T. Combe

LE PETIT
PACHA

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LE PETIT PACHA.. 3

Ce livre numérique. 19

 

LE PETIT PACHA

Ô les gros chagrins des enfants ! Cici laissait couler ses larmes tout en s’escrimant de la brosse sur les souliers de son frère. Enveloppée d’un tablier de lustrine noire, la fillette avec ses cheveux noirs et ses petites mains barbouillées de cirage, debout dans un cercle de bottines déjà noires et luisantes, avait l’air d’une maman corbeau instruisant sa famille et lissant les plumes à ses petits corbeaux.

Les larmes qui traçaient leurs sillons sur les joues de Cici ne l’embellissaient point, mais Adrien n’était pas là, heureusement, pour se moquer d’elle, pour crier à l’inondation et proposer d’aller chercher un seau où recevoir ce déluge. Ce qu’il eût été d’ailleurs bien embarrassé de faire, car sa supériorité masculine ignorait complètement le réduit où l’on tenait le seau.

Sur le rebord de la galerie il y avait un pot de romarin et un rosier de tous les mois auquel Cici s’intéressait d’ordinaire, car cet honnête petit rosier trouvait moyen de transformer en boutons incarnats et en roses fort convenables les quelques rayons de soleil qu’il attrapait au passage, dans cette cour intérieure assombrie par les toits ; tout comme Cici, petite créature sensible et vive, transformait en illumination de joie les plus chétifs plaisirs.

Mais aujourd’hui, rien ne pouvait la distraire de ses chagrins, pensées de colère et d’amertume tragiques, comme il s’en trouve plus souvent qu’on ne le croit dans les cœurs d’enfants.

— Es-tu prête, Cici ? demanda Louise, entr’ouvrant la porte de la cuisine qui donnait sur cette galerie.

Louise, la meilleure pâte de fille qui fût au monde, une bonne petite machine à travail qu’on n’avait même pas la peine de remonter.

— Les souliers d’Adrien ? poursuivit-elle, avançant dans l’entrebâillement sa tête aux cheveux châtains bien lissés. Pas encore faits ? tu devrais toujours commencer par cette paire, Cici. Adrien vient de m’appeler, il se lève, et tu sais qu’il déteste mettre des pantoufles ; il dit que c’est du temps perdu.

Cici tournait le dos à sa sœur pour lui cacher sa figure gonflée de larmes, mais à ces mots, une sorte de fureur parut s’emparer d’elle.

— Ah ! il réclame ses souliers ! les voilà, cria-t-elle en lançant par dessus la balustrade celui qu’elle tenait.

Puis elle se baissa, ramassa le second soulier et lui fit prendre le même chemin. Tout énervée, elle poussa un éclat de rire en voyant une petite fille qui justement traversait la cour, lever les yeux avec étonnement vers ce troisième étage d’où tombait une grêle si extraordinaire.

— Tu es folle ! cria Louise horrifiée, se précipitant vers sa sœur. Les souliers d’Adrien ! Dépêche-toi de descendre pendant que je surveille… Si quelqu’un allait les ramasser ! Entends-tu ? descends !

— Pas pour un empire ! déclara Cici avec majesté. Qu’Adrien y aille si ça lui plaît. Moi, je n’ai plus que le temps de me débarbouiller, et il faudra que j’aille à l’école sans avoir repassé ma grammaire… fit-elle, éclatant de nouveau en pleurs, car cette pensée était la première cause de sa révolte.

Cici, douée d’une mémoire médiocre, ne se sentait bien sûre de sa leçon que si elle l’avait répétée le matin, ce qui lui faisait détester toute aggravation de son travail domestique et prendre en haine Adrien, quand ses souliers étaient plus crottés qu’à l’ordinaire.

Sourde aux représentations suppliantes de Louise, elle s’engouffra dans sa petite chambre et s’efforça, toute frémissante encore, d’appliquer pendant une minute son esprit aux subtilités grammaticales. Puis elle se lava les mains et partit sans déjeuner.

Ce fut Louise, naturellement, qui descendit quatre à quatre les étages et qui présenta à Adrien des chaussures bien luisantes, juste à l’instant où ce jeune seigneur allait s’impatienter.

