrocher à elle étaient revenus. Je me sentais timide, embarrassé. J’avais les yeux fixés sur la poignée de bronze de la porte de la salle d’armes, comme si c’eût été quelque chose de vivant. Je me raidissais en prévision du moment où je la verrais tourner. C’est cela qui maintenant allait se produire. Elle se mettrait à tourner doucement. Mon cœur battait. Mais j’étais préparé à conserver l’immobilité d’un mort, et j’espérais que doña Rita aurait assez de raison pour en faire autant. Je jetai un autre coup d’œil sur son visage et à ce moment j’entendis le mot « Chérie ! » se former comme de soi-même dans l’air silencieux de la chambre, faible, distinct et pitoyable comme la dernière requête d’un mourant.

Je murmurai à l’oreille de doña Rita : « Silence absolu ! » et je fus rempli de joie en voyant qu’elle m’avait entendu, qu’elle m’avait compris, qu’elle avait même le contrôle de ses lèvres rigides. Elle me répondit dans un souffle (nos joues se touchaient presque) :

— « Faites-moi sortir de cette maison… »

Je jetai un coup d’œil sur ses vêtements épars, dans la chambre et chuchotai avec conviction : « Ne bougez pas ! » Je remarquai avec soulagement qu’elle n’essayait pas de bouger, quoique l’animation revînt sur son visage et que ses lèvres fussent restées séparées comme dans un terrible et involontaire sourire. Et je ne sais si j’en fus heureux, lorsque cette femme que rien ne semblait toucher, me saisit soudain le poignet. On eut dit d’un fait exprès, car presque instantanément un autre « Chérie ! » plus fort, plus navré si possible, pénétra dans la chambre et, – oui ! – m’entra dans le cœur. Ce fut suivi sans transition d’un : « Parle, bête maudite ! » positivement beuglé qui fit tressaillir doña Rita, comme une commotion électrique.

Jusqu’à ce qu’il eût secoué la poignée de la porte, – ce qu’il fit aussitôt après, – je n’aurais pu dire à travers quelle porte il avait parlé, les deux portes (dans des murs différents) étaient assez rapprochées l’une de l’autre. Ce fut comme je m’y attendais. Il était dans la salle d’armes, parfaitement éveillé, tous les sens aux aguets. Ce n’était pas une situation plaisante. Quitter la chambre, il ne pouvait en être question. Il se serait précipité dans le vestibule avant que nous n’eussions pu franchir la porte d’entrée. Quant à s’enfuir en haut, il y avait la même objection, et risquer de se voir pourchassés à travers toute la maison vide par ce dément, eût été pure folie. Il n’y avait aucun avantage à nous enfermer n’importe où au premier étage, où les portes et les serrures étaient beaucoup moins résistantes. Non, la véritable sécurité résidait dans l’immobilité et le silence absolus, afin que sa furie même en vînt à la fin à douter, à s’épuiser ou à l’étouffer lui-même avant de s’épuiser, peu m’importait comment.

Il eût été stupide que, moi, je sortisse à sa rencontre. J’avais maintenant la conviction qu’il était armé. Je venais de me rappeler que le mur de la salle de bains était décoré de trophées d’armes blanches de toutes sortes, civilisées et sauvages : sagaies disposées en faisceaux groupés entre eux ; des soleils et des étoiles de haches, de sabres et de poignards : d’Italie, de Damas, d’Abyssinie, de tous les coins du monde. Ortega n’avait eu qu’à faire son choix barbare. Je suppose qu’il avait dû grimper sur la banquette et, en tâtonnant parmi ces armes, en faire tomber une qui, dans sa chute, avait produit ce cliquetis. Aller à sa rencontre eût été folie, car, après tout, je pouvais avoir le dessous et doña Rita fût alors demeurée absolument sans défense.

— « Faites-moi sortir de cette maison avant qu’il ne parle », murmura-t-elle d’un ton lugubre.

— « Restez tranquille ! lui dis-je tout bas. Il se fatiguera vite. »

— « Vous ne le connaissez pas ! »

— « Oh ! si, je le connais. J’ai été avec lui pendant deux heures. »

À ces mots, elle me lâcha le poignet, d’un geste passionné elle se couvrit la figure de ses deux mains. Quand elle les retira, elle avait l’aspect d’une personne moralement anéantie.

— « Que vous a-t-il dit ? »

— « Des extravagances ! »

— « Écoutez-moi. Tout est vrai ! »

— « Sans doute. Mais que m’importe ? »

Après ma dernière réponse, elle s’arrêta, me regarda fixement, puis respira profondément. De l’autre côté de la porte, la voix s’éleva comme une prière passionnée, réclamant un peu de pitié, rien qu’un peu, quelques mots, deux mots, un seul mot, – un malheureux petit mot. Elle s’arrêta, puis elle reprit :

— « Dis que tu es là, Rita. Dis un mot, un seul mot. Dis « oui ». Allons ! seulement un petit oui ! »

— « Vous voyez ! » dis-je. Elle abaissa seulement ses paupières sur le regard anxieux qu’elle avait tourné vers moi.

Nous aurions pu avoir un moment l’illusion qu’il s’était écarté furtivement, à pas de loup, sur les nattes épaisses. Mais la voix reprit, bégayant des mots sans suite, s’interrompant, puis, raffermie soudain, elle éclata en une prière instante, avec de graves et rauques accents, volubile, hautaine, parfois abjecte. Quand elle eut cessé, nous nous regardâmes l’un l’autre profondément.

— « C’en est presque comique », fis-je tout bas.

— « Oui, il y a de quoi rire », répondit-elle avec une sorte de conviction sinistre.

Jamais je ne lui avais vu exactement cette expression-là. Je crus voir un moment une autre Rita.

— « Ne me suis-je pas moquée de lui d’innombrables fois ? » ajouta-t-elle d’une voix sombre.

L’homme cria tout d’un coup : « Quoi ? » comme s’il avait cru entendre quelque chose. Il attendit un moment et reprit à tue-tête :

— « Parle donc, reine des chèvres, avec tes tours de chèvre… »

Tout demeura un moment silencieux, puis un grand coup retentit dans la porte. Il avait dû reculer d’un pas pour se jeter de tout son corps contre le panneau. La maison en trembla. Il s’y reprit à une seconde fois et y ajouta des coups de poing prolongés. C’était vraiment comique. Mais je me sentais lutter contre une tristesse envahissante, comme si la confiance me manquait.

— « Emmenez-moi, chuchota fiévreusement doña Rita ; emmenez-moi de cette maison avant qu’il ne soit trop tard. »

— « Il faut le supporter », répondis-je.

— « Bien, mais vous, partez ! Partez maintenant, avant qu’il ne soit trop tard. »

Je ne daignai rien répondre. Le martèlement des panneaux cessa. Je ne sais pourquoi, j’eus à ce moment la vision précise de la bouche rouge de José Ortega tordue de rage entre ses favoris. Il reprit de plus belle, mais d’un ton las :

— « Crois-tu qu’on puisse oublier tes tours, démon ? Ne m’as-tu pas vu tourner et retourner sans cesse pour t’apercevoir au milieu de ces jolis messieurs, à cheval comme une princesse ? Je me demande comment je ne t’ai pas jeté des pierres. Je me demande comment je n’ai pas couru après toi pour crier toute l’histoire ! Mais ils en savaient autant que moi. Plus même. Tous tes nouveaux tours ! »

Pendant que l’homme faisait ce tapage, doña Rita s’était bouché les oreilles, puis elle changea d’idée et ce fut sur mes propres oreilles qu’elle appliqua ses mains. Instinctivement je dégageai ma tête, mais elle persista. Nous luttâmes un peu sans bouger de place : j’eus soudain la tête libre : le silence était complet. Il avait crié à tue-tête. Mais doña Rita, après avoir murmuré : « Trop tard, trop tard ! » arracha ses mains à mon étreinte, et, se débarrassant entièrement de son manteau de fourrure, s’empara d’un de ses effets jetés sur une chaise près de là, avec l’intention de s’habiller, j’imagine, et de s’enfuir. Décidé à l’en empêcher, mais sans vraiment penser à ce que je faisais, je la saisis par le bras. Cette lutte fut également silencieuse : mais j’y mis le moins de force possible et elle réussit à me donner une poussée inattendue. En me reculant je renversai le guéridon qui supportait le candélabre à six branches. Il heurta le plancher, rebondit avec un bruit sourd et toutes les bougies s’éteignirent. De l’autre côté de la porte, l’homme entendit le bruit, cela va sans dire et poussa un cri sauvage dont l’extrême sauvagerie était risible : « Ah ! ah ! je suis parvenu à t’éveiller ! ». Je sentis doña Rita s’appesantir sur mon bras et je jugeai que le mieux était de la laisser glisser à terre, afin d’être libre de mes mouvements, car maintenant qu’il avait réellement entendu du bruit, je pensais qu’il ferait infailliblement sauter la porte. Mais ce cri sembla l’avoir épuisé. Il n’y avait plus, dans la pièce, d’autre lumière que la sombre lueur des cendres et c’est à peine si, parmi les ombres des meubles, je pouvais distinguer doña Rita, à genoux, dans une attitude pénitente et désespérée. Devant cet écroulement, moi qui, un moment auparavant, avais lutté désespérément contre elle, je sentis que je n’oserais pas la toucher. Et je ne pouvais comprendre cette émotion, cet abandon, l’humilité de cette conscience blessée. Une supplication nous parvint d’avoir à ouvrir la porte. Ortega répétait sans cesse : « Ouvre la porte, ouvre la porte ! » avec une si surprenante variété d’intonations, impérieuses, pleurnichardes, persuasives, insinuantes, et même inopinément joviales, que j’en arrivai à me sourire à moi-même, malgré la pesanteur de mon cœur. Puis il fit observer, comme entre parenthèses : « Ah ! tu sais comment torturer un homme, toi ! démon décharné, grimaçant, échevelé que tu es. Et remarque bien, reprit-il d’un ton étrangement doctoral, que tu es détestable dans tous tes membres : tes yeux sont détestables, détestable ta bouche, tes cheveux sont détestables et tout ton corps est froid, et vicié comme celui du serpent. Tu n’es toute que perdition ! »

Celle déclaration fût faite d’un ton étonnamment délibéré. Il poussa un soupir lamentable et cria d’un ton déchirant : « Tu sais bien, Rita, que je ne puis vivre sans toi. Je n’ai pas vécu. Je ne vis pas maintenant. Ce n’est pas une vie. Oui, Rita, tu ne peux vraiment pas m’arracher l’âme. Il me faut courir le monde, pauvre diable, tandis que tu vas parmi les riches, des bras de l’un aux bras de l’autre. Je te pardonnerai seulement si tu ouvres la porte ! Tu te rappelles comment tu as juré, à mainte reprise, d’être ma femme. Tu es mieux faite pour être la femme de Satan, mais que m’importe. Tu seras ma femme. »

Un bruit près du plancher me fit pencher la tête et murmurer gravement : « Ne riez pas ». Car ses discours grotesques, burlesques même semblaient renfermer assez de vérité, de passion et d’horreur pour émouvoir une montagne. Tout à coup, au dehors, un soupçon le prit et il se mit à hurler d’une voix perçante : « Oh ! misérable trompeuse, tu ne m’échapperas pas, je t’aurai… » J’eus l’impression qu’il disparaissait. Je l’avais à peine eue qu’il était déjà à l’autre porte, comme s’il avait cru que sa proie lui échappait. Sa rapidité fut étonnante, presque inconcevable. Le coup qu’il lança sur la porte fut terrible, comme s’il n’avait pu s’arrêter à temps. Il y avait de quoi assommer un éléphant. Cela devenait vraiment comique. Après ce fracas, il y eut un moment de silence, comme s’il avait retrouvé ses esprits. On entendit un faible grognement, puis il reprit son idée fixe :

— « Il faudra bien que tu sois ma femme ! Je n’ai pas honte. Tu as juré de l’être, tu le seras. »

Des sons étouffés me firent de nouveau me pencher vers la forme agenouillée, blanche sur la lueur rouge du foyer. « Au nom du ciel ! je vous en prie », lui dis-je à voix basse. Elle luttait contre un épouvantable accès de gaieté, en répétant : « Oui, chaque jour, pendant deux mois. Soixante fois au moins. Soixante fois au moins ! » Elle luttait contre le rire, mais quand j’essayai de mettre ma main sur sa bouche, je sentis que son visage était inondé de larmes. Elle secoua la tête pour éviter ma main avec de faibles gémissements sourdement réprimés. Je perdis toute prudence et lui dis : « Taisez-vous ! » assez brusquement.

La voix d’Ortega dans le vestibule demanda distinctement : « Qu’y a-t-il ? » et il resta à écouter : mais il dut croire que ses oreilles l’avaient trompé. Il se fatiguait aussi. Bientôt il poussa un profond soupir, puis d’un ton d’âpre mélancolie, il reprit :

— « Mon amour, mon âme, ma vie, parle-moi. Que suis-je donc pour que tu prennes tant de peine à vouloir me faire croire que tu n’es pas là ? Je t’en conjure, parle-moi ! » Sa voix était tremblante et il fit suivre cet appel machinal d’un chapelet de termes d’une tendresse extravagante, dont certains absolument puérils et qui s’arrêtèrent court. Et nous entendîmes distinctement : « Que faire maintenant ? », comme s’il se fût parlé à lui-même.

Je frémis lorsqu’une voix monta, à côté de moi, sur un ton vibrant, méprisant : « Que faire ? Eh bien, va te cacher en regardant par-dessus ton épaule comme tu le faisais il y a des années, quand j’en avais assez de toi. »

— « Rita ! » murmurai-je épouvanté. Il dut en demeurer muet un moment. Puis, Dieu seul sait pourquoi, au fort de sa consternation ou de sa rage, il se mit à parler en français avec le plus ridicule accent du monde.

— « Ah ! s’écria-t-il », tu as donc retrouvé ta langue à la fin ! Catin ! c’est ce que tu es depuis le berceau. Ne te rappelles-tu pas comment… »

Doña Rita bondit sur ses pieds à mon côté avec un grand cri : « Non, Georges, non ! » qui me désorienta complètement. La soudaineté et la force de ce cri rendirent le silence qui suivit, des deux côtés de la porte, parfaitement effrayant. Il me sembla que si je ne résistais pas de toutes mes forces, quelque chose allait se briser en moi sur-le-champ. Dans les longs plis de sa chemise de nuit, elle avait l’air d’une statue étincelante, froide comme un bloc de marbre : tandis que moi, je restais pétrifié du fracas qui continuait dans le vestibule.

— « Thérèse, Thérèse ! hurla Ortega. Elle a un homme là-dedans ! »

Il courut vers le pied de l’escalier et cria de nouveau :

— « Thérèse, Thérèse ! il y a un homme avec elle ! Un homme ! Descends, misérable paysanne que tu es, descends ! »

Je ne sais où se trouvait Thérèse, mais je suis sûr que cette voix ne put manquer de l’atteindre, terrible, comme si elle poussait des clameurs vers le ciel, et d’un ton aigu, perçant qui me donna la certitude que si elle était couchée, la seule chose qu’elle ferait serait de se fourrer la tête sous les draps.

Tout en hurlant : « Descends voir ! », il se précipita sur la porte de la chambre et se mit à la secouer furieusement. C’était une très haute porte à doubles battants, dont les ferrures, les applications de cuivre, les verrous devaient branler, car elle se mit à tinter, à résonner, à cliqueter : et cela fit un bruit de tonnerre qui roula dans le grand vestibule vide. Ce fut à la fois assourdissant, désolant et vaguement inquiétant, comme si cela pouvait faire crouler la maison. Et en même temps la futilité de tout cela avait, indéniablement, un effet comique. L’énormité même du tapage que faisait cet homme était comique. Mais on ne pouvait soutenir un tel effort d’une manière continue et quand il s’arrêta pour reprendre haleine, nous l’entendîmes se crier à lui-même avec un accent vengeur, qu’il comprenait tout ! qu’on l’avait attiré là (et il secouait la porte avec fracas). On l’avait attiré dans cette ville, criait-il, de plus en plus excité par le bruit qu’il faisait lui-même, pour être exposé à cela par cette catin éhontée ! catin ! catin !! »

Il se lança de nouveau sur la porte avec une vigueur surhumaine.

Derrière moi, j’entendis Rita qui riait doucement. Je l’interpellai :

— « Conservez votre sang-froid, je vous prie ! »

Elle me répondit d’une voix claire :

— « Oh ! mon cher ! consentirez-vous jamais à me parler après tout ceci ? Mais ne demandez pas l’impossible ! Il est né pour qu’on se moque de lui ! »

— « Oui, criai-je, mais ne vous laissez pas aller. »

Je ne sais si Ortega nous entendit, il déployait alors les dernières forces de ses poumons pour protester contre l’infâme complot qui l’exposait à la risée des complices de cette ignoble femme… Et il entama un nouvel intermède contre la porte, si prolongé et si violent que je pensai que le plâtre du plafond allait nous tomber sur la tête ou bien qu’il allait tomber mort, lui-même, dans un instant, derrière cette porte.

Il s’arrêta, lança quelques imprécations et sembla calmé, épuisé. « C’est, une histoire qui courra le monde ! » reprit-il. « Trompé, attiré dans un piège, insulté, pour servir de jouet aux plus vils des êtres, cette femme et ses complices. » C’était là comme une sorte de méditation. Puis il cria : « Je vais vous tuer tous. » Une fois de plus il se mit à maltraiter la porte, mais d’un faible effort saccadé qui cessa bientôt. Il devait être à bout de forces.

Doña Rita, du milieu de la chambre, me demanda tout haut, sans la moindre précaution :

— « Hein, croyez-vous qu’il est né pour qu’on se moque de lui ? »

Je me tenais si près de la porte que je croyais entendre haleter Ortega. Il était à bout de forces, de souffle, d’endurance, mais je l’ignorais. Il était épuisé, fini, mais il ne le savait peut-être pas lui-même. Il demeurait tranquille. Comme je commençais à m’en étonner, je l’entendis distinctement se frapper le front :

— « Je comprends ; cria-t-il. Cette misérable hypocrite là-haut a tout arrangé. Elle a sans doute consulté ses prêtres. Il faut que je retrouve le respect de moi-même. Qu’elle meure d’abord. »

Il se précipita dans l’escalier. Cela m’épouvanta, quoique la pensée de Thérèse prise à son propre piège fût comme un coup de théâtre dans une farce. Une farce assez féroce. Instinctivement, je tournai la clef dans la serrure. Le rire de doña Rita résonnait, amer et méprisant, puis j’entendis Ortega gémir : « J’ai mal, j’ai mal, j’ai mal ! » Je n’eus qu’un moment d’hésitation, mais avant d’avoir pu seulement ouvrir la porte, j’entendis dans le vestibule un gémissement brusque et le bruit d’une chute.

Ortega était couché sur le dos au pied de l’escalier. Une de ses jambes était repliée, l’autre allongée, et son pied touchait presque le piédestal de la statuette d’argent qui supportait cette faible et tenace lumière qui rendait si lourdes les ombres du vestibule. Un de ses bras était placé en travers de sa poitrine. L’autre était étendu sur le carrelage blanc et noir, la paume en dehors et les doigts raides. L’ombre de la dernière marche lui traversait de biais le visage, mais l’on pouvait distinguer l’un de ses favoris et une partie du menton. Il avait l’air étrangement exténué. Il ne faisait aucun mouvement. Il était en bras de chemise. Je ressentis un dégoût extrême à ce spectacle. Le bruit caractéristique d’une clef dans une serrure s’insinua dans mes oreilles. Je ne pus le situer et n’y pris pas garde tout d’abord. J’étais tout occupé à regarder señor Ortega. N’eût été sa jambe repliée, il avait l’air tellement aplati sur le plancher, et il avait pris une forme si contorsionnée qu’il semblait n’être que l’ombre de señor Ortega. C’était assez impressionnant de le voir si calme après tous ces délires, clameurs, vociférations et tapages. Il n’y eut assurément jamais rien de plus tranquille au monde que cet Ortega-là. J’avais le sentiment bizarre qu’il ne fallait pas le déranger.

Un bruit de chaîne, un léger grincement résonnèrent dans le silence du vestibule et une voix se mit à jurer en italien. Ces sons surprenants furent les bienvenus, ils me rappelèrent à moi, et je m’aperçus qu’ils provenaient de la porte d’entrée qui semblait légèrement entre-bâillée. Quelqu’un essayait-il d’entrer ? Je n’y voyais aucun inconvénient : j’allai à la porte et dis : « Attendez un peu, la chaîne est mise. » Une voix grave de l’autre côté me répondit : « Quelle chose extraordinaire ! » J’approuvai à part moi. C’était en effet extraordinaire. La chaîne n’était jamais mise, mais Thérèse était une fieffée personne et cette nuit-là, elle l’avait mise afin de me tenir dehors, moi et personne d’autre. C’étaient le vieil Italien et ses filles qui revenaient du bal.

J’eus tout d’un coup la conscience nette de la situation. Je fis un bond en arrière, j’allai fermer la porte de la chambre de Blunt, et l’instant d’après je disais à l’Italien : « Un peu de patience. » Mes mains tremblaient, je ne parvenais pas à décrocher la chaîne. L’Italien était replet, vénérable, un peu fâché et se confondait en remerciements. Ses deux filles en jupes courtes, bas blancs et petits souliers, têtes poudrées et boucles d’oreilles étincelantes, se pressaient derrière leur père, étroitement serrées dans leurs légers manteaux. L’une avait gardé son loup noir sur la figure, l’autre le tenait à la main.

— « Il y a un mort dans le vestibule », lui dis-je à voix basse.

Il m’écarta un peu, se pencha en avant pour jeter un coup d’œil.

— « Vos filles ! » murmurai-je.

Il dit doucement :

— « Va bene, va bene, puis, s’adressant à elles : Entrez, petites. »

Il n’y a rien de tel que d’avoir affaire à un homme qui a un long passé d’expériences singulières. Les jeunes filles n’eurent le temps que de jeter un regard effarouché par-dessus leurs épaules. Il les poussa devant lui, les mit en sûreté dans la partie de la maison qu’ils habitaient, puis il retraversa le vestibule d’un pas rapide. Quand il fut arrivé près de señor Ortega il s’arrêta court.

— « Eh quoi, du sang ! », dit-il.

Et choisissant sa place, il s’agenouilla près du corps, le chapeau haut de forme sur la tête et sans retirer son respectable pardessus. Sa barbe blanche lui donnait en quelque sorte une immense autorité.

— « Mais cet homme n’est pas mort ! s’écria-t-il en me regardant. Il a réussi à se faire une énorme entaille dans le côté, remarqua-t-il paisiblement. Et quelle arme ! » s’écria-t-il, en la retirant de dessous le corps.

C’était un produit d’Abyssinie ou de Nubie, d’une forme bizarre : la chose la plus grossière qu’on pût imaginer, qui tenait à la fois de la faucille et du couperet, avec un seul tranchant et un bout pointu.

Le vieillard la laissa tomber avec un dédain amusé.

— « Il vaut mieux que vous le preniez par les jambes », décida-t-il, sans discussion possible. Lorsque nous le soulevâmes, la tête de señor Ortega roula en arrière, étalant sans défense sa gorge blanche.

La lampe brûlait dans l’atelier ; le lit était fait sur le divan. Nous y déposâmes notre fardeau. Mon vénérable ami arracha aussitôt le drap du dessus et se mit à en faire des bandes.

— « Vous pouvez me le laisser, me dit ce sage expérimenté ; mais le docteur vous concerne. Si vous ne tenez pas à ce que cette affaire s’ébruite, il faudra trouver un docteur discret. »

Il prenait un bienveillant intérêt à toute cette affaire. Il fit observer avec un patriarcal sourire, tout en déchirant bruyamment le drap : « Vous ferez bien de ne pas perdre de temps. »

Je ne perdis pas de temps. Durant l’heure qui suivit, je dépensai une énorme quantité d’activité physique. Sans un mot de plus, je filai nu-tête par cette dernière nuit de Carnaval. Je disposais du docteur qu’il me fallait. C’était un quadragénaire grisonnant, assez corpulent, mais capable d’un effort soudain. Par de froides et sombres rues désertes, il accourut à pas pressés et pesants qui retentissaient dans l’air vif de la nuit, tandis que je le précédais d’un pas ou deux. Ce ne fut qu’une fois arrivé à la maison que je m’aperçus que j’en avais laissé la porte grande ouverte. La ville entière, toute la méchanceté du monde aurait pu pénétrer dans le vestibule blanc et noir. Mais je n’eus pas le loisir de méditer sur mon imprudence. Tous deux nous travaillâmes en silence pendant près d’une heure, et ce fut alors seulement qu’en se lavant les mains dans la salle d’armes le docteur me demanda :

— « Que faisait-il donc, cet imbécile ? »

— « Oh ! il examinait cette curiosité ! dis-je.

— « Ah ! oui, et elle lui aura échappé accidentellement des mains », dit le docteur en regardant dédaigneusement le couteau nubien que j’avais jeté sur la table. Puis, tout en s’essuyant les mains : « Je parierais bien qu’il y a une femme là-dessous, mais naturellement cela n’affecte en rien la nature de la plaie. J’espère que cette saignée lui fera du bien. »

— « Rien ne lui fera du bien », dis-je.

— « Singulière maison, poursuivit le docteur. Elle appartient à une singulière femme aussi. Je l’ai aperçue une ou deux fois. Je ne serais pas surpris que la trace de ses jolis pieds soulevât derrière elle bien de l’agitation. Je crois que vous la connaissez bien. »

— « Oui ! »

— « Singulières gens dans cette maison aussi. Il y avait ici un officier carliste, un grand homme brun, maigre, qui ne pouvait pas dormir. Il est venu me consulter une fois. Savez-vous ce qu’il est devenu ? »

— « Non ! »

Le docteur avait fini de s’essuyer les mains. Il jeta la serviette au loin.

— « Un énorme surmenage nerveux. Son cerveau paraissait n’avoir jamais de repos. Pas bon cela. Pour le reste, un parfait gentleman. Et cet Espagnol-là, vous le connaissez ? »

— « Assez pour ne pas me soucier de ce qui peut lui arriver, dis-je, sauf les ennuis qu’il pourrait causer à mes amis carlistes, si la police venait à se mêler de cette affaire. »

— « Bon, alors, il subira son sort dans la retraite où vous l’avez mis. Je vais vous trouver quelqu’un de sûr pour le garder. En attendant, je vous le confie. »

VII

Dès que j’eus refermé la porte sur le docteur, je me mis à crier à Thérèse : « Descendez immédiatement, misérable hypocrite ! » Je hurlais au pied de l’escalier comme si j’avais été un second Ortega. Mes paroles n’eurent aucun écho, mais tout à coup je vis trembloter une petite lumière dans les ténèbres supérieures, et Thérèse apparut sur le palier du premier étage, portant une bougie allumée devant un visage livide, dur, fermé à tout remords, comme à toute compassion. Elle était vêtue de cette abominable étoffe brune aux plis immobiles, et à la voir descendre ainsi, marche après marche, on aurait pu la croire en bois. Je me reculai et lui désignai du doigt l’obscurité du corridor qui menait à l’atelier. Elle passa à deux pas de moi, ses yeux pâles fixés droit devant elle, le visage figé par la déception et la fureur. – Ce n’est là qu’une supposition de ma part. Un invincible dessein pouvait bien la rendre à ce point inhumaine. J’attendis un moment, puis, furtivement, non sans d’extrêmes précautions, j’ouvris la porte de ce que j’ai appelé la chambre du capitaine Blunt.

Les cendres du foyer étaient tout à fait éteintes. Il faisait noir et froid dans cette pièce. Avant de refermer la porte, je pus, à la faible lueur qui venait du vestibule, apercevoir doña Rita à la place même où je l’avais laissée. Je ramassai le candélabre et je tâtonnai sur le lapis pour y découvrir une des bougies que j’allumai. Pendant tout ce temps, doña Rita ne fit pas un geste. Lorsque je me tournai vers elle, elle sembla lentement sortir de léthargie. Elle était mortellement pâle, et, par contraste, le bleu tendre de saphir de ses yeux paraissait noir comme du charbon. Elle les tourna vers moi ; on eût dit qu’ils ne me reconnaissaient que lentement. Mais quand ils m’eurent enfin reconnu, elle leva les mains et s’y cacha le visage. Une minute au moins s’écoula. Puis je lui dis à voix basse :

— « Regardez-moi ! »

Et elle laissa retomber ses mains comme si elle se résignait à l’inévitable.

— « Faut-il que je rallume le feu ? » J’attendis. « Est-ce que vous m’entendez ? » Elle ne répondit rien. Du bout du doigt, je touchai son épaule nue : n’eût été son élasticité, elle aurait pu être de glace. Je cherchai des yeux son manteau, il me semblait qu’il n’y avait pas un instant à perdre pour la sauver, comme si nous étions égarés sur un plateau arctique. Je dus lui passer les manches moi-même. Ses bras étaient inanimés, mais flexibles. Je me mis devant elle et la boutonnai étroitement autour du cou. Je dus réellement lui soulever le menton avec le doigt et il retomba lentement. C’était une très longue et belle fourrure que je boutonnai jusqu’en bas. Avant de me relever, je lui tâtai les pieds. De la glace. L’intimité de ces soins ajouta aux progrès de mon autorité.

— « Il faut vous coucher, murmurai-je, j’entasserai sur vous toutes les couvertures que je puis trouver. »

Mais elle secoua seulement la tête.

Pas même aux jours lointains où, fine comme une cigale et mince comme une allumette, elle courait dans la brume froide des montagnes, elle ne s’était sentie si glacée, si misérable, si désolée. Son âme même, son âme grave, indignée et fantasque semblait s’assoupir comme un voyageur exténué qui s’abandonne au sommeil de la mort. Mais quand je lui eus demandé de nouveau de se coucher, elle me répondit enfin : « Pas dans cette chambre. » Le sortilège était rompu. Elle tourna la tête à droite et à gauche. Mais comme elle avait froid ! Ce froid semblait émaner d’elle et me gagner moi aussi, et les diamants sur la flèche d’or avaient l’air de givre, à la lueur de l’unique bougie.

— « Pas dans cette chambre ! » dit-elle avec cette suavité d’accent qui rendait sa voix irrésistible et inoubliable. « Pas après tout cela ! Je ne pourrais fermer l’œil ici. C’est plein de corruption et de laideur partout et en moi aussi. Partout sauf dans votre cœur qui n’est pas fait pour être où je respire. Vous pouvez me laisser ici. Mais où que vous alliez, rappelez-vous que je ne suis pas le mal, je ne suis pas le mal. »

— « Je n’ai pas la moindre intention de vous laisser ici, lui dis-je. Il y a ma chambre là-haut. Vous y êtes déjà venue. »

— « Ah ! on vous l’a dit, » murmura-t-elle avec un vague sourire.

— « Je pense, moi aussi, que vous ne pouvez rester dans cette chambre. »

— « Non, maintenant, cela n’a plus d’importance. Il m’a tuée. Rita est morte. »

Tout en lui parlant, j’avais retrouvé les pantoufles de piqué bleu et les lui avait mises aux pieds. Elle était tout à fait docile. Je la pris par le bras et la menai vers la porte.

— « Il m’a tuée, répéta-t-elle. La pauvre joie que j’avais en moi. »

— « Il a tenté de me tuer lui-même dans ce vestibule », lui répondis-je.

Elle recula comme un enfant effrayé. Je l’assurai que l’homme n’était plus là, mais elle se contenta de répéter : « Je ne peux pas traverser le vestibule. Je ne peux pas marcher, je ne peux pas… »

— « Eh bien ! dis-je, ouvrant la porte brusquement et la prenant dans mes bras, si vous ne pouvez marcher, on vous portera. »

Je la soulevai de terre si brusquement qu’elle ne put s’empêcher de me prendre par le cou comme le fait instinctivement un enfant.

J’aurais mieux fait de mettre ces pantoufles bleues dans ma poche : l’une tomba au bas de l’escalier comme j’enjambais les traces laissées sur les dalles de marbre ; l’autre se perdit un peu plus haut, lorsque, je ne sais pour quelle raison, elle commença à se débattre. Bien que la chose eût l’air d’une histoire d’enfant, ce n’était pas une affaire d’enfant que de la porter. J’avais peine à le faire. Si elle se débattait, je n’y arriverais pas. Je la mis sur ses pieds, me contentant de la soutenir par la taille pendant le reste du chemin. Ma chambre était plongée dans la plus complète obscurité. Je la conduisis tout droit au sopha où elle se laissa tomber. Et comme si je l’eusse véritablement sauvée d’une montagne alpine ou d’une banquise arctique, je m’empressai d’allumer le gaz et de faire du feu. Je ne pris même pas la peine de fermer ma porte. Je sentais tout le temps sa présence derrière moi, et même quelque chose de plus profond, de plus à moi, – son existence même, – une petite flamme bleue, bleue comme ses yeux, vacillante et claire dans son corps glacé. En me retournant, je la vis assise, droite, toute raide, les pieds posés hiératiquement sur le tapis, et la tête émergeant de l’ample col de fourrure comme une fleur de perle au bord d’un vase sombre. J’arrachai les couvertures et les oreillers et les mis en tas sur le plancher près du divan. La raison de ceci était que ma chambre était trop vaste pour la cheminée et que le divan se trouvait plus rapproché du feu. Elle ne fit pas d’autre signe qu’un vague sourire pensif. Le plus naturellement du monde je retirai la flèche de ses cheveux et je la posai sur la table de milieu. La masse fauve se déroula sur ses épaules et lui donna un aspect plus désolé encore qu’auparavant. Mais il y avait dans son cœur un insurmontable besoin de gaieté. Et elle me dit plaisamment en regardant la flèche qui étincelait à la lueur du gaz :

— « Ce pauvre bijou ! »

Un écho de nos premiers jours passa dans son intonation et tous deux, comme saisis d’un regret poignant, nous nous regardâmes l’un l’autre, avec des yeux étincelants.

— « Oui, dis-je, comme tout cela est loin ! Et vous n’auriez pas même laissé cet objet derrière vous la dernière fois que vous êtes venue ici ! Peut-être est-ce pour cela qu’il m’a hanté, – la nuit surtout. J’ai parfois rêvé de vous comme d’une chasseresse qui me lançait droit au cœur cette flèche, comme un dard. Mais jamais elle ne put l’atteindre. Elle tombait toujours à mes pieds comme je m’éveillais. La chasseresse ne songeait pas à lancer cette flèche-ci.

— « La chasseresse était sauvage, mais elle n’était pas méchante. Ce n’était pas une nymphe, ce n’était qu’une chevrière. Ne rêvez plus d’elle, mon cher. »

J’eus la force de faire un signe d’assentiment. J’arrangeai les oreillers sur le divan : « Ma foi, ô chevrière, vous n’êtes pas responsable. Non, vous ne l’êtes pas. » Et imposant un accent d’enjouement à mon immense tristesse, je repris : « Reposez cette tête lasse qui a rêvé même d’une couronne, mais pas pour elle-même. »

Elle s’allongea tranquillement. Je la couvris. Je la regardai une fois dans les yeux, et je me sentis si agité que j’eus envie de sortir, de marcher droit devant moi, d’errer, d’errer jusqu’à en tomber de fatigue. Le son de sa voix me tira des pensées où je m’égarais.

— « Non, pas même dans cette chambre ! Je ne puis fermer l’œil. Impossible. J’ai horreur de moi. Cette voix dans mes oreilles. Tout est vrai ! »

Elle s’était redressée, deux masses de cheveux fauves tombaient de chaque côté de son visage tendu. J’écartai les oreillers et m’assis derrière elle sur le divan.

— « Comme ceci peut-être », proposai-je en attirant doucement sa tête sur ma poitrine. Elle ne résista pas, elle ne soupira même pas, elle ne me regarda pas. Ce fut, moi qui l’installai après avoir adopté une position que je pensais pouvoir garder pendant des heures… des siècles. Au bout d’un moment, j’étais assez calme pour percevoir le tic-tac de la pendule et y trouver même du plaisir. Ce tintement enregistrait les moments de son repos, tandis que je restais aussi immobile que si ma vie en eût dépendu, les yeux vaguement fixés sur la flèche d’or qui étincelait faiblement sur la table à la lueur du gaz baissé. Le rythme de sa respiration se fit plus paisible. Le sommeil finit par descendre sur elle. Je pensais que rien au monde n’avait plus d’importance, puisque le monde reposait à l’abri dans mes bras, – ou bien était-ce dans mon cœur.

Il me sembla soudain que mon cœur se rompait dans ma poitrine, et le souffle me manqua. Ce fut un tumultueux réveil. Le jour était venu. Doña Rita avait ouvert les yeux, s’était vue dans mes bras, et s’en était arrachée d’un brusque effort. Debout, dans le soleil tamisé par les persiennes fermées, je la vis qui montrait ravivées dans ce corps de femme réveillée, toute l’horreur enfantine et toute la confusion de la nuit.

— « Il fait jour, dit-elle à voix basse. Ne me regardez pas, Georges ! Je ne puis affronter la lumière du jour. Non, – pas avec vous. Avant que nous n’eussions jeté les yeux l’un sur l’autre, tout ce passé n’était rien. Je l’avais écrasé tout entier sous mon nouvel orgueil. Rien ne pouvait toucher cette Rita dont la main avait été baisée par vous. Mais maintenant. Non, non pas au grand jour, jamais. »

Je restais là, hébété de surprise et de peine. Ce n’était plus une aventure d’enfants. L’amertume d’un homme fait, méfiante, avertie, pareille à de la haine, jaillit de mon cœur :

— « Tout cela veut dire, m’écriai-je avec dédain, que vous allez m’abandonner de nouveau ? Bien ! Ce n’est pas moi qui vous jetterai des pierres. Vous partez donc ? »

Elle baissa la tête lentement, en faisant un geste du bras comme pour me tenir à distance, car je m’étais dressé d’un bond, comme un fou.

— « Alors, partez vite, lui dis-je. Vous avez peur de vivre en chair et en os. Après quoi courez-vous ? L’honnêteté, comme vous dites ! ou bien quelque carcasse distinguée pour alimenter votre vanité ! Je sais combien vous pouvez être froide, quoique vivante. Que vous ai-je fait ? Vous vous endormez dans mes bras, vous vous éveillez et vous partez. Est-ce pour m’impressionner ?

Elle s’avança sur son pied nu, aussi solide sur ce plancher qui me semblait s’élever et s’abaisser, qu’elle l’avait toujours été, chevrière bondissante, parmi les rochers de ses collines natales qu’elle ne reverrait plus jamais. Je saisis la flèche d’or sur la table et je la lui lançai.

— « N’oubliez pas cet objet ! criai-je. Vous ne vous pardonneriez jamais de l’avoir laissé derrière vous. »

La flèche vint frapper le dos du manteau de fourrure et tomba à terre derrière elle. Elle ne se retourna même pas. Elle s’avança vers la porte, l’ouvrit sans hâte. Sur le palier, dans la lumière qui filtrait par la lucarne de verre dépoli, apparut, rigide comme un destin obscur et implacable, Thérèse, – qui attendait sa sœur. Les bouts d’un long châle qu’elle avait sur la tête pendaient lourdement en plis bibliques. Avec un léger cri d’effroi, doña Rita s’arrêta sur le pas de ma porte.

Les deux femmes s’affrontèrent quelques instants en silence. Thérèse parla la première. Son intonation n’avait rien d’austère. Sa voix était, comme toujours, opiniâtre, insensible, légèrement plaintive.

— « Je suis restée ici devant cette porte toute la nuit, dit-elle. Je ne sais comment j’ai pu le supporter. Cent fois j’ai cru mourir de honte. Ainsi voilà comment tu passes ton temps ? Tu es pire qu’éhontée. Mais Dieu peut encore te pardonner. Tu as une âme. Tu es ma sœur. Je ne t’abandonnerai jamais, – jusqu’à ta mort ! »

— « Qu’est-ce que tu n’abandonneras jamais, s’écria Rita avec vivacité, mon âme ou cette maison ? »

— « Sors et courbe la tête en signe d’humiliation. Je suis ta sœur et je t’aiderai à prier Dieu et les saints. Éloigne-toi de ce pauvre jeune homme qui, comme tous les autres, ne peut avoir pour toi que honte et que dégoût. Viens cacher ton visage là où nul autre que moi, ta sœur, ne pourra te faire de reproches. Viens et frappe-toi la poitrine : viens, misérable pécheresse et laisse-moi t’embrasser, car tu es ma sœur ! »

Pendant que Thérèse parlait, doña Rita s’était reculée d’un pas, et comme l’autre s’avançait, étendant sa main charitable : « Abominable fille ! » cria-t-elle violemment, et elle lui ferma la porte au nez. Puis elle se retourna et vint vers moi. Elle s’arrêta en chemin pour ramasser la flèche d’or.

— « Vous croyiez que je ne vous la donnerais pas, amigo. Je ne désirais rien tant que de vous la donner. Maintenant, peut-être, la prendrez-vous. »

— « Pas sans la femme elle-même », répondis-je d’une voix sourde.

— « Prenez cette flèche, dit-elle. Je n’ai pas le courage de me livrer à Thérèse. Non. Pas même par amour pour vous. Ne croyez-vous pas que j’ai été assez malheureuse ainsi ? »

Je la lui arrachai alors de la main et la pressai ridiculement contre mon cœur : mais en me voyant ouvrir la bouche, et comme elle savait ce qui cherchait à sortir de mon cœur, elle s’écria :

— « Pas de mots d’amour, Georges ! Pas encore. Pas dans cette maison de malheur et de mensonge ! Pas à moins de cent lieues de cette maison où ces mots ont été profanés par la bouche de cet homme. Ne les avez-vous pas entendus ? Quelles horreurs ! Qu’est-ce que les mots ont à faire entre vous et moi ? »

Elle m’implorait, les mains tendues. Et déconcerté, je lui répondis :

— « Mais, Rita, comment puis-je m’empêcher de vous dire des mots d’amour ! Ils viennent d’eux-mêmes à mes lèvres. »

— « Ils viennent ! Ah ! Eh bien ! je fermerai vos lèves avec la chose même, dit-elle, comme ceci… »

DEUXIÈME NOTE

Le récit de notre homme se poursuit encore pendant quelque six mois après ce jour, le dernier du Carnaval, jusqu’à la saison des roses et même au delà. Le ton en est beaucoup moins exultant qu’on pourrait le croire. L’amour n’ayant, comme chacun sait, rien à faire avec la raison, insensible qu’il est aux prédictions et aveugle même devant l’évidence, l’abandon de ces deux êtres à une félicité précaire n’a en soi rien de bien surprenant, et la peinture y manque complètement d’intérêt dramatique. Seuls des lecteurs réellement amoureux eux-mêmes y pourraient trouver un intérêt sentimental. L’accueil du lecteur dépend de son humeur du moment : un livre qu’on lit au cours de la nuit peut paraître extrêmement intéressant et n’aura l’air, dans la journée, que d’un inutile verbiage. L’état d’esprit qui permettrait à un lecteur de suivre avec sympathie le reste de ce récit est, à mon sens, fort rare et c’est ce qui m’a décidé à l’abréger et à ne rapporter ici que certains faits qui complètent les événements antérieurs et qui sont de nature à satisfaire la curiosité que ce récit a pu faire naître.

Ce fut une période de profonde et joyeuse tendresse plutôt qu’une période de passion. La violence de leurs sentiments semble s’être toute consumée au cours de leurs hésitations et de leurs luttes entre eux et contre eux-mêmes. Il est douteux d’ailleurs, qu’en général, l’amour ait la même signification essentielle pour les hommes que pour les femmes. La civilisation a passé par là. En tout cas, ces deux êtres demeurèrent en parfait accord durant toutes les phases de leur découverte. Ils se montrèrent également ingénus dans leur sentiment. Je crois que ceux qui connaissent les femmes ne seront pas surpris de m’entendre dire qu’elle était aussi novice que lui en amour. Un coin des Alpes-Maritimes leur offrit un refuge dans une petite maison de pierres sèches, couverte de roses. Ils y eurent moins l’air de deux amoureux en liberté que de deux compagnons bien accordés. Je crois, somme toute, qu’il eut raison d’insister sur le caractère enfantin que n’avaient cessé d’avoir leurs rapports. Dans le partage complet et immédiat de toutes leurs pensées, de toutes leurs impressions, de toutes leurs sensations, on peut voir la folle ingénuité d’une aventure d’enfants. Cette absence de réserve exprimait pour lui toute la vérité de la situation. Pour doña Rita, il a bien pu en être différemment. Il se peut qu’il y ait eu quelque feinte : encore que personne ne soit entièrement comédien et qu’il faille que le comédien croie à son rôle. Elle semble avoir été de beaucoup la plus assurée et la plus confiante des deux. Mais si elle se montra comédienne en cela, ce n’était alors que l’effet de son indéracinable honnêteté. Une fois qu’elle eut, en sa faveur, renoncé à d’honorables scrupules, elle tint à ce qu’il ne trouvât pas le goût du doute au fond de la coupe. Comme elle était son aînée, c’est elle qui imposa son caractère à la situation. Quant à l’homme, s’il eut quelque supériorité, ce ne fut que la supériorité de celui qui aime avec le plus d’abandon.

C’est ce qui ressort des pages que j’ai discrètement supprimées. Tout mystère, fût-il terrestre, contient un élément sacré. Des commentaires abondants sur l’amour ne sont pas faits pour tous les regards. Une expérience universelle est, sans aucun doute, ce qu’on peut le plus difficilement apprécier à sa juste mesure d’après un cas particulier.

Quel fut, à l’égard de ce cas particulier, le sentiment de Rose, seule compagnie qu’eurent nos deux ermites dans leur chaumière, je regrette de ne pouvoir le rapporter : mais je crois pouvoir dire que, pour certaines raisons, cette fille ne pouvait guère se sentir rassurée par ce qu’elle voyait. Sa dévotion ne pouvait, semble-t-il, jamais être satisfaite, car elle dut se convaincre de l’impossibilité pour Madame d’avoir jamais un ami. Il se peut que doña Rita lui eût laissé entrevoir l’inévitable fin de cette aventure et que les yeux ternis de cette fille aient recélé une désolation inquiète et sans remède.

Ce que devenait pendant ce temps la fortune d’Henry Allègre est une question qui a son importance. On nous a dit qu’elle était trop grande pour qu’on pût la mettre dans un sac et la jeter à la mer. La part de cette fortune que représentait la fabuleuse collection était toujours sous la garde de la police. Quant au reste, on doit supposer que, pendant six mois, sa signification et son pouvoir firent entièrement défaut à ceux qui y prenaient intérêt. Ce qui est certain, c’est que l’ancien homme d’affaires d’Allègre ne fut pas sans goûter quelques loisirs : son cerveau harassé s’en trouva bien. Il avait reçu une lettre de doña Rita qui lui disait qu’elle se retirait du monde et qu’elle ne lui envoyait pas son adresse, ne voulant pas qu’on l’ennuyât avec des lettres sur quelque sujet que ce fût.

« Qu’il vous suffise, écrivait-elle, de savoir que je suis en vie. » Plus tard, à des intervalles réguliers, l’homme d’affaires reçut des lettres, timbrées à divers bureaux de poste, et qui contenaient la simple mention : « Je suis toujours en vie », signées d’un énorme R orné de fioritures. J’imagine que Rose dut faire quelques trajets en chemin de fer pour aller mettre à la poste ces messages. Le voile épais du secret avait été tendu entre le monde et les amoureux : mais c’est un voile qui ne demeure pas complètement impénétrable.

Lui, de son côté, – appelons-le monsieur Georges jusqu’au bout, pour plus de commodité, – partageait avec doña Rita ce parfait détachement des choses de ce monde : mais il dut faire deux brèves visites à Marseille.

La première lui fut dictée par sa fidèle affection pour Dominique. Il tenait à savoir ce qu’il était devenu et si l’on pouvait faire quelque chose pour lui. Mais Dominique n’était pas de ces gens pour qui l’on peut faire grand’chose. Monsieur Georges ne put même pas le découvrir. Il semblait que le cœur de Dominique se fût brisé. Pendant vingt-quatre heures, monsieur Georges demeura caché dans la maison même où se trouvait le café de madame Léonore. Il passa la plus grande partie de ce temps à causer avec madame Léonore elle-même. Elle était désolée, mais elle en avait pris son parti. Cette femme aux yeux étincelants, à la fois nonchalante et passionnée, se préparait à céder son café avant d’aller le rejoindre, mais elle ne voulut pas dire où. Une fois sûr qu’on n’avait pas besoin, de son aide, monsieur Georges, selon ses propres termes, « s’esquiva de la ville sans voir personne. »

La seconde occasion fut des plus prosaïques. Il fallait payer le loyer de la chaumière, et Rose ne pouvait aller faire le marché sans argent. Monsieur Georges n’avait ni la fortune d’Henry Allègre ni un homme d’affaires. Il vint un moment où il lui fallut descendre des hauteurs de son amour pour, – selon sa propre expression, – « obtenir un supplément de fonds. » Comme il avait brusquement et complètement disparu quelque temps aux yeux de l’humanité, il lui fallut absolument se montrer pour signer quelques papiers. L’affaire se régla au bureau du banquier dont il a été question au cours de ce récit. Monsieur Georges désirait éviter de le voir en personne, mais il n’y parvint pas. L’entretien fut bref. Le banquier ne posa naturellement aucune question, ne fit aucune allusion aux personnes ni aux événements, et ne parla même pas du grand principe de la Légitimité qui n’offrait plus maintenant aucun intérêt pour lui. Mais à cette époque tout le monde parlait de l’entreprise carliste. Elle avait complètement échoué, laissant derrière elle, comme d’usage, une foule de récriminations, d’accusations d’incompétence et de trahison, et pas mal de commérages scandaleux. Le banquier (le salon de sa femme avait été des plus carlistes) déclara qu’il n’avait jamais cru au succès de la cause. « Vous vous en êtes bien tiré », remarqua-t-il avec un sourire glacé. Monsieur Georges se borna à lui faire observer, qu’en fait, il y avait fort peu « été » et que toute cette affaire lui était complètement indifférente.

— « Vous y avez laissé néanmoins quelques plumes », déclara le banquier en manière de conclusion, le visage fermé et avec la concision de quelqu’un qui sait à quoi s’en tenir.

Avant de reprendre son train, monsieur Georges céda à la tentation de savoir ce qu’était devenue la maison de la rue des Consuls, après que doña Rita et lui s’en étaient enfuis comme deux enfants meurtris et pourtant joyeux. Il y trouva une grosse femme étrange, sorte de virago, qui, selon toute apparence, y avait été placée par l’homme d’affaires. Elle fit quelque difficulté pour admettre qu’elle y était depuis quatre mois. La personne qui vivait là avant elle s’était, paraît-il, enfuie avec un Espagnol qui était resté dans la maison pendant plus de six semaines malade, avec la fièvre. Mais elle n’avait jamais vu cette personne, ni l’Espagnol non plus. Elle n’avait entendu que des racontars. Elle ne savait pas du tout où ces gens étaient allés. Et la grosse femme, impatiente de se débarrasser de monsieur Georges, l’avait poussé vers la porte. Ce fut une bien singulière expérience. Il remarqua dans le vestibule la faible lueur du bec de gaz qui continuait à attendre le moment où on viendrait l’éteindre dans la ruine générale du monde.

Il entra alors au buffet de la gare pour y manger un morceau : il se croyait à peu près sûr de n’y rencontrer aucun de ses amis. Il ne pouvait demander l’hospitalité à madame Léonore : elle était déjà partie. Les relations qu’il avait dans la ville n’étaient pas gens à entrer dans un restaurant de ce genre, et il prit en outre la précaution de s’asseoir à une petite table qui faisait face au mur. Il sentit bientôt une main se poser doucement sur son épaule et, en levant les yeux, il vit une de ses connaissances, un membre du cercle royaliste, jeune homme d’humeur enjouée, mais qui le regardait avec une expression grave.

Monsieur Georges ne s’en montra guère enchanté. Sa surprise fut extrême d’apprendre, dès les premiers mots échangés, que cet ami était venu à la gare avec l’espoir de l’y rencontrer.

— « Voilà quelque temps qu’on ne vous a vu, dit-il. Peut-être étiez-vous dans un endroit où les nouvelles ne pouvaient vous atteindre ? Il y a eu bien des changements parmi les amis, et parmi les personnes dont on entendait parler. Madame de Lastaola elle aussi a disparu d’un monde qui s’intéressait tant à elle. Vous n’avez pas idée où elle peut être ? »

Monsieur Georges déclara d’un air bourru qu’il n’en savait rien. L’autre essaya de prendre un air dégagé. Les langues allaient leur train à ce sujet à Paris. Il y avait une espèce de financier international, à nom italien, un personnage louche, qui avait cherché madame de Lastaola partout à travers l’Europe et qui en parlait dans les cercles, – c’est extraordinaire que des gens de cette espèce arrivent à se faufiler dans les meilleurs cercles. Ah ! il s’appelait Azzolati. Mais ce que racontait un individu de ce genre n’avait probablement pas grande importance. Le plus singulier c’est qu’aucun personnage d’un certain rang dans le monde n’avait disparu en même temps qu’elle. Un ami de Paris lui avait écrit qu’un certain journaliste bien connu avait couru tout le Midi pour éclaircir ce mystère, mais en était revenu gros-jean comme devant.

Monsieur Georges, moins aimablement encore que précédemment, déclara que vraiment il n’y pouvait rien.

— « Non, dit l’autre avec une extrême douceur, mais de toutes les personnes plus ou moins mêlées à l’affaire carliste, vous êtes la seule qui ayez aussi disparu avant l’effondrement final. »

— « Que voulez-vous dire ? » s’écria monsieur Georges.

— « Vous savez, reprit l’autre lentement, que tous les miens vous aiment beaucoup, quoique leur opinion diffère sur votre discrétion. Et l’autre jour, ma sœur Jeanne, qui est mariée, et moi, nous parlions de vous. Elle était vivement contrariée. Je l’ai assurée que vous deviez être fort loin d’ici ou profondément enterré, quelque part pour n’avoir pas donné signe de vie à cette provocation. »

Monsieur Georges, naturellement, voulut savoir ce dont il s’agissait, et l’autre en parut grandement soulagé.

— « J’étais bien sûr que vous n’en saviez, rien. Je ne veux pas être indiscret, je ne veux pas vous demander où vous étiez. Il m’est revenu qu’on vous avait vu à la banque aujourd’hui et j’ai fait tout mon possible pour vous atteindre avant que vous ne disparaissiez de nouveau ; car, après tout, nous avons toujours été bons amis et nous vous aimons tous beaucoup. Écoutez. Vous connaissez un certain capitaine Blunt, n’est-ce pas ? »

Monsieur Georges dut convenir qu’il connaissait le capitaine Blunt, mais fort peu. Son ami lui apprit alors que le capitaine en question était apparemment en très bons termes avec madame de Lastaola ou, en tout cas, prétendait l’être. C’était un homme honorable, très Parisien, membre d’un très bon cercle, et tout cela ne faisait qu’accroître la gravité des propos dont il lui fallait bien instruire monsieur Georges. Ce Blunt, à trois occasions différentes, où le nom de madame de Lastaola avait été prononcé au cours de la conversation dans une société assez mélangée, avait exprimé le regret qu’elle fût devenue la proie d’un jeune aventurier qui l’exploitait honteusement. Il paraissait certain de ce qu’il avançait, et comme il citait les noms

— « En fait, s’écria le jeune homme avec emportement, c’est votre nom qu’il cite. Et pour indiquer clairement de qui il s’agit, il a bien soin d’ajouter que vous êtes ce jeune homme qu’on connaît sous le nom de monsieur Georges dans tout le Midi, parmi les initiés du carlisme. »

Comment Blunt s’était-il suffisamment renseigné pour donner un semblant de raison à cette basse calomnie, monsieur Georges ne pouvait l’imaginer, mais le fait était là. Il conserva un silence indigné jusqu’au moment où son ami murmura : « Je pense que vous désirez lui faire savoir que vous êtes ici. »

— « Oui, déclara monsieur Georges, et j’espère que vous consentirez à être mon témoin. Voulez-vous lui télégraphier que je l’attends. Cela suffira pour le faire venir, je vous assure. Vous pouvez le prier aussi d’amener deux amis avec lui. Je n’ai pas envie que cela devienne une matière à commentaires pour les journalistes de Paris. »

— « Oui, une chose de ce genre demande à être arrêtée sans retard », observa l’autre. Il accepta la proposition de monsieur Georges de voir la rencontre avoir lieu dans la propriété de son frère aîné où la famille ne résidait que rarement. Il y avait là un jardin entouré de murs. M. Georges reprit son train, promettant d’être de retour le quatrième jour et laissant à son ami le soin de tout régler. Il se flatta de rester impénétrable devant doña Rita et se félicita du bonheur sans ombre qui régna durant ces quatre jours. Doña Rita dut pourtant avoir l’intuition de quelque chose, car le soir même du jour où il la quitta sous un prétexte quelconque, elle était déjà cachée dans la maison de la rue des Consuls, tandis que la fidèle Rose battait la ville pour se renseigner.

Les conditions de la rencontre qui eut lieu dans un jardin entouré de murs ne méritent pas qu’on en parle en détail. Elles furent des plus correctes : une certaine ardeur, qui se manifestait dans l’atmosphère même, donna à la chose un caractère un peu différent des affaires d’honneur habituelles. Il faut mentionner un aparté qui passa inaperçu des témoins fort occupés à ce moment-là. Sans égards aux règles strictes en pareil cas, monsieur Georges s’approcha de son adversaire et lui dit :

« Capitaine Blunt, il se peut que cette rencontre tourne contre moi. En ce cas vous voudrez bien reconnaître publiquement que vous vous êtes trompé. Car vous vous trompez, et vous le savez. Puis-je me fier à votre honneur ? »

Le capitaine Blunt, toujours correct, ne desserra pas les dents, mais s’inclina légèrement. À part cela il se montra-parfaitement acharné. S’il était incapable de se laisser emporter par l’amour, du moins sa jalousie n’avait rien d’équivoque. Semblable psychologie n’est pas rare, et pour ce qui est du combat lui-même, on ne saurait le blâmer. M. Georges tira au commandement et, soit chance, soit adresse, toucha le capitaine Blunt à la partie supérieure du bras qui tenait le pistolet. Le bras retomba inerte. Mais Blunt n’avait pas lâché l’arme. Sa résolution n’avait rien d’équivoque. Avec décision, il prit le pistolet de la main gauche et, visant soigneusement, il atteignit monsieur Georges au côté gauche. On imagine la consternation des quatre témoins et l’affairement des deux médecins. On se trouvait à quelque distance de la ville et tandis qu’on y ramenait au pas monsieur Georges, un petit coupé venant en sens inverse, s’arrêta sur le côté de la route. Une tête de femme couverte d’une épaisse voilette se pencha par la portière, et s’étant rendu compte de la situation, cria d’une voix ferme : « Suivez ma voiture ! » Le coupé fit demi-tour et prit la tête. Bien avant que le convoi n’eut atteint la ville, une autre voiture contenant quatre messieurs (dont l’un, le bras en écharpe, s’appuyait dolemment) passa rapidement et disparut dans un nuage de poussière provençale. C’est là la dernière apparition de M. Blunt dans le récit de monsieur Georges. Bien entendu ce n’est que plus tard qu’il apprit tout cela. Sur le moment il n’était pas en état de remarquer quoi que ce fût.

L’intérêt qu’il prit à ce qui l’entourait conserva pendant une assez longue suite de jours le caractère brumeux d’un cauchemar. Il avait de temps à autre l’impression d’être dans une chambre qui lui était singulièrement familière ; il croyait entrevoir doña Rita à laquelle il essayait de parler comme si rien ne s’était passé : elle lui mettait toujours la main sur les lèvres ; elle lui parlait parfois d’une voix étrange qui ressemblait à la voix de Rose, et son visage parfois ressemblait aussi à celui de Rose. Il crut distinguer une ou deux figures d’hommes qu’il connaissait, bien qu’il ne pût se rappeler leurs noms. Il y serait peut-être parvenu en faisant un effort, mais cela lui donnait trop de peine. Puis un temps vint où les images de doña Rita et de la fidèle Rose se dissipèrent tout à fait. Il y eut ensuite une période, – fût-ce une année, fût-ce une heure, – où il revit en rêve toute sa vie. Il n’éprouvait aucune sorte d’appréhension : il n’essayait pas d’envisager l’avenir. Il lui semblait que tout était hors de sa portée et il demeurait indifférent à tout. Il était comme le spectateur désintéressé d’un rêve qui ne sait pas ce qui va venir ensuite. Il eut pour la première fois la conscience infiniment satisfaisante de tomber dans un profond sommeil.

Lorsqu’il se réveilla au bout d’une heure, d’un jour, ou d’un mois, il faisait noir dans la chambre, mais il la reconnut parfaitement. C’était son appartement de la rue des Consuls. C’était le cadre familier où il s’était si souvent dit qu’il allait mourir ou-devenir fou. Il se sentait maintenant la tête parfaitement claire et la sensation de vivre l’envahissait délicieusement. Le principal charme venait de ce qu’il lui était interdit de bouger. Il en éprouvait une sorte de satisfaction morale. Une pensée indépendante de ses sensations personnelles lui vint pour la première fois à l’esprit. Il se demanda quand Thérèse allait entrer et lui parler. Il distingua vaguement dans la chambre une forme humaine, mais c’était celle d’un homme. Il parlait d’une voix étouffée mais étonnamment claire cependant.

— « C’est le second cas que j’ai dans cette maison et je suis persuadé que, directement ou indirectement, il a des liens avec cette femme. Elle continuera à laisser ainsi des traces et puis, un beau jour, il y aura pour de bon un cadavre. Ç’aurait pu être ce jeune homme. »

— « Dans le cas présent, docteur, reprit une autre voix, la femme n’est pas à blâmer. Je vous assure qu’elle a lutté très résolument. »

— « Que voulez-vous dire, qu’elle ne voulait pas… »

— « Oui, un vrai combat. J’ai tout su. Il est facile de la blâmer, mais comme elle me l’a demandé désespérément, devait-elle donc traverser la vie, voilée de la tête aux pieds ou se retirer à jamais dans l’ombre d’un couvent ? Non, elle n’est pas coupable. Elle est simplement… ce qu’elle est. »

— « Et qu’est-elle donc ? »

— « Très femme. Peut-être plus sujette à des impulsions contradictoires que les autres. Mais ce n’est pas sa faute. Je pense vraiment qu’elle a été très honnête. »

Les voix tombèrent et ne devinrent plus qu’un murmure confus, et bientôt la forme de l’homme sortit de la pièce. Monsieur Georges entendit distinctement la porte s’ouvrir et se refermer. Alors il se mit pour la première fois à parler et découvrit avec un plaisir particulier que cela lui était facile. Il eut même l’impression d’avoir crié : « Qui est là ? »

De l’ombre de la pièce (il reconnut sur-le-champ les contours caractéristiques de sa forme corpulente), Mills s’avança près du lit. Doña Rita lui avait télégraphié le jour même du duel et cet ami des livres, abandonnant sa retraite, était arrivé dans le Midi, aussi vite que possible. Comme il le dit plus tard à monsieur Georges, il avait pris entièrement conscience de sa responsabilité dans toute cette affaire. Et il ajouta : « Ce n’est pas seulement à vous que j’ai pensé. »

La première question que lui posa monsieur Georges, ce fut :

— « Combien y a-t-il de temps que je ne vous ai vu ? »

— « Quelque chose comme dix mois », répondit la bonne voix de Mills.

— « Ah ! Thérèse est-elle derrière la porte ? Elle y est restée toute la nuit, vous savez. »

— « Oui, on me l’a dit. Mais elle est maintenant à des lieues d’ici. »

— « Alors, demandez à Rita d’entrer. »

— « C’est impossible, mon garçon, dit Mills, avec une affectueuse douceur. Il hésita un moment. Doña Rita est partie hier. »

— « Partie ? Pourquoi ? » demanda M. Georges.

— « Parce que, – je suis heureux de vous le dire, – votre vie n’est plus en danger. Et je vous ai dit qu’elle était partie, parce que, – si étrange que cela puisse paraître, – vous supporterez mieux cette nouvelle maintenant que plus tard quand vous aurez repris des forces. »

Il faut croire que Mills avait raison. Monsieur Georges s’endormit avant d’avoir pu ressentir, à cette nouvelle, aucune souffrance. Il éprouva dans son esprit une sorte de surprise confuse, rien de plus, puis ses yeux se fermèrent. Le réveil fut une autre affaire. Mais Mills l’avait aussi prévu. Pendant des jours, il resta près du lit, laissant patiemment le jeune homme parler de Rita, sans presque parler lui-même, jusqu’au jour où il lui demanda si elle lui avait jamais parlé ouvertement. Alors Mills répondit que oui, à plusieurs reprises.

— « Elle m’a dit entre autres choses, – si cela peut vous donner quelque satisfaction de le savoir, – qu’avant de vous avoir rencontré elle ne connaissait rien de l’amour. Vous avez été pour elle, à plus d’un égard, une complète révélation. »

— « Et elle est partie. Elle a fui cette révélation », dit amèrement monsieur Georges.

— « Ne soyez pas fâché, déclara Mills doucement. Ce monde-ci, vous le savez, n’est pas fait pour les amoureux ; pas même pour ceux qui, comme vous deux, n’avez rien à voir avec le monde tel qu’il est. Non, un monde d’amoureux serait impossible. Ce serait un gaspillage d’existences destinées, semble-t-il, à d’autres buts. À quoi ? je n’en sais rien, et je suis certain, déclara-t-il, avec une sorte de compassion enjouée, que ni vous ni elle ne le découvrirez jamais. »

Quelques jours plus tard, ils parlaient encore de doña Rita.

— « Avant de quitter cette maison, elle m’a donné cette flèche d’or qu’elle portait dans les cheveux, et m’a prié de vous la remettre comme souvenir et aussi, a-t-elle dit, pour vous empêcher de rêver à elle. C’est un message bien mystérieux. »

— « Je le comprends, dit monsieur Georges. Ne me la donnez pas maintenant. Mettez-la dans un endroit où je puisse la trouver un jour où je serai seul. Mais quand vous lui écrirez vous pourrez lui dire que maintenant enfin, – plus sûrement que la balle de Blunt, – la flèche a atteint son but. Je ne rêverai plus. Dites-le-lui. Elle comprendra. »

— « Je ne sais même pas où est doña Rita », murmura Mills.

— « Non, mais son homme d’affaires le sait… Dites-moi, Mills, que va-t-elle devenir ? »

— « Elle va gâcher sa vie, répondit Mills tristement. C’est un être bien malheureux. La pauvreté même ne pourrait pas la sauver maintenant. Elle ne peut plus retourner à ses chèvres. Et pourtant, qui sait ? Peut-être trouvera-t-elle quelque chose dans la vie ? C’est possible. Ce ne sera pas l’amour. Elle a sacrifié cette chance à l’intégrité de votre vie, – héroïquement. Vous rappelez-vous lui avoir dit un jour que vous vouliez vivre votre vie complètement, jeune pédant que vous êtes ? Eh bien ! elle est partie. Soyez sûr que ce qu’elle pourra trouver dans la vie, ce ne sera pas la paix. Vous me comprenez ? Pas même dans un couvent. »

— « Elle était adorable », fit le blessé.

— « Et décevante, ajouta Mills à voix basse. Certaines de ses semblables sont ainsi. Au milieu des ombres et des hontes de cette vie, on verra toujours luire le rayon de son honnêteté parfaite. Je ne sais rien de la vôtre, mais elle vous sera plus aisée. Pour vous, il y aura toujours votre… autre amour, jeune enthousiaste de la mer ! »

— « Ah ! que j’y retourne ! que j’y retourne ! » s’écria monsieur Georges.

Il y retourna dès qu’il eut assez de force pour sentir pleinement le poids écrasant de la perte (ou du gain) qu’il avait fait et pour comprendre qu’il pouvait le supporter sans broncher.

Après cette découverte, il était prêt à tout affronter.

Il raconte à sa correspondante que s’il eût été plus romantique, il n’eût plus jamais regardé aucun visage de femme. Mais, au contraire, aucun visage digne d’attention ne lui échappa. Il les regarda tous : et chacun d’eux lui rappela doña Rita, soit par quelque profonde ressemblance, sait par la force poignante du contraste.

Un attachement résolu à la mer lui épargna les propos qui courent sur les lèvres des hommes. Il n’entendit plus jamais parler d’elle. Les échos de la vente de la grande collection Allègre même lui échappèrent. Cet événement dut cependant faire quelque bruit dans le monde. Mais ce bruit ne parvint pas jusqu’à lui. Des années plus tard, il perdit jusqu’à la flèche elle-même. Au cours d’un naufrage. Et il raconte que, le lendemain, lorsqu’il se trouva sur un rivage rocheux battu des vents et des flots en furie, il pensa que tout était pour le mieux. Ce n’était pas un objet à laisser derrière soi pour risquer de le voir tomber dans des mains étrangères. Comme le vieux roi de Thulé le fit de la coupe d’or de sa maîtresse, il lui aurait fallu la jeter à la mer avant de mourir. Il dit aussi qu’il se mit à sourire à cette idée romantique. Mais qu’aurait-il pu faire d’autre, en vérité ?

 

FIN

 


Ce livre numérique

a été édité par la

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en août 2022.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Marie-Joelle, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Conrad, Joseph, La Flèche d’or, Paris, Gallimard, [1928, 12e édition]. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page est dérivée de Carl Fabergé, aiguille avec perles et diamants, 1889.

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[1] Clovis Hugues (note du traducteur).

[2] Marie Dorval (note du traducteur).