Chateaubriand

MÉMOIRES
D’OUTRE-TOMBE

(tome II)

1848

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Table des matières

 

PREMIÈRE PARTIE. 4

LIVRE VII. 4

LIVRE VIII. 96

LIVRE IX.. 156

DEUXIÈME PARTIE  CARRIÈRE LITTÉRAIRE 1800-1814  202

LIVRE PREMIER.. 202

LIVRE II. 257

LIVRE III. 359

LIVRE IV.. 406

APPENDICE. 476

I  LE COMTE DU PLESSIX DE PARSCAU, BEAU-FRÈRE DE CHATEAUBRIAND   476

II  LE MARIAGE DE CHATEAUBRIAND. 478

III  FONTANES ET CHATEAUBRIAND. 481

IV  COMMENT FUT COMPOSÉ LE « GÉNIE DU CHRISTIANISME ». 484

V  LA RENTRÉE EN FRANCE. 491

VI  LE GÉNIE DU CHRISTIANISME. 493

VII  CHATEAUBRIAND ET MME DE CUSTINE. 499

VIII  LA MORT DE LA HARPE. 509

IX  LES QUATRE CLAUSEL. 517

X  LE CAHIER ROUGE.. 525

XI  LE CONSEILLER RÉAL ET l’ANECDOTE DU DUC DE ROVIGO   530

XII  LA COMTESSE DE NOAILLES. 533

Ce livre numérique. 537

 

PREMIÈRE PARTIE

LIVRE VII[1]

Je vais trouver ma mère. – À Saint-Malo. – Progrès de la Révolution. – Mon mariage. – Paris. – Anciennes et nouvelles connaissances. – L’abbé Barthélemy. – Saint-Ange. – Théâtre. – Changement et physionomie de Paris. – Club des Cordeliers. – Marat. – Danton. – Camille Desmoulins. – Fabre d’Églantine. – Opinion de M. de Malesherbes sur l’Émigration. – Je joue et je perds. – Aventure du fiacre. – Madame Roland. – Barère à l’Ermitage. – Seconde fédération du 14 juillet. – Préparatifs d’émigration. – J’émigre avec mon frère. – Aventure de Saint-Louis. – Nous passons la frontière. – Bruxelles. – Dîner chez le baron de Breteuil. – Rivarol. – Départ pour l’armée des princes. – Route. – Rencontre de l’armée prussienne. – J’arrive à Trêves. – Armée des princes. – Amphithéâtre romain. – Atala. – Les chemises de Henri IV. – Vie de soldat. – Dernière représentation de l’ancienne France militaire. – Commencement du siège de Thionville. – Le chevalier de la Baronnais. – Continuation du siège. – Contraste. – Saints dans les bois. – Bataille de Bouvines. – Patrouille. – Rencontre imprévue. – Effets d’un boulet et d’une bombe. – Marché du camp. – Nuit aux faisceaux d’armes. – Chiens hollandais. – Souvenir des Martyrs. – Quelle était ma compagnie. – Aux avant-postes. – Eudore. – Ulysse. – Passage de la Moselle. – Combat. – Libba sourde et muette. – Attaque sous Thionville. – Levée du siège. – Entrée à Verdun. – Maladie prussienne. – Retraite. – Petite vérole. – Les Ardennes. – Fourgons du prince de Ligne. – Femmes de Namur. – Je retrouve mon frère à Bruxelles. – Nos derniers adieux. – Ostende. – Passage à Jersey. – On me met à terre à Guernesey. – La femme du pilote. – Jersey. – Mon oncle de Bedée et sa famille. – Description de l’île. – Le duc de Berry. – Parents et amis disparus. – Malheur de vieillir. – Je passe en Angleterre. – Dernière rencontre avec Gesril.

J’écrivis à mon frère, à Paris, le détail de ma traversée, lui expliquant les motifs de mon retour et le priant de me prêter la somme nécessaire pour payer mon passage. Mon frère me répondit qu’il venait d’envoyer ma lettre à ma mère. Madame de Chateaubriand ne me fit pas attendre, elle me mit à même de me libérer et de quitter le Havre. Elle me mandait que Lucile était près d’elle avec mon oncle de Bedée et sa famille. Ces renseignements me décidèrent à me rendre à Saint-Malo, où je pourrais consulter mon oncle sur la question de mon émigration prochaine.

Les révolutions, comme les fleuves, grossissent dans leur cours ; je trouvai celle que j’avais laissée en France énormément élargie et débordant ses rivages ; je l’avais quittée avec Mirabeau sous la Constituante, je la retrouvai avec Darlon sous la Législative.

Le traité de Pilnitz, du 27 août 1791, avait été connu à Paris. Le 14 décembre 1791, lorsque j’étais au milieu des tempêtes, le roi annonce qu’il avait écrit aux princes du corps germanique (notamment à l’électeur de Trêves) sur les armements de l’Allemagne. Les frères de Louis XVI, le prince de Condé, M. de Calonne, le vicomte de Mirabeau et M. de Laqueuille[2] furent presque aussitôt mis en accusation. Dès le 9 novembre, un précédent décret avait frappé les autres émigrés : c’était dans ces rangs déjà proscrits que j’accourais me placer ; d’autres auraient peut-être reculé, mais la menace du plus fort me fait toujours passer du côté du plus faible : l’orgueil de la victoire m’est insupportable.

En me rendant du Havre à Saint-Malo, j’eus lieu de remarquer les divisions et les malheurs de la France : les châteaux brûlés ou abandonnés ; les propriétaires, à qui l’on avait envoyé des quenouilles, étaient partis ; les femmes vivaient réfugiées dans les villes. Les hameaux et les bourgades gémissaient sous la tyrannie des clubs affiliés au club central des Cordeliers, depuis réuni aux Jacobins. L’antagoniste de celui-ci, la Société monarchique ou des Feuillants, n’existait plus[3] ; l’ignoble dénomination de sans-culotte était devenue populaire ; on n’appelait le roi que monsieur Veto ou mons Capet.

Je fus reçu tendrement de ma mère et de ma famille, qui cependant déploraient l’inopportunité de mon retour. Mon oncle, le comte de Bedée, se disposait à passer à Jersey avec sa femme, son fils et ses filles. Il s’agissait de me trouver de l’argent pour rejoindre les princes. Mon voyage d’Amérique avait fait brèche à ma fortune ; mes propriétés étaient presque anéanties dans mon partage de cadet par la suppression des droits féodaux ; les bénéfices simples qui me devaient échoir en vertu de mon affiliation à l’ordre de Malte étaient tombés avec les autres biens du clergé aux mains de la nation. Ce concours de circonstances décida de l’acte le plus grave de ma vie ; on me maria, afin de me procurer le moyen de m’aller faire tuer au soutien d’une cause que je n’aimais pas.

Vivait retiré à Saint-Malo M. de Lavigne[4], chevalier de Saint-Louis, ancien commandant de Lorient. Le comte d’Artois avait logé chez lui dans cette dernière ville lorsqu’il visita la Bretagne : charmé de son hôte, le prince lui promit de lui accorder tout ce qu’il demanderait dans la suite.

M. de Lavigne eut deux fils : l’un d’eux[5] épousa Mlle de la Placelière. Deux filles, nées de ce mariage, restèrent en bas âge orphelines de père et de mère. L’aînée se maria au comte du Plessix-Parseau[6], capitaine de vaisseau, fils et petit-fils d’amiraux, aujourd’hui contre-amiral lui-même, cordon rouge et commandant des élèves de la marine à Brest ; la cadette[7], demeurée chez son grand-père, avait dix-sept ans lorsque, à mon retour d’Amérique, j’arrivai à Saint-Malo. Elle était blanche, délicate, mince et fort jolie : elle laissait pendre, comme un enfant, de beaux cheveux blonds naturellement bouclés. On estimait sa fortune de cinq à six cent mille francs.

Mes sœurs se mirent en tête de me faire épouser Mlle de Lavigne, qui s’était fort attachée à Lucile. L’affaire fut conduite à mon insu. À peine avais-je aperçu trois ou quatre fois Mlle de Lavigne ; je la reconnaissais de loin sur le Sillon à sa pelisse rose, sa robe blanche et sa chevelure blonde enflée du vent, lorsque sur la grève je me livrais aux caresses de ma vieille maîtresse, la mer. Je ne me sentais aucune qualité du mari. Toutes mes illusions étaient vivantes, rien n’était épuisé en moi ; l’énergie même de mon existence avait doublé par mes courses. J’étais tourmenté de la muse. Lucile aimait Mlle de Lavigne, et voyait dans ce mariage l’indépendance de ma fortune : « Faites donc ! » dis-je. Chez moi l’homme public est inébranlable, l’homme privé est à la merci de quiconque se veut emparer de lui, et, pour éviter une tracasserie d’une heure, je me rendrais esclave pendant un siècle.

Le consentement de l’aïeul, de l’oncle paternel et des principaux parents fut facilement obtenu : restait à conquérir un oncle maternel, M. de Vauvert[8], grand démocrate ; or, il s’opposa au mariage de sa nièce avec un aristocrate comme moi, qui ne l’étais pas du tout. On crut pouvoir passer outre, mais ma pieuse mère exigea que le mariage religieux fût fait par un prêtre non assermenté, ce qui ne pouvait avoir lieu qu’en secret. M. de Vauvert le sut, et lâcha contre nous la magistrature, sous prétexte de rapt, de violation de la loi, et arguant de la prétendue enfance dans laquelle le grand-père, M. de Lavigne, était tombé. Mlle de Lavigne, devenue Mme de Chateaubriand, sans que j’eusse eu de communication avec elle, fut enlevée au nom de la justice et mise à Saint-Malo, au couvent de la Victoire, en attendant l’arrêt des tribunaux. Il n’y avait ni rapt, ni violation de la loi, ni aventure, ni amour dans tout cela ; ce mariage n’avait que le mauvais côté du roman : la vérité. La cause fut plaidée, et le tribunal jugea l’union valide au civil. Les parents des deux familles étant d’accord, M. de Vauvert se désista de la poursuite. Le curé constitutionnel, largement payé, ne réclama plus contre la première bénédiction nuptiale, et Mme de Chateaubriand sortit du couvent, où Lucile s’était enfermée avec elle[9].

C’était une nouvelle connaissance que j’avais à faire, et elle m’apporta tout ce que je pouvais désirer. Je ne sais s’il a jamais existé une intelligence plus fine que celle de ma femme : elle devine la pensée et la parole à naître sur le front ou sur les lèvres de la personne avec qui elle cause : la tromper en rien est impossible. D’un esprit original et cultivé, écrivant de la manière la plus piquante, racontant à merveille, Mme de Chateaubriand m’admire sans avoir jamais lu deux lignes de mes ouvrages ; elle craindrait d’y rencontrer des idées qui ne sont pas les siennes, ou de découvrir qu’on n’a pas assez d’enthousiasme pour ce que je vaux. Quoique juge passionné, elle est instruite et bon juge.

Les inconvénients de Mme de Chateaubriand, si elle en a, découlent de la surabondance de ses qualités ; mes inconvénients très réels résultent de la stérilité des miennes. Il est aisé d’avoir de la résignation, de la patience, de l’obligeance générale, de la sérénité d’humeur, lorsqu’on ne prend à rien, qu’on s’ennuie de tout, qu’on répond au malheur comme au bonheur par un désespéré et désespérant : « Qu’est-ce que cela fait ? »

Mme de Chateaubriand est meilleure que moi, bien que d’un commerce moins facile. Ai-je été irréprochable envers elle ? Ai-je reporté à ma compagne tous les sentiments qu’elle méritait et qui lui devaient appartenir ? S’en est-elle jamais plainte ? Quel bonheur a-t-elle goûté pour salaire d’une affection qui ne s’est jamais démentie ? Elle a subi mes adversités ; elle a été plongée dans les cachots de la Terreur, les persécutions de l’empire, les disgrâces de la Restauration, elle n’a point trouvé dans les joies maternelles le contre-poids de ses chagrins. Privée d’enfants, qu’elle aurait eus peut-être dans une autre union, et qu’elle eût aimés avec folie ; n’ayant point ces honneurs et ces tendresses de la mère de famille qui consolent une femme de ses belles années, elle s’est avancée, stérile et solitaire, vers la vieillesse. Souvent séparée de moi, adverse aux lettres, l’orgueil de porter mon nom ne lui est point un dédommagement. Timide et tremblante pour moi seul, ses inquiétudes sans cesse renaissantes lui ôtent le sommeil et le temps de guérir ses maux : je suis sa permanente infirmité et la cause de ses rechutes. Pourrais-je comparer quelques impatiences qu’elle m’a données aux soucis que je lui ai causés ? Pourrais-je opposer mes qualités telles quelles à ses vertus qui nourrissent le pauvre, qui ont élevé l’infirmerie de Marie-Thérèse en dépit de tous les obstacles ? Qu’est-ce que mes travaux auprès des œuvres de cette chrétienne ? Quand l’un et l’autre nous paraîtrons devant Dieu, c’est moi qui serai condamné.

Somme toute, lorsque je considère l’ensemble et l’imperfection de ma nature, est-il certain que le mariage ait gâté ma destinée ? J’aurais sans doute eu plus de loisir et de repos ; j’aurais été mieux accueilli de certaines sociétés et de certaines grandeurs de la terre ; mais en politique, si Mme de Chateaubriand m’a contrarié, elle ne m’a jamais arrêté, parce que là, comme en fait d’honneur, je ne juge que d’après mon sentiment. Aurais-je produit un plus grand nombre d’ouvrages si j’étais resté indépendant, et ces ouvrages eussent-ils été meilleurs ? N’y a-t-il pas eu des circonstances, comme on le verra, où, me mariant hors de France, j’aurais cessé d’écrire et renoncé à ma patrie ? Si je ne me fusse pas marié, ma faiblesse ne m’aurait-elle pas livré en proie à quelque indigne créature ? N’aurais-je pas gaspillé et sali mes heures comme lord Byron ? Aujourd’hui que je m’enfonce dans les années, toutes mes folies seraient passées ; il ne m’en resterait que le vide et les regrets : vieux garçon sans estime, ou trompé ou détrompé, vieil oiseau répétant à qui ne l’écouterait pas ma chanson usée. La pleine licence de mes désirs n’aurait pas ajouté une corde de plus à ma lyre, un son plus ému à ma voix. La contrainte de mes sentiments, le mystère de mes pensées ont peut-être augmenté l’énergie de mes accents, animé mes ouvrages d’une fièvre interne, d’une flamme cachée, qui se fût dissipée à l’air libre de l’amour. Retenu par un lien indissoluble, j’ai acheté d’abord au prix d’un peu d’amertume les douceurs que je goûte aujourd’hui. Je n’ai conservé des maux de mon existence que la partie inguérissable. Je dois donc une tendre et éternelle reconnaissance à ma femme, dont l’attachement a été aussi touchant que profonde et sincère. Elle a rendu ma vie plus grave, plus noble, plus honorable, en m’inspirant toujours le respect, sinon toujours la force des devoirs.

 

Je me mariai à la fin de mars 1792, et, le 20 avril, l’Assemblée législative déclara la guerre à François II, qui venait de succéder à son père Léopold ; le 10 du même mois, on avait béatifié à Rome Benoît Labre : voilà deux mondes. La guerre précipita le reste de la noblesse hors de France. D’un côté, les persécutions redoublèrent ; de l’autre, il ne fut plus permis aux loyalistes de rester à leurs foyers sans être réputés poltrons ; il fallut m’acheminer vers le camp que j’étais venu chercher de si loin. Mon oncle de Bedée et sa famille s’embarquèrent pour Jersey, et moi je partis pour Paris avec ma femme et mes sœurs Lucile et Julie.

Nous avions fait arrêter un appartement, faubourg Saint-Germain, cul-de-sac Pérou, petit hôtel de Villette. Je me hâtai de chercher ma première société. Je revis les gens de lettres avec lesquels j’avais eu quelques relations. Dans les nouveaux visages, j’aperçus ceux du savant abbé Barthélemy[10] et du poète Saint-Ange[11]. L’abbé a trop dessiné les gynécées d’Athènes d’après les salons de Chanteloup. Le traducteur d’Ovide n’était pas un homme sans talent ; le talent est un don, une chose isolée ; il se peut rencontrer avec les autres facultés mentales, il peut en être séparé : Saint-Ange en fournissait la preuve ; il se tenait à quatre pour n’être pas bête, mais il ne pouvait s’en empêcher. Un homme dont j’admirais et dont j’admire toujours le pinceau, Bernardin de Saint-Pierre, manquait d’esprit et malheureusement son caractère était au niveau de son esprit. Que de tableaux sont gâtés dans les Études de la nature par la borne de l’intelligence et par le défaut d’élévation d’âme de l’écrivain[12].

Ruthière était mort subitement, en 1791[13], avant mon départ pour l’Amérique. J’ai vu depuis sa petite maison à Saint-Denis, avec la fontaine et la jolie statue de l’Amour, au pied de laquelle on lit ces vers :

 

D’Egmont avec l’Amour visita cette rive :

Une image de sa beauté

Se peignit un moment sur l’onde fugitive :

D’Egmont a disparu ; l’Amour seul est resté.

 

Lorsque je quittai la France, les théâtres de Paris retentissaient encore du Réveil d’Épiménide[14] et de ce couplet :

 

J’aime la vertu guerrière

De nos braves défenseurs,

Mais d’un peuple sanguinaire

Je déteste les fureurs.

À l’Europe redoutables,

Soyons libres à jamais,

Mais soyons toujours aimables

Et gardons l’esprit français.

 

À mon retour, il n’était plus question du Réveil d’Épiménide ; et si le couplet eût été chanté, on aurait fait un mauvais parti à l’auteur. Charles IX avait prévalu. La vogue de cette pièce tenait principalement aux circonstances ; le tocsin, un peuple armé de poignards, la haine des rois et des prêtres, offraient une répétition à huis clos de la tragédie qui se jouait publiquement ; Talma, débutant, continuait ses succès.

Tandis que la tragédie rougissait les rues, la bergerie florissait au théâtre ; il n’était question que d’innocents pasteurs et de virginales pastourelles : champs, ruisseaux, prairies, moutons, colombes, âge d’or sous le chaume, revivaient aux soupirs du pipeau devant les roucoulants Tircis et les naïves tricoteuses qui sortaient du spectacle de la guillotine. Si Sanson en avait eu le temps, il aurait joué le rôle de Colin, et Mlle Théroigne de Méricourt[15] celui de Babet. Les Conventionnels se piquaient d’être les plus bénins des hommes : bons pères, bons fils, bons maris, ils menaient promener les petits enfants ; ils leur servaient de nourrices ; ils pleuraient de tendresse à leurs simples jeux ; ils prenaient doucement dans leurs bras ces petits agneaux, afin de leur montrer le dada des charrettes qui conduisaient les victimes au supplice. Ils chantaient la nature, la paix, la pitié, la bienfaisance, la candeur, les vertus domestiques ; ces béats de philanthropie faisaient couper le cou à leurs voisins avec une extrême sensibilité, pour le plus grand bonheur de l’espèce humaine.

 

Paris n’avait plus, en 1792, la physionomie de 1789 et de 1790 ; ce n’était plus la Révolution naissante, c’était un peuple marchant ivre à ses destins, au travers des abîmes, par des voies égarées. L’apparence du peuple n’était plus tumultueuse, curieuse, empressée ; elle était menaçante. On ne rencontrait dans les rues que des figures effrayées ou farouches, des gens qui se glissaient le long des maisons afin de n’être pas aperçus, ou qui rôdaient cherchant leur proie : des regards peureux et baissés se détournaient de vous, ou d’âpres regards se fixaient sur les vôtres pour vous deviner et vous percer.

La variété des costumes avait cessé ; le vieux monde s’effaçait ; on avait endossé la casaque uniforme du monde nouveau, casaque qui n’était alors que le dernier vêtement des condamnés à venir. Les licences sociales manifestées au rajeunissement de la France, les libertés de 1789, ces libertés fantasques et déréglées d’un ordre de choses qui se détruit et qui n’est pas encore l’anarchie, se nivelaient déjà sous le sceptre populaire : on sentait l’approche d’une jeune tyrannie plébéienne, féconde, il est vrai, et remplie d’espérances, mais aussi bien autrement formidable que le despotisme caduc de l’ancienne royauté : car le peuple souverain étant partout, quand il devient tyran, le tyran est partout ; c’est la présence universelle d’un universel Tibère.

Dans la population parisienne se mêlait une population étrangère de coupe-jarrets du midi ; l’avant-garde des Marseillais, que Danton attirait pour la journée du 10 août et les massacres de septembre, se faisait connaître à ses haillons, à son teint bruni, à son air de lâcheté et de crime, mais de crime d’un autre soleil : in vultu vitium, au visage le vice.

À l’Assemblée législative, je ne reconnaissais personne ; Mirabeau et les premières idoles de nos troubles, ou n’étaient plus, ou avaient perdu leurs autels. Pour renouer le fil historique brisé par ma course en Amérique, il faut reprendre les choses d’un peu plus haut.

VUE RÉTROSPECTIVE.

La fuite du roi, le 21 juin 1791, fit faire à la Révolution un pas immense. Ramené à Paris le 25 du même mois, il avait été détrôné une première fois, puisque l’Assemblée nationale déclara que ses décrets auraient force de loi sans qu’il fût besoin de la sanction ou de l’acceptation royale. Une haute cour de justice, devançant le tribunal révolutionnaire, était établie à Orléans. Dès cette époque madame Roland demandait la tête de la reine[16], en attendant que la Révolution lui demandât la sienne. L’attroupement du Champ de Mars[17] avait eu lieu contre le décret qui suspendait le roi de ses fonctions, au lieu de le mettre en jugement. L’acceptation de la Constitution, le 14 septembre, ne calma rien. Il s’était agi de déclarer la déchéance de Louis XVI ; si elle eût eu lieu, le crime du 21 janvier n’aurait pas été commis ; la position du peuple français changeait par rapport à la monarchie et vis-à-vis de la postérité. Les Constituants qui s’opposèrent à la déchéance crurent sauver la couronne, et ils la perdirent ; ceux qui croyaient la perdre en demandant la déchéance l’auraient sauvée. Presque toujours, en politique, le résultat est contraire à la prévision.

Le 30 du même mois de septembre 1791, l’Assemblée constituante tint sa dernière séance ; l’imprudent décret du 17 mai précédent, qui défendait la réélection des membres sortants[18] engendra la Convention. Rien de plus dangereux, de plus insuffisant, de plus inapplicable aux affaires générales, que les résolutions particulières à des individus ou à des corps, alors même qu’elles sont honorables.

Le décret du 29 septembre, pour le règlement des sociétés populaires, ne servit qu’à les rendre plus violentes. Ce fut le dernier acte de l’Assemblée constituante ; elle se sépara le lendemain, et laissa à la France une révolution.

 

ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE. – CLUBS.

L’Assemblée législative installée le 1er octobre 1791, roula dans le tourbillon qui allait balayer les vivants et les morts. Des troubles ensanglantèrent les départements ; à Caen, on se rassasia de massacres et l’on mangea le cœur de M. de Belsunce[19].

Le roi apposa son veto au décret contre les émigrés et à celui qui privait de tout traitement les ecclésiastiques non assermentés. Ces actes légaux augmentèrent l’agitation. Petion était devenu maire de Paris[20]. Les députés décrétèrent d’accusation, le 1er janvier 1792, les princes émigrés ; le 2, ils fixèrent à ce 1er janvier le commencement de l’an IV de la liberté. Vers le 13 février, les bonnets rouges se montrèrent dans les rues de Paris, et la municipalité fit fabriquer des piques. Le manifeste des émigrés parut le 1er mars. L’Autriche armait. Paris était divisé en sections, plus ou moins hostiles les unes aux autres[21]. Le 20 mars 1792, l’Assemblée législative adopta la mécanique sépulcrale sans laquelle les jugements de la Terreur n’auraient pu s’exécuter ; on l’essaya d’abord sur des morts, afin qu’elle apprît d’eux son œuvre. On peut parler de cet instrument comme d’un bourreau, puisque des personnes, touchées de ses bons services, lui faisaient présent de sommes d’argent pour son entretien[22]. L’invention de la machine à meurtre, au moment même où elle était nécessaire au crime, est une preuve mémorable de cette intelligence des faits coordonnés les uns aux autres, ou plutôt une preuve de l’action cachée de la Providence, quand elle veut changer la face des empires.

Le ministre Roland, à l’instigation des Girondins, avait été appelé au conseil du roi[23]. Le 20 avril, la guerre fut déclarée au roi de Hongrie et de Bohême. Marat publia l’Ami du peuple, malgré le décret dont lui, Marat, était frappé. Le régiment Royal-Allemand et le régiment de Berchiny désertèrent. Isnard[24] parlait de la perfidie de la cour, Gensonné et Brissot dénonçaient le comité autrichien[25]. Une insurrection éclata à propos de la garde du roi, qui fut licenciée[26]. Le 28 mai, l’Assemblée se forma en séances permanentes. Le 20 juin, le château des Tuileries fut forcé par les masses des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau ; le prétexte était le refus de Louis XVI de sanctionner la proscription des prêtres ; le roi courut risque de vie. La patrie était déclarée en danger. On brûlait en effigie M. de La Fayette. Les fédérés de la seconde fédération arrivaient ; les Marseillais, attirés par Danton, étaient en marche : ils entrèrent dans Paris le 30 juillet, et furent logés par Petion aux Cordeliers.

 

LES CORDELIERS.

Auprès de la tribune nationale, s’étaient élevées deux tribunes concurrentes : celle des Jacobins et celle des Cordeliers, la plus formidable alors, parce qu’elle donna des membres à la fameuse Commune de Paris, et qu’elle lui fournissait des moyens d’action. Si la formation de la Commune n’eût pas eu lieu, Paris, faute d’un point de concentration, se serait divisé, et les différentes mairies fussent devenues des pouvoirs rivaux.

Le club des Cordeliers était établi dans ce monastère, dont une amende en réparation d’un meurtre avait servi à bâtir l’église sous saint Louis, en 1259[27] ; elle devint, en 1590, le repaire des plus fameux ligueurs.

Il y a des lieux qui semblent être le laboratoire des factions : « Avis fut donné, dit L’Estoile (12 juillet 1593), au duc de Mayenne, de deux cents cordeliers arrivés à Paris, se fournissant d’armes et s’entendant avec les Seize, lesquels dans les Cordeliers de Paris tenaient tous les jours conseil… Ce jour, les Seize, assemblés aux Cordeliers, se déchargèrent de leurs armes. » Les ligueurs fanatiques avaient donc cédé à nos révolutionnaires philosophes le monastère des Cordeliers, comme une morgue.

Les tableaux, les images sculptées ou peintes, les voiles, les rideaux du couvent avaient été arrachés ; la basilique, écorchée, ne présentait plus aux yeux que ses ossements et ses arêtes. Au chevet de l’église, où le vent et la pluie entraient par les rosaces sans vitraux, des établis de menuisier servaient de bureau au président, quand la séance se tenait dans l’église. Sur ces établis étaient déposés des bonnets rouges, dont chaque orateur se coiffait avant de monter à la tribune. Cette tribune consistait en quatre poutrelles arc-boutées, et traversées d’une planche dans leur X, comme un échafaud. Derrière le président, avec une statue de la Liberté, on voyait de prétendus instruments de l’ancienne justice, instruments suppléés par un seul, la machine à sang, comme les mécaniques compliquées sont remplacées par le bélier hydraulique. Le Club des Jacobins épurés emprunta quelques-unes de ces dispositions des Cordeliers.

 

ORATEURS.

Les orateurs, unis pour détruire, ne s’entendaient ni sur les chefs à choisir, ni sur les moyens à employer ; ils se traitaient de gueux, de filous, de voleurs, de massacreurs, à la cacophonie des sifflets et des hurlements de leurs différents groupes de diables. Les métaphores étaient prises du matériel des meurtres, empruntées des objets les plus sales de tous les genres de voirie et de fumier, ou tirées des lieux consacrés aux prostitutions des hommes et des femmes. Les gestes rendaient les images sensibles ; tout était appelé par son nom, avec le cynisme des chiens, dans une pompe obscène et impie de jurements et de blasphèmes. Détruire et produire, mort et génération, on ne démêlait que cela à travers l’argot sauvage dont les oreilles étaient assourdies. Les harangueurs, à la voix grêle ou tonnante, avaient d’autres interrupteurs que leurs opposants : les petites chouettes noires du cloître sans moines et du clocher sans cloches s’éjouissaient aux fenêtres brisées, en espoir du butin ; elles interrompaient les discours. On les rappelait d’abord à l’ordre par le tintamarre de l’impuissante sonnette ; mais ne cessant point leur criaillement, on leur tirait des coups de fusil pour leur faire faire silence : elles tombaient, palpitantes, blessées et fatidiques, au milieu du pandémonium. Des charpentes abattues, des bancs boiteux, des stalles démantibulées, des tronçons de saints roulés et poussés contre les murs, servaient de gradins aux spectateurs crottés, poudreux, soûls, suants, en carmagnole percée, la pique sur l’épaule ou les bras nus croisés.

Les plus difformes de la bande obtenaient de préférence la parole. Les infirmités de l’âme et du corps ont joué un rôle dans nos troubles : l’amour-propre en souffrance a fait de grands révolutionnaires.

 

MARAT ET SES AMIS.

D’après ces préséances de hideur, passait successivement, mêlée aux fantômes des Seize, une série de têtes de gorgones. L’ancien médecin des gardes du corps du comte d’Artois, l’embryon suisse Marat[28], les pieds nus dans des sabots ou des souliers ferrés, pérorait le premier, en vertu de ses incontestables droits. Nanti de l’office de fou à la cour du peuple, il s’écriait, avec une physionomie plate et ce demi-sourire d’une banalité de politesse que l’ancienne éducation mettait sur toutes les faces : « Peuple, il te faut couper deux cent soixante-dix mille têtes ! » À ce Caligula de carrefour succédait le cordonnier athée, Chaumette[29]. Celui-ci était suivi du procureur général de la lanterne, Camille Desmoulins, Cicéron bègue, conseiller public de meurtres, épuisé de débauches, léger républicain à calembours et à bons mots, diseur de gaudrioles de cimetière, lequel déclara qu’aux massacres de septembre, tout s’était passé avec ordre. Il consentait à devenir Spartiate, pourvu qu’on laissât la façon du brouet noir au restaurateur Méot[30].

Fouché, accouru de Juilly et de Nantes, étudiait le désastre sous ces docteurs : dans le cercle des bêtes féroces attentives au bas de la chaire, il avait l’air d’une hyène habillée. Il haleinait les futures effluves du sang ; il humait déjà l’encens des processions à ânes et à bourreaux, en attendant le jour où, chassé du club des Jacobins, comme voleur, athée, assassin, il serait choisi pour ministre[31]. Quand Marat était descendu de sa planche, ce Triboulet populaire devenait le jouet de ses maîtres : ils lui donnaient des nasardes, lui marchaient sur les pieds, le bousculaient avec des huées, ce qui ne l’empêcha pas de devenir le chef de la multitude, de monter à l’horloge de l’Hôtel de Ville, de sonner le tocsin d’un massacre général, et de triompher au tribunal révolutionnaire. Marat, comme le Péché de Milton, fut violé par la mort : Chénier fit son apothéose, David le peignit dans le bain rougi, on le compara au divin auteur de l’Évangile. On lui dédia cette prière : « Cœur de Jésus, cœur de Marat ; ô sacré cœur de Jésus, ô sacré cœur de Marat ! » Ce cœur de Marat eut pour ciboire une pyxide précieuse du garde-meuble[32]. On visitait dans un cénotaphe de gazon, élevé sur la place du Carrousel, le buste, la baignoire, la lampe et l’écritoire de la divinité. Puis le vent tourna ; l’immondice, versée de l’urne d’agate dans un autre vase, fut vidée à l’égout.

 

Les scènes des Cordeliers, dont je fus trois ou quatre fois le témoin, étaient dominées et présidées par Danton, Hun à taille de Goth, à nez camus, à narines au vent, à méplats couturés, à face de gendarme mélangé de procureur lubrique et cruel. Dans la coque de son église, comme dans la carcasse des siècles, Danton, avec ses trois furies mâles, Camille Desmoulins, Marat, Fabre d’Églantine, organisa les assassinats de septembre. Billaud de Varennes[33] proposa de mettre le feu aux prisons et de brûler tout ce qui était dedans ; un autre Conventionnel opina pour qu’on noyât tous les détenus ; Marat se déclara pour un massacre général. On implorait Danton pour les victimes : « Je me f… des prisonniers, » répondit-il[34]. Auteur de la circulaire de la Commune, il invita les hommes libres à répéter dans les départements l’énormité perpétrée aux Carmes et à l’Abbaye.

Prenons garde à l’histoire : Sixte-Quint égala pour le salut des hommes le dévouement de Jacques Clément au mystère de l’Incarnation, comme on compara Marat au sauveur du monde ; Charles IX écrivit aux gouverneurs des provinces d’imiter les massacres de la Saint-Barthélemy, comme Danton manda aux patriotes de copier les massacres de septembre. Les Jacobins étaient des plagiaires ; ils le furent encore en immolant Louis XVI à l’instar de Charles Ier. Comme ses crimes se sont trouvés mêlés à un grand mouvement social, on s’est, très mal à propos, figuré que ces crimes avaient produit les grandeurs de la Révolution, dont ils n’étaient que les affreux pastiches : d’une belle nature souffrante, des esprits passionnés ou systématiques n’ont admiré que la convulsion.

Danton, plus franc que les Anglais, disait : « Nous ne jugerons pas le roi, nous le tuerons. » Il disait aussi : « Ces prêtres, ces nobles ne sont point coupables, mais il faut qu’ils meurent, parce qu’ils sont hors de place, entravent le mouvement des choses et gênent l’avenir. » Ces paroles, sous un semblant d’horrible profondeur, n’ont aucune étendue de génie : car elles supposent que l’innocence n’est rien, et que l’ordre moral peut être retranché de l’ordre politique sans le faire périr, ce qui est faux.

Danton n’avait pas la conviction des principes qu’il soutenait ; il ne s’était affublé du manteau révolutionnaire que pour arriver à la fortune. « Venez brailler avec nous, conseillait-il à un jeune homme : quand vous vous serez enrichi, vous ferez ce que vous voudrez[35]. » Il confessa que s’il ne s’était pas livré à la cour, c’est qu’elle n’avait pas voulu l’acheter assez cher : effronterie d’une intelligence qui se connaît et d’une corruption qui s’avoue à gueule bée.

Inférieur, même en laideur, à Mirabeau dont il avait été l’agent, Danton fut supérieur à Robespierre, sans avoir, ainsi que lui, donné son nom à ses crimes. Il conservait le sens religieux : « Nous n’avons pas, » disait-il, « détruit la superstition pour établir l’athéisme. » Ses passions auraient pu être bonnes, par cela seul qu’elles étaient des passions. On doit faire la part du caractère dans les actions des hommes : les coupables à imagination comme Danton semblent, en raison même de l’exagération de leurs dits et déportements, plus pervers que les coupables de sang-froid, et, dans le fait, ils le sont moins. Cette remarque s’applique encore au peuple : pris collectivement, le peuple est un poète, auteur et acteur ardent de la pièce qu’il joue ou qu’on lui fait jouer. Ses excès ne sont pas tant l’instinct d’une cruauté native que le délire d’une foule enivrée de spectacles, surtout quand ils sont tragiques ; chose si vraie que, dans les horreurs populaires, il y a toujours quelque chose de superflu donné au tableau et à l’émotion.

Danton fut attrapé au traquenard qu’il avait tendu. Il ne lui servait de rien de lancer des boulettes de pain au nez de ses juges, de répondre avec courage et noblesse, de faire hésiter le tribunal, de mettre en péril et en frayeur la Convention, de raisonner logiquement sur des forfaits par qui la puissance même de ses ennemis avait été créée, de s’écrier, saisi d’un stérile repentir : « C’est moi qui ai fait instituer ce tribunal infâme : j’en demande pardon à Dieu et aux « hommes ! » phrase qui plus d’une fois a été pillée. C’était avant d’être traduit au tribunal qu’il fallait en déclarer l’infamie.

Il ne restait à Danton qu’à se montrer aussi impitoyable à sa propre mort qu’il l’avait été à celle de ses victimes, qu’à dresser son front plus haut que le coutelas suspendu : c’est ce qu’il fit. Du théâtre de la Terreur, où ses pieds se collaient dans le sang épaissi de la veille, après avoir promené un regard de mépris et de domination sur la foule, il dit au bourreau : « Tu montreras ma tête au peuple ; elle en vaut la peine. » Le chef de Danton demeura aux mains de l’exécuteur, tandis que l’ombre acéphale alla se mêler aux ombres décapitées de ses victimes : c’était encore de l’égalité.

Le diacre et le sous-diacre de Danton, Camille Desmoulins et Fabre d’Églantine[36], périrent de la même manière que leur prêtre.

À l’époque où l’on faisait des pensions à la guillotine, où l’on portait alternativement à la boutonnière de sa carmagnole, en guise de fleur, une petite guillotine en or[37], ou un petit morceau de cœur de guillotiné ; à l’époque où l’on vociférait : Vive l’enfer ! où l’on célébrait les joyeuses orgies du sang, de l’acier et de la rage, où l’on trinquait au néant, où l’on dansait tout nu la danse des trépassés, pour n’avoir pas la peine de se déshabiller en allant les rejoindre ; à cette époque, il fallait, en fin de compte, arriver au dernier banquet, à la dernière facétie de la douleur. Desmoulins fut convié au tribunal de Fouquier-Tinville : « Quel âge as-tu ? lui demanda le président. — L’âge du sans-culotte Jésus, » répondit Camille, bouffonnant. Une obsession vengeresse forçait ces égorgeurs de chrétiens à confesser incessamment le nom du Christ. Il serait injuste d’oublier que Camille Desmoulins osa braver Robespierre, et racheter par son courage ses égarements. Il donna le signal de la réaction contre la Terreur. Une jeune et charmante femme, pleine d’énergie, en le rendant capable d’amour, le rendit capable de vertu et de sacrifice. L’indignation inspira l’éloquence à l’intrépide et grivoise ironie du tribun ; il assaillit d’un grand air les échafauds qu’il avait aidé à élever[38]. Conformant sa conduite à ses paroles, il ne consentit point à son supplice ; il se colleta avec l’exécuteur dans le tombereau et n’arriva au bord du dernier gouffre qu’à moitié déchiré.

Fabre d’Églantine, auteur d’une pièce qui restera[39], montra, tout au rebours de Desmoulins, une insigne faiblesse. Jean Roseau, bourreau de Paris sous la Ligue, pendu pour avoir prêté son ministère aux assassins du président Brisson, ne se pouvait résoudre à la corde. Il paraît qu’on n’apprend pas à mourir en tuant les autres.

Les débats, aux Cordeliers, me constatèrent le fait d’une société dans le moment le plus rapide de sa transformation. J’avais vu l’Assemblée constituante commencer le meurtre de la royauté, en 1789 et 1790 ; je trouvai le cadavre encore tout chaud de la vieille monarchie, livré en 1792 aux boyaudiers législateurs : ils l’éventraient et le disséquaient dans les salles basses de leurs clubs, comme les hallebardiers dépecèrent et brûlèrent le corps du Balafré dans les combles du château de Blois.

De tous les hommes que je rappelle, Danton, Marat, Camille Desmoulins, Fabre d’Églantine, Robespierre, pas un ne vit. Je les rencontrai un moment sur mon passage, entre une société naissante en Amérique et une société mourante en Europe ; entre les forêts du Nouveau-Monde et les solitudes de l’exil : je n’avais pas compté quelques mois sur le sol étranger, que ces amants de la mort s’étaient déjà épuisés avec elle. À la distance où je suis maintenant de leur apparition, il me semble que, descendu aux enfers dans ma jeunesse, j’ai un souvenir confus des larves que j’entrevis errantes au bord du Cocyte : elles complètent les songes variés de ma vie, et viennent se faire inscrire sur mes tablettes d’outre-tombe.

 

Ce me fut une grande satisfaction de retrouver M. de Malesherbes et de lui parler de mes anciens projets. Je rapportais les plans d’un second voyage qui devait durer neuf ans ; je n’avais à faire avant qu’un autre petit voyage en Allemagne : je courais à l’armée des princes, je revenais en courant pourfendre la Révolution ; le tout étant terminé en deux ou trois mois, je hissais ma voile et retournais au Nouveau Monde avec une révolution de moins et un mariage de plus.

Et cependant mon zèle surpassait ma foi ; je sentais que l’émigration était une sottise et une folie : « Pelaudé à toutes mains, dit Montaigne, aux Gibelins j’estois Guelfe, aux Guelfes Gibelin. » Mon peu de goût pour la monarchie absolue ne me laissait aucune illusion sur le parti que je prenais : je nourrissais des scrupules, et, bien que résolu de me sacrifier à l’honneur, je voulus avoir sur l’émigration l’opinion de M. de Malesherbes. Je le trouvai très animé : les crimes continués sous ses yeux avaient fait disparaître la tolérance politique de l’ami de Rousseau ; entre la cause des victimes et celle des bourreaux, il n’hésitait pas. Il croyait que tout valait mieux que l’ordre de choses alors existant ; il pensait, dans mon cas particulier, qu’un homme portant l’épée ne se pouvait dispenser de rejoindre les frères d’un roi opprimé et livré à ses ennemis. Il approuvait mon retour d’Amérique et pressait mon frère de partir avec moi.

Je lui fis les objections ordinaires sur l’alliance des étrangers, sur les intérêts de la patrie, etc., etc. Il y répondit ; des raisonnements généraux passant aux détails, il me cita des exemples embarrassants. Il me présenta les Guelfes et les Gibelins, s’appuyant des troupes de l’empereur ou du pape ; en Angleterre, les barons se soulevant contre Jean sans Terre. Enfin, de nos jours, il citait la République des États-Unis implorant le secours de la France. « Ainsi, continuait M. de Malesherbes, les hommes les plus dévoués à la liberté et à la philosophie, les républicains et les protestants, ne se sont jamais crus coupables en empruntant une force qui pût donner la victoire à leur opinion. Sans notre or, nos vaisseaux et nos soldats, le Nouveau Monde serait-il aujourd’hui émancipé ? Moi, Malesherbes, moi qui vous parle, n’ai-je pas reçu, en 1776, Franklin, lequel venait renouer les relations de Silas Deane[40], et pourtant Franklin était-il un traître ? La liberté américaine était-elle moins honorable parce qu’elle a été assistée par La Fayette et conquise par des grenadiers français ? Tout gouvernement qui, au lieu d’offrir des garanties aux lois fondamentales de la société, transgresse lui-même les lois de l’équité, les règles de la justice, n’existe plus et rend l’homme à l’état de nature. Il est licite alors de se défendre comme on peut, de recourir aux moyens qui semblent les plus propres à renverser la tyrannie, à rétablir les droits de chacun et de tous. »

Les principes du droit naturel, mis en avant par les plus grands publicistes, développés par un homme tel que M. de Malesherbes, et appuyés de nombreux exemples historiques, me frappèrent sans me convaincre : Je ne cédai réellement qu’au mouvement de mon âge, au point d’honneur. – J’ajouterai à ces exemples de M. de Malesherbes des exemples récents : pendant la guerre d’Espagne, en 1823, le parti républicain français est allé servir sous le drapeau des Cortès, et ne s’est pas fait scrupule de porter les armes contre sa patrie ; les Polonais et les Italiens constitutionnels ont sollicité, en 1830 et 1831, les secours de la France, et les Portugais de la charte ont envahi leur patrie avec l’argent et les soldats de l’étranger. Nous avons deux poids et deux mesures : nous approuvons, pour une idée, un système, un intérêt, un homme, ce que nous blâmons pour une autre idée, un autre système, un autre intérêt, un autre homme[41].

Ces conversations entre moi et l’illustre défenseur du roi avaient lieu chez ma belle-sœur : elle venait d’accoucher d’un second fils, dont M. de Malesherbes fut parrain, et auquel il donna son nom, Christian. J’assistai au baptême de cet enfant, qui ne devait voir son père et sa mère qu’à l’âge où la vie n’a point de souvenir et apparaît de loin comme un songe immémorable. Les préparatifs de mon départ traînèrent. On avait cru me faire faire un riche mariage : il se trouva que la fortune de ma femme était en rentes sur le clergé ; la nation se chargea de les payer à sa façon. Mme de Chateaubriand avait de plus, du consentement de ses tuteurs, prêté l’inscription d’une forte partie de ces rentes à sa sœur, la comtesse du Plessix-Parscau, émigrée. L’argent manquait donc toujours ; il en fallut emprunter.

Un notaire nous procura dix mille francs : je les apportais en assignats chez moi, cul-de-sac Férou, lorsque je rencontrai, rue de Richelieu, un de mes anciens camarades au régiment de Navarre, le comte Achard[42]. Il était grand joueur ; il me proposa d’aller aux salons de M… où nous pourrions causer : le diable me pousse : je monte, je joue, je perds tout, sauf quinze cents francs, avec lesquels, plein de remords et de confusion, je grimpe dans la première voiture venue. Je n’avais jamais joué : le jeu produisit sur moi une espèce d’enivrement douloureux ; si cette passion m’eût atteint, elle m’aurait renversé la cervelle. L’esprit à moitié égaré, je quitte la voiture à Saint-Sulpice, et j’y oublie mon portefeuille renfermant l’écornure de mon trésor. Je cours chez moi et je raconte que j’ai laissé les dix mille francs dans un fiacre.

Je sors, je descends la rue Dauphine, je traverse le Pont-Neuf, non sans avoir l’envie de me jeter à l’eau ; je vais sur la place du Palais-Royal, où j’avais pris le malencontreux cabas. J’interroge les Savoyards qui donnent à boire aux rosses, je dépeins mon équipage, on m’indique au hasard un numéro. Le commissaire de police du quartier m’apprend que ce numéro appartient à un loueur demeurant en haut du faubourg Saint-Denis. Je me rends à la maison de cet homme ; je demeure toute la nuit dans l’écurie, attendant le retour des fiacres : il en arrive successivement un grand nombre qui ne sont pas le mien ; enfin, à deux heures du matin, je vois entrer mon char. À peine eus-je le temps de reconnaître mes deux coursiers blancs, que les pauvres bêtes, éreintées, se laissèrent choir sur la paille, roides, le ventre ballonné, les jambes tendues comme si elles étaient mortes.

Le cocher se souvint de m’avoir mené. Après moi, il avait chargé un citoyen qui s’était fait descendre aux Jacobins ; après le citoyen, une dame qu’il avait conduite rue de Cléry, n° 13 ; après cette dame, un monsieur qu’il avait déposé aux Récollets, rue Saint-Martin. Je promets pour boire au cocher, et me voilà, sitôt que le jour fut venu, procédant à la découverte de mes quinze cents francs, comme à la recherche du passage du nord-ouest. Il me paraissait clair que le citoyen des Jacobins les avait confisqués du droit de sa souveraineté. La demoiselle de la rue de Cléry affirma n’avoir rien vu dans le fiacre. J’arrive à la troisième station sans aucune espérance ; le cocher donne, tant bien que mal, le signalement du monsieur qu’il a voituré. Le portier s’écrie : « C’est le Père tel ! » Il me conduit, à travers les corridors et les appartements abandonnés, chez un récollet, resté seul pour inventorier les meubles de son couvent. Ce religieux, en redingote poudreuse, sur un amas de ruines, écoute le récit que je lui fais. « Êtes-vous, me dit-il, le chevalier de Chateaubriand ? — Oui, répondis-je. — Voilà votre portefeuille, répliqua-t-il ; je vous l’aurais porté après mon travail ; j’y avais trouvé votre adresse. » Ce fut ce moine chassé et dépouillé, occupé à compter consciencieusement pour ses proscripteurs les reliques de son cloître, qui me rendit les quinze cents francs avec lesquels j’allais m’acheminer vers l’exil. Faute de cette petite somme, je n’aurais pas émigré : que serais-je devenu ? toute ma vie était changée. Si je faisais aujourd’hui un pas pour retrouver un million, je veux être pendu.

Ceci se passait le 16 juin 1792.

Fidèle à mes instincts, j’étais revenu d’Amérique pour offrir mon épée à Louis XVI, non pour m’associer à des intrigues de parti. Le licenciement de la nouvelle garde du roi, dans laquelle se trouvait Murat[43] ; les ministères successifs de Roland[44], de Dumouriez[45], de Duport du Tertre[46], les petites conspirations de cour, ou les grands soulèvements populaires, ne m’inspiraient qu’ennui et mépris. J’entendais beaucoup parler de Mme Roland, que je ne vis point ; ses Mémoires prouvent qu’elle possédait une force d’esprit extraordinaire. On la disait fort agréable ; reste à savoir si elle l’était assez pour faire supporter à ce point le cynisme des vertus hors nature. Certes, la femme qui, au pied de la guillotine, demandait une plume et de l’encre afin d’écrire les derniers moments de son voyage, de consigner les découvertes qu’elle avait faites dans son trajet de la Conciergerie à la place de la Révolution, une telle femme montre une préoccupation d’avenir, un dédain de la vie dont il y a peu d’exemples. Mme Roland avait du caractère plutôt que du génie : le premier peut donner le second, le second ne peut donner le premier[47].



Madame Roland

Le 19 juin, j’étais allé à la vallée de Montmorency visiter l’Ermitage de J.-J. Rousseau : non que je me plusse au souvenir de Mme d’Épinay[48] et de cette société factice et dépravée ; mais je voulais dire adieu à la solitude d’un homme antipathique par ses mœurs à mes mœurs, bien que doué d’un talent dont les accents remuaient ma jeunesse. Le lendemain, 20 juin, j’étais encore à l’Ermitage ; j’y rencontrai deux hommes qui se promenaient comme moi dans ce lieu désert pendant le jour fatal de la monarchie, indifférents qu’ils étaient ou qu’ils seraient, pensais-je, aux affaires du monde : l’un était M. Maret[49], de l’Empire, l’autre, M. Barère, de la République. Le gentil Barère[50] était venu, loin du bruit, dans sa philosophie sentimentale, conter des fleurettes révolutionnaires à l’ombre de Julie. Le troubadour de la guillotine, sur le rapport duquel la Convention décréta que la Terreur était à l’ordre du jour, échappa à cette Terreur en se cachant dans le panier aux têtes ; du fond du baquet de sang, sous l’échafaud, on l’entendait seulement croasser la mort ! Barère était de l’espèce de ces tigres qu’Oppien fait naître du souffle léger du vent : velocis Zephyri proles.

Ginguené, Chamfort, mes anciens amis les gens de lettres, étaient charmés de la journée du 20 juin. La Harpe, continuant ses leçons au Lycée, criait d’une voix de Stentor : « Insensés ! vous répondiez à toutes les représentations du peuple : Les baïonnettes ! les baïonnettes ! Eh bien ! les voilà les baïonnettes ! » Quoique mon voyage en Amérique m’eût rendu un personnage moins insignifiant, je ne pouvais m’élever à une si grande hauteur de principes et d’éloquence. Fontanes courait des dangers par ses anciennes liaisons avec la Société monarchique. Mon frère faisait partie d’un club d’enragés. Les Prussiens marchaient en vertu d’une convention des cabinets de Vienne et de Berlin ; déjà une affaire assez chaude avait eu lieu entre les Français et les Autrichiens, du côté de Mons. Il était plus que temps de prendre une détermination. Mon frère et moi, nous nous procurâmes de faux passeports pour Lille : nous étions deux marchands de vin, gardes nationaux de Paris, dont nous portions l’uniforme, nous proposant de soumissionner les fournitures de l’armée. Le valet de chambre de mon frère, Louis Poullain, appelé Saint-Louis, voyageait sous son propre nom ; bien que de Lamballe, en Basse-Bretagne, il allait voir ses parents en Flandre. Le jour de notre émigration fut fixé au 15 de juillet, lendemain de la seconde fédération. Nous passâmes le 14 dans les Jardins de Tivoli, avec la famille de Rosambo, mes sœurs et ma femme. Tivoli appartenait à M. Boutin, dont la fille avait épousé M. de Malesherbes[51]. Vers la fin de la journée, nous vîmes errer à la débandade bon nombre de fédérés, sur les chapeaux desquels on avait écrit à la craie : « Petion, ou la mort ! » Tivoli, point de départ de mon exil, devait devenir un rendez-vous de jeux et de fêtes[52]. Nos parents se séparèrent de nous sans tristesse ; ils étaient persuadés que nous faisions un voyage d’agrément. Mes quinze cents francs retrouvés semblaient un trésor suffisant pour me ramener triomphant à Paris.

 

Le 15 juillet, à six heures du matin, nous montâmes en diligence : nous avions arrêté nos places dans le cabriolet, auprès du conducteur : le valet de chambre, que nous étions censés ne pas connaître, s’enfourna dans le carrosse avec les autres voyageurs. Saint-Louis était somnambule ; il allait la nuit chercher son maître dans Paris, les yeux ouverts, mais parfaitement endormi. Il déshabillait mon frère, le mettait au lit, toujours dormant, répondant à tout ce qu’on lui disait pendant ses attaques : « Je sais, je sais, » ne s’éveillant que quand on lui jetait de l’eau froide au visage : homme d’une quarantaine d’années, haut de près de six pieds, et aussi laid qu’il était grand. Ce pauvre garçon, très respectueux, n’avait jamais servi d’autre maître que mon frère ; il fut tout troublé lorsqu’au souper il lui fallut s’asseoir à table avec nous. Les voyageurs, fort patriotes, pariant d’accrocher les aristocrates à la lanterne, augmentaient sa frayeur. L’idée qu’au bout de tout cela, il serait obligé de passer à travers l’armée autrichienne, pour s’aller battre à l’armée des princes, acheva de déranger son cerveau. Il but beaucoup et remonta dans la diligence ; nous rentrâmes dans le coupé.

Au milieu de la nuit, nous entendons les voyageurs crier, la tête à la portière : « Arrêtez, postillon, arrêtez ! » On arrête, la portière de la diligence s’ouvre, et aussitôt des voix de femmes et d’hommes : « Descendez, citoyen, descendez ! on n’y tient pas, descendez, cochon ! c’est un brigand ! descendez, descendez ! » Nous descendons aussi, nous voyons Saint-Louis bousculé, jeté en bas du coche, se relevant, promenant ses yeux ouverts et endormis autour de lui, se mettant à fuir à toutes jambes, sans chapeau, du côté de Paris. Nous ne le pouvions réclamer, car nous nous serions trahis ; il le fallait abandonner à sa destinée. Pris et appréhendé au premier village, il déclara qu’il était le domestique de M. le comte de Chateaubriand, et qu’il demeurait à Paris, rue de Bondy. La maréchaussée le conduisit de brigade en brigade chez le président de Rosambo ; les dépositions de ce malheureux homme servirent à prouver notre émigration, et à envoyer mon frère et ma belle-sœur à l’échafaud.

Le lendemain, au déjeuner de la diligence, il fallut écouter vingt fois toute l’histoire : « Cet homme avait l’imagination troublée ; il rêvait tout haut ; il disait des choses étranges ; c’était sans doute un conspirateur, un assassin qui fuyait la justice. » Les citoyennes bien élevées rougissaient en agitant de grands éventails de papier vert à la Constitution. Nous reconnûmes aisément dans ces récits les effets du somnambulisme, de la peur et du vin.

Arrivés à Lille, nous cherchâmes la personne qui nous devait mener au-delà de la frontière. L’émigration avait ses agents de salut qui devinrent, par le résultat, des agents de perdition. Le parti monarchique était encore puissant, la question non décidée ; les faibles et les poltrons servaient, en attendant l’événement.

Nous sortîmes de Lille avant la fermeture des portes : nous nous arrêtâmes dans une maison écartée, et nous ne nous mîmes en route qu’à dix heures du soir, lorsque la nuit fut tout à fait close ; nous ne portions rien avec nous ; nous avions une petite canne à la main ; il n’y avait pas plus d’un an que je suivais ainsi mon Hollandais dans les forêts américaines.

Nous traversâmes des blés parmi lesquels serpentaient des sentiers à peine tracés. Les patrouilles françaises et autrichiennes battaient la campagne : nous pouvions tomber dans les unes et dans les autres, ou nous trouver sous le pistolet d’une vedette. Nous entrevîmes de loin des cavaliers isolés, immobiles et l’arme au poing ; nous ouïmes des pas de chevaux dans des chemins creux ; en mettant l’oreille à terre, nous entendîmes le bruit régulier d’une marche d’infanterie. Après trois heures d’une route tantôt faite en courant, tantôt lentement sur la pointe du pied, nous arrivâmes au carrefour d’un bois où quelques rossignols chantaient en tardivité. Une compagnie de hulans qui se tenait derrière une haie fondit sur nous le sabre haut. Nous criâmes : « Officiers qui vont rejoindre les princes ! » Nous demandâmes à être conduits à Tournay, déclarant être en mesure de nous faire reconnaître. Le commandant du poste nous plaça entre ses cavaliers et nous emmena.

Quand le jour fut venu, les hulans aperçurent nos uniformes de gardes nationaux sous nos redingotes, et insultèrent les couleurs que la France allait faire porter à l’Europe vassale.

Dans le Tournaisis, royaume primitif des Franks, Clovis résida pendant les premières années de son règne ; il partit de Tournay avec ses compagnons, appelé qu’il était à la conquête des Gaules : « Les armes attirent à elles tous les droits, » dit Tacite. Dans cette ville d’où sortit en 486 le premier roi de la première race, pour fonder sa longue et puissante monarchie, j’ai passé en 1792 pour aller rejoindre les princes de la troisième race sur le sol étranger, et j’y repassai en 1815, lorsque le dernier roi des Français abandonnait le royaume du premier roi des Francks : omnia migrant.

Arrivé à Tournay, je laissai mon frère se débattre avec les autorités, et sous la garde d’un soldat je visitai la cathédrale. Jadis Odon d’Orléans, écolâtre de cette cathédrale, assis pendant la nuit devant le portail de l’église, enseignait à ses disciples le cours des astres, leur montrant du doigt la voie lactée et les étoiles. J’aurais mieux aimé trouver à Tournay ce naïf astronome du XIe siècle que des Pandours. Je me plais à ces temps où les chroniques m’apprennent, sous l’an 1049, qu’en Normandie un homme avait été métamorphosé en âne : c’est ce qui pensa m’arriver à moi-même, comme on l’a vu, chez les demoiselles Couppart, mes maîtresses de lecture. Hildebert, en 1114, a remarqué une fille des oreilles de laquelle sortaient des épis de blé : c’était peut-être Cérès. La Meuse, que j’allais bientôt traverser, fut suspendue en l’air l’année 1118, témoin Guillaume de Nangis et Albéric. Rigord assure que l’an 1194, entre Compiègne et Clermont en Beauvoisis, il tomba une grêle entremêlée de corbeaux qui portaient des charbons et mettaient le feu. Si la tempête, comme nous l’assure Gervais de Tilbury, ne pouvait éteindre une chandelle sur la fenêtre du prieuré de Saint-Michel de Camissa, par lui nous savons aussi qu’il y avait dans le diocèse d’Uzès une belle et pure fontaine, laquelle changeait de place lorsqu’on y jetait quelque chose de sale : les consciences d’aujourd’hui ne se dérangent pas pour si peu. – Lecteur, je ne perds pas de temps ; je bavarde avec toi pour te faire prendre patience en attendant mon frère qui négocie : le voici ; il revient après s’être expliqué, à la satisfaction du commandant autrichien. Il nous est permis de nous rendre à Bruxelles, exil acheté par trop de soin.

 

Bruxelles était le quartier général de la haute émigration : les femmes les plus élégantes de Paris et les hommes les plus à la mode, ceux qui ne pouvaient marcher que comme aides de camp, attendaient dans les plaisirs le moment de la victoire. Ils avaient de beaux uniformes tout neufs : ils paradaient de toute la rigueur de leur légèreté. Des sommes considérables qui les auraient pu faire vivre pendant quelques années, ils les mangèrent en quelques jours : ce n’était pas la peine d’économiser, puisqu’on serait incessamment à Paris… Ces brillants chevaliers se préparaient par les succès de l’amour à la gloire, au rebours de l’ancienne chevalerie. Ils nous regardaient dédaigneusement cheminer à pied, le sac sur le dos, nous, petits gentilshommes de province, ou pauvres officiers devenus soldats. Ces Hercules filaient aux pieds de leurs Omphales les quenouilles qu’ils nous avaient envoyées et que nous leur remettions en passant, nous contentant de nos épées.

Je trouvai à Bruxelles mon petit bagage, arrivé en fraude avant moi : il consistait dans mon uniforme du régiment de Navarre, dans un peu de linge et dans mes précieuses paperasses, dont je ne pouvais me séparer.

Je fus invité à dîner avec mon frère chez le baron de Breteuil[53] ; j’y rencontrai la baronne de Montmorency, alors jeune et belle, et qui meurt en ce moment ; des évêques martyrs, à soutane de moire et à croix d’or ; de jeunes magistrats transformés en colonels hongrois, et Rivarol[54], que je n’ai vu qu’une seule fois dans ma vie. On ne l’avait point nommé ; je fus frappé du langage d’un homme qui pérorait seul et se faisait écouter avec quelque droit comme un oracle. L’esprit de Rivarol nuisait à son talent, sa parole à sa plume. Il disait, à propos des révolutions : « Le premier coup porte sur le Dieu, le second ne frappe plus qu’un marbre insensible. » J’avais repris l’habit d’un mesquin sous-lieutenant d’infanterie ; je devais partir en sortant du dîner et mon havresac était derrière la porte. J’étais encore bronzé par le soleil d’Amérique et l’air de la mer ; je portais les cheveux plats et noirs. Ma figure et mon silence gênaient Rivarol ; le baron de Breteuil, s’apercevant de sa curiosité inquiète, le satisfit : « D’où vient votre frère le chevalier ? » dit-il à mon frère. Je répondis : « De Niagara. » Rivarol s’écria : « De la cataracte ! » Je me tus. Il hasarda un commencement de question : « Monsieur va… ? – Où l’on se bat, » interrompis-je. On se leva de table.

Cette émigration fate m’était odieuse ; j’avais hâte de voir mes pairs, des émigrés comme moi à six cents livres de rente. Nous étions bien stupides, sans doute, mais du moins nous avions notre rapière au vent, et si nous eussions obtenu des succès, ce n’est pas nous qui aurions profité de la victoire.

Mon frère resta à Bruxelles, auprès du baron de Montboissier[55] dont il devint l’aide de camp ; je partis seul pour Coblentz.

Rien de plus historique que le chemin que je suivis ; il rappelait partout quelques souvenirs ou quelques grandeurs de la France. Je traversai Liège, une de ces républiques municipales qui tant de fois se soulevèrent contre leurs évêques ou contre les comtes de Flandre. Louis XI, allié des Liégeois, fut obligé d’assister au sac de leur ville, pour échapper à sa ridicule prison de Péronne.

J’allais rejoindre et faire partie de ces hommes de guerre qui mettent leur gloire à de pareilles choses. En 1792, les relations entre Liège et la France étaient plus paisibles : l’abbé de Saint-Hubert était obligé d’envoyer tous les ans deux chiens de chasse aux successeurs du roi Dagobert.

À Aix-la-Chapelle, autre don, mais de la part de la France : le drap mortuaire qui servait à l’enterrement d’un monarque très chrétien était envoyé au tombeau de Charlemagne, comme un drapeau-lige au fief dominant. Nos rois prêtaient ainsi foi et hommage, en prenant possession de l’héritage de l’Éternité ; ils juraient, entre les genoux de la mort, leur dame, qu’ils lui seraient fidèles, après lui avoir donné le baiser féodal sur la bouche. Du reste, c’était la seule suzeraineté dont la France se reconnût vassale. La cathédrale d’Aix-la-Chapelle fût bâtie par Karl le Grand et consacrée par Léon III. Deux prélats ayant manqué à la cérémonie, ils furent remplacés par deux évêques de Maëstricht, depuis longtemps décédés, et qui ressuscitèrent exprès. Charlemagne, ayant perdu une belle maîtresse, pressait son corps dans ses bras et ne s’en voulait point séparer. On attribua cette passion à un charme : la jeune morte examinée, une petite perle se trouva sous sa langue. La perle fut jetée dans un marais ; Charlemagne, amoureux fou de ce marais, ordonna de le combler : il y bâtit un palais et une église, pour passer sa vie dans l’un et sa mort dans l’autre. Les autorités sont ici l’archevêque Turpin et Pétrarque.

À Cologne, j’admirai la cathédrale : si elle était achevée, ce serait le plus beau monument gothique de l’Europe. Les moines étaient les peintres, les sculpteurs, les architectes et les maçons de leurs basiliques ; ils se glorifiaient du titre de maître maçon, cœmentarius.

Il est curieux d’entendre aujourd’hui d’ignorants philosophes et des démocrates bavards crier contre les religieux, comme si ces prolétaires enfroqués, ces ordres mendiants à qui nous devons presque tout, avaient été des gentilshommes.

Cologne me remit en mémoire Caligula et saint Bruno[56] : j’ai vu le reste des digues du premier à Baïes, et la cellule abandonnée du second à la Grande-Chartreuse.

Je remontai le Rhin jusqu’à Coblentz (Confluentia). L’armée des princes n’y était plus. Je traversai ces royaumes vides, inania regna ; je vis cette belle vallée du Rhin, le Tempé des muses barbares, où des chevaliers apparaissaient autour des ruines de leurs châteaux, où l’on entend la nuit des bruits d’armes, quand la guerre doit survenir.

Entre Coblentz et Trêves, je tombai dans l’armée prussienne : je filais le long de la colonne, lorsque, arrivé à la hauteur des gardes, je m’aperçus qu’ils marchaient en bataille avec du canon en ligne ; le roi[57] et le duc de Brunswick[58] occupaient le centre du carré, composé des vieux grenadiers de Frédéric. Mon uniforme blanc attira les yeux du roi : il me fit appeler ; le duc de Brunswick et lui mirent le chapeau à la main, et saluèrent l’ancienne armée française dans ma personne. Ils me demandèrent mon nom, celui de mon régiment, le lieu où j’allais rejoindre les princes. Cet accueil militaire me toucha : je répondis avec émotion qu’ayant appris en Amérique le malheur de mon roi, j’étais revenu pour verser mon sang à son service. Les officiers et généraux qui environnaient Frédéric-Guillaume firent un mouvement approbatif, et le monarque prussien me dit : « Monsieur, on reconnaît toujours les sentiments de la noblesse française. » Il ôta de nouveau son chapeau, resta découvert et arrêté, jusqu’à ce que j’eusse disparu derrière la masse des grenadiers. On crie maintenant contre les émigrés ; ce sont des tigres qui déchiraient le sein de leur mère ; à l’époque dont je parle, on s’en tenait aux vieux exemples, et l’honneur comptait autant que la patrie. En 1792, la fidélité au serment passait encore pour un devoir ; aujourd’hui, elle est devenue si rare qu’elle est regardée comme une vertu.

Une scène étrange, qui s’était déjà répétée pour d’autres que moi, faillit me faire rebrousser chemin. On ne voulait pas m’admettre à Trêves, où l’armée des princes était parvenue : « J’étais un de ces hommes qui attendent l’événement pour se décider ; il y avait trois ans que j’aurais dû être au cantonnement ; j’arrivais quand la victoire était assurée. On n’avait pas besoin de moi ; on n’avait que trop de ces braves après combat. Tous les jours, des escadrons de cavalerie désertaient ; l’artillerie même passait en masse, et, si cela continuait, on ne saurait que faire de ces gens-là. »

Prodigieuse illusion des partis !