— Tu es bien maussade, Cici, dit la mère pendant le dîner. Quelle croix, grand ciel ! que des enfants de mauvaise humeur ! Comme si je n’avais pas assez de peine et de tracas sans qu’on m’inflige encore des longues mines !

Elle était couturière, seule avec son aiguille pour suffire à tout. Elle ajouta, soucieuse :

— Je viens de voir dans le carnet du boucher que la viande a renchéri.

Dans la même seconde, Adrien tendait son assiette, la bouche encore pleine.

— Comme tu y vas ! déjà prêt ! dit sa mère.

— Quand on a du rôti, j’y tape ferme, répondit-il en riant.

Louise et Cici, mangeant à petites bouchées, n’auraient jamais osé tendre leur assiette pour une seconde tranche de viande. La mère hésita, regarda le rôti bien diminué et qu’il fallait faire durer deux jours encore.

— Tiens, dit-elle enfin, puisque tu es un homme.

Cici baissa ses yeux noirs, les releva et dit à demi-voix :

— Pourquoi faut-il qu’un garçon soit plus carnassier qu’une fille ?

Elle n’avait que douze ans, mais elle était fine comme l’ambre et les mots ne lui manquaient point.

— Pourquoi ? mais parce que les garçons ont besoin de force, répondit sa mère d’un ton distrait.

— De la force, c’est vrai qu’il en faut pour rester au lit une heure de plus et pour se faire cirer ses bottes par les filles, s’écria Cici en éclatant tout de bon.

Chacun la regarda avec étonnement, et sa mère fit d’un ton las :

— Tu es bien mal disposée, Cici.

Adrien ajouta, l’air supérieur :

— Tu sais, toi, tu es insupportable, tout bonnement.

C’était un gentil garçon, gai et robuste, d’une figure charmante, l’esprit éveillé, grand liseur quand il pleuvait, mais épris surtout de plein air et de jeux bruyants. Justement il pleuvait ce jour-là. À peine Adrien eut-il tourné le dos à la table qu’il s’affala sur une chaise dans l’embrasure de la fenêtre, plié en deux et le nez sur un gros volume illustré rempli de voyages et d’aventures. Les deux sœurs ôtaient le couvert, et de la cuisine leur mère criait déjà :

— Mais dépêche-toi donc, Cici ! j’ai mon eau bouillante.

Tout à coup, Cici s’arrêta sur le seuil, les mains pleines d’assiettes, son petit nez audacieusement dressé, et fit à haute voix :

— C’est le tour d’Adrien d’essuyer la vaisselle.

— Hein ? quoi ? grommela le frère sans sortir de sa lecture.

— Et c’est à mon tour de lire, poursuivit-elle en posant vivement ses assiettes sur la table.

Elle courut à l’étagère, y prit un livre qu’elle ouvrit, le cœur palpitant de révolte et de crainte aussi, car la mère, pauvre femme lasse, toujours anxieuse, toujours pourchassée de besogne, châtiait au petit bonheur sans trop faire d’enquête. Sur le seuil de la cuisine, Louise adressait à la petite rebelle des signes désespérés.

— Mais qu’y a-t-il donc, à la fin des fins ? dit la mère impatientée qui accourut, s’essuyant les mains à son tablier. Cici ! prononça-t-elle avec indignation, tu lis !

— Adrien lit aussi, dit la petite, frémissante.

— Je me demande si tu perds la tête, réellement. Te mettre à lire quand la table n’est même pas desservie !

— Mon frère lit bien ! répéta Cici.

— Ton frère ! ton frère ! c’est un garçon.

— Alors, poursuivit-elle désespérément, tandis que des larmes lui troublaient les yeux et la voix – elle avait une peur affreuse d’être la méchante fille qui répond mal à sa mère, – alors, un garçon, ça n’a donc ni bras ni jambes pour aller porter son assiette à la cuisine ! Un garçon, c’est donc trop bête pour se rendre utile comme les filles… Un garçon, c’est donc une grosse souche qui ne sait que dormir et se faire cirer ses souliers…

Devant cette véhémence, la mère restait confondue, elle tremblait d’émotion.

— Cici, tu as besoin d’être punie sévèrement…

— Oui, mais avant de l’être, je dirai tout, pour qu’au moins ça vaille la peine… Ce n’est pas juste, non, ce n’est pas juste qu’Adrien reste à ne rien faire pendant que je trime, et toi aussi, maman, et Louise… Hier, c’est Louise qui a descendu trois étages parce que le marchand de légumes passait, Adrien regardait à la fenêtre, il ne s’est pas dérangé.

— Tu oublies, dit sa mère essayant de parler, mais presque suffoquée par l’étonnement, tu oublies que les travaux domestiques sont le partage des femmes.

Cici sanglotait et argumentait en même temps.

— Oui, si Adrien nous gagnait notre vie… Mais c’est toi qui la lui gagnes… Il ne fait rien, rien !… Et je dis que ce n’est pas juste…

— Assez ! cria la pauvre femme toute pâle. Mes enfants me feront-ils la leçon ?

Louise, la bonne petite âme tendre, suivit sa mère à la cuisine, l’embrassa, lui fit boire un peu d’eau ; mais Cici, les sourcils froncés, les yeux brillants et secs à présent, vint se planter devant son frère.

— Il faut bien que j’obéisse à maman, fit-elle, tandis qu’Adrien la contemplait avec ironie. Je te servirai, vilain gros pacha…

Puis, le mot tout à coup lui semblant drôle et approprié, elle s’écria :

— Voilà le nom qui te convient ! Il te va comme un gant ! Je t’appellerai Pacha, et ça me vengera !

— N’aie pas le malheur ! fit-il tout rouge, en se dressant.

Mais Cici aux yeux noirs, moqueuse et malicieuse autant que tout à l’heure elle semblait désespérée, s’inclinait devant lui en grandes révérences, saluant « monseigneur le pacha ».

— Ça montre bien ton ignorance, fit-il en essayant de rester dédaigneux. Comme si on appelait un pacha monseigneur !

— Votre Excellence, Votre Hautesse, Votre Éminence désire-t-elle que je lui chasse les mouches ?…

— Tu ne sais même pas ce que c’est qu’un pacha, dit-il, et il feignit de s’absorber dans son livre.

— Je le sais parfaitement. J’en ai vu des images. C’est un gros bonhomme accroupi comme toi, et qui se fait servir. Il y a autour de lui un tas d’esclaves qui l’éventent avec des plumeaux. Attends que je décroche le plumeau… Nous sommes tes esclaves, Louise et moi…

— Vous n’êtes pas mes esclaves ! Je ne veux pas que tu dises ça !

— Non ? alors cire tes souliers, et les miens avec… Ça me changera.

— Maman pleure ! fit Louise qui se glissa doucement dans la chambre.

Que faire alors, sinon pleurer aussi et demander pardon ?

Mais la paix, conclue sur des bases trop boiteuses, ne pouvait durer. Un bizarre esprit d’examen et de critique s’était emparé de Cici ; elle mettait tout en question à présent, et du ton tranchant, avec la logique impitoyable qui sont de cet âge, elle pourchassait son frère, sa sœur et même sa mère dans les recoins inconscients d’habitudes et d’abus consacrés par les années. Adrien baissait pavillon, un peu penaud ; il tournait sa langue dix fois dans sa bouche avant de parler, car des expressions traditionnelles comme : « C’est bon pour les filles… C’est un ouvrage de filles » déchainaient des protestations enflammées, ou bien un tel essaim de questions moqueuses qu’il ne savait plus où les fuir.

S’il eût été brutal, un coup de poing eût vite clos la discussion, selon l’usage de l’homme des cavernes. Mais Adrien était réellement un gentil garçon, gâté par le système d’éducation que nous ont transmis des âges antérieurs. Il n’avait jamais songé – car un garçon de treize ans réfléchit moins qu’une fillette de douze – à creuser certains axiomes ; à découvrir, par exemple, sur quels points il était supérieur aux filles, ni en vertu de quelle loi divine l’oisiveté était son privilège, tandis qu’autour de lui les femmes se tuaient de travail.

Une grande tempête éclata le jeudi, jour de demi-congé, qui se trouva être jour de congé complet à cause d’une conférence scolaire.

— Ça se rencontre bien, dit Mme Cadet ; j’ai de l’ouvrage pour toi, Cici. Nos armoires sont pleines de poussière que c’est à faire honte ! Tu n’auras pas trop de tout le jour pour les nettoyer.

— Tout le jour ! répéta Cici plaintivement.

— Eh bien ! quoi ? est-ce que je ne travaille pas tout le jour, moi, et la nuit bien souvent ?

— Oui, maman. Mais Adrien, qu’est-ce qu’il fera, lui ?

— J’espère bien qu’il sortira ; quand il rôde autour de toi, vous ne faites que vous quereller.

— Mes plans sont tirés ! cria le gamin joyeusement. Je vais avec toute la bande des copains dans le chantier Guillot ; on est des sauvages ; on se fait des lances et des coutelas avec des copeaux…

— Et on dit des mots gros comme des maisons, et on fume des cigarettes… fit Cici.

— Parbleu ! dit Adrien, rougissant un peu tout de même. On ne s’amuse pas comme des filles.

Ce qu’il regretta aussitôt, car la petite logicienne lui demanda instantanément si la supériorité des garçons consiste à dire des mots qu’on a honte d’entendre.

— Les voilà qui recommencent ! s’écria la mère. Mais Cici n’a pas tous les torts, Adrien. Est-ce que vraiment vous polissonnez tant que ça dans la rue ?

Il ne répondit qu’en haussant les épaules.

On finissait de déjeuner sur la table de la cuisine ; Adrien regardait déjà son chapeau accroché à un clou, Cici comptait mentalement les rayons d’armoire qu’elle devait épousseter…

— Vingt-deux, fit-elle à demi-voix ; si Adrien m’aidait un peu, j’aurais plus vite fini, et il me resterait du temps pour coudre un tablier à ma poupée.

— Tu ne songes qu’à t’amuser, dit sa mère sévèrement.

— Et Adrien, à quoi d’autre songe-t-il ?

Elle s’arrêta interdite, car c’était sa pensée toute nue qui était sortie sous cette forme impertinente. Un esprit de révolte la poussait. Il lui semblait combattre non seulement pour son droit, mais pour le droit de Louise, de sa mère même. Elle se sentait un petit champion de la justice, quoiqu’une méchante fille qui faisait de la peine à sa mère… Dans ce conflit de conscience, dans cette bataille intérieure, son cœur sonnait comme une cloche et ses joues s’empourpraient.

— Dépêchez-vous de laver les tasses, dit Mme Cadet ; ensuite vous ferez les lits et Louise pourra se mettre à coudre.

— Adrien, commença Cici aussitôt que la mère fut sortie – et sa voix était douce et moqueuse, – Adrien, voudrais-tu me donner une bonne raison pourquoi tu ne fais pas ton lit toi-même ?

— Parce qu’il y a ici assez de femmes pour le faire, répondit-il victorieusement.

— Donc, tu es toujours le pacha, et nous tes esclaves…

— Tu me fais sortir de ma peau à la fin ! cria-t-il.

— Ce serait à souhaiter, car ta peau est celle d’un paresseux.

— Pas plus paresseux que toi !

— Cela, par exemple, tu auras de la peine à le prouver. Prouve-le !

— Hum ! fit-il avec hésitation.

— Prouve-le ! répéta Cici, dont les yeux brillaient de malice. Va faire ton lit, au lieu de le laisser à Louise qui a déjà assez de besogne sur les bras.

— J’y vais, dit-il, parce que les soldats font leur lit et que c’est un ouvrage d’homme, à la rigueur… Mais, ajouta Adrien en s’arrêtant sur le seuil de sa petite chambre, tu ne m’appelleras plus pacha, tu le jures ?

— Hum ! fit à son tour Cici hésitante – cette taquinerie, son seul droit, sa seule vengeance, lui était chère – il y a encore les souliers… et bien d’autres choses…

— Bien d’autres choses !… fit-il se rebiffant. Dis donc, Cici, je ne suis pas ton domestique !

— Nous ne sommes pas non plus tes servantes !

Pour toute réponse, il fit claquer bruyamment la porte ; puis il passa vingt grandes minutes à tirailler en tous sens les draps et les couvertures, à tapoter les oreillers, sans donner à l’ensemble cet aspect uni qu’il prenait si vite sous la main de Louise.

La mère, assise déjà devant sa machine à coudre, s’arrêtait de temps à autre pour prêter l’oreille et craignait d’entendre les éclats d’une querelle. « Vraiment, songeait-elle, je ne suis tranquille que lorsqu’Adrien est dehors… Et s’il faut encore que je me mette martel en tête au sujet de ses jeux, quand il est dans la rue… »

C’est ainsi que cela commença. Un grain de sable, un rien, détermina tout un déraillement. Jusqu’alors les pensées de cette femme veuve et mère avaient couru tout droit comme entre deux rails d’habitudes. Maintenant, arrachées violemment à cette voie tracée, elles s’effaraient.

« Ah ! pourquoi mes enfants n’ont-ils pas eu un père digne de ce nom, et qui m’aurait aidée à les élever ?… se disait la pauvre femme, tandis que ses doigts guidaient machinalement l’ourlet sous l’aiguille trotteuse. Il me semble que je me suis trompée… mais en quoi ?… J’ai fait de mon mieux. Mes petites sont déjà des travailleuses… Adrien, c’est vrai qu’on le sert un peu trop. Hors de l’école, il n’a pas plus de souci qu’un papillon. Ça le prépare mal à la vie. Mais j’ai toujours vu qu’on élève ainsi les garçons. On dit : « C’est un garçon ! » et on croit avoir tout dit. Alors les filles trouvent cela injuste, et il s’en suit des querelles. Cici a peut-être raison, plus que je ne croyais. Pourquoi lui cire-t-on ses chaussures, à ce gamin qui a de si bons bras pour frotter ? Il devrait au contraire cirer les souliers de ses sœurs. Elles lui rendent assez d’autres services. »

Tout agitée et malheureuse, Mme Cadet se leva, ouvrit la porte. Sa petite Cici, les manches relevées jusqu’au coude, les mains rougies par l’eau chaude, maniait le torchon avec activité, tandis que Louise balayait soigneusement le carrelage. Sans rien dire, leur mère revint à sa place, le cœur un peu moins lourd.

— Mes fillettes sont en bon chemin, se dit-elle. Elles n’ont pas beaucoup de temps pour jouer, c’est vrai. Je n’en avais pas davantage quand j’étais petite ; mais la discipline du travail m’a formée. Qu’est-ce que je serais devenue, veuve si jeune, si j’avais été une enfant gâtée… »

Un coup frappé à la porte l’interrompit. Étonnée d’un visiteur si matinal, elle vit entrer son beau-frère Jules, le frère de son mari défunt. Il lui rapportait un patron de tablier qu’elle avait prêté à sa belle-sœur.

— Et ça va bien ? demanda-t-elle en lui offrant une chaise.

— Comme ça. On manque d’ouvrage. On est tous renvoyés pour le restant de la semaine, répondit Jules Cadet, un homme grand et lourd qui se balançait d’un pied sur l’autre. Heureusement qu’il ne pleut pas, car, ma foi, se ballader par la pluie…

— Mais on peut rester à la maison.

— Ouais ! fit-il.

— Vous êtes juste comme était mon mari, dit la veuve avec quelque amertume. Il me semble pourtant que les hommes trouveraient de l’occupation chez eux, s’ils voulaient.

— Ouais !

— Il y a toujours quelque chose à recoller, des clous à planter, ou même un petit ouvrage de menuiserie. Quand on est horloger, on sait manier tous les outils.

— Ouais ! fit encore le beau-frère, qui n’avait pas la parole très facile.

— Et quand il pleut, ce n’est pas sur le trottoir qu’on se ballade, c’est au café… Ah ! j’en sais de ces histoires-là… À la maison ! on dirait que nos hommes y attrapent le mal. Ils ne font que bailler, tourner, et puis ils se sauvent.

— Qu’est-ce que vous voulez ? fit le beau-frère tout à coup sérieux. On est élevé comme ça ; trop tard pour nous refaire. Mais vous devriez essayer avec les jeunes. Je le dis à ma femme quand je la vois s’esquinter ainsi que notre Léonie, pendant que mes garçons se tournent les pouces.

— Mais vous, Jules, si vous donniez l’exemple ?

— Ouais ! répondit-il.

Et il s’en alla. À peine était-il sorti que Mme Cadet courait à la cuisine.

— Adrien ! appela-t-elle, où es-tu ? que fais-tu ?

— Je fais mon lit, dit-il en paraissant sur la porte, gêné et riant tout de même.

— Parfaitement, mais écoute-moi. Tout un grand jour de congé, c’est trop, c’est mauvais. C’est l’affreuse flânerie, qui fera de toi un paresseux, un égoïste, comme…

Elle allait dire « comme ton père ». Elle s’arrêta, ses yeux se remplissaient de larmes. Regardant autour d’elle, comme pour arracher son fils à un danger immédiat, elle disait, tout excitée :

— Voyons, quelle tâche pourrais-tu bien faire ?… Nettoyer les armoires avec Cici, ce n’est pas trop un ouvrage de garçon.

— Oh ! maman, cria la petite qui bondit, s’il m’aide, je serai prête à midi. Il grimperait sur l’escabeau et il me passerait les objets…

— Quand j’en aurai le moyen, dit la mère, je t’achèterai des outils de charpentier, afin que tu aimes à rester à la maison.

Elle se sentait comme liée par une superstition ; en son cœur, elle demandait presque pardon à Adrien de lui imposer un travail domestique. Elle hésitait.

— Va, dit-elle faiblement, va chercher l’escabeau…

— Ouais ! murmura-t-il récalcitrant.

Ce mot sauva la situation, réveilla la mère comme un choc électrique.

— Ah ! non ! s’écria-t-elle, tu ne feras pas ouais ! toutes les fois qu’on te parlera de la maison. Tu apprendras à rester, à y travailler et même à t’y plaire.

Comme programme, c’était complet, mais les trois enfants en demeurèrent abasourdis.

— Hein ! fit Cici la malicieuse, dès que sa mère eut tourné le dos, on va te mettre à travailler, mon pauvre petit pacha, et tu n’en seras pas plus malade que moi…

Mais la veuve, tout en reprenant sa couture, se sentait troublée d’une révolution si soudaine : elle craignait d’avoir tort et sondait le problème dans tous les sens.

« Pourquoi, se demandait-elle, les garçons dans notre classe ouvrière tournent-ils mal si fréquemment et les filles si rarement ? Cela ne viendrait-il point de ce que les filles sont soumises dès leur petite enfance à une tâche bien réglée, donc à une discipline ? Et le mépris que trop souvent les frères expriment à l’égard de leurs sœurs, n’est-il point causé justement par cette inégalité des devoirs ? Et l’idée fausse que, devenus hommes, ils se font de la maison, comme d’un lieu ennuyeux, bon pour les femmes, ne l’acquièrent-ils pas tout gamins, quand leur vie se partage entre l’école et la rue ?… Mon beau-frère, qui ne sait dire que ouais ! a été élevé comme mon mari, à se croiser les bras tandis que la mère et les sœurs s’éreintaient pour eux. Il s’en est suivi que j’ai été la femme d’un égoïste qui se faisait servir, d’un homme désœuvré et grognon qui ne savait où porter son ennui sitôt que le travail manquait à l’atelier ; d’un buveur que la mort a pris tout jeune… »

Les larmes tombaient une à une sur ses doigts laborieux, tandis que le passé, lentement, s’évoquait. Elle prenait des résolutions, et la clarté grandissait dans son esprit.

— Moi et Cici, on ne s’est pas querellé une seule fois, fit Adrien d’un air triomphant, quand on se mit à table pour dîner. Elle n’a plus le droit de m’appeler pacha, puisque j’ai travaillé autant qu’elle. Ces filles qui croient qu’un garçon n’est bon à rien ! Je suis aussi adroit que Cici ; je n’ai pas cassé la plus petite chose… Après tout, c’est très amusant de donner un coup de main.

— J’ai l’intention de te procurer souvent ce plaisir, dit la mère en souriant.

T. COMBE.


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en novembre 2022.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Isabelle, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : T. Combe, Le petit Pacha, in L’Union des femmes pour le bien, n° 15, Neuchâtel, Attinger et frères, s.d. [c. 1900]. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Sculpture de chat, a été prise par Sylvie Savary.

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