Je rencontrai mon cousin Armand de Chateaubriand : il me prit sous sa protection, assembla les Bretons et plaida ma cause. On me fit venir ; je m’expliquai : je dis que j’arrivais de l’Amérique pour avoir l’honneur de servir avec mes camarades ; que la campagne était ouverte, non commencée, de sorte que j’étais encore à temps pour le premier feu ; qu’au surplus, je me retirerais si on l’exigeait, mais après avoir obtenu raison d’une insulte non méritée. L’affaire s’arrangea : comme j’étais bon enfant, les rangs s’ouvrirent pour me recevoir et je n’eus plus que l’embarras du choix.

 

L’armée des princes était composée de gentilshommes, classés par provinces et servant en qualité de simples soldats : la noblesse remontait à son origine et à l’origine de la monarchie, au moment même où cette noblesse et cette monarchie finissaient, comme un vieillard retourne à l’enfance. Il y avait en outre des brigades d’officiers émigrés de divers régiments, également redevenus soldats : de ce nombre étaient mes camarades de Navarre, conduits par leur colonel, le marquis de Mortemart. Je fus bien tenté de m’enrôler avec La Martinière[59], dut-il encore être amoureux ; mais le patriotisme armoricain l’emporta. Je m’engageai dans la septième compagnie bretonne, que commandait M. de Goyon-Miniac[60]. La noblesse de ma province avait fourni sept compagnies ; on en comptait une huitième de jeunes gens du tiers état : l’uniforme gris de fer de cette dernière compagnie différait de celui des sept autres, couleur bleu de roi avec retroussis à l’hermine. Des hommes attachés à la même cause et exposés aux mêmes dangers perpétuaient leurs inégalités politiques par des signalements odieux : les vrais héros étaient les soldats plébéiens, puisque aucun intérêt personnel ne se mêlait à leur sacrifice. Dénombrement de notre petite armée : Infanterie de soldats nobles et d’officiers ; quatre compagnies de déserteurs, habillés des différents uniformes des régiments dont ils provenaient ; une compagnie d’artillerie ; quelques officiers du génie, avec quelques canons, obusiers et mortiers de divers calibres (l’artillerie et le génie, qui embrassèrent presque en entier la cause de la Révolution, en firent le succès au-dehors). Une très belle cavalerie de carabiniers allemands, de mousquetaires sous les ordres du vieux comte de Montmorin, d’officiers de la marine de Brest, de Rochefort et de Toulon, appuyait notre infanterie. L’émigration générale de ces derniers officiers replongea la France maritime dans cette faiblesse dont Louis XVI l’avait retirée. Jamais, depuis Duquesne et Tourville, nos escadres ne s’étaient montrées avec plus de gloire. Mes camarades étaient dans la joie : moi j’avais les larmes aux yeux quand je voyais passer ces dragons de l’Océan, qui ne conduisaient plus les vaisseaux avec lesquels ils humilièrent les Anglais et délivrèrent l’Amérique. Au lieu d’aller chercher des continents nouveaux pour les léguer à la France, ces compagnies de La Pérouse s’enfonçaient dans les boues de l’Allemagne. Ils montaient le cheval consacré à Neptune ; mais ils avaient changé d’élément, et la terre n’était pas à eux. En vain leur commandant portait à leur tête le pavillon déchiré de la Belle-Poule, sainte relique du drapeau blanc, aux lambeaux duquel pendait encore l’honneur, mais d’où était tombée la victoire.

Nous avions des tentes ; du reste, nous manquions de tout. Nos fusils, de manufacture allemande, armes de rebut, d’une pesanteur effrayante, nous cassaient l’épaule, et souvent n’étaient pas en état de tirer. J’ai fait toute la campagne avec un de ces mousquets dont le chien ne s’abattait pas.

Nous demeurâmes deux jours à Trêves. Ce me fut un grand plaisir de voir des ruines romaines, après avoir vu les ruines sans nom de l’Ohio, de visiter cette ville si souvent saccagée, dont Salvien disait : « Fugitifs de Trêves, vous voulez des spectacles, vous redemandez aux empereurs les jeux du cirque : pour quel état, je vous prie, pour quel peuple, pour quelle ville ? » Theatra igitur quœritis, circum a principibus postulatis ? cui, quæso, statuti cui populo, cui civitati ?

Fugitifs de France, où était le peuple pour qui nous voulions rétablir les monuments de saint Louis ?

Je m’asseyais, avec mon fusil, au milieu des ruines ; je tirais de mon havresac le manuscrit de mon voyage en Amérique ; j’en déposais les pages séparées sur l’herbe autour de moi ; je relisais et corrigeais une description de forêt, un passage d’Atala, dans les décombres d’un amphithéâtre romain, me préparant ainsi à conquérir la France. Puis, je serrais mon trésor dont le poids, mêlé à celui de mes chemises, de ma capote, de mon bidon de fer-blanc, de ma bouteille clissée et de mon petit Homère, me faisait cracher le sang.

J’essayais de fourrer Atala avec mes inutiles cartouches dans ma giberne ; mes camarades se moquaient de moi, et arrachaient les feuilles qui débordaient des deux côtés du couvercle de cuir. La Providence vint à mon secours : une nuit, ayant couché dans un grenier à foin, je ne trouvai plus mes chemises dans mon sac à mon réveil ; on avait laissé les paperasses. Je bénis Dieu : cet accident, en assurant ma gloire, me sauva la vie, car les soixante livres qui gisaient entre mes deux épaules m’auraient rendu poitrinaire. « Combien ai-je de chemises ? disait Henri IV à son valet de chambre. — Une douzaine, sire, encore y en a-t-il de déchirées. — Et de mouchoirs, est-ce pas huit que j’ai ? — Il n’y en a pour cette heure que cinq. » Le Béarnais gagna la bataille d’Ivry sans chemises ; je n’ai pu rendre son royaume à ses enfants en perdant les miennes.

 

L’ordre arriva de marcher sur Thionville. Nous faisions cinq à six lieues par jour. Le temps était affreux ; nous cheminions au milieu de la pluie et de la fange, en chantant : Ô Richard ! Ô mon roi ! Pauvre Jacques[61] ! Arrivés à l’endroit du campement, n’ayant ni fourgons ni vivres, nous allions avec des ânes, qui suivaient la colonne comme une caravane arabe, chercher de quoi manger dans les fermes et les villages. Nous payions très scrupuleusement : je subis néanmoins une faction correctionnelle pour avoir pris, sans y penser, deux poires dans le jardin d’un château. Un grand clocher, une grande rivière et un grand seigneur, dit le proverbe, sont de mauvais voisins.

Nous plantions au hasard nos tentes, dont nous étions sans cesse obligés de battre la toile afin d’en élargir les fils et d’empêcher l’eau de la traverser. Nous étions dix soldats par tente ; chacun à son tour était chargé du soin de la cuisine : celui-ci allait à la viande, celui-là au pain, celui-là au bois, celui-là à la paille. Je faisais la soupe à merveille ; j’en recevais de grands compliments, surtout quand je mêlais à la ratatouille du lait et des choux, à la mode de Bretagne. J’avais appris chez les Iroquois à braver la fumée de sorte que je me comportais bien autour de mon feu de branches vertes et mouillées. Cette vie de soldat est très amusante ; je me croyais encore parmi les Indiens. En mangeant notre gamelle sous la tente, mes camarades me demandaient des histoires de mes voyages ; ils me les payaient en beaux contes ; nous mentions tous comme un caporal au cabaret avec un conscrit qui paye l’écot.

Une chose me fatiguait, c’était de laver mon linge ; il le fallait, et souvent : car les obligeants voleurs ne m’avaient laissé qu’une chemise empruntée à mon cousin Armand, et celle que je portais sur moi. Lorsque je savonnais mes chausses, mes mouchoirs et ma chemise au bord d’un ruisseau, la tête en bas et les reins en l’air, il me prenait des étourdissements ; le mouvement des bras me causait une douleur insupportable à la poitrine. J’étais obligé de m’asseoir parmi les prêles et les cressons, et, au milieu du mouvement de la guerre, je m’amusais à voir couler l’eau paisible. Lope de Vega fait laver le bandeau de l’Amour par une bergère ; cette bergère m’eût été bien utile pour un petit turban de toile de bouleau que j’avais reçu de mes Floridiennes.

Une armée est ordinairement composée de soldats à peu près du même âge, de la même taille, de la même force. Bien différente était la nôtre, assemblage confus d’hommes faits, de vieillards, d’enfants descendus de leurs colombiers, jargonnant normand, breton, picard, auvergnat, gascon, provençal, languedocien. Un père servait avec ses fils, un beau-père avec son gendre, un oncle avec ses neveux, un frère avec un frère, un cousin avec un cousin. Cet arrière-ban, tout ridicule qu’il paraissait, avait quelque chose d’honorable et de touchant, parce qu’il était animé de convictions sincères ; il offrait le spectacle de la vieille monarchie et donnait une dernière représentation d’un monde qui passait. J’ai vu de vieux gentilshommes, à mine sévère, à poil gris, habit déchiré, sac sur le dos, fusil en bandoulière, se traînant avec un bâton et soutenus sous le bras par un de leurs fils, j’ai vu M. de Boishue[62], le père de mon camarade massacré aux États de Rennes auprès de moi, marcher seul et triste, pieds nus dans la boue, portant ses souliers à la pointe de sa baïonnette, de peur de les user ; j’ai vu de jeunes blessés couchés sous un arbre, et un aumônier en redingote et en étole, à genoux à leur chevet, les envoyant à saint Louis dont ils s’étaient efforcés de défendre les héritiers. Toute cette troupe pauvre, ne recevant pas un sou des princes, faisait la guerre à ses dépens, tandis que les décrets achevaient de la dépouiller et jetaient nos femmes et nos mères dans les cachots.

Les vieillards d’autrefois étaient moins malheureux et moins isolés que ceux d’aujourd’hui : si, en demeurant sur la terre, ils avaient perdu leurs amis, peu de chose du reste avait changé autour d’eux ; étrangers à la jeunesse, ils ne l’étaient pas à la société. Maintenant, un traînard dans ce monde a non seulement vu mourir les hommes, mais il a vu mourir les idées : principes, mœurs, goûts, plaisirs, peines, sentiments, rien ne ressemble à ce qu’il a connu. Il est d’une race différente de l’espèce humaine au milieu de laquelle il achève ses jours.

Et pourtant, France du XIXe siècle, apprenez à estimer cette vieille France qui vous valait. Vous deviendrez vieille à votre tour et l’on vous accusera, comme on nous accusait, de tenir à des idées surannées. Ce sont vos pères que vous avez vaincus ; ne les reniez pas, vous êtes sortie de leur sang. S’ils n’eussent été généreusement fidèles aux antiques mœurs, vous n’auriez pas puisé dans cette fidélité native l’énergie qui a fait votre gloire dans les mœurs nouvelles ; ce n’est, entre les deux Frances, qu’une transformation de vertu.

 

Auprès de notre camp indigent et obscur, en existait un autre brillant et riche. À l’état-major, on ne voyait que fourgons remplis de comestibles ; on n’apercevait que cuisiniers, valets, aides de camp. Rien ne représentait mieux la cour et la province, la monarchie expirante à Versailles et la monarchie mourante dans les bruyères de Du Guesclin. Les aides de camp nous étaient devenus odieux ; quand il y avait quelque affaire devant Thionville, nous criions : « En avant, les aides de camp ! » comme les patriotes criaient : « En avant, les officiers ! »

J’éprouvai un saisissement de cœur lorsque arrivés par un jour sombre en vue des bois qui bordaient l’horizon, on nous dit que ces bois étaient en France. Passer en armes la frontière de mon pays me fit un effet que je ne puis rendre : j’eus comme une espèce de révélation de l’avenir, d’autant que je ne partageais aucune des illusions de mes camarades, ni relativement à la cause qu’ils soutenaient, ni pour le triomphe dont ils se berçaient ; j’étais là, comme Falkland[63] dans l’armée de Charles Ier. Il n’y avait pas un chevalier de la Manche, malade, éclopé, coiffé d’un bonnet de nuit sous son castor à trois cornes, qui ne se crût très fermement capable de mettre en fuite, à lui tout seul, cinquante jeunes vigoureux patriotes. Ce respectable et plaisant orgueil, source de prodiges à une autre époque, ne m’avait pas atteint : je ne me sentais pas aussi convaincu de la force de mon invincible bras.

Nous surgîmes invaincus à Thionville, le 1er septembre ; car, chemin faisant, nous ne rencontrâmes personne. La cavalerie campa à droite, l’infanterie à gauche du grand chemin qui conduisait à la ville du côté de l’Allemagne. De l’assiette du camp on ne découvrait pas la forteresse ; mais à six cents pas en avant, on arrivait à la crête d’une colline d’où l’œil plongeait dans la vallée de la Moselle. Les cavaliers de la marine liaient la droite de notre infanterie au corps autrichien du prince de Waldeck[64], et la gauche de la même infanterie se couvrait des dix-huit cents chevaux de la Maison-Rouge et de Royal-Allemand. Nous nous retranchâmes sur le front par un fossé, le long duquel étaient rangés les faisceaux d’armes. Les huit compagnies bretonnes occupaient deux rues transversales du camp, et au-dessous de nous s’alignait la compagnie des officiers de Navarre, mes camarades.

Ces travaux, qui durèrent trois jours, étant achevés, Monsieur et le comte d’Artois arrivèrent ; ils firent la reconnaissance de la place, qu’on somma en vain, quoique Wimpfen[65] la semblât vouloir rendre. Comme le grand Condé, nous n’avions pas gagné la bataille de Rocroi, ainsi nous ne pûmes nous emparer de Thionville ; mais nous ne fûmes pas battus sous ses murs, comme Feuquières[66]. On se logea sur la voie publique, dans la tête d’un village servant de faubourg à la ville, en dehors de l’ouvrage à cornes qui défendait le pont de la Moselle. On se fusilla de maison en maison ; notre poste se maintint en possession de celles qu’il avait prises. Je n’assistai point à cette première affaire ; Armand, mon cousin, s’y trouva et s’y comporta bien. Pendant qu’on se battait dans ce village, ma compagnie était commandée pour une batterie à établir au bord d’un bois qui coiffait le sommet d’une colline. Sur la déclivité de cette colline, des vignes descendaient jusqu’à la plaine adhérente aux fortifications extérieures de Thionville.



Mr. De Chateaubriand
à l’armée de Condé

L’ingénieur qui nous dirigeait nous fit élever un cavalier gazonné, destiné à nos canons ; nous filâmes un boyau parallèle, à ciel ouvert, pour nous mettre au-dessous du boulet. Ces terrasses allaient lentement, car nous étions tous, officiers jeunes et vieux, peu accoutumés à remuer la pelle et la pioche. Nous manquions de brouettes, et nous portions la terre dans nos habits, qui nous servaient de sacs. Le feu d’une lunette s’ouvrit sur nous ; il nous incommodait d’autant plus, que nous ne pouvions riposter : deux pièces de huit et un obusier à la Cohorn, qui n’avait pas la portée, étaient toute notre artillerie. Le premier obus que nous lançâmes tomba en dehors des glacis ; il excita les huées de la garnison. Peu de jours après, il nous arriva des canons et des canonniers autrichiens. Cent hommes d’infanterie et un piquet de cavalerie de la marine furent, toutes les vingt-quatre heures, relevés à cette batterie. Les assiégés se disposèrent à l’attaquer ; on remarquait avec le télescope du mouvement sur les remparts. À l’entrée de la nuit, on vit une colonne sortir par une poterne et gagner la lunette à l’abri du chemin couvert. Ma compagnie fut commandée de renfort.

À la pointe du jour, cinq ou six cents patriotes engagèrent l’action dans le village, sur le grand chemin, au-dessus de la ville ; puis, tournant à gauche, ils vinrent à travers les vignes prendre notre batterie en flanc. La marine chargea bravement, mais elle fut culbutée et nous découvrit. Nous étions trop mal armés pour croiser le feu ; nous marchâmes la baïonnette en avant. Les assaillants se retirèrent je ne sais pourquoi ; s’ils eussent tenu, ils nous enlevaient.

Nous eûmes plusieurs blessés et quelques morts, entre autres le chevalier de La Baronnais[67], capitaine d’une des compagnies bretonnes. Je lui portai malheur : la balle qui lui ôta la vie fit ricochet sur le canon de mon fusil et le frappa d’une telle roideur, qu’elle lui perça les deux tempes ; sa cervelle me sauta au visage. Inutile et noble victime d’une cause perdue ! Quand le maréchal d’Aubeterre tint les États de Bretagne, il passa chez M. de La Baronnais le père, pauvre gentilhomme, demeurant à Dinard, près de Saint-Malo ; le maréchal, qui l’avait supplié de n’inviter personne, aperçut en entrant une table de vingt-cinq couverts, et gronda amicalement son hôte. « Monseigneur, lui dit M. de La Baronnais, je n’ai à dîner que mes enfants. » M. de La Baronnais avait vingt-deux garçons et une fille, tous de la même mère. La Révolution a fauché, avant la maturité, cette riche moisson du père de famille.

 

Le corps autrichien de Waldeck commença d’opérer. L’attaque devint plus vive de notre côté. C’était un beau spectacle la nuit : des pots-à-feu illuminaient les ouvrages de la place, couverts de soldats ; des lueurs subites frappaient les nuages ou le zénith bleu lorsqu’on mettait le feu aux canons, et les bombes, se croisant en l’air, décrivaient une parabole de lumière. Dans les intervalles des détonations, on entendait des roulements de tambour, des éclats de musique militaire, et la voix des factionnaires sur les remparts de Thionville et à nos postes ; malheureusement, ils criaient en français dans les deux camps : « Sentinelles, prenez garde à vous ! »

Si les combats avaient lieu à l’aube, il arrivait que l’hymne de l’alouette succédait au bruit de la mousqueterie, tandis que les canons, qui ne tiraient plus, nous regardaient bouche béante silencieusement par les embrasures. Le chant de l’oiseau, en rappelant les souvenirs de la vie pastorale, semblait faire un reproche aux hommes. Il en était de même lorsque je rencontrais quelques tués parmi des champs de luzerne en fleurs, ou au bord d’un courant d’eau qui baignait la chevelure de ces morts. Dans les bois, à quelques pas des violences de la guerre, je trouvais de petites statues des saints et de la Vierge. Un chevrier, un pâtre, un mendiant portant besace, agenouillés devant ces pacificateurs, disaient leur chapelet au bruit lointain du canon. Toute une commune vint une fois avec son pasteur offrir des bouquets au patron d’une paroisse voisine, dont l’image demeurait dans une futaie, en face d’une fontaine. Le curé était aveugle ; soldat de la milice de Dieu, il avait perdu la vue dans les bonnes œuvres, comme un grenadier sur le camp de bataille. Le vicaire donnait la communion pour son curé, parce que celui-ci n’aurait pu déposer la sainte hostie sur les lèvres des communiants. Pendant cette cérémonie, et du sein de la nuit, il bénissait la lumière !

Nos pères croyaient que les patrons des hameaux, Jean le Silentiaire, Dominique l’Encuirassé, Jacques l’lntercis, Paul le Simple, Basle l’Ermite, et tant d’autres, n’étaient point étrangers au triomphe des armes par qui les moissons sont protégées. Le jour même de la bataille de Bouvines, des voleurs s’introduisirent, à Auxerre, dans un couvent sous l’invocation de saint Germain, et dérobèrent les vases sacrés. Le sacristain se présente devant la châsse du bienheureux évêque, et lui dit en gémissant : « Germain, où étais-tu lorsque ces brigands ont osé violer ton sanctuaire ? » Une voix sortant de la châsse répondit : « J’étais auprès de Cisoing, non loin du pont de Bouvines ; avec d’autres saints, j’aidais les Français et leur roi, à qui une victoire éclatante a été donnée par notre secours :

 

« Cui fuit auxilio victoria præstita nostro. »

 

Nous faisions des battues dans la plaine, et nous les poussions jusqu’aux hameaux sous les premiers retranchements de Thionville. Le village du grand chemin trans-Moselle était sans cesse pris et repris. Je me trouvai deux fois à ces assauts. Les patriotes nous traitaient d’ennemis de la liberté, d’aristocrates, de satellites de Capet ; nous les appelions brigands, coupe-têtes, traîtres et révolutionnaires. On s’arrêtait quelquefois, et un duel avait lieu au milieu des combattants devenus témoins impartiaux ; singulier caractère français que les passions mêmes ne peuvent étouffer !

Un jour, j’étais de patrouille dans une vigne, j’avais à vingt pas de moi un vieux gentilhomme chasseur qui frappait avec le bout de son fusil sur les ceps, comme pour débusquer un lièvre, puis il regardait vivement autour de lui, dans l’espoir de voir partir un patriote ; chacun était là avec ses mœurs.

Un autre jour, j’allai visiter le camp autrichien : entre ce camp et celui de la cavalerie de la marine, se déployait le rideau d’un bois contre lequel la place dirigeait mal à propos son feu ; la ville tirait trop, elle nous croyait plus nombreux que nous l’étions, ce qui explique les pompeux bulletins du commandant de Thionville. Comme je traversais ce bois, j’aperçois quelque chose qui remuait dans les herbes ; je m’approche : un homme étendu de tout son long, le nez en terre, ne présentait qu’un large dos. Je le crus blessé : je le pris par le chignon du cou, et lui soulevai à demi la tête. Il ouvre des yeux effarés, se redresse un peu en s’appuyant sur ses mains ; j’éclate de rire : c’était mon cousin Moreau ! Je ne l’avais pas vu depuis notre visite à Mme de Chastenay.

Couché sur le ventre à la descente d’une bombe, il lui avait été impossible de se relever. J’eus toutes les peines du monde à le mettre debout ; sa bedaine était triplée. Il m’apprit qu’il servait dans les vivres et qu’il allait proposer des bœufs au prince de Waldeck. Au reste, il portait un chapelet ; Hugues Métel parle d’un loup qui résolut d’embrasser l’état monastique ; mais, n’ayant pu s’habituer au maigre, il se fit chanoine[68] ».

En rentrant au camp, un officier du génie passa près de moi, menant son cheval par la bride : un boulet atteint la bête à l’endroit le plus étroit de l’encolure et la coupe net ; la tête et le cou restent pendus à la main du cavalier qu’ils entraînent à terre de leur poids. J’avais vu une bombe tomber au milieu d’un cercle d’officiers de marine qui mangeaient assis en rond : la gamelle disparut ; les officiers culbutés et ensablés criaient comme le vieux capitaine de vaisseau : « Feu de tribord, feu de bâbord, feu partout ! feu dans ma perruque ! »

Ces coups singuliers semblent appartenir à Thionville : en 1558, François de Guise mit le siège devant cette place. Le maréchal Strozzi y fut tué parlant dans la tranchée audit sieur de Guise qui lui tenoit lors la main sur l’épaule.

 

Il s’était formé derrière notre camp une espèce de marché. Les paysans avaient amené des quartauts de vin blanc de Moselle, qui demeurèrent sur les voitures : les chevaux dételés mangeaient attachés à un bout des charrettes, tandis qu’on buvait à l’autre bout. Des fouées brillaient çà et là. On faisait frire des saucisses dans des poêlons, bouillir des gaudes dans des bassines, sauter des crêpes sur des plaques de fonte, enfler des pancakes sur des paniers. On vendait des galettes anisées, des pains de seigle d’un sou, des gâteaux de maïs, des pommes vertes, des œufs rouges et blancs, des pipes et du tabac, sous un arbre aux branches duquel pendaient des capotes de gros drap, marchandées par les passants. Des villageoises, à califourchon sur un escabeau portatif, trayaient des vaches, chacun présentant sa tasse à la laitière et attendant son tour. On voyait rôder devant les fourneaux les vivandiers en blouse, les militaires en uniforme. Des cantinières allaient criant en allemand et en français. Des groupes se tenaient debout, d’autres assis à des tables de sapin plantées de travers sur le sol raboteux. On s’abritait à l’aventure sous une toile d’emballage ou sous des rameaux coupés dans la forêt, comme à Pâques fleuries. Je crois aussi qu’il y avait des noces dans les fourgons couverts, en souvenir des rois franks. Les patriotes auraient pu facilement, à l’exemple de Majorien, enlever le chariot de la mariée : Rapit esseda victor, nubentemque nurum. (Sidoine Apollinaire.) On chantait, on riait, on fumait. Cette scène était extrêmement gaie la nuit, entre les feux qui l’éclairaient à terre et les étoiles qui brillaient au-dessus.

Quand je n’étais ni de garde aux batteries ni de service à la tente, j’aimais à souper à la foire. Là recommençaient les histoires du camp ; mais, animées de rogomme et de chère-lie, elles étaient beaucoup plus belles.

Un de nos camarades, capitaine à brevet, dont le nom s’est perdu pour moi dans celui de Dinarzade que nous lui avions donné, était célèbre par ses contes ; il eût été plus correct de dire Sheherazade, mais nous n’y regardions pas de si près. Aussitôt que nous le voyions, nous courions à lui, nous nous le disputions : c’était à qui l’aurait à son écot. Taille courte, cuisses longues, figure avalée, moustaches tristes, yeux faisant la virgule à l’angle extérieur, voix creuse, grande épée à fourreau café au lait, prestance de poète militaire, entre le suicide et le luron, Dinarzade goguenard sérieux, ne riait jamais et on ne le pouvait regarder sans rire. Il était le témoin obligé de tous les duels et l’amoureux de toutes les dames de comptoir. Il prenait au tragique tout ce qu’il disait et n’interrompait sa narration que pour boire à même d’une bouteille, rallumer sa pipe ou avaler une saucisse.

Une nuit qu’il pleuvinait, nous faisions cercle au robinet d’un tonneau penché vers nous sur une charrette dont les brancards étaient en l’air. Une chandelle collée à la futaille nous éclairait ; un morceau de serpillière, tendu du bout des brancards à deux poteaux, nous servait de toit. – Dinarzade, son épée de guingois à la façon de Frédéric II, debout entre une roue de la voiture et la croupe d’un cheval, racontait une histoire à notre grande satisfaction. Les cantinières qui nous apportaient la pitance restaient avec nous pour écouter notre Arabe. La troupe attentive des bacchantes et des silènes qui formaient le chœur accompagnait le récit des marques de sa surprise, de son approbation ou de son improbation.

« Messieurs, dit le ramenteur, vous avez tous connu le chevalier Vert, qui vivait au temps du roi Jean ? » Et chacun de répondre : « Oui, oui. » Dinarzade engloutit, en se brûlant, une crêpe roulée.

« Ce chevalier Vert, messieurs, vous le savez, puis que vous l’avez vu, était fort beau : quand le vent rebroussait ses cheveux roux sur son casque, cela ressemblait à un tortis de filasse autour d’un turban vert. »

L’assemblée : « Bravo ! »

« Par une soirée de mai, il sonna du cor au pont-levis d’un château de Picardie, ou d’Auvergne, n’importe. Dans ce château demeurait la Dame des grandes compagnies. Elle reçut bien le chevalier, le fit désarmer, conduire au bain et se vint asseoir avec lui à une table magnifique ; mais elle ne mangea point, et les pages-servants étaient muets. »

L’assemblée : « Oh ! oh ! »

« La dame, messieurs, était grande, plate, maigre et disloquée comme la femme du major ; d’ailleurs beaucoup de physionomie et l’air coquet. Lorsqu’elle riait et montrait ses dents longues sous son nez court, on ne savait plus où l’on en était. Elle devint amoureuse du chevalier et le chevalier amoureux de la dame, bien qu’il en eût peur. »

Dinarzade vida la cendre de sa pipe sur la jante de la roue et voulut recharger son brûle-gueule ; on le força de continuer :

« Le chevalier Vert, tout anéanti, se résolut de quitter le château ; mais, avant de partir, il requiert de la châtelaine l’explication de plusieurs choses étranges ; il lui faisait en même temps une offre loyale de mariage, si toutefois elle n’était pas sorcière. »

La rapière de Dinarzade était plantée droite et roide entre ses genoux. Assis et penchés en avant, nous faisions au-dessous de lui, avec nos pipes, une guirlande de flammèches comme l’anneau de Saturne. Tout à coup Dinarzade s’écria comme hors de lui :

« Or, messieurs, la Dame des grandes compagnies, c’était la Mort ! »

Et le capitaine, rompant les rangs et s’écriant : « La mort ! la mort ! » mit en fuite les cantinières. La séance fut levée : le brouhaha fut grand et les rires prolongés. Nous nous rapprochâmes de Thionville, au bruit du canon de la place.

 

Le siège continuait, ou plutôt il n’y avait pas de siège, car on n’ouvrait point la tranchée et les troupes manquaient pour investir régulièrement la place. On comptait sur des intelligences, et on attendait la nouvelle des succès de l’armée prussienne ou de celle de Clerfayt[69], avec laquelle se trouvait le corps français du duc de Bourbon[70]. Nos petites ressources s’épuisaient ; Paris semblait s’éloigner. Le mauvais temps ne cessait ; nous étions inondés au milieu de nos travaux ; je m’éveillais quelquefois dans un fossé avec de l’eau jusqu’au cou : le lendemain j’étais perclus.

Parmi mes compatriotes, j’avais rencontré Ferron de La Sigonnière[71], mon ancien camarade de classe à Dinan. Nous dormions mal sous notre pavillon ; nos têtes, dépassant la toile, recevaient la pluie de cette espèce de gouttière. Je me levais et j’allais avec Perron me promener devant les faisceaux, car toutes nos nuits n’étaient pas aussi gaies que celles de Dinarzade. Nous marchions en silence, écoutant la voix des sentinelles, regardant la lumière des rues de nos tentes, de même que nous avions vu autrefois au collège les lampions de nos corridors. Nous causions du passé et de l’avenir, des fautes que l’on avait commises, de celles que l’on commettrait ; nous déplorions l’aveuglement des princes, qui croyaient revenir dans leur patrie avec une poignée de serviteurs, et raffermir par le bras de l’étranger la couronne sur la tête de leur frère. Je me souviens d’avoir dit à mon camarade, dans ces conversations, que la France voudrait imiter l’Angleterre, que le roi périrait sur l’échafaud, et que, vraisemblablement, notre expédition devant Thionville serait un des principaux chefs d’accusation contre Louis XVI. Ferron fut frappé de ma prédiction : c’est la première de ma vie. Depuis ce temps j’en ai fait bien d’autres tout aussi vraies, tout aussi peu écoutées ; l’accident était-il arrivé, on se mettait à l’abri, et l’on m’abandonnait aux prises avec le malheur que j’avais prévu. Quand les Hollandais essuient un coup de vent en haute mer, ils se retirent dans l’intérieur du navire, ferment les écoutilles et boivent du punch, laissant un chien sur le pont pour aboyer à la tempête ; le danger passé, on renvoie Fidèle à sa niche au fond de la cale, et le capitaine revient jouir du beau temps sur le gaillard. J’ai été le chien hollandais du vaisseau de la légitimité.

Les souvenirs de ma vie militaire se sont gravés dans ma pensée ; ce sont eux que j’ai retracés au sixième livre des Martyrs[72].

Barbare de l’Armorique au camp des princes, je portais Homère avec mon épée ; je préférais ma patrie, la pauvre, la petite île d’AARON[73] aux cent villes de la Crète. Je disais comme Télémaque : « L’âpre pays qui ne nourrit que des chèvres m’est plus agréable que ceux où l’on élève des chevaux[74]. » Mes paroles auraient fait rire le candide Ménélas, άγαθος Μενέλαος.

 

Le bruit se répandit qu’enfin on allait en venir à une action ; le prince de Waldeck devait tenter un assaut, tandis que, traversant la rivière, nous ferions diversion par une fausse attaque sur la place du côté de la France.

Cinq compagnies bretonnes, la mienne comprise, la compagnie des officiers de Picardie et de Navarre, le régiment des volontaires, composé de jeunes paysans lorrains et de déserteurs des divers régiments, furent commandés de service. Nous devions être soutenus de Royal-Allemand, des escadrons des mousquetaires et des différents corps de dragons qui couvraient notre gauche : mon frère se trouvait dans cette cavalerie avec le baron de Montboissier qui avait épousé une fille de M. de Malesherbes, sœur de madame de Rosambo, et par conséquent tante de ma belle-sœur. Nous escortions trois compagnies d’artillerie autrichienne avec des pièces de gros calibre et une batterie de trois mortiers.

Nous partîmes à six heures du soir ; à dix, nous passâmes la Moselle, au-dessus de Thionville, sur des pontons de cuivre :

 

amœna fluenta

Subterlabentis tacito rumore Mosellæ (Ausone.)

 

Au lever du jour, nous étions en bataille sur la rive gauche, la grosse cavalerie s’échelonnant aux ailes, la légère en tête. À notre second mouvement, nous nous formâmes en colonne et nous commençâmes de défiler.

Vers neuf heures, nous entendîmes à notre gauche le feu d’une décharge. Un officier de carabiniers, accourant à bride abattue, vint nous apprendre qu’un détachement de l’armée de Kellermann[75] était près de nous joindre et que l’action était déjà engagée entre les tirailleurs. Le cheval de cet officier avait été frappé d’une balle au chanfrein ; il se cabrait en jetant l’écume par la bouche et le sang par les naseaux : ce carabinier, le sabre à la main sur ce cheval blessé, était superbe. Le corps sorti de Metz manœuvrait pour nous prendre en flanc : il avait des pièces de campagne dont le tir entama le régiment de nos volontaires. J’entendis les exclamations de quelques recrues touchées du boulet ; les derniers cris de la jeunesse arrachée toute vivante de la vie me firent une profonde pitié : je pensai aux pauvres mères.

Les tambours battirent la charge, et nous allâmes en désordre à l’ennemi. On s’approcha de si près que la fumée n’empêchait pas de voir ce qu’il y a de terrible dans le visage d’un homme prêt à verser votre sang. Les patriotes n’avaient point encore acquis cet aplomb que donne la longue habitude des combats et de la victoire : leurs mouvements étaient mous, ils tâtonnaient ; cinquante grenadiers de la vieille garde auraient passé sur le ventre d’une masse hétérogène de vieux et jeunes nobles indisciplinés ; mille à douze cents fantassins s’étonnèrent de quelques coups de canon de la grosse artillerie autrichienne ; ils se retirèrent ; notre cavalerie les poursuivit pendant deux lieues.

Une sourde et muette allemande, appelée Libbe ou Libba, s’était attachée à mon cousin Armand et l’avait suivi. Je la trouvai assise sur l’herbe qui ensanglantait sa robe : son coude était posé sur ses genoux plies et relevés ; sa main passée sous ses cheveux blonds épars appuyait sa tête. Elle pleurait en regardant trois ou quatre tués, nouveaux sourds et muets gisant autour d’elle. Elle n’avait point ouï les coups de la foudre dont elle voyait l’effet et n’entendait point les soupirs qui s’échappaient de ses lèvres quand elle regardait Armand ; elle n’avait jamais entendu le son de la voix de celui qu’elle aimait et n’entendrait point le premier cri de l’enfant qu’elle portait dans son sein ; si le sépulcre ne renfermait que le silence, elle ne s’apercevrait pas d’y être descendue.

Au surplus, les champs de carnage sont partout ; au cimetière de l’Est, à Paris, vingt-sept mille tombeaux, deux cent trente mille corps, vous apprendront quelle bataille la mort livre jour et nuit à votre porte.

Après une halte assez longue, nous reprîmes notre route, et nous arrivâmes à l’entrée de la nuit sous les murs de Thionville.

Les tambours ne battaient point ; le commandement se faisait à voix basse. La cavalerie, afin de repousser toute sortie se glissa le long des chemins et des haies jusqu’à la porte que nous devions canonner. L’artillerie autrichienne, protégée par notre infanterie, prit position à vingt-cinq toises des ouvrages avancés, derrière des gabions épaulés à la hâte. À une heure du matin, le 6 septembre, une fusée lancée du camp du prince de Waldeck, de l’autre côté de la place, donna le signal. Le prince commença un feu nourri auquel la ville répondit vigoureusement. Nous tirâmes aussitôt.

Les assiégés, ne croyant pas que nous eussions des troupes de ce côté et n’ayant pas prévu cette insulte, n’avaient rien aux remparts du midi ; nous ne perdîmes pas pour attendre : la garnison arma une double batterie, qui perça nos épaulements et démonta deux de nos pièces. Le ciel était en feu ; nous étions ensevelis dans des torrents de fumée. Il m’arriva d’être un petit Alexandre : exténué de fatigue, je m’endormis profondément presque sous les roues des affûts où j’étais de garde. Un obus, crevé à six pouces de terre, m’envoya un éclat à la cuisse droite. Réveillé du coup, mais ne sentant point la douleur, je ne m’aperçus de ma blessure qu’à mon sang. J’entourai ma cuisse avec mon mouchoir. À l’affaire de la plaine, deux balles avaient frappé mon havresac pendant un mouvement de conversion. Atala, en fille dévouée, se plaça entre son père et le plomb ennemi ; il lui restait à soutenir le feu de l’abbé Morellet[76].

À quatre heures du matin, le tir du prince de Waldeck cessa ; nous crûmes la ville rendue ; mais les portes ne s’ouvrirent point, et il nous fallut songer à la retraite. Nous rentrâmes dans nos positions, après une marche accablante de trois jours.

Le prince de Waldeck s’était approché jusqu’au bord des fossés qu’il avait essayé de franchir, espérant une reddition au moyen de l’attaque simultanée : on supposait toujours des divisions dans la ville, et l’on se flattait que le parti royaliste apporterait les clefs aux princes. Les Autrichiens, ayant tiré à barbette, perdirent un monde considérable ; le prince de Waldeck eut un bras emporté. Tandis que quelques gouttes de sang coulaient sous les murs de Thionville, le sang coulait à torrents dans les prisons de Paris : ma femme et mes sœurs étaient plus en danger que moi.

 

Nous levâmes le siège de Thionville et nous partîmes pour Verdun, rendu le 2 septembre aux alliés. Longwy, patrie de François de Mercy, était tombé le 23 août. De toutes parts des festons et des couronnes attestaient le passage de Frédéric-Guillaume.

Je remarquai, au milieu des paisibles trophées, l’aigle de Prusse attachée sur les fortifications de Vauban : elle n’y devait pas rester longtemps ; quant aux fleurs, elles allaient bientôt voir se faner comme elles les innocentes créatures qui les avaient cueillies. Un des meurtres les plus atroces de la Terreur fut celui des jeunes filles de Verdun.

« Quatorze jeunes filles de Verdun, dit Riouffe, d’une candeur sans exemple, et qui avaient l’air de jeunes vierges parées pour une fête publique, furent menées ensemble à l’échafaud. Elles disparurent tout à coup et furent moissonnées dans leur printemps ; la Cour des femmes avait l’air, le lendemain de leur mort, d’un parterre dégarni de ses fleurs par un orage. Je n’ai jamais vu parmi nous de désespoir pareil à celui qu’excita cette barbarie[77]. »

Verdun est célèbre par ses sacrifices de femmes. Au dire de Grégoire de Tours, Deuteric, voulant dérober sa fille aux poursuites de Théodebert, la plaça dans un tombereau attelé de deux bœufs indomptés et la fit précipiter dans la Meuse. L’instigateur du massacre des jeunes filles de Verdun fut le poétereau régicide Pons de Verdun[78], acharné contre sa ville natale. Ce que l’Almanach des Muses a fourni d’agents de la Terreur est incroyable ; la vanité des médiocrités en souffrance produisit autant de révolutionnaires que l’orgueil blessé des culs-de-jatte et des avortons : révolte analogue des infirmités de l’esprit et de celles du corps. Pons attacha à ses épigrammes émoussées la pointe d’un poignard. Fidèle apparemment aux traditions de la Grèce, le poète ne voulait offrir à ses dieux que le sang des vierges : car la Convention décréta, sur son rapport, qu’aucune femme enceinte ne pouvait être mise en jugement[79]. Il fit aussi annuler la sentence qui condamnait à mort madame de Bonchamps[80], veuve du célèbre général vendéen. Hélas ! nous autres royalistes à la suite des princes, nous arrivâmes aux revers de la Vendée, sans avoir passé par sa gloire.

Nous n’avions pas à Verdun, pour passer le temps, « cette fameuse comtesse de Saint-Balmont, qui, après avoir quitté les habits de femme, montait à cheval et servait elle-même d’escorte aux dames qui l’accompagnaient et qu’elle avait laissées dans son carrosse[81]… » Nous n’étions pas passionnés pour le vieux gaulois, et nous ne nous écrivions pas des billets en langage d’Amadis. (Arnauld.)

La maladie des Prussiens se communiqua à notre petite armée ; j’en fus atteint. Notre cavalerie était allée rejoindre Frédéric-Guillaume à Valmy. Nous ignorions ce qui se passait, et nous attendions d’heure en heure l’ordre de nous porter en avant ; nous reçûmes celui de battre en retraite.

Extrêmement affaibli, et ma gênante blessure ne me permettant de marcher qu’avec douleur, je me traînai comme je pus à la suite de ma compagnie, qui bientôt se débanda. Jean Balue[82], fils d’un meunier de Verdun, partit fort jeune de chez son père avec un moine qui le chargea de sa besace. En sortant de Verdun, la colline du gué selon Saumaise (ver dunum), je portais la besace de la monarchie, mais je ne suis devenu ni contrôleur des finances, ni évêque, ni cardinal.

Si, dans les romans que j’ai écrits, j’ai touché à ma propre histoire, dans les histoires que j’ai racontées j’ai placé des souvenirs de l’histoire vivante dont j’avais fait partie. Ainsi, dans la vie du duc de Berry, j’ai retracé quelques-unes des scènes qui s’étaient passées sous mes yeux :

« Quand on licencie une armée, elle retourne dans ses foyers ; mais les soldats de l’armée de Condé avaient-ils des foyers ? Où les devait guider le bâton qu’on leur permettait à peine de couper dans les bois de l’Allemagne, après avoir déposé le mousquet qu’ils avaient pris pour la défense de leur roi ? . . . . « Il fallut se séparer. Les frères d’armes se dirent un dernier adieu, et prirent divers chemins sur la terre. Tous allèrent, avant de partir, saluer leur père et leur capitaine, le vieux Condé en cheveux blancs : le patriarche de la gloire donna sa bénédiction à ses enfants, pleura sur sa tribu dispersée, et vit tomber les tentes de son camp avec la douleur d’un homme qui voit s’écrouler les toits paternels[83]. »

Moins de vingt ans après, le chef de la nouvelle armée française, Bonaparte, prit aussi congé de ses compagnons ; tant les hommes et les empires passent vite ! tant la renommée la plus extraordinaire ne sauve pas du destin le plus commun !

Nous quittâmes Verdun. Les pluies avaient défoncé les chemins ; on rencontrait partout caissons, affûts, canons embourbés, chariots renversés, vivandières avec leurs enfants sur leur dos, soldats expirants ou expirés dans la boue. En traversant une terre labourée, j’y restai enfoncé jusqu’aux genoux ; Ferron et un autre de mes camarades m’en arrachèrent malgré moi : je les priais de me laisser là ; je préférais mourir.

Le capitaine de ma compagnie, M. de Goyon-Miniac, me délivra le 16 octobre, au camp près de Longwy, un certificat fort honorable. À Arlon, nous aperçûmes sur la grande route une file de chariots attelés : les chevaux, les uns debout, les autres agenouillés, les autres appuyés sur le nez, étaient morts, et leurs cadavres se tenaient roidis entre les brancards : on eût dit des ombres d’une bataille bivouaquant au bord du Styx. Ferron me demanda ce que je comptais faire, je lui répondis : « Si je puis parvenir à Ostende, je m’embarquerai pour Jersey où je trouverai mon oncle de Bedée ; de là, je serai à même de rejoindre les royalistes de Bretagne. »

La fièvre me minait ; je ne me soutenais qu’avec peine sur ma cuisse enflée. Je me sentis saisi d’un autre mal. Après vingt-quatre heures de vomissements, une ébullition me couvrit le corps et le visage ; une petite vérole confluente se déclara ; elle rentrait et sortait alternativement selon les impressions de l’air. Arrangé de la sorte, je commençai à pied un voyage de deux cents lieues, riche que j’étais de dix-huit livres tournois ; tout cela pour la plus grande gloire de la monarchie. Ferron, qui m’avait prêté mes six petits écus de trois francs, étant attendu à Luxembourg, me quitta.

 

En sortant d’Arlon, une charrette de paysan me prit pour la somme de quatre sous, et me déposa à cinq lieues de là sur un tas de pierres. Ayant sautillé quelques pas à l’aide de ma béquille, je lavai le linge de mon éraflure devenue plaie, dans une source qui ruisselait au bord du chemin, ce qui me fit grand bien. La petite vérole était complètement sortie, et je me sentais soulagé. Je n’avais point abandonné mon sac, dont les bretelles me coupaient les épaules.

Je passai une première nuit dans une grange, et ne mangeai point. La femme du paysan, propriétaire de la grange, refusa le loyer de ma couchée ; elle m’apporta, au lever du jour, une grande écuelle de café au lait avec de la miche noire que je trouvai excellente. Je me remis en route tout gaillard, bien que je tombasse souvent. Je fus rejoins par quatre ou cinq de mes camarades qui prirent mon sac ; ils étaient aussi fort malades. Nous rencontrâmes des villageois, de charrettes en charrettes, nous gagnâmes pendant cinq jours assez de chemin dans les Ardennes pour atteindre Attert, Flamizoul et Bellevue. Le sixième jour, je me trouvai seul. Ma petite vérole blanchissait et s’aplatissait.

Après avoir marché deux lieues, qui me coûtèrent six heures de temps, j’aperçus une famille de bohémiens campée, avec deux chèvres et un âne, derrière un fossé, autour d’un feu de brandes. À peine arrivais-je, je me laissai choir, et les singulières créatures s’empressèrent de me secourir. Une jeune femme en haillons, vive, brune, mutine, chantait, sautait, tournait, en tenant de biais son enfant sur son sein, comme la vielle dont elle aurait animé sa danse, puis elle s’asseyait sur ses talons tout contre moi, me regardait curieusement à la lueur du feu, prenait ma main mourante pour me dire ma bonne aventure, en me demandant un petit sou ; c’était trop cher. Il était difficile d’avoir plus de science, de gentillesse et de misère que ma sibylle des Ardennes. Je ne sais quand les nomades dont j’aurais été un digne fils me quittèrent ; lorsque, à l’aube, je sortis de mon engourdissement, je ne les trouvai plus. Ma bonne aventurière s’en était allée avec le secret de mon avenir. En échange de mon petit sou, elle avait déposé à mon chevet une pomme qui servit à me rafraîchir la bouche. Je me secouai comme Jeannot Lapin parmi le thym et la rosée ; mais je ne pouvais ni brouter, ni trotter, ni faire beaucoup de tours. Je me levai néanmoins dans l’intention de faire ma cour à l’aurore : elle était bien belle, et j’étais bien laid ; son visage rose annonçait sa bonne santé ; elle se portait mieux que le pauvre Céphale[84] de l’Armorique. Quoique jeunes tous deux, nous étions de vieux amis, et je me figurai que ce matin-là ses pleurs étaient pour moi.

Je m’enfonçai dans la forêt, je n’étais pas trop triste ; la solitude m’avait rendu à ma nature. Je chantonnais la romance de l’infortuné Cazotte :

 

Tout au beau milieu des Ardennes,

Est un château sur le haut d’un rocher[85], etc., etc.

 

N’était-ce point dans le donjon de ce château des fantômes que le roi d’Espagne, Philippe II, fit enfermer mon compatriote, le capitaine La Noue, qui eut pour grand’mère une Chateaubriand ? Philippe consentait à relâcher l’illustre prisonnier, si celui-ci consentait à se laisser crever les yeux ; La Noue fut au moment d’accepter la proposition, tant il avait soif de retrouver sa chère Bretagne[86]. Hélas ! j’étais possédé du même désir, et pour m’ôter la vue je n’avais besoin que du mal dont il avait plu à Dieu de m’affliger. Je ne rencontrai pas sire Enguerrand venant d’Espagne[87], mais de pauvres traîne-malheur, de petits marchands forains qui avaient, comme moi, toute leur fortune sur le dos. Un bûcheron, avec des genouillères de feutre, entrait dans le bois : il aurait dû me prendre pour une branche morte et m’abattre. Quelques corneilles, quelques alouettes, quelques bruants, espèce de gros pinsons, trottaient sur le chemin ou posaient immobiles sur le cordon de pierres, attentifs à l’émouchet qui planait circulairement dans le ciel. De fois à autre, j’entendais le son de la trompe du porcher gardant ses truies et leurs petits à la glandée. Je me reposai à la hutte roulante d’un berger ; je n’y trouvai pour maître que chaton qui me fit mille gracieuses caresses. Le berger se tenait au loin, debout, au centre d’un parcours, ses chiens assis à différentes distances autour des moutons ; le jour, ce pâtre cueillait des simples, c’était un médecin et un sorcier ; la nuit, il regardait les étoiles, c’était un berger chaldéen.



LA HUTTE DU BERGER


Je stationnai, une demi-lieue plus haut, dans un viandis de cerfs : des chasseurs passaient à l’extrémité. Une fontaine sourdait à mes pieds ; au fond de cette fontaine, dans cette même forêt, Roland inamorato, non pas furioso, aperçut un palais de cristal rempli de dames et de chevaliers. Si le paladin, qui rejoignit les brillantes naïades, avait du moins laissé Bride-d’Or au bord de la source ; si Shakespeare m’eût envoyé Rosalinde et le Duc exilé[88], ils m’auraient été bien secourables.

Ayant repris haleine, je continuai ma route. Mes idées affaiblies flottaient dans un vague non sans charme ; mes anciens fantômes, ayant à peine la consistance d’ombres aux trois quarts effacées, m’entouraient pour me dire adieu. Je n’avais plus la force des souvenirs ; je voyais dans un lointain indéterminé, et mêlées à des images inconnues, les formes aériennes de mes parents et de mes amis. Quand je m’asseyais contre une borne du chemin, je croyais apercevoir des visages me souriant au seuil des distantes cabanes, dans la fumée bleue échappée du toit des chaumières, dans la cime des arbres, dans le transparent des nuées, dans les gerbes lumineuses du soleil traînant ses rayons sur les bruyères comme un râteau d’or. Ces apparitions étaient celles des Muses qui venaient assister à la mort du poète : ma tombe, creusée avec les montants de leurs lyres sous un chêne des Ardennes, aurait assez bien convenu au soldat et au voyageur. Quelques gelinottes, fourvoyées dans le gîte des lièvres sous des troènes, faisaient seules, avec des insectes, quelques murmures autour de moi ; vies aussi légères, aussi ignorées que ma vie. Je ne pouvais plus marcher ; je me sentais extrêmement mal ; la petite vérole rentrait et m’étouffait.

Vers la fin du jour, je m’étendis sur le dos à terre, dans un fossé, la tête soutenue par le sac d’Atala, ma béquille à mes côtés, les yeux attachés sur le soleil, dont les regards s’éteignaient avec les miens. Je saluai de toute la douceur de ma pensée l’astre qui avait éclairé ma première jeunesse dans mes landes paternelles : nous nous couchions ensemble, lui pour se lever plus glorieux, moi, selon toutes les vraisemblances, pour ne me réveiller jamais. Je m’évanouis dans un sentiment de religion : le dernier bruit que j’entendis était la chute d’une feuille et le sifflement d’un bouvreuil.

 

Il paraît que je demeurai à peu près deux heures en défaillance. Les fourgons du prince de Ligne vinrent à passer : un des conducteurs, s’étant arrêté pour couper un scion de bouleau, trébucha sur moi sans me voir : il me crut mort et me poussa du pied ; je donnai un signe de vie. Le conducteur appela ses camarades, et, par un instinct de pitié, ils me jetèrent sur un chariot. Les cahots me ressuscitèrent ; je pus parler à mes sauveurs ; je leur dis que j’étais un soldat de l’armée des princes, que s’ils voulaient me mener jusqu’à Bruxelles, où ils allaient, je les récompenserais de leur peine. « Bien, camarade, me répondit l’un d’eux, mai il faudra que tu descendes à Namur, car il nous est défendu de nous charger de personne. Nous te reprendrons de l’autre côté de la ville. » Je demandai à boire ; j’avalai quelques gouttes d’eau-de-vie qui firent reparaître en dehors les symptômes de mon mal et débarrassèrent un moment ma poitrine : la nature m’avait doué d’une force extraordinaire.

Nous arrivâmes vers dix heures du matin dans les faubourgs de Namur. Je mis pied à terre et suivis de loin les chariots ; je les perdis bientôt de vue. À l’entrée de la ville, on m’arrêta. Tandis qu’on examinait mes papiers, je m’assis sous la porte. Les soldats de garde, à la vue de mon uniforme, m’offrirent un chiffon de pain de munition, et le caporal me présenta, dans un godet de verre bleu, du brandevin au poivre. Je faisais quelques façons pour boire à la coupe de l’hospitalité militaire : « Prends donc ! » s’écria-t-il en colère, en accompagnant son injonction d’un Sacrament der teufel (sacrement du diable) !

Ma traversée de Namur fut pénible : j’allais, m’appuyant contre les maisons. La première femme qui m’aperçut sortit de sa boutique, me donna le bras avec un air de compatissance, et m’aida à me traîner ; je la remerciai et elle répondit : « Non, non, soldat. » Bientôt d’autres femmes accoururent, apportèrent du pain, du vin, des fruits, du lait, du bouillon, de vieilles nippes, des couvertures. « Il est blessé », disaient les unes dans leur patois français-brabançon ; « il a la petite vérole », s’écriaient les autres, et elles écartaient leurs enfants. « Mais, jeune homme, vous ne pourrez marcher ; vous allez mourir ; restez à l’hôpital. » Elles me voulaient conduire à l’hôpital, elles se relayaient de porte en porte, et me conduisirent ainsi jusqu’à celle de la ville, en dehors de laquelle je retrouvai les fourgons. On a vu une paysanne me secourir, on verra une autre femme me recueillir à Guernesey. Femmes qui m’avez assisté dans ma détresse, si vous vivez encore, que Dieu soit en aide à vos vieux jours et à vos douleurs ! Si vous avez quitté la vie, que vos enfants aient en partage le bonheur que le ciel m’a longtemps refusé !

Les femmes de Namur m’aidèrent à monter dans le fourgon, me recommandèrent au conducteur et me forcèrent d’accepter une couverture de laine. Je m’aperçus qu’elles me traitaient avec une sorte de respect et de déférence : il y a dans la nature du Français quelque chose de supérieur et de délicat que les autres peuples reconnaissent.

Les gens du prince de Ligne me déposèrent encore sur le chemin à l’entrée de Bruxelles et refusèrent mon dernier écu.

À Bruxelles, aucun hôtelier ne me voulut recevoir. Le Juif errant, Oreste populaire que la complainte conduit dans cette ville :

 

Quand il fut dans la ville

De Bruxelle en Brabant,

 

y fut mieux accueilli que moi, car il avait toujours cinq sous dans sa poche. Je frappais, on ouvrait ; en m’apercevant, on disait : « Passez ! passez ! » et l’on me fermait la porte au nez. On me chassa d’un café. Mes cheveux pendaient sur mon visage masqué par ma barbe et mes moustaches ; j’avais la cuisse entourée d’un torchis de foin ; par-dessus mon uniforme en loques, je portais la couverture de laine des Namuriennes, nouée à mon cou en guise de manteau. Le mendiant de l’Odyssée était plus insolent, mais n’était pas si pauvre que moi.

Je m’étais présenté d’abord inutilement à l’hôtel que j’avais habité avec mon frère : je fis une seconde tentative : comme j’approchais de la porte, j’aperçus le comte de Chateaubriand, descendant de voiture avec le baron de Montboissier. Il fut effrayé de mon spectre. On chercha une chambre hors de l’hôtel, car le maître refusa absolument de m’admettre. Un perruquier offrait un bouge convenable à mes misères. Mon frère m’amena un chirurgien et un médecin. Il avait reçu des lettres de Paris ; M. de Malesherbes l’invitait à rentrer en France. Il m’apprit la journée du 10 août, les massacres de septembre et les nouvelles politiques dont je ne savais pas un mot. Il approuva mon dessein de passer dans l’île de Jersey, et m’avança vingt-cinq louis. Mes regards affaiblis me permettaient à peine de distinguer les traits de mon frère ; je croyais que ces ténèbres émanaient de moi, et c’étaient les ombres que l’Éternité répandait autour de lui : sans le savoir, nous nous voyions pour la dernière fois. Tous, tant que nous sommes, nous n’avons à nous que la minute présente ; celle qui la sait est à Dieu : il y a toujours deux chances pour ne pas retrouver l’ami que l’on quitte : notre mort ou la sienne. Combien d’hommes n’ont jamais remonté l’escalier qu’ils avaient descendu !

La mort nous touche plus avant qu’après le trépas d’un ami : c’est une partie de nous qui se détache, un monde de souvenirs d’enfance, d’intimités de famille, d’affections et d’intérêts communs, qui se dissout. Mon frère me précéda dans le sein de ma mère ; il habita le premier ces mêmes et saintes entrailles dont je sortis après lui ; il s’assit avant moi au foyer paternel ; il m’attendit plusieurs années pour me recevoir, me donner mon nom en Jésus-Christ et s’unir à toute ma jeunesse. Mon sang, mêlé à son sang dans la vase révolutionnaire, aurait eu la même saveur, comme un lait fourni par le pâturage de la même montagne. Mais si les hommes ont fait tomber la tête de mon aîné, de mon parrain, avant l’heure, les ans n’épargneront pas la mienne : déjà mon front se dépouille ; je sens un Ugolin, le temps, penché sur moi, qui me ronge le crâne :

 

… come ’l pan per fame si manduca.

 

Le docteur ne revenait pas de son étonnement : il regardait cette petite vérole sortante et rentrante qui ne me tuait pas, qui n’arrivait à aucune de ses crises naturelles, comme un phénomène dont la médecine n’offrait pas d’exemple. La gangrène s’était mise à ma blessure ; on la pansa avec du quinquina. Ces premiers secours obtenus, je m’obstinai à partir pour Ostende. Bruxelles m’était odieux, je brûlais d’en sortir ; il se remplissait de nouveau de ces héros de la domesticité, revenus de Verdun en calèche, et que je n’ai pas revus dans ce même Bruxelles lorsque j’ai suivi le roi pendant les Cent-Jours.

J’arrivai doucement à Ostende par les canaux : j’y trouvai quelques Bretons, mes compagnons d’armes. Nous nolisâmes une barque pontée et nous dévalâmes la Manche. Nous couchions dans la cale, sur les galets qui servaient de lest. La vigueur de mon tempérament était enfin épuisée. Je ne pouvais plus parler ; les mouvements d’une grosse mer achevèrent de m’abattre. Je humais à peine quelques gouttes d’eau et de citron, et, quand le mauvais temps nous força de relâcher à Guernesey, on crut que j’allais expirer ; un prêtre émigré me lut les prières des agonisants. Le capitaine, ne voulant pas que je mourusse à son bord, ordonna de me descendre sur le quai : on m’assit au soleil, le dos appuyé contre un mur, la tête tournée vers la pleine mer, en face de cette île d’Aurigny, où, huit mois auparavant, j’avais vu la mort sous une autre forme.

J’étais apparemment voué à la pitié. La femme d’un pilote anglais vint à passer ; elle fut émue, appela son mari qui, aidé de deux ou trois matelots, me transporta dans une maison de pêcheur, moi, l’ami des vagues ; on me coucha sur un bon lit, dans des draps bien blancs. La jeune marinière prit tous les soins possibles de l’étranger : je lui dois la vie. Le lendemain, on me rembarqua. Mon hôtesse pleurait presque en se séparant de son malade ; les femmes ont un instinct céleste pour le malheur. Ma blonde et belle gardienne, qui ressemblait à une figure des anciennes gravures anglaises, pressait mes mains bouffies et brûlantes dans ses fraîches et longues mains ; j’avais honte d’approcher tant de disgrâces de tant de charmes.

Nous mîmes à la voile, et nous abordâmes la pointe occidentale de Jersey. Un de mes compagnons, M. du Tilleul, se rendit à Saint-Hélier, auprès de mon oncle. M. de Bedée le renvoya me chercher le lendemain avec une voiture. Nous traversâmes l’île entière : tout expirant que je me sentais, je fus charmé de ses bocages : mais je n’en disais que des radoteries, étant tombé dans le délire.

Je demeurai quatre mois entre la vie et la mort. Mon oncle, sa femme, son fils et ses trois filles se relevaient à mon chevet. J’occupais un appartement dans une des maisons que l’on commençait à bâtir le long du port : les fenêtres de ma chambre descendaient à fleur de plancher, et du fond de mon lit j’apercevais la mer. Le médecin, M. Delattre, avait défendu de me parler de choses sérieuses et surtout de politique. Dans les derniers jours de janvier 1793, voyant entrer chez moi mon oncle en grand deuil, je tremblai, car je crus que nous avions perdu quelqu’un de notre famille : il m’apprit la mort de Louis XVI. Je n’en fus pas étonné : je l’avais prévue. Je m’informai des nouvelles de mes parents ; mes sœurs et ma femme étaient revenues en Bretagne après les massacres de septembre ; elles avaient eu beaucoup de peine à sortir de Paris. Mon frère, de retour en France, s’était retiré à Malesherbes.

Je commençais à me lever ; la petite vérole était passée ; mais je souffrais de la poitrine et il me restait une faiblesse que j’ai gardée longtemps.

Jersey, la Cæsarea de l’itinéraire d’Antonin, est demeurée sujette de la couronne d’Angleterre depuis la mort de Robert, duc de Normandie ; nous avons voulu plusieurs fois la prendre, mais toujours sans succès. Cette île est un débris de notre primitive histoire : les saints venant d’Hibernie et d’Albion dans la Bretagne-Armorique se reposaient à Jersey.

Saint-Hélier, solitaire, demeurait dans les rochers de Césarée ; les Vandales le massacrèrent. On retrouve à Jersey un échantillon des vieux Normands ; on croit entendre parler Guillaume le Bâtard ou l’auteur du Roman de Rou.

L’île est féconde ; elle a deux villes et douze paroisses ; elle est couverte de maisons de campagne et de troupeaux. Le vent de l’Océan, qui semble démentir sa rudesse, donne à Jersey du miel exquis, de la crème d’une douceur extraordinaire et du beurre d’un jaune foncé, qui sent la violette. Bernardin de Saint-Pierre présume que le pommier nous vient de Jersey ; il se trompe : nous tenons la pomme et la poire de la Grèce, comme nous devons la pêche à la Perse, le citron à la Médie, la prune à la Syrie, la cerise à Césaronte, la châtaigne à Castane, le coing à Cydon et la grenade à Chypre.

J’eus un grand plaisir à sortir aux premiers jours de mai. Le printemps conserve à Jersey toute sa jeunesse ; il pourrait encore s’appeler primevère comme autrefois, nom qu’en devenant vieux il a laissé à sa fille, la première fleur dont il se couronne.

Ici je vous transcrirai deux pages de la vie du duc de Berry ; c’est toujours vous raconter la mienne :

« Après vingt-deux ans de combats, la barrière d’airain qui fermait la France fut forcée : l’heure de la Restauration approchait ; nos princes quittèrent leurs retraites. Chacun d’eux se rendit sur différents points des frontières, comme ces voyageurs qui cherchent, au péril de leur vie, à pénétrer dans un pays dont on raconte des merveilles. Monsieur partit pour la Suisse ; monseigneur le duc d’Angoulême pour l’Espagne et son frère pour Jersey. Dans cette île, où quelques juges de Charles Ier moururent ignorés de la terre, monseigneur le duc de Berry retrouva des royalistes français, vieillis dans l’exil et oubliés pour leurs vertus, comme jadis les régicides anglais pour leur crime. Il rencontra de vieux prêtres, désormais consacrés à la solitude ; il réalisa avec eux la fiction du poète qui fait aborder un Bourbon dans l’île de Jersey, après un orage. Tel confesseur et martyr pouvait dire à l’héritier de Henri IV, comme l’ermite de Jersey à ce grand roi :

 

Loin de la cour alors, dans cette grotte obscure,

De ma religion je viens pleurer l’injure. (Henriade.)

 

« Monseigneur le duc de Berry passa quelques mois à Jersey ; la mer, les vents, la politique, l’y enchaînèrent. Tout s’opposait à son impatience ; il se vit au moment de renoncer à son entreprise, et de s’embarquer pour Bordeaux. Une lettre de lui à madame la maréchale Moreau nous retrace vivement ses occupations sur son rocher :

 

« 8 février 1814.

« Me voici donc comme Tantale, en vue de cette malheureuse France qui a tant de peine à briser ses fers. Vous dont l’âme est si belle, si française, jugez de tout ce que j’éprouve ; combien il m’en coûterait de m’éloigner de ces rivages qu’il ne me faudrait que deux heures pour atteindre ! Quand le soleil les éclaire, je monte sur les plus haut rochers, et, ma lunette à la main, je suis toute la côte ; je vois les rochers de Coutances. Mon imagination s’exalte, je me vois sautant à terre, entouré de Français, cocardes blanches aux chapeaux ; j’entends le cri de Vive le roi ! ce cri que jamais Français n’a entendu de sang-froid ; la plus belle femme de la province me ceint d’une écharpe blanche, car l’amour et la gloire vont toujours ensemble. Nous marchons sur Cherbourg ; quelque vilain fort, avec une garnison d’étrangers, veut se défendre : nous l’emportons d’assaut, et un vaisseau part pour aller chercher le roi, avec le pavillon blanc qui rappelle les jours de gloire et de bonheur de la France ! Ah ! Madame, quand on n’est qu’à quelques heures d’un rêve si probable, peut-on penser à s’éloigner[89] ! »

Il y a trois ans que j’écrivais ces pages à Paris ; j’avais précédé M. le duc de Berry de vingt-deux années à Jersey, ville de bannis ; j’y devais laisser mon nom, puisque Armand de Chateaubriand s’y maria et que son fils Frédéric y est né[90].

La joyeuseté n’avait point abandonné la famille de mon oncle de Bedée ; ma tante choyait toujours un grand chien descendant de celui dont j’ai raconté les vertus ; comme il mordait tout le monde et qu’il était galeux, mes cousines le firent pendre en secret, malgré sa noblesse. Madame de Bedée se persuada que des officiers anglais, charmés de la beauté d’Azor, l’avaient volé, et qu’il vivait comblé d’honneurs et de dîners dans le plus riche château des trois royaumes. Hélas ! notre hilarité présente ne se composait que de notre gaieté passée. En nous retraçant les scènes de Monchoix, nous trouvions le moyen de rire à Jersey. La chose est assez rare, car dans le cœur humain les plaisirs ne gardent pas entre eux les relations que les chagrins y conservent : les joies nouvelles ne rendent point le printemps aux anciennes joies, mais les douleurs récentes font reverdir les vieilles douleurs.

Au surplus, les émigrés excitaient alors la sympathie générale ; notre cause paraissait la cause de l’ordre européen : c’est quelque chose qu’un malheur honoré, et le nôtre l’était.

M. de Bouillon[91] protégeait à Jersey les réfugiés français : il me détourna du dessein de passer en Bretagne, hors d’état que j’étais de supporter une vie de cavernes et de forêts ; il me conseilla de me rendre en Angleterre et d’y chercher l’occasion d’y prendre du service régulier. Mon oncle, très peu pourvu d’argent, commençait à se sentir mal à l’aise avec sa nombreuse famille ; il s’était vu forcé d’envoyer son fils à Londres se nourrir de misère et d’espérance. Craignant d’être à charge à M. de Bedée, je me décidai à le débarrasser de ma personne.

Trente louis qu’un bateau fraudeur de Saint-Malo m’apporta me mirent à même d’exécuter mon dessein et j’arrêtai ma place au paquebot de Southampton. En disant adieu à mon oncle, j’étais profondément attendri : il venait de me soigner avec l’affection d’un père ; à lui se rattachait le peu d’instants heureux de mon enfance ; il connaissait tout ce qui fut aimé de moi ; je retrouvais sur son visage quelques ressemblances de ma mère. J’avais quitté cette excellente mère, et je ne devais plus la revoir ; j’avais quitté ma sœur Julie et mon frère, et j’étais condamné à ne plus les retrouver ; je quittais mon oncle, et sa mine épanouie ne devait plus réjouir mes yeux. Quelques mois avaient suffi à toutes ces pertes, car la mort de nos amis ne compte pas du moment où ils meurent, mais de celui où nous cessons de vivre avec eux.

Si l’on pouvait dire au temps : « Tout beau ! » on l’arrêterait aux heures des délices ; mais comme on ne le peut, ne séjournons pas ici-bas ; allons-nous-en avant d’avoir vu fuir nos amis et ces années que le poète trouvait seules dignes de la vie : Vitâ dignior ætas. Ce qui enchante dans l’âge des liaisons devient dans l’âge délaissé un objet de souffrance et de regret. On ne souhaite plus le retour des mois riants à la terre ; on le craint plutôt : les oiseaux, les fleurs, une belle soirée de la fin d’avril, une belle nuit commencée le soir avec le premier rossignol, achevée le matin avec la première hirondelle, ces choses que donnent le besoin et le désir du bonheur, vous tuent. De pareils charmes, vous les sentez encore, mais ils ne sont plus pour vous : la jeunesse qui les goûte à vos côtés, et qui vous regarde dédaigneusement, vous rend jaloux et vous fait mieux comprendre la profondeur de votre abandon. La fraîcheur et la grâce de la nature, en vous rappelant vos félicités passées, augmentent la laideur de vos misères. Vous n’êtes plus qu’une tache dans cette nature, vous en gâtez les harmonies et la suavité par votre présence, par vos paroles, et même par les sentiments que vous oseriez exprimer. Vous pouvez aimer, mais on ne peut plus vous aimer. La fontaine printanière a renouvelé ses eaux sans vous rendre votre jouvence, et la vue de tout ce qui renaît, de tout ce qui est heureux, vous réduit à la douloureuse mémoire de vos plaisirs.

Le paquebot sur lequel je m’embarquai était encombré de familles émigrées. J’y fis connaissance avec M. Hingant, ancien collègue de mon frère au parlement de Bretagne, homme d’esprit et de goût dont j’aurai trop à parler[92]. Un officier de marine jouait aux échecs dans la chambre du capitaine ; il ne se remit pas mon visage, tant j’étais changé ; mais moi, je reconnus Gesril. Nous ne nous étions pas vus depuis Brest ; nous devions nous séparer à Southampton. Je lui racontai mes voyages, il me raconta les siens. Ce jeune homme, né auprès de moi parmi les vagues, embrassa pour la dernière fois son premier ami au milieu des vagues qu’il allait prendre à témoin de sa glorieuse mort. Lamba Doria, amiral des Génois, ayant battu la flotte des Vénitiens[93], apprend que son fils a été tué : Qu’on le jette à la mer, dit ce père, à la façon des Romains, comme s’il eût dit : Qu’on le jette à sa victoire. Gesril ne sortit volontairement des flots dans lesquels il s’était précipité que pour mieux leur montrer sa victoire sur leur rivage.

J’ai déjà donné au commencement du sixième livre de ces Mémoires le certificat de mon débarquement de Jersey à Southampton. Voilà donc qu’après mes courses dans les bois de l’Amérique et dans les camps de l’Allemagne, j’arrive en 1793, pauvre émigré, sur cette terre où j’écris tout ceci en 1822 et où je suis aujourd’hui magnifique ambassadeur.

LIVRE VIII[94]

Literary Fund. – Grenier de Holborn. – Dépérissement de ma santé. – Visite aux médecins. – Émigrés à Londres. – Peltier. – Travaux littéraires. – Ma société avec Hingant. – Nos promenades. – Une nuit dans l’église de Westminster. – Détresse. – Secours imprévu. – Logement sur un cimetière. – Nouveaux camarades d’infortune. – Nos plaisirs. – Mon cousin de la Boüétardais. – Fête somptueuse. – Fin de mes quarante écus. – Nouvelle détresse. – Table d’hôte. – Évêques. – Dîner à London-Tavern. – Manuscrits de Camden. – Mes occupations dans la province. – Mort de mon frère. – Malheurs de ma famille. – Deux Frances. – Lettres de Hingant. – Charlotte. – Retour à Londres. – Rencontre extraordinaire. – Défaut de mon caractère. – L’Essai historique sur les révolutions. – Son effet. – Lettre de Lemierre, neveu du poète. – Fontanes. – Cléry.

Il s’est formé à Londres une société pour venir au secours des gens de lettres, tant anglais qu’étrangers. Cette société m’a invité à sa réunion annuelle ; je me suis fait un devoir de m’y rendre et d’y porter ma souscription. S.A.R. le duc d’York[95] occupait le fauteuil du président ; à sa droite étaient le duc de Somerset, les lords Torrington et Bolton ; il m’a fait placer à sa gauche. J’ai rencontré là mon ami M. Canning. Le poète, l’orateur, le ministre illustre a prononcé un discours où se trouve ce passage trop honorable pour moi, que les journaux ont répété : « Quoique la personne de mon noble ami, l’ambassadeur de France, soit encore peu connue ici, son caractère et ses écrits sont bien connus de toute l’Europe. Il commença sa carrière par exposer les principes du christianisme ; il l’a continuée en défendant ceux de la monarchie, et maintenant il vient d’arriver dans ce pays pour unir les deux États par les liens communs des principes monarchiques et des vertus chrétiennes. »

Il y a bien des années que M. Canning, homme de lettres, s’instruisait à Londres aux leçons de la politique de M. Pitt ; il y a presque le même nombre d’années que je commençai à écrire obscurément dans cette même capitale de l’Angleterre. Tous les deux, arrivés à une haute fortune, nous voilà membres d’une société consacrée au soulagement des écrivains malheureux. Est-ce l’affinité de nos grandeurs ou le rapport de nos souffrances qui nous a réunis ici ? Que feraient au banquet des Muses affligées le gouverneur des Indes orientales et l’ambassadeur de France ? C’est Georges Canning et François de Chateaubriand qui s’y sont assis, en souvenir de leur adversité et peut-être de leur félicité passées ; ils ont bu à la mémoire d’Homère, chantant ses vers pour un morceau de pain.

Si le Literary fund eût existé lorsque j’arrivai de Southampton à Londres, le 21 mai 1793, il aurait peut-être payé la visite du médecin dans le grenier de Holborn, où mon cousin de La Boüétardais[96], fils de mon oncle de Bedée, me logea. On avait espéré merveille du changement d’air pour me rendre les forces nécessaires à la vie d’un soldat ; mais ma santé, au lieu de se rétablir, déclina. Ma poitrine s’entreprit ; j’étais maigre et pâle, je toussais fréquemment, je respirais avec peine ; j’avais des sueurs et des crachements de sang. Mes amis, aussi pauvres que moi, me traînaient de médecin en médecin. Ces Hippocrates faisaient attendre cette bande de gueux à leur porte, puis me déclaraient, au prix d’une guinée, qu’il fallait prendre mon mal en patience, ajoutant : T’is done, dear sir : « C’est fait, cher monsieur. » Le docteur Godwin, célèbre par ses expériences relatives aux noyés et faites sur sa propre personne d’après ses ordonnances, fut plus généreux : il m’assista gratuitement de ses conseils ; mais il me dit, avec la dureté dont il usait pour lui-même, que je pourrais durer quelques mois, peut-être une ou deux années, pourvu que je renonçasse à toute fatigue. « Ne comptez pas sur une longue carrière ; » tel fut le résumé de ses consultations.

La certitude acquise ainsi de ma fin prochaine, en augmentant le deuil naturel de mon imagination, me donna un incroyable repos d’esprit. Cette disposition intérieure explique un passage de la notice placée à la tête de l’Essai historique[97] et cet autre passage de l’Essai même : « Attaqué d’une maladie qui me laisse peu d’espoir, je vois les objets d’un œil tranquille ; l’air calme de la tombe se fait sentir au voyageur qui n’en est plus qu’à quelques journées[98]. » L’amertume des réflexions répandues dans l’Essai n’étonnera donc pas : c’est sous le coup d’un arrêt de mort, entre la sentence et l’exécution, que j’ai composé cet ouvrage. Un écrivain qui croyait toucher au terme, dans le dénûment de son exil, ne pouvait guère promener des regards riants sur le monde.

Mais comment traverser le temps de grâce qui m’était accordé ? J’aurais pu vivre ou mourir promptement de mon épée : on m’en interdisait l’usage ; que me restait-il ? une plume ? elle n’était ni connue, ni éprouvée, et j’en ignorais la puissance. Le goût des lettres inné en moi, des poésies de mon enfance, des ébauches de mes voyages, suffiraient-ils pour attirer l’attention du public ? L’idée d’écrire un ouvrage sur les Révolutions comparées m’était venue ; je m’en occupais dans ma tête comme d’un sujet plus approprié aux intérêts du jour ; mais qui se chargerait de l’impression d’un manuscrit sans preneurs, et, pendant la composition de ce manuscrit, qui me nourrirait ? Si je n’avais que peu de jours à passer sur la terre, force était néanmoins d’avoir quelque moyen de soutenir ce peu de jours. Mes trente louis, déjà fort écornés, ne pouvaient aller bien loin, et, en surcroît de mes afflictions particulières, il me fallait supporter la détresse commune de l’émigration. Mes compagnons à Londres avaient tous des occupations : les uns s’étaient mis dans le commerce du charbon, les autres faisaient avec leurs femmes des chapeaux de paille, les autres enseignaient le français qu’ils ne savaient pas. Ils étaient tous très gais. Le défaut de notre nation, la légèreté, s’était dans ce moment changé en vertu. On riait au nez de la fortune ; cette voleuse était toute penaude d’emporter ce qu’on ne lui redemandait pas.

 

Peltier[99], auteur du Domine salvum fac regem[100] et principal rédacteur des Actes des Apôtres, continuait à Londres son entreprise de Paris. Il n’avait pas précisément de vices ; mais il était rongé d’une vermine de petits défauts dont on ne pouvait l’épurer : libertin, mauvais sujet, gagnant beaucoup d’argent et le mangeant de même, à la fois serviteur de la légitimité et ambassadeur du roi nègre Christophe auprès de George III, correspondant diplomatique de M. le comte de Limonade, et buvant en vin de Champagne les appointements qu’on lui payait en sucre. Cette espèce de M. Violet, jouant les grands airs de la Révolution sur un violon de poche, me vint voir et m’offrit ses services en qualité de Breton. Je lui parlai de mon plan de l’Essai ; il l’approuva fort : « Ce sera superbe ! » s’écria-t-il, et il me proposa une chambre chez son imprimeur Baylis, lequel imprimerait l’ouvrage au fur et à mesure de la composition. Le libraire Deboffe aurait la vente ; lui, Peltier, emboucherait la trompette dans son journal l’Ambigu, tandis qu’on pourrait s’introduire dans le Courrier français de Londres, dont la rédaction passa bientôt à M. de Montlosier[101]. Peltier ne doutait de rien : il parlait de me faire donner la croix de Saint-Louis pour mon siège de Thionville. Mon Gil Blas, grand, maigre, escalabreux, les cheveux poudrés, le front chauve, toujours criant et rigolant, met son chapeau rond sur l’oreille, me prend par le bras et me conduit chez l’imprimeur Baylis, où il me loue sans façon une chambre, au prix d’une guinée par mois.

J’étais en face de mon avenir doré ; mais le présent, sur quelle planche le traverser ? Peltier me procura des traductions du latin et de l’anglais ; je travaillais le jour à ces traductions, la nuit à l’Essai historique dans lequel je faisais entrer une partie de mes voyages et de mes rêveries. Baylis me fournissait les livres, et j’employais mal à propos quelques schellings à l’achat des bouquins étalés sur les échoppes.

Hingant, que j’avais rencontré sur le paquebot de Jersey, s’était lié avec moi. Il cultivait les lettres, il était savant, écrivait en secret des romans dont il me lisait des pages. Il se logea, assez près de Baylis, au fond d’une rue qui donnait dans Holborn. Tous les matins, à dix heures, je déjeunais avec lui ; nous parlions de politique et surtout de mes travaux. Je lui disais ce que j’avais bâti de mon édifice de nuit, l’Essai ; puis je retournais à mon œuvre de jour, les traductions. Nous nous réunissions pour dîner, à un schelling par tête, dans un estaminet ; de là, nous allions aux champs. Souvent aussi nous nous promenions seuls, car nous aimions tous deux à rêvasser.

Je dirigeais alors ma course à Kensington ou à Westminster. Kensington me plaisait ; j’errais dans sa partie solitaire, tandis que la partie qui touchait à Hyde-Park se couvrait d’une multitude brillante. Le contraste de mon indigence et de la richesse, de mon délaissement et de la foule, m’était agréable. Je voyais passer de loin les jeunes Anglaises avec cette confusion désireuse que me faisait éprouver autrefois ma sylphide, lorsque après l’avoir parée de toutes mes folies, j’osais à peine lever les yeux sur mon ouvrage. La mort, à laquelle je croyais toucher, ajoutait un mystère à cette vision d’un monde dont j’étais presque sorti. S’est-il jamais attaché un regard sur l’étranger assis au pied d’un pin ? Quelque belle femme avait-elle deviné l’invisible présence de René ?

À Westminster, autre passe-temps : dans ce labyrinthe de tombeaux, je pensais au mien prêt à s’ouvrir. Le buste d’un homme inconnu comme moi ne prendrait jamais place au milieu de ces illustres effigies ! Puis se montraient les sépulcres des monarques : Cromwel n’y était plus, et Charles Ier n’y était pas. Les cendres d’un traître, Robert d’Artois, reposaient sous les dalles que je pressais de mes pas fidèles. La destinée de Charles Ier venait de s’étendre sur Louis XVI ; chaque jour le fer moissonnait en France, et les fosses de mes parents étaient déjà creusées.

Les chants des maîtres de chapelle et les causeries des étrangers interrompaient mes réflexions. Je ne pouvais multiplier mes visites, car j’étais obligé de donner aux gardiens de ceux qui ne vivaient plus le schelling qui m’était nécessaire pour vivre. Mais alors je tournoyais au dehors de l’abbaye avec les corneilles, ou je m’arrêtais à considérer les clochers, jumeaux de grandeur inégale, que le soleil couchant ensanglantait de ses feux sur la tenture noire des fumées de la Cité.

Une fois, cependant, il arriva qu’ayant voulu contempler au jour tombé l’intérieur de la basilique, je m’oubliai dans l’admiration de cette architecture pleine de fougue et de caprice. Dominé par le sentiment de la vastité sombre des églises chrestiennes (Montaigne), j’errais à pas lents et je m’anuitai : on ferma les portes. J’essayai de trouver une issue ; j’appelai l’usher, je heurtai aux gates : tout ce bruit, épandu et délayé dans le silence, se perdit ; il fallut me résigner à coucher avec les défunts.

Après avoir hésité dans le choix de mon gîte, je m’arrêtai près du mausolée de lord Chatam, au bas du jubé et du double étage de la chapelle des Chevaliers et de Henri VII. À l’entrée de ces escaliers, de ces ailes fermées de grilles, un sarcophage engagé dans le mur, vis-à-vis d’une mort de marbre armée de sa faux, m’offrit son abri. Le pli d’un linceul, également de marbre, me servit de niche : à l’exemple de Charles-Quint, je m’habituais à mon enterrement.

J’étais aux premières loges pour voir le monde tel qu’il est. Quel amas de grandeurs renfermé sous ces dômes ! Qu’en reste-t-il ? Les afflictions ne sont pas moins vaines que les félicités ; l’infortunée Jane Grey n’est pas différente de l’heureuse Alix de Salisbury ; son squelette est seulement moins horrible, parce qu’il est sans tête ; sa carcasse s’embellit de son supplice et de l’absence de ce qui fit sa beauté. Les tournois du vainqueur de Crécy, les jeux du camp du Drap-d’or de Henri VIII ; ne recommenceront pas dans cette salle des spectacles funèbres. Bacon, Newton, Milton, sont aussi profondément ensevelis, aussi passés à jamais que leurs plus obscurs contemporains. Moi banni, vagabond, pauvre, consentirais-je à n’être plus la petite chose oubliée et douloureuse que je suis, pour avoir été un de ces morts fameux, puissants, rassasiés de plaisirs ? Oh ! la vie n’est pas tout cela ! Si du rivage de ce monde nous ne découvrons pas distinctement les choses divines, ne nous en étonnons pas : le temps est un voile interposé entre nous et Dieu, comme notre paupière entre notre œil et la lumière.

Tapi sous mon linge de marbre, je redescendis de ces hauts pensers aux impressions naïves du lieu et du moment. Mon anxiété mêlée de plaisir était analogue à celle que j’éprouvais l’hiver dans ma tourelle de Combourg, lorsque j’écoutais le vent : un souffle et une ombre sont de nature pareille.

Peu à peu, m’accoutumant à l’obscurité, j’entrevis les figures placées aux tombeaux. Je regardais les encorbellements du Saint-Denis d’Angleterre, d’où l’on eût dit que descendaient en lampadaires gothiques les événements passés et les années qui furent : l’édifice entier était comme un temple monolithe de siècles pétrifiés.

J’avais compté dix heures, onze heures à l’horloge ; le marteau qui se soulevait et retombait sur l’airain était le seul être vivant avec moi dans ces régions. Au-dehors une voiture roulante, le cri du watchman, voilà tout : ces bruits lointains de la terre me parvenaient d’un monde dans un autre monde. Le brouillard de la Tamise et la fumée du charbon de terre s’infiltrèrent dans la basilique, et y répandirent de secondes ténèbres.

Enfin, un crépuscule s’épanouit dans un coin des ombres les plus éteintes : je regardais fixement croître la lumière progressive ; émanait-elle des deux fils d’Édouard IV, assassinés par leur oncle ? « Ces aimables enfants, dit le grand tragique, étaient couchés ensemble ; ils se tenaient entourés de leurs bras innocents et blancs comme l’albâtre. Leurs lèvres semblaient quatre roses vermeilles sur une seule tige, qui, dans tout l’éclat de leur beauté, se baisent l’une l’autre. » Dieu ne m’envoya pas ces âmes tristes et charmantes ; mais le léger fantôme d’une femme à peine adolescente parut portant une lumière abritée dans une feuille de papier tournée en coquille : c’était la petite sonneuse de cloches. J’entendis le bruit d’un baiser, et la cloche tinta le point du jour. La sonneuse fut tout épouvantée lorsque je sortis avec elle par la porte du cloître. Je lui contai mon aventure ; elle me dit qu’elle était venue remplir les fonctions de son père malade : nous ne parlâmes pas du baiser.

 

J’amusai Hingant de mon aventure, et nous fîmes le projet de nous enfermer à Westminster ; mais nos misères nous appelaient chez les morts d’une manière moins poétique.

Mes fonds s’épuisaient : Baylis et Deboffe s’étaient hasardés, moyennant un billet de remboursement en cas de non-vente, à commencer l’impression de l’Essai ; là finissait leur générosité, et rien n’était plus naturel ; je m’étonne même de leur hardiesse. Les traductions ne venaient plus ; Peltier, homme de plaisir, s’ennuyait d’une obligeance prolongée. Il m’aurait bien donné ce qu’il avait, s’il n’eût préféré le manger ; mais quêter des travaux çà et là, faire une bonne œuvre de patience, impossible à lui. Hingant voyait aussi s’amoindrir son trésor ; entre nous deux, nous ne possédions que soixante francs. Nous diminuâmes la ration de vivres, comme sur un vaisseau lorsque la traversée se prolonge. Au lieu d’un schelling par tête, nous ne dépensions plus à dîner qu’un demi-schelling. Le matin, à notre thé, nous retranchâmes la moitié du pain, et nous supprimâmes le beurre. Ces abstinences fatiguaient les nerfs de mon ami. Son esprit battait la campagne ; il prêtait l’oreille, et avait l’air d’écouter quelqu’un ; en réponse, il éclatait de rire, ou versait des larmes. Hingant croyait au magnétisme, et s’était troublé la cervelle du galimatias de Swedenborg. Il me disait le matin qu’on lui avait fait du bruit la nuit ; il se fâchait si je lui niais ses imaginations. L’inquiétude qu’il me causait m’empêchait de sentir mes souffrances.

Elles étaient grandes pourtant : cette diète rigoureuse, jointe au travail, échauffait ma poitrine malade ; je commençais à avoir de la peine à marcher, et néanmoins je passais les jours et une partie des nuits dehors, afin qu’on ne s’aperçût pas de ma détresse. Arrivés à notre dernier schelling, je convins avec mon ami de le garder pour faire semblant de déjeuner.

Nous arrangeâmes que nous achèterions un pain de deux sous ; que nous nous laisserions servir comme de coutume l’eau chaude et la théière ; que nous n’y mettrions point de thé ; que nous ne mangerions pas le pain, mais que nous boirions l’eau chaude avec quelques petites miettes de sucre restées au fond du sucrier.

Cinq jours s’écoulèrent de la sorte. La faim me dévorait ; j’étais brûlant ; le sommeil m’avait fui ; je suçais des morceaux de linge que je trempais dans de l’eau ; je mâchais de l’herbe et du papier. Quand je passais devant des boutiques de boulangers mon tourment était horrible. Par une rude soirée d’hiver je restai deux heures planté devant un magasin de fruits secs et de viandes fumées, avalant des yeux tout ce que je voyais : j’aurais mangé, non seulement les comestibles, mais leurs boîtes, paniers et corbeilles.

Le matin du cinquième jour, tombant d’inanition, je me traîne chez Hingant ; je heurte à la porte, elle était fermée ; j’appelle ; Hingant est quelque temps sans répondre ; il se lève enfin et m’ouvre. Il riait d’un air égaré ; sa redingote était boutonnée ; il s’assit devant la table à thé : « Notre déjeuner va venir, » me dit-il d’une voix extraordinaire. Je crus voir quelques taches de sang à sa chemise ; je déboutonne brusquement sa redingote : il s’était donné un coup de canif profond de deux pouces dans le bout du sein gauche. Je criai au secours. La servante alla chercher un chirurgien. La blessure était dangereuse[102].

Ce nouveau malheur m’obligea de prendre un parti. Hingant, conseiller au parlement de Bretagne, s’était refusé à recevoir le traitement que le gouvernement anglais accordait aux magistrats français, de même que je n’avais pas voulu accepter le schelling aumône par jour aux émigrés : j’écrivis à M. de Barentin[103] et lui révélai la situation de mon ami. Les parents de Hingant accoururent et l’emmenèrent à la campagne. Dans ce moment même, mon oncle de Bedée me fit parvenir quarante écus, oblation touchante de ma famille persécutée ; il me sembla voir tout l’or du Pérou : le denier des prisonniers de France nourrit le Français exilé.

Ma misère avait mis obstacle à mon travail. Comme je ne fournissais plus de manuscrit, l’impression fut suspendue. Privé de la compagnie de Hingant, je ne gardai pas chez Baylis un logement d’une guinée par mois ; je payai le terme échu et m’en allai. Au-dessous des émigrés indigents qui m’avaient d’abord servi de patrons à Londres, il y en avait d’autres, plus nécessiteux encore. Il est des degrés entre les pauvres comme entre les riches ; on peut aller depuis l’homme qui se couvre l’hiver avec son chien, jusqu’à celui qui grelotte dans ses haillons tailladés. Mes amis me trouvèrent une chambre mieux appropriée à ma fortune décroissante (on n’est pas toujours au comble de la prospérité) ; ils m’installèrent aux environs de Mary-Le-Bone-Street, dans un garret dont la lucarne donnait sur un cimetière : chaque nuit la crécelle du watchman m’annonçait que l’on venait de voler des cadavres. J’eus la consolation d’apprendre que Hingant était hors de danger.

Des camarades me visitaient dans mon atelier. À notre indépendance et à notre pauvreté, on nous eût pris pour des peintres sur les ruines de Rome ; nous étions des artistes en misère sur les ruines de la France. Ma figure servait de modèle et mon lit de siège à mes élèves. Ce lit consistait dans un matelas et une couverture. Je n’avais point de draps ; quand il faisait froid, mon habit et une chaise, ajoutés à ma couverture, me tenaient chaud. Trop faible pour remuer ma couche, elle restait comme Dieu me l’avait retournée.

Mon cousin de La Boüétardais, chassé, faute de payement, d’un taudis irlandais, quoiqu’il eût mis son violon en gage, vint chercher chez moi un abri contre le constable ; un vicaire bas breton lui prêta un lit de sangle. La Boüétardais était, ainsi que Hingant, conseiller au parlement de Bretagne ; il ne possédait pas un mouchoir pour s’envelopper la tête ; mais il avait déserté avec armes et bagages, c’est-à-dire qu’il avait emporté son bonnet carré et sa robe rouge, et il couchait sous la pourpre à mes côtés. Facétieux, bon musicien, ayant la voix belle, quand nous ne dormions pas, il s’asseyait tout nu sur ses sangles, mettait son bonnet carré, et chantait des romances en s’accompagnant d’une guitare qui n’avait que trois cordes. Une nuit que le pauvre garçon fredonnait ainsi l’Hymne à Vénus de Métastase : Scendi propizia, il fut frappé d’un vent coulis ; la bouche lui tourna, et il en mourut, mais pas tout de suite, car je lui frottai cordialement la joue. Nous tenions des conseils dans notre chambre haute, nous raisonnions sur la politique, nous nous occupions des cancans de l’émigration. Le soir, nous allions chez nos tantes et cousines danser, après les modes enrubannées et les chapeaux faits.

 

Ceux qui lisent cette partie de mes Mémoires ne se sont pas aperçus que je les ai interrompus deux fois : une fois, pour offrir un grand dîner au duc d’York, frère du roi d’Angleterre ; une autre fois, pour donner une fête pour l’anniversaire de la rentrée du roi de France à Paris, le 8 juillet. Cette fête m’a coûté quarante mille francs[104]. Les pairs et les pairesses de l’empire britannique, les ambassadeurs, les étrangers de distinction, ont rempli mes salons magnifiquement décorés. Mes tables étincelaient de l’éclat des cristaux de Londres et de l’or des porcelaines de Sèvres. Ce qu’il y a de plus délicat en mets, vins et fleurs, abondait. Portland-Place était encombré de brillantes voitures. Collinet et la musique d’Almack’s enchantaient la mélancolie fashionable des dandys et les élégances rêveuses des ladies pensivement dansantes. L’opposition et la majorité ministérielles avaient fait trêve : lady Canning causait avec lord Londonderry, lady Jersey avec le duc de Wellington. Monsieur, qui m’a fait faire cette année des compliments de mes somptuosités de 1822, ne savait pas, en 1793, qu’il existait non loin de lui un futur ministre, lequel, en attendant ses grandeurs, jeûnait au-dessus d’un cimetière pour péché de fidélité. Je me félicite aujourd’hui d’avoir essayé du naufrage, entrevu la guerre, partagé les souffrances des classes les plus humbles de la société, comme je m’applaudis d’avoir rencontré, dans les temps de prospérité, l’injustice et la calomnie. J’ai profité à ces leçons : la vie, sans les maux qui la rendent grave, est un hochet d’enfant.

J’étais l’homme aux quarante écus ; mais le niveau des fortunes n’étant pas encore établi, et les denrées n’ayant pas baissé de valeur, rien ne fit contre-poids à ma bourse qui se vida. Je ne devais pas compter sur de nouveaux secours de ma famille, exposée en Bretagne au double fléau de la chouannerie et de la Terreur. Je ne voyais plus devant moi que l’hôpital ou la Tamise.

Des domestiques d’émigrés, que leurs maîtres ne pouvaient plus nourrir, s’étaient transformés en restaurateurs pour nourrir leurs maîtres. Dieu sait la chère-lie que l’on faisait à ces tables d’hôtes ! Dieu sait aussi la politique qu’on y entendait ! Toutes les victoires de la République étaient métamorphosées en défaites, et si par hasard on doutait d’une restauration immédiate, on était déclaré Jacobin. Deux vieux évêques, qui avaient un faux air de la mort, se promenaient au printemps dans le parc Saint-James : « Monseigneur, disait l’un, croyez-vous que nous soyons en France au mois de juin ? — Mais, monseigneur, répondait l’autre après avoir mûrement réfléchi, je n’y vois pas d’inconvénient. »

L’homme aux ressources, Peltier, me déterra, ou plutôt me dénicha dans mon aire. Il avait lu dans un journal de Yarmouth qu’une société d’antiquaires s’allait occuper d’une histoire du comté de Suffolk, et qu’on demandait un Français capable de déchiffrer des manuscrits français du XIIe siècle, de la collection de Camden[105]. Le parson, ou ministre, de Beccles, était à la tête de l’entreprise, c’était à lui qu’il se fallait adresser. « Voilà votre affaire, me dit Peltier, partez, vous déchiffrerez ces vieilles paperasses ; vous continuerez à envoyer de la copie de l’Essai à Baylis ; je forcerai ce pleutre à reprendre son impression ; vous reviendrez à Londres avec deux cents guinées, votre ouvrage fait, et vogue la galère ! »

Je voulus balbutier quelques objections : « Eh ! que diable, s’écria mon homme, comptez-vous rester dans ce palais où j’ai déjà un froid horrible ? Si Rivarol, Champcenetz[106], Mirabeau-Tonneau et moi avions eu la bouche en cœur, nous aurions fait de belle besogne dans les Actes des Apôtres ! Savez-vous que cette histoire de Hingant fait un boucan d’enfer ? Vous vouliez donc vous laisser mourir de faim tous deux ? Ah ! ah ! ah ! pouf !… Ah ! ah !… » Peltier, plié en deux, se tenait les genoux à force de rire. Il venait de placer cent exemplaires de son journal aux colonies ; il en avait reçu le payement et faisait sonner ses guinées dans sa poche. Il m’emmena de force, avec La Boüétardais apoplectique, et deux émigrés en guenilles qui se trouvèrent sous sa main, dîner à London-Tavern. Il nous fit boire du vin de Porto, manger du roastbeef et du plumpudding à en crever. « Comment, monsieur le comte, disait-il à mon cousin, avez-vous ainsi la gueule de travers ? » La Boüétardais, moitié choqué, moitié content, expliquait la chose de son mieux ; il racontait qu’il avait été tout à coup saisi en chantant ces deux mots : O bella Venere ! Mon pauvre paralysé avait un air si mort, si transi, si râpé, en barbouillant sa bella Venere, que Peltier se renversa d’un fou rire et pensa culbuter la table, en la frappant en dessous de ses deux pieds.

À la réflexion, le conseil de mon compatriote, vrai personnage de mon autre compatriote Le Sage, ne me parut pas si mauvais. Au bout de trois jours d’enquêtes, après m’être fait habiller par le tailleur de Peltier, je partis pour Beccles avec quelque argent que me prêta Deboffe, sur l’assurance de ma reprise de l’Essai. Je changeai mon nom, qu’aucun Anglais ne pouvait prononcer, en celui de Combourg qu’avait porté mon frère et qui me rappelait les peines et les plaisirs de ma première jeunesse. Descendu à l’auberge, je présentai au ministre du lieu une lettre de Deboffe, fort estimé dans la librairie anglaise, laquelle lettre me recommandait comme un savant du premier ordre. Parfaitement accueilli, je vis tous les gentlemen du canton, et je rencontrai deux officiers de notre marine royale qui donnaient des leçons de français dans le voisinage.

 

Je repris des forces ; les courses que je faisais à cheval me rendirent un peu de santé. L’Angleterre, vue ainsi en détail, était triste, mais charmante ; partout la même chose et le même aspect. M. de Combourg était invité à toutes les parties. Je dus à l’étude le premier adoucissement de mon sort. Cicéron avait raison de recommander le commerce des lettres dans les chagrins de la vie. Les femmes étaient charmées de rencontrer un Français pour parler français.

Les malheurs de ma famille, que j’appris par les journaux, et qui me firent connaître sous mon véritable nom (car je ne pus cacher ma douleur), augmentèrent à mon égard l’intérêt de la société. Les feuilles publiques annoncèrent la mort de M. de Malesherbes ; celle de sa fille, madame la présidente de Rosambo ; celle de sa petite-fille, madame la comtesse de Chateaubriand ; et celle de son petit-gendre, le comte de Chateaubriand, mon frère, immolés ensemble, le même jour, à la même heure, au même échafaud[107]. M. de Malesherbes était l’objet de l’admiration et de la vénération des Anglais ; mon alliance de famille avec le défenseur de Louis XVI ajouta à la bienveillance de mes hôtes.

Mon oncle de Bedée me manda les persécutions éprouvées par le reste de mes parents. Ma vieille et incomparable mère avait été jetée dans une charrette avec d’autres victimes, et conduite du fond de la Bretagne dans les geôles de Paris, afin de partager le sort du fils qu’elle avait tant aimé. Ma femme et ma sœur Lucile, dans les cachots de Rennes, attendaient leur sentence ; il avait été question de les enfermer au château de Combourg, devenu forteresse d’État : on accusait leur innocence du crime de mon émigration. Qu’étaient-ce que nos chagrins en terre étrangère, comparés à ceux des Français demeurés dans leur patrie ? Et pourtant, quel malheur, au milieu des souffrances de l’exil, de savoir que notre exil même devenait le prétexte de la persécution de nos proches !

Il y a deux ans que l’anneau de mariage de ma belle-sœur fut ramassé dans le ruisseau de la rue Cassette ; on me l’apporta ; il était brisé ; les deux cerceaux de l’alliance étaient ouverts et pendaient enlacés l’un à l’autre ; les noms s’y lisaient parfaitement gravés. Comment cette bague s’était-elle retrouvée ? Dans quel lieu et quand avait-elle été perdue ? La victime, emprisonnée au Luxembourg, avait-elle passé par la rue Cassette en allant au supplice ? Avait-elle laissé tomber la bague du haut du tombereau ? Cette bague avait-elle été arrachée de son doigt après l’exécution ? Je fus tout saisi à la vue de ce symbole qui, par sa brisure et son inscription, me rappelait de si cruelles destinées. Quelque chose de mystérieux et de fatal s’attachait à cet anneau que ma belle-sœur semblait m’envoyer du séjour des morts, en mémoire d’elle et de mon frère. Je l’ai remis à son fils ; puisse-t-il ne pas lui porter malheur !

 

Cher orphelin, image de ta mère,

Au ciel pour toi, je demande ici-bas,

Les jours heureux retranchés à ton père

Et les enfants que ton oncle n’a pas[108].

 

Ce mauvais couplet et deux ou trois autres sont le seul présent que j’aie pu faire à mon neveu lorsqu’il s’est marié.

Un autre monument m’est resté de ces malheurs : voici ce que m’écrit M. de Contencin, qui, en fouillant dans les archives de la ville, a trouvé l’ordre du tribunal révolutionnaire qui envoyait mon frère et sa famille à l’échafaud :

 

« Monsieur le vicomte,

« Il y a une sorte de cruauté à réveiller dans une âme qui a beaucoup souffert le souvenir des maux qui l’ont affectée le plus douloureusement. Cette pensée m’a fait hésiter quelque temps à vous offrir un bien triste document qui, dans mes recherches historiques, m’est tombé sous la main. C’est un acte de décès signé avant la mort par un homme qui s’est toujours montré implacable comme elle, toutes les fois qu’il a trouvé réunies sur la même tête l’illustration et la vertu.

« Je désire, monsieur le vicomte, que vous ne me sachiez pas trop mauvais gré d’ajouter à vos archives de famille un titre qui rappelle de si cruels souvenirs. J’ai supposé qu’il aurait de l’intérêt pour vous, puisqu’il avait du prix à mes yeux, et dès lors j’ai songé à vous l’offrir. Si je ne suis point indiscret, je m’en féliciterai doublement, car je trouve aujourd’hui dans ma démarche l’occasion de vous exprimer les sentiments de profond respect et d’admiration sincère que vous m’avez inspirés depuis longtemps, et avec lesquels je suis, monsieur le vicomte,

« Votre très humble et très obéissant serviteur,

« A. DE CONTENCIN. »

Hôtel de la préfecture de la Seine,

Paris, le 28 mars 1835.

 

Voici ma réponse à cette lettre :

 

« J’avais fait, monsieur, chercher à la Sainte-Chapelle les pièces du procès de mon malheureux frère et de sa femme, mais on n’avait pas trouvé l’ordre que vous avez bien voulu m’envoyer. Cet ordre et tant d’autres, avec leurs ratures, leurs noms estropiés, auront été présentés à Fouquier au tribunal de Dieu : il lui aura bien fallu reconnaître sa signature. Voilà les temps qu’on regrette, et sur lesquels on écrit des volumes d’admiration ! Au surplus, j’envie mon frère : depuis longues années du moins il a quitté ce triste monde. Je vous remercie infiniment, monsieur, de l’estime que vous voulez bien me témoigner dans votre belle et noble lettre, et vous prie d’agréer l’assurance de la considération très distinguée avec laquelle j’ai l’honneur d’être, etc. »

 

Cet ordre de mort est surtout remarquable par les preuves de la légèreté avec laquelle les meurtres étaient commis : des noms sont mal orthographiés, d’autres sont effacés. Ces défauts de forme, qui auraient suffi pour annuler la plus simple sentence, n’arrêtaient point les bourreaux ; ils ne tenaient qu’à l’heure exacte de la mort : à cinq heures précises. Voici la pièce authentique, je la copie fidèlement :

 

EXÉCUTEUR DES JUGEMENTS CRIMINELS

___________________

 

TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE

« L’exécuteur des jugements criminels ne fera faute de se rendre à la maison de justice de la Conciergerie, pour y mettre à exécution le jugement qui condamne Mousset, d’Esprémenil, Chapelier, Thouret, Hell, Lamoignon Malsherbes, la femme Lepelletier Rosambo, Château Brian et sa femme (le nom « propre effacé, illisible), la veuve Duchatelet, la femme de Grammont, ci-devant duc, la femme Rochechuart (Rochechouart), et Parmentier ; – 14, à la peine de mort. L’exécution aura lieu aujourd’hui, à cinq heures précises, sur la place de la Révolution de cette ville.

« L’accusateur public,

« H.-Q. FOUQUIER. »

Fait au Tribunal, le 3 floréal, l’an II de la République française.

Deux voitures.

 

Le 9 thermidor sauva les jours de ma mère ; mais elle fut oubliée à la Conciergerie. Le commissaire conventionnel la trouva : « Que fais-tu là, citoyenne ? lui dit-il ; qui es-tu ? pourquoi restes-tu ici ? » Ma mère répondit qu’ayant perdu son fils, elle ne s’informait point de ce qui se passait, et qu’il lui était indifférent de mourir dans la prison ou ailleurs. « Mais tu as peut-être d’autres enfants ? » répliqua le commissaire. Ma mère nomma ma femme et mes sœurs détenues à Rennes. L’ordre fut expédié de mettre celles-ci en liberté, et l’on contraignit ma mère de sortir.

Dans les histoires de la Révolution, on a oublié de placer le tableau de la France extérieure auprès du tableau de la France intérieure, de peindre cette grande colonie d’exilés, variant son industrie et ses peines de la diversité des climats et de la différence des mœurs des peuples.

En dehors de la France, tout s’opérant par individu, métamorphoses d’états, afflictions obscures, sacrifices sans bruit, sans récompense ; et dans cette variété d’individus de tout rang, de tout âge, de tout sexe, une idée fixe conservée ; la vieille France voyageuse avec ses préjugés et ses fidèles, comme autrefois l’Église de Dieu errante sur la terre avec ses vertus et ses martyrs.

En dedans de la France, tout s’opérant par masse : Barère annonçant des meurtres et des conquêtes, des guerres civiles et des guerres étrangères ; les combats gigantesques de la Vendée et des bords du Rhin ; les trônes croulant au bruit de la marche de nos armées ; nos flottes abîmées dans les flots ; le peuple déterrant les monarques à Saint-Denis et jetant la poussière des rois morts au visage des rois vivants pour les aveugler ; la nouvelle France, glorieuse de ses nouvelles libertés, fière même de ses crimes, stable sur son propre sol, tout en reculant ses frontières, doublement armée du glaive du bourreau et de l’épée du soldat.

Au milieu de mes chagrins de famille, quelques lettres de mon ami Hingant vinrent me rassurer sur son sort, lettres d’ailleurs fort remarquables : il m’écrivait au mois de septembre 1795 : « Votre lettre du 23 août est pleine de la sensibilité la plus touchante. Je l’ai montrée à quelques personnes qui avaient les yeux mouillés en la lisant. J’ai été presque tenté de leur dire ce que Diderot disait le jour que J.-J. Rousseau vint pleurer dans sa prison, à Vincennes : Voyez comme mes amis m’aiment. Ma maladie n’a été, au vrai, qu’une de ces fièvres de nerfs qui font beaucoup souffrir, et dont le temps et la patience sont les meilleurs remèdes. Je lisais pendant cette fièvre des extraits du Phédon et du Timée. Ces livres-là donnent appétit de mourir, et je disais comme Caton :

 

« It must be so, Plato ; thou reason’ st well !

 

« Je me faisais une idée de mon voyage, comme on se ferait une idée d’un voyage aux grandes Indes. Je me représentais que je verrais beaucoup d’objets nouveaux dans le monde des esprits (comme l’appelle « Swedenborg), et surtout que je serais exempt des fatigues et des dangers du voyage. »

 

À quatre lieues de Beccles, dans une petite ville appelée Bungay, demeurait un ministre anglais, le révérend M. Ives, grand helléniste et grand mathématicien. Il avait une femme jeune encore, charmante de figure, d’esprit et de manières, et une fille unique, âgée de quinze ans. Présenté dans cette maison, j’y fus mieux reçu que partout ailleurs. On buvait à la manière des anciens Anglais, et on restait deux heures à table après les femmes. M. Ives, qui avait vu l’Amérique, aimait à conter ses voyages, à entendre le récit des miens, à parler de Newton et d’Homère. Sa fille, devenue savante pour lui plaire, était excellente musicienne et chantait comme aujourd’hui madame Pasta[109]. Elle reparaissait au thé et charmait le sommeil communicatif du vieux ministre. Appuyé au bout du piano, j’écoutais miss Ives en silence.

La musique finie, la young lady me questionnait sur la France, sur la littérature ; elle me demandait des plans d’études ; elle désirait particulièrement connaître les auteurs italiens, et me pria de lui donner quelques notes sur la Divina Commedia et la Gerusalemme. Peu à peu, j’éprouvai le charme timide d’un attachement sorti de l’âme : j’avais paré les Floridiennes, je n’aurais pas osé relever le gant de miss Ives ; je m’embarrassais quand j’essayais de traduire quelque passage du Tasse. J’étais plus à l’aise avec un génie plus chaste et plus mâle, Dante.

Les années de Charlotte Ives et les miennes concordaient. Dans les liaisons qui ne se forment qu’au milieu de votre carrière, il entre quelque mélancolie ; si l’on ne se rencontre pas de prime abord, les souvenirs de la personne qu’on aime ne se trouvent point mêlés à la partie des jours où l’on respira sans la connaître : ces jours, qui appartiennent à une autre société, sont pénibles à la mémoire et comme retranchés de notre existence. Y a-t-il disproportion d’âge, les inconvénients augmentent : le plus vieux a commencé la vie avant que le plus jeune fût au monde ; le plus jeune est destiné à demeurer seul à son tour : l’un a marché dans une solitude en deçà d’un berceau, l’autre traversera une solitude au-delà d’une tombe ; le passé fut un désert pour le premier, l’avenir sera un désert pour le second. Il est difficile d’aimer avec toutes les conditions de bonheur, jeunesse, beauté, temps opportun, harmonie de cœur, de goût, de caractère, de grâces et d’années.

Ayant fait une chute de cheval, je restai quelque temps chez M. Ives. C’était l’hiver ; les songes de ma vie commencèrent à fuir devant la réalité. Miss Ives devenait plus réservée ; elle cessa de m’apporter des fleurs ; elle ne voulut plus chanter.

Si l’on m’eût dit que je passerais le reste de ma vie, ignoré au sein de cette famille solitaire, je serais mort de plaisir : il ne manque à l’amour que la durée pour être à la fois l’Éden avant la chute et l’Hosanna sans fin. Faites que la beauté reste, que la jeunesse demeure, que le cœur ne se puisse lasser, et vous reproduirez le ciel. L’amour est si bien la félicité souveraine qu’il est poursuivi de la chimère d’être toujours ; il ne veut prononcer que des serments irrévocables ; au défaut de ses joies, il cherche à éterniser ses douleurs : ange tombé, il parle encore le langage qu’il parlait au séjour incorruptible ; son espérance est de ne cesser jamais ; dans sa double nature et dans sa double illusion ici-bas, il prétend se perpétuer par d’immortelles pensées et par des générations intarissables.

Je voyais venir avec consternation le moment où je serais obligé de me retirer. La veille du jour annoncé comme celui de mon départ, le dîner fut morne. À mon grand étonnement, M. Ives se retira au dessert en emmenant sa fille, et je restai seul avec madame Ives : elle était dans un embarras extrême. Je crus qu’elle m’allait faire des reproches d’une inclination qu’elle avait pu découvrir, mais dont jamais je n’avais parlé. Elle me regardait, baissait les yeux, rougissait ; elle-même séduisante dans ce trouble, il n’y a point de sentiment qu’elle n’eût pu revendiquer pour elle. Enfin, brisant avec effort l’obstacle qui lui ôtait la parole : « Monsieur, me dit-elle en anglais, vous avez vu ma confusion : je ne sais si Charlotte vous plaît, mais il est impossible de tromper une mère ; ma fille a certainement conçu de l’attachement pour vous. M. Ives et moi nous nous sommes consultés ; vous nous convenez sous tous les rapports ; nous croyons que vous rendrez notre fille heureuse. Vous n’avez plus de patrie ; vous venez de perdre vos parents ; vos biens sont vendus ; qui pourrait donc vous rappeler en France ? En attendant notre héritage, vous vivrez avec nous. »



CHARLOTTE

De toutes les peines que j’avais endurées, celle-là me fut la plus sensible et la plus grande. Je me jetai aux genoux de madame Ives ; je couvris ses mains de mes baisers et de mes larmes. Elle croyait que je pleurais de bonheur, et elle se mit à sangloter de joie. Elle étendit le bras pour tirer le cordon de la sonnette ; elle appela son mari et sa fille : « Arrêtez ! m’écriai-je ; je suis marié ! » Elle tomba évanouie.

Je sortis, et, sans rentrer dans ma chambre, je partis à pied. J’arrivai à Beccles, et je pris la poste pour Londres, après avoir écrit à madame Ives une lettre dont je regrette de n’avoir pas gardé de copie.

Le plus doux, le plus tendre et le plus reconnaissant souvenir m’est resté de cet événement. Avant ma renommée, la famille de M. Ives est la seule qui m’ait voulu du bien et qui m’ait accueilli d’une affection véritable. Pauvre, ignoré, proscrit, sans séduction, sans beauté, je trouve un avenir assuré, une patrie, une épouse charmante pour me retirer de mon délaissement, une mère presque aussi belle pour me tenir lieu de ma vieille mère, un père instruit, aimant et cultivant les lettres pour remplacer le père dont le ciel m’avait privé ; qu’apportais-je en compensation de tout cela ? Aucune illusion ne pouvait entrer dans le choix que l’on faisait de moi ; je devais croire être aimé. Depuis cette époque, je n’ai rencontré qu’un attachement assez élevé pour m’inspirer la même confiance. Quant à l’intérêt dont j’ai pu être l’objet dans la suite, je n’ai jamais pu démêler si des causes extérieures, si le fracas de la renommée, la parure des partis, l’éclat des hautes positions littéraires ou politiques, n’étaient pas l’enveloppe qui m’attirait des empressements.

Au reste, en épousant Charlotte Ives, mon rôle changeait sur la terre : enseveli dans un comté de la Grande-Bretagne, je serais devenu un gentleman chasseur : pas une seule ligne ne serait tombée de ma plume ; j’eusse même oublié ma langue, car j’écrivais en anglais, et mes idées commençaient à se former en anglais dans ma tête. Mon pays aurait-il beaucoup perdu à ma disparition ? Si je pouvais mettre à part ce qui m’a consolé, je dirais que je compterais déjà bien des jours de calme, au lieu des jours de trouble échus à mon lot. L’Empire, la Restauration, les divisions, les querelles de la France, que m’eût fait tout cela ? Je n’aurais pas eu chaque matin à pallier des fautes, à combattre des erreurs. Est-il certain que j’aie un talent véritable et que ce talent ait valu la peine du sacrifice de ma vie ? Dépasserai-je ma tombe ? Si je vais au-delà, y aura-t-il dans la transformation qui s’opère, dans un monde changé et occupé de toute autre chose, y aura-t-il un public pour m’entendre ? Ne serai-je pas un homme d’autrefois, inintelligible aux générations nouvelles ? Mes idées, mes sentiments, mon style même, ne seront-ils pas à la dédaigneuse postérité choses ennuyeuses et vieillies ? Mon ombre pourra-t-elle dire comme celle de Virgile à Dante : « Pœta fui e cantai : Je fus poète, et je chantai[110] ? »

 

Revenu à Londres, je n’y trouvai pas le repos : j’avais fui devant ma destinée comme un malfaiteur devant son crime. Combien il avait dû être pénible à une famille si digne de mes hommages, de mes respects, de ma reconnaissance, d’éprouver une sorte de refus de l’homme inconnu qu’elle avait accueilli, auquel elle avait offert de nouveaux foyers avec une simplicité, une absence de soupçon, de précaution qui tenaient des mœurs patriarcales ! Je me représentais le chagrin de Charlotte, les justes reproches que l’on pouvait et qu’on devait m’adresser : car enfin j’avais mis de la complaisance à m’abandonner à une inclination dont je connaissais l’insurmontable illégitimité. Était-ce donc une séduction que j’avais vainement tentée, sans me rendre compte de cette blâmable conduite ? Mais en m’arrêtant, comme je le fis, pour rester honnête homme, ou en passant par dessus l’obstacle pour me livrer à un penchant flétri d’avance par ma conduite, je n’aurais pu que plonger l’objet de cette séduction dans le regret ou la douleur.

De ces amères réflexions, je me laissais aller à d’autres sentiments non moins remplis d’amertume : je maudissais mon mariage qui, selon les fausses perceptions de mon esprit, alors très malade, m’avait jeté hors de mes voies et me privait du bonheur. Je ne songeais pas qu’en raison de cette nature souffrante à laquelle j’étais soumis et de ces notions romanesques de liberté que je nourrissais, un mariage avec miss Ives eût été pour moi aussi pénible qu’une union plus indépendante.

Une chose restait pure et charmante en moi, quoique profondément triste : l’image de Charlotte ; cette image finissait par dominer mes révoltes contre mon sort. Je fus cent fois tenté de retourner à Bungay, d’aller, non me présenter à la famille troublée, mais me cacher sur le bord du chemin pour voir passer Charlotte, pour la suivre au temple où nous avions le même Dieu, sinon le même autel, pour offrir à cette femme, à travers le ciel, l’inexprimable ardeur de mes vœux, pour prononcer, du moins en pensée, cette prière de la bénédiction nuptiale que j’aurais pu entendre de la bouche d’un ministre dans ce temple :

« Ô Dieu, unissez, s’il vous plaît, les esprits de ces époux, et versez dans leurs cœurs une sincère amitié. Regardez d’un œil favorable votre servante. Faites que son joug soit un joug d’amour et de paix, qu’elle obtienne une heureuse fécondité ; faites, Seigneur, que ces époux voient tous deux les enfants de leurs enfants jusqu’à la troisième et quatrième génération, et qu’ils parviennent à une heureuse vieillesse. »

Errant de résolution en résolution, j’écrivais à Charlotte de longues lettres que je déchirais. Quelques billets insignifiants, que j’avais reçus d’elle, me servaient de talisman ; attachée à mes pas par ma pensée, Charlotte, gracieuse, attendrie, me suivait, en les purifiant, par les sentiers de la sylphide. Elle absorbait mes facultés ; elle était le centre à travers lequel plongeait mon intelligence, de même que le sang passe par le cœur ; elle me dégoûtait de tout, car j’en faisais un objet perpétuel de comparaison à son avantage. Une passion vraie et malheureuse est un levain empoisonné qui reste au fond de l’âme et qui gâterait le pain des anges.

Les lieux que j’avais parcourus, les heures et les paroles que j’avais échangées avec Charlotte, étaient gravés dans ma mémoire : je voyais le sourire de l’épouse qui m’avait été destinée ; je touchais respectueusement ses cheveux noirs ; je pressais ses beaux bras contre ma poitrine, ainsi qu’une chaîne de lis que j’aurais portée à mon cou. Je n’étais pas plutôt dans un lieu écarté, que Charlotte, aux blanches mains, se venait placer à mes côtés. Je devinais sa présence, comme la nuit on respire le parfum des fleurs qu’on ne voit pas.

Privé de la société d’Hingant, mes promenades, plus solitaires que jamais, me laissaient en pleine liberté d’y mener l’image de Charlotte. À la distance de trente milles de Londres, il n’y a pas une bruyère, un chemin, une église que je n’aie visités. Les endroits les plus abandonnés, un préau d’orties, un fossé planté de chardons, tout ce qui était négligé des hommes, devenaient pour moi des lieux préférés, et dans ces lieux Byron respirait déjà. La tête appuyée sur ma main, je regardais les sites dédaignés ; quand leur impression pénible m’affectait trop, le souvenir de Charlotte venait me ravir : j’étais alors comme ce pèlerin, lequel, arrivé dans une solitude à la vue des rochers du Sinaï, entendit chanter le rossignol.

À Londres, on était surpris de mes façons. Je ne regardais personne, je ne répondais point, je ne savais ce que l’on me disait : mes anciens camarades me soupçonnaient atteint de folie.

 

Qu’arriva-t-il à Bungay après mon départ ? Qu’est devenue cette famille où j’avais apporté la joie et le deuil ?

Vous vous souvenez toujours bien que je suis ambassadeur auprès de Georges IV, et que j’écris à Londres, en 1822, ce qui m’arriva à Londres en 1793.

Quelques affaires, depuis huit jours, m’ont obligé d’interrompre la narration que je reprends aujourd’hui. Dans cet intervalle, mon valet de chambre est venu me dire, un matin, entre midi et une heure, qu’une voiture était arrêtée à ma porte, et qu’une dame anglaise demandait à me parler. Comme je me suis fait une règle, dans ma position publique, de ne refuser personne, j’ai dit de laisser monter cette dame.

J’étais dans mon cabinet ; on a annoncé lady Sulton ; j’ai vu entrer une femme en deuil, accompagnée de deux beaux garçons également en deuil : l’un pouvait avoir seize ans et l’autre quatorze. Je me suis avancé vers l’étrangère ; elle était si émue qu’elle pouvait à peine marcher. Elle m’a dit d’une voix altérée : « Mylord, do you remember me ? Me reconnaissez-vous ? » Oui, j’ai reconnu miss Ives ! les années qui avaient passé sur sa tête ne lui avaient laissé que leur printemps. Je l’ai prise par la main, je l’ai fait asseoir et je me suis assis à ses côtés. Je ne lui pouvais parler ; mes yeux étaient pleins de larmes ; je la regardais en silence à travers ces larmes ; je sentais que je l’avais profondément aimée par ce que j’éprouvais. Enfin, j’ai pu lui dire à mon tour : « Et vous, madame, me reconnaissez-vous ? » Elle a levé les yeux qu’elle tenait baissés, et, pour toute réponse, elle m’a adressé un regard souriant et mélancolique comme un long souvenir. Sa main était toujours entre les deux miennes. Charlotte m’a dit : « Je suis en deuil de ma mère ; mon père est mort depuis plusieurs années. Voilà mes enfants. » À ces derniers mots, elle a retiré sa main et s’est enfoncée dans son fauteuil, en couvrant ses yeux de son mouchoir.

Bientôt elle a repris : « Mylord, je vous parle à présent dans la langue que j’essayais avec vous à Bungay. Je suis honteuse : excusez-moi. Mes enfants sont fils de l’amiral Sulton, que j’épousai trois ans après votre départ d’Angleterre. Mais aujourd’hui je n’ai pas la tête assez à moi pour entrer dans le détail. Permettez-moi de revenir. » Je lui ai demandé son adresse en lui donnant le bras pour la reconduire à sa voiture. Elle tremblait, et je serrai sa main contre mon cœur.

Je me rendis le lendemain chez lady Sulton ; je la trouvai seule. Alors commença entre nous la série de ces vous souvient-il, qui font renaître toute une vie. À chaque vous souvient-il, nous nous regardions ; nous cherchions à découvrir sur nos visages ces traces du temps qui mesurent cruellement la distance du point de départ et l’étendue du chemin parcouru. J’ai dit à Charlotte : « Comment votre mère vous apprit-elle… ? » Charlotte rougit et m’interrompit vivement : « Je suis venue à Londres pour vous prier de vous intéresser aux enfants de l’amiral Sulton : l’aîné désirerait passer à Bombay. M. Canning, nommé gouverneur des Indes, est votre ami ; il pourrait emmener mon fils avec lui. Je serais bien reconnaissante, et j’aimerais à vous devoir le bonheur de mon premier enfant. » Elle appuya sur ces derniers mots.

« Ah ! Madame, lui répondis-je, que me rappelez-vous ? Quel bouleversement de destinées ! Vous qui avez reçu à la table hospitalière de votre père un pauvre banni ; vous qui n’avez point dédaigné ses souffrances ; vous qui peut-être aviez pensé à l’élever jusqu’à un rang glorieux et inespéré, c’est vous qui réclamez sa protection dans votre pays ! Je verrai M. Canning ; votre fils, quoi qu’il m’en coûte de lui donner ce nom, votre fils, si cela dépend de moi, ira aux Indes. Mais, dites-moi, madame, que vous fait ma fortune nouvelle ? Comment me voyez-vous aujourd’hui ? Ce mot de mylord que vous employez me semble bien dur. »

Charlotte répliqua : « Je ne vous trouve point changé, pas même vieilli. Quand je parlais de vous à mes parents pendant votre absence, c’était toujours le titre de mylord que je vous donnais ; il me semblait que vous le deviez porter : n’étiez-vous pas pour moi comme un mari, my lord and master, mon seigneur et maître ? » Cette gracieuse femme avait quelque chose de l’Ève de Milton, en prononçant ces paroles : elle n’était point née du sein d’une autre femme ; sa beauté portait l’empreinte de la main divine qui l’avait pétrie.

Je courus chez M. Canning et chez lord Londonderry ; ils me firent des difficultés pour une petite place, comme on m’en aurait fait en France ; mais ils promettaient comme on promet à la cour. Je rendis compte à lady Sulton de ma démarche. Je la revis trois fois : à ma quatrième visite, elle me déclara qu’elle allait retourner à Bungay. Cette dernière entrevue fut douloureuse. Charlotte m’entretint encore du passé de notre vie cachée, de nos lectures, de nos promenades, de la musique, des fleurs d’antan, des espérances d’autrefois. « Quand je vous ai connu, me disait-elle, personne ne prononçait votre nom ; maintenant, qui l’ignore ? Savez-vous que je possède un ouvrage et plusieurs lettres, écrits de votre main ? Les voilà » Et elle me remit un paquet. « Ne vous offensez pas si je ne veux rien garder de vous, » et elle se prit à pleurer. « Farewell ! farewell ! me dit-elle, souvenez-vous de mon fils. Je ne vous reverrai jamais, car vous ne viendrez pas me chercher à Bungay. — J’irai, m’écriai-je ; j’irai vous porter le brevet de votre fils. » Elle secoua la tête d’un air de doute, et se retira.

Rentré à l’ambassade, je m’enfermai et j’ouvris le paquet. Il ne contenait que des billets de moi insignifiants et un plan d’études, avec des remarques sur les poètes anglais et italiens. J’avais espéré trouver une lettre de Charlotte ; il n’y en avait point ; mais j’aperçus aux marges du manuscrit quelques notes anglaises, françaises et latines, dont l’encre vieillie et la jeune écriture témoignaient qu’elles étaient depuis longtemps déposées sur ces marges.

Voilà mon histoire avec miss Ives. En achevant de la raconter, il me semble que je perds une seconde fois Charlotte, dans cette même île où je la perdis une première. Mais entre ce que j’éprouve à cette heure pour elle, et ce que j’éprouvais aux heures dont je rappelle les tendresses, il y a tout l’espace de l’innocence : des passions se sont interposées entre miss Ives et lady Sulton. Je ne porterais plus à une femme ingénue la candeur des désirs, la suave ignorance d’un amour resté à la limite du rêve. J’écrivais alors sur le vague des tristesses ; je n’en suis plus au vague de la vie. Eh bien ! si j’avais serré dans mes bras, épouse et mère, celle qui me fut destinée vierge et épouse, c’eût été avec une sorte de rage, pour flétrir, remplir de douleur et étouffer ces vingt-sept années livrées à un autre, après m’avoir été offertes.

Je dois regarder le sentiment que je viens de rappeler comme le premier de cette espèce entré dans mon cœur ; il n’était cependant point sympathique à ma nature orageuse ; elle l’aurait corrompu ; elle m’eût rendu incapable de savourer longuement de saintes délectations. C’était alors qu’aigri par les malheurs, déjà pèlerin d’outre-mer, ayant commencé mon solitaire voyage, c’était alors que les folles idées peintes dans le mystère de René m’obsédaient et faisaient de moi l’être le plus tourmenté qui fût sur la terre. Quoi qu’il en soit, la chaste image de Charlotte, en faisant pénétrer au fond de mon âme quelques rayons d’une lumière vraie, dissipa d’abord une nuée de fantômes : ma démone, comme un mauvais génie, se replongea dans l’abîme ; elle attendit l’effet du temps pour renouveler ses apparitions.

 

Mes rapports avec Deboffle n’avaient jamais été interrompus complètement pour l’Essai sur les Révolutions, et il m’importait de les reprendre au plus vite à Londres pour soutenir ma vie matérielle. Mais d’où m’était venu mon dernier malheur ? de mon obstination au silence. Pour comprendre ceci, il faut entrer dans mon caractère.

En aucun temps il ne m’a été possible de surmonter cet esprit de retenue et de solitude intérieure qui m’empêche de causer de ce qui me touche.

Personne ne saurait affirmer sans mentir que j’aie raconté ce que la plupart des gens racontent dans un moment de peine, de plaisir ou de vanité. Un nom, une confession de quelque gravité, ne sort point ou ne sort que rarement de ma bouche. Je n’entretiens jamais les passants de mes intérêts, de mes desseins, de mes travaux, de mes idées, de mes attachements, de mes joies, de mes chagrins, persuadé de l’ennui profond que l’on cause aux autres en leur parlant de soi. Sincère et véridique, je manque d’ouverture de cœur : mon âme tend incessamment à se fermer ; je ne dis point une chose entière et je n’ai laissé passer ma vie complète que dans ces Mémoires. Si j’essaye de commencer un récit, soudain l’idée de sa longueur m’épouvante ; au bout de quatre paroles, le son de ma voix me devient insupportable et je me tais. Comme je ne crois à rien, excepté en religion, je me défie de tout : la malveillance et le dénigrement sont les deux caractères de l’esprit français ; la moquerie et la calomnie, le résultat certain d’une confidence.

Mais qu’ai-je gagné à ma nature réservée ? d’être devenu, parce que j’étais impénétrable, un je ne sais quoi de fantaisie, qui n’a aucun rapport avec ma réalité. Mes amis mêmes se trompent sur moi, en croyant me faire mieux connaître et en m’embellissant des illusions de leur attachement. Toutes les médiocrités d’antichambre, de bureaux, de gazettes, de cafés m’ont supposé de l’ambition, et je n’en ai aucune. Froid et sec en matière usuelle, je n’ai rien de l’enthousiaste et du sentimental : ma perception distincte et rapide traverse vite le fait et l’homme, et les dépouille de toute importance. Loin de m’entraîner, d’idéaliser les vérités applicables, mon imagination ravale les plus hauts événements, me déjoue moi-même ; le côté petit et ridicule des objets m’apparaît tout d’abord ; de grands génies et de grandes choses, il n’en existe guère à mes yeux. Poli, laudatif, admiratif pour les suffisances qui se proclament intelligences supérieures, mon mépris caché rit et place sur tous ces visages enfumés d’encens des masques de Callot. En politique, la chaleur de mes opinions n’a jamais excédé la longueur de mon discours ou de ma brochure. Dans l’existence intérieure et théorique, je suis l’homme de tous les songes ; dans l’existence extérieure et pratique, l’homme des réalités. Aventureux et ordonné, passionné et méthodique, il n’y a jamais eu d’être à la fois plus chimérique et plus positif que moi, de plus ardent et de plus glacé ; androgyne bizarre, pétri des sangs divers de ma mère et de mon père.

Les portraits qu’on a faits de moi, hors de toute ressemblance, sont principalement dus à la réticence de mes paroles. La foule est trop légère, trop inattentive pour se donner le temps, lorsqu’elle n’est pas avertie, de voir les individus tels qu’ils sont. Quand, par hasard, j’ai essayé de redresser quelques-uns de ces faux jugements dans mes préfaces, on ne m’a pas cru. En dernier résultat, tout m’étant égal, je n’insistais pas ; un comme vous voudrez m’a toujours débarrassé de l’ennui de persuader personne ou de chercher à établir une vérité. Je rentre dans mon for intérieur, comme un lièvre dans son gîte : là je me remets à contempler la feuille qui remue ou le brin d’herbe qui s’incline.

Je ne me fais pas une vertu de ma circonspection invincible autant qu’involontaire : si elle n’est pas une fausseté, elle en a l’apparence ; elle n’est pas en harmonie avec des natures plus heureuses, plus aimables, plus faciles, plus naïves, plus abondantes, plus communicatives que la mienne. Souvent elle m’a nui dans les sentiments et dans les affaires, parce que je n’ai jamais pu souffrir les explications, les raccommodements par protestation et éclaircissement, lamentation et pleurs, verbiage et reproches, détails et apologie.

Au cas de la famille Ives, ce silence obstiné de moi sur moi-même me fut extrêmement fatal. Vingt fois la mère de Charlotte s’était enquise de mes parents et m’avait mis sur la voie des révélations. Ne prévoyant pas où mon mutisme me mènerait, je me contentai, comme d’usage, de répondre quelques mots vagues et brefs. Si je n’eusse été atteint de cet odieux travers d’esprit, toute méprise devenant impossible, je n’aurais pas eu l’air d’avoir voulu tromper la plus généreuse hospitalité ; la vérité, dite par moi au moment décisif, ne m’excusait pas : un mal réel n’en avait pas moins été fait.

Je repris mon travail au milieu de mes chagrins et des justes reproches que je me faisais. Je m’accommodais même de ce travail, car il m’était venu en pensée qu’en acquérant du renom, je rendrais la famille Ives moins repentante de l’intérêt qu’elle m’avait témoigné. Charlotte, que je cherchais ainsi à me réconcilier par la gloire, présidait à mes études. Son image était assise devant moi tandis que j’écrivais. Quand je levais les yeux de dessus mon papier, je les portais sur l’image adorée, comme si le modèle eût été là en effet. Les habitants de l’île de Ceylan virent un matin l’astre du jour se lever dans une pompe extraordinaire, son globe s’ouvrit et il en sortit une brillante créature qui dit aux Ceylanais : « Je viens régner sur vous. » Charlotte, éclose d’un rayon de lumière, régnait sur moi.

Abandonnons-les, ces souvenirs ; les souvenirs vieillissent et s’effacent comme les espérances. Ma vie va changer, elle va couler sous d’autres cieux, dans d’autres vallées. Premier amour de ma jeunesse, vous fuyez avec vos charmes ! Je viens de revoir Charlotte, il est vrai, mais après combien d’années l’ai-je revue ? Douce lueur du passé, rose pâle du crépuscule qui borde la nuit, quand le soleil depuis longtemps est couché !

 

On a souvent représenté la vie (moi tout le premier) comme une montagne que l’on gravit d’un côté et que l’on dévale de l’autre : il serait aussi vrai de la comparer à une Alpe, au sommet chauve couronné de glace, et qui n’a pas de revers. En suivant cette image, le voyageur monte toujours et ne descend plus ; il voit mieux alors l’espace qu’il a parcouru, les sentiers qu’il n’a pas choisis et à l’aide desquels il se fût élevé par une pente adoucie : il regarde avec regret et douleur le point où il a commencé de s’égarer. Ainsi, c’est à la publication de l’Essai historique que je dois marquer le premier pas qui me fourvoya du chemin de la paix. J’achevai la première partie du grand travail que je m’étais tracé ; j’en écrivis le dernier mot entre l’idée de la mort (j’étais retombé malade) et un rêve évanoui : In somnis venit imago conjugis[111]. Imprimé chez Baylis, l’Essai parut chez Deboffe en 1797[112]. Cette date est celle d’une des transformations de ma vie. Il y a des moments où notre destinée, soit qu’elle cède à la société, soit qu’elle obéisse à la nature, soit qu’elle commence à nous faire ce que nous devons demeurer, se détourne soudain de sa ligne première, telle qu’un fleuve qui change son cours par une subite inflexion.

L’Essai offre le compendium de mon existence, comme poète, moraliste, publiciste et politique. Dire que j’espérais, autant du moins que je puis espérer, un grand succès de l’ouvrage, cela va sans dire : nous autres auteurs, petits prodiges d’une ère prodigieuse, nous avons la prétention d’entretenir des intelligences avec les races futures ; mais nous ignorons, que je crois, la demeure de la postérité, nous mettons mal son adresse. Quand nous nous engourdirons dans la tombe, la mort glacera si dur nos paroles, écrites ou chantées, qu’elles ne se fondront pas comme les paroles gelées de Rabelais.

L’Essai devait être une sorte d’encyclopédie historique. Le seul volume publié est déjà une assez grande investigation ; j’en avais la suite en manuscrit ; puis venaient, auprès des recherches et annotations de l’annaliste, les lais et virelais du poète, les Natchez, etc. Je comprends à peine aujourd’hui comment j’ai pu me livrer à des études aussi considérables, au milieu d’une vie active, errante et sujette à tant de revers. Mon opiniâtreté à l’ouvrage explique cette fécondité : dans ma jeunesse, j’ai souvent écrit douze et quinze heures sans quitter la table où j’étais assis, raturant et recomposant dix fois la même page. L’âge ne m’a rien fait perdre de cette faculté d’application : aujourd’hui mes correspondances diplomatiques, qui n’interrompent point mes compositions littéraires, sont entièrement de ma main.

L’Essai fit du bruit dans l’émigration : il était en contradiction avec les sentiments de mes compagnons d’infortune ; mon indépendance dans mes diverses positions sociales a presque toujours blessé les hommes avec qui je marchais. J’ai tour à tour été le chef d’armées différentes dont les soldats n’étaient pas de mon parti : j’ai mené les vieux royalistes à la conquête des libertés publiques, et surtout de la liberté de la presse, qu’ils détestaient : j’ai rallié les libéraux au nom de cette même liberté sous le drapeau des Bourbons qu’ils ont en horreur. Il arriva que l’opinion émigrée s’attacha, par amour-propre, à ma personne : les Revues anglaises ayant parlé de moi avec éloge, la louange rejaillit sur tout le corps des fidèles.

J’avais adressé des exemplaires de l’Essai à La Harpe, Ginguené et de Sales. Lemierre, neveu du poète du même nom et traducteur des poésies de Gray, m’écrivit de Paris, le 15 de juillet 1797, que mon Essai avait le plus grand succès. Il est certain que si l’Essai fut un moment connu, il fut presque aussitôt oublié : une ombre subite engloutit le premier rayon de ma gloire.

Étant devenu presque un personnage, la haute émigration me rechercha à Londres. Je fis mon chemin de rue en rue ; je quittai d’abord Holborn-Tottenham-Courtroad, et m’avançai jusque sur la route d’Hampstead. Là, je stationnai quelques mois chez madame O’Larry, veuve irlandaise, mère d’une très jolie fille de quatorze ans et aimant tendrement les chats. Liés par cette conformité de passion, nous eûmes le malheur de perdre deux élégantes minettes, toutes blanches comme deux hermines, avec le bout de la queue noir.

Chez madame O’Larry venaient de vieilles voisines avec lesquelles j’étais obligé de prendre du thé à l’ancienne façon. Madame de Staël a peint cette scène dans Corinne chez lady Edgermond : « Ma chère, croyez-vous que l’eau soit assez bouillante pour la jeter sur le thé : — Ma chère, je crois que ce serait trop tôt[113]. »

Venait aussi à ces soirées une grande belle jeune irlandaise, Marie Neale, sous la garde d’un tuteur. Elle trouvait au fond de mon regard quelque blessure, car elle me disait : You carry your heart in a sling (vous portez votre cœur en écharpe). Je portais mon cœur je ne sais comment.

Madame O’Larry partit pour Dublin ; alors m’éloignant derechef du canton de la colonie de la pauvre émigration de l’est, j’arrivai, de logement en logement, jusqu’au quartier de la riche émigration de l’ouest, parmi les évêques, les familles de cour et les colons de la Martinique.

 

Peltier m’était revenu ; il s’était marié à la venvole ; toujours hâbleur, gaspillant son obligeance et fréquentant l’argent de ses voisins plus que leur personne.

Je fis plusieurs connaissances nouvelles, surtout dans la société où j’avais des rapports de famille ; Christian de Lamoignon[114], blessé grièvement d’une jambe à l’affaire de Quiberon, et aujourd’hui mon collègue à la Chambre des pairs, devint mon ami. Il me présenta à madame Lindsay, attachée à Auguste de Lamoignon, son frère[115] : le président Guillaume n’était pas emménagé de la sorte à Basville, entre Boileau, madame de Sévigné et Bourdaloue.

Madame Lindsay, Irlandaise d’origine, d’un esprit sec, d’une humeur un peu cassante, élégante de taille, agréable de figure, avait de la noblesse d’âme et de l’élévation de caractère : les émigrés de mérite passaient la soirée au foyer de la dernière des Ninon. La vieille monarchie périssait avec tous ses abus et toutes ses grâces. On la déterrera un jour, comme ces squelettes de reines, ornés de colliers, de bracelets, de pendants d’oreilles, qu’on exhume en Étrurie. Je rencontrai à ce rendez-vous M. Malouet[116] et madame du Belloy, femme digne d’attachement, le comte de Montlosier et le chevalier de Panat[117]. Ce dernier avait une réputation méritée d’esprit, de malpropreté et de gourmandise : il appartenait à ce parterre d’hommes de goût, assis autrefois les bras croisés devant la société française ; oisifs dont la mission était de tout regarder et de tout juger, ils exerçaient les fonctions qu’exercent maintenant les journaux, sans en avoir l’âpreté, mais aussi sans arriver à leur grande influence populaire.

Montlosier était resté à cheval sur la renommée de sa fameuse phrase de la croix de bois, phrase un peu ratissée par moi quand je l’ai reproduite, mais vraie au fond[118]. En quittant la France, il se rendit à Coblentz : mal reçu des princes, il eut une querelle, se battit la nuit au bord du Rhin et fut embroché. Ne pouvant remuer et n’y voyant goutte, il demanda aux témoins si la pointe de l’épée passait par derrière : « De trois pouces, lui dirent ceux-ci qui tâtèrent. — Alors ce n’est rien, répondit Montlosier : monsieur, retirez votre botte. »

Montlosier, accueilli de la sorte pour son royalisme, passa en Angleterre et se réfugia dans les lettres, grand hôpital des émigrés où j’avais une paillasse auprès de la sienne. Il obtint la rédaction du Courrier français[119]. Outre son journal, il écrivait des ouvrages physico-politico-philosophiques : il prouvait dans l’une de ces œuvres que le bleu était la couleur de la vie par la raison que les veines bleuissent après la mort, la vie venant à la surface du corps pour s’évaporer et retourner au ciel bleu ; comme j’aime beaucoup le bleu, j’étais tout charmé.

Féodalement libéral, aristocrate et démocrate, esprit bigarré, fait de pièces et de morceaux, Montlosier accouche avec difficulté d’idées disparates ; mais s’il parvient à les dégager de leur délivre, elles sont quelquefois belles, surtout énergiques : antiprêtre comme noble, chrétien par sophisme et comme amateur des vieux siècles, il eût été, sous le paganisme, chaud partisan de l’indépendance en théorie et de l’esclavage en pratique, faisant jeter l’esclave aux murènes, au nom de la liberté du genre humain. Brise-raison, ergoteur, roide et hirsute, l’ancien député de la noblesse de Riom se permet néanmoins des condescendances au pouvoir ; il sait ménager ses intérêts, mais il ne souffre pas qu’on s’en aperçoive, et met à l’abri ses faiblesses d’homme derrière son honneur de gentilhomme. Je ne veux point dire du mal de mon Auvernat fumeux, avec ses romances du Mont-d’Or et sa polémique de la Plaine ; j’ai du goût pour sa personne hétéroclite. Ses longs développements obscurs et tournoiements d’idées, avec parenthèses, bruits de gorge et oh ! oh ! chevrotants, m’ennuient (le ténébreux, l’embrouillé, le vaporeux, le pénible me sont abominables) ; mais, d’un autre côté, je suis diverti par ce naturaliste de volcans, ce Pascal manqué, cet orateur de montagnes qui pérore à la tribune comme ses petits compatriotes chantent au haut d’une cheminée ; j’aime ce gazetier de tourbières et de castels, ce libéral expliquant la Charte à travers une fenêtre gothique, ce seigneur pâtre quasi marié à sa vachère, semant lui-même son orge parmi la neige, dans son petit champ de cailloux : je lui saurai toujours gré de m’avoir consacré, dans son chalet du Puy-de-Dôme, une vieille roche noire, prise d’un cimetière des Gaulois par lui découvert[120].

 

L’abbé Delille, autre compatriote de Sidoine Apollinaire, du chancelier de l’Hospital, de La Fayette, de Thomas, de Chamfort, chassé du continent par le débordement des victoires républicaines, était venu aussi s’établir à Londres[121]. L’émigration le comptait avec orgueil dans ses rangs ; il chantait nos malheurs, raison de plus pour aimer sa muse. Il besognait beaucoup ; il le fallait bien, car madame Delille l’enfermait et ne le lâchait que quand il avait gagné sa journée par un certain nombre de vers. Un jour, j’étais allé chez lui ; il se fit attendre, puis il parut les joues fort rouges : on prétend que madame Delille le souffletait ; je n’en sais rien ; je dis seulement ce que j’ai vu.

Qui n’a entendu l’abbé Delille dire ses vers ? Il racontait très bien ; sa figure, laide, chiffonnée, animée par son imagination, allait à merveille à la nature coquette de son débit, au caractère de son talent et à sa profession d’abbé. Le chef-d’œuvre de l’abbé Delille est sa traduction des Géorgiques, aux morceaux de sentiment près ; mais c’est comme si vous lisiez Racine traduit dans la langue de Louis XV.

La littérature du XVIIIe siècle, à part quelques beaux génies qui la dominent, cette littérature, placée entre la littérature classique du XVIIe siècle et la littérature romantique du XIXe, sans manquer de naturel, manque de nature ; vouée à des arrangements de mots, elle n’est ni assez originale comme école nouvelle, ni assez pure comme école antique. L’abbé Delille était le poète des châteaux modernes, de même que le troubadour était le poète des vieux châteaux ; les vers de l’un, les ballades de l’autre, font sentir la différence qui existait entre l’aristocratie dans la force de l’âge et l’aristocratie dans la décrépitude : l’abbé peint des lectures et des parties d’échecs dans les manoirs où les troubadours chantaient des croisades et des tournois.

Les personnages distingués de notre Église militante étaient alors en Angleterre : l’abbé Carron, dont je vous ai déjà parlé en lui empruntant la vie de ma sœur Julie ; l’évêque de Saint-Pol-de-Léon[122], prélat sévère et borné, qui contribuait à rendre M. le comte d’Artois de plus en plus étranger à son siècle ; l’archevêque d’Aix[123], calomnié peut-être à cause de ses succès dans le monde ; un autre évêque savant et pieux, mais d’une telle avarice, que s’il avait eu le malheur de perdre son âme, il ne l’aurait jamais rachetée. Presque tous les avares sont gens d’esprit : il faut que je sois bien bête.

Parmi les Françaises de l’ouest, on nommait madame de Boigne, aimable, spirituelle, remplie de talents, extrêmement jolie et la plus jeune de toutes ; elle a depuis représenté avec son père, le marquis d’Osmond[124], la cour de France en Angleterre, bien mieux que ma sauvagerie ne l’a fait. Elle écrit maintenant, et ses talents reproduiront à merveille ce qu’elle a vu[125].

 

Mesdames de Caumont[126], de Gontaut[127] et du Cluzel habitaient aussi le quartier des félicités exilées, si toutefois je ne fais pas de confusion à l’égard de madame de Caumont et de madame du Cluzel, que j’avais entrevues à Bruxelles.

Très certainement, à cette époque, madame la duchesse de Duras était à Londres : je ne devais la connaître que dix ans plus tard. Que de fois on passe dans la vie à côté de ce qui en ferait le charme, comme le navigateur franchit les eaux d’une terre aimée du ciel, qu’il n’a manquée que d’un horizon et d’un jour de voile ! J’écris ceci au bord de la Tamise, et demain une lettre ira dire, par la poste, à madame de Duras, au bord de la Seine, que j’ai rencontré son premier souvenir.

 

De temps en temps la Révolution nous envoyait des émigrés d’une espèce et d’une opinion nouvelle ; il se formait diverses couches d’exilés : la terre renferme des lits de sable ou d’argile déposés par les flots du déluge. Un de ces flots m’apporta un homme dont je déplore aujourd’hui la perte, un homme qui fut mon guide dans les lettres, et de qui l’amitié a été un des honneurs comme une des consolations de ma vie.

On a lu, dans un des livres de ces Mémoires, que j’avais connu M. de Fontanes[128] en 1789 : c’est à Berlin, l’année dernière, que j’appris la nouvelle de sa mort. Il était né à Niort, d’une famille noble et protestante : son père avait eu le malheur de tuer en duel son beau-frère. Le jeune Fontanes, élevé par un frère d’un grand mérite, vint à Paris. Il vit mourir Voltaire, et ce grand représentant du XVIIIe siècle lui inspira ses premiers vers : ses essais poétiques furent remarqués de La Harpe. Il entreprit quelques travaux pour le théâtre, et se lia avec une actrice charmante, mademoiselle Desgarcins. Logé auprès de l’Odéon, en errant autour de la Chartreuse, il en célébra la solitude. Il avait rencontré un ami destiné à devenir le mien, M. Joubert. La Révolution arrivée, le poète s’engagea dans un de ces partis stationnaires qui meurent toujours déchirés par le parti du progrès qui les tire en avant, et le parti rétrograde qui les tire en arrière. Les monarchiens attachèrent M. de Fontanes à la rédaction du Modérateur. Quand les jours devinrent mauvais, il se réfugia à Lyon et s’y maria. Sa femme accoucha d’un fils : pendant le siège de la ville que les révolutionnaires avaient nommée Commune affranchie, de même que Louis XI, en en bannissant les citoyens, avait appelé Arras Ville franchise, madame de Fontanes était obligée de changer de place le berceau de son nourrisson pour le mettre à l’abri des bombes. Retourné à Paris le 9 thermidor, M. de Fontanes établit le Mémorial[129] avec M. de La Harpe et l’abbé de Vauxelles. Proscrit au 18 fructidor, l’Angleterre fut son port de salut.

M. de Fontanes a été, avec Chénier, le dernier écrivain de l’école classique de la branche aînée : sa prose et ses vers se ressemblent et ont un mérite de même nature. Ses pensées et ses images ont une mélancolie ignorée du siècle de Louis XIV, qui connaissait seulement l’austère et sainte tristesse de l’éloquence religieuse. Cette mélancolie se trouve mêlée aux ouvrages du chantre du Jour des Morts, comme l’empreinte de l’époque où il a vécu ; elle fixe la date de sa venue ; elle montre qu’il est né depuis J.-J. Rousseau, tenant par son goût à Fénelon. Si l’on réduisait les écrits de M. de Fontanes à deux très petits volumes, l’un de prose, l’autre de vers, ce serait le plus élégant monument funèbre qu’on pût élever sur la tombe de l’école classique[130].

Parmi les papiers que mon ami a laissés, se trouvent plusieurs chants du poème de la Grèce sauvée, des livres d’odes, des poésies diverses, etc. Il n’eût plus rien publié lui-même : car ce critique si fin, si éclairé, si impartial lorsque les opinions politiques ne l’aveuglaient pas, avait une frayeur horrible de la critique. Il a été souverainement injuste envers madame de Staël. Un article envieux de Garat, sur la Forêt de Navarre, pensa l’arrêter net au début de sa carrière poétique. Fontanes, en paraissant, tua l’école affectée de Dorat, mais il ne put rétablir l’école classique qui touchait à son terme avec la langue de Racine.

Parmi les odes posthumes de M. de Fontanes, il en est une sur l’Anniversaire de sa naissance : elle a tout le charme du Jour des Morts, avec un sentiment plus pénétrant et plus individuel. Je ne me souviens que de ces deux strophes :

 

La vieillesse déjà vient avec ses souffrances :

Que m’offre l’avenir ? De courtes espérances.

Que m’offre le passé ? Des fautes, des regrets.

Tel est le sort de l’homme ; il s’instruit avec l’âge :

Mais que sert d’être sage,

Quand le terme est si près ?

 

Le passé, le présent, l’avenir, tout m’afflige.

La vie à son déclin est pour moi sans prestige ;

Dans le miroir du temps elle perd ses appas.

Plaisirs ! allez chercher l’amour et la jeunesse ;

Laissez-moi ma tristesse,

Et ne l’insultez pas !

 

Si quelque chose au monde devait être antipathique à M. de Fontanes, c’était ma manière d’écrire. En moi commençait, avec l’école dite romantique, une révolution dans la littérature française : toutefois, mon ami, au lieu de se révolter contre ma barbarie, se passionna pour elle. Je voyais bien de l’ébahissement sur son visage quand je lui lisais des fragments des Natchez, d’Atala, de René ; il ne pouvait ramener ces productions aux règles communes de la critique, mais il sentait qu’il entrait dans un monde nouveau ; il voyait une nature nouvelle ; il comprenait une langue qu’il ne parlait pas. Je reçus de lui d’excellents conseils ; je lui dois ce qu’il y a de correct dans mon style ; il m’apprit à respecter l’oreille ; il m’empêcha de tomber dans l’extravagance d’invention et le rocailleux d’exécution de mes disciples.

Ce me fut un grand bonheur de le revoir à Londres, fêté de l’émigration ; on lui demandait des chants de la Grèce sauvée ; on se pressait pour l’entendre. Il se logea auprès de moi ; nous ne nous quittions plus. Nous assistâmes ensemble à une scène digne de ces temps d’infortune : Cléry, dernièrement débarqué, nous lut ses Mémoires manuscrits. Qu’on juge de l’émotion d’un auditoire d’exilés, écoutant le valet de chambre de Louis XVI raconter, témoin oculaire, les souffrances et la mort du prisonnier du Temple ! Le Directoire, effrayé des Mémoires de Cléry, en publia une édition interpolée, dans laquelle il faisait parler l’auteur comme un laquais, et Louis XVI comme un portefaix : entre les turpitudes révolutionnaires, celle-ci est peut-être une des plus sales[131].

UN PAYSAN VENDÉEN.

M. du Theil[132], chargé des affaires de M. le comte d’Artois à Londres, s’était hâté de chercher Fontanes : celui-ci me pria de le conduire chez l’agent des princes. Nous le trouvâmes environné de tous ces défenseurs du trône et de l’autel qui battaient les pavés de Piccadilly, d’une foule d’espions et de chevaliers d’industrie échappés de Paris sous divers noms et divers déguisements, et d’une nuée d’aventuriers belges, allemands, irlandais, vendeurs de contre-révolution. Dans un coin de cette foule était un homme de trente à trente-deux ans qu’on ne regardait point, et qui ne faisait lui-même attention qu’à une gravure de la mort du général Wolfe[133]. Frappé de son air, je m’enquis de sa personne : un de mes voisins me répondit : « Ce n’est rien ; c’est un paysan vendéen, porteur d’une lettre de ses chefs. »

Cet homme, qui n’était rien, avait vu mourir Cathelineau, premier général de la Vendée et paysan comme lui ; Bonchamps, en qui revivait Bayard ; Lescure, armé d’un cilice non à l’épreuve de la balle ; d’Elbée, fusillé dans un fauteuil, ses blessures ne lui permettant pas d’embrasser la mort debout ; La Rochejaquelein, dont les patriotes ordonnèrent de vérifier le cadavre, afin de rassurer la Convention au milieu de ses victoires. Cet homme, qui n’était rien, avait assisté à deux cents prises et reprises de villes, villages et redoutes, à sept cents actions particulières et à dix-sept batailles rangées ; il avait combattu trois cent mille hommes de troupes réglées, six à sept cent mille réquisitionnaires et gardes nationaux ; il avait aidé à enlever cent pièces de canon et cinquante mille fusils ; il avait traversé les colonnes infernales, compagnies d’incendiaires commandées par des Conventionnels ; il s’était trouvé au milieu de l’océan de feu qui, à trois reprises, roula ses vagues sur les bois de la Vendée ; enfin, il avait vu périr trois cent mille Hercules de charrue, compagnons de ses travaux, et se changer en un désert de cendres cent lieues carrées d’un pays fertile.

Les deux Frances se rencontrèrent sur ce sol nivelé par elles. Tout ce qui restait de sang et de souvenir dans la France des Croisades lutta contre ce qu’il y avait de nouveau sang et d’espérances dans la France de la Révolution. Le vainqueur sentit la grandeur du vaincu. Turreau, général des républicains, déclarait que « les Vendéens seraient placés dans l’histoire au premier rang des peuples soldats ». Un autre général écrivait à Merlin de Thionville : « Des troupes qui ont battu de tels Français peuvent bien se flatter de battre tous les autres peuples. » Les légions de Probus, dans leur chanson, en disaient autant de nos pères. Bonaparte appela les combats de la Vendée « des combats de géants ».

Dans la cohue du parloir, j’étais le seul à considérer avec admiration et respect le représentant de ces anciens Jacques qui, tout en brisant le joug de leurs seigneurs, repoussaient, sous Charles V, l’invasion étrangère : il me semblait voir un enfant de ces communes du temps de Charles VII, lesquelles, avec la petite noblesse de province, reconquirent pied à pied, de sillon en sillon, le sol de la France. Il avait l’air indifférent du sauvage ; son regard était grisâtre et inflexible comme une verge de fer ; sa lèvre inférieure tremblait sur ses dents serrées ; ses cheveux descendaient de sa tête en serpents engourdis, mais prêts à se redresser ; ses bras, pendant à ses côtés, donnaient une secousse nerveuse à d’énormes poignets tailladés de coups de sabre ; on l’aurait pris pour un scieur de long. Sa physionomie exprimait une nature populaire, rustique, mise, par la puissance des mœurs, au service d’intérêts et d’idées contraires à cette nature ; la fidélité native du vassal, la simple foi du chrétien, s’y mêlaient à la rude indépendance plébéienne accoutumée à s’estimer et à se faire justice. Le sentiment de sa liberté paraissait n’être en lui que la conscience de la force de sa main et de l’intrépidité de son cœur. Il ne parlait pas plus qu’un lion ; il se grattait comme un lion, bâillait comme un lion, se mettait sur le flanc comme un lion ennuyé, et rêvait apparemment de sang et de forêts.

Quels hommes dans tous les partis que les Français d’alors, et quelle race aujourd’hui nous sommes ! Mais les républicains avaient leur principe en eux, au milieu d’eux, tandis que le principe des royalistes était hors de France. Les Vendéens députaient vers les exilés ; les géants envoyaient demander des chefs aux pygmées. L’agreste messager que je contemplais avait saisi la Révolution à la gorge, il avait crié : « Entrez ; passez derrière moi ; elle ne vous fera aucun mal ; elle ne bougera pas ; je la tiens. » Personne ne voulut passer : alors Jacques Bonhomme relâcha la Révolution, et Charette brisa son épée.

 

PROMENADES AVEC FONTANES.

Tandis que je faisais ces réflexions à propos de ce laboureur, comme j’en avais fait d’une autre sorte à la vue de Mirabeau et de Danton, Fontanes obtenait une audience particulière de celui qu’il appelait plaisamment le contrôleur général des finances : il en sortit fort satisfait, car M. du Theil avait promis d’encourager la publication de mes ouvrages, et Fontanes ne pensait qu’à moi. Il n’était pas possible d’être meilleur homme : timide en ce qui le regardait, il devenait tout courage pour l’amitié ; il me le prouva lors de ma démission à l’occasion de la mort du duc d’Enghien. Dans la conversation il éclatait en colères littéraires risibles. En politique, il déraisonnait ; les crimes conventionnels lui avaient donné l’horreur de la liberté. Il détestait les journaux, la philosophaillerie, l’idéologie, et il communiqua cette haine à Bonaparte, quand il s’approcha du maître de l’Europe.

Nous allions nous promener dans la campagne ; nous nous arrêtions sous quelques-uns de ces larges ormes répandus dans les prairies. Appuyé contre le tronc de ces ormes, mon ami me contait son ancien voyage en Angleterre avant la Révolution, et les vers qu’il adressait alors à deux jeunes ladies, devenues vieilles à l’ombre des tours de Westminster ; tours qu’il retrouvait debout comme il les avait laissées, durant qu’à leur base s’étaient ensevelies les illusions et les heures de sa jeunesse.

Nous dînions souvent dans quelque taverne solitaire à Chelsea, sur la Tamise, en parlant de Milton et de Shakespeare : ils avaient vu ce que nous voyions ; ils s’étaient assis, comme nous, au bord de ce fleuve, pour nous fleuve étranger, pour eux fleuve de la patrie. Nous rentrions de nuit à Londres, aux rayons défaillants des étoiles, submergées l’une après l’autre dans le brouillard de la ville. Nous regagnions notre demeure, guidés par d’incertaines lueurs qui nous traçaient à peine la route à travers la fumée de charbon rougissant autour de chaque réverbère : ainsi s’écoule la vie du poète.

Nous vîmes Londres en détail : ancien banni, je servais de cicerone aux nouveaux réquisitionnaires de l’exil que la Révolution prenait, jeunes ou vieux : il n’y a point d’âge légal pour le malheur. Au milieu d’une de ces excursions, nous fûmes surpris d’une pluie mêlée de tonnerre et forcés de nous réfugier dans l’allée d’une chétive maison dont la porte se trouvait ouverte par hasard. Nous y rencontrâmes le duc de Bourbon : je vis pour la première fois, à ce Chantilly, un prince qui n’était pas encore le dernier des Condé.

Le duc de Bourbon, Fontanes et moi également proscrits, cherchant en terre étrangère, sous le toit du pauvre, un abri contre le même orage ! Fata viam invenient.

Fontanes fut rappelé en France. Il m’embrassa en faisant des vœux pour notre prochaine réunion. Arrivé en Allemagne, il m’écrivit la lettre suivante :

 

« 28 juillet 1798.

« Si vous avez senti quelques regrets à mon départ de Londres, je vous jure que les miens n’ont pas été moins réels. Vous êtes la seconde personne à qui, dans le cours de ma vie, j’aie trouvé une imagination et un cœur à ma façon. Je n’oublierai jamais les consolations que vous m’avez fait trouver dans l’exil et sur une terre étrangère. Ma pensée la plus chère et la plus constante, depuis que je vous ai quitté, se tourne sur les Natchez. Ce que vous m’en avez lu, et surtout dans les derniers jours, est admirable, et ne sortira plus de ma mémoire. Mais le charme des idées poétiques que vous m’avez laissées a disparu un moment à mon arrivée en Allemagne.

« Les plus affreuses nouvelles de France ont succédé à celles que je vous avais montrées en vous quittant. J’ai été cinq ou six jours dans les plus cruelles perplexités. Je craignais même des persécutions contre ma famille. Mes terreurs sont aujourd’hui fort diminuées. Le mal même n’a été que fort léger ; on menace plus qu’on ne frappe, et ce n’était pas à ceux de ma date qu’en voulaient les exterminateurs. Le dernier courrier m’a porté des assurances de paix et de bonne volonté. Je puis continuer ma route, et je vais me mettre en marche dès les premiers jours du mois prochain. Mon séjour sera fixé près de la forêt de Saint-Germain, entre ma famille, la Grèce et mes livres, que ne puis-je dire aussi les Natchez ! L’orage inattendu qui vient d’avoir lieu à Paris est causé, j’en suis sûr, par l’étourderie des agents et des chefs que vous connaissez. J’en ai la preuve évidente entre les mains. D’après cette certitude, j’écris Great-Pulteney-street (rue où demeurait M. du Theil), avec toute la politesse possible, mais aussi avec tous les ménagements qu’exige la prudence. Je veux éviter toute correspondance au moins prochaine, et je laisse dans le plus grand doute sur le parti que je dois prendre et sur le séjour que je veux choisir.

« Au reste, je parle encore de vous avec l’accent de l’amitié, et je souhaite du fond du cœur que les espérances d’utilité qu’on peut fonder sur moi réchauffent les bonnes dispositions qu’on m’a témoignées à cet égard, et qui sont si bien dues à voire personne et à vos grands talents. Travaillez, travaillez, mon cher ami, devenez illustre. Vous le pouvez : l’avenir est à vous. J’espère que la parole si souvent donnée par le contrôleur général des finances est au moins acquittée en partie. Cette partie me console, car je ne puis soutenir l’idée qu’un bel ouvrage est arrêté faute de quelques secours. Écrivez-moi ; que nos cœurs communiquent, que nos muses soient toujours amies. Ne doutez pas que, lorsque je pourrai me promener librement dans ma patrie, je ne vous y prépare une ruche et des fleurs à côté des miennes. Mon attachement est inaltérable. Je serai seul tant que je ne serai point auprès de vous. Parlez-moi de vos travaux. Je veux vous réjouir en finissant : j’ai fait la moitié d’un nouveau chant sur les bords de l’Elbe, et j’en suis plus content que de tout le reste.

« Adieu, je vous embrasse tendrement, et suis votre ami.

« FONTANES[134]. »

 

Fontanes m’apprend qu’il faisait des vers en changeant d’exil. On ne peut jamais tout ravir au poète ; il emporte avec lui sa lyre. Laissez au cygne ses ailes ; chaque soir, des fleuves inconnus répéteront les plaintes mélodieuses qu’il eût mieux aimé faire entendre à l’Eurotas.

L’avenir est à vous : Fontanes disait-il vrai ? Dois-je me féliciter de sa prédiction ? Hélas ! cet avenir annoncé est déjà passé : en aurai-je un autre ?

Cette première et affectueuse lettre du premier ami que j’aie compté dans ma vie, et qui depuis la date de cette lettre a marché vingt-trois ans à mes côtés, m’avertit douloureusement de mon isolement progressif. Fontanes n’est plus ; un chagrin profond, la mort tragique d’un fils, l’a jeté dans la tombe avant l’heure[135]. Presque toutes les personnes dont j’ai parlé dans ces Mémoires ont disparu ; c’est un registre obituaire que je tiens. Encore quelques années, et moi, condamné à cataloguer les morts, je ne laisserai personne pour inscrire mon nom au livre des absents.

Mais s’il faut que je reste seul, si nul être qui m’aima ne demeure après moi pour me conduire à mon dernier asile, moins qu’un autre j’ai besoin de guide : je me suis enquis du chemin, j’ai étudié les lieux où je dois passer, j’ai voulu voir ce qui arrive au dernier moment. Souvent, au bord d’une fosse dans laquelle on descendait une bière avec des cordes, j’ai entendu le râlement de ces cordes ; ensuite, j’ai ouï le bruit de la première pelletée de terre tombant sur la bière : à chaque nouvelle pelletée, le bruit creux diminuait ; la terre, en comblant la sépulture, faisait peu à peu monter le silence éternel à la surface du cercueil.

Fontanes ! vous m’avez écrit : Que nos muses soient toujours amies ; vous ne m’avez pas écrit en vain.

LIVRE IX[136]

Mort de ma mère. – Retour à la religion. – Génie du christianisme. – Lettre du chevalier de Panat. – Mon oncle, M. de Bedée : sa fille aînée. – Littérature anglaise. – Dépérissement de l’ancienne école. – Historiens. – Poètes. – Publicistes. – Shakespeare. – Romans anciens. – Romans nouveaux. – Richardson. – Walter Scott. – Poésie nouvelle. – Beattie. – Lord Byron. – L’Angleterre de Richmond à Greenwich. – Course avec Peltier. – Bleinheim. – Stowe. – Hampton-Court. – Oxford. – Collège d’Eton. – Mœurs privées. – Mœurs politiques. – Fox. – Pitt. – Burke. – George III. – Rentrée des émigrés en France. – Le ministre de Prusse me donne un faux passeport sous le nom de La Sagne, habitant de Neuchâtel en Suisse. – Mort de lord Londonderry. – Fin de ma carrière de soldat et de voyageur. – Je débarque à Calais.

 

Alloquar ? audiero nunquam tua verba loquentem ?

Nunquam ego te, vita frater amabilior,

Aspiciam posthac ? at, certe, semper amabo ?

 

« Ne te parlerai-je plus ? jamais n’entendrai-je tes paroles ? Jamais, frère plus aimable que la vie, ne te verrai-je ? Ah ! toujours je t’aimerai ! »

Je viens de quitter un ami, je vais quitter une mère ; il faut toujours répéter les vers que Catulle adressait à son frère. Dans notre vallée de larmes, ainsi qu’aux enfers, il est je ne sais quelle plainte éternelle, qui fait le fond ou la note dominante des lamentations humaines ; on l’entend sans cesse, et elle continuerait quand toutes les douleurs créées viendraient à se taire.

Une lettre de Julie, que je reçus peu de temps après celle de Fontanes, confirmait ma triste remarque sur mon isolement progressif : Fontanes m’invitait à travailler, à devenir illustre ; ma sœur m’engageait à renoncer à écrire ; l’un me proposait la gloire, l’autre l’oubli. Vous avez vu dans l’histoire de madame de Farcy qu’elle était dans ce train d’idées ; elle avait pris la littérature en haine, parce qu’elle la regardait comme une des tentations de sa vie.

 

« Saint-Servan, 1er juillet 1798.

« Mon ami, nous venons de perdre la meilleure des mères ; je t’annonce à regret ce coup funeste. Quand tu cesseras d’être l’objet de nos sollicitudes, nous aurons cessé de vivre. Si tu savais combien de pleurs tes erreurs ont fait répandre à notre respectable mère, combien elles paraissent déplorables à tout ce qui pense et fait profession non seulement de piété, mais de raison ; si tu le savais, peut-être cela contribuerait-il à t’ouvrir les yeux, à te faire renoncer à écrire ; et si le ciel touché de nos vœux, permettait notre réunion, tu trouverais au milieu de nous tout le bonheur qu’on peut goûter sur la terre ; tu nous donnerais ce bonheur, car il n’en est point pour nous tandis que tu nous manques et que nous avons lieu d’être inquiètes de ton sort. »

 

Ah ! que n’ai-je suivi le conseil de ma sœur ! Pourquoi ai-je continué d’écrire ? Mes écrits de moins dans mon siècle, y aurait-il eu quelque chose de changé aux événements et à l’esprit de ce siècle ?

Ainsi, j’avais perdu ma mère ; ainsi, j’avais affligé l’heure suprême de sa vie ! Tandis qu’elle rendait le dernier soupir loin de son dernier fils, en priant pour lui, que faisais-je à Londres ! Je me promenais peut-être par une fraîche matinée, au moment où les sueurs de la mort couvraient le front maternel et n’avaient pas ma main pour les essuyer !

La tendresse filiale que je conservais pour madame de Chateaubriand était profonde. Mon enfance et ma jeunesse se liaient intimement au souvenir de ma mère. L’idée d’avoir empoisonné les vieux jours de la femme qui me porta dans ses entrailles me désespéra : je jetai au feu avec horreur des exemplaires de l’Essai, comme l’instrument de mon crime ; s’il m’eût été possible d’anéantir l’ouvrage, je l’aurais fait sans hésiter. Je ne me remis de ce trouble que lorsque la pensée m’arriva d’expier mon premier ouvrage par un ouvrage religieux : telle fut l’origine du Génie du christianisme.

« Ma mère, » ai-je dit dans la première préface de cet ouvrage, « après avoir été jetée à soixante-douze ans dans des cachots où elle vit périr une partie de ses enfants, expira enfin sur un grabat, où ses malheurs l’avaient reléguée. Le souvenir de mes égarements répandit sur ses derniers jours une grande amertume ; elle chargea, en mourant, une de mes sœurs de me rappeler à cette religion dans laquelle j’avais été élevé. Ma sœur me manda le dernier vœu de ma mère. Quand la lettre me parvint au-delà des mers, ma sœur elle-même n’existait plus ; elle était morte aussi des suites de son emprisonnement. Ces deux voix sorties du tombeau, cette mort qui servait d’interprète à la mort, m’ont frappé. Je suis devenu chrétien. Je n’ai point cédé, j’en conviens, à de grandes lumières surnaturelles : ma conviction est sortie du cœur ; j’ai pleuré et j’ai cru. »

Je m’exagérais ma faute ; l’Essai n’était pas un livre impie, mais un livre de doute et de douleur. À travers les ténèbres de cet ouvrage, se glisse un rayon de la lumière chrétienne qui brilla sur mon berceau. Il ne fallait pas un grand effort pour revenir du scepticisme de l’Essai à la certitude du Génie du christianisme.

 

Lorsque après la triste nouvelle de la mort de madame de Chateaubriand, je me résolus à changer subitement de voie, le titre de Génie du christianisme que je trouvai sur-le-champ m’inspira ; je me mis à l’ouvrage ; je travaillai avec l’ardeur d’un fils qui bâtit un mausolée à sa mère. Mes matériaux étaient dégrossis et rassemblés de longue main par mes précédentes études. Je connaissais les ouvrages des Pères mieux qu’on ne les connaît de nos jours ; je les avais étudiés même pour les combattre, et entré dans cette route à mauvaise intention, au lieu d’en être sorti vainqueur, j’en étais sorti vaincu.

Quant à l’histoire proprement dite, je m’en étais spécialement occupé en composant l’Essai sur les Révolutions. Les authentiques de Camden que je venais d’examiner m’avaient rendu familières les mœurs et les institutions du moyen âge. Enfin mon terrible manuscrit des Natchez, de deux mille trois cent quatre-vingt-treize pages in-folio, contenait tout ce dont le Génie du christianisme avait besoin en descriptions de la nature ; je pouvais prendre largement dans cette source, comme j’y avais déjà pris pour l’Essai.

J’écrivis la première partie du Génie du christianisme. MM. Dulau[137], qui s’étaient faits libraires du clergé français émigré, se chargèrent de la publication. Les premières feuilles du premier volume furent imprimées.

L’ouvrage ainsi commencé à Londres en 1799 ne fut achevé à Paris qu’en 1802[138] : voyez les différentes préfaces du Génie du christianisme. Une espèce de fièvre me dévora pendant tout le temps de ma composition : on ne saura jamais ce que c’est que de porter à la fois dans son cerveau, dans son sang, dans son âme, Atala et René, et de mêler à l’enfantement douloureux de ces brûlants jumeaux le travail de conception des autres parties du Génie du christianisme. Le souvenir de Charlotte traversait et réchauffait tout cela, et, pour m’achever, le premier désir de gloire enflammait mon imagination exaltée.

Ce désir me venait de la tendresse filiale ; je voulais un grand bruit, afin qu’il montât jusqu’au séjour de ma mère ; et que les anges lui portassent ma sainte expiation.

Comme une étude mène à une autre, je ne pouvais m’occuper de mes scolies françaises sans tenir note de la littérature et des hommes du pays au milieu duquel je vivais : je fus entraîné dans ces autres recherches. Mes jours et mes nuits se passaient à lire, à écrire, à prendre d’un savant prêtre, l’abbé Capelan, des leçons d’hébreu, à consulter les bibliothèques et les gens instruits, à rôder dans les campagnes avec mes opiniâtres rêveries, à recevoir et à rendre des visites. S’il est des effets rétroactifs et symptomatiques des événements futurs, j’aurais pu augurer le mouvement et le fracas de l’ouvrage qui devait me faire un nom aux bouillonnements de mes esprits et aux palpitations de ma muse.

Quelques lectures de mes premières ébauches servirent à m’éclairer. Les lectures sont excellentes comme instruction, lorsqu’on ne prend pas pour argent comptant les flagorneries obligées. Pourvu qu’un auteur soit de bonne foi, il sentira vite, par l’impression instinctive des autres, les endroits faibles de son travail, et surtout si ce travail est trop long ou trop court, s’il garde, ne remplit pas, ou dépasse la juste mesure.

Je retrouve une lettre du chevalier de Panat sur les lectures d’un ouvrage, alors si inconnu. La lettre est charmante, l’esprit positif et moqueur du sale chevalier ne paraissait pas susceptible de se frotter ainsi de poésie. Je n’hésite pas à donner cette lettre, document de mon histoire, bien qu’elle soit entachée d’un bout à l’autre de mon éloge, comme si le malin auteur se fût complu à verser son encrier sur son épître :

 

« Ce lundi.

« Mon Dieu ! l’intéressante lecture que j’ai due ce matin à votre extrême complaisance ! Notre religion avait compté parmi ses défenseurs de grands génies, d’illustres Pères de l’Église : ces athlètes avaient manié avec vigueur toutes les armes du raisonnement ; l’incrédulité était vaincue ; mais ce n’était pas assez : il fallait montrer encore tous les charmes de cette religion admirable ; il fallait montrer combien elle est appropriée au cœur humain et les magnifiques tableaux qu’elle offre à l’imagination. Ce n’est plus un théologien dans l’école, c’est le grand peintre et l’homme sensible qui s’ouvrent un nouvel horizon. Votre ouvrage manquait et vous étiez appelé à le faire. La nature vous a éminemment doué des belles qualités qu’il exige : vous appartenez à un autre siècle…

« Ah ! si les vérités de sentiment sont les premières dans l’ordre de la nature, personne n’aura mieux prouvé que vous celles de notre religion ; vous aurez confondu à la porte du temple les impies, et vous aurez introduit dans le sanctuaire les esprits délicats et les cœurs sensibles. Vous me retracez ces philosophes anciens qui donnaient leurs leçons la tête couronnée de fleurs et les mains remplies de doux parfums. C’est une bien faible image de votre esprit si doux, si pur et si antique.

« Je me félicite chaque jour de l’heureuse circonstance qui m’a rapproché de vous ; je ne puis plus oublier que c’est un bienfait de Fontanes ; je l’en aime davantage, et mon cœur ne séparera jamais deux noms que la même gloire doit unir, si la Providence nous ouvre les portes de notre patrie.

« Cher DE PANAT. »

 

L’abbé Delille entendit aussi la lecture de quelques fragments du Génie du christianisme. Il parut surpris, et il me fit l’honneur, peu après, de rimer la prose qui lui avait plu. Il naturalisa mes fleurs sauvages de l’Amérique dans ses divers jardins français, et mit refroidir mon vin un peu chaud dans l’eau frigide de sa claire fontaine.

L’édition inachevée du Génie du christianisme, commencée à Londres, différait un peu, dans l’ordre des matières, de l’édition publiée en France. La censure consulaire, qui devint bientôt impériale, se montrait fort chatouilleuse à l’endroit des rois : leur personne, leur honneur et leur vertu lui étaient chers d’avance. La police de Fouché voyait déjà descendre du ciel, avec la fiole sacrée, le pigeon blanc, symbole de la candeur de Bonaparte et de l’innocence révolutionnaire. Les sincères croyants des processions républicaines de Lyon me forcèrent de retrancher un chapitre intitulé les Rois athées, et d’en disséminer çà et là les paragraphes dans le corps de l’ouvrage.

 

Avant de continuer ces investigations littéraires, il me les faut interrompre un moment pour prendre congé de mon oncle de Bedée : hélas ! c’est prendre congé de la première joie de ma vie : « freno non remorante dies, aucun frein n’arrête les jours[139]. » Voyez les vieux sépulcres dans les vieilles cryptes : eux-mêmes vaincus par l’âge, caducs et sans mémoire, ayant perdu leurs épitaphes, ils ont oublié jusqu’aux noms de ceux qu’ils renferment.

J’avais écrit à mon oncle au sujet de la mort de ma mère ; il me répondit par une longue lettre, dans laquelle on trouvait quelques mots touchants de regrets ; mais les trois quarts de sa double feuille in-folio étaient consacrés à ma généalogie. Il me recommandait surtout, quand je rentrerais en France, de rechercher les titres du quartier des Bedée, confié à mon frère. Ainsi, pour ce vénérable émigré, ni l’exil, ni la ruine, ni la destruction de ses proches, ni le sacrifice de Louis XVI, ne l’avertissaient de la Révolution ; rien n’avait passé, rien n’était advenu ; il en était toujours aux États de Bretagne et à l’Assemblée de la noblesse. Cette fixité de l’idée de l’homme est bien frappante au milieu et comme en présence de l’altération de son corps, de la fuite de ses années, de la perte de ses parents et de ses amis.

Au retour de l’émigration, mon oncle de Bedée s’est retiré à Dinan, où il est mort, à six lieues de Monchoix sans l’avoir revu. Ma cousine Caroline, l’aînée de mes trois cousines, existe encore[140]. Elle est restée vieille fille malgré les sommations respectueuses de son ancienne jeunesse. Elle m’écrit des lettres sans orthographe, où elle me tutoie, m’appelle chevalier, et me parle de notre bon temps : in illo tempore. Elle était nantie de deux beaux yeux noirs et d’une jolie taille ; elle dansait comme la Camargo, et elle croit avoir souvenance que je lui portais en secret un farouche amour. Je lui réponds sur le même ton, mettant de côté, à son exemple, mes ans, mes honneurs et ma renommée : « Oui, chère Caroline, ton chevalier, etc. » Il y a bien quelque six ou sept lustres que nous ne nous sommes rencontrés : le ciel en soit loué ! car, Dieu sait, si nous venions à nous embrasser, quelle figure nous nous trouverions !

Douce, patriarcale, innocente, honorable amitié de famille, votre siècle est passé ! On ne tient plus au sol par une multitude de fleurs, de rejetons et de racines ; on naît et l’on meurt maintenant un à un. Les vivants sont pressés de jeter le défunt à l’Éternité et de se débarrasser de son cadavre. Entre les amis, les uns vont attendre le cercueil à l’église, en grommelant d’être désheurés et dérangés de leurs habitudes ; les autres poussent le dévouement jusqu’à suivre le convoi au cimetière ; la fosse comblée, tout souvenir est effacé. Vous ne reviendrez plus, jours de religion et de tendresse, où le fils mourait dans la même maison, dans le même fauteuil, près du même foyer où étaient morts son père et son aïeul, entouré, comme ils l’avaient été, d’enfants et de petits-enfants en pleurs, sur qui descendait la dernière bénédiction paternelle !

Adieu, mon oncle chéri ! Adieu, famille maternelle, qui disparaissez ainsi que l’autre partie de ma famille ! Adieu, ma cousine de jadis, qui m’aimez toujours comme vous m’aimiez lorsque nous écoutions ensemble la complainte de notre bonne tante de Boisteilleul sur l’Épervier, ou lorsque vous assistiez au relèvement du vœu de ma nourrice, à l’abbaye de Nazareth ! Si vous me survivez, agréez la part de reconnaissance et d’affection que je vous lègue ici. Ne croyez pas au faux sourire ébauché sur mes lèvres en parlant de vous : mes yeux, je vous assure, sont pleins de larmes.

 

Mes études corrélatives au Génie du christianisme m’avaient de proche en proche (je vous l’ai dit) conduit à un examen plus approfondi de la littérature anglaise. Lorsqu’en 1793 je me réfugiai en Angleterre, il me fallut réformer la plupart des jugements que j’avais puisés dans les critiques. En ce qui touche les historiens. Hume[141] était réputé écrivain tory et rétrograde : on l’accusait, ainsi que Gibbon, d’avoir surchargé la langue anglaise de gallicismes ; on lui préférait son continuateur Smollett[142]. Philosophe pendant sa vie, devenu chrétien à sa mort, Gibbon[143] demeurait, en cette qualité, atteint et convaincu d’être un pauvre homme. On parlait encore de Robertson[144], parce qu’il était sec.

Pour ce qui regarde les poètes, les elegant Extracts servaient d’exil à quelques pièces de Dryden ; on ne pardonnait point aux rimes de Pope, bien qu’on visitât sa maison à Twickenham et que l’on coupât des morceaux du saule pleureur planté par lui, et dépéri comme sa renommée.

Blair[145] passait pour un critique ennuyeux à la française : on le mettait bien au-dessous de Johnson[146]. Quant au vieux Spectator[147], il était au grenier.

Les ouvrages politiques anglais ont peu d’intérêt pour nous. Les traités économiques sont moins circonscrits ; les calculs sur la richesse des nations, sur l’emploi des capitaux, sur la balance du commerce, s’appliquent en partie aux sociétés européennes.

Burke[148] sortait de l’individualité nationale politique : en se déclarant contre la Révolution française, il entraîna son pays dans cette longue voie d’hostilités qui aboutit aux champs de Waterloo.

Toutefois, de grandes figures demeuraient. On retrouvait partout Milton et Shakespeare. Montmorency, Biron, Sully, tour à tour ambassadeurs de France auprès d’Élisabeth et de Jacques Ier, entendirent-ils jamais parler d’un baladin, acteur dans ses propres farces et dans celles des autres ? Prononcèrent-ils jamais le nom, si barbare en français, de Shakespeare ? Soupçonnèrent-ils qu’il y eût là une gloire devant laquelle leurs honneurs, leurs pompes, leurs rangs, viendraient s’abîmer ? Eh bien ! le comédien chargé du rôle du spectre, dans Hamlet, était le grand fantôme, l’ombre du moyen âge qui se levait sur le monde, comme l’astre de la nuit, au moment où le moyen âge achevait de descendre parmi les morts : siècles énormes que Dante ouvrit et que ferma Shakespeare.

Dans le Précis historique de Whitelocke[149], contemporain du chantre du Paradis perdu, on lit : « Un certain aveugle, nommé Milton, secrétaire du Parlement pour les dépêches latines. » Molière, l’histrion, jouait son Pourceaugnac, de même que Shakespeare, le bateleur, grimaçait son Falstaff.

Ces voyageurs voilés, qui viennent de fois à autre s’asseoir à notre table, sont traités par nous en hôtes vulgaires ; nous ignorons leur nature jusqu’au jour de leur disparition. En quittant la terre, ils se transfigurent, et nous disent comme l’envoyé du ciel à Tobie : « Je suis l’un des sept qui sommes présents devant le Seigneur. » Mais si elles sont méconnues des hommes à leur passage, ces divinités ne se méconnaissent point entre elles. « Qu’a besoin mon Shakespeare, dit Milton, pour ses os vénérés, de pierres entassées par le travail d’un siècle ? » Michel-Ange, enviant le sort et le génie de Dante, s’écrie :

 

Pur fuss’ io tal…

Per l’aspro esilio suo con sua virtute

Darei del mondo più felice stato.

 

« Que n’ai-je été tel que lui ! Pour son dur exil avec sa vertu, je donnerais toutes les félicités de la terre ! »

Le Tasse célèbre Camoëns encore presque ignoré, et lui sert de renommée. Est-il rien de plus admirable que cette société d’illustres égaux se révélant les uns aux autres par des signes, se saluant et s’entretenant ensemble dans une langue d’eux seuls comprise ?

Shakespeare était-il boiteux comme lord Byron, Walter Scott et les Prières, filles de Jupiter ? S’il l’était en effet, le Boy de Stratford, loin d’être honteux de son infirmité, ainsi que Childe-Harold, ne craint pas de la rappeler à l’une de ses maîtresses :

 

… lame by fortune’s dearest spite.

 

« Boiteux par la moquerie la plus chère de la fortune. »

Shakespeare aurait eu beaucoup d’amours, si l’on en comptait un par sonnet. Le créateur de Desdémone et de Juliette vieillissait sans cesser d’être amoureux. La femme inconnue à laquelle il s’adresse en vers charmants était-elle fière et heureuse d’être l’objet des sonnets de Shakespeare ? On peut en douter : la gloire est pour un vieil homme ce que sont les diamants pour une vieille femme ; ils la parent et ne peuvent l’embellir.

« Ne pleurez pas longtemps pour moi quand je serai mort, » dit le tragique anglais à sa maîtresse. « Si vous lisez ces mots, ne vous rappelez pas la main qui les a tracés ; je vous aime tant que je veux être oublié dans vos doux souvenirs, si en pensant à moi vous pouviez être malheureuse. Oh ! si vous jetez un regard sur ces lignes, quand peut-être je ne serai plus qu’une masse d’argile, ne redites pas même mon pauvre nom, et laissez votre amour se faner avec ma vie[150]. »

Shakespeare aimait, mais il ne croyait pas plus à l’amour qu’il ne croyait à autre chose : une femme pour lui était un oiseau, une brise, une fleur, chose qui charme et passe. Par l’insouciance ou l’ignorance de sa renommée, par son état, qui le jetait à l’écart de la société, en dehors des conditions où il ne pouvait atteindre, il semblait avoir pris la vie comme une heure légère et désoccupée, comme un loisir rapide et doux.

Shakespeare, dans sa jeunesse, rencontra de vieux moines chassés de leur cloître, lesquels avaient vu Henri VIII, ses réformes, ses destructions de monastères, ses fous, ses épouses, ses maîtresses, ses bourreaux. Lorsque le poète quitta la vie, Charles Ier comptait seize ans.

Ainsi, d’une main, Shakespeare avait pu toucher les têtes blanchies que menaça le glaive de l’avant-dernier des Tudors, de l’autre, la tête brune du second des Stuarts, que la hache des parlementaires devait abattre. Appuyé sur ces fronts tragiques, le grand tragique s’enfonça dans la tombe ; il remplit l’intervalle des jours où il vécut de ses spectres, de ses rois aveugles, de ses ambitieux punis, de ses femmes infortunées, afin de joindre, par des fictions analogues, les réalités du passé aux réalités de l’avenir.

Shakespeare est au nombre des cinq ou six écrivains qui ont suffi aux besoins et à l’aliment de la pensée ; ces génies-mères semblent avoir enfanté et allaité tous les autres. Homère a fécondé l’antiquité : Eschyle, Sophocle, Euripide, Aristophane, Horace, Virgile, sont ses fils. Dante a engendré l’Italie moderne, depuis Pétrarque jusqu’au Tasse. Rabelais a créé les lettres françaises ; Montaigne, La Fontaine, Molière, viennent de sa descendance. L’Angleterre est toute Shakespeare, et, jusque dans ces derniers temps, il a prêté sa langue à Byron, son dialogue à Walter Scott.

On renie souvent ces maîtres suprêmes ; on se révolte contre eux ; on compte leurs défauts ; on les accuse d’ennui, de longueur, de bizarrerie, de mauvais goût, en les volant et en se parant de leurs dépouilles ; mais on se débat en vain sous leur joug. Tout tient de leurs couleurs ; partout s’impriment leurs traces ; ils inventent des mots et des noms qui vont grossir le vocabulaire général des peuples ; leurs expressions deviennent proverbes, leurs personnages fictifs se changent en personnages réels, lesquels ont hoirs et lignée. Ils ouvrent des horizons d’où jaillissent des faisceaux de lumière ; ils sèment des idées, germes de mille autres ; ils fournissent des imaginations, des sujets, des styles à tous les arts : leurs œuvres sont les mines ou les entrailles de l’esprit humain.

De tels génies occupent le premier rang ; leur immensité, leur variété, leur fécondité, leur originalité, les font reconnaître tout d’abord pour lois, exemplaires, moules, types des diverses intelligences, comme il y a quatre ou cinq races d’hommes sorties d’une seule souche, dont les autres ne sont que des rameaux. Donnons-nous de garde d’insulter aux désordres dans lesquels tombent quelquefois ces êtres puissants ; n’imitons pas Cham le maudit ; ne rions pas si nous rencontrons, nu et endormi, à l’ombre de l’arche échouée sur les montagnes d’Arménie, l’unique et solitaire nautonier de l’abîme. Respectons ce navigateur diluvien qui recommença la création après l’épuisement des cataractes du ciel : pieux enfants, bénis de notre père, couvrons-le pudiquement de notre manteau.

Shakespeare, de son vivant, n’a jamais pensé à vivre après sa vie : que lui importe aujourd’hui mon cantique d’admiration ? En admettant toutes les suppositions, en raisonnant d’après les vérités ou les erreurs dont l’esprit humain est pénétré ou imbu, que fait à Shakespeare une renommée dont le bruit ne peut monter jusqu’à lui ? Chrétien ? au milieu des félicités éternelles, s’occupe-t-il du néant du monde ? Déiste ? dégagé des ombres de la matière, perdu dans les splendeurs de Dieu, abaisse-t-il un regard sur le grain de sable où il a passé ? Athée ? il dort de ce sommeil sans souffle et sans réveil qu’on appelle la mort. Rien donc de plus vain que la gloire au-delà du tombeau, à moins qu’elle n’ait fait vivre l’amitié, qu’elle n’ait été utile à la vertu, secourable au malheur, et qu’il ne nous soit donné de jouir dans le ciel d’une idée consolante, généreuse, libératrice, laissée par nous sur la terre.

 

Les romans, à la fin du siècle dernier, avaient été compris dans la proscription générale. Richardson[151] dormait oublié ; ses compatriotes trouvaient dans son style des traces de la société inférieure au sein de laquelle il avait vécu. Fielding[152] se soutenait ; Sterne[153], entrepreneur d’originalité, était passé. On lisait encore le Vicaire de Wakefield[154].

Si Richardson n’a pas de style (ce dont nous ne sommes pas juges, nous autres étrangers), il ne vivra pas, parce que l’on ne vit que par le style. En vain on se révolte contre cette vérité : l’ouvrage le mieux composé, orné de portraits d’une bonne ressemblance, rempli de mille autres perfections, est mort-né si le style manque. Le style, et il y en a de mille sortes, ne s’apprend pas ; c’est le don du ciel, c’est le talent. Mais si Richardson n’a été abandonné que pour certaines locutions bourgeoises, insupportables à une société élégante, il pourra renaître ; la révolution qui s’opère, en abaissant l’aristocratie et en élevant les classes moyennes, rendra moins sensibles ou fera disparaître les traces des habitudes de ménage et d’un langage inférieur.

De Clarisse et de Tom Jones sont sorties les deux principales branches de la famille des romans modernes anglais, les romans à tableaux de famille et drames domestiques, les romans à aventures et à peinture de la société générale. Après Richardson, les mœurs de l’ouest de la ville firent une irruption dans le domaine des fictions : les romans se remplirent de châteaux, de lords et de ladies, de scènes aux eaux, d’aventures aux courses de chevaux, au bal, à l’Opéra, au Ranelagh, avec un chit-chat, un caquetage qui ne finissait plus. La scène ne tarda pas à se transporter en Italie ; les amants traversèrent les Alpes avec des périls effroyables et des douleurs d’âme à attendrir les lions : le lion répandit des pleurs ! un jargon de bonne compagnie fut adopté.

Dans ces milliers de romans qui ont inondé l’Angleterre depuis un demi-siècle, deux ont gardé leur place : Caleb Williams et le Moine[155]. Je ne vis point Godwin pendant ma retraite à Londres ; mais je rencontrai deux fois Lewis. C’était un jeune membre des Communes, fort agréable, et qui avait l’air et les manières d’un Français. Les ouvrages d’Anne Radcliffe[156] font une espèce à part. Ceux de mistress Barbauld[157], de miss Edgeworth[158], de miss Burney[159], etc., ont, dit-on, des chances de vivre. « Il y devroit, dit Montaigne, avoir coertion des lois contre les escrivains ineptes et inutiles, comme il y a contre les vagabonds et fainéans. On banniroit des mains de notre peuple et moy et cent autres. L’escrivaillerie semble être quelque symptosme d’un siècle desbordé. »

Mais ces écoles diverses de romanciers sédentaires, de romanciers voyageurs en diligence ou en calèche, de romanciers de lacs et de montagnes, de ruines et de fantômes, de romanciers de villes et de salons, sont venues se perdre dans la nouvelle école de Walter Scott, de même que la poésie s’est précipitée sur les pas de lord Byron.

L’illustre peintre de l’Écosse débuta dans la carrière des lettres, lors de mon exil à Londres, par la traduction du Berlichingen de Goethe[160]. Il continua à se faire connaître par la poésie, et la pente de son génie le conduisit enfin au roman. Il me semble avoir créé un genre faux ; il a perverti le roman et l’histoire : le romancier s’est mis à faire des romans historiques, et l’historien des histoires romanesques. Si, dans Waller Scott, je suis obligé de passer quelquefois des conversations interminables, c’est ma faute, sans doute ; mais un des grands mérites de Walter Scott, à mes yeux, c’est de pouvoir être mis entre les mains de tout le monde[161]. Il faut de plus grands efforts de talent pour intéresser en restant dans l’ordre que pour plaire en passant toute mesure ; il est moins facile de régler le cœur que de le troubler.

Burke retint la politique de l’Angleterre dans le passé. Walter Scott refoula les Anglais jusqu’au moyen âge : tout ce qu’on écrivit, fabriqua, bâtit, fut gothique : livres, meubles, maisons, églises, châteaux. Mais les lairds de la Grande-Charte sont aujourd’hui des fashionables de Bond-Street, race frivole qui campe dans les manoirs antiques, en attendant l’arrivée des générations nouvelles qui s’apprêtent à les en chasser.

 

En même temps que le roman passait à l’état romantique, la poésie subissait une transformation semblable. Cowper[162] abandonna l’école française pour faire revivre l’école nationale ; Burns[163] en Écosse, commença la même révolution. Après eux vinrent les restaurateurs des ballades. Plusieurs de ces poètes de 1792 à 1800 appartenaient à ce qu’on appelait Lake school (nom qui est resté), parce que les romanciers demeuraient aux bords des lacs du Cumberland et du Westmoreland, et qu’ils les chantaient quelquefois.

Thomas Moore[164], Campbell[165], Rogers[166], Crabbe[167], Wordsworth[168], Southey[169], Hunt[170], Knowles[171], lord Holland[172], Canning[173], Croker[174], vivent encore pour l’honneur des lettres anglaises ; mais il faut être né Anglais pour apprécier tout le mérite d’un genre intime de composition qui se fait particulièrement sentir aux hommes du sol.

Nul, dans une littérature vivante, n’est juge compétent que des ouvrages écrits dans sa propre langue. En vain vous croyez posséder à fond un idiome étranger, le lait de la nourrice vous manque, ainsi que les premières paroles qu’elle vous apprit à son sein et dans vos langes ; certains accents ne sont que de la patrie. Les Anglais et les Allemands ont de nos gens de lettres les notions les plus baroques : ils adorent ce que nous méprisons, ils méprisent ce que nous adorons ; ils n’entendent ni Racine, ni La Fontaine, ni même complètement Molière. C’est à rire de savoir quels sont nos grands écrivains à Londres, à Vienne, à Berlin, à Pétersbourg, à Munich, à Leipzig, à Goettingue, à Cologne, de savoir ce qu’on y lit avec fureur et ce qu’on n’y lit pas.

Quand le mérite d’un auteur consiste spécialement dans la diction, un étranger ne comprendra jamais bien ce mérite. Plus le talent est intime, individuel, national, plus ses mystères échappent à l’esprit qui n’est pas, pour ainsi dire, compatriote de ce talent. Nous admirons sur parole les Grecs et les Romains ; notre admiration nous vient de tradition, et les Grecs et les Romains ne sont pas là pour se moquer de nos jugements de barbares. Qui de nous se fait une idée de l’harmonie de la prose de Démosthène et de Cicéron, de la cadence des vers d’Alcée et d’Horace, telles qu’elles étaient saisies par une oreille grecque et latine ? On soutient que les beautés réelles sont de tous les temps, de tous les pays : oui, les beautés de sentiment et de pensée ; non les beautés de style. Le style n’est pas, comme la pensée, cosmopolite : il a une terre natale, un ciel, un soleil à lui.

Burns, Mason, Cowper moururent pendant mon émigration à Londres, avant 1800 et en 1800[175] ; ils finissaient le siècle ; je le commençais. Darwin et Beattie moururent deux ans après mon retour de l’exil[176].

Beattie avait annoncé l’ère nouvelle de la lyre. Le Minstrel, ou le Progrès du génie, est la peinture des premiers effets de la muse sur un jeune barde, lequel ignore encore le souffle dont il est tourmenté. Tantôt le poète futur va s’asseoir au bord de la mer pendant une tempête ; tantôt il quitte les jeux du village pour écouter à l’écart, dans le lointain, le son des musettes.

Beattie a parcouru la série entière des rêveries et des idées mélancoliques, dont cent autres poètes se sont crus les discoverers. Beattie se proposait de continuer son poème ; en effet, il en a écrit le second chant : Edwin entend un soir une voix grave s’élevant du fond d’une vallée ; c’est celle d’un solitaire qui, après avoir connu les illusions du monde, s’est enseveli dans cette retraite, pour y recueillir son âme et chanter les merveilles du Créateur. Cet ermite instruit le jeune minstrel et lui révèle le secret de son génie. L’idée était heureuse ; l’exécution n’a pas répondu au bonheur de l’idée. Beattie était destiné à verser des larmes ; la mort de son fils brisa son cœur paternel : comme Ossian après la perte de son Oscar, il suspendit sa harpe aux branches d’un chêne. Peut-être le fils de Beattie était-il ce jeune minstrel qu’un père avait chanté et dont il ne voyait plus les pas sur la montagne.

 

On retrouve dans les vers de lord Byron des imitations frappantes du Minstrel : à l’époque de mon exil en Angleterre, lord Byron habitait l’école de Harrow, dans un village à dix milles de Londres. Il était enfant, j’étais jeune et aussi inconnu que lui ; il avait été élevé sur les bruyères de l’Écosse, au bord de la mer, comme moi dans les landes de la Bretagne, au bord de la mer ; il aima d’abord la Bible et Ossian, comme je les aimai[177] ; il chanta dans Newstead-Abbey les souvenirs de l’enfance, comme je les chantai dans le château de Combourg :

« Lorsque j’explorais, jeune montagnard, la noire bruyère, et gravissais ta cime penchée, ô Morven couronné de neige, pour m’ébahir au torrent qui tonnait au-dessous de moi, ou aux vapeurs de la tempête qui s’amoncelaient à mes pieds[178]. . . »

Dans mes courses aux environs de Londres, lorsque j’étais si malheureux, vingt fois j’ai traversé le village de Harrow, sans savoir quel génie il renfermait. Je me suis assis dans le cimetière, au pied de l’orme sous lequel, en 1807, lord Byron écrivait ces vers, au moment où je revenais de la Palestine :

 

Spot of my youth ! whose hoary branches sigh,

Swept by the breeze that funs thy cloudless sky, etc.

 

« Lieu de ma jeunesse, où soupirent les branches chenues, effleurées par la brise qui rafraîchit ton ciel sans nuage ! Lieu où je vague aujourd’hui seul, moi qui souvent ai foulé, avec ceux que j’aimais, ton gazon mol et vert ; quand la destinée glacera ce sein qu’une fièvre dévore, quand elle aura calmé les soucis et les passions ;… ici où il palpita, ici mon cœur pourra reposer. Puissé-je m’endormir où s’éveillèrent mes espérances,… mêlé à la terre où coururent mes pas,… pleuré de ceux qui furent en société avec mes jeunes années, oublié du reste du monde ! [179] »

Et moi je dirai : Salut, antique ormeau, au pied duquel Byron enfant s’abandonnait aux caprices de son âge, alors que je rêvais René sous ton ombre, sous cette même ombre où plus tard le poète vint à son tour rêver Childe-Harold ! Byron demandait au cimetière, témoin des premiers jeux de sa vie, une tombe ignorée : inutile prière que n’exaucera point la gloire. Cependant Byron n’est plus ce qu’il a été ; je l’avais trouvé de toutes parts vivant à Venise : au bout de quelques années, dans cette même ville où je trouvais son nom partout, je l’ai retrouvé effacé et inconnu partout. Les échos du Lido ne le répètent plus, et si vous le demandez à des Vénitiens, ils ne savent plus de qui vous parlez. Lord Byron est entièrement mort pour eux ; ils n’entendent plus les hennissements de son cheval : il en est de même à Londres, où sa mémoire périt. Voilà ce que nous devenons.

Si j’ai passé à Harrow sans savoir que lord Byron enfant y respirait, des Anglais ont passé à Combourg sans se douter qu’un petit vagabond, élevé dans ces bois, laisserait quelque trace. Le voyageur Arthur Young, traversant Combourg, écrivait :

« Jusqu’à Combourg (de Pontorson) le pays a un aspect sauvage ; l’agriculture n’y est pas plus avancée que chez les Hurons, ce qui paraît incroyable dans un pays enclos ; le peuple y est presque aussi sauvage que le pays, et la ville de Combourg, une des places les plus sales et les plus rudes que l’on puisse voir : des maisons de terre sans vitres, et un pavé si rompu qu’il arrête les passagers, mais aucune aisance. – Cependant il s’y trouve un château, et il est même habité. Qui est ce M. de Chateaubriand, propriétaire de cette habitation, qui a des nerfs assez forts pour résider au milieu de tant d’ordures et de pauvreté ? Au-dessous de cet amas hideux de misère est un beau lac environné d’enclos bien boisés[180]. »

Ce M. de Chateaubriand était mon père ; la retraite qui paraissait si hideuse à l’agronome de mauvaise humeur n’en était pas moins une belle et noble demeure, quoique sombre et grave. Quant à moi, faible plant de lierre commençant à grimper au pied de ces tours sauvages, M. Young eût-il pu m’apercevoir, lui qui n’était occupé que de la revue de nos moissons ?

Qu’il me soit permis d’ajouter à ces pages, écrites en Angleterre en 1822, ces autres pages écrites en 1824 et 1840 : elles achèveront le morceau de lord Byron ; ce morceau se trouvera surtout complété quand on aura lu ce que je redirai du grand poète en passant à Venise.

Il y aura peut-être quelque intérêt à remarquer dans l’avenir la rencontre des deux chefs de la nouvelle école française et anglaise, ayant un même fonds d’idées, des destinées, sinon des mœurs, à peu près pareilles : l’un pair d’Angleterre, l’autre pair de France, tous deux voyageurs dans l’Orient, assez souvent l’un près de l’autre, et ne se voyant jamais : seulement la vie du poète anglais a été mêlée à de moins grands événements que la mienne.

Lord Byron est allé visiter après moi les ruines de la Grèce : dans Childe-Harold, il semble embellir de ses propres couleurs les descriptions de l’Itinéraire. Au commencement de mon pèlerinage, je reproduis l’adieu du sire de Joinville à son château ; Byron dit un égal adieu à sa demeure gothique.

Dans les Martyrs, Eudore part de la Messénie pour se rendre à Rome : « Notre navigation fut longue, dit-il,… nous vîmes tous ces promontoires marqués par des temples ou des tombeaux… Mes jeunes compagnons n’avaient entendu parler que des métamorphoses de Jupiter, et ils ne comprirent rien aux débris qu’ils avaient sous les yeux ; moi, je m’étais déjà assis, avec le prophète, sur les ruines des villes désolées, et Babylone m’enseignait Corinthe[181]. »

Le poète anglais est comme le prosateur français, derrière la lettre de Sulpicius à Cicéron[182] ; – une rencontre si parfaite m’est singulièrement glorieuse, puisque j’ai devancé le chantre immortel au rivage où nous avons eu les mêmes souvenirs, et où nous avons commémoré les mêmes ruines.

J’ai encore l’honneur d’être en rapport avec lord Byron, dans la description de Rome : les Martyrs et ma Lettre sur la campagne romaine ont l’inappréciable avantage, pour moi, d’avoir deviné les aspirations d’un beau génie.

Les premiers traducteurs, commentateurs et admirateurs de lord Byron se sont bien gardés de faire remarquer que quelques pages de mes ouvrages avaient pu rester un moment dans les souvenirs du peintre de Childe-Harold ; ils auraient cru ravir quelque chose à son génie. Maintenant que l’enthousiasme s’est un peu calmé, on me refuse moins cet honneur. Notre immortel chansonnier, dans le dernier volume de ses Chansons, a dit : « Dans un des couplets qui précèdent celui-ci, je parle des lyres que la France doit à M. de Chateaubriand. Je ne crains pas que ce vers soit démenti par la nouvelle école poétique, qui, née sous les ailes de l’aigle, s’est, avec raison, glorifiée souvent d’une telle origine. L’influence de l’auteur du Génie du christianisme s’est fait ressentir également à l’étranger, et il y aurait peut-être justice à reconnaître que le chantre de Childe-Harold est de la famille de René. »

Dans un excellent article sur lord Byron, M. Villemain[183] a renouvelé la remarque de M. de Béranger : « Quelques pages incomparables de René, dit-il, avaient, il est vrai, épuisé ce caractère poétique. Je ne sais si Byron les imitait ou les renouvelait de génie. »

Ce que je viens de dire sur les affinités d’imagination et de destinée entre le chroniqueur de René et le chantre de Childe-Harold n’ôte pas un seul cheveu à la tête du barde immortel. Que peut à la muse de la Dee, portant une lyre et des ailes, ma muse pédestre et sans luth ? Lord Byron vivra, soit qu’enfant de son siècle comme moi, il en ait exprimé, comme moi et comme Goethe avant nous, la passion et le malheur ; soit que mes périples et le falot de ma barque gauloise aient montré la route au vaisseau d’Albion sur des mers inexplorées.

D’ailleurs, deux esprits d’une nature analogue peuvent très bien avoir des conceptions pareilles sans qu’on puisse leur reprocher d’avoir marché servilement dans les mêmes voies. Il est permis de profiter des idées et des images exprimées dans une langue étrangère, pour en enrichir la sienne : cela s’est vu dans tous les siècles et dans tous les temps. Je reconnais tout d’abord que, dans ma première jeunesse, Ossian, Werther, les Rêveries du promeneur solitaire, les Études de la nature, ont pu s’apparenter à mes idées ; mais je n’ai rien caché, rien dissimulé du plaisir que me causaient des ouvrages où je me délectais.

S’il était vrai que René entrât pour quelque chose dans le fond du personnage unique mis en scène sous des noms divers dans Childe-Harold, Conrad, Lara, Manfred, le Giaour ; si, par hasard, lord Byron m’avait fait vivre de sa vie, il aurait donc eu la faiblesse de ne jamais me nommer ? J’étais donc un de ces pères qu’on renie quand on est arrivé au pouvoir ? Lord Byron peut-il m’avoir complètement ignoré, lui qui cite presque tous les auteurs français ses contemporains ? N’a-t-il jamais entendu parler de moi, quand les journaux anglais, comme les journaux français, ont retenti vingt ans auprès de lui de la controverse sur mes ouvrages, lorsque le New-Times a fait un parallèle de l’auteur du Génie du christianisme et de l’auteur de Childe-Harold ?

Point d’intelligence, si favorisée qu’elle soit, qui n’ait ses susceptibilités, ses défiances : on veut garder le sceptre, on craint de le partager, on s’irrite des comparaisons. Ainsi, un autre talent supérieur a évité mon nom dans un ouvrage sur la Littérature[184]. Grâce à Dieu, m’estimant à ma juste valeur, je n’ai jamais prétendu à l’empire ; comme je ne crois qu’à la vérité religieuse dont la liberté est une forme, je n’ai pas plus de foi en moi qu’en toute autre chose ici-bas. Mais je n’ai jamais senti le besoin de me taire quand j’ai admiré ; c’est pourquoi je proclame mon enthousiasme pour madame de Staël et pour lord Byron. Quoi de plus doux que l’admiration ? c’est de l’amour dans le ciel, de la tendresse élevée jusqu’au culte ; on se sent pénétré de reconnaissance pour la divinité qui étend les bases de nos facultés, qui ouvre de nouvelles vues à notre âme, qui nous donne un bonheur si grand, si pur, sans aucun mélange de crainte ou d’envie.

Au surplus, la petite chicane que je fais dans ces Mémoires au plus grand poète que l’Angleterre ait eu depuis Milton ne prouve qu’une chose : le haut prix que j’aurais attaché au souvenir de sa muse.

Lord Byron a ouvert une déplorable école : je présume qu’il a été aussi désolé des Childe-Harold auxquels il a donné naissance, que je le suis des René qui rêvent autour de moi.

La vie de lord Byron est l’objet de beaucoup d’investigations et de calomnies : les jeunes gens ont pris au sérieux des paroles magiques ; les femmes se sont senties disposées à se laisser séduire, avec frayeur, par ce monstre, à consoler ce Satan solitaire et malheureux. Qui sait ? il n’avait peut-être pas trouvé la femme qu’il cherchait, une femme assez belle, un cœur aussi vaste que le sien. Byron, d’après l’opinion fantasmagorique, est l’ancien serpent séducteur et corrupteur, parce qu’il voit la corruption de l’espèce humaine ; c’est un génie fatal et souffrant, placé entre les mystères de la matière et de l’intelligence, qui ne trouve point de mot à l’énigme de l’univers, qui regarde la vie comme une affreuse ironie sans cause, comme un sourire pervers du mal ; c’est le fils du désespoir, qui méprise et renie, qui, portant en soi-même une incurable plaie, se venge en menant à la douleur par la volupté tout ce qui l’approche ; c’est un homme qui n’a point passé par l’âge de l’innocence, qui n’a jamais eu l’avantage d’être rejeté et maudit de Dieu ; un homme qui, sorti réprouvé du sein de la nature, est le damné du néant.

Tel est le Byron des imaginations échauffées : ce n’est point, ce me semble, celui de la vérité.

Deux hommes différents, comme dans la plupart des hommes, sont unis dans lord Byron : l’homme de la nature et l’homme du système. Le poète, s’apercevant du rôle que le public lui faisait jouer, l’a accepté et s’est mis à maudire le monde qu’il n’avait pris d’abord qu’en rêverie : cette marche est sensible dans l’ordre chronologique de ses ouvrages.

Quant à son génie, loin d’avoir l’étendue qu’on lui attribue, il est assez réservé ; sa pensée poétique n’est qu’un gémissement, une plainte, une imprécation ; en cette qualité, elle est admirable : il ne faut pas demander à la lyre ce qu’elle pense, mais ce qu’elle chante.

Quant à son esprit, il est sarcastique et varié, mais d’une nature qui agite et d’une influence funeste : l’écrivain avait bien lu Voltaire, et il l’imite.

Lord Byron, doué de tous les avantages, avait peu de chose à reprocher à sa naissance ; l’accident même qui le rendait malheureux et qui rattachait ses supériorités à l’infirmité humaine n’aurait pas dû le tourmenter, puisqu’il ne l’empêchait pas d’être aimé. Le chantre immortel connut par lui-même combien est vraie la maxime de Zénon : « La voix est la fleur de la beauté. »

Une chose déplorable, c’est la rapidité avec laquelle les renommées fuient aujourd’hui. Au bout de quelques années, que dis-je ? de quelques mois, l’engouement disparaît ; le dénigrement lui succède. On voit déjà pâlir la gloire de lord Byron ; son génie est mieux compris de nous ; il aura plus longtemps des autels en France qu’en Angleterre. Comme Childe-Harold excelle principalement à peindre les sentiments particuliers de l’individu, les Anglais, qui préfèrent les sentiments communs à tous, finiront par méconnaître le poète dont le cri est si profond et si triste. Qu’ils y prennent garde : s’ils brisent l’image de l’homme qui les a fait revivre, que leur restera-t-il ?

 

Lorsque j’écrivis, pendant mon séjour à Londres, en 1822, mes sentiments sur lord Byron, il n’avait plus que deux ans à vivre sur la terre : il est mort en 1824, à l’heure où les désenchantements et les dégoûts allaient commencer pour lui. Je l’ai précédé dans la vie ; il m’a précédé dans la mort ; il a été appelé avant son tour ; mon numéro primait le sien, et pourtant le sien est sorti le premier. Childe-Harold aurait dû rester : le monde me pouvait perdre sans s’apercevoir de ma disparition. J’ai rencontré, en continuant ma route, madame Guiccioli[185] à Rome, lady Byron[186] à Paris. La faiblesse et la vertu me sont ainsi apparues : la première avait peut-être trop de réalités, la seconde pas assez de songes.

 

Maintenant, après vous avoir parlé des écrivains anglais à l’époque où l’Angleterre me servait d’asile, il ne me reste qu’à vous dire quelque chose de l’Angleterre elle-même à cette époque, de son aspect, de ses sites, de ses châteaux, de ses mœurs privées et politiques.

Toute l’Angleterre peut être vue dans l’espace de quatre lieues, depuis Richmond, au-dessus de Londres, jusqu’à Greenwich et au-dessous.

Au-dessous de Londres, c’est l’Angleterre industrielle et commerçante avec ses docks, ses magasins, ses douanes, ses arsenaux, ses brasseries, ses manufactures, ses fonderies, ses navires ; ceux-ci, à chaque marée, remontent la Tamise en trois divisions : les plus petits d’abord, les moyens ensuite, enfin les grands vaisseaux qui rasent de leurs voiles les colonnes de l’hôpital des vieux marins et les fenêtres de la taverne où festoient les étrangers.

Au-dessus de Londres, c’est l’Angleterre agricole et pastorale avec ses prairies, ses troupeaux, ses maisons de campagne, ses parcs, dont l’eau de la Tamise, refoulée par le flux, baigne deux fois le jour les arbustes et les gazons. Au milieu de ces deux points opposés, Richmond et Greenwich, Londres confond toutes les choses de cette double Angleterre : à l’ouest l’aristocratie, à l’est la démocratie, la Tour de Londres et Westminster, bornes entre lesquelles l’histoire entière de la Grande-Bretagne se vient placer.

Je passai une partie de l’été de 1799 à Richmond avec Christian de Lamoignon, m’occupant du Génie du christianisme. Je faisais des nagées en bateau sur la Tamise, ou des courses dans le parc de Richmond. J’aurais bien voulu que le Richmond-lès-Londres fût le Richmond du traité Honor Richemundiæ, car alors je me serais retrouvé dans ma patrie, et voici comment : Guillaume le Bâtard fit présent à Alain, duc de Bretagne, son gendre, de quatre cent quarante-deux terres seigneuriales en Angleterre, qui formèrent depuis le comté de Richmond[187] : les ducs de Bretagne, successeurs d’Alain, inféodèrent ces domaines à des chevaliers bretons, cadets des familles de Rohan, de Tinténiac, de Chateaubriand, de Goyon, de Montboucher. Mais, malgré ma bonne volonté, il me faut chercher dans le Yorkshire le comté de Richmond érigé en duché sous Charles II pour un bâtard : le Richmond sur la Tamise est l’ancien Sheen d’Édouard III.

Là expira, en 1377, Édouard III, ce fameux roi volé par sa maîtresse Alix Pearce, qui n’était plus Alix ou Catherine de Salisbury des premiers jours de la vie du vainqueur de Crécy : n’aimez qu’à l’âge où vous pouvez être aimé. Henri VIII et Élisabeth moururent aussi à Richmond : où ne meurt-on pas ? Henri VIII se plaisait à cette résidence. Les historiens anglais sont fort embarrassés de cet abominable homme ; d’un côté, ils ne peuvent dissimuler la tyrannie et la servitude du Parlement ; de l’autre, s’ils disaient trop anathème au chef de la Réformation, ils se condamneraient en le condamnant :

 

Plus l’oppresseur est vil, plus l’esclave est infâme[188]

 

On montre dans le parc de Richmond le tertre qui servait d’observatoire à Henri VIII pour épier la nouvelle du supplice d’Anne Boleyn. Henri tressaillit d’aise au signal parti de la Tour de Londres. Quelle volupté ! le fer avait tranché le col délicat, ensanglanté les beaux cheveux auxquels le poète-roi avait attaché ses fatales caresses.

Dans le parc abandonné de Richmond, je n’attendais aucun signal homicide, je n’aurais pas même souhaité le plus petit mal à qui m’aurait trahi. Je me promenais avec quelques daims paisibles : accoutumés à courir devant une meute, ils s’arrêtaient lorsqu’ils étaient fatigués ; on les rapportait, fort gais et tout amusés de ce jeu, dans un tombereau rempli de paille. J’allais voir à Kew[189] les kanguroos, ridicules bêtes, tout juste l’inverse de la girafe : ces innocents quadrupèdes-sauterelles peuplaient mieux l’Australie que les prostituées du vieux duc de Queensbury ne peuplaient les ruelles de Richmond. La Tamise bordait le gazon d’un cottage à demi caché sous un cèdre du Liban et parmi des saules pleureurs : un couple nouvellement marié était venu passer la lune de miel dans ce paradis.

Voici qu’un soir, lorsque je marchais tout doux sur les pelouses de Twickenham, apparaît Peltier, tenant son mouchoir sur sa bouche : « Quel sempiternel tonnerre de brouillard ! s’écria-t-il aussitôt qu’il fut à portée de la voix. Comment diable pouvez-vous rester là ? j’ai fait ma liste : Stowe, Bleinheim, Hampton-Court, Oxford ; avec votre façon songearde, vous seriez chez John Bull in vitam æternam, que vous ne verriez rien. »

Je demandai grâce inutilement, il fallut partir. Dans la calèche, Peltier m’énuméra ses espérances ; il en avait des relais ; une crevée sous lui, il en enfourchait une autre, et en avant, jambe de ci, jambe de çà, jusqu’au bout de la journée. Une de ses espérances, la plus robuste, le conduisit dans la suite à Bonaparte qu’il prit au collet : Napoléon eut la simplicité de boxer avec lui. Peltier avait pour second James Mackintosh ; condamné devant les tribunaux, il fit une nouvelle fortune (qu’il mangea incontinent) en vendant les pièces de son procès[190].

Bleinheim me fut désagréable : je souffrais d’autant plus d’un ancien revers de ma patrie, que j’avais eu à supporter l’insulte d’un récent affront ; un bateau en amont de la Tamise m’aperçut sur la rive ; les rameurs avisant un Français poussèrent des hourras ; on venait de recevoir la nouvelle du combat naval d’Aboukir : ces succès de l’étranger, qui pouvaient m’ouvrir les portes de la France, m’étaient odieux. Nelson, que j’avais rencontré plusieurs fois dans Hyde-Park, enchaîna ses victoires à Naples dans le châle de lady Hamilton, tandis que les lazzaroni jouaient à la boule avec des têtes. L’amiral mourut glorieusement à Trafalgar, et sa maîtresse misérablement à Calais, ayant perdu beauté, jeunesse et fortune. Et moi qu’outragea sur la Tamise le triomphe d’Aboukir, j’ai vu les palmiers de la Libye border la mer calme et déserte qui fut rougie du sang de mes compatriotes.

Le parc de Stowe est célèbre par ses fabriques : j’aime mieux ses ombrages. Le cicerone du lieu nous montra, dans une ravine noire, la copie d’un temple dont je devais admirer le modèle dans la brillante vallée du Céphise. De beaux tableaux de l’école italienne s’attristaient au fond de quelques chambres inhabitées, dont les volets étaient fermés : pauvre Raphaël, prisonnier dans un château des vieux Bretons, loin du ciel de la Farnésine !

Hampton-Court conservait la collection des portraits des maîtresses de Charles II : voilà comme ce prince avait pris les choses en sortant d’une révolution qui fit tomber la tête de son père et qui devait chasser sa race.

Nous vîmes, à Slough, Herschell[191] avec sa savante sœur et son grand télescope de quarante pieds, il cherchait de nouvelles planètes : cela faisait rire Peltier qui s’en tenait aux sept vieilles.

Nous nous arrêtâmes deux jours à Oxford. Je me plus dans cette république d’Alfred le Grand ; elle représentait les libertés privilégiées et les mœurs des institutions lettrées du moyen âge. Nous ravaudâmes les vingt-cinq collèges, les bibliothèques, les tableaux, le muséum, le jardin des plantes. Je feuilletai avec un plaisir extrême, parmi les manuscrits du collège de Worcester, une vie du Prince Noir, écrite en vers français par le héraut d’armes de ce prince.

Oxford, sans leur ressembler, rappelait à ma mémoire les modestes collèges de Dol, de Rennes et de Dinan. J’avais traduit l’élégie de Gray sur le Cimetière de campagne :

 

The curfew tolls the knell of parting day.

 

Imitation de ce vers de Dante :

 

Squilla di lontano

Che paja ’l giorno pianger che si muore[192].

 

Peltier s’était empressé de publier à son de trompe, dans son journal, ma traduction[193]. À la vue d’Oxford, je me souvins de l’ode du même poète sur une vue lointaine du collège d’Eton :

« Heureuses collines, charmants bocages, champs aimés en vain, où jadis mon enfance insouciante errait étrangère à la peine ! je sens les brises qui viennent de vous : elles semblent caresser mon âme abattue, et, parfumées de joie et de jeunesse me souffler un second printemps.

« Dis, paternelle Tamise…, dis quelle génération volage l’emporte aujourd’hui à précipiter la course du cerceau roulant, ou à lancer la balle fugitive. Hélas ! sans souci de leur destinée, folâtrent les petites victimes ! Elles n’ont ni prévision des maux à venir, ni soin d’outre-journée. »

Qui n’a éprouvé les sentiments et les regrets exprimés ici avec toute la douceur de la muse ? qui ne s’est attendri au souvenir des jeux, des études, des amours de ses premières années ? Mais peut-on leur rendre la vie ? Les plaisirs de la jeunesse reproduits par la mémoire sont des ruines vues au flambeau.

 

VIE PRIVÉE DES ANGLAIS.

Séparés du continent par une longue guerre, les Anglais conservaient, à la fin du dernier siècle, leurs mœurs et leur caractère national. Il n’y avait encore qu’un peuple, au nom duquel s’exerçait la souveraineté par un gouvernement aristocratique ; on ne connaissait que deux grandes classes amies et liées d’un commun intérêt, les patrons et les clients. Cette classe jalouse, appelée bourgeoisie en France, qui commence à naître en Angleterre, n’existait pas : rien ne s’interposait entre les riches propriétaires et les hommes occupés de leur industrie. Tout n’était pas encore machine dans les professions manufacturières, folie dans les rangs privilégiés. Sur ces mêmes trottoirs où l’on voit maintenant se promener des figures sales et des hommes en redingote, passaient de petites filles en mantelet blanc, chapeau de paille noué sous le menton avec un ruban, corbeille au bras, dans laquelle étaient des fruits ou un livre ; toutes tenant les yeux baissés, toutes rougissant lorsqu’on les regardait. « L’Angleterre, dit Shakespeare, est un nid de cygnes au milieu des eaux. » Les redingotes sans habit étaient si peu d’usage à Londres, en 1793, qu’une femme, qui pleurait à chaudes larmes la mort de Louis XVI, me disait : « Mais, cher monsieur, est-il vrai que le pauvre roi était vêtu d’une redingote quand on lui coupa la tête ? »

Les gentlemen-farmers n’avaient point encore vendu leur patrimoine pour habiter Londres ; ils formaient encore dans la chambre des Communes cette fraction indépendante qui, se portant de l’opposition au ministère, maintenait les idées de liberté, d’ordre et de propriété. Ils chassaient le renard ou le faisan en automne, mangeaient l’oie grasse à Noël, criaient vivat au roastbeef, se plaignaient du présent, vantaient le passé, maudissaient Pitt et la guerre, laquelle augmente le prix du vin de Porto, et se couchaient ivres pour recommencer le lendemain la même vie. Ils se tenaient assurés que la gloire de la Grande-Bretagne ne périrait point tant qu’on chanterait God save the King, que les bourgs-pourris seraient maintenus, que les lois sur la chasse resteraient en vigueur, et que l’on vendrait furtivement au marché les lièvres et les perdrix sous le nom de lions et d’autruches.

Le clergé anglican était savant, hospitalier et généreux ; il avait reçu le clergé français avec une charité toute chrétienne. L’université d’Oxford fit imprimer à ses frais et distribuer gratis aux curés un Nouveau Testament, selon la leçon romaine, avec ces mots : À l’usage du clergé catholique exilé pour la religion. Quant à la haute société anglaise, chétif exilé, je n’en apercevais que les dehors. Lors des réceptions à la cour ou chez la princesse de Galles[194], passaient des ladies assises de côté dans des chaises à porteurs ; leurs grands paniers sortaient par la porte de la chaise comme des devants d’autel. Elles ressemblaient elles-mêmes, sur ces autels de leur ceinture, à des madones ou à des pagodes. Ces belles dames étaient les filles dont le duc de Guiche et le duc de Lauzun avaient adoré les mères ; ces filles sont, en 1822, les mères et grand’mères des petites filles qui dansent chez moi aujourd’hui en robes courtes, au son du galoubet de Collinet, rapides générations de fleurs.

 

MŒURS POLITIQUES.

L’Angleterre de 1688 était, à la fin du siècle dernier, à l’apogée de sa gloire. Pauvre émigré à Londres, de 1793 à 1800, j’ai entendu parler les Pitt, les Fox, les Sheridan, les Wilberforce, les Grenville, les Whitebread, les Lauderdale, les Erskine ; magnifique ambassadeur à Londres aujourd’hui, en 1822, je ne saurais dire à quel point je suis frappé, lorsque, au lieu des grands orateurs que j’avais admirés autrefois, je vois se lever ceux qui étaient leurs seconds à la date de mon premier voyage, les écoliers à la place des maîtres. Les idées générales ont pénétré dans cette société particulière. Mais l’aristocratie éclairée, placée à la tête de ce pays depuis cent quarante ans, aura montré au monde une des plus belles et des plus grandes sociétés qui aient fait honneur à l’espèce humaine depuis le patriciat romain. Peut-être quelque vieille famille, dans le fond d’un comté, reconnaîtra la société que je viens de peindre, et regrettera le temps dont je déplore ici la perte.

En 1792, M. Burke se sépara de M. Fox. Il s’agissait de la Révolution française que M. Burke attaquait et que M. Fox défendait. Jamais les deux orateurs, qui jusqu’alors avaient été amis, ne déployèrent autant d’éloquence. Toute la Chambre fut émue, et des larmes remplissaient les yeux de M. Fox, quand M. Burke termina sa réplique par ces paroles : « Le très honorable gentleman, dans le discours qu’il a fait, m’a traité à chaque phrase avec une dureté peu commune ; il a censuré ma vie entière, ma conduite et mes opinions. Nonobstant cette grande et sérieuse attaque, non méritée de ma part, je ne serai pas épouvanté ; je ne crains pas de déclarer mes sentiments dans cette Chambre ou partout ailleurs. Je dirai au monde entier que la Constitution est en péril. C’est certainement une chose indiscrète en tout temps, et beaucoup plus indiscrète encore à cet âge de ma vie, que de provoquer des ennemis, ou de donner à mes amis des raisons de m’abandonner. Cependant, si cela doit arriver pour mon adhérence à la Constitution britannique, je risquerai tout, et comme le devoir public et la prudence publique me l’ordonnent, dans mes dernières paroles je m’écrierai : Fuyez la Constitution française ! – Fly from the French Constitution. »

M. Fox ayant dit qu’il ne s’agissait pas de perdre des amis, M. Burke s’écria :

« Oui, il s’agit de perdre des amis ! Je connais le résultat de ma conduite ; j’ai fait mon devoir au prix de mon ami, notre amitié est finie : I have done my duty at the price of my friend ; our friendship is at an end. J’avertis les très honorables gentlemen, qui sont les deux grands rivaux dans cette chambre, qu’ils doivent à l’avenir (soit qu’ils se meuvent dans l’hémisphère politique comme deux grands météores, soit qu’ils marchent ensemble comme deux frères), je les avertis qu’ils doivent préserver et chérir la Constitution britannique, qu’ils doivent se mettre en garde contre les innovations et se sauver du danger de ces nouvelles théories. – From the danger of these new theories. » Mémorable époque du monde !

M. Burke, que je connus vers la fin de sa vie, accablé de la mort de son fils unique, avait fondé une école consacrée aux enfants des pauvres émigrés. J’allai voir ce qu’il appelait sa pépinière, his nursery. Il s’amusait de la vivacité de la race étrangère qui croissait sous la paternité de son génie. En regardant sauter les insouciants petits exilés, il me disait : « Nos petits garçons ne feraient pas cela : our boys could not do that, » et ses yeux se mouillaient de larmes : il pensait à son fils parti pour un plus long exil.

Pitt, Fox, Burke ne sont plus, et la Constitution anglaise a subi l’influence des nouvelles théories. Il faut avoir vu la gravité des débats parlementaires à cette époque, il faut avoir entendu ces orateurs dont la voix prophétique semblait annoncer une révolution prochaine, pour se faire une idée de la scène que je rappelle. La liberté, contenue dans les limites de l’ordre, semblait se débattre à Westminster sous l’influence de la liberté anarchique, qui parlait à la tribune encore sanglante de la Convention.

M. Pitt, grand et maigre, avait un air triste et moqueur. Sa parole était froide, son intonation monotone, son geste insensible ; toutefois, la lucidité et la fluidité de ses pensées, la logique de ses raisonnements, subitement illuminés d’éclairs d’éloquence, faisaient de son talent quelque chose hors de ligne.

J’apercevais assez souvent M. Pitt, lorsque de son hôtel, à travers le parc Saint-James, il allait à pied chez le roi. De son côté, George III arrivait de Windsor, après avoir bu de la bière dans un pot d’étain avec les fermiers du voisinage ; il franchissait les vilaines cours de son vilain châtelet, dans une voiture grise que suivaient quelques gardes à cheval ; c’était là le maître des rois de l’Europe, comme cinq ou six marchands de la Cité sont les maîtres de l’Inde. M. Pitt, en habit noir, épée à poignée d’acier au côté, chapeau sous le bras, montait, enjambant deux ou trois marches à la fois. Il ne trouvait sur son passage que trois ou quatre émigrés désœuvrés : laissant tomber sur nous un regard dédaigneux, il passait, le nez au vent, la figure pâle.

Ce grand financier n’avait aucun ordre chez lui ; point d’heures réglées pour ses repas ou son sommeil. Criblé de dettes, il ne payait rien, et ne se pouvait résoudre à faire l’addition d’un mémoire. Un valet de chambre conduisait sa maison. Mal vêtu, sans plaisir, sans passions, avide seulement de pouvoir, il méprisait les honneurs, et ne voulait être que William Pitt.

Lord Liverpol, au mois de juin dernier 1822, me mena dîner à sa campagne : en traversant la bruyère de Pulteney, il me montra la petite maison où mourut pauvre le fils de lord Chatam, l’homme d’État qui avait mis l’Europe à sa solde et distribué de ses propres mains tous les milliards de la terre.

George III survécut à M. Pitt, mais il avait perdu la raison et la vue. Chaque session, à l’ouverture du Parlement, les ministres lisaient aux chambres silencieuses et attendries le bulletin de la santé du roi. Un jour, j’étais allé visiter Windsor : j’obtins pour quelques schellings de l’obligeance d’un concierge qu’il me cachât de manière à voir le roi. Le monarque, en cheveux blancs et aveugle, parut, errant comme le roi Lear dans ses palais et tâtonnant avec ses mains les murs des salles. Il s’assit devant un piano dont il connaissait la place, et joua quelques morceaux d’une sonate de Haendel : c’était une belle fin de la vieille Angleterre, Old England !

 

Je commençais à tourner les yeux vers ma terre natale. Une grande révolution s’était opérée. Bonaparte, devenu premier consul, rétablissait l’ordre par le despotisme ; beaucoup d’exilés rentraient ; la haute émigration, surtout, s’empressait d’aller recueillir les débris de sa fortune : la fidélité périssait par la tête, tandis que son cœur battait encore dans la poitrine de quelques gentilshommes de province à demi nus. Madame Lindsay était partie ; elle écrivait à MM. de Lamoignon de revenir ; elle invitait aussi madame d’Aguesseau, sœur de MM. de Lamoignon[195], à passer le détroit. Fontanes m’appelait, pour achever à Paris l’impression du Génie du christianisme. Tout en me souvenant de mon pays, je ne me sentais aucun désir de le revoir ; des dieux plus puissants que les Lares paternels me retenaient ; je n’avais plus en France de biens et d’asile ; la patrie était devenue pour moi un sein de pierre, une mamelle sans lait : je n’y trouverais ni ma mère, ni mon frère, ni ma sœur Julie. Lucile existait encore, mais elle avait épousé M. de Caud, et ne portait plus mon nom ; ma jeune veuve ne me connaissait que par une union de quelques mois, par le malheur et par une absence de huit années.

Livré à moi seul, je ne sais si j’aurais eu la force de partir ; mais je voyais ma petite société se dissoudre ; madame d’Aguesseau me proposait de me mener à Paris : je me laissai aller. Le ministre de Prusse me procura un passeport, sous le nom de La Sagne, habitant de Neuchâtel. MM. Dulau interrompirent le tirage du Génie du christianisme, et m’en donnèrent les feuilles composées. Je détachai des Natchez les esquisses d’Atala et de René ; j’enfermai le reste du manuscrit dans une malle dont je confiai le dépôt à mes hôtes, à Londres, et je me mis en route pour Douvres avec madame d’Aguesseau : madame Lindsay nous attendait à Calais.

Ainsi j’abandonnai l’Angleterre en 1800 ; mon cœur était autrement occupé qu’il ne l’est à l’époque où j’écris ceci, en 1822. Je ne ramenais de la terre d’exil que des regrets et des songes ; aujourd’hui ma tête est remplie de scènes d’ambition, de politique, de grandeurs et de cours, si messéantes à ma nature. Que d’événements sont entassés dans ma présente existence ! Passez, hommes, passez ; viendra mon tour. Je n’ai déroulé à vos yeux qu’un tiers de mes jours ; si les souffrances que j’ai endurées ont pesé sur mes sérénités printanières, maintenant, entrant dans un âge plus fécond, le germe de René va se développer, et des amertumes d’une autre sorte se mêleront à mon récit ! Que n’aurai-je point à dire en parlant de ma patrie, de ses révolutions dont j’ai déjà montré le premier plan ; de cet Empire et de l’homme gigantesque que j’ai vu tomber ; de cette Restauration à laquelle j’ai pris tant de part, aujourd’hui glorieuse en 1822, mais que je ne puis néanmoins entrevoir qu’à travers je ne sais quel nuage funèbre ?

Je termine ce livre, qui atteint au printemps de 1800. Arrivé au bout de ma première carrière, s’ouvre devant moi la carrière de l’écrivain ; d’homme privé, je vais devenir homme public ; je sors de l’asile virginal et silencieux de la solitude pour entrer dans le carrefour souillé et bruyant du monde ; le grand jour va éclairer ma vie rêveuse, la lumière pénétrer dans le royaume des ombres. Je jette un regard attendri sur ces livres qui renferment mes heures immémorées ; il me semble dire un dernier adieu à la maison paternelle ; je quitte les pensées et les chimères de ma jeunesse comme des sœurs, comme des amantes que je laisse au foyer de la famille et que je ne reverrai plus.

Nous mîmes quatre heures à passer de Douvres à Calais. Je me glissai dans ma patrie à l’abri d’un nom étranger : caché doublement dans l’obscurité du Suisse La Sagne et dans la mienne, j’abordai la France avec le siècle[196].

DEUXIÈME PARTIE

CARRIÈRE LITTÉRAIRE
1800-1814

LIVRE PREMIER[197]

Séjour à Dieppe. – Deux sociétés. – Où en sont mes Mémoires. – Année 1800. – Vue de la France. – J’arrive à Paris. – Changement de la société. – Année de ma vie 1801. – Le Mercure. – Atala. – Année de ma vie 1801. – Mme de Beaumont, sa société. – Année de ma vie 1801. – Été à Savigny. – Année de ma vie 1802. – Talma. – Années de ma vie 1802 et 1803. – Génie du christianisme. – Chute annoncée. – Cause du succès final. – Génie du christianisme ; suite. – Défauts de l’ouvrage.

Vous savez que j’ai maintes fois changé de lieu en écrivant ces Mémoires ; que j’ai souvent peint ces lieux, parlé des sentiments qu’ils m’inspiraient et retracé mes souvenirs, mêlant ainsi l’histoire de mes pensées et de mes foyers errants à l’histoire de ma vie.

Vous voyez où j’habite maintenant. En me promenant ce matin sur les falaises, derrière le château de Dieppe, j’ai aperçu la poterne qui communique à ces falaises au moyen d’un pont jeté sur un fossé : madame de Longueville avait échappé par là à la reine Anne d’Autriche ; embarquée furtivement au Havre, mise à terre à Rotterdam, elle se rendit à Stenay, auprès du maréchal de Turenne. Les lauriers du grand capitaine n’étaient plus innocents, et la moqueuse exilée ne traitait pas trop bien le coupable.

Madame de Longueville, qui relevait de l’hôtel de Rambouillet, du trône de Versailles et de la municipalité de Paris, se prit de passion pour l’auteur des Maximes[198], et lui fut fidèle autant qu’elle le pouvait. Celui-ci vit moins de ses pensées que de l’amitié de madame de La Fayette et de madame de Sévigné, des vers de La Fontaine et de l’amour de madame de Longueville : voilà ce que c’est que les attachements illustres.

La princesse de Condé, près d’expirer, dit à madame de Brienne : « Ma chère amie, mandez à cette pauvre misérable qui est à Stenay l’état où vous me voyez, et qu’elle apprenne à mourir. » Belles paroles ; mais la princesse oubliait qu’elle-même avait été aimée de Henri IV, qu’emmenée à Bruxelles par son mari, elle avait voulu rejoindre le Béarnais, s’échapper la nuit par une fenêtre, et faire ensuite trente ou quarante lieues à cheval ; elle était alors une pauvre misérable de dix-sept ans.

Descendu de la falaise, je me suis trouvé sur le grand chemin de Paris ; il monte rapidement au sortir de Dieppe. À droite, sur la ligne ascendante d’une berge, s’élève le mur d’un cimetière ; le long de ce mur est établi un rouet de corderie. Deux cordiers, marchant parallèlement à reculons et se balançant d’une jambe sur l’autre, chantaient ensemble à demi-voix. J’ai prêté l’oreille ; ils en étaient à ce couplet du Vieux caporal, beau mensonge poétique, qui nous a conduits où nous sommes :

 

Qui là-bas sanglote et regarde ?

Eh ! c’est la veuve du tambour, etc., etc.

Ces hommes prononçaient le refrain : Conscrits au pas ; ne pleurez pas… Marchez au pas, au pas, d’un ton si mâle et si pathétique que les larmes me sont venues aux yeux. En marquant eux-mêmes le pas et en dévidant leur chanvre, ils avaient l’air de filer le dernier moment du vieux caporal : je ne saurais dire ce qu’il y avait dans cette gloire particulière à Béranger, solitairement révélée par deux matelots qui chantaient à la vue de la mer la mort d’un soldat.

La falaise m’a rappelé une grandeur monarchique, le chemin une célébrité plébéienne : j’ai comparé en pensée les hommes aux deux extrémités de la société, je me suis demandé à laquelle de ces époques j’aurais préféré appartenir. Quand le présent aura disparu comme le passé, laquelle de ces deux renommées attirera le plus les regards de la postérité ?

Et néanmoins, si les faits étaient tout, si la valeur des noms ne contre-pesait dans l’histoire la valeur des événements, quelle différence entre mon temps et le temps qui s’écoula depuis la mort de Henri IV jusqu’à celle de Mazarin ! Qu’est-ce que les troubles de 1648 comparés à cette Révolution, laquelle a dévoré l’ancien monde, dont elle mourra peut-être, en ne laissant après elle ni vieille, ni nouvelle société ? N’avais-je pas à peindre dans mes Mémoires des tableaux d’une importance incomparablement au-dessus des scènes racontées par le duc de La Rochefoucauld ? À Dieppe même, qu’est-ce que la nonchalante et voluptueuse idole de Paris séduit et rebelle, auprès de madame la duchesse de Berry ? Les coups de canon qui annonçaient à la mer la présence de la veuve royale n’éclatent plus ; la flatterie de poudre et de fumée n’a laissé sur le rivage que le gémissement des flots[199].

Les deux filles de Bourbon, Anne-Geneviève et Marie-Caroline se sont retirées ; les deux matelots de la chanson du poète plébéien s’abîmeront ; Dieppe est vide de moi-même : c’était un autre moi, un moi de mes premiers jours finis, qui jadis habita ces lieux, et ce moi a succombé, car nos jours meurent avant nous. Ici vous m’avez vu, sous-lieutenant au régiment de Navarre, exercer des recrues sur les galets ; vous m’y avez revu exilé sous Bonaparte ; vous m’y rencontrerez de nouveau lorsque les journées de Juillet m’y surprendront. M’y voici encore ; j’y reprends la plume pour continuer mes confessions.

Afin de nous reconnaître, il est utile de jeter un coup d’œil sur l’état de mes Mémoires.

Il m’est arrivé ce qui arrive à tout entrepreneur qui travaille sur une grande échelle : j’ai, en premier lieu, élevé les pavillons des extrémités, puis, déplaçant et replaçant çà et là mes échafauds, j’ai monté la pierre et le ciment des constructions intermédiaires ; on employait plusieurs siècles à l’achèvement des cathédrales gothiques. Si le ciel m’accorde de vivre, le monument sera fini par mes diverses années ; l’architecte, toujours le même, aura seulement changé d’âge. Du reste, c’est un supplice de conserver intact son être intellectuel, emprisonné dans une enveloppe matérielle usée. Saint Augustin, sentant son argile tomber, disait à Dieu : « Servez de tabernacle à mon âme. » et il disait aux hommes : « Quand vous m’aurez connu dans ce livre, priez pour moi. »

Il faut compter trente-six ans entre les choses qui commencent mes Mémoires et celles qui m’occupent. Comment renouer avec quelque ardeur la narration d’un sujet rempli jadis pour moi de passion et de feu, quand ce ne sont plus des vivants avec qui je vais m’entretenir, quand il s’agit de réveiller des effigies glacées au fond de l’Éternité, de descendre dans un caveau funèbre pour y jouer à la vie ? Ne suis-je pas moi-même quasi-mort ? Mes opinions ne sont-elles pas changées ? Vois-je les objets du même point de vue ? Ces événements personnels dont j’étais si troublé, les événements généraux et prodigieux qui les ont accompagnés ou suivis, n’en ont-ils pas diminué l’importance aux yeux du monde, ainsi qu’à mes propres yeux ? Quiconque prolonge sa carrière sent se refroidir ses heures ; il ne retrouve plus le lendemain l’intérêt qu’il portait à la veille. Lorsque je fouille dans mes pensées, il y a des noms et jusqu’à des personnages qui échappent à ma mémoire, et cependant ils avaient peut-être fait palpiter mon cœur : vanité de l’homme oubliant et oublié ! Il ne suffit pas de dire aux songes, aux amours : « Renaissez ! » pour qu’ils renaissent ; on ne se peut ouvrir la région des ombres qu’avec le rameau d’or, et il faut une jeune main pour le cueillir.

 

Aucuns venants des Lares patries. (RABELAIS.)

Depuis huit ans enfermé dans la Grande-Bretagne, je n’avais vu que le monde anglais, si différent, surtout alors, du reste du monde européen. À mesure que le packet-boat de Douvres approchait de Calais, au printemps de 1800, mes regards me devançaient au rivage. J’étais frappé de l’air pauvre du pays : à peine quelques mâts se montraient dans le port ; une population en carmagnole et en bonnet de coton s’avançait au-devant de nous le long de la jetée : les vainqueurs du continent me furent annoncés par un bruit de sabots. Quand nous accostâmes le môle, les gendarmes et les douaniers sautèrent sur le pont, visitèrent nos bagages et nos passeports : en France, un homme est toujours suspect, et la première chose que l’on aperçoit dans nos affaires, comme dans nos plaisirs, est un chapeau à trois cornes ou une baïonnette.

Madame Lindsay nous attendait à l’auberge : le lendemain nous partîmes avec elle pour Paris, madame d’Aguesseau, une jeune personne sa parente, et moi. Sur la route, on n’apercevait presque point d’hommes ; des femmes noircies et hâlées, les pieds nus, la tête découverte ou entourée d’un mouchoir, labouraient les champs : on les eût prises pour des esclaves. J’aurais dû plutôt être frappé de l’indépendance et de la virilité de cette terre où les femmes maniaient le hoyau, tandis que les hommes maniaient le mousquet. On eût dit que le feu avait passé dans les villages ; ils étaient misérables et à moitié démolis : partout de la boue ou de la poussière, du fumier et des décombres.

À droite et à gauche du chemin, se montraient des châteaux abattus ; de leurs futaies rasées, il ne restait que quelques troncs équarris, sur lesquels jouaient des enfants. On voyait des murs d’enclos ébréchés, des églises abandonnées, dont les morts avaient été chassés, des clochers sans cloches, des cimetières sans croix, des saints sans tête et lapidés dans leurs niches. Sur les murailles étaient barbouillées ces inscriptions républicaines déjà vieillies : LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ, ou LA MORT. Quelquefois on avait essayé d’effacer le mot MORT, mais les lettres noires ou rouges reparaissaient sous une couche de chaux. Cette nation, qui semblait au moment de se dissoudre, recommençait un monde, comme ces peuples sortant de la nuit de la barbarie et de la destruction du moyen âge.

En approchant de la capitale, entre Écouen et Paris, les ormeaux n’avaient point été abattus ; je fus frappé de ces belles avenues itinéraires, inconnues au sol anglais. La France m’était aussi nouvelle que me l’avaient été autrefois les forêts de l’Amérique. Saint-Denis était découvert, les fenêtres en étaient brisées ; la pluie pénétrait dans ses nefs verdies, et il n’avait plus de tombeaux : j’y ai vu, depuis, les os de Louis XVI, les Cosaques, le cercueil du duc de Berry et le catafalque de Louis XVIII.

Auguste de Lamoignon vint au-devant de madame Lindsay : son élégant équipage contrastait avec les lourdes charrettes, les diligences sales, délabrées, traînées par des haridelles attelées de cordes, que j’avais rencontrées depuis Calais. Madame Lindsay demeurait aux Ternes. On me mit à terre sur le chemin de la Révolte, et je gagnai, à travers champs, la maison de mon hôtesse. Je demeurai vingt-quatre heures chez elle ; j’y rencontrai un grand et gros monsieur Lasalle qui lui servait à arranger des affaires d’émigrés. Elle fit prévenir M. de Fontanes de mon arrivée ; au bout de quarante-huit heures, il me vint chercher au fond d’une petite chambre que madame Lindsay m’avait louée dans une auberge, presque à sa porte.

C’était un dimanche : vers trois heures de l’après-midi, nous entrâmes à pied dans Paris par la barrière de l’Étoile. Nous n’avons pas une idée aujourd’hui de l’impression que les excès de la Révolution avaient faite sur les esprits en Europe, et principalement parmi les hommes absents de la France pendant la Terreur ; il me semblait, à la lettre, que j’allais descendre aux enfers. J’avais été témoin, il est vrai, des commencements de la Révolution ; mais les grands crimes n’étaient pas alors accomplis, et j’étais resté sous le joug des faits subséquents, tels qu’on les racontait au milieu de la société paisible et régulière de l’Angleterre.

M’avançant sous mon faux nom, et persuadé que je compromettais mon ami Fontanes, j’ouïs, à mon grand étonnement, en entrant dans les Champs-Élysées, des sons de violon, de cor, de clarinette et de tambour. J’aperçus des bastringues où dansaient des hommes et des femmes ; plus loin, le palais des Tuileries m’apparut dans l’enfoncement de ses deux grands massifs de marronniers. Quant à la place Louis XV, elle était nue ; elle avait le délabrement, l’air mélancolique et abandonné d’un vieil amphithéâtre ; on y passait vite ; j’étais tout surpris de ne pas entendre des plaintes ; je craignais de mettre le pied dans un sang dont il ne restait aucune trace ; mes yeux ne se pouvaient détacher de l’endroit du ciel où s’était élevé l’instrument de mort ; je croyais voir en chemise, liés auprès de la machine sanglante, mon frère et ma belle-sœur : là était tombée la tête de Louis XVI. Malgré les joies de la rue, les tours des églises étaient muettes ; il me semblait être rentré le jour de l’immense douleur, le jour du vendredi saint.

M. de Fontanes demeurait dans la rue Saint-Honoré, aux environs de Saint-Roch[200]. Il me mena chez lui, me présenta à sa femme, et me conduisit ensuite chez son ami, M. Joubert, où je trouvai un abri provisoire : je fus reçu comme un voyageur dont on avait entendu parler.

Le lendemain, j’allai à la police, sous le nom de La Sagne, déposer mon passeport étranger et recevoir en échange, pour rester à Paris, une permission qui fut renouvelée de mois en mois. Au bout de quelques jours, je louai un entre-sol rue de Lille, du côté de la rue des Saints-Pères.

J’avais apporté le Génie du christianisme et les premières feuilles de cet ouvrage, imprimées à Londres. On m’adressa à M. Migneret[201], digne homme, qui consentit à se charger de recommencer l’impression interrompue et à me donner d’avance quelque chose pour vivre. Pas une âme ne connaissait mon Essai sur les révolutions, malgré ce que m’en avait mandé M. Lemierre. Je déterrai le vieux philosophe Delisle de Sales, qui venait de publier son Mémoire en faveur de Dieu, et je me rendis chez Ginguené. Celui-ci était logé rue de Grenelle-Saint-Germain, près de l’hôtel du Bon La Fontaine. On lisait encore sur la loge de son concierge : Ici on s’honore du titre de citoyen, et on se tutoie. Ferme la porte, s’il vous plaît. Je montai : M. Ginguené, qui me reconnut à peine, me parla du haut de la grandeur de tout ce qu’il était et avait été. Je me retirai humblement, et n’essayai pas de renouer des liaisons si disproportionnées.

Je nourrissais toujours au fond du cœur les regrets et les souvenirs de l’Angleterre ; j’avais vécu si longtemps dans ce pays que j’en avais pris les habitudes : je ne pouvais me faire à la saleté de nos maisons, de nos escaliers, de nos tables, à notre malpropreté, à notre bruit, à notre familiarité, à l’indiscrétion de notre bavardage : j’étais Anglais de manières, de goût et, jusqu’à un certain point, de pensées ; car si, comme on le prétend, lord Byron s’est inspiré quelquefois de René dans son Childe-Harold, il est vrai de dire aussi que huit années de résidence dans la Grande-Bretagne, précédées d’un voyage en Amérique, qu’une longue habitude de parler, d’écrire et même de penser en anglais, avaient nécessairement influé sur le tour et l’expression de mes idées. Mais peu à peu je goûtai la sociabilité qui nous distingue, ce commerce charmant, facile et rapide des intelligences, cette absence de toute morgue et de tout préjugé, cette inattention à la fortune et aux noms, ce nivellement naturel de tous les rangs, cette égalité des esprits qui rend la société française incomparable et qui rachète nos défauts : après quelques mois d’établissement au milieu de nous, on sent qu’on ne peut plus vivre qu’à Paris.

 

Je m’enfermai au fond de mon entre-sol, et je me livrai tout entier au travail. Dans les intervalles de repos, j’allais faire de divers côtés des reconnaissances. Au milieu du Palais-Royal, le Cirque avait été comblé ; Camille Desmoulins ne pérorait plus en plein vent ; on ne voyait plus circuler des troupes de prostituées, compagnes virginales de la déesse Raison, et marchant sous la conduite de David, costumier et corybante. Au débouché de chaque allée, dans les galeries, on rencontrait des hommes qui criaient des curiosités, ombres chinoises, vues d’optique, cabinets de physique, bêtes étranges ; malgré tant de têtes coupées, il restait encore des oisifs. Du fond des caves du Palais-Marchand sortaient des éclats de musique, accompagnés du bourdon des grosses caisses : c’était peut-être là qu’habitaient ces géants que je cherchais et que devaient avoir nécessairement produits des événements immenses. Je descendais ; un bal souterrain s’agitait au milieu de spectateurs assis et buvant de la bière. Un petit bossu, planté sur une table, jouait du violon et chantait un hymne à Bonaparte, qui se terminait par ces vers :

 

Par ses vertus, par ses attraits,

Il méritait d’être leur père !

 

On lui donnait un sou après la ritournelle. Tel est le fond de cette société humaine qui porta Alexandre et qui portait Napoléon.

Je visitais les lieux où j’avais promené les rêveries de mes premières années. Dans mes couvents d’autrefois, les clubistes avaient été chassés après les moines. En errant derrière le Luxembourg, je fus conduit à la Chartreuse ; on achevait de la démolir.

La place des Victoires et celle de Vendôme pleuraient les effigies absentes du grand roi ; la communauté des Capucines était saccagée ; le cloître intérieur servait de retraite à la fantasmagorie de Robertson. Aux Cordeliers, je demandai en vain la nef gothique où j’avais aperçu Marat et Danton dans leur primeur. Sur le quai des Théatins, l’église de ces religieux était devenue un café et une salle de danseurs de corde. À la porte, une enluminure représentait des funambules, et on lisait en grosses lettres : Spectacle gratis. Je m’enfonçai avec la foule dans cet antre perfide : je ne fus pas plutôt assis à ma place, que des garçons entrèrent serviette à la main et criant comme des enragés : « Consommez messieurs ! consommez ! » Je ne me le fis pas dire deux fois, et je m’évadai piteusement aux cris moqueurs de l’assemblée, parce que je n’avais pas de quoi consommer[202].

 

La Révolution s’est divisée en trois parties qui n’ont rien de commun entre elles : la République, l’Empire et la Restauration ; ces trois mondes divers, tous trois aussi complètement finis les uns que les autres, semblent séparés par des siècles. Chacun de ces trois mondes a eu un principe fixe : le principe de la République était l’égalité, celui de l’Empire la force, celui de la Restauration la liberté. L’époque républicaine est la plus originale et la plus profondément gravée, parce qu’elle a été unique dans l’histoire : jamais on n’avait vu, jamais on ne reverra l’ordre physique produit par le désordre moral, l’unité sortie du gouvernement de la multitude, l’échafaud substitué à la loi et obéi au nom de l’humanité.

J’assistai, en 1801, à la seconde transformation sociale. Le pêle-mêle était bizarre : par un travestissement convenu, une foule de gens devenaient des personnages qu’ils n’étaient pas : chacun portait son nom de guerre ou d’emprunt suspendu à son cou, comme les Vénitiens, au carnaval, portent à la main un petit masque pour avertir qu’ils sont masqués. L’un était réputé Italien ou Espagnol, l’autre Prussien ou Hollandais : j’étais Suisse. La mère passait pour être la tante de son fils, le père pour l’oncle de sa fille ; le propriétaire d’une terre n’en était que le régisseur. Ce mouvement me rappelait, dans un sens contraire, le mouvement de 1789, lorsque les moines et les religieux sortirent de leur cloître et que l’ancienne société fut envahie par la nouvelle : celle-ci, après avoir remplacé celle-là, était remplacée à son tour.

Cependant le monde ordonné commençait à renaître ; on quittait les cafés et la rue pour rentrer dans sa maison ; on recueillait les restes de sa famille ; on recomposait son héritage en en rassemblant les débris, comme, après une bataille, on bat le rappel et l’on fait le compte de ce que l’on a perdu. Ce qui demeurait d’églises entières se rouvrait : j’eus le bonheur de sonner la trompette à la porte du temple. On distinguait les vieilles générations républicaines qui se retiraient, des générations impériales qui s’avançaient. Des généraux de la réquisition, pauvres, au langage rude, à la mine sévère, et qui, de toutes leurs campagnes, n’avaient remporté que des blessures et des habits en lambeaux, croisaient les officiers brillants de dorure de l’armée consulaire. L’émigré rentré causait tranquillement avec les assassins de quelques-uns de ses proches. Tous les portiers, grands partisans de feu M. de Robespierre, regrettaient les spectacles de la place Louis XV, où l’on coupait la tête à des femmes qui, me disait mon propre concierge de la rue de Lille, avaient le cou blanc comme de la chair de poulet. Les septembriseurs, ayant changé de nom et de quartier, s’étaient faits marchands de pommes cuites au coin des bornes ; mais ils étaient souvent obligés de déguerpir, parce que le peuple, qui les reconnaissait, renversait leur échoppe et les voulait assommer. Les révolutionnaires enrichis commençaient à s’emménager dans les grands hôtels vendus du faubourg Saint-Germain. En train de devenir barons et comtes, les Jacobins ne parlaient que des horreurs de 1793, de la nécessité de châtier les prolétaires et de réprimer les excès de la populace. Bonaparte, plaçant les Brutus et les Scévola à sa police, se préparait à les barioler de rubans, à les salir de titres, à les forcer de trahir leurs opinions et de déshonorer leurs crimes. Entre tout cela poussait une génération vigoureuse semée dans le sang, et s’élevant pour ne plus répandre que celui de l’étranger : de jour en jour s’accomplissait la métamorphose des républicains en impérialistes et de la tyrannie de tous dans le despotisme d’un seul.

Tout en m’occupant à retrancher, augmenter, changer les feuilles du Génie du christianisme la nécessité me forçait de suivre quelques autres travaux. M. de Fontanes rédigeait alors le Mercure de France : il me proposa d’écrire dans ce journal. Ces combats n’étaient pas sans quelque péril : on ne pouvait arriver à la politique que par la littérature, et la police de Bonaparte entendait à demi-mot. Une circonstance singulière, en m’empêchant de dormir, allongeait mes heures et me donnait plus de temps. J’avais acheté deux tourterelles ; elles roucoulaient beaucoup : en vain je les enfermais la nuit dans ma petite malle de voyageur ; elles n’en roucoulaient que mieux. Dans un des moments d’insomnie qu’elles me causaient, je m’avisai d’écrire pour le Mercure une lettre à madame de Staël[203]. Cette boutade me fit tout à coup sortir de l’ombre ; ce que n’avaient pu faire mes deux gros volumes sur les Révolutions, quelques pages d’un journal le firent. Ma tête se montrait un peu au-dessus de l’obscurité.

Ce premier succès semblait annoncer celui qui l’allait suivre. Je m’occupais à revoir les épreuves d’Atala (épisode renfermé, ainsi que René, dans le Génie du christianisme) lorsque je m’aperçus que des feuilles me manquaient. La peur me prit : je crus qu’on avait dérobé mon roman, ce qui assurément était une crainte bien peu fondée, car personne ne pensait que je valusse la peine d’être volé. Quoi qu’il en soit, je me déterminai à publier Atala à part, et j’annonçai ma résolution dans une lettre adressée au Journal des Débats et au Publiciste[204].

Avant de risquer l’ouvrage au grand jour, je le montrai à M. de Fontanes : il en avait déjà lu des fragments en manuscrit à Londres. Quand il fut arrivé au discours du père Aubry, au bord du lit de mort d’Atala, il me dit brusquement d’une voix rude : « Ce n’est pas cela ; c’est mauvais ; refaites cela ! » Je me retirai désolé ; je ne me sentais pas capable de mieux faire. Je voulais jeter le tout au feu ; je passai depuis huit heures jusqu’à onze heures du soir dans mon entre-sol, assis devant ma table, le front appuyé sur le dos de mes mains étendues et ouvertes sur mon papier. J’en voulais à Fontanes ; je m’en voulais ; je n’essayais pas même d’écrire, tant je désespérais de moi. Vers minuit, la voix de mes tourterelles m’arriva, adoucie par l’éloignement et rendue plus plaintive par la prison où je les tenais renfermées : l’inspiration me revint ; je traçai de suite le discours du missionnaire, sans une seule interligne, sans en rayer un mot, tel qu’il est resté et tel qu’il existe aujourd’hui. Le cœur palpitant, je le portai le matin à Fontanes, qui s’écria : « C’est cela ! c’est cela ! je vous l’avais bien dit, que vous feriez mieux ! »

C’est de la publication d’Atala[205] que date le bruit que j’ai fait dans ce monde : je cessai de vivre de moi-même et ma carrière publique commença. Après tant de succès militaires, un succès littéraire paraissait un prodige ; on en était affamé. L’étrangeté de l’ouvrage ajoutait à la surprise de la foule. Atala tombant au milieu de la littérature de l’Empire, de cette école classique, vieille rajeunie dont la seule vue inspirait l’ennui, était une sorte de production d’un genre inconnu. On ne savait si l’on devait la classer parmi les monstruosités ou parmi les beautés ; était-elle Gorgone ou Vénus ? Les académiciens assemblés dissertèrent doctement sur son sexe et sur sa nature, de même qu’ils firent des rapports sur le Génie du christianisme. Le vieux siècle la repoussa, le nouveau l’accueillit.

Atala devint si populaire qu’elle alla grossir, avec la Brinvilliers, la collection de Curtius[206]. Les auberges de rouliers étaient ornées de gravures rouges, vertes et bleues, représentant Chactas, le père Aubry et la fille de Simaghan. Dans des boîtes de bois, sur les quais, on montrait mes personnages en cire, comme on montre des images de Vierge et de saints à la foire. Je vis sur un théâtre du boulevard ma sauvagesse coiffée de plumes de coq, qui parlait de l’âme de la solitude à un sauvage de son espèce, de manière à me faire suer de confusion. On représentait aux Variétés une pièce dans laquelle une jeune fille et un jeune garçon, sortant de leur pension, s’en allaient par le coche se marier dans leur petite ville ; comme en débarquant ils ne parlaient, d’un air égaré, que crocodiles, cigognes et forêts, leurs parents croyaient qu’ils étaient devenus fous. Parodies, caricatures, moqueries m’accablaient[207]. L’abbé Morellet, pour me confondre, fit asseoir sa servante sur ses genoux et ne put tenir les pieds de la jeune vierge dans ses mains, comme Chactas tenait les pieds d’Atala pendant l’orage : si le Chactas de la rue d’Anjou s’était fait peindre ainsi, je lui aurais pardonné sa critique[208].

Tout ce train servait à augmenter le fracas de mon apparition. Je devins à la mode. La tête me tourna : j’ignorais les jouissances de l’amour-propre, et j’en fus enivré. J’aimai la gloire comme une femme, comme un premier amour. Cependant, poltron que j’étais, mon effroi égalait ma passion : conscrit, j’allais mal au feu. Ma sauvagerie naturelle, le doute que j’ai toujours eu de mon talent, me rendaient humble au milieu de mes triomphes. Je me dérobais à mon éclat ; je me promenais à l’écart, cherchant à éteindre l’auréole dont ma tête était couronnée. Le soir, mon chapeau rabattu sur mes yeux, de peur qu’on ne reconnût le grand homme, j’allais à l’estaminet lire à la dérobée mon éloge dans quelque petit journal inconnu. Tête à tête avec ma renommée, j’étendais mes courses jusqu’à la pompe à feu de Chaillot, sur ce même chemin où j’avais tant souffert en allant à la cour ; je n’étais pas plus à mon aise avec mes nouveaux honneurs. Quand ma supériorité dînait à trente sous au pays latin, elle avalait de travers, gênée par les regards dont elle se croyait l’objet. Je me contemplais, je me disais : « C’est pourtant toi, créature extraordinaire, qui manges comme un autre homme ! » Il y avait aux Champs-Élysées un café que j’affectionnais à cause de quelques rossignols suspendus en cage au pourtour intérieur de la salle ; madame Rousseau[209], la maîtresse du lieu, me connaissait de vue sans savoir qui j’étais. On m’apportait vers dix heures du soir une tasse de café, et je cherchais Atala dans les Petites-Affiches, à la voix de mes cinq ou six Philomèles. Hélas ! je vis bientôt mourir la pauvre madame Rousseau ; notre société des rossignols et de l’Indienne qui chantait : « Douce habitude d’aimer, si nécessaire à la vie ! » ne dura qu’un moment.

Si le succès ne pouvait prolonger en moi ce stupide engouement de ma vanité, ni pervertir ma raison, il avait des dangers d’une autre sorte ; ces dangers s’accrurent à l’apparition du Génie du christianisme, et à ma démission pour la mort du duc d’Enghien. Alors vinrent se presser autour de moi, avec les jeunes femmes qui pleurent aux romans, la foule des chrétiennes, et ces autres nobles enthousiastes dont une action d’honneur fait palpiter le sein. Les éphèbes de treize et quatorze ans étaient les plus périlleuses ; car ne sachant ni ce qu’elles veulent, ni ce qu’elles vous veulent, elles mêlent avec séduction votre image à un monde de fables, de rubans et de fleurs. J.-J. Rousseau parle des déclarations qu’il reçut à la publication de la Nouvelle Héloïse et des conquêtes qui lui étaient offertes : je ne sais si l’on m’aurait ainsi livré des empires, mais je sais que j’étais enseveli sous un amas de billets parfumés ; si ces billets n’étaient aujourd’hui des billets de grand’mères, je serais embarrassé de raconter avec une modestie convenable comment on se disputait un mot de ma main, comment on ramassait une enveloppe suscrite par moi, et comment, avec rougeur, on la cachait, en baissant la tête, sous le voile tombant d’une longue chevelure. Si je n’ai pas été gâté, il faut que ma nature soit bonne.

Politesse réelle ou curieuse faiblesse, je me laissais quelquefois aller jusqu’à me croire obligé de remercier chez elles les dames inconnues qui m’envoyaient leurs noms avec leurs flatteries : un jour, à un quatrième étage, je trouvai une créature ravissante sous l’aile de sa mère, et chez qui je n’ai pas remis le pied. Une Polonaise m’attendait dans des salons de soie ; mélange de l’odalisque et de la Valkyrie, elle avait l’air d’un perce-neige à blanches fleurs, ou d’une de ces élégantes bruyères qui remplacent les autres filles de Flore, lorsque la saison de celles-ci n’est pas encore venue ou qu’elle est passée : ce chœur féminin, varié d’âge et de beauté, était mon ancienne sylphide réalisée. Le double effet sur ma vanité et mes sentiments pouvait être d’autant plus redoutable que jusqu’alors, excepté un attachement sérieux, je n’avais été ni recherché, ni distingué de la foule. Toutefois je le dois dire : m’eût-il été facile d’abuser d’une illusion passagère, l’idée d’une volupté advenue par les voies chastes de la religion révoltait ma sincérité : être aimé à travers le Génie du christianisme, aimé pour l’Extrême-Onction, pour la Fête des Morts ! Je n’aurais jamais été ce honteux tartufe.

J’ai connu un médecin provençal, le docteur Vigaroux ; arrivé à l’âge où chaque plaisir retranche un jour, « il n’avait point, disait-il, de regret du temps ainsi perdu ; sans s’embarrasser s’il donnait le bonheur qu’il recevait, il allait à la mort dont il espérait faire sa dernière délice. » Je fus cependant témoin de ses pauvres larmes lorsqu’il expira ; il ne put me dérober son affliction ; il était trop tard : ses cheveux blancs ne descendaient pas assez bas pour cacher et essuyer ses pleurs. Il n’y a de véritablement malheureux en quittant la terre que l’incrédule : pour l’homme sans foi, l’existence a cela d’affreux qu’elle fait sentir le néant ; si l’on n’était point né, on n’éprouverait pas l’horreur de ne plus être : la vie de l’athée est un effrayant éclair qui ne sert qu’à découvrir un abîme.

Dieu de grandeur et de miséricorde ! vous ne nous avez point jetés sur la terre pour des chagrins peu dignes et pour un misérable bonheur ! Notre désenchantement inévitable nous avertit que nos destinées sont plus sublimes. Quelles qu’aient été nos erreurs, si nous avons conservé une âme sérieuse et pensé à vous au milieu de nos faiblesses, nous serons transportés, quand votre bonté nous délivrera, dans cette région où les attachements sont éternels !

 

Je ne tardai pas à recevoir le châtiment de ma vanité d’auteur, la plus détestable de toutes, si elle n’en était la plus bête : j’avais cru pouvoir savourer in petto la satisfaction d’être un sublime génie, non en portant, comme aujourd’hui, une barbe et un habit extraordinaires, mais en restant accoutré de la même façon que les honnêtes gens, distingué seulement par ma supériorité : inutile espoir ! mon orgueil devait être puni ; la correction me vint des personnes politiques que je fus obligé de connaître : la célébrité est un bénéfice à charge d’âmes.

M. de Fontanes était lié avec madame Bacciochi[210] ; il me présenta à la sœur de Bonaparte, et bientôt au frère du premier consul, Lucien[211]. Celui-ci avait une maison de campagne près de Senlis (le Plessis) [212], où j’étais contraint d’aller dîner ; ce château avait appartenu au cardinal de Bernis. Lucien avait dans son jardin le tombeau de sa première femme[213], une dame moitié allemande et moitié espagnole, et le souvenir du poète cardinal. La nymphe nourricière d’un ruisseau creusé à la bêche était une mule qui tirait de l’eau d’un puits : c’était là le commencement de tous les fleuves que Bonaparte devait faire couler dans son empire. On travaillait à ma radiation ; on me nommait déjà, et je me nommais moi-même tout haut Chateaubriand, oubliant qu’il me fallait appeler Lassagne. Des émigrés m’arrivèrent, entre autres MM. de Bonald et Chênedollé. Christian de Lamoignon, mon camarade d’exil à Londres, me conduisit chez madame Récamier : le rideau se baissa subitement entre elle et moi.

La personne qui tint le plus de place dans mon existence, à mon retour de l’émigration, fut madame la comtesse de Beaumont. Elle demeurait une partie de l’année au château de Passy[214], près Villeneuve-sur-Yonne, que M. Joubert habitait pendant l’été. Madame de Beaumont revint à Paris et désira me connaître.

Pour faire de ma vie une longue chaîne de regrets, la Providence voulut que la première personne dont je fus accueilli avec bienveillance au début de ma carrière publique fût aussi la première à disparaître. Madame de Beaumont ouvre la marche funèbre de ces femmes qui ont passé devant moi. Mes souvenirs les plus éloignés reposent sur des cendres, et ils ont continué de tomber de cercueil en cercueil ; comme le Pandit indien, je récite les prières des morts, jusqu’à ce que les fleurs de mon chapelet soient fanées.

Madame de Beaumont était fille d’Armand-Marc de Saint-Hérem, comte de Montmorin, ambassadeur de France à Madrid, commandant en Bretagne, membre de l’assemblée des Notables en 1787, et chargé du portefeuille des affaires étrangères sous Louis XVI, dont il était fort aimé : il périt sur l’échafaud, où le suivit une partie de sa famille[215].

Madame de Beaumont, plutôt mal que bien de figure, est fort ressemblante dans un portrait fait par madame Lebrun. Son visage était amaigri et pâle ; ses yeux, coupés en amande, auraient peut-être jeté trop d’éclat, si une suavité extraordinaire n’eût éteint à demi ses regards en les faisant briller languissamment, comme un rayon de lumière s’adoucit en traversant le cristal de l’eau. Son caractère avait une sorte de roideur et d’impatience qui tenait à la force de ses sentiments et au mal intérieur qu’elle éprouvait. Âme élevée, courage grand, elle était née pour le monde d’où son esprit s’était retiré par choix et malheur ; mais quand une voix amie appelait au-dehors cette intelligence solitaire, elle venait et vous disait quelques paroles du ciel. L’extrême faiblesse de madame de Beaumont rendait son expression lente, et cette lenteur touchait ; je n’ai connu cette femme affligée qu’au moment de sa fuite ; elle était déjà frappée de mort, et je me consacrai à ses douleurs. J’avais pris un logement rue Saint-Honoré, à l’hôtel d’Étampes[216], près de la rue Neuve-du-Luxembourg. Madame de Beaumont occupait dans cette dernière rue un appartement ayant vue sur les jardins du ministère de la justice[217]. Je me rendais chaque soir chez elle, avec ses amis et les miens, M. Joubert, M. de Fontanes, M. de Bonald, M. Molé, M. Pasquier, M. Chênedollé, hommes qui ont occupé une place dans les lettres et dans les affaires.

Plein de manies et d’originalités, M. Joubert[218] manquera éternellement à ceux qui l’ont connu. Il avait une prise extraordinaire sur l’esprit et sur le cœur, et quand une fois il s’était emparé de vous, son image était là comme un fait, comme une pensée fixe, comme une obsession qu’on ne pouvait plus chasser. Sa grande prétention était au calme et personne n’était aussi troublé que lui : il se surveillait pour arrêter ces émotions de l’âme qu’il croyait nuisibles à sa santé, et toujours ses amis venaient déranger les précautions qu’il avait prises pour se bien porter, car il ne se pouvait empêcher d’être ému de leur tristesse ou de leur joie : c’était un égoïste qui ne s’occupait que des autres. Afin de retrouver des forces, il se croyait souvent obligé de fermer les yeux et de ne point parler pendant des heures entières. Dieu sait quel bruit et quel mouvement se passaient intérieurement chez lui, pendant ce silence et ce repos qu’il s’ordonnait. M. Joubert changeait à chaque moment de diète et de régime, vivant un jour de lait, un autre jour de viande hachée, se faisant cahoter au grand trot sur les chemins les plus rudes, ou traîner au petit pas dans les allées les plus unies. Quand il lisait, il déchirait de ses livres les feuilles qui lui déplaisaient, ayant, de la sorte, une bibliothèque à son usage, composée d’ouvrages évidés, renfermés dans des couvertures trop larges.

Profond métaphysicien, sa philosophie, par une élaboration qui lui était propre, devenait peinture ou poésie ; Platon à cœur de La Fontaine, il s’était fait l’idée d’une perfection qui l’empêchait de rien achever. Dans des manuscrits trouvés après sa mort, il dit : « Je suis comme une harpe éolienne, qui rend quelques beaux sons et qui n’exécute aucun air. » Madame Victorine de Chastenay prétendait qu’il avait l’air d’une âme qui avait rencontré par hasard un corps, et qui s’en tirait comme elle pouvait : définition charmante et vraie[219].

Nous riions des ennemis de M. de Fontanes, qui le voulaient faire passer pour un politique profond et dissimulé : c’était tout simplement un poète irascible, franc jusqu’à la colère, un esprit que la contrariété poussait à bout, et qui ne pouvait pas plus cacher son opinion qu’il ne pouvait prendre celle d’autrui. Les principes littéraires de son ami Joubert n’étaient pas les siens : celui-ci trouvait quelque chose de bon partout et dans tout écrivain ; Fontanes, au contraire, avait horreur de telle ou telle doctrine, et ne pouvait entendre prononcer le nom de certains auteurs. Il était ennemi juré des principes de la composition moderne : transporter sous les yeux du lecteur l’action matérielle, le crime besognant ou le gibet avec sa corde, lui paraissait des énormités ; il prétendait qu’on ne devait jamais apercevoir l’objet que dans un milieu poétique, comme sous un globe de cristal. La douleur s’épuisant machinalement par les yeux ne lui semblait qu’une sensation du Cirque ou de la Grève ; il ne comprenait le sentiment tragique qu’ennobli par l’admiration, et changé, au moyen de l’art, en une pitié charmante. Je lui citais des vases grecs : dans les arabesques de ces vases, on voit le corps d’Hector traîné au char d’Achille, tandis qu’une petite figure, qui vole en l’air, représente l’ombre de Patrocle, consolée par la vengeance du fils de Thétis. « Eh bien Joubert, s’écria Fontanes, que dites-vous de cette métamorphose de la muse ? comme ces Grecs respectaient l’âme ! » Joubert se crut attaqué, et il mit Fontanes en contradiction avec lui-même en lui reprochant son indulgence pour moi.

Ces débats, souvent très comiques, étaient à ne point finir : un soir, à onze heures et demie, quand je demeurais place Louis XV, dans l’attique de l’hôtel de madame de Coislin, Fontanes remonta mes quatre-vingt-quatre marches pour venir furieux, en frappant du bout de sa canne, achever un argument qu’il avait laissé interrompu : il s’agissait de Picard, qu’il mettait, dans ce moment-là, fort au-dessus de Molière ; il se serait donné de garde d’écrire un seul mot de ce qu’il disait : Fontanes parlant et Fontanes la plume à la main étaient deux hommes.

C’est M. de Fontanes, j’aime à le redire, qui encouragea mes premiers essais ; c’est lui qui annonça le Génie du Christianisme ; c’est sa muse qui, pleine d’un dévouement étonné, dirigea la mienne dans les voies nouvelles où elle s’était précipitée ; il m’apprit à dissimuler la difformité des objets par la manière de les éclairer ; à mettre, autant qu’il était en moi, la langue classique dans la bouche de mes personnages romantiques.

Il y avait jadis des hommes conservateurs du goût, comme ces dragons qui gardaient les pommes d’or du jardin des Hespérides ; ils ne laissaient entrer la jeunesse que quand elle pouvait toucher au fruit sans le gâter.

Les écrits de mon ami vous entraînent par un cours heureux ; l’esprit éprouve un bien-être et se trouve dans une situation harmonieuse où tout charme et rien ne blesse. M. de Fontanes revoyait sans cesse ses ouvrages ; nul, plus que ce maître des vieux jours, n’était convaincu de l’excellence de la maxime : « Hâte-toi lentement. » Que dirait-il donc, aujourd’hui qu’au moral comme au physique, on s’évertue à supprimer le chemin, et que l’on croit ne pouvoir jamais aller assez vite ? M. de Fontanes préférait voyager au gré d’une délicieuse mesure. Vous avez vu ce que j’ai dit de lui quand je le retrouvai à Londres ; les regrets que j’exprimais alors, il me faut les répéter ici : la vie nous oblige sans cesse à pleurer par anticipation ou par souvenir.

M. de Bonald[220] avait l’esprit délié ; on prenait son ingéniosité pour du génie ; il avait rêvé sa politique métaphysique à l’armée de Condé, dans la Forêt-Noire, de même que ces professeurs d’Iéna et de Goettingue qui marchèrent depuis à la tête de leurs écoliers et se firent tuer pour la liberté de l’Allemagne. Novateur, quoiqu’il eût été mousquetaire sous Louis XVI, il regardait les anciens comme des enfants en politique et en littérature ; et il prétendait, en employant le premier la fatuité du langage actuel, que le grand maître de l’Université n’était pas encore assez avancé pour entendre cela.

Chênedollé[221], avec du savoir et du talent, non pas naturel, mais appris, était si triste, qu’il se surnommait le Corbeau[222] : il allait à la maraude dans mes ouvrages. Nous avions fait un traité : je lui avais abandonné mes ciels, mes vapeurs, mes nuées : mais il était convenu qu’il me laisserait mes brises, mes vagues et mes forêts.

Je ne parle maintenant que de mes amis littéraires ; quant à mes amis politiques, je ne sais si je vous en entretiendrai : des principes et des discours ont creusé entre nous des abîmes !

Madame Hocquart et madame de Vintimille venaient à la réunion de la rue Neuve-du-Luxembourg. Madame de Vintimille, femme d’autrefois, comme il en reste peu, fréquentait le monde et nous rapportait ce qui s’y passait : je lui demandais si l’on bâtissait encore des villes. La peinture des petits scandales qu’ébauchait une piquante raillerie, sans être offensante, nous faisait mieux sentir le prix de notre sûreté. Madame de Vintimille[223] avait été chantée avec sa sœur par M. de La Harpe. Son langage était circonspect, son caractère contenu, son esprit acquis : elle avait vécu avec mesdames de Chevreuse, de Longueville, de La Vallière, de Maintenon, avec madame Geoffrin et madame du Deffant. Elle se mêlait bien à une société dont l’agrément tenait à la variété des esprits et à la combinaison de leurs différentes valeurs.

Madame Hocquart[224] fut fort aimée du frère de madame de Beaumont[225], lequel s’occupa de la dame de ses pensées jusque sur l’échafaud, comme Aubiac allait à la potence en baisant un manchon de velours ras bleu qui lui restait des bienfaits de Marguerite de Valois. Nulle part désormais ne se rassembleront sous un même toit tant de personnes distinguées appartenant à des rangs divers et à diverses destinées, pouvant causer des choses les plus communes comme des choses les plus élevées : simplicité de discours qui ne venait pas d’indigence, mais de choix. C’est peut-être la dernière société où l’esprit français de l’ancien temps ait paru. Chez les Français nouveaux on ne trouvera plus cette urbanité, fruit de l’éducation et transformée par un long usage en aptitude du caractère. Qu’est-il arrivé à cette société ? Faites donc des projets, rassemblez des amis, afin de vous préparer un deuil éternel ! Madame de Beaumont n’est plus, Joubert n’est plus, Chênedollé n’est plus, madame de Vintimille n’est plus. Autrefois, pendant les vendanges, je visitais à Villeneuve M. Joubert ; je me promenais avec lui sur les coteaux de l’Yonne ; il cueillait des oronges dans les taillis et moi des veilleuses dans les prés. Nous causions de toutes choses et particulièrement de notre amie madame de Beaumont, absente pour jamais : nous rappelions le souvenir de nos anciennes espérances. Le soir nous rentrions dans Villeneuve, ville environnée de murailles décrépites du temps de Philippe-Auguste, et de tours à demi rasées au-dessus desquelles s’élevait la fumée de l’âtre des vendangeurs. Joubert me montrait de loin sur la colline un sentier sablonneux au milieu des bois et qu’il prenait lorsqu’il allait voir sa voisine, cachée au château de Passy pendant la Terreur.

Depuis la mort de mon cher hôte, j’ai traversé quatre ou cinq fois le Senonais. Je voyais du grand chemin les coteaux : Joubert ne s’y promenait plus ; je reconnaissais les arbres, les champs, les vignes, les petits tas de pierres où nous avions accoutumé de nous reposer. En passant dans Villeneuve, je jetais un regard sur la rue déserte et sur la maison fermée de mon ami. La dernière fois que cela m’arriva, j’allais en ambassade à Rome : ah ! s’il eût été à ses foyers, je l’aurais emmené à la tombe de madame de Beaumont ! Il a plu à Dieu d’ouvrir à M. Joubert une Rome céleste, mieux appropriée encore à son âme platonique, devenue chrétienne. Je ne le rencontrerai plus ici-bas : je m’en irai vers lui ; il ne reviendra pas vers moi. (Psalm.)

 

Le succès d’Atala m’ayant déterminé à recommencer le Génie du Christianisme, dont il y avait déjà deux volumes imprimés, madame de Beaumont me proposa de me donner une chambre à la campagne, dans une maison qu’elle venait de louer à Savigny[226]. Je passai six mois dans sa retraite, avec M. Joubert et nos autres amis.

La maison était située à l’entrée du village, du côté de Paris, près d’un vieux grand chemin qu’on appelle dans le pays le Chemin de Henri IV ; elle était adossée à un coteau de vignes, et avait en face le parc de Savigny, terminé par un rideau de bois et traversé par la petite rivière de l’Orge. Sur la gauche s’étendait la plaine de Viry jusqu’aux fontaines de Juvisy. Tout autour de ce pays, on trouve des vallées, où nous allions le soir à la découverte de quelques promenades nouvelles.

Le matin, nous déjeunions ensemble ; après déjeuner, je me retirais à mon travail ; madame de Beaumont avait la bonté de copier les citations que je lui indiquais. Cette noble femme m’a offert un asile lorsque je n’en avais pas : sans la paix qu’elle m’a donnée, je n’aurais peut-être jamais fini un ouvrage que je n’avais pu achever pendant mes malheurs.

Je me rappellerai éternellement quelques soirées passées dans cet abri de l’amitié : nous nous réunissions, au retour de la promenade, auprès d’un bassin d’eau vive, placé au milieu d’un gazon dans le potager : madame Joubert, madame de Beaumont et moi, nous nous asseyions sur un banc ; le fils de madame Joubert se roulait à nos pieds sur la pelouse : cet enfant a déjà disparu. M. Joubert se promenait à l’écart dans une allée sablée ; deux chiens de garde et une chatte se jouaient autour de nous, tandis que des pigeons roucoulaient sur le bord du toit. Quel bonheur pour un homme nouvellement débarqué de l’exil, après avoir passé huit ans dans un abandon profond, excepté quelques jours promptement écoulés ! C’était ordinairement dans ces soirées que mes amis me faisaient parler de mes voyages ; je n’ai jamais si bien peint qu’alors le désert du Nouveau Monde. La nuit, quand les fenêtres de notre salon champêtre étaient ouvertes, madame de Beaumont remarquait diverses constellations, en me disant que je me rappellerais un jour qu’elle m’avait appris à les connaître : depuis que je l’ai perdue, non loin de son tombeau, à Rome, j’ai plusieurs fois, du milieu de la campagne, cherché au firmament les étoiles qu’elle m’avait nommées ; je les ai aperçues brillant au-dessus des montagnes de la Sabine ; le rayon prolongé de ces astres venait frapper la surface du Tibre. Le lieu où je les ai vus sur les bois de Savigny, et les lieux où je les revoyais, la mobilité de mes destinées, ce signe qu’une femme m’avait laissé dans le ciel pour me souvenir d’elle, tout cela brisait mon cœur. Par quel miracle l’homme consent-il à faire ce qu’il fait sur cette terre, lui qui doit mourir ?

Un soir, nous vîmes dans notre retraite quelqu’un entrer à la dérobée par une fenêtre et sortir par une autre : c’était M. Laborie[227] ; il se sauvait des serres de Bonaparte. Peu après apparut une de ces âmes en peine qui sont une espèce différente des autres âmes, et qui mêlent, en passant, leur malheur inconnu aux vulgaires souffrances de l’espèce humaine : c’était Lucile, ma sœur.

Après mon arrivée en France, j’avais écrit à ma famille pour l’informer de mon retour. Madame la comtesse de Marigny, ma sœur aînée, me chercha la première, se trompa de rue et rencontra cinq messieurs Lassagne, dont le dernier monta du fond d’une trappe de savetier pour répondre à son nom. Madame de Chateaubriand vint à son tour : elle était charmante et remplie de toutes les qualités propres à me donner le bonheur que j’ai trouvé auprès d’elle, depuis que nous sommes réunis. Madame la comtesse de Caud, Lucile, se présenta ensuite. M. Joubert et madame de Beaumont se prirent d’un attachement passionné et d’une tendre pitié pour elle. Alors commença entre eux une correspondance qui n’a fini qu’à la mort des deux femmes qui s’étaient penchées l’une vers l’autre, comme deux fleurs de même nature prêtes à se faner. Madame Lucile s’étant arrêtée à Versailles, le 30 septembre 1802, je reçus d’elle ce billet : « Je t’écris pour te prier de remercier de ma part madame de Beaumont de l’invitation qu’elle me fait d’aller à Savigny. Je compte avoir ce plaisir à peu près dans quinze jours, à moins que du côté de madame de Beaumont il ne se trouve quelque empêchement. » Madame de Caud vint à Savigny comme elle l’avait annoncé.

Je vous ai raconté que, dans ma jeunesse, ma sœur, chanoinesse du chapitre de l’Argentière et destinée à celui de Remiremont, avait eu pour M. de Malfilâtre, conseiller au parlement de Bretagne, un attachement qui, renfermé dans son sein, avait augmenté sa mélancolie naturelle. Pendant la Révolution, elle épousa M. le comte de Caud et le perdit après quinze mois de mariage. La mort de madame la comtesse de Farcy[228], sœur qu’elle aimait tendrement, accrut la tristesse de madame de Caud. Elle s’attacha ensuite à madame de Chateaubriand, ma femme, et prit sur elle un empire qui devint pénible, car Lucile était violente, impérieuse, déraisonnable, et madame de Chateaubriand, soumise à ses caprices, se cachait d’elle pour lui rendre les services qu’une amie plus riche rend à une amie susceptible et moins heureuse.

Le génie de Lucile et son caractère étaient arrivés presque à la folie de J.-J. Rousseau ; elle se croyait en butte à des ennemis secrets : elle donnait à madame de Beaumont, à M. Joubert, à moi, de fausses adresses pour lui écrire ; elle examinait les cachets, cherchait à découvrir s’ils n’avaient point été rompus ; elle errait de domicile en domicile, ne pouvait rester ni chez mes sœurs ni avec ma femme ; elle les avait prises en antipathie, et madame de Chateaubriand, après lui avoir été dévouée au-delà de tout ce qu’on peut imaginer, avait fini par être accablée du fardeau d’un attachement si cruel.

Une autre fatalité avait frappé Lucile : M. de Chênedollé, habitant auprès de Vire, l’était allé voir à Fougères ; bientôt il fut question d’un mariage qui manqua[229]. Tout échappait à la fois à ma sœur, et, retombée sur elle-même, elle n’avait pas la force de se porter. Ce spectre plaintif s’assit un moment sur une pierre, dans la solitude riante de Savigny : tant de cœurs l’y avaient reçue avec joie ! ils l’auraient rendue avec tant de bonheur à une douce réalité d’existence ! Mais le cœur de Lucile ne pouvait battre que dans un air fait exprès pour elle et qui n’avait point été respiré. Elle dévorait avec rapidité les jours du monde à part dans lequel le ciel l’avait placée. Pourquoi Dieu avait-il créé un être uniquement pour souffrir ? Quel rapport mystérieux y a-t-il donc entre une nature pâtissante et un principe éternel ?

Ma sœur n’était point changée ; elle avait pris seulement l’expression fixe de ses maux : sa tête était un peu baissée, comme une tête sur laquelle les heures ont pesé. Elle me rappelait mes parents ; ces premiers souvenirs de famille, évoqués de la tombe, m’entouraient comme des larves accourues pour se réchauffer la nuit à la flamme mourante d’un bûcher funèbre. En la contemplant, je croyais apercevoir dans Lucile toute mon enfance, qui me regardait derrière ses yeux un peu égarés.

La vision de douleur s’évanouit : cette femme, grevée de la vie, semblait être venue chercher l’autre femme abattue qu’elle devait emporter.

 

L’été passa : selon la coutume, je m’étais promis de le recommencer l’année suivante ; mais l’aiguille ne revient point à l’heure qu’on voudrait ramener. Pendant l’hiver à Paris, je fis quelques nouvelles connaissances. M. Jullien, homme riche, obligeant, et convive joyeux, quoique d’une famille où l’on se tuait, avait une loge aux Français ; il la prêtait à madame de Beaumont ; j’allai quatre ou cinq fois au spectacle avec M. de Fontanes et M. Joubert. À mon entrée dans le monde, l’ancienne comédie était dans toute sa gloire ; je la retrouvai dans sa complète décomposition ; la tragédie se soutenait encore, grâce à mademoiselle Duchesnois[230] et surtout à Talma, arrivé à la plus grande hauteur du talent dramatique. Je l’avais vu à son début ; il était moins beau et pour ainsi dire moins jeune qu’à l’âge où je le revoyais : il avait pris la distinction, la noblesse et la gravité des années.

Le portrait que madame de Staël a fait de Talma dans son ouvrage sur l’Allemagne n’est qu’à moitié vrai : le brillant écrivain apercevait le grand acteur avec une imagination de femme, et lui donna ce qui lui manquait.

Il ne fallait pas à Talma le monde intermédiaire : il ne savait pas le gentilhomme ; il ne connaissait pas notre ancienne société ; il ne s’était pas assis à la table des châtelaines, dans la tour gothique au fond des bois ; il ignorait la flexibilité, la variété de ton, la galanterie, l’allure légère des mœurs, la naïveté, la tendresse, l’héroïsme d’honneur, les dévouements chrétiens de la chevalerie : il n’était pas Tancrède, Coucy, ou, du moins, il les transformait en héros d’un moyen âge de sa création : Othello était au fond de Vendôme.

Qu’était-il donc, Talma ? Lui, son siècle et le temps antique. Il avait les passions profondes et concentrées de l’amour et de la patrie ; elles sortaient de son sein par explosion. Il avait l’inspiration funeste, le dérangement de génie de la Révolution à travers laquelle il avait passé. Les terribles spectacles dont il fut environné se répétaient dans son talent avec les accents lamentables et lointains des chœurs de Sophocle et d’Euripide. Sa grâce, qui n’était point la grâce convenue, vous saisissait comme le malheur. La noire ambition, le remords, la jalousie, la mélancolie de l’âme, la douleur physique, la folie par les dieux et l’adversité, le deuil humain : voilà ce qu’il savait. Sa seule entrée en scène, le seul son de sa voix étaient puissamment tragiques. La souffrance et la pensée se mêlaient sur son front, respiraient dans son immobilité, ses poses, ses gestes, ses pas. Grec, il arrivait, pantelant et funèbre, des ruines d’Argos, immortel Oreste, tourmenté qu’il était depuis trois mille ans par les Euménides ; Français, il venait des solitudes de Saint-Denis, où les Parques de 1793 avaient coupé le fil de la vie tombale des rois. Tout entier triste, attendant quelque chose d’inconnu, mais d’arrêté dans l’injuste ciel, il marchait, forçat de la destinée, inexorablement enchaîné entre la fatalité et la terreur.

Le temps jette une obscurité inévitable sur les chefs-d’œuvre dramatiques vieillissants ; son ombre portée change en Rembrandt les Raphaël les plus purs ; sans Talma une partie des merveilles de Corneille et de Racine serait demeurée inconnue. Le talent dramatique est un flambeau ; il communique le feu à d’autres flambeaux à demi éteints, et fait revivre des génies qui vous ravissent par leur splendeur renouvelée.

On doit à Talma la perfection de la tenue de l’acteur. Mais la vérité du théâtre et le rigorisme du vêtement sont-ils aussi nécessaires à l’art qu’on le suppose ? Les personnages de Racine n’empruntent rien de la coupe de l’habit : dans les tableaux des premiers peintres, les fonds sont négligés et les costumes inexacts. Les fureurs d’Oreste ou la prophétie de Joad, lues dans un salon par Talma en frac, faisaient autant d’effet que déclamées sur la scène par Talma en manteau grec ou en robe juive. Iphigénie était accoutrée comme madame de Sévigné, lorsque Boileau adressait ces beaux vers à son ami :

 

Jamais Iphigénie en Aulide immolée

N’a coûté tant de pleurs à la Grèce assemblée

Que, dans l’heureux spectacle à nos yeux étalé,

N’en a fait sous son nom verser la Champmeslé.

 

Cette correction dans la représentation de l’objet inanimé est l’esprit des arts de notre temps : elle annonce la décadence de la haute poésie et du vrai drame ; on se contente des petites beautés, quand on est impuissant aux grandes ; on imite, à tromper l’œil, des fauteuils et du velours, quand on ne peut plus peindre la physionomie de l’homme assis sur ce velours et dans ces fauteuils. Cependant, une fois descendu à cette vérité de la forme matérielle, on se trouve forcé de la reproduire ; car le public, matérialisé lui-même, l’exige.

 

Cependant j’achevais le Génie du Christianisme[231] : Lucien en désira voir quelques épreuves ; je les lui communiquai ; il mit aux marges des notes assez communes.

Quoique le succès de mon grand livre fût aussi éclatant que celui de la petite Atala, il fut néanmoins plus contesté : c’était un ouvrage grave où je ne combattais plus les principes de l’ancienne littérature et de la philosophie par un roman, mais où je les attaquais directement par des raisonnements et des faits. L’empire voltairien poussa un cri et courut aux armes. Madame de Staël se méprit sur l’avenir de mes études religieuses : on lui apporta l’ouvrage sans être coupé ; elle passa ses doigts entre les feuillets, tomba sur le chapitre la Virginité, et elle dit à M. Adrien de Montmorency[232] qui se trouvait avec elle : « Ah ! mon Dieu ! notre pauvre Chateaubriand ! Cela va tomber à plat ! » L’abbé de Boulogne ayant entre les mains quelques parties de mon travail, avant la mise sous presse, répondit à un libraire qui le consultait : « Si vous voulez vous ruiner, imprimez cela. » Et l’abbé de Boulogne a fait depuis un trop magnifique éloge de mon livre[233].

Tout paraissait en effet annoncer ma chute : quelle espérance pouvais-je avoir, moi sans nom et sans prôneurs, de détruire l’influence de Voltaire, dominante depuis plus d’un demi-siècle, de Voltaire qui avait élevé l’énorme édifice achevé par les encyclopédistes et consolidé par tous les hommes célèbres en Europe ? Quoi ! les Diderot, les d’Alembert, les Duclos, les Dupuis, les Helvétius, les Condorcet étaient des esprits sans autorité ? Quoi ! le monde devait retourner à la Légende dorée, renoncer à son admiration acquise à des chefs-d’œuvre de science et de raison ? Pouvais-je jamais gagner une cause que n’avaient pu sauver Rome armée de ses foudres, le clergé de sa puissance ; une cause en vain défendue par l’archevêque de Paris, Christophe de Beaumont, appuyé des arrêts du parlement, de la force armée et du nom du roi ? N’était-il pas aussi ridicule que téméraire à un homme obscur de s’opposer à un mouvement philosophique tellement irrésistible qu’il avait produit la Révolution ? Il était curieux de voir un pygmée roidir ses petits bras pour étouffer les progrès du siècle, arrêter la civilisation et faire rétrograder le genre humain ! Grâce à Dieu, il suffirait d’un mot pour pulvériser l’insensé : aussi M. Ginguené, en maltraitant le Génie du Christianisme dans la Décade[234], déclarait que la critique venait trop tard, puisque mon rabâchage était déjà oublié. Il disait cela cinq ou six mois après la publication d’un ouvrage que l’attaque de l’Académie française entière, à l’occasion des prix décennaux, n’a pu faire mourir.

Ce fut au milieu des débris de nos temples que je publiai le Génie du Christianisme[235]. Les fidèles se crurent sauvés : on avait alors un besoin de foi, une avidité de consolations religieuses, qui venaient de la privation de ces consolations depuis longues années. Que de forces surnaturelles à demander pour tant d’adversités subies ! Combien de familles mutilées avaient à chercher auprès du Père des hommes les enfants qu’elles avaient perdus ! Combien de cœurs brisés, combien d’âmes devenues solitaires appelaient une main divine pour les guérir ! On se précipitait dans la maison de Dieu, comme on entre dans la maison du médecin le jour d’une contagion. Les victimes de nos troubles (et que de sortes de victimes !) se sauvaient à l’autel ; naufragés s’attachant au rocher sur lequel ils cherchent leur salut.



TALMA

Bonaparte, désirant alors fonder sa puissance sur la première base de la société, venait de faire des arrangements avec la cour de Rome : il ne mit d’abord aucun obstacle à la publication d’un ouvrage utile à la popularité de ses desseins ; il avait à lutter contre les hommes qui l’entouraient et contre des ennemis déclarés du culte ; il fut donc heureux d’être défendu au-dehors par l’opinion que le Génie du Christianisme appelait. Plus tard il se repentit de sa méprise : les idées monarchiques régulières étaient arrivées avec les idées religieuses.

Un épisode du Génie du christianisme, qui fit moins de bruit alors qu’Atala, a déterminé un des caractères de la littérature moderne ; mais, au surplus, si René n’existait pas, je ne l’écrirais plus ; s’il m’était possible de le détruire, je le détruirais. Une famille de René poètes et de René prosateurs a pullulé : on n’a plus entendu que des phrases lamentables et décousues ; il n’a plus été question que de vents et d’orages, que de mots inconnus livrés aux nuages et à la nuit. Il n’y a pas de grimaud sortant du collège qui n’ait rêvé être le plus malheureux des hommes ; de bambin qui à seize ans n’ait épuisé la vie, qui ne se soit cru tourmenté par son génie ; qui, dans l’abîme de ses pensées, ne se soit livré au vague de ses passions ; qui n’ait frappé son front pâle et échevelé, et n’ait étonné les hommes stupéfaits d’un malheur dont il ne savait pas le nom, ni eux non plus.

Dans René, j’avais exposé une infirmité de mon siècle ; mais c’était une autre folie aux romanciers d’avoir voulu rendre universelles des afflictions en dehors de tout. Les sentiments généraux qui composent le fond de l’humanité, la tendresse paternelle et maternelle, la piété filiale, l’amitié, l’amour, sont inépuisables ; mais les manières particulières de sentir, les individualités d’esprit et de caractère, ne peuvent s’étendre et se multiplier dans de grands et nombreux tableaux. Les petits coins non découverts du cœur de l’homme sont un champ étroit ; il ne reste rien à recueillir dans ce champ après la main qui l’a moissonné la première. Une maladie de l’âme n’est pas un état permanent et naturel : on ne peut la reproduire, en faire une littérature, en tirer parti comme d’une passion générale incessamment modifiée au gré des artistes qui la manient et en changent la forme.

Quoi qu’il en soit, la littérature se teignit des couleurs de mes tableaux religieux, comme les affaires ont gardé la phraséologie de mes écrits sur la cité ; la Monarchie selon la Charte a été le rudiment de notre gouvernement représentatif, et mon article du Conservateur, sur les intérêts moraux et les intérêts matériels, a laissé ces deux désignations à la politique.

Des écrivains me firent l’honneur d’imiter Atala et René, de même que la chaire emprunta mes récits des missions et des bienfaits du christianisme. Les passages dans lesquels je démontre qu’en chassant les divinités païennes des bois, notre culte élargi a rendu la nature à sa solitude ; les paragraphes où je traite de l’influence de notre religion dans notre manière de voir et de peindre, où j’examine les changements opérés dans la poésie et l’éloquence ; les chapitres que je consacre à des recherches sur les sentiments étrangers introduits dans les caractères dramatiques de l’antiquité, renferment le germe de la critique nouvelle. Les personnages de Racine, comme je l’ai dit, sont et ne sont point des personnages grecs, ce sont des personnages chrétiens : c’est ce qu’on n’avait point du tout compris.

Si l’effet du Génie du Christianisme n’eût été qu’une réaction contre des doctrines auxquelles on attribuait les malheurs révolutionnaires, cet effet aurait cessé avec la cause disparue ; il ne se serait pas prolongé jusqu’au moment où j’écris. Mais l’action du Génie du Christianisme sur les opinions ne se borna pas à une résurrection momentanée d’une religion qu’on prétendait au tombeau : une métamorphose plus durable s’opéra. S’il y avait dans l’ouvrage innovation de style, il y avait aussi changement de doctrine ; le fond était altéré comme la forme ; l’athéisme et le matérialisme ne furent plus la base de la croyance ou de l’incroyance des jeunes esprits ; l’idée de Dieu et de l’immortalité de l’âme reprit son empire : dès lors, altération dans la chaîne des idées qui se lient les unes aux autres. On ne fut plus cloué dans sa place par un préjugé antireligieux ; on ne se crut plus obligé de rester momie du néant, entourée de bandelettes philosophiques ; on se permit d’examiner tout système, si absurde qu’on le trouvât, fût-il même chrétien.

Outre les fidèles qui revenaient à la voix de leur pasteur, il se forma, par ce droit de libre examen, d’autres fidèles à priori. Posez Dieu pour principe, et le Verbe va suivre : le Fils naît forcément du Père.

Les diverses combinaisons abstraites ne font que substituer aux mystères chrétiens des mystères encore plus incompréhensibles : le panthéisme, qui, d’ailleurs, est de trois ou quatre espèces, et qu’il est de mode aujourd’hui d’attribuer aux intelligences éclairées, est la plus absurde des rêveries de l’Orient, remise en lumière par Spinosa : il suffit de lire à ce sujet l’article du sceptique Bayle sur ce juif d’Amsterdam. Le ton tranchant dont quelques-uns parlent de tout cela révolterait, s’il ne tenait au défaut d’études : on se paye de mots que l’on n’entend pas, et l’on se figure être des génies transcendants. Que l’on se persuade bien que les Abailard, les saint Bernard, les saint Thomas d’Aquin, ont porté dans la métaphysique une supériorité de lumières dont nous n’approchons pas ; que les systèmes saint-simonien, phalanstérien, fouriériste, humanitaire, ont été trouvés et pratiqués par les diverses hérésies ; que ce que l’on nous donne pour des progrès et des découvertes sont des vieilleries qui traînent depuis quinze cents ans dans les écoles de la Grèce et dans les collèges du moyen âge. Le mal est que les premiers sectaires ne purent parvenir à fonder leur république néoplatonicienne, lorsque Gallien permit à Plotin d’en faire l’essai dans la Campanie : plus tard, on eut le très grand tort de brûler les sectaires quand ils voulurent établir la communauté des biens, déclarer la prostitution sainte, en avançant qu’une femme ne peut, sans pécher, refuser un homme qui lui demande une union passagère au nom de Jésus-Christ : il ne fallait, disaient-ils, pour arriver à cette union, qu’anéantir son âme et la mettre un moment en dépôt dans le sein de Dieu.

Le heurt que le Génie du Christianisme donna aux esprits fit sortir le XVIIIe siècle de l’ornière, et le jeta pour jamais hors de sa voie : on recommença, ou plutôt on commença à étudier les sources du christianisme : en relisant les Pères (en supposant qu’on les eût jamais lus), on fut frappé de rencontrer tant de faits curieux, tant de science philosophique, tant de beautés de style de tous les genres, tant d’idées, qui, par une gradation plus ou moins sensible, faisaient le passage de la société antique à la société moderne : ère unique et mémorable de l’humanité, où le ciel communique avec la terre au travers d’âmes placées dans des hommes de génie.

Auprès du monde croulant du paganisme, s’éleva autrefois, comme en dehors de la société, un autre monde, spectateur de ces grands spectacles, pauvre, à l’écart, solitaire, ne se mêlant des affaires de la vie que quand on avait besoin de ses leçons ou de ses secours.

C’était une chose merveilleuse de voir ces premiers évêques, presque tous honorés du nom de saints et de martyrs, ces simples prêtres veillant aux reliques et aux cimetières, ces religieux et ces ermites dans leurs couvents ou dans leurs grottes, faisant des règlements de paix, de morale, de charité, quand tout était guerre, corruption, barbarie, allant des tyrans de Rome aux chefs des Tartares et des Goths, afin de prévenir l’injustice des uns et la cruauté des autres, arrêtant des armées avec une croix de bois et une parole pacifique ; les plus faibles des hommes, et protégeant le monde contre Attila ; placés entre deux univers pour en être le lien, pour consoler les derniers moments d’une société expirante, et soutenir les premiers pas d’une société au berceau.

 

Il était impossible que les vérités développées dans le Génie du Christianisme ne contribuassent pas au changement des idées. C’est encore à cet ouvrage que se rattache le goût actuel pour les édifices du moyen âge : c’est moi qui ai rappelé le jeune siècle à l’admiration des vieux temples. Si l’on a abusé de mon opinion ; s’il n’est pas vrai que nos cathédrales aient approché de la beauté du Parthénon ; s’il est faux que ces églises nous apprennent dans leurs documents de pierre des faits ignorés ; s’il est insensé de soutenir que ces Mémoires de granit nous révèlent des choses échappées aux savants Bénédictins ; si à force d’entendre rabâcher du gothique on en meurt d’ennui, ce n’est pas ma faute. Du reste, sous le rapport des arts, je sais ce qui manque au Génie du Christianisme ; cette partie de ma composition est défectueuse, parce qu’en 1800 je ne connaissais pas les arts : je n’avais vu ni l’Italie, ni la Grèce, ni l’Égypte. De même, je n’ai pas tiré un parti suffisant des vies des saints et des légendes ; elles m’offraient pourtant des histoires merveilleuses : en y choisissant avec goût, on y pouvait faire une moisson abondante. Ce champ des richesses de l’imagination du moyen âge surpasse en fécondité les Métamorphoses d’Ovide et les fables milésiennes. Il y a, de plus, dans mon ouvrage des jugements étriqués ou faux, tels que celui que je porte sur Dante, auquel j’ai rendu depuis un éclatant hommage.

Sous le rapport sérieux, j’ai complété le Génie du Christianisme dans mes Études historiques, un de mes écrits dont on a le moins parlé et qu’on a le plus volé.

Le succès d’Atala m’avait enchanté, parce que mon âme était encore neuve ; celui du Génie du Christianisme me fut pénible : je fus obligé de sacrifier mon temps à des correspondances au moins inutiles et à des politesses étrangères. Une admiration prétendue ne me dédommageait point des dégoûts qui attendent un homme dont la foule a retenu le nom. Quel bien peut remplacer la paix que vous avez perdue en introduisant le public dans votre intimité ? Joignez à cela les inquiétudes dont les Muses se plaisent à affliger ceux qui s’attachent à leur culte, les embarras d’un caractère facile, l’inaptitude à la fortune, la perte des loisirs, une humeur inégale, des affections plus vives, des tristesses sans raison, des joies sans cause : qui voudrait, s’il en était le maître, acheter à de pareilles conditions les avantages incertains d’une réputation qu’on n’est pas sûr d’obtenir, qui vous sera contestée pendant votre vie, que la postérité ne confirmera pas, et à laquelle votre mort vous rendra à jamais étranger ?

La controverse littéraire sur les nouveautés du style, qu’avait excitée Atala, se renouvela à la publication du Génie du Christianisme.

Un trait caractéristique de l’école impériale, et même de l’école républicaine, est à observer : tandis que la société avançait en mal ou en bien, la littérature demeurait stationnaire ; étrangère au changement des idées, elle n’appartenait pas à son temps. Dans la comédie, les seigneurs de village, les Colin, les Babet ou les intrigues de ces salons que l’on ne connaissait plus, se jouaient (comme je l’ai déjà fait remarquer) devant des hommes grossiers et sanguinaires, destructeurs des mœurs dont on leur offrait le tableau ; dans la tragédie, un parterre plébéien s’occupait des familles des nobles et des rois.

Deux choses arrêtaient la littérature à la date du XVIIIe siècle : l’impiété qu’elle tenait de Voltaire et de la Révolution, le despotisme dont la frappait Bonaparte. Le chef de l’État trouvait du profit dans ces lettres subordonnées qu’il avait mises à la caserne, qui lui présentaient les armes, qui sortaient lorsqu’on criait : « Hors la garde ! » qui marchaient en rang et qui manœuvraient comme des soldats. Toute indépendance semblait rébellion à son pouvoir ; il ne voulait pas plus d’émeute de mots et d’idées qu’il ne souffrait d’insurrection. Il suspendit l’Habeas corpus pour la pensée comme pour la liberté individuelle. Reconnaissons aussi que le public, fatigué d’anarchie, reprenait volontiers le joug des règles.

La littérature qui exprime l’ère nouvelle n’a régné que quarante ou cinquante ans après le temps dont elle était l’idiome. Pendant ce demi-siècle elle n’était employée que par l’opposition. C’est madame de Staël, c’est Benjamin Constant, c’est Lemercier, c’est Bonald, c’est moi enfin, qui les premiers avons parlé cette langue. Le changement de littérature dont le XIXe siècle se vante lui est arrivé de l’émigration et de l’exil ; ce fut M. de Fontanes qui couva ces oiseaux d’une autre espèce que lui, parce que, remontant au XVIIe siècle, il avait pris la puissance de ce temps fécond et perdu la stérilité du XVIIIe. Une partie de l’esprit humain, celle qui traite de matières transcendantes, s’avança seule d’un pas égal avec la civilisation ; malheureusement la gloire du savoir ne fut pas sans tache : les Laplace, les Lagrange, les Monge, les Chaptal, les Berthollet, tous ces prodiges, jadis fiers démocrates, devinrent les plus obséquieux serviteurs de Napoléon. Il faut le dire à l’honneur des lettres : la littérature nouvelle fut libre, la science servile ; le caractère ne répondit point au génie, et ceux dont la pensée était montée au plus haut du ciel ne purent élever leur âme au-dessus des pieds de Bonaparte : ils prétendaient n’avoir pas besoin de Dieu, c’est pourquoi ils avaient besoin d’un tyran.

Le classique napoléonien était le génie du XIXe siècle affublé de la perruque de Louis XIV, ou frisé comme au temps de Louis XV. Bonaparte avait voulu que les hommes de la Révolution ne parussent à la cour qu’en habit habillé, l’épée au côté. On ne voyait pas la France du moment ; ce n’était pas de l’ordre, c’était de la discipline. Aussi rien n’était plus ennuyeux que cette pâle résurrection de la littérature d’autrefois. Ce calque froid, cet anachronisme improductif, disparut quand la littérature nouvelle fit irruption avec fracas par le Génie du Christianisme. La mort du duc d’Enghien eut pour moi l’avantage, en me jetant à l’écart, de me laisser suivre dans la solitude mon inspiration particulière et de m’empêcher de m’enrégimenter dans l’infanterie régulière du vieux Pinde : je dus à ma liberté morale ma liberté intellectuelle.

Au dernier chapitre du Génie du Christianisme, j’examine ce que serait devenu le monde si la foi n’eût pas été prêchée au moment de l’invasion des Barbares ; dans un autre paragraphe, je mentionne un important travail à entreprendre sur les changements que le christianisme apporta dans les lois après la conversion de Constantin.

En supposant que l’opinion religieuse existât telle qu’elle est à l’heure où j’écris maintenant, le Génie du Christianisme étant encore à faire, je le composerais tout différemment : au lieu de rappeler les bienfaits et les institutions de notre religion au passé, je ferais voir que le christianisme est la pensée de l’avenir et de la liberté humaine ; que cette pensée rédemptrice et messie est le seul fondement de l’égalité sociale ; qu’elle seule la peut établir, parce qu’elle place auprès de cette égalité la nécessité du devoir, correctif et régulateur de l’instinct démocratique. La légalité ne suffit pas pour contenir, parce qu’elle n’est pas permanente ; elle tire sa force de la loi ; or, la loi est l’ouvrage des hommes qui passent et varient. Une loi n’est pas toujours obligatoire ; elle peut toujours être changée par une autre loi : contrairement à cela, la morale est permanente ; elle a sa force en elle-même, parce qu’elle vient de l’ordre immuable ; elle seule peut donc donner la durée.

Je ferais voir que partout où le christianisme a dominé, il a changé l’idée, il a rectifié les notions du juste et de l’injuste, substitué l’affirmation au doute, embrassé l’humanité entière dans ses doctrines et ses préceptes. Je tâcherais de deviner la distance où nous sommes encore de l’accomplissement total de l’Évangile, en supputant le nombre des maux détruits et des améliorations opérées dans les dix-huit siècles écoulés de ce côté-ci de la croix. Le christianisme agit avec lenteur parce qu’il agit partout ; il ne s’attache pas à la réforme d’une société particulière, il travaille sur la société générale ; sa philanthropie s’étend à tous les fils d’Adam : c’est ce qu’il exprime avec une merveilleuse simplicité dans ses oraisons les plus communes, dans ses vœux quotidiens, lorsqu’il dit à la foule dans le temple : « Prions pour tout ce qui souffre sur la terre. » Quelle religion a jamais parlé de la sorte ? Le Verbe ne s’est point fait chair dans l’homme de plaisir, il s’est incarné à l’homme de douleur, dans le but de l’affranchissement de tous, d’une fraternité universelle et d’une salvation immense.

Quand le Génie du Christianisme n’aurait donné naissance qu’à de telles investigations, je me féliciterais de l’avoir publié : reste à savoir si, à l’époque de l’apparition de ce livre, un autre Génie du Christianisme, élevé sur le nouveau plan dont j’indique à peine le tracé, aurait obtenu le même succès. En 1803, lorsqu’on n’accordait rien à l’ancienne religion, qu’elle était l’objet du dédain, que l’on ne savait pas le premier mot de la question, aurait-on été bien venu à parler de la liberté future descendant du Calvaire, quand on était encore meurtri des excès de la liberté des passions ? Bonaparte eût-il souffert un pareil ouvrage ? Il était peut-être utile d’exciter les regrets, d’intéresser l’imagination à une cause si méconnue, d’attirer les regards sur l’objet méprisé, de le rendre aimable, avant de montrer comment il était sérieux, puissant et salutaire.

Maintenant, dans la supposition que mon nom laisse quelque trace, je le devrai au Génie du Christianisme : sans illusion sur la valeur intrinsèque de l’ouvrage, je lui reconnais une valeur accidentelle ; il est venu juste et à son moment. Par cette raison, il m’a fait prendre place à l’une de ces époques historiques qui, mêlant un individu aux choses, contraignent à se souvenir de lui. Si l’influence de mon travail ne se bornait pas au changement que, depuis quarante années, il a produit parmi les générations vivantes ; s’il servait encore à ranimer chez les tard-venus une étincelle des vérités civilisatrices de la terre ; si le léger symptôme de vie que l’on croit apercevoir s’y soutenait dans les générations à venir, je m’en irais plein d’espérance dans la miséricorde divine. Chrétien réconcilié, ne m’oublie pas dans tes prières, quand je serai parti ; mes fautes m’arrêteront peut-être à ces portes où ma charité avait crié pour toi : « Ouvrez-vous, portes éternelles ! Elevamini portæ æternales ! »

LIVRE II[236]

Années de ma vie 1802 et 1803. – Châteaux. – Mme de Custine. – M. de Saint-Martin. – Mme d’Houdetot et Saint-Lambert. – Voyage dans le midi de la France, 1802, – Années de ma vie 1802 et 1803. – M. de la Harpe. – Sa mort. – Années de ma vie 1802 et 1803. – Entrevue avec Bonaparte. – Année de ma vie 1803. – Je suis nommé premier secrétaire d’ambassade à Rome. – Année de ma vie 1803. – Voyage de Paris aux Alpes de Savoie. – Du mont Cenis à Rome. – Milan et Rome. – Palais du cardinal Fesch. – Mes occupations. – Année de ma vie 1803. – Manuscrit de Mme de Beaumont. – Lettres de Mme de Caud. – Arrivée de Mme de Beaumont à Rome. – Lettres de ma sœur. – Lettre de Mme de Krüdener. – Mort de Mme de Beaumont. – Funérailles. – Année de ma vie 1803. – Lettres de M. Chènedollé, de M. de Fontanes, de M. Necker et Mme de Staël. – Années de ma vie 1803 et 1804. – Première idée de mes Mémoires. – Je suis nommé ministre de France dans le Valais. – Départ de Rome. – Année de ma vie 1804. – République du Valais. – Visite au château des Tuileries. – Hôtel de Montmorin. – J’entends crier la mort du duc d’Enghien. – Je donne ma démission.

Ma vie se trouva toute dérangée aussitôt qu’elle cessa d’être à moi. J’avais une foule de connaissance en dehors de ma société habituelle. J’étais appelé dans les châteaux que l’on rétablissait. On se rendait comme on pouvait dans ces manoirs demi-démeublés demi-meublés, où un vieux fauteuil succédait à un fauteuil neuf. Cependant quelques-uns de ces manoirs étaient restés intacts, tels que le Marais[237], échu à madame de La Briche, excellente femme dont le bonheur n’a jamais pu se débarrasser[238]. Je me souviens que mon immortalité allait rue Saint-Dominique-d’Enfer prendre une place pour le Marais dans une méchante voiture de louage, où je rencontrais madame de Vintimille et madame de Fezensac[239]. A. Champlâtreux[240], M. Molé[241] faisait refaire de petites chambres au second étage. Son père, tué révolutionnairement[242], était remplacé, dans un grand salon délabré, par un tableau dans lequel Matthieu Molé était représenté arrêtant une émeute avec son bonnet carré : tableau qui faisait sentir la différence des temps. Une superbe patte-d’oie de tilleuls avait été coupée ; mais une des trois avenues existait encore dans la magnificence de son vieux ombrage ; on l’a mêlée depuis à de nouvelles plantations : nous en sommes aux peupliers.

Au retour de l’émigration, il n’y avait si pauvre banni qui ne dessinât les tortillons d’un jardin anglais dans les dix pieds de terre ou de cour qu’il avait retrouvés : moi-même, n’ai-je pas planté jadis la Vallée-aux-Loups ? N’y ai-je pas commencé ces Mémoires ? Ne les ai-je pas continués dans le parc de Montboissier, dont on essayait alors de raviver l’aspect défiguré par l’abandon ? Ne les ai-je pas prolongés dans le parc de Maintenon rétabli tout à l’heure, proie nouvelle pour la démocratie qui revient ? Les châteaux brûlés en 1789 auraient dû avertir le reste des châteaux de demeurer cachés dans leurs décombres : mais les clochers des villages engloutis qui percent les laves du Vésuve n’empêchent pas de replanter sur la surface de ces mêmes laves d’autres églises et d’autres hameaux.

Parmi les abeilles qui composaient leur ruche, était la marquise de Custine, héritière des longs cheveux de Marguerite de Provence, femme de saint Louis, dont elle avait du sang[243]. J’assistai à sa prise de possession de Fervacques[244], et j’eus l’honneur de coucher dans le lit du Béarnais, de même que dans le lit de la reine Christine à Combourg. Ce n’était pas une petite affaire que ce voyage : il fallait embarquer dans la voiture Astolphe de Custine[245], enfant, M. Berstœcher, le gouverneur, une vieille bonne alsacienne ne parlant qu’allemand, Jenny la femme de chambre, et Trim, chien fameux qui mangeait les provisions de la route. N’aurait-on pas pu croire que cette colonie se rendait à Fervacques pour jamais ? et cependant le château n’était pas achevé de meubler que le signal du délogement fut donné. J’ai vu celle qui affronta l’échafaud d’un si grand courage, je l’ai vue, plus blanche qu’une Parque, vêtue de noir, la taille amincie par la mort, la tête ornée de sa seule chevelure de soie, je l’ai vue me sourire de ses lèvres pâles et de ses belles dents, lorsqu’elle quittait Sécherons, près Genève, pour expirer à Bex, à l’entrée du Valais ; j’ai entendu son cercueil passer la nuit dans les rues solitaires de Lausanne, pour aller prendre sa place éternelle à Fervacques : elle se hâtait de se cacher dans une terre qu’elle n’avait possédée qu’un moment, comme sa vie. J’avais lu sur le coin d’une cheminée du château ces méchantes rimes attribuées à l’amant de Gabrielle :

 

La dame de Fervacques

Mérite de vives attaques.

 

Le soldat-roi en avait dit autant à bien d’autres : déclarations passagères des hommes, vite effacées et descendues de beautés en beautés jusqu’à madame de Custine, Fervacques a été vendu.

Je rencontrai encore la duchesse de Châtillon[246], laquelle, pendant mon absence des Cent-Jours, décora ma vallée d’Aulnay. Madame Lindsay[247] que je n’avais cessé de voir, me fit connaître Julie Talma[248]. Madame de Clermont-Tonnerre m’attira chez elle. Nous avions une grand’mère commune, et elle voulait bien m’appeler son cousin. Veuve du comte de Clermont-Tonnerre[249], elle se remaria depuis au marquis de Talaru[250]. Elle avait, en prison, converti M. de La Harpe[251]. Ce fut par elle que je connus le peintre Neveu, enrôlé au nombre de ses cavaliers servants ; Neveu me mit un moment en rapport avec Saint-Martin.

M. de Saint-Martin[252] avait cru trouver dans Atala certain argot dont je ne me doutais pas, et qui lui prouvait une affinité de doctrines avec moi. Neveu, afin de lier deux frères, nous donna à dîner dans une chambre haute qu’il habitait dans les communs du Palais-Bourbon. J’arrivai au rendez-vous à six heures ; le philosophe du ciel était à son poste. À sept heures, un valet discret posa un potage sur la table, se retira et ferma la porte. Nous nous assîmes et nous commençâmes à manger en silence. M. de Saint-Martin, qui, d’ailleurs, avait de très belles façons, ne prononçait que de courtes paroles d’oracle. Neveu répondait par des exclamations, avec des attitudes et des grimaces de peintre ; je ne disais mot.

Au bout d’une demi-heure, le nécromant rentra, enleva la soupe, et mit un autre plat sur la table : les mets se succédèrent ainsi un à un et à de longues distances, M. de Saint-Martin, s’échauffant peu à peu, se mit à parler en façon d’archange ; plus il parlait, plus son langage devenait ténébreux. Neveu m’avait insinué, en me serrant la main, que nous verrions des choses extraordinaires, que nous entendrions des bruits : depuis six mortelles heures, j’écoutais et je ne découvrais rien. À minuit, l’homme des visions se lève tout à coup : je crus que l’esprit des ténèbres ou l’esprit divin descendait, que les sonnettes allaient faire retentir les mystérieux corridors ; mais M. de Saint-Martin déclara qu’il était épuisé, et que nous reprendrions la conversation une autre fois ; il mit son chapeau et s’en alla. Malheureusement pour lui, il fut arrêté à la porte et forcé de rentrer par une visite inattendue : néanmoins, il ne tarda pas à disparaître. Je ne l’ai jamais revu : il courut mourir dans le jardin de M. Lenoir-Laroche, mon voisin d’Aulnay[253].

Je suis un sujet rebelle pour le Swedenborgisme : l’abbé Faria[254], à un dîner chez madame de Gustine, se vanta de tuer un serin en le magnétisant : le serin fut le plus fort, et l’abbé, hors de lui, fut obligé de quitter la partie, de peur d’être tué par le serin : chrétien, ma seule présence avait rendu le trépied impuissant.

Une autre fois, le célèbre Gall[255], toujours chez madame de Gustine, dîna près de moi sans me connaître, se trompa sur mon angle facial, me prit pour une grenouille, et voulut, quand il sut qui j’étais, raccommoder sa science d’une manière dont j’étais honteux pour lui. La forme de la tête peut aider à distinguer le sexe dans les individus, à indiquer ce qui appartient à la bête, aux passions animales ; quant aux facultés intellectuelles, la phrénologie en ignorera toujours. Si l’on pouvait rassembler les crânes divers des grands hommes morts depuis le commencement du monde, et qu’on les mît sous les yeux des phrénologistes sans leur dire à qui ils ont appartenu, ils n’enverraient pas un cerveau à son adresse : l’examen des bosses produirait les méprises les plus comiques.

Il me prend un remords : j’ai parlé de M. de Saint-Martin avec un peu de moquerie, je m’en repens. Celle moquerie, que je repousse continuellement et qui me revient sans cesse, me met en souffrance ; car je hais l’esprit satirique comme étant l’esprit le plus petit, le plus commun et le plus facile de tous ; bien entendu que je ne fais pas ici le procès à la haute comédie. M. de Saint-Martin était, en dernier résultat, un homme d’un grand mérite, d’un caractère noble et indépendant. Quand ses idées étaient explicables, elles étaient élevées et d’une nature supérieure. Ne devrais-je pas le sacrifice des deux pages précédentes à la généreuse et beaucoup trop flatteuse déclaration de l’auteur du Portrait de M. de Saint-Martin fait par lui-même[256] ? Je ne balancerais pas à les effacer, si ce que je dis pouvait nuire le moins du monde à la renommée grave de M. de Saint-Martin et à l’estime qui s’attachera toujours à sa mémoire. Je vois du reste avec plaisir que mes souvenirs ne m’avaient pas trompé : M. de Saint-Martin n’a pas pu être tout à fait frappé de la même manière que moi dans le dîner dont je parle ; mais on voit que je n’avais pas inventé la scène et que le récit de M. de Saint-Martin ressemble au mien par le fond.

 

« Le 27 janvier 1803, dit-il, j’ai eu une entrevue avec M. de Chateaubriand dans un dîner arrangé pour cela, chez M. Neveu, à l’École polytechnique[257]. J’aurais beaucoup gagné à le connaître plus tôt : c’est le seul homme de lettres honnête avec qui je me sois trouvé en présence depuis que j’existe, et encore n’ai-je joui de sa conversation que pendant le repas. Car aussitôt après parut une visite qui le rendit muet pour le reste de la séance, et je ne sais quand l’occasion pourra renaître, parce que le roi de ce monde a grand soin de mettre des bâtons dans les roues de ma carriole. Au reste, de qui ai-je besoin, excepté de Dieu ? »

 

M. de Saint-Martin vaut mille fois mieux que moi ; la dignité de sa dernière phrase écrase du poids d’une nature sérieuse ma raillerie inoffensive.

J’avais aperçu M. de Saint-Lambert[258] et madame de Houdetot[259] au Marais, représentant l’un et l’autre les opinions et les libertés d’autrefois, soigneusement empaillées et conservées : c’était le XVIIIe siècle expiré et marié à sa manière. Il suffit de tenir bon dans la vie pour que les illégitimités deviennent des légitimités. On se sent une estime infinie pour l’immoralité parce qu’elle n’a pas cessé d’être et que le temps l’a décorée de rides. À la vérité, deux vertueux époux, qui ne sont pas époux, et qui restent unis par respect humain, souffrent un peu de leur vénérable état ; ils s’ennuient et se détestent cordialement dans toute la mauvaise humeur de l’âge : c’est la justice de Dieu.

 

Malheur à qui le ciel accorde de longs jours !

 

Il devenait difficile de comprendre quelques pages des Confessions, quand on avait vu l’objet des transports de Rousseau : madame de Houdetot avait-elle conservé les lettres que Jean-Jacques lui écrivait, et qu’il dit avoir été plus brûlantes que celles de la Nouvelle Héloïse ? On croit qu’elle en avait fait le sacrifice à Saint-Lambert.

Après de quatre-vingts ans madame de Houdetot s’écriait encore, dans des vers agréables :

 

Et l’amour me console !

Rien ne pourra me consoler de lui.

 

Elle ne se couchait point qu’elle n’eût frappé trois fois à terre avec sa pantoufle, en disant à feu l’auteur des Saisons : « Bonsoir, mon ami ! » C’était là à quoi se réduisait, en 1803, la philosophie du XVIIIe siècle.

La société de madame de Houdetot, de Diderot, de Saint-Lambert, de Rousseau, de Grimm, de madame d’Épinay, m’a rendu la vallée de Montmorency insupportable, et quoique, sous le rapport des faits, je sois bien aise qu’une relique des temps voltairiens soit tombée sous mes yeux, je ne regrette point ces temps. J’ai revu dernièrement, à Sannois[260], la maison qu’habitait madame de Houdetot ; ce n’est plus qu’une coque vide, réduite aux quatre murailles. Un âtre abandonné intéresse toujours ; mais que disent des foyers où ne s’est assise ni la beauté, ni la mère de famille, ni la religion, et dont les cendres, si elles n’étaient dispersées, reporteraient seulement le souvenir vers des jours qui n’ont su que détruire ?

 

Une contrefaçon du Génie du Christianisme, à Avignon, m’appela au mois d’octobre 1802 dans le midi de la France[261]. Je ne connaissais que ma pauvre Bretagne et les provinces du Nord, traversées par moi en quittant mon pays. J’allais voir le soleil de Provence, ce ciel qui devait me donner un avant-goût de l’Italie et de la Grèce, vers lesquelles mon instinct et la muse me poussaient. J’étais dans une disposition heureuse ; ma réputation me rendait la vie légère : il y a beaucoup de songes dans le premier enivrement de la renommée, et les yeux se remplissent d’abord avec délices de la lumière qui se lève ; mais que cette lumière s’éteigne, elle vous laisse dans l’obscurité ; si elle dure, l’habitude de la voir vous y rend bientôt insensible.

Lyon me fit un extrême plaisir. Je retrouvai ces ouvrages des Romains que je n’avais point aperçus depuis le jour où je lisais dans l’amphithéâtre de Trêves quelques feuilles d’Atala, tirées de mon havresac. Sur la Saône passaient d’une rive à l’autre des barques entoilées, portant la nuit une lumière ; des femmes les conduisaient ; une nautonière de dix-huit ans, qui me prit à son bord, raccommodait, à chaque coup d’aviron, un bouquet de fleurs mal attaché à son chapeau. Je fus réveillé le matin par le son des cloches. Les couvents suspendus aux coteaux semblaient avoir recouvré leurs solitaires. Le fils de M. Ballanche[262], propriétaire, après M. Migneret, du Génie du Christianisme, était devenu mon hôte : il est devenu mon ami. Qui ne connaît aujourd’hui le philosophe chrétien dont les écrits brillent de cette clarté paisible sur laquelle on se plaît à attacher les regards, comme sur le rayon d’un astre ami dans le ciel ?

Le 27 octobre, le bateau de poste qui me conduisait à Avignon[263] fut obligé de s’arrêter à Tain, à cause d’une tempête. Je me croyais en Amérique : le Rhône me représentait mes grandes rivières sauvages. J’étais niché dans une petite auberge, au bord des flots ; un conscrit se tenait debout dans un coin du foyer ; il avait le sac sur le dos, et allait rejoindre l’armée d’Italie. J’écrivais sur le soufflet de la cheminée, en face de l’hôtelière, assise en silence devant moi, et qui, par égard pour le voyageur, empêchait le chien et le chat de faire du bruit.

Ce que j’écrivais était un article déjà presque fait en descendant le Rhône et relatif à la Législation primitive de M. de Bonald. Je prévoyais ce qui est arrivé depuis : « La littérature française, disais-je, va changer de face ; avec la Révolution vont naître d’autres pensées, d’autres vues des choses et des hommes. Il est aisé de prévoir que les écrivains se diviseront. Les uns s’efforceront de sortir des anciennes routes ; les autres tâcheront de suivre les antiques modèles, mais toutefois en les présentant sous un jour nouveau. Il est assez probable que les derniers finiront par l’emporter sur leurs adversaires, parce qu’en s’appuyant sur les grandes traditions et sur les grands hommes, ils auront des guides plus sûrs et des documents plus féconds. »

Les lignes qui terminent ma critique voyageuse sont de l’histoire ; mon esprit marchait dès lors avec mon siècle : « L’auteur de cet article, disais-je, ne se peut refuser à une image qui lui est fournie par la position dans laquelle il se trouve. Au moment même où il écrit ces derniers mots, il descend un des plus grands fleuves de France. Sur deux montagnes opposées s’élèvent deux tours en ruine ; au haut de ces tours sont attachées de petites cloches que les montagnards sonnent à notre passage. Ce fleuve, ces montagnes, ces sons, ces monuments gothiques, amusent un moment les yeux des spectateurs ; mais personne ne s’arrête pour aller où le clocher l’invite. Ainsi, les hommes qui prêchent aujourd’hui morale et religion donnent en vain le signal du haut de leurs ruines à ceux que le torrent du siècle entraîne ; le voyageur s’étonne de la grandeur des débris, de la douceur des bruits qui en sortent, de la majesté des souvenirs qui s’en élèvent, mais il n’interrompt point sa course, et, au premier détour du fleuve, tout est oublié[264]. »

Arrivé à Avignon la veille de la Toussaint, un enfant portant des livres m’en offrit : j’achetai du premier coup trois éditions différentes et contrefaites d’un petit roman nommé Atala. En allant de libraire en libraire, je déterrai le contrefacteur, à qui j’étais inconnu. Il me vendit les quatre volumes du Génie du Christianisme, au prix raisonnable de neuf francs l’exemplaire, et me fit un grand éloge de l’ouvrage et de l’auteur. Il habitait un bel hôtel entre cour et jardin. Je crus avoir trouvé la pie au nid : au bout de vingt-quatre heures, je m’ennuyai de suivre la fortune, et je m’arrangeai presque pour rien avec le voleur[265].

Je vis madame de Janson, petite femme sèche, blanche et résolue, qui, dans sa propriété, se battait avec le Rhône, échangeait des coups de fusil avec les riverains et se défendait contre les années.

Avignon me rappela mon compatriote. Du Guesclin valait bien Bonaparte, puisqu’il arracha la France à la conquête. Arrivé auprès de la ville des papes avec les aventuriers que sa gloire entraînait en Espagne, il dit au prévôt envoyé au-devant de lui par le pontife : « Frère, ne me celez pas : dont vient ce trésor ? l’a prins le pape en son trésor ? Et il lui répondit que non, et que le commun d’Avignon l’avoit payé chacun sa portion. Lors, dit Bertrand, prévost, je vous promets que nous n’en aurons denier en notre vie, et voulons que cet argent cueilli soit rendu à ceux qui l’ont payé, et dites bien au pape qu’il le leur fasse rendre : car si je savois que le contraire fust, il m’en poiseroit ; et eusse ores passé la mer, si retournerois-je par deçà. Adonc fut Bertrand payé de l’argent du pape, et ses gens de rechief absous, et ladite absolution primière de rechief confirmée. »

Les voyages transalpins commençaient autrefois par Avignon, c’était l’entrée de l’Italie. Les géographies disent : « Le Rhône est au roi, mais la ville d’Avignon est arrosée par une branche de la rivière de la Sorgue, qui est au pape. » Le pape est-il bien sûr de conserver longtemps la propriété du Tibre ? On visitait à Avignon le couvent des Célestins. Le bon roi René, qui diminuait les impôts quand la tramontane soufflait, avait peint dans une des salles du couvent des Célestins un squelette : c’était celui d’une femme d’une grande beauté qu’il avait aimée.

Dans l’église des Cordeliers se trouvait le sépulcre de madonna Laura : François Ier commanda de l’ouvrir et salua les cendres immortalisées. Le vainqueur de Marignan laissa à la nouvelle tombe qu’il fit élever cette épitaphe :

 

En petit lieu compris vous pouvez voir

Ce qui comprend beaucoup par renommée :

.…

Ô gentille âme, estant tant estimée,

Qui te pourra louer qu’en se taisant ?

Car la parole est toujours réprimée,

Quand le sujet surmonte le disant.

 

On aura beau faire, le père des lettres, l’ami de Benvenuto Cellini, de Léonard de Vinci, du Primatice, le roi à qui nous devons la Diane, sœur de l’Apollon du Belvédère, et la Sainte Famille de Raphaël ; le chantre de Laure, l’admirateur de Pétrarque, a reçu des beaux-arts reconnaissants une vie qui ne périra point.

J’allai à Vaucluse cueillir, au bord de la fontaine, des bruyères parfumées et la première olive que portait un jeune olivier :

 

Chiara fontana, in quel medesmo bosco

Sorgea d’un sasso ; ed acque fresche e dolci

Spargea soavemente morraorando :

Al bel seggio riposto, ombroso e fosco

Ne pastori appressavan, ne bifolci ;

Ma nimfe e muse a quel tenor cantando.

 

« Cette claire fontaine, dans ce même bocage, sort d’un rocher ; elle répand, fraîches et douces, ses ondes qui suavement murmurent. À ce beau lit de repos, ni les pasteurs, ni les troupeaux ne s’empressent ; mais la nymphe et la muse y vont chantant. »

Pétrarque a raconté comment il rencontra cette vallée : « Je m’enquérais, dit-il, d’un lieu caché où je pusse me retirer comme dans un port, quand je trouvai une petite vallée fermée, Vaucluse, bien solitaire, d’où naît la source de la Sorgue, reine de toutes les sources : je m’y établis. C’est là que j’ai composé mes poésies en langue vulgaire : vers où j’ai peint les chagrins de ma jeunesse. »

C’est aussi de Vaucluse qu’il entendait, comme on l’entendait encore lorsque j’y passai, le bruit des armes retentissant en Italie ; il s’écriait :

 

Italia mia…

O diluvio raccolto

Di che deserti strani

Per inondar i nostri dolci campi !

Non è questo ’l terren ch’io toccai pria ?

Non è questo ’l mio nido,

Ove audrito fui si dolcemente ?

Non è questa la patria, in ch’io mi fido,

Madre benigna e pia

Chi copre l’uno et l’altro mio parente ?

 

« Mon Italie !… Ô déluge rassemblé des déserts étrangers pour inonder nos doux champs ! N’est-ce pas là le sol que je touchai d’abord ? n’est-ce pas là le nid où je fus si doucement nourri ? n’est-ce pas là la patrie en qui je me confie, mère bénigne et pieuse qui couvre l’un et l’autre de mes parents ? »

 

Plus tard, l’amant de Laure invite Urbain V à se transporter à Rome : « Que répondrez-vous à saint Pierre, s’écrie-t-il éloquemment, quand il vous dira : Que se passe-t-il à Rome ? Dans quel état est mon temple, mon tombeau, mon peuple ? Vous ne répondez rien ? D’où venez-vous ? Avez-vous habité les bords du Rhône ? Vous y naquîtes, dites-vous : et moi, n’étais-je pas né en Galilée ? »

Siècle fécond, jeune, sensible, dont l’admiration remuait les entrailles ; siècle qui obéissait à la lyre d’un grand poète, comme à la voix d’un législateur ! C’est à Pétrarque que nous devons le retour du souverain pontife au Vatican ; c’est sa voix qui a fait naître Raphaël et sortir de terre le dôme de Michel-Ange.

De retour à Avignon, je cherchai le palais des papes, et l’on me montra la Glacière : la Révolution s’en est prise aux lieux célèbres : les souvenirs du passé sont obligés de pousser au travers et de reverdir sur des ossements[266]. Hélas ! les gémissements des victimes meurent vite après elles ; ils arrivent à peine à quelque écho qui les fait survivre un moment, quand déjà la voix dont ils s’exhalaient est éteinte. Mais tandis que le cri des douleurs expirait au bord du Rhône, on entendait dans le lointain les sons du luth de Pétrarque ; une canzone solitaire, échappée de la tombe, continuait à charmer Vaucluse d’une immortelle mélancolie et de chagrins d’amour d’autrefois.

Alain Chartier était venu de Bayeux se faire enterrer à Avignon, dans l’église de Saint-Antoine. Il avait écrit la Belle Dame sans mercy, et le baiser de Marguerite d’Écosse l’a fait vivre.

D’Avignon je me rendis à Marseille. Que peut avoir à désirer une ville à qui Cicéron adresse ces paroles, dont le tour oratoire a été imité par Bossuet : « Je ne t’oublierai pas, Marseille, dont la vertu est à un degré si éminent, que la plupart des nations te doivent céder, et que la Grèce même ne doit pas se comparer à toi ! » (Pro L. Flacco.) Tacite, dans la Vie d’Agricola, loue aussi Marseille, comme mêlant l’urbanité grecque à l’économie des provinces latines. Fille de l’Hellénie, institutrice de la Gaule, célébrée par Cicéron, emportée par César, n’est-ce pas réunir assez de gloire ? Je me hâtai de monter à Notre-Dame de la Garde, pour admirer la mer que bordent avec leurs ruines les côtes riantes de tous les pays fameux de l’antiquité. La mer, qui ne marche point, est la source de la mythologie, comme l’Océan, qui se lève deux fois le jour, est l’abîme auquel a dit Jéhovah : « Tu n’iras pas plus loin. »

Cette année même, 1838, j’ai remonté sur cette cime ; j’ai revu cette mer qui m’est à présent si connue, et au bout de laquelle s’élevèrent la croix et la tombe victorieuses. Le mistral soufflait ; je suis entré dans le fort bâti par François Ier, où ne veillait plus un vétéran de l’armée d’Égypte, mais où se tenait un conscrit destiné pour Alger et perdu sous des voûtes obscures. Le silence régnait dans la chapelle restaurée, tandis que le vent mugissait au-dehors. Le cantique des matelots de la Bretagne à Notre-Dame de Bon-Secours me revenait en pensée : vous savez quand et comment je vous ai déjà cité cette complainte de mes premiers jours de l’Océan :

 

Je mets ma confiance,

Vierge, en votre secours, etc.

 

Que d’événements il avait fallu pour me ramener aux pieds de l’Étoile des mers, à laquelle j’avais été voué dans mon enfance ! Lorsque je contemplais ces ex-voto, ces peintures de naufrages suspendues autour de moi, je croyais lire l’histoire de mes jours. Virgile plaque sous les portiques de Carthage le héros troyen, ému à la vue d’un tableau représentant l’incendie de Troie, et le génie du chantre d’Hamlet a profité de l’âme du chantre de Didon.

Au bas de ce rocher, couvert autrefois d’une forêt chantée par Lucain, je n’ai point reconnu Marseille : dans ses rues droites, longues et larges, je ne pouvais plus m’égarer. Le port était encombré de vaisseaux ; j’y aurais à peine trouvé, il y a trente-six ans, une nave, conduite par un descendant de Pythéas, pour me transporter en Chypre comme Joinville : au rebours des hommes, le temps rajeunit les villes. J’aimais mieux ma vieille Marseille, avec ses souvenirs des Bérenger, du duc d’Anjou, du roi René, de Guise et d’Épernon, avec les monuments de Louis XIV et les vertus de Belsunce ; les rides me plaisaient sur son front. Peut-être qu’en regrettant les années qu’elle a perdues, je ne fais que pleurer celles que j’ai trouvées. Marseille m’a reçu gracieusement, il est vrai ; mais l’émule d’Athènes est devenu trop jeune pour moi.

Si les Mémoires d’Alfieri eussent été publiés en 1802[267], je n’aurais pas quitté Marseille sans visiter le rocher des bains du poète. Cet homme rude est arrivé une fois au charme de la rêverie et de l’expression :

« Après le spectacle, dit-il, un de mes amusements, à Marseille, était de me baigner presque tous les soirs dans la mer ; j’avais trouvé un petit endroit fort agréable, sur une langue de terre placée à droite hors du port, où, en m’asseyant sur le sable, le dos appuyé contre un rocher, qui empêchait qu’on ne pût me voir du côté de la terre, je n’avais plus devant moi que le ciel et la mer. Entre ces deux immensités qu’embellissaient les rayons d’un soleil couchant, je passais, en rêvant, des heures délicieuses ; et là, je serais devenu poète, si j’avais su écrire dans une langue quelconque. »

Je revins par le Languedoc et la Gascogne. À Nîmes, les Arènes et la Maison-Carrée n’étaient pas encore dégagées : cette année 1838, je les ai vues dans leur exhumation. Je suis aussi allé chercher Jean Reboul[268]. Je me défiais de ces ouvriers-poètes, qui ne sont ordinairement ni poètes, ni ouvriers : réparation à M. Reboul. Je l’ai trouvé dans sa boulangerie ; je me suis adressé à lui sans savoir à qui je parlais, ne le distinguant pas de ses compagnons de Cérès. Il a pris mon nom, et m’a dit qu’il allait voir si la personne que je demandais était chez elle. Il est revenu bientôt après et s’est fait connaître : il m’a mené dans son magasin ; nous avons circulé dans un labyrinthe de sacs de farine, et nous sommes grimpés par une espèce d’échelle dans un petit réduit, comme dans la chambre haute d’un moulin à vent. Là, nous nous sommes assis et nous avons causé. J’étais heureux comme dans mon grenier à Londres, et plus heureux que dans mon fauteuil de ministre à Paris. M. Reboul a tiré d’une commode un manuscrit, et m’a lu des vers énergiques d’un poème qu’il compose sur le Dernier jour. Je l’ai félicité de sa religion et de son talent. Je me rappelais ces belles strophes à un Exilé :

 

Quelque chose de grand se couve dans le monde.

Il faut, ô jeune roi, que ton âme y réponde…

Oh ! ce n’est pas pour rien que, calmant notre deuil,

Le ciel par un mourant fit révéler ta vie ;

Que quelque temps après, de ses enfants suivie,

Aux yeux de l’univers, la nation ravie

T’éleva dans ses bras sur le bord d’un cercueil !

 

Il fallut me séparer de mon hôte, non sans souhaiter au poète les jardins d’Horace. J’aurais mieux aimé qu’il rêvât au bord de la Cascade de Tibur, que de le voir recueillir le froment broyé par la roue au-dessus de cette cascade. Il est vrai que Sophocle était peut-être un forgeron à Athènes, et que Plaute, à Rome, annonçait Reboul à Nîmes.

Entre Nîmes et Montpellier, je passai sur ma gauche Aigues-Mortes, que j’ai visitée en 1838. Cette ville est encore tout entière avec ses tours et son enceinte : elle ressemble à un vaisseau de haut bord échoué sur le sable où l’ont laissée saint Louis, le temps et la mer. Le saint roi avait donné des usages et statuts à la ville d’Aigues-Mortes : « Il veut que la prison soit telle, qu’elle serve non à l’extermination de la personne, mais à sa garde ; que nulle information ne soit faite pour des paroles injurieuses ; que l’adultère même ne soit recherché qu’en certains cas, et que le violateur d’une vierge, volente vel nolente, ne perde ni la vie, ni aucun de ses membres, sed alio modo puniatur. »

À Montpellier, je revis la mer, à qui j’aurais volontiers écrit comme le roi très chrétien à la Confédération suisse : « Ma fidèle alliée et ma grande amie. » Scaliger aurait voulu faire de Montpellier le nid de sa vieillesse. Elle a reçu son nom de deux vierges saintes, Monspuellarum : de là la beauté de ses femmes. Montpellier, en tombant devant le cardinal de Richelieu, vit mourir la constitution aristocratique de la France.

De Montpellier à Narbonne, j’eus, chemin faisant, un retour à mon naturel, une attaque de mes songeries. J’aurais oublié cette attaque si, comme certains malades imaginaires, je n’avais enregistré le jour de ma crise sur un tout petit bulletin, seule note de ce temps retrouvée pour aide à ma mémoire. Ce fut cette fois un espace aride, couvert de digitales, qui me fit oublier le monde : mon regard glissait sur cette mer de tiges empourprées, et n’était arrêté au loin que par la chaîne bleuâtre du Cantal. Dans la nature, hormis le ciel, l’océan et le soleil, ce ne sont pas les immenses objets dont je suis inspiré ; ils me donnent seulement une sensation de grandeur, qui jette ma petitesse éperdue et non consolée aux pieds de Dieu. Mais une fleur que je cueille, un courant d’eau qui se dérobe parmi des joncs, un oiseau qui va s’envolant et se reposant devant moi, m’entraînent à toutes sortes de rêves. Ne vaut-il pas mieux s’attendrir sans savoir pourquoi, que de chercher dans la vie des intérêts émoussés, refroidis par leur répétition et leur multitude ? Tout est usé aujourd’hui, même le malheur.

À Narbonne, je rencontrai le canal des Deux-Mers. Corneille, chantant cet ouvrage, ajoute sa grandeur à celle de Louis XIV :

 

La Garonne et le Tarn, en leurs grottes profondes,

Soupiraient dès longtemps pour marier leurs ondes,

Et faire ainsi couler par un heureux penchant

Les trésors de l’aurore aux rives du couchant.

Mais à des vœux si doux, à des flammes si belles

La nature, attachée à des lois éternelles,

Pour obstacle invincible opposait fièrement

Des monts et des rochers l’affreux enchaînement.

France, ton grand roi parle, et ces rochers se fendent,

La terre ouvre son sein, les plus hauts monts descendent.

Tout cède[269]

 

À Toulouse, j’aperçus, du pont de la Garonne, la ligne des Pyrénées ; je la devais traverser quatre ans plus tard : les horizons se succèdent comme nos jours. On me proposa de me montrer dans un caveau le corps desséché de la belle Paule : heureux ceux qui croient sans avoir vu ! Montmorency avait été décapité dans la cour de l’hôtel de ville : cette tête coupée était donc bien importante, puisqu’on en parle encore après tant d’autres têtes abattues ? Je ne sais si dans l’histoire des procès criminels il existe une déposition de témoin qui ait fait mieux reconnaître l’identité d’un homme : « Le feu et la fumée dont il étoit couvert, dit Guitaut, m’empêchèrent de le reconnoître ; mais voyant un homme qui, après avoir rompu six de nos rangs, tuoit encore des soldats au septième, je jugeai que ce ne pouvoit être que M. de Montmorency ; je le sus certainement lorsque je le vis renversé à terre sous son cheval mort. »

L’église abandonnée de Saint-Sernin me frappa par son architecture. Cette église est liée à l’histoire des Albigeois, que le poème, si bien traduit par M. Fauriel, fait revivre :

« Le vaillant jeune comte, la lumière et l’héritier de son père, la croix et le fer, entrent ensemble par l’une des portes. Ni en chambre, ni en étage, il ne resta pas une jeune fille ; les habitants de la ville, grands et petits, regardent tous le comte comme fleur de rosier[270]. »

C’est de l’époque de Simon de Montfort que date la perte de la langue d’Oc : « Simon, se voyant seigneur de tant de terres, les départit entre les gentilshommes, tant françois qu’autres, atque loci leges dedimus ; » disent les huit archevêques et évêques signataires.

J’aurais bien voulu avoir le temps de m’enquérir à Toulouse d’une de mes grandes admirations, de Cujas, écrivant, couché à plat ventre, ses livres épandus autour de lui. Je ne sais si l’on a conservé le souvenir de Suzanne, sa fille, mariée deux fois. La constance n’amusait pas beaucoup Suzanne, elle en faisait peu de cas ; mais elle nourrit l’un de ses maris des infidélités dont mourut l’autre. Cujas fut protégé par la fille de François Ier, Pibrac par la fille de Henri II, deux Marguerites de ce sang des Valois, pur sang des Muses. Pibrac est célèbre par ses quatrains traduits en persan. (J’étais logé peut-être dans l’hôtel du président son père.) « Ce bon monsieur de Pibrac, dit Montaigne, avoit un esprit si gentil, les opinions si saines, les mœurs si douces ; son âme étoit si disproportionnée à notre corruption et à nos tempêtes ! » Et Pibrac a fait l’apologie de la Saint-Barthélemy.

Je courais sans pouvoir m’arrêter ; le sort me renvoyait à 1838 pour admirer en détail la cité de Raimond de Saint-Gilles, et pour parler des nouvelles connaissances que j’y ai faites : M. de Lavergne[271], homme de talent, d’esprit et de raison ; mademoiselle Honorine Gasc, Malibran future[272]. Celle-ci, en ma qualité nouvelle de serviteur de Clémence Isaure, me rappelait ces vers que Chapelle et Bachaumont écrivaient dans l’île d’Ambijoux, près de Toulouse :

 

Hélas ! que l’on seroit heureux

Dans ce beau lieu digne d’envie,

Si, toujours aimé de Sylvie,

On pouvoit, toujours amoureux,

Avec elle passer sa vie !

 

Puisse mademoiselle Honorine être en garde contre sa belle voix ! Les talents sont de l’or de Toulouse : ils portent malheur.

Bordeaux était à peine débarrassé de ses échafauds et de ses lâches Girondins[273]. Toutes les villes que je voyais avaient l’air de belles femmes relevées d’une violente maladie et qui commencent à peine à respirer. À Bordeaux, Louis XIV avait jadis fait abattre le palais des Tutelles, afin de bâtir le Château-Trompette : Spon[274] et les amis de l’antiquité gémirent :

 

Pourquoi démolit-on ces colonnes des dieux,

Ouvrage des Césars, monument tutélaire ?

 

On trouvait à peine quelques restes des Arènes. Si l’on donnait un témoignage de regret à tout ce qui tombe, il faudrait trop pleurer.

Je m’embarquai pour Blaye. Je vis ce château alors ignoré, auquel, en 1833, j’adressai ces paroles : « Captive de Blaye ! je me désole de ne pouvoir rien pour vos présentes destinées ! » Je m’acheminai vers Rochefort, et je me rendis à Nantes, par la Vendée.

Ce pays portait, comme un vieux guerrier, les mutilations et les cicatrices de sa valeur. Des ossements blanchis par le temps et des ruines noircies par les flammes frappaient les regards. Lorsque les Vendéens étaient près d’attaquer l’ennemi, ils s’agenouillaient et recevaient la bénédiction d’un prêtre : la prière prononcée sous les armes n’était point réputée faiblesse, car le Vendéen qui élevait son épée vers le ciel demandait la victoire et non la vie.

La diligence dans laquelle je me trouvais enterré était remplie de voyageurs qui racontaient les viols et les meurtres dont ils avaient glorifié leur vie dans les guerres vendéennes. Le cœur me palpita, lorsque ayant traversé la Loire à Nantes, j’entrai en Bretagne. Je passai le long des murs de ce collège de Rennes qui vit les dernières années de mon enfance. Je ne pus que rester vingt-quatre heures auprès de ma femme et de mes sœurs, et je regagnai Paris.

 

J’arrivai pour voir mourir un homme qui appartenait à ces noms supérieurs au second rang dans le XVIIIe siècle, et qui, formant une arrière-ligne solide dans la société, donnaient à cette société de l’ampleur et de la consistance.

J’avais connu M. de La Harpe[275] en 1789 : comme Flins, il s’était pris d’une belle passion pour ma sœur, madame la comtesse de Farcy. Il arrivait avec trois gros volumes de ses œuvres sous ses petits bras, tout étonné que sa gloire ne triomphât pas des cœurs les plus rebelles. Le verbe haut, la mine animée, il tonnait contre les abus, faisant faire une omelette chez les ministres où il ne trouvait pas le dîner bon, mangeant avec ses doigts, traînant dans les plats ses manchettes, disant des grossièretés philosophiques aux plus grands seigneurs qui raffolaient de ses insolences ; mais, somme toute, esprit droit, éclairé, impartial au milieu de ses passions, capable de sentir le talent, de l’admirer, de pleurer à de beaux vers ou à une belle action, et ayant un de ces fonds propres à porter le repentir. Il n’a pas manqué sa fin : je le vis mourir chrétien courageux, le goût agrandi par la religion, n’ayant conservé d’orgueil que contre l’impiété, et de haine que contre la langue révolutionnaire[276].

À mon retour de l’émigration, la religion avait rendu M. de La Harpe favorable à mes ouvrages : la maladie dont il était attaqué ne l’empêchait pas de travailler ; il me récitait des passages d’un poème qu’il composait sur la Révolution[277] ; on y remarquait quelques vers énergiques contre les crimes du temps et contre les honnêtes gens qui les avaient soufferts :

 

Mais s’ils ont tout osé, vous avez tout permis :

Plus l’oppresseur est vil, plus l’esclave est infâme.

 

Oubliant qu’il était malade, coiffé d’un bonnet blanc, vêtu d’un spencer ouaté, il déclamait à tue-tête ; puis, laissant échapper son cahier, il disait d’une voix qu’on entendait à peine : « Je n’en puis plus : je sens une griffe de fer dans le côté. » Et si, malheureusement, une servante venait à passer, il reprenait sa voix de Stentor et mugissait : « Allez-vous-en ! Fermez la porte ! » Je lui disais un jour : « Vous vivrez pour l’avantage de la religion. — Ah ! oui, me répondit-il, ce serait bien à Dieu ; mais il ne le veut pas, et je mourrai ces jours-ci. » Retombant dans son fauteuil et enfonçant son bonnet sur ses oreilles, il expiait son orgueil par sa résignation et son humilité.

Dans un dîner chez Migneret, je l’avais entendu parler de lui-même avec la plus grande modestie, déclarant qu’il n’avait rien fait de supérieur, mais qu’il croyait que l’art et la langue n’avaient point dégénéré entre ses mains.

M. de La Harpe quitta ce monde le 11 février 1803 : l’auteur des Saisons mourait presque en même temps au milieu de toutes les consolations de la philosophie, comme M. de La Harpe au milieu de toutes les consolations de la religion ; l’un visité des hommes, l’autre visité de Dieu[278].

M. de La Harpe fut enterré, le 12 février 1803, au cimetière de la barrière de Vaugirard. Le cercueil ayant été déposé au bord de la fosse, sur le petit monceau de terre qui le devait bientôt recouvrir, M. de Fontanes prononça un discours. La scène était lugubre : les tourbillons de neige tombaient du ciel et blanchissaient le drap mortuaire que le vent soulevait, pour laisser passer les dernières paroles de l’amitié à l’oreille de la mort[279]. Le cimetière a été détruit et M. de La Harpe exhumé : il n’existait presque plus rien de ses cendres chétives. Marié sous le Directoire, M. de La Harpe n’avait pas été heureux avec sa belle femme[280] ; elle l’avait pris en horreur en le voyant, et ne voulut jamais lui accorder aucun droit.

Au reste, M. de La Harpe avait, ainsi que toute chose, diminué auprès de la Révolution qui grandissait toujours : les renommées se hâtaient de se retirer devant le représentant de cette Révolution, comme les périls perdaient leur puissance devant lui.

 

Tandis que nous étions occupés du vivre et du mourir vulgaires, la marche gigantesque du monde s’accomplissait ; l’homme du temps prenait le haut bout dans la race humaine. Au milieu des remuements immenses, précurseurs du déplacement universel, j’étais débarqué à Calais pour concourir à l’action générale, dans la mesure assignée à chaque soldat. J’arrivai, la première année du siècle, au camp où Bonaparte battait le rappel des destinées : il devint bientôt premier consul à vie.

Après l’adoption du Concordat par le Corps législatif en 1802[281], Lucien, ministre de l’intérieur, donna une fête à son frère ; j’y fus invité, comme ayant rallié les forces chrétiennes et les ayant ramenées à la charge. J’étais dans la galerie, lorsque Napoléon entra : il me frappa agréablement ; je ne l’avais jamais aperçu que de loin. Son sourire était caressant et beau ; son œil admirable, surtout par la manière dont il était placé sous son front et encadré dans ses sourcils. Il n’avait encore aucune charlatanerie dans le regard, rien de théâtral et d’affecté. Le Génie du Christianisme, qui faisait en ce moment beaucoup de bruit, avait agi sur Napoléon. Une imagination prodigieuse animait ce politique si froid : il n’eût pas été ce qu’il était si la Muse n’eût été là ; la raison accomplissait les idées du poète. Tous ces hommes à grande vie sont toujours un composé de deux natures, car il les faut capables d’inspiration et d’action : l’une enfante le projet, l’autre l’accomplit.



Une soirée chez Lucien Bonaparte

Bonaparte m’aperçut et me reconnut, j’ignore à quoi. Quand il se dirigea vers ma personne, on ne savait qui il cherchait ; les rangs s’ouvraient successivement ; chacun espérait que le consul s’arrêterait à lui ; il avait l’air d’éprouver une certaine impatience de ces méprises. Je m’enfonçais derrière mes voisins ; Bonaparte éleva tout à coup la voix et me dit : « Monsieur de Chateaubriand ! » Je restai seul alors en avant, car la foule se retira et bientôt se reforma en cercle autour des interlocuteurs. Bonaparte m’aborda avec simplicité : sans me faire de compliments, sans questions oiseuses, sans préambule, il me parla sur-le-champ de l’Égypte et des Arabes, comme si j’eusse été de son intimité et comme s’il n’eût fait que continuer une conversation déjà commencée entre nous. « J’étais toujours frappé, me dit-il, quand je voyais les cheiks tomber à genoux au milieu du désert, se tourner vers l’Orient et toucher le sable de leur front. Qu’était-ce que cette chose inconnue qu’ils adoraient vers l’Orient ? »

Bonaparte s’interrompit, et passant sans transition à une autre idée : « Le christianisme ! Les idéologues n’ont-ils pas voulu en faire un système d’astronomie ? Quand cela serait, croient-ils me persuader que le christianisme est petit ? Si le christianisme est l’allégorie du mouvement des sphères, la géométrie des astres, les esprits forts ont beau faire, malgré eux ils ont encore laissé assez de grandeur à l’infâme. »

Bonaparte incontinent s’éloigna. Comme à Job, dans ma nuit, « un esprit est passé devant moi ; les poils de ma chair se sont hérissés, il s’est tenu là : je ne connais point son visage et j’ai entendu sa voix comme un petit souffle. »

Mes jours n’ont été qu’une suite de visions ; l’enfer et le ciel se sont continuellement ouverts sous mes pas ou sur ma tête, sans que j’aie eu le temps de sonder leurs ténèbres ou leurs lumières. J’ai rencontré une seule fois sur le rivage des deux mondes l’homme du dernier siècle et l’homme du nouveau, Washington et Napoléon. Je m’entretins un moment avec l’un et l’autre ; tous deux me renvoyèrent à la solitude, le premier par un souhait bienveillant, le second par un crime.

Je remarquai qu’en circulant dans la foule, Bonaparte me jetait des regards plus profonds que ceux qu’il avait arrêtés sur moi en me parlant. Je le suivais aussi des yeux :

 

Chi è quel grande che non par che curi

L’incendio ?

« Quel est ce grand qui n’a cure de l’incendie ? » (Dante[282].)

 

À la suite de cette entrevue, Bonaparte pensa à moi pour Rome : il avait jugé d’un coup d’œil où et comment je lui pouvais être utile. Peu lui importait que je n’eusse pas été dans les affaires, que j’ignorasse jusqu’au premier mot de la diplomatie pratique ; il croyait que tel esprit sait toujours, et qu’il n’a pas besoin d’apprentissage. C’était un grand découvreur d’hommes : mais il voulait qu’ils n’eussent de talent que pour lui, à condition encore qu’on parlât peu de ce talent ; jaloux de toute renommée, il la regardait comme une usurpation sur la sienne : il ne devait y avoir que Napoléon dans l’univers.

Fontanes et madame Bacciochi me parlèrent de la satisfaction que le Consul avait eue de ma conversation. Je n’avais pas ouvert la bouche ; cela voulait dire que Bonaparte était content de lui. Ils me pressèrent de profiter de la fortune. L’idée d’être quelque chose ne m’était jamais venue ; je refusai net. Alors on fit parler une autorité à laquelle il m’était difficile de résister.

L’abbé Émery[283], supérieur du séminaire de Saint-Sulpice, vint me conjurer, au nom du clergé, d’accepter, pour le bien de la religion, la place de premier secrétaire de l’ambassade que Bonaparte destinait à son oncle, le cardinal Fesch[284]. Il me faisait entendre que l’intelligence du cardinal n’étant pas très remarquable, je me trouverais bientôt le maître des affaires. Un hasard singulier m’avait mis en rapport avec l’abbé Émery : j’avais passé aux États-Unis avec l’abbé Nagot et divers séminaristes, vous le savez. Ce souvenir de mon obscurité, de ma jeunesse, de ma vie de voyageur, qui se réfléchissait dans ma vie publique, me prenait par l’imagination et le cœur. L’abbé Émery, estimé de Bonaparte, était fin par sa nature, par sa robe et par la Révolution ; mais cette triple finesse ne lui servait qu’au profit de son vrai mérite ; ambitieux seulement de faire le bien, il n’agissait que dans le cercle de la plus grande prospérité d’un séminaire. Circonspect dans ses actions et dans ses paroles, il eût été superflu de violenter l’abbé Émery, car il tenait toujours sa vie à votre disposition, en échange de sa volonté qu’il ne cédait jamais : sa force était de vous attendre, assis sur sa tombe.

Il échoua dans sa première tentative ; il revint à la charge, et sa patience me détermina. J’acceptai la place qu’il avait mission de me proposer, sans être le moins du monde convaincu de mon utilité au poste où l’on m’appelait : je ne vaux rien du tout en seconde ligne. J’aurais peut-être encore reculé, si l’idée de madame de Beaumont n’était venue mettre un terme à mes scrupules. La fille de M. de Montmorin se mourait ; le climat de l’Italie lui serait, disait-on favorable ; moi allant à Rome, elle se résoudrait à passer les Alpes : je me sacrifiai à l’espoir de la sauver. Madame de Chateaubriand se prépara à me venir rejoindre ; M. Joubert parlait de l’accompagner, et madame de Beaumont partit pour le Mont-Dore, afin d’achever ensuite sa guérison au bord du Tibre.

M. de Talleyrand occupait le ministère des relations extérieures ; il m’expédia ma nomination[285]. Je dînai chez lui : il est demeuré tel dans mon esprit qu’il s’y plaça au premier moment. Au reste, ses belles façons faisaient contraste avec celles des marauds de son entourage ; ses roueries avaient une importance inconcevable : aux yeux d’un brutal guêpier, la corruption des mœurs semblait génie, la légèreté d’esprit profondeur. La Révolution était trop modeste ; elle n’appréciait pas assez sa supériorité : ce n’est pas même chose d’être au-dessus ou au-dessous des crimes.

Je vis les ecclésiastiques attachés au cardinal ; je distinguai le joyeux abbé de Bonnevie[286] : jadis aumônier à l’armée des princes, il s’était trouvé à la retraite de Verdun ; il avait aussi été grand vicaire de l’évêque de Châlons, M. de Clermont-Tonnerre, [287] qui s’embarqua derrière nous pour réclamer une pension du saint-siège, en qualité de Chiaramonte. Mes préparatifs achevés, je me mis en route : je devais devancer à Rome l’oncle de Napoléon.

 

À Lyon, je revis mon ami M. Ballanche. Je fus témoin de la Fête-Dieu renaissante[288] : je croyais avoir quelque part à ces bouquets de fleurs, à cette joie du ciel que j’avais rappelée sur la terre.

Je continuai ma route ; un accueil cordial me suivait : mon nom se mêlait au rétablissement des autels. Le plaisir le plus vif que j’aie éprouvé, c’est de m’être senti honoré en France et chez l’étranger des marques d’un intérêt sérieux. Il m’est arrivé quelquefois, tandis que je me reposais dans une auberge de village, de voir entrer un père et une mère avec leur fils : ils m’amenaient, me disaient-ils, leur enfant pour me remercier. Était-ce l’amour-propre qui me donnait alors ce plaisir dont je parle ? Qu’importait à ma vanité que d’obscurs et honnêtes gens me témoignassent leur satisfaction sur un grand chemin, dans un lieu où personne ne les entendait ? Ce qui me touchait, du moins j’ose le croire, c’était d’avoir produit un peu de bien, consolé quelques affligés, fait renaître au fond des entrailles d’une mère l’espérance d’élever un fils chrétien, c’est-à-dire un fils soumis, respectueux, attaché à ses parents. Aurais-je goûté cette joie pure si j’eusse écrit un livre dont les mœurs et la religion auraient eu à gémir ?

La route est assez triste en sortant de Lyon : depuis la Tour-du-Pin jusqu’à Pont-de-Beauvoisin, elle est fraîche et bocagère.

À Chambéry, où l’âme chevaleresque de Bayard se montra si belle, un homme fut accueilli par une femme, et pour prix de l’hospitalité qu’il en reçut il se crut philosophiquement obligé de la déshonorer. Tel est le danger des lettres ; le désir de faire du bruit l’emporte sur les sentiments généreux : si Rousseau ne fût jamais devenu écrivain célèbre, il aurait enseveli dans les vallées de la Savoie les faiblesses de la femme qui l’avait nourri ; il se serait sacrifié aux défauts mêmes de son amie ; il l’aurait soulagée dans ses vieux ans, au lieu de se contenter de lui donner une tabatière et de s’enfuir. Ah ! que la voix de l’amitié trahie ne s’élève jamais contre notre tombeau !

Après avoir passé Chambéry, se présente le cours de l’Isère. On rencontre partout dans les vallées des croix sur les chemins et des madones dans le tronc des pins. Les petites églises, environnées d’arbres, font un contraste touchant avec les grandes montagnes. Quand les tourbillons de l’hiver descendent de ces sommets chargés de glaces, le Savoyard se met à l’abri dans son temple champêtre et prie.

Les vallées où l’on entre au-dessus de Montmélian sont bordées par des monts de diverses formes, tantôt demi-nus, tantôt habillés de forêts.

Aiguebelle semble clore les Alpes ; mais en tournant un rocher isolé, tombé dans le chemin, vous apercevez de nouvelles vallées attachées au cours de l’Arche.

Les monts des deux côtés se dressent ; leurs flancs deviennent perpendiculaires ; leurs sommets stériles commencent à présenter quelques glaciers : des torrents se précipitent et vont grossir l’Arche qui court follement. Au milieu de ce tumulte des eaux, on remarque une cascade légère qui tombe avec une grâce infinie sous un rideau de saules.

Ayant traversé Saint-Jean-de-Maurienne et arrivé vers le coucher du soleil à Saint-Michel, je ne trouvai pas de chevaux : obligé de m’arrêter, j’allai me promener hors du village. L’air devint transparent à la crête des monts ; leur dentelure se traçait avec une netteté extraordinaire, tandis qu’une grande nuit sortant de leur pied s’élevait vers leur cime. La voix du rossignol était en bas, le cri de l’aigle en haut ; l’alizier fleuri dans la vallée, la blanche neige sur la montagne. Un château, ouvrage des Carthaginois, selon la tradition populaire, se montrait sur le redan taillé à pic. Là, s’était incorporée au rocher la haine d’un homme, plus puissante que tous les obstacles. La vengeance de l’espèce humaine pesait sur un peuple libre, qui ne pouvait bâtir sa grandeur qu’avec l’esclavage et le sang du reste du monde.

Je partis à la pointe du jour et j’arrivai, vers les deux heures après midi, à Lans-le-Bourg, au pied du Mont-Cenis. En entrant dans le village, je vis un paysan qui tenait un aiglon par les pieds ; une troupe impitoyable frappait le jeune roi, insultait à la faiblesse de l’âge et à la majesté tombée ; le père et la mère du noble orphelin avaient été tués : on me proposa de me le vendre ; il mourut des mauvais traitements qu’on lui avait fait subir avant que je le pusse délivrer. Je me souvenais alors du pauvre petit Louis XVII ; je pense aujourd’hui à Henri : quelle rapidité de chute et de malheur !

Ici, l’on commence à gravir le Mont-Cenis et on quitte la petite rivière d’Arche, qui vous conduit au pied de la montagne. De l’autre côté du Mont-Cenis, la Doire vous ouvre l’entrée de l’Italie. Les fleuves sont non seulement des grands chemins qui marchent, comme les appelle Pascal, mais ils tracent encore le chemin aux hommes[289].

Quand je me vis pour la première fois au sommet des Alpes, une étrange émotion me saisit ; j’étais comme cette alouette qui traversait, en même temps que moi, le plateau glacé, et qui, après avoir chanté sa petite chanson de la plaine, s’abattait parmi des neiges, au lieu de descendre sur des moissons. Les stances que m’inspirèrent ces montagnes en 1822 retracent assez bien les sentiments qui m’agitaient aux mêmes lieux en 1803 :

 

Alpes, vous n’avez point subi mes destinées !

Le temps ne vous peut rien ;

Vos fronts légèrement ont porté les années

Qui pèsent sur le mien.

 

Pour la première fois, quand, rempli d’espérance,

Je franchis vos remparts,

Ainsi que l’horizon, un avenir immense

S’ouvrait à mes regards.

 

L’Italie à mes pieds, et devant moi le monde[290] !

 

Ce monde, y ai-je réellement pénétré ? Christophe Colomb eut une apparition qui lui montra la terre de ses songes, avant qu’il l’eût découverte ; Vasco de Gama rencontra sur son chemin le géant des tempêtes : lequel de ces deux grands hommes m’a prédit mon avenir ? Ce que j’aurais aimé avant tout eût été une vie glorieuse par un résultat éclatant, et obscure par sa destinée. Savez-vous quelles sont les premières cendres européennes qui reposent en Amérique ? Ce sont celles de Biorn le Scandinave[291] : il mourut en abordant à Winland, et fut enterré par ses compagnons sur un promontoire. Qui sait cela ? Qui connaît celui dont la voile devança le vaisseau du pilote génois au Nouveau Monde ? Biorn dort sur la pointe d’un cap ignoré, et depuis mille ans son nom ne nous est transmis que par les sagas des poètes, dans une langue que l’on ne parle plus.

 

J’avais commencé mes courses dans le sens contraire des autres voyageurs : les vieilles forêts de l’Amérique s’étaient offertes à moi avant les vieilles cités de l’Europe. Je tombais au milieu de celles-ci au moment où elles se rajeunissaient et mouraient à la fois dans une révolution nouvelle. Milan était occupé par nos troupes ; on achevait d’abattre le château, témoin des guerres du moyen âge.

L’armée française s’établissait, comme une colonie militaire, dans les plaines de la Lombardie. Gardés çà et là par leurs camarades en sentinelle, ces étrangers de la Gaule, coiffés d’un bonnet de police, portant un sabre en guise de faucille par-dessus leur veste ronde, avaient l’air de moissonneurs empressés et joyeux. Ils remuaient des pierres, roulaient des canons, conduisaient des chariots, élevaient des hangars et des huttes de feuillage. Des chevaux sautaient, caracolaient, se cabraient dans la foule comme des chiens qui caressent leurs maîtres. Les Italiennes vendaient des fruits sur leurs éventaires au marché de cette foire armée : nos soldats leur faisaient présent de leurs pipes et de leurs briquets, en leur disant comme les anciens barbares, leurs pères, à leurs bien-aimées : « Moi, Fotrad, fils d’Eupert, de la race des Franks[292], je te donne, à toi, Helgine, mon épouse chérie, en honneur de ta beauté (in honore pulchritudinis tuæ), mon habitation dans le quartier des Pins. »

Nous sommes de singuliers ennemis : on nous trouve d’abord un peu insolents, un peu trop gais, trop remuants ; nous n’avons pas plutôt tourné les talons qu’on nous regrette. Vif, spirituel, intelligent, le soldat français se mêle aux occupations de l’habitant chez lequel il est logé ; il tire de l’eau au puits, comme Moïse pour les filles de Madian, chasse les pasteurs, mène les agneaux au lavoir, fend le bois, fait le feu, veille à la marmite, porte l’enfant dans ses bras ou l’endort dans son berceau. Sa bonne humeur et son activité communiquent la vie à tout ; on s’accoutume à le regarder comme un conscrit de la famille. Le tambour bat-il, le garnisaire court à son mousquet, laisse les filles de son hôte pleurant sur la porte, et quitte la chaumière, à laquelle il ne pensera plus avant qu’il soit entré aux Invalides.

À mon passage à Milan, un grand peuple réveillé ouvrait un moment les yeux. L’Italie sortait de son sommeil, et se souvenait de son génie comme d’un rêve divin : utile à notre pays renaissant, elle apportait dans la mesquinerie de notre pauvreté la grandeur de la nature transalpine, nourrie qu’elle était, cette Ausonie, aux chefs-d’œuvre des arts et dans les hautes réminiscences d’une patrie fameuse. L’Autriche est venue ; elle a remis son manteau de plomb sur les Italiens ; elle les a forcés à regagner leur cercueil. Rome est rentrée dans ses ruines, Venise dans sa mer. Venise s’est affaissée en embellissant le ciel de son dernier sourire ; elle s’est couchée charmante dans ses flots, comme un astre qui ne doit plus se lever.

Le général Murat commandait à Milan. J’avais pour lui une lettre de madame Bacciochi. Je passai la journée avec les aides de camp : ils n’étaient pas aussi pauvres que mes camarades devant Thionville. La politesse française reparaissait sous les armes ; elle tenait à prouver qu’elle était toujours du temps de Lautrec[293].

Je dinai en grand gala, le 23 juin, chez M. de Melzi[294], à l’occasion du baptême de l’enfant du général Murat[295]. M. de Melzi a connu mon malheureux frère ; les manières du vice-président de la République cisalpine étaient belles ; sa maison ressemblait à celle d’un prince qui l’aurait toujours été : il me traita poliment et froidement ; il me trouva tout juste dans des dispositions pareilles aux siennes.

J’arrivai à ma destination le 27 juin au soir, avant-veille de la Saint-Pierre : le prince des apôtres m’attendait, comme mon indigent patron[296] me reçut depuis à Jérusalem. J’avais suivi la route de Florence, de Sienne et de Radicofani. Je m’empressai d’aller rendre ma visite à M. Cacault[297] auquel le cardinal Fesch succédait, tandis que je remplaçais M. Artaud[298].

Le 28 juin, je courus tout le jour : je jetai un premier regard sur le Colisée, le Panthéon, la colonne Trajane et le château Saint-Ange. Le soir, M. Artaud me mena à un bal dans une maison aux environs de la place Saint-Pierre. On apercevait la girandole de feu de la coupole de Michel-Ange, entre les tourbillons des valses qui roulaient devant les fenêtres ouvertes ; les fusées du feu d’artifice du môle d’Adrien s’épanouissaient à Saint-Onuphre, sur le tombeau du Tasse : le silence, l’abandon et la nuit étaient dans la campagne romaine[299].

Le lendemain j’assistai à l’office de la Saint-Pierre. Pie VII, pâle, triste et religieux, était le vrai pontife des tribulations. Deux jours après, je fus présenté à Sa Sainteté : elle me fit asseoir auprès d’elle. Un volume du Génie du Christianisme était obligeamment ouvert sur sa table[300]. Le cardinal Consalvi, souple et ferme, d’une résistance douce et polie, était l’ancienne politique romaine vivante, moins la foi du temps et plus la tolérance du siècle[301].

En parcourant le Vatican, je m’arrêtai à contempler ces escaliers où l’on peut monter à dos de mulet, ces galeries ascendantes repliées les unes sur les autres, ornées de chefs-d’œuvre, le long desquelles les papes d’autrefois passaient avec toute leur pompe, ces Loges que tant d’artistes immortels ont décorées, tant d’hommes illustres admirées, Pétrarque, Tasse, Arioste, Montaigne, Milton, Montesquieu, et puis des reines et des rois, ou puissants ou tombés, enfin un peuple de pèlerins venu des quatre parties de la terre : tout cela maintenant immobile et silencieux ; théâtre dont les gradins abandonnés, ouverts devant la solitude, sont à peine visités par un rayon de soleil.

On m’avait recommandé de me promener au clair de la lune : du haut de la Trinité-du-Mont, les édifices lointains paraissaient comme les ébauches d’un peintre ou comme des côtes effumées vues de la mer, du bord d’un vaisseau. L’astre de la nuit, ce globe que l’on suppose un monde fini, promenait ses pâles déserts au-dessus des déserts de Rome ; il éclairait des rues sans habitants, des enclos, des places, des jardins où ne passait personne, des monastères où l’on n’entend plus la voix des cénobites, des cloîtres aussi muets et aussi dépeuplés que les portiques du Colisée.

Qu’arriva-t-il, il y a dix-huit siècles, à pareille heure et aux mêmes lieux ? Quels hommes ont ici traversé l’ombre de ces obélisques, après que cette ombre eut cessé de tomber sur les sables d’Égypte ? Non seulement l’ancienne Italie n’est plus, mais l’Italie du moyen âge a disparu. Toutefois la trace de ces deux Italies est encore marquée dans la ville éternelle : si la Rome moderne montre son Saint-Pierre et ses chefs-d’œuvre, la Rome ancienne lui oppose son Panthéon et ses débris ; si l’une fait descendre du Capitole ses consuls, l’autre amène du Vatican ses pontifes. Le Tibre sépare les deux gloires : assises dans la même poussière, Rome païenne s’enfonce de plus en plus dans ses tombeaux, et Rome chrétienne redescend peu à peu dans ses catacombes.

 

Le cardinal Fesch avait loué, assez près du Tibre, le palais Lancelotti : j’y ai vu depuis, en 1828, la princesse Lancelotti. On me donna le plus haut étage du palais : en y entrant, une si grande quantité de puces me sautèrent aux jambes, que mon pantalon blanc en était tout noir. L’abbé de Bonnevie et moi, nous fîmes, le mieux que nous pûmes, laver notre demeure. Je me croyais retourné à mes chenils de New-Road : ce souvenir de ma pauvreté ne me déplaisait pas. Établi dans ce cabinet diplomatique, je commençai à délivrer des passeports et à m’occuper de fonctions aussi importantes. Mon écriture était un obstacle à mes talents, et le cardinal Fesch haussait les épaules quand il apercevait ma signature. N’ayant presque rien à faire dans ma chambre aérienne, je regardais par-dessus les toits, dans une maison voisine, des blanchisseuses qui me faisaient des signes ; une cantatrice future, instruisant sa voix, me poursuivait de son solfège éternel ; heureux quand il passait quelque enterrement pour me désennuyer ! Du haut de ma fenêtre, je vis dans l’abîme de la rue le convoi d’une jeune mère : on la portait, le visage découvert, entre deux rangs de pèlerins blancs ; son nouveau-né, mort aussi et couronné de fleurs, était couché à ses pieds.

Il m’échappa une grande faute : ne doutant de rien, je crus devoir rendre visite aux personnes notables ; j’allai, sans façon, offrir l’hommage de mon respect au roi abdicataire de Sardaigne[302]. Un horrible cancan sortit de cette démarche insolite ; tous les diplomates se boutonnèrent. « Il est perdu ! il est perdu ! » répétaient les caudataires et les attachés, avec la joie que l’on éprouve charitablement aux mésaventures d’un homme, quel qu’il soit. Pas une buse diplomatique qui ne se crût supérieure à moi de toute la hauteur de sa bêtise. On espérait bien que j’allais tomber, quoique je ne fusse rien et que je ne comptasse pour rien : n’importe, c’était quelqu’un qui tombait, cela fait toujours plaisir. Dans ma simplicité, je ne me doutais pas de mon crime, et, comme depuis, je n’aurais pas donné d’une place quelconque un fétu. Les rois, auxquels on croyait que j’attachais une importance si grande, n’avaient à mes yeux que celle du malheur. On écrivit de Rome à Paris mes effroyables sottises : heureusement j’avais affaire à Bonaparte ; ce qui devait me noyer me sauva.

Toutefois, si de prime abord et de plein saut devenir premier secrétaire d’ambassade sous un prince de l’Église, oncle de Napoléon, paraissait être quelque chose, c’était néanmoins comme si j’eusse été expéditionnaire dans une préfecture. Dans les démêlés qui se préparaient, j’aurais pu trouver à m’occuper, mais on ne m’initiait à aucun mystère. Je me pliais parfaitement au contentieux de chancellerie : mais à quoi bon perdre mon temps dans des détails à la portée de tous les commis ?

Après mes longues promenades et mes fréquentations du Tibre, je ne rencontrais en rentrant, pour m’occuper, que les parcimonieuses tracasseries du cardinal, les rodomontades gentilhommières de l’évêque de Châlons[303] et les incroyables menteries du futur évêque de Maroc. L’abbé Guillon, profitant d’une ressemblance de noms qui sonnaient à l’oreille de la même manière que le sien, prétendait, après s’être échappé miraculeusement du massacre des Carmes, avoir donné l’absolution à madame de Lamballe, à la Force. Il se vantait d’être l’auteur du discours de Robespierre à l’Être suprême. Je pariai, un jour, lui faire dire qu’il était allé en Russie : il n’en convint pas tout à fait, mais il avoua avec modestie qu’il avait passé quelques mois à Saint-Pétersbourg[304].

M. de La Maisonfort[305], homme d’esprit qui se cachait, eut recours à moi, et bientôt M. Bertin l’aîné, propriétaire des Débats[306], m’assista de son amitié dans une circonstance douloureuse. Exilé à l’île d’Elbe par l’homme qui, revenant à son tour de l’île d’Elbe, le poussa à Gand, M. Bertin avait obtenu, en 1803, du républicain M. Briot[307] que j’ai connu, la permission d’achever son ban en Italie. C’est avec lui que je visitai les ruines de Rome et que je vis mourir madame de Beaumont ; deux choses qui ont lié sa vie à la mienne. Critique plein de goût, il m’a donné, ainsi que son frère, d’excellents conseils pour mes ouvrages. Il eût montré un vrai talent de parole, s’il avait été appelé à la tribune. Longtemps légitimiste, ayant subi l’épreuve de la prison du Temple et celle de la déportation à l’île d’Elbe, ses principes sont, au fond, demeurés les mêmes. Je resterai fidèle au compagnon de mes mauvais jours ; toutes les opinions politiques de la terre seraient trop payées par le sacrifice d’une heure d’une sincère amitié : il suffit que je reste invariable dans mes opinions, comme je reste attaché à mes souvenirs.

Vers le milieu de mon séjour à Rome, la princesse Borghèse arriva : j’étais chargé de lui remettre des souliers de Paris. Je lui fus présenté ; elle fit sa toilette devant moi : la jeune et jolie chaussure qu’elle mit à ses pieds ne devait fouler qu’un instant cette vieille terre[308].

Un malheur me vint enfin occuper : c’est une ressource sur laquelle on peut toujours compter.

 

Quand je partis de France, nous étions bien aveuglés sur madame de Beaumont : elle pleura beaucoup, et son testament a prouvé qu’elle se croyait condamnée. Cependant ses amis, sans se communiquer leur crainte, cherchaient à se rassurer ; ils croyaient aux miracles des eaux, achevés ensuite par le soleil d’Italie ; ils se quittèrent et prirent des routes diverses : le rendez-vous était Rome.

Des fragments écrits à Paris, au Mont-Dore, à Rome, par madame de Beaumont, et trouvés dans ses papiers, montrent quel était l’état de son âme.

 

Paris.

« Depuis plusieurs années, ma santé dépérit d’une manière sensible. Des symptômes que je croyais le signal du départ sont survenus sans que je sois encore prête à partir. Les illusions redoublent avec les progrès de la maladie. J’ai vu beaucoup d’exemples de cette singulière faiblesse, et je m’aperçois qu’ils ne me serviront de rien. Déjà je me laisse aller à faire des remèdes aussi ennuyeux qu’insignifiants, et, sans doute, je n’aurai pas plus de force pour me garantir des remèdes cruels dont on ne manque pas de martyriser ceux qui doivent mourir de la poitrine. Comme les autres, je me livrerai à l’espérance ; à l’espérance ! puis-je donc désirer de vivre ? Ma vie passée a été une suite de malheurs, ma vie actuelle est pleine d’agitations et de troubles ; le repos de l’âme m’a fui pour jamais. Ma mort serait un chagrin momentané pour quelques-uns, un bien pour d’autres, et pour moi le plus grand des biens.

« Ce 21 floréal, 10 mai, anniversaire de la mort de ma mère et de mon frère :

 

« Je péris la dernière et la plus misérable. »

 

« Oh ! pourquoi n’ai-je pas le courage de mourir ? Cette maladie, que j’avais presque la faiblesse de craindre, s’est arrêtée, et peut-être suis-je condamnée à vivre longtemps : il me semble cependant que je mourrais avec joie :

 

« Mes jours ne valent pas qu’il m’en coûte un soupir.

 

« Personne n’a plus que moi à se plaindre de la nature : en me refusant tout, elle m’a donné le sentiment de tout ce qui me manque. Il n’y a pas d’instant où je ne sente le poids de la complète médiocrité à laquelle je suis condamnée. Je sais que le contentement de soi et le bonheur sont souvent le prix de cette médiocrité dont je me plains amèrement ; mais en n’y joignant pas le don des illusions la nature en a fait pour moi un supplice. Je ressemble à un être déchu qui ne peut oublier ce qu’il a perdu, qui n’a pas la force de le regagner. Ce défaut absolu d’illusion, et par conséquent d’entraînement, fait mon malheur de mille manières. Je me juge comme un indifférent pourrait me juger et je vois mes amis tels qu’ils sont. Je n’ai de prix que par une extrême bonté qui n’a assez d’activité, ni pour être appréciée, ni pour être véritablement utile, et dont l’impatience de mon caractère m’ôte tout le charme : elle me fait plus souffrir des maux d’autrui qu’elle ne me donne de moyens de les réparer. Cependant je lui dois le peu de véritables jouissances que j’ai eues dans ma vie ; je lui dois surtout de ne pas connaître l’envie, apanage si ordinaire de la médiocrité sentie. »

 

Mont-Dore.

« J’avais le projet d’entrer sur moi dans quelques détails ; mais l’ennui me fait tomber la plume des mains.

« Tout ce que ma position a d’amer et de pénible se changerait en bonheur, si j’étais sûre de cesser de vivre dans quelques mois.

« Quand j’aurais la force de mettre moi-même à mes chagrins le seul terme qu’ils puissent avoir, je ne l’emploierais pas : ce serait aller contre mon but, donner la mesure de mes souffrances et laisser une blessure trop douloureuse dans l’âme que j’ai jugée digne de m’appuyer dans mes maux.

« Je me supplie en pleurant de prendre un parti aussi rigoureux qu’indispensable. Charlotte Corday prétend qu’il n’y a point de dévouement dont on ne retire plus de jouissance qu’il n’en a coûté de peine à s’y décider ; mais elle allait mourir, et je puis vivre encore longtemps. Que deviendrai-je ? Où me cacher ? Quel tombeau choisir ? Comment empêcher l’espérance d’y pénétrer ? Quelle puissance en murera la porte ?

« M’éloigner en silence me laisser oublier, m’ensevelir pour jamais, tel est le devoir qui m’est imposé et que j’espère avoir le courage d’accomplir. Si le calice est trop amer, une fois oubliée rien ne me forcera de l’épuiser en entier, et peut-être que tout simplement ma vie ne sera pas aussi longue que je le crains.

« Si j’avais déterminé le lieu de ma retraite, il me semble que je serais plus calme ; mais la difficulté du moment ajoute aux difficultés qui naissent de ma faiblesse, et il faut quelque chose de surnaturel pour agir contre soi avec force, pour se traiter avec autant de rigueur que le pourrait faire un ennemi violent et cruel. »

 

Rome, ce 28 octobre.

« Depuis dix mois, je n’ai pas cessé de souffrir ; Depuis six, tous les symptômes du mal de poitrine et quelques-uns au dernier degré : il ne me manque plus que les illusions, et peut-être en ai-je !

« M. Joubert, effrayé de cette envie de mourir qui tourmentait madame de Beaumont, lui adressait ces paroles dans ses Pensées : « Aimez et respectez la vie, sinon pour elle, au moins pour vos amis. En quelque état que soit la vôtre, j’aimerai toujours mieux vous savoir occupée à la filer qu’à la découdre. »

Ma sœur, dans ce moment, écrivait à madame de Beaumont. Je possède cette correspondance, que la mort m’a rendue. L’antique poésie représente je ne sais quelle Néréide comme une fleur flottant sur l’abîme : Lucile était cette fleur. En rapprochant ses lettres des fragments cités plus haut, on est frappé de cette ressemblance de tristesse d’âme, exprimée dans le langage différent de ces anges infortunés. Quand je songe que j’ai vécu dans la société de telles intelligences, je m’étonne de valoir si peu. Ces pages de deux femmes supérieures, disparues de la terre à peu de distance l’une de l’autre, ne tombent pas sous mes yeux, qu’elles ne m’affligent amèrement :

 

À Lascardais, ce 30 juillet[309].

« J’ai été si charmée, madame, de recevoir enfin une lettre de vous, que je ne me suis pas donné le temps de prendre le plaisir de la lire de suite tout entière : j’en ai interrompu la lecture pour aller apprendre à tous les habitants de ce château que je venais de recevoir de vos nouvelles, sans réfléchir qu’ici ma joie n’importe guère, et que même presque personne ne savait que j’étais en correspondance avec vous. Me voyant environnée de visages froids, je suis remontée dans ma chambre, prenant mon parti d’être seule joyeuse. Je me suis mise à achever de lire votre lettre, et, quoique je l’aie relue plusieurs fois, à vous dire vrai, madame, je ne sais pas tout ce qu’elle contient. La joie que je ressens toujours en voyant cette lettre si désirée nuit à l’attention que je lui dois.

« Vous partez donc, madame ? N’allez pas, rendue au Mont-Dore, oublier votre santé ; donnez-lui tous vos soins, je vous en supplie du meilleur et du plus tendre de mon cœur. Mon frère m’a mandé qu’il espérait vous voir en Italie. Le destin, comme la nature, se plaît à le distinguer de moi d’une manière bien favorable. Au moins, je ne céderai pas à mon frère le bonheur de vous aimer : je le partagerai avec lui toute la vie. Mon Dieu, madame, que j’ai le cœur serré et abattu ! Vous ne savez pas combien vos lettres me sont salutaires, comme elles m’inspirent du dédain pour mes maux ! L’idée que je vous occupe, que je vous intéresse, m’élève singulièrement le courage. Écrivez-moi donc, madame, afin que je puisse conserver une idée qui m’est si nécessaire.

« Je n’ai point encore vu M. Chênedollé ; je désire beaucoup son arrivée. Je pourrai lui parler de vous et de M. Joubert ; ce sera pour moi un bien grand plaisir. Souffrez, madame, que je vous recommande encore votre santé, dont le mauvais état m’afflige et m’occupe sans cesse. Comment ne vous aimez-vous pas ? Vous êtes si aimable et si chère à tous : ayez donc la justice de faire beaucoup pour vous.

« LUCILE. »

 

Ce 2 septembre.

« Ce que vous me mandez, madame, de votre santé, m’alarme et m’attriste ; cependant je me rassure en pensant à votre jeunesse, en songeant que, quoique vous soyez fort délicate, vous êtes pleine de vie.

« Je suis désolée que vous soyez dans un pays qui vous déplait. Je voudrais vous voir environnée d’objets propres à vous distraire et à vous ranimer. J’espère qu’avec le retour de votre santé, vous vous réconcilierez avec l’Auvergne : il n’est guère de lieu qui ne puisse offrir quelque beauté à des yeux tels que les vôtres. J’habite maintenant Rennes : je me trouve assez bien de mon isolement. Je change, comme vous voyez, madame, souvent de demeure ; j’ai bien la mine d’être déplacée sur la terre : effectivement, ce n’est pas d’aujourd’hui que je me regarde comme une de ses productions superflues. Je crois, madame, vous avoir parlé de mes chagrins et de mes agitations. À présent, il n’est plus question de tout cela, je jouis d’une paix intérieure qu’il n’est plus au pouvoir de personne de m’enlever. Quoique parvenue à mon âge, ayant, par circonstance et par goût, mené presque toujours une vie solitaire, je ne connaissais, madame, nullement le monde : j’ai fait enfin cette maussade connaissance. Heureusement la réflexion est venue à mon secours. Je me suis demandé qu’avait donc ce monde de si formidable et où résidait sa valeur, lui qui ne peut jamais être, dans le mal comme dans le bien, qu’un objet de pitié ! N’est-il pas vrai, madame, que le jugement de l’homme est aussi borné que le reste de son être, aussi mobile et d’une incrédulité égale à son ignorance ? Toutes ces bonnes ou mauvaises raisons m’ont fait jeter avec aisance, derrière moi, la robe bizarre dont je m’étais revêtue : je me suis trouvée pleine de sincérité et de force ; on ne peut plus me troubler. Je travaille de tout mon pouvoir à ressaisir ma vie, à la mettre tout entière sous ma dépendance.

« Croyez aussi, madame, que je ne suis point trop à plaindre, puisque mon frère, la meilleure partie de moi-même, est dans une situation agréable, qu’il me reste des yeux pour admirer les merveilles de la nature, Dieu pour appui, et pour asile un cœur plein de paix et de doux souvenirs. Si vous avez la bonté, madame, de continuer à m’écrire, cela me sera un grand surcroît de bonheur. »

 

Le mystère du style, mystère sensible partout, présent nulle part ; la révélation d’une nature douloureusement privilégiée ; l’ingénuité d’une fille qu’on croirait être dans sa première jeunesse, et l’humble simplicité d’un génie qui s’ignore, respirent dans ces lettres, dont je supprime un grand nombre. Madame de Sévigné écrivait-elle à madame de Grignan avec une affection plus reconnaissante que madame de Caud à madame de Beaumont ? Sa tendresse pouvait se mêler de marcher côte à côte avec la sienne. Ma sœur aimait mon amie avec toute la passion du tombeau, car elle sentait qu’elle allait mourir. Lucile n’avait presque point cessé d’habiter près des Rochers[310] ; mais elle était la fille de son siècle et la Sévigné de la solitude.

 

Une lettre de M. Ballanche, datée du 30 fructidor[311], m’annonça l’arrivée de madame de Beaumont, venue du Mont-Dore à Lyon et se rendant en Italie. Il me mandait que le malheur que je redoutais n’était point à craindre, et que la santé de la malade paraissait s’améliorer. Madame de Beaumont, parvenue à Milan, y rencontra M. Bertin que des affaires y avaient appelé : il eut la complaisance de se charger de la pauvre voyageuse, et il la conduisit à Florence où j’étais allé l’attendre. Je fus terrifié à sa vue ; elle n’avait plus que la force de sourire. Après quelques jours de repos, nous nous mîmes en route pour Rome, cheminant au pas pour éviter les cahots. Madame de Beaumont recevait partout des soins empressés : un attrait vous intéressait à cette aimable femme, si délaissée et si souffrante. Dans les auberges, les servantes même se laissaient prendre à cette douce commisération.

Ce que je sentais peut se deviner : on a conduit des amis à la tombe, mais ils étaient muets et un reste d’espérance inexplicable ne venait pas rendre votre douleur plus poignante. Je ne voyais plus le beau pays que nous traversions ; j’avais pris le chemin de Pérouse : que m’importait l’Italie ? J’en trouvais encore le climat trop rude, et si le vent soufflait un peu, les brises me semblaient des tempêtes.

À Terni, madame de Beaumont parla d’aller voir la cascade ; ayant fait un effort pour s’appuyer sur mon bras, elle se rassit et me dit : « Il faut laisser tomber les flots. » J’avais loué pour elle à Rome une maison solitaire près de la place d’Espagne, sous le mont Pincio[312] ; il y avait un petit jardin avec des orangers en espalier et une cour plantée d’un figuier. J’y déposai la mourante. J’avais eu beaucoup de peine à me procurer cette retraite, car il y a un préjugé à Rome contre les maladies de poitrine, regardées comme contagieuses.

À cette époque de la renaissance de l’ordre social, on recherchait ce qui avait appartenu à l’ancienne monarchie : le pape envoya savoir des nouvelles de la fille de M. de Montmorin ; le cardinal Consalvi et les membres du sacré collège imitèrent Sa Sainteté ; le cardinal Fesch lui-même donna à madame de Beaumont jusqu’à sa mort des marques de déférence et de respect que je n’aurais pas attendues de lui, et qui m’ont fait oublier les misérables divisions des premiers temps de mon séjour à Rome. J’avais écrit à M. Joubert les inquiétudes dont j’étais tourmenté avant l’arrivée de madame de Beaumont : « Notre amie m’écrit du Mont-Dore, lui disais-je, des lettres qui me brisent l’âme : elle dit qu’elle sent qu’il n’y a plus d’huile dans la lampe, elle parle des derniers battements de son cœur. Pourquoi l’a-t-on laissée seule dans ce voyage ? Pourquoi ne lui avez-vous point écrit ? Que deviendrons-nous si nous la perdons ? qui nous consolera d’elle ? Nous ne sentons le prix de nos amis qu’au moment où nous sommes menacés de les perdre. Nous sommes même assez insensés, quand tout va bien, pour croire que nous pouvons impunément nous éloigner d’eux : le ciel nous en punit ; il nous les enlève, et nous sommes épouvantés de la solitude qu’ils laissent autour de nous. Pardonnez, mon cher Joubert ; je me sens aujourd’hui mon cœur de vingt ans ; cette Italie m’a rajeuni ; j’aime tout ce qui m’est cher avec la même force que dans mes premières années. Le chagrin est mon élément : je ne me retrouve que quand je suis malheureux. Mes amis sont à présent d’une espèce si rare, que la seule crainte de me les voir ravir glace mon sang. Souffrez mes lamentations : je suis sûr que vous êtes aussi malheureux que moi. Écrivez-moi, écrivez aussi à cette autre infortunée de Bretagne. »

Madame de Beaumont se trouva d’abord un peu soulagée. La malade elle-même recommença à croire à sa vie. J’avais la satisfaction de penser que, du moins, madame de Beaumont ne me quitterait plus : je comptais la conduire à Naples au printemps, et de là envoyer ma démission au ministre des affaires étrangères. M. d’Agincourt[313], ce véritable philosophe, vint voir le léger oiseau de passage, qui s’était arrêté à Rome avant de se rendre à la terre inconnue ; M. Boguet, déjà le doyen de nos peintres, se présenta. Ces renforts d’espérances soutinrent la malade et la bercèrent d’une illusion qu’au fond de l’âme elle n’avait plus. Des lettres cruelles à lire m’arrivaient de tous côtés, m’exprimant des craintes et des espérances. Le 4 d’octobre, Lucile m’écrivait de Rennes :

« J’avais commencé l’autre jour une lettre pour toi ; je viens de la chercher inutilement ; je t’y parlais de madame de Beaumont, et je me plaignais de son silence à mon égard. Mon ami, quelle triste et étrange vie je mène depuis quelques mois ! Aussi ces paroles du prophète me reviennent sans cesse à l’esprit : Le Seigneur vous couronnera de maux et vous jettera comme une balle. Mais laissons mes peines et parlons de tes inquiétudes. Je ne puis me les persuader fondées : je vois toujours madame de Beaumont pleine de vie et de jeunesse, et presque immatérielle ; rien de funeste ne peut, à son sujet, me tomber dans le cœur. Le ciel, qui connaît nos sentiments pour elle, nous la conservera sans doute. Mon ami, nous ne la perdrons point ; il me semble que j’en ai au-dedans de moi la certitude. Je me plais à penser que, lorsque tu recevras cette lettre, tes soucis seront dissipés. Dis-lui de ma part tout le véritable et tendre intérêt que je prends à elle ; dis-lui que son souvenir est pour moi une des plus belles choses de ce monde. Tiens ta promesse et ne manque pas de m’en donner le plus possible des nouvelles. Mon Dieu ! quel long espace de temps il va s’écouler avant que je ne reçoive une réponse à cette lettre ! Que l’éloignement est quelque chose de cruel ! D’où vient que tu me parles de ton retour en France ? Tu cherches à me flatter, tu me trompes. Au milieu de toutes mes peines, il s’élève en moi une douce pensée, celle de ton amitié, celle que je suis dans ton souvenir telle qu’il a plu à Dieu de me former. Mon ami, je ne regarde plus sur la terre de sûr asile pour moi que ton cœur ; je suis étrangère et inconnue pour tout le reste. Adieu, mon pauvre frère, te reverrai-je ? cette idée ne s’offre pas à moi d’une manière bien distincte. Si tu me revois, je crains que tu ne me retrouves qu’entièrement insensée. Adieu, toi à qui je dois tant ! Adieu, félicité sans mélange ! Ô souvenirs de mes beaux jours, ne pouvez-vous donc éclairer un peu maintenant mes tristes heures ?

« Je ne suis pas de ceux qui épuisent toute leur douleur dans l’instant de la séparation ; chaque jour ajoute au chagrin que je ressens de ton absence, et serais-tu cent ans à Rome que tu ne viendrais pas à bout de ce chagrin. Pour me faire illusion sur ton éloignement, il ne se passe pas de jour où je ne lise quelques feuilles de ton ouvrage : je fais tous mes efforts pour croire t’entendre. L’amitié que j’ai pour toi est bien naturelle : dès notre enfance, tu as été mon défenseur et mon ami ; jamais tu ne m’as coûté une larme, et jamais tu n’as fait un ami sans qu’il soit devenu le mien. Mon aimable frère, le ciel, qui se plaît à se jouer de toutes mes autres félicités, veut que je trouve mon bonheur tout en toi, que je me confie à ton cœur. Donne-moi vite des nouvelles de madame de Beaumont. Adresse-moi tes lettres chez mademoiselle Lamotte, quoique je ne sache pas quel espace de temps j’y pourrai rester. Depuis notre dernière séparation, je suis toujours, à l’égard de ma demeure, comme un sable mouvant qui me manque sous les pieds : il est bien vrai que pour quiconque ne me connaît pas, je dois paraître inexplicable ; cependant je ne varie que de forme, car le fond reste constamment le même. »

 

La voix du cygne qui s’apprêtait à mourir fut transmise par moi au cygne mourant : j’étais l’écho de ces ineffables et derniers concerts !

 

Une autre lettre, bien différente de celle-ci, mais écrite par une femme dont le rôle a été extraordinaire, madame de Krüdener[314], montre l’empire que madame de Beaumont, sans aucune force de beauté, de renommée, de puissance ou de richesse, exerçait sur les esprits.

 

Paris, 24 novembre 1803.

« J’ai appris avant-hier par M. Michaud[315], qui est revenu de Lyon, que madame de Beaumont était à Rome et qu’elle était très, très malade : voilà ce qu’il m’a dit. J’en ai été profondément affligée ; mes nerfs s’en sont ressentis, et j’ai beaucoup pensé à cette femme charmante, que je ne connaissais pas depuis longtemps, mais que j’aimais véritablement. Que de fois j’ai désiré pour elle du bonheur ! Que de fois j’ai souhaité qu’elle pût franchir les Alpes et trouver sous le ciel de l’Italie les douces et profondes émotions que j’y ai ressenties moi-même ! Hélas ! n’aurait-elle atteint ce pays si ravissant que pour n’y connaître que les douleurs et pour y être exposée à des dangers que je redoute ! Je ne saurais vous exprimer combien cette idée m’afflige. Pardon, si j’en ai été si absorbée que je ne vous ai pas encore parlé de vous-même, mon cher Chateaubriand ; vous devez connaître mon sincère attachement pour vous, et, en vous montrant l’intérêt si vrai que m’inspire madame de Beaumont, c’est vous toucher plus que je n’eusse pu le faire en m’occupant de vous. J’ai devant mes yeux ce triste spectacle ; j’ai le secret de la douleur, et mon âme s’arrête toujours avec déchirement devant ces âmes auxquelles la nature donna la puissance de souffrir plus que les autres. J’espérais que madame de Beaumont jouirait du privilège qu’elle reçut, d’être plus heureuse ; j’espérais qu’elle retrouverait un peu de santé avec le soleil d’Italie et le bonheur de votre présence. Ah ! rassurez-moi, parlez-moi ; dites-lui que je l’aime sincèrement, que je fais des vœux pour elle. A-t-elle eu ma lettre écrite en réponse à la sienne à Clermont ? Adressez votre réponse à Michaud : je ne vous demande qu’un mot, car je sais, mon cher Chateaubriand, combien vous êtes sensible et combien vous souffrez. Je la croyais mieux ; je ne lui ai pas écrit ; j’étais accablée d’affaires ; mais je pensais au bonheur qu’elle aurait de vous revoir, et je savais le concevoir. Parlez-moi un peu de votre santé ; croyez à mon amitié, à l’intérêt que je vous ai voué à jamais, et ne m’oubliez pas.

« B. KRÜDENER. »

 



Madame de Beaumont
au Colisée

Le mieux que l’air de Rome avait fait éprouver à madame de Beaumont ne dura pas : les signes d’une destruction immédiate disparurent, il est vrai ; mais il semble que le dernier moment s’arrête toujours pour nous tromper. J’avais essayé deux ou trois fois une promenade en voiture avec la malade ; je m’efforçais de la distraire, en lui faisant remarquer la campagne et le ciel : elle ne prenait plus goût à rien. Un jour, je la menai au Colisée ; c’était un de ces jours d’octobre, tels qu’on n’en voit qu’à Rome. Elle parvint à descendre, et alla s’asseoir sur une pierre, en face d’un des autels placés au pourtour de l’édifice. Elle leva les yeux ; elle les promena lentement sur ces portiques morts eux-mêmes depuis tant d’années, et qui avaient vu tant mourir ; les ruines étaient décorées de ronces et d’ancolies safranées par l’automne et noyées dans la lumière. La femme expirante abaissa ensuite, de gradins en gradins jusqu’à l’arène, ses regards qui quittaient le soleil ; elle les arrêta sur la croix de l’autel, et me dit : « Allons ; j’ai froid. » Je la reconduisis chez elle ; elle se coucha et ne se releva plus.

Je m’étais mis en rapport avec le comte de La Luzerne ; je lui envoyais de Rome, par chaque courrier, le bulletin de la santé de sa belle-sœur. Lorsqu’il avait été chargé par Louis XVI d’une mission diplomatique à Londres, il avait emmené mon frère avec lui : André Chénier faisait partie de cette ambassade[316].

Les médecins que j’avais assemblés de nouveau, après l’essai de la promenade, me déclarèrent qu’un miracle seul pouvait sauver madame de Beaumont. Elle était frappée de l’idée qu’elle ne passerait pas le 2 novembre, jour des Morts ; puis elle se rappela qu’un de ses parents, je ne sais lequel, avait péri le 4 novembre. Je lui disais que son imagination était troublée ; qu’elle reconnaîtrait la fausseté de ses frayeurs ; elle me répondait, pour me consoler : « Oh ! oui, j’irai plus loin ! » Elle aperçut quelques larmes que je cherchais à lui dérober ; elle me tendit la main, et me dit : « Vous êtes un enfant ; est-ce que vous ne vous y attendiez pas ? »

La veille de sa fin, jeudi 3 novembre, elle parut plus tranquille. Elle me parla d’arrangements de fortune, et me dit, à propos de son testament, que tout était fini ; mais que tout était à faire, et qu’elle aurait désiré seulement avoir deux heures pour s’occuper de cela. Le soir, le médecin m’avertit qu’il se croyait obligé de prévenir la malade qu’il était temps de songer à mettre ordre à sa conscience : j’eus un moment de faiblesse ; la crainte de précipiter, par l’appareil de la mort, le peu d’instants que madame de Beaumont avait encore à vivre, m’accabla. Je m’emportai contre le médecin, puis je le suppliai d’attendre au moins jusqu’au lendemain.

Ma nuit fut cruelle, avec le secret que j’avais dans le sein. La malade ne me permit pas de la passer dans sa chambre. Je demeurai en dehors, tremblant à tous les bruits que j’entendais : quand on entr’ouvrait la porte, j’apercevais la clarté débile d’une veilleuse qui s’éteignait.

Le vendredi 4 novembre, j’entrai, suivi du médecin. Madame de Beaumont s’aperçut de mon trouble, elle me dit : « Pourquoi êtes-vous comme cela ? J’ai passé une bonne nuit. » Le médecin affecta alors de me dire tout haut qu’il désirait m’entretenir dans la chambre voisine. Je sortis : quand je rentrai, je ne savais plus si j’existais. Madame de Beaumont me demanda ce que me voulait le médecin. Je me jetai au bord de son lit, en fondant en larmes. Elle fut un moment sans parler, me regarda et me dit d’une voix ferme, comme si elle eût voulu me donner de la force : « Je ne croyais pas que c’eût été tout à fait aussi prompt : allons, il faut bien vous dire adieu. Appelez l’abbé de Bonnevie. »

L’abbé de Bonnevie, s’étant fait donner des pouvoirs, se rendit chez madame de Beaumont. Elle lui déclara qu’elle avait toujours eu dans le cœur un profond sentiment de religion ; mais que les malheurs inouïs dont elle avait été frappée pendant la Révolution l’avaient fait douter quelque temps de la justice de la Providence ; qu’elle était prête à reconnaître ses erreurs et à se recommander à la miséricorde éternelle ; qu’elle espérait, toutefois, que les maux qu’elle avait soufferts dans ce monde-ci abrégeraient son expiation dans l’autre. Elle me fit signe de me retirer et resta seule avec son confesseur.

Je le vis revenir une heure après, essuyant ses yeux et disant qu’il n’avait jamais entendu un plus beau langage, ni vu un pareil héroïsme. On envoya chercher le curé, pour administrer les sacrements. Je retournai auprès de madame de Beaumont. En m’apercevant, elle me dit : « Eh bien, êtes-vous content de moi ? » Elle s’attendrit sur ce qu’elle daignait appeler mes bontés pour elle : ah ! si j’avais pu dans ce moment racheter un seul de ses jours par le sacrifice de tous les miens, avec quelle joie je l’aurais fait ! Les autres amis de madame de Beaumont, qui n’assistaient pas à ce spectacle, n’avaient du moins qu’une fois à pleurer : debout, au chevet de ce lit de douleurs d’où l’homme entend sonner son heure suprême, chaque sourire de la malade me rendait la vie et me la faisait perdre en s’effaçant. Une idée déplorable vint me bouleverser : je m’aperçus que madame de Beaumont ne s’était doutée qu’à son dernier soupir de l’attachement véritable que j’avais pour elle : elle ne cessait d’en marquer sa surprise et elle semblait mourir désespérée et ravie. Elle avait cru qu’elle m’était à charge, et elle avait désiré s’en aller pour me débarrasser d’elle.

Le curé arriva à onze heures : la chambre se remplit de cette foule de curieux et d’indifférents qu’on ne peut empêcher de suivre le prêtre à Rome. Madame de Beaumont vit la formidable solennité sans le moindre signe de frayeur. Nous nous mîmes à genoux, et la malade reçut à la fois la communion et l’extrême-onction. Quand tout le monde se fut retiré, elle me fit asseoir au bord de son lit et me parla pendant une demi-heure de mes affaires et de mes intentions avec la plus grande élévation d’esprit et l’amitié la plus touchante ; elle m’engagea surtout à vivre auprès de madame de Chateaubriand et de M. Joubert ; mais M. Joubert devait-il vivre ?

Elle me pria d’ouvrir la fenêtre, parce qu’elle se sentait oppressée. Un rayon de soleil vint éclairer son lit et sembla la réjouir. Elle me rappela alors des projets de retraite à la campagne, dont nous nous étions quelquefois entretenus, et elle se mit à pleurer.

Entre deux et trois heures de l’après-midi, madame de Beaumont demanda à changer de lit à madame Saint-Germain, vieille femme de chambre espagnole qui la servait avec une affection digne d’une aussi bonne maîtresse[317] : le médecin s’y opposa dans la crainte que madame de Beaumont n’expirât pendant le transport. Alors elle me dit qu’elle sentait l’approche de l’agonie. Tout à coup elle rejeta sa couverture, me tendit une main, serra la mienne avec contraction ; ses yeux s’égarèrent. De la main qui lui restait libre, elle faisait des signes à quelqu’un qu’elle voyait au pied de son lit ; puis, reportant cette main sur sa poitrine, elle disait : « C’est là ! » Consterné, je lui demandai si elle me reconnaissait : l’ébauche d’un sourire parut au milieu de son égarement ; elle me fit une légère affirmation de tête : sa parole n’était déjà plus dans ce monde. Les convulsions ne durèrent que quelques minutes. Nous la soutenions dans nos bras, moi, le médecin et la garde : une de mes mains se trouvait appuyée sur son cœur qui touchait à ses légers ossements : il palpitait avec rapidité comme une montre qui dévide sa chaîne brisée. Oh ! moment d’horreur et d’effroi, je le sentis s’arrêter ! nous inclinâmes sur son oreiller la femme arrivée au repos ; elle pencha la tête. Quelques boucles de ses cheveux déroulés tombaient sur son front ; ses yeux étaient fermés, la nuit éternelle était descendue. Le médecin présenta un miroir et une lumière à la bouche de l’étrangère : le miroir ne fut point terni du souffle de la vie et la lumière resta immobile. Tout était fini[318].

 

Ordinairement ceux qui pleurent peuvent jouir en paix de leurs larmes, d’autres se chargent de veiller aux derniers soins de la religion : comme représentant, pour la France, le cardinal-ministre absent alors, comme le seul ami de la fille de M. de Montmorin, et responsable envers sa famille, je fus obligé de présider à tout : il me fallut désigner le lieu de la sépulture, m’occuper de la profondeur et de la largeur de la fosse, faire délivrer le linceul et donner au menuisier les dimensions du cercueil.

Deux religieux veillèrent auprès de ce cercueil qui devait être porté à Saint-Louis des Français. Un de ces pères était d’Auvergne et né à Montmorin même. Madame de Beaumont avait désiré qu’on l’ensevelît dans une pièce d’étoffe que son frère Auguste, seul échappé à l’échafaud, lui avait envoyée de l’Île-de-France[319]. Cette étoffe n’était point à Rome ; on n’en trouva qu’un morceau qu’elle portait partout. Madame Saint-Germain attacha cette zone autour du corps avec une cornaline qui renfermait des cheveux de M. de Montmorin. Les ecclésiastiques français étaient convoqués ; la princesse Borghèse prêta le char funèbre de sa famille ; le cardinal Fesch avait laissé l’ordre, en cas d’un accident trop prévu, d’envoyer sa livrée et ses voitures. Le samedi 5 novembre, à sept heures du soir, à la lueur des torches et au milieu d’une grande foule, passa madame de Beaumont par le chemin où nous passons tous. Le dimanche 6 novembre, la messe de l’enterrement fut célébrée. Les funérailles eussent été moins françaises à Paris qu’elles ne le furent à Rome. Cette architecture religieuse, qui porte dans ses ornements les armes et les inscriptions de notre ancienne patrie ; ces tombeaux où sont inscrits les noms de quelques-unes des races les plus historiques de nos annales ; cette église, sous la protection d’un grand saint, d’un grand roi et d’un grand homme, tout cela ne consolait pas, mais honorait le malheur. Je désirais que le dernier rejeton d’une famille jadis haut placée trouvât du moins quelque appui dans mon obscur attachement, et que l’amitié ne lui manquât pas comme la fortune.

La population romaine, accoutumée aux étrangers, leur sert de frères et de sœurs. Madame de Beaumont a laissé, sur ce sol hospitalier aux morts, un pieux souvenir ; on se la rappelle encore : j’ai vu Léon XII prier à son tombeau. En 1828[320], je visitai le monument de celle qui fut l’âme d’une société évanouie[321] ; le bruit de mes pas autour de ce monument muet, dans une église solitaire, m’était une admonition. « Je t’aimerai toujours, dit l’épitaphe grecque ; mais toi, chez les morts, ne bois pas, je t’en prie, à cette coupe qui te ferait oublier tes anciens amis[322]. »

Si l’on rapportait à l’échelle des événements publics les calamités d’une vie privée, ces calamités devraient à peine occuper un mot dans des Mémoires. Qui n’a perdu un ami ? qui ne l’a vu mourir ? qui n’aurait à retracer une pareille scène de deuil ? La réflexion est juste, cependant personne ne s’est corrigé de raconter ses propres aventures : sur le vaisseau qui les emporte, les matelots ont une famille à terre qui les intéresse et dont ils s’entretiennent mutuellement. Chaque homme renferme en soi un monde à part, étranger aux lois et aux destinées générales des siècles. C’est, d’ailleurs, une erreur de croire que les révolutions, les accidents renommés, les catastrophes retentissantes, soient les fastes uniques de notre nature : nous travaillons tous un à un à la chaîne de l’histoire commune, et c’est de toutes ces existences individuelles que se compose l’univers humain aux yeux de Dieu.

En assemblant des regrets autour des cendres de madame de Beaumont, je ne fais que déposer sur un tombeau les couronnes qui lui étaient destinées.

 

LETTRE DE M. CHÊNEDOLLÉ.

« Vous ne doutez pas, mon cher et malheureux ami, de toute la part que je prends à votre affliction. Ma douleur n’est pas aussi grande que la vôtre, parce que cela n’est pas possible ; mais je suis bien profondément affligé de cette perte, et elle vient noircir encore cette vie qui, depuis longtemps, n’est plus que de la souffrance pour moi. Ainsi donc passe et s’efface de dessus la terre tout ce qu’il y a de bon, d’aimable et de sensible. Mon pauvre ami, dépêchez-vous de repasser en France ; venez chercher quelques consolations auprès de votre vieux ami. Vous savez si je vous aime : venez.

« J’étais dans la plus grande inquiétude sur vous : il y avait plus de trois mois que je n’avais reçu de vos nouvelles, et trois de mes lettres sont restées sans réponse. Les avez-vous reçues ? Madame de Caud a cessé tout à coup de m’écrire, il y a deux mois. Cela m’a causé une peine mortelle, et cependant je crois n’avoir aucun tort à me reprocher envers elle. Mais, quoi qu’elle fasse, elle ne pourra m’ôter l’amitié tendre et respectueuse que je lui ai vouée pour la vie. Fontanes et Joubert ont aussi cessé de m’écrire ; ainsi, tout ce que j’aimais semble s’être réuni pour m’oublier à la fois. Ne m’oubliez pas, ô vous, mon bon ami, et que sur cette terre de larmes il me reste encore un cœur sur lequel je puisse compter ! Adieu ! je vous embrasse en pleurant. Soyez sûr, mon bon ami, que je sens votre perte comme on doit la sentir. »

23 novembre 1803.


LETTRE DE M. DE FONTANES.

« Je partage tous vos regrets, mon cher ami : je sens la douleur de votre situation. Mourir si jeune et après avoir survécu à toute sa famille ! Mais, du moins, cette intéressante et malheureuse femme n’aura pas manqué des secours et des souvenirs de l’amitié. Sa mémoire vivra dans des cœurs dignes d’elle. J’ai fait passer à M. de la Luzerne la touchante relation qui lui était destinée. Le vieux Saint-Germain, domestique de votre amie, s’est chargé de la porter. Ce bon serviteur m’a fait pleurer en me parlant de sa maîtresse. Je lui ai dit qu’il avait un legs de dix mille francs ; mais il ne s’en est pas occupé un seul moment. S’il était possible de parler d’affaires dans de si lugubres circonstances, je vous dirais qu’il était bien naturel de vous donner au moins l’usufruit d’un bien qui doit passer à des collatéraux éloignés et presque inconnus[323]. J’approuve votre conduite ; je connais votre délicatesse ; mais je ne puis avoir pour mon ami le même désintéressement qu’il a pour lui-même. J’avoue que cet oubli m’étonne et m’afflige[324]. Madame de Beaumont sur son lit de mort vous a parlé, avec l’éloquence du dernier adieu, de l’avenir et de votre destinée. Sa voix doit avoir plus de force que la mienne. Mais vous a-t-elle conseillé de renoncer à huit ou dix mille francs d’appointements lorsque votre carrière était débarrassée des premières épines ? Pourriez-vous précipiter, mon cher ami, une démarche aussi importante ? Vous ne doutez pas du grand plaisir que j’aurai à vous revoir. Si je ne consultais que mon propre bonheur, je vous dirais : Venez tout à l’heure. Mais vos intérêts me sont aussi chers que les miens et je ne vois pas des ressources assez prochaines pour vous dédommager des avantages que vous perdez volontairement. Je sais que votre talent, votre nom et le travail ne vous laisseront jamais à la merci des premiers besoins ; mais je vois là plus de gloire que de fortune. Votre éducation, vos habitudes, veulent un peu de dépense. La renommée ne suffit pas seule aux choses de la vie, et cette misérable science du pot-au-feu est à la tête de toutes les autres quand on veut vivre indépendant et tranquille. J’espère toujours que rien ne vous déterminera à chercher la fortune chez les étrangers. Eh ! mon ami, soyez sûr qu’après les premières caresses ils valent encore moins que les compatriotes. Si votre amie mourante a fait toutes ces réflexions, ses derniers moments ont dû être un peu troublés ; mais j’espère qu’au pied de sa tombe vous trouverez des leçons et des lumières supérieures à toutes celles que les amis qui vous restent pourraient vous donner. Cette aimable femme vous aimait : elle vous conseillera bien. Sa mémoire et votre cœur vous guideront sûrement : je ne suis plus en peine si vous les écoutez tous deux. Adieu, mon cher ami, je vous embrasse tendrement. »

 

M. Necker m’écrivit la seule lettre que j’aie jamais reçue de lui. J’avais été témoin de la joie de la cour lors du renvoi de ce ministre, dont les honnêtes opinions contribuèrent au renversement de la monarchie. Il avait été collègue de M. de Montmorin. M. Necker allait bientôt mourir au lieu d’où sa lettre était datée : n’ayant pas alors auprès de lui madame de Staël, il trouva quelques larmes pour l’amie de sa fille :

 

LETTRE DE M. NECKER.

« Ma fille, monsieur, en se mettant en route pour l’Allemagne, m’a prié d’ouvrir les paquets d’un grand volume qui pourraient lui être adressés, afin de juger s’ils valaient la peine de les lui faire parvenir par la poste : c’est le motif qui m’instruit, avant elle, de la mort de madame de Beaumont. Je lui ai envoyé, monsieur, votre lettre à Francfort, d’où elle sera probablement transmise plus loin, et peut-être à Weimar ou à Berlin. Ne soyez donc pas surpris, monsieur, si vous ne recevez pas la réponse de madame de Staël aussitôt que vous avez droit de l’attendre. Vous êtes bien sûr, monsieur, de la douleur qu’éprouvera madame de Staël en apprenant la perte d’une amie dont je lui ai toujours entendu parler avec un profond sentiment. Je m’associe à sa peine, je m’associe à la vôtre, monsieur, et j’ai une part à moi en particulier lorsque je songe au malheureux sort de toute la famille de mon ami M. de Montmorin.

« Je vois, monsieur, que vous êtes sur le point de quitter Rome pour retourner en France : je souhaite que vous preniez votre route par Genève, où je vais passer l’hiver. Je serais très empressé à vous faire les honneurs d’une ville où vous êtes déjà connu de réputation. Mais où ne l’êtes-vous pas, monsieur ? Votre dernier ouvrage, étincelant de beautés incomparables, est entre les mains de tous ceux qui aiment à lire.

« J’ai l’honneur de vous présenter, monsieur, les assurances et l’hommage des sentiments les plus distingués.

« NECKER. »

Coppet, le 27 novembre 1803.

 

LETTRE DE MADAME DE STAËL.

Francfort, ce 3 décembre 1803

« Ah ! mon Dieu, my dear Francis, de quelle douleur je suis saisie en recevant votre lettre ! Déjà hier, cette affreuse nouvelle était tombée sur moi par les gazettes, et votre déchirant récit vient la graver pour jamais en lettres de sang dans mon cœur. Pouvez-vous, pouvez-vous me parler d’opinions différentes sur la religion, sur les prêtres ? Est-ce qu’il y a deux opinions, quand il n’y a qu’un sentiment ? Je n’ai lu votre récit qu’à travers les plus douloureuses larmes. My dear Francis, rappelez-vous le temps où vous vous sentiez le plus d’amitié pour moi ; n’oubliez pas surtout celui où tout mon cœur était attiré vers vous, et dites-vous que ces sentiments, plus tendres, plus profonds que jamais, sont au fond de mon âme pour vous. J’aimais, j’admirais le caractère de madame de Beaumont : je n’en connais point de plus généreux, de plus reconnaissant, de plus passionnément sensible. Depuis que je suis entrée dans le monde, je n’avais jamais cessé d’avoir des rapports avec elle, et je sentais toujours qu’au milieu même de quelques diversités, je tenais à elle par toutes les racines. Mon cher Francis, donnez-moi une place dans votre vie. Je vous admire, je vous aime, j’aimais celle que vous regrettez. Je suis une amie dévouée, je serai pour vous une sœur. Plus que jamais je dois respecter vos opinions : Matthieu, qui les a, a été un ange pour moi dans la dernière peine que je viens d’éprouver. Donnez-moi une nouvelle raison de les ménager : faites que je vous sois utile ou agréable de quelque manière. Vous a-t-on écrit que j’avais été exilée à quarante lieues de Paris ? J’ai pris ce moment pour faire le tour de l’Allemagne ; mais, au printemps, je serai revenue à Paris même, si mon exil est fini, ou auprès de Paris, ou à Genève. Faites que, de quelque manière, nous nous réunissions. Est-ce que vous ne sentez pas que mon esprit et mon âme entendent la vôtre, et ne sentez-vous pas en quoi nous nous ressemblons, à travers les différences ? M. de Humboldt m’avait écrit, il y a quelques jours, une lettre où il me parlait de votre ouvrage avec une admiration qui doit vous flatter dans un homme et de son mérite et de son opinion. Mais que vais-je vous parler de vos succès, dans un tel moment ? Cependant elle les aimait ces succès, elle y attachait sa gloire. Continuez de rendre illustre celui qu’elle a tant aimé. Adieu, mon cher François. Je vous écrirai de Weimar en Saxe. Répondez-moi là, chez MM. Desport, banquiers. Que dans votre récit il y a des mots déchirants ! Et cette résolution de garder la pauvre Saint-Germain : vous l’amènerez une fois dans ma maison.

« Adieu tendrement : douloureusement adieu.

« N. DE STAËL. »

 



MADAME DE STAËL

Cette lettre empressée, affectueusement rapide, écrite par une femme illustre, me causa un redoublement d’attendrissement. Madame de Beaumont aurait été bien heureuse dans ce moment, si le ciel lui eût permis de renaître ! Mais nos attachements, qui se font entendre des morts, n’ont pas le pouvoir de les délivrer : quand Lazare se leva de la tombe, il avait les pieds et les mains liés avec des bandes et le visage enveloppé d’un suaire : or, l’amitié ne saurait dire, comme le Christ à Marthe et à Marie : « Déliez-le, et le laissez aller. »

Ils sont passés aussi mes consolateurs, et ils me demandent pour eux les regrets qu’ils donnaient à une autre.

 

J’étais déterminé à quitter cette carrière des affaires où des malheurs personnels étaient venus se mêler à la médiocrité du travail et à d’intimes tracasseries politiques. On n’a pas su ce que c’est que la désolation du cœur, quand on n’est point demeuré seul à errer dans les lieux naguère habités d’une personne qui avait agréé votre vie : on la cherche et on ne la trouve plus ; elle vous parle, vous sourit, vous accompagne ; tout ce qu’elle a porté ou touché reproduit son image ; il n’y a entre elle et vous qu’un rideau transparent, mais si lourd que vous ne pouvez le lever. Le souvenir du premier ami qui vous a laissé sur la route est cruel ; car, si vos jours se sont prolongés, vous avez nécessairement fait d’autres pertes : ces morts qui se sont suivies se rattachent à la première, et vous pleurez à la fois dans une seule personne toutes celles que vous avez successivement perdues.

Tandis que je prenais des arrangements prolongés par l’éloignement de la France, je restais abandonné sur les ruines de Rome. À ma première promenade, les aspects me semblaient changés, je ne reconnaissais ni les arbres, ni les monuments, ni le ciel ; je m’égarais au milieu des campagnes, le long des cascades, des aqueducs, comme autrefois sous les berceaux des bois du Nouveau Monde. Je rentrais dans la ville éternelle, qui joignait actuellement à tant d’existences passées une vie éteinte de plus. À force de parcourir les solitudes du Tibre, elles se gravèrent si bien dans ma mémoire, que je les reproduisis assez correctement dans ma Lettre à M. de Fontanes[325] : « Si l’étranger est malheureux, disais-je ; s’il a mêlé les cendres qu’il aima à tant de cendres illustres, avec quel charme ne passera-t-il pas du tombeau de Cecilia Metella au cercueil d’une femme infortunée ! »

C’est aussi à Rome que je conçus pour la première fois l’idée d’écrire les Mémoires de ma vie ; j’en trouve quelques lignes jetées au hasard, dans lesquelles je déchiffre ce peu de mots : « Après avoir erré sur la terre, passé les plus belles années de ma jeunesse loin de mon pays, et souffert à peu près tout ce qu’un homme peut souffrir, la faim même, je revins à Paris en 1800. »

Dans une lettre à M. Joubert, j’esquissais ainsi mon plan :

 

« Mon seul bonheur est d’attraper quelques heures, pendant lesquelles je m’occupe d’un ouvrage qui peut seul apporter de l’adoucissement à mes peines : ce sont les Mémoires de ma vie. Rome y entrera ; ce n’est que comme cela que je puis désormais parler de Rome. Soyez tranquille ; ce ne seront point des confessions pénibles pour mes amis : si je suis quelque chose dans l’avenir, mes amis y auront un nom aussi beau que respectable. Je n’entretiendrai pas non plus la postérité du détail de mes faiblesses ; je ne dirai de moi que ce qui est convenable à ma dignité d’homme et, j’ose le dire, à l’élévation de mon cœur. Il ne faut présenter au monde que ce qui est beau ; ce n’est pas mentir à Dieu que de ne découvrir de sa vie que ce qui peut porter nos pareils à des sentiments nobles et généreux. Ce n’est pas qu’au fond j’aie rien à cacher ; je n’ai ni fait chasser une servante pour un ruban volé, ni abandonné mon ami mourant dans une rue, ni déshonoré la femme qui m’a recueilli, ni mis mes bâtards aux Enfants-Trouvés ; mais j’ai eu mes faiblesses, mes abattements de cœur ; un gémissement sur moi suffira pour faire comprendre au monde ces misères communes, faites pour être laissées derrière le voile. Que gagnerait la société à la reproduction de ces plaies que l’on retrouve partout ? On ne manque pas d’exemples, quand on veut triompher de la pauvre nature humaine[326]. »

 

Dans ce plan que je me traçais, j’oubliais ma famille, mon enfance, ma jeunesse, mes voyages et mon exil : ce sont pourtant les récits où je me suis plu davantage.

J’avais été comme un heureux esclave : accoutumé à mettre sa liberté au cep, il ne sait plus que faire de son loisir quand ses entraves sont brisées. Lorsque je me voulais livrer au travail, une figure venait se placer devant moi, et je ne pouvais plus en détacher mes yeux : la religion seule me fixait par sa gravité et par les réflexions d’un ordre supérieur qu’elle me suggérait.

Cependant, en m’occupant de la pensée d’écrire mes Mémoires, je sentis le prix que les grands attachaient à la valeur de leur nom : il y a peut-être une réalité touchante dans cette perpétuité des souvenirs qu’on peut laisser en passant. Peut-être, parmi les grands hommes de l’antiquité, cette idée d’une vie immortelle chez la race humaine leur tenait-elle lieu de cette immortalité de l’âme, demeurée pour eux un problème. Si la renommée est peu de chose quand elle ne se rapporte qu’à nous, il faut convenir néanmoins que c’est un beau privilège attaché à l’amitié du génie, de donner une existence impérissable à tout ce qu’il a aimé.

J’entrepris un commentaire de quelques livres de la Bible, en commençant par la Genèse. Sur ce verset : Voici qu’Adam est devenu comme l’un de nous, sachant le bien et le mal ; donc, maintenant, il ne faut pas qu’il porte la main au fruit de vie, qu’il le prenne, qu’il en mange et qu’il vive éternellement ; je remarquai l’ironie formidable du Créateur : Voici qu’Adam est devenu semblable à l’un de nous, etc. Il ne faut pas que l’homme porte la main au fruit de vie. Pourquoi ? Parce qu’il a goûté au fruit de la science et qu’il connaît le bien et le mal ; il est maintenant accablé de maux ; donc, il ne faut pas qu’il vive éternellement : quelle bonté de Dieu que la mort !

Il y a des prières commencées, les unes pour les inquiétudes de l’âme, les autres pour se fortifier contre la prospérité des méchants : je cherchais à ramener à un centre de repos mes pensées errantes hors de moi.

Comme Dieu ne voulait pas finir là ma vie, la réservant à de longues épreuves, les orages qui s’étaient soulevés se calmèrent. Tout à coup, le cardinal ambassadeur changea de manières à mon égard : j’eus une explication avec lui, et déclarai ma résolution de me retirer. Il s’y opposa : il prétendit que ma démission, dans ce moment, aurait l’air d’une disgrâce ; que je réjouirais mes ennemis, que le premier consul prendrait de l’humeur, ce qui m’empêcherait d’être tranquille dans les lieux où je voulais me retirer. Il me proposa d’aller passer quinze jours ou un mois à Naples[327].

Dans ce moment même, la Russie me faisait sonder pour savoir si j’accepterais la place de gouverneur d’un grand-duc[328] : ce serait tout au plus si j’aurais voulu faire à Henri V le sacrifice des dernières années de ma vie.

Tandis que je flottais entre mille partis, je reçus la nouvelle que le premier consul m’avait nommé ministre dans le Valais. Il s’était d’abord emporté sur des dénonciations ; mais, revenant à sa raison, il comprit que j’étais de cette race qui n’est bonne que sur un premier plan, qu’il ne fallait me mêler à personne, ou bien que l’on ne tirerait jamais parti de moi. Il n’y avait point de place vacante ; il en créa une, et, la choisissant conforme à mon instinct de solitude et d’indépendance, il me plaça dans les Alpes ; il me donna une république catholique, avec un monde de torrents : le Rhône et nos soldats se croiseraient à mes pieds, l’un descendant vers la France, les autres remontant vers l’Italie, le Simplon ouvrant devant moi son audacieux chemin. Le consul devait m’accorder autant de congés que j’en désirerais pour voyager en Italie, et madame Bacciochi me faisait mander par Fontanes que la première grande ambassade disponible m’était réservée. J’obtins donc cette première victoire diplomatique sans m’y attendre, et sans le vouloir : il est vrai qu’à la tête de l’État se trouvait une haute intelligence, qui ne voulait pas abandonner à des intrigues de bureaux une autre intelligence qu’elle sentait trop disposée à se séparer du pouvoir.

Cette remarque est d’autant plus vraie que le cardinal Fesch, à qui je rends dans ces Mémoires une justice sur laquelle peut-être il ne comptait pas, avait envoyé deux dépêches malveillantes à Paris, presque au moment même que ses manières étaient devenues plus obligeantes, après la mort de madame de Beaumont. Sa véritable pensée était-elle dans ses conversations, lorsqu’il me permettait d’aller à Naples, ou dans ses missives diplomatiques ? Conversations et missives sont de la même date, et contradictoires. Il n’eût tenu qu’à moi de mettre M. le cardinal d’accord avec lui-même, en faisant disparaître les traces des rapports qui me concernaient : il m’eût suffi de retirer des cartons, lorsque j’étais ministre des affaires étrangères, les élucubrations de l’ambassadeur : je n’aurais fait que ce qu’a fait M. de Talleyrand au sujet de sa correspondance avec l’empereur. Je n’ai pas cru avoir le droit d’user de ma puissance à mon profit. Si, par hasard, on recherchait ces documents, on les trouverait à leur place. Que cette manière d’agir soit une duperie, je le veux bien ; mais, pour ne pas me faire le mérite d’une vertu que je n’ai pas, il faut qu’on sache que ce respect des correspondances de mes détracteurs tient plus à mon mépris qu’à ma générosité. J’ai vu aussi dans les archives de l’ambassade à Berlin des lettres offensantes de M. le marquis de Bonnay[329] à mon égard : loin de me ménager, je les ferai connaître.

M. le cardinal Fesch ne gardait pas plus de retenue avec le pauvre abbé Guillon (l’évêque du Maroc) : il était signalé comme un agent de la Russie. Bonaparte traitait M. Lainé d’agent de l’Angleterre : c’étaient là de ces commérages dont ce grand homme avait pris la méchante habitude dans des rapports de police. Mais n’y avait-il rien à dire contre M. Fesch lui-même ? Le cardinal de Clermont-Tonnerre était à Rome comme moi, en 1803 ; que n’écrivait-il point de l’oncle de Napoléon ! J’ai les lettres.

Au reste, à qui ces contentions, ensevelies depuis quarante ans dans des liasses vermoulues, importent-elles ? Des divers acteurs de cette époque un seul restera, Bonaparte. Nous tous qui prétendons vivre, nous sommes déjà morts : lit-on le nom de l’insecte à la faible lueur qu’il traîne quelquefois après lui en rampant ?

M. le cardinal Fesch m’a retrouvé depuis, ambassadeur auprès de Léon XII ; il m’a donné des preuves d’estime : de mon côté, j’ai tenu à le prévenir et à l’honorer. Il est d’ailleurs naturel que l’on m’ait jugé avec une sévérité que je ne m’épargne pas. Tout cela est archipassé : je ne veux pas même reconnaître l’écriture de ceux qui, en 1803, ont servi de secrétaires officiels ou officieux à M. le cardinal Fesch.

Je partis pour Naples : là commença une année sans madame de Beaumont ; année d’absence, que tant d’autres devaient suivre ! Je n’ai point revu Naples depuis cette époque, bien qu’en 1828 je fusse à la porte de cette même ville, où je me promettais d’aller avec madame de Chateaubriand. Les orangers étaient couverts de leurs fruits, et les myrtes de leurs fleurs. Baïes, les Champs-Élysées et la mer, étaient des enchantements que je ne pouvais plus dire à personne. J’ai peint la baie de Naples dans les Martyrs[330]. Je montai au Vésuve et descendis dans son cratère[331]. Je me pillais : je jouais une scène de René[332].

À Pompéi, on me montra un squelette enchaîné et des mots latins estropiés, barbouillés par des soldats sur des murs. Je revins à Rome. Canova[333] m’accorda l’entrée de son atelier tandis qu’il travaillait à une statue de nymphe. Ailleurs, les modèles des marbres du tombeau que j’avais commandé étaient déjà d’une grande expression. J’allai prier sur des cendres à Saint-Louis, et je partis pour Paris le 21 janvier 1804, autre jour de malheur[334].

Voici une prodigieuse misère : trente-cinq ans se sont écoulés depuis la date de ces événements. Mon chagrin ne se flattait-il pas, en ces jours lointains, que le lien qui venait de se rompre serait mon dernier lien ? Et pourtant, que j’ai vite, non pas oublié, mais remplacé ce qui me fut cher ! Ainsi va l’homme de défaillance en défaillance. Lorsqu’il est jeune et qu’il mène devant lui sa vie, une ombre d’excuse lui reste ; mais lorsqu’il s’y attelle et qu’il la traîne péniblement derrière lui, comment l’excuser ! L’indigence de notre nature est si profonde, que dans nos infirmités volages, pour exprimer nos affections récentes, nous ne pouvons employer que des mots déjà usés par nous dans nos anciens attachements. Il est cependant des paroles qui ne devraient servir qu’une fois : on les profane en les répétant. Nos amitiés trahies et délaissées nous reprochent les nouvelles sociétés où nous sommes engagés ; nos heures s’accusent : notre vie est une perpétuelle rougeur, parce qu’elle est une faute continuelle.

 

Mon dessein n’étant pas de rester à Paris, je descendis à l’hôtel de France, rue de Beaune[335], où madame de Chateaubriand vint me rejoindre[336] pour se rendre avec moi dans le Valais. Mon ancienne société, déjà à demi dispersée, avait perdu le lien qui la réunissait.

Bonaparte marchait à l’empire ; son génie s’élevait à mesure que grandissaient les événements : il pouvait, comme la poudre en se dilatant, emporter le monde ; déjà immense, et cependant ne se sentant pas au sommet, ses forces le tourmentaient ; il tâtonnait, il semblait chercher son chemin : quand j’arrivai à Paris, il en était à Pichegru et à Moreau ; par une mesquine envie, il avait consenti à les admettre pour rivaux : Moreau, Pichegru et Georges Cadoudal, qui leur était fort supérieur, furent arrêtés.

Ce train vulgaire de conspirations que l’on rencontre dans toutes les affaires de la vie n’avait rien de ma nature, et j’étais aise de m’enfuir aux montagnes.

Le conseil de la ville de Sion m’écrivit. La naïveté de cette dépêche en a fait pour moi un document ; j’entrais dans la politique par la religion : le Génie du Christianisme m’en avait ouvert les portes.

 

RÉPUBLIQUE DU VALAIS

Sion, 20 février 1804.

LE CONSEIL DE LA VILLE DE SION

À monsieur Chateaubriand, secrétaire de légation de la République française à Rome.

 

« Monsieur,

« Par une lettre officielle de notre grand bailli, nous avons appris votre nomination à la place de ministre de France près de notre République. Nous nous empressons à vous en témoigner la joie la plus complète que ce choix nous donne. Nous voyons dans cette nomination un précieux gage de la bienveillance du premier consul envers notre République, et nous nous félicitons de l’honneur de vous posséder dans nos murs : nous en tirons les plus heureux augures pour les avantages de notre patrie et de notre ville. Pour vous donner un témoignage de ces sentiments, nous avons délibéré de vous faire préparer un logement provisoire, digne de vous recevoir, garni de meubles et d’effets convenables pour votre usage, autant que la localité et nos circonstances le permettent, en attendant que vous ayez pu prendre vous-même des arrangements à votre convenance.

« Veuillez, monsieur, agréer cette offre comme une preuve de nos dispositions sincères à honorer le gouvernement français dans son envoyé, dont le choix doit plaire particulièrement à un peuple religieux. Nous vous prions de vouloir bien nous prévenir de votre arrivée dans cette ville.

« Agréez, monsieur, les assurances de notre respectueuse considération.

« Le président du conseil de la ville de Sion,

« DE RIEDMATTEN.

« Par le conseil de la ville :

« Le secrétaire du conseil,

« DE TORRENTÉ. »

 

Deux jours avant le 21 mars[337], je m’habillai pour aller prendre congé de Bonaparte aux Tuileries ; je ne l’avais pas revu depuis le moment où il m’avait parlé chez Lucien. La galerie où il recevait était pleine ; il était accompagné de Murat et d’un premier aide de camp ; il passait presque sans s’arrêter. À mesure qu’il approcha de moi, je fus frappé de l’altération de son visage : ses joues étaient dévalées et livides, ses yeux âpres, son teint pâli et brouillé, son air sombre et terrible. L’attrait qui m’avait précédemment poussé vers lui cessa ; au lieu de rester sur son passage, je fis un mouvement afin de l’éviter. Il me jeta un regard comme pour chercher à me reconnaître, dirigea quelques pas vers moi, puis se détourna et s’éloigna. Lui étais-je apparu comme un avertissement ? Son aide de camp me remarqua ; quand la foule me couvrait, cet aide de camp essayait de m’entrevoir entre les personnages placés devant moi, et rentraînait le consul de mon côté. Ce jeu continua près d’un quart d’heure, moi toujours me retirant, Napoléon me suivant toujours sans s’en douter. Je n’ai jamais pu m’expliquer ce qui avait frappé l’aide de camp. Me prenait-il pour un homme suspect qu’il n’avait jamais vu ? Voulait-il, s’il savait qui j’étais, forcer Bonaparte à s’entretenir avec moi ? Quoi qu’il en soit. Napoléon passa dans un autre salon. Satisfait d’avoir rempli ma tâche en me présentant aux Tuileries, je me retirai. À la joie que j’ai toujours éprouvée en sortant d’un château, il est évident que je n’étais pas fait pour y entrer.

Retourné à l’hôtel de France, je dis à plusieurs de mes amis : « Il faut qu’il y ait quelque chose d’étrange que nous ne savons pas, car Bonaparte ne peut être changé à ce point, à moins d’être malade. » M. Bourrienne a su ma singulière prévision, il a seulement confondu les dates ; voici sa phrase : « En revenant de chez le premier consul, M. de Chateaubriand déclara à ses amis qu’il avait remarqué chez le premier consul une grande altération et quelque chose de sinistre dans le regard.[338] »

Oui, je le remarquai : une intelligence supérieure n’enfante pas le mal sans douleur, parce que ce n’est pas son fruit naturel, et qu’elle ne devait pas le porter.

Le surlendemain, 21 mars[339] je me levai de bonne heure, pour un souvenir qui m’était triste et cher. M. de Montmorin avait fait bâtir un hôtel au coin de la rue Plumet, sur le boulevard neuf des Invalides. Dans le jardin de cet hôtel, vendu pendant la Révolution, madame de Beaumont, presque enfant, avait planté un cyprès, et elle s’était plu quelquefois à me le montrer en passant : c’était à ce cyprès, dont je savais seul l’origine et l’histoire, que j’allais faire mes adieux. Il existe encore, mais il languit et s’élève à peine à la hauteur de la croisée sous laquelle une main qui s’est retirée aimait à le cultiver. Je distingue ce pauvre arbre entre trois ou quatre autres de son espèce ; il semble me connaître et se réjouir quand j’approche ; des souffles mélancoliques inclinent un peu vers moi sa tête jaunie, et il murmure à la fenêtre de la chambre abandonnée : intelligences mystérieuses entre nous, qui cesseront quand l’un ou l’autre sera tombé.

Mon pieux tribut payé, je descendis le boulevard et l’esplanade des Invalides, traversai le pont Louis XVI et le jardin des Tuileries, d’où je sortis près du pavillon Marsan, à la grille qui s’ouvre aujourd’hui sur la rue de Rivoli. Là, entre onze heures et midi, j’entendis un homme et une femme qui criaient une nouvelle officielle ; des passants s’arrêtaient, subitement pétrifiés par ces mots : « Jugement de la commission militaire spéciale convoquée à Vincennes, qui condamne à la peine de mort LE NOMMÉ LOUIS-ANTOINE-HENRI DE BOURBON, LEAOÛT 1772 À CHANTILLY. »

Ce cri tomba sur moi comme la foudre ; il changea ma vie, de même qu’il changea celle de Napoléon. Je rentrai chez moi ; je dis à madame de Chateaubriand : « Le duc d’Enghien vient d’être fusillé. » Je m’assis devant une table, et je me mis à écrire ma démission[340]. Madame de Chateaubriand ne s’y opposa point et me vit écrire avec un grand courage. Elle ne se dissimulait pas mes dangers : on faisait le procès au général Moreau et à Georges Cadoudal[341] ; le lion avait goûté le sang, ce n’était pas le moment de l’irriter.

M. Clausel de Coussergues[342] arriva sur ces entrefaites ; il avait aussi entendu crier l’arrêt. Il me trouva la plume à la main : ma lettre, dont il me fit supprimer, par pitié pour madame de Chateaubriand, des phrases de colère, partit ; elle était au ministre des relations extérieures. Peu importait la rédaction : mon opinion et mon crime étaient dans le fait de ma démission : Bonaparte ne s’y trompa pas. Madame Bacciochi jeta les hauts cris en apprenant ce qu’elle appelait ma défection ; elle m’envoya chercher et me fit les plus vifs reproches. M. de Fontanes devint presque fou de peur au premier moment : il me réputait fusillé avec toutes les personnes qui m’étaient attachées[343]. Pendant plusieurs jours, mes amis restèrent dans la crainte de me voir enlever par la police ; ils se présentaient chez moi d’heure en heure, et toujours en frémissant, quand ils abordaient la loge du portier. M. Pasquier vint m’embrasser le lendemain de ma démission, disant qu’on était heureux d’avoir un ami tel que moi. Il demeura un temps assez considérable dans une honorable modération, éloigné des places et du pouvoir.

Néanmoins, ce mouvement de sympathie, qui nous emporte à la louange d’une action généreuse, s’arrêta. J’avais accepté, en considération de la religion, une place hors de France, place que m’avait conférée un génie puissant, vainqueur de l’anarchie, un chef sorti du principe populaire, le consul d’une république, et non un roi continuateur d’une monarchie usurpée ; alors, j’étais isolé dans mon sentiment, parce que j’étais conséquent dans ma conduite ; je me retirai quand les conditions auxquelles je pouvais souscrire s’altérèrent ; mais aussitôt que le héros se fut changé en meurtrier, on se précipita dans ses antichambres. Six mois après le 21 mars, on eût pu croire qu’il n’avait plus qu’une opinion dans la haute société, sauf de méchants quolibets que l’on se permettait à huis clos. Les personnes tombées prétendaient avoir été forcées, et l’on ne forçait, disait-on, que ceux qui avaient un grand nom ou une grande importance, et chacun, pour prouver son importance ou ses quartiers, obtenait d’être forcé à force de sollicitations[344].

Ceux qui m’avaient le plus applaudi s’éloignèrent ; ma présence leur était un reproche : les gens prudents trouvent de l’imprudence dans ceux qui cèdent à l’honneur. Il y a des temps où l’élévation de l’âme est une véritable infirmité ; personne ne la comprend ; elle passe pour une espèce de borne d’esprit, pour un préjugé, une habitude inintelligente d’éducation, une lubie, un travers qui vous empêche de juger les choses ; imbécillité honorable peut-être, dit-on, mais ilotisme stupide. Quelle capacité peut-on trouver à n’y voir goutte, à rester étranger à la marche du siècle, au mouvement des idées, à la transformation des mœurs, au progrès de la société ? N’est-ce pas une méprise déplorable que d’attacher aux événements une importance qu’ils n’ont pas ? Barricadé dans vos étroits principes, l’esprit aussi court que le jugement, vous êtes comme un homme logé sur le derrière d’une maison, n’ayant vue que sur une petite cour, ne se doutant ni de ce qui se passe dans la rue, ni du bruit qu’on entend au dehors. Voilà où vous réduit un peu d’indépendance, objet de pitié que vous êtes pour la médiocrité : quant aux grands esprits à l’orgueil affectueux et aux yeux sublimes, oculos sublimes, leur dédain miséricordieux vous pardonne, parce qu’ils savent que vous ne pouvez pas entendre. Je me renfonçai donc humblement dans ma carrière littéraire ; pauvre Pindare destiné à chanter dans ma première olympique l’excellence de l’eau, laissant le vin aux heureux.

L’amitié rendit le cœur à M. de Fontanes ; madame Bacciochi plaça sa bienveillance entre la colère de son frère et ma résolution ; M. de Talleyrand, indifférence ou calcul, garda ma démission plusieurs jours avant d’en parler : quand il l’annonça à Bonaparte, celui-ci avait eu le temps de réfléchir. En recevant de ma part la seule et directe marque de blâme d’un honnête homme qui ne craignait pas de le braver, il ne prononça que ces deux mots : « C’est bon. » Plus tard il dit à sa sœur : « Vous avez eu bien peur pour votre ami ? » Longtemps après, en causant avec M. de Fontanes, il lui avoua que ma démission était une des choses qui l’avait le plus frappé[345]. M. de Talleyrand me fit écrire une lettre de bureau dans laquelle il me reprochait gracieusement d’avoir privé son département de mes talents et de mes services[346]. Je rendis les frais d’établissement[347], et tout fut fini en apparence. Mais en osant quitter Bonaparte je m’étais placé à son niveau, et il était animé contre moi de toute sa forfaiture, comme je l’étais contre lui de toute ma loyauté. Jusqu’à sa chute, il a tenu le glaive suspendu sur ma tête ; il revenait quelquefois à moi par un penchant naturel et cherchait à me noyer dans ses fatales prospérités ; quelquefois j’inclinais vers lui par l’admiration qu’il m’inspirait, par l’idée que j’assistais à une transformation sociale, non à un simple changement de dynastie : mais, antipathiques sous beaucoup de rapports, nos deux natures reparaissaient, et s’il m’eût fait fusiller volontiers, en le tuant, je n’aurais pas senti beaucoup de peine.

La mort fait ou défait un grand homme ; elle l’arrête au pas qu’il allait descendre, ou au degré qu’il allait monter : c’est une destinée accomplie ou manquée ; dans le premier cas, on en est à l’examen de ce qu’elle a été ; dans le second, aux conjectures de ce qu’elle aurait pu devenir.

Si j’avais rempli un devoir dans des vues lointaines d’ambition, je me serais trompé. Charles X n’a appris qu’à Prague ce que j’avais fait en 1804 : il revenait de la monarchie. « Chateaubriand, me dit-il, au château de Hradschin, vous aviez servi Bonaparte ? — Oui, sire. — Vous avez donné votre démission à la mort de M. le duc d’Enghien ? — Oui, sire. » Le malheur instruit ou rend la mémoire. Je vous ai raconté qu’un jour, à Londres, réfugié avec M. de Fontanes dans une allée pendant une averse, M. le duc de Bourbon se vint cacher sous le même abri : en France, son vaillant père et lui, qui remerciaient si poliment quiconque écrivait l’oraison funèbre de M. le duc d’Enghien, ne m’ont pas adressé un souvenir : ils ignoraient sans doute aussi ma conduite ; il est vrai que je ne leur en ai jamais parlé.

LIVRE III[348]

Mort du duc d’Enghien. – Année de ma vie 1804. – Le général Hulin. – Le duc de Rovigo. – M. de Talleyrand. – Part de chacun. – Bonaparte, son sophisme et ses remords. – Ce qu’il faut conclure de tout ce récit. – Inimitiés enfantées par la mort du duc d’Enghien. – Un article du Mercure. – Changement dans la vie de Bonaparte. – Abandon de Chantilly.

Comme aux oiseaux voyageurs, il me prend au mois d’octobre une inquiétude qui m’obligerait à changer de climat, si j’avais encore la puissance des ailes et la légèreté des heures : les nuages qui volent à travers le ciel me donnent envie de fuir. Afin de tromper cet instinct, je suis accouru à Chantilly. J’ai erré sur la pelouse, où de vieux gardes se traînent à l’orée des bois. Quelques corneilles, volant devant moi, par-dessus des genêts, des taillis, des clairières, m’ont conduit aux étangs de Commelle. La mort a soufflé sur les amis qui m’accompagnèrent jadis au château de la reine Blanche : les sites de ces solitudes n’ont été qu’un horizon triste, entr’ouvert un moment du côté de mon passé. Aux jours de René, j’aurais trouvé des mystères de la vie dans le ruisseau de la Thève : il dérobe sa course parmi des prêles et des mousses ; des roseaux le voilent ; il meurt dans ces étangs qu’alimente sa jeunesse, sans cesse expirante, sans cesse renouvelée : ces ondes me charmaient quand je portais en moi le désert avec les fantômes qui me souriaient, malgré leur mélancolie, et que je parais de fleurs.

Revenant le long des haies à peine tracées, la pluie m’a surpris ; je me suis réfugié sous un hêtre : ses dernières feuilles tombaient comme mes années ; sa cime se dépouillait comme ma tête ; il était marqué au tronc d’un cercle rouge, pour être abattu comme moi. Rentré à mon auberge, avec une moisson de plantes d’automne et dans des dispositions peu propres à la joie, je vous raconterai la mort de M. le duc d’Enghien, à la vue des ruines de Chantilly.

Cette mort, dans le premier moment, glaça d’effroi tous les cœurs ; on appréhenda le revenir du règne de Robespierre. Paris crut revoir un de ces jours qu’on ne voit qu’une fois, le jour de l’exécution de Louis XVI. Les serviteurs, les amis, les parents de Bonaparte étaient consternés. À l’étranger, si le langage diplomatique étouffa subitement la sensation populaire, elle n’en remua pas moins les entrailles de la foule. Dans la famille exilée des Bourbons, le coup pénétra d’outre en outre : Louis XVIII renvoya au roi d’Espagne l’ordre de la Toison-d’Or, dont Bonaparte venait d’être décoré ; le renvoi était accompagné de cette lettre, qui fait honneur à l’âme royale :

« Monsieur et cher cousin, il ne peut y avoir rien de commun entre moi et le grand criminel que l’audace et la fortune ont placé sur un trône qu’il a eu la barbarie de souiller du sang pur d’un Bourbon, le duc d’Enghien. La religion peut m’engager à pardonner à un assassin ; mais le tyran de mon peuple doit toujours être mon ennemi. La Providence, par des motifs inexplicables, peut me condamner à finir mes jours en exil ; mais jamais ni mes contemporains ni la postérité ne pourront dire que, dans le temps de l’adversité, je me sois montré indigne d’occuper, jusqu’au dernier soupir, le trône de mes ancêtres. »

Il ne faut point oublier un autre nom, qui s’associe au nom du duc d’Enghien : Gustave-Adolphe, le détrôné et le banni[349], fut le seul des rois alors régnants qui osa élever la voix pour sauver le jeune prince français. Il fit partir de Carlsruhe un aide de camp porteur d’une lettre à Bonaparte ; la lettre arriva trop tard : le dernier des Condé n’existait plus. Gustave-Adolphe renvoya au roi de Prusse le cordon de l’Aigle-Noir, comme Louis XVIII avait renvoyé la Toison-d’Or au roi d’Espagne. Gustave déclarait à l’héritier du grand Frédéric que, « d’après les lois de la chevalerie, il ne pouvait pas consentir à être le frère d’armes de l’assassin du duc d’Enghien. » (Bonaparte avait l’Aigle-Noir.) Il y a je ne sais quelle dérision amère dans ces souvenirs presque insensés de chevalerie, éteints partout, excepté au cœur d’un roi malheureux pour un ami assassiné ; nobles sympathies de l’infortune, qui vivent à l’écart sans être comprises, dans un monde ignoré des hommes !

Hélas ! nous avions passé à travers trop de despotismes différents, nos caractères, domptés par une suite de maux et d’oppressions, n’avaient plus assez d’énergie pour qu’à propos de la mort du jeune Condé notre douleur portât longtemps le crêpe : peu à peu les larmes se tarirent ; la peur déborda en félicitations sur les dangers auxquels le premier consul venait d’échapper ; elle pleurait de reconnaissance d’avoir été sauvée par une si sainte immolation. Néron, sous la dictée de Sénèque, écrivit au sénat une lettre apologétique du meurtre d’Agrippine ; les sénateurs, transportés, comblèrent de bénédictions le fils magnanime qui n’avait pas craint de s’arracher le cœur par un parricide tant salutaire ! La société retourna vite à ses plaisirs ; elle avait frayeur de son deuil : après la Terreur, les victimes épargnées dansaient, s’efforçaient de paraître heureuses, et, craignant d’être soupçonnées coupables de mémoire, elles avaient la même gaieté qu’en allant à l’échafaud.

Ce ne fut pas de but en blanc et sans précaution que l’on arrêta le duc d’Enghien ; Bonaparte s’était fait rendre compte du nombre des Bourbons en Europe. Dans un conseil où furent appelés MM. de Talleyrand et Fouché, on reconnut que le duc d’Angoulême était à Varsovie avec Louis XVIII ; le comte d’Artois et le duc de Berry à Londres, avec les princes de Condé et de Bourbon. Le plus jeune des Condé était à Ettenheim, dans le duché de Bade. Il se trouva que MM. Taylor et Drake, agents anglais, avaient noué des intrigues de ce côté. Le duc de Bourbon, le 16 juin 1803, mit en garde son petit-fils[350] contre une arrestation possible, par un billet à lui adressé de Londres et que l’on conserve[351]. Bonaparte appela auprès de lui les deux consuls ses collègues : il fit d’abord d’amers reproches à M. Réal[352] de l’avoir laissé ignorer ce qu’on projetait contre lui. Il écouta patiemment les objections : ce fut Cambacérès[353] qui s’exprima avec le plus de vigueur. Bonaparte l’en remercia et passa outre. C’est ce que j’ai vu dans les Mémoires de Cambacérès, qu’un de ses neveux, M. de Cambacérès, pair de France, m’a permis de consulter, avec une obligeance dont je conserve un souvenir reconnaissant. La bombe lancée ne revient pas ; elle va où le génie l’envoie, et tombe. Pour exécuter les ordres de Bonaparte, il fallait violer le territoire de l’Allemagne, et le territoire fut immédiatement violé. Le duc d’Enghien fut arrêté à Ettenheim. On ne trouva auprès de lui, au lieu du général Dumouriez, que le marquis de Thumery et quelques autres émigrés de peu de renom : cela aurait dû avertir de la méprise. Le duc d’Enghien est conduit à Strasbourg. Le commencement de la catastrophe de Vincennes nous a été raconté par le prince même : il a laissé un petit journal de route d’Ettenheim à Strasbourg : le héros de la tragédie vient sur l’avant-scène prononcer ce prologue :

 

JOURNAL DU DUC D’ENGHIEN.

« Le jeudi 15 mars, à Ettenheim, ma maison cernée, dit le prince, par un détachement de dragons et des piquets de gendarmerie, total, deux cents hommes environ, deux généraux, le colonel des dragons, le colonel Charlot de la gendarmerie de Strasbourg, à cinq heures (du matin). À cinq heures et demie, les portes enfoncées, emmené au Moulin, près la Tuilerie. Mes papiers enlevés, cachetés. Conduit dans une charrette, entre deux haies de fusiliers, jusqu’au Rhin. Embarqué pour Rhisnau. Débarqué et marché à pied jusqu’à Pfortsheim. Déjeuné à l’auberge. Monté en voiture avec le colonel Charlot, le maréchal des logis de la gendarmerie, un gendarme sur le siège et Grunstein. Arrivé à Strasbourg, chez le colonel Charlot, vers cinq heures et demie. Transféré une demi-heure après, dans un fiacre, à la citadelle…

«…

« Dimanche 18, on vient m’enlever à une heure et demie du matin. On ne me laisse que le temps de m’habiller. J’embrasse mes malheureux compagnons, mes gens. Je pars seul avec deux officiers de gendarmerie et deux gendarmes. Le colonel Charlot m’a annoncé que nous allons chez le général de division, qui a reçu des ordres de Paris. Au lieu de cela, je trouve une voiture avec six chevaux de poste sur la place de l’Église. Le lieutenant Petermann y monte à côté de moi, le maréchal des logis Blitersdorff sur le siège, deux gendarmes en dedans, l’autre en dehors. »

 

Ici le naufragé, prêt à s’engloutir, interrompt son journal de bord.

Arrivée vers les quatre heures du soir à l’une des barrières de la capitale, où vient aboutir la route de Strasbourg, la voiture, au lieu d’entrer dans Paris, suivit le boulevard extérieur et s’arrêta au château de Vincennes. Le prince, descendu de la voiture dans la cour intérieure, est conduit dans une chambre de la forteresse, on l’y enferme et il s’endort. À mesure que le prince approchait de Paris, Bonaparte affectait un calme qui n’était pas naturel. Le 18 mars, il partit pour la Malmaison ; c’était le dimanche des Rameaux. Madame Bonaparte, qui, comme toute sa famille, était instruite de l’arrestation du prince, lui parla de cette arrestation. Bonaparte lui répondit : « Tu n’entends rien à la politique. » Le colonel Savary[354] était devenu un des habitués de Bonaparte. Pourquoi ? parce qu’il avait vu le premier consul pleurer à Marengo. Les hommes à part doivent se défier de leurs larmes, qui les mettent sous le joug des hommes vulgaires. Les larmes sont une de ces faiblesses par lesquelles un témoin peut se rendre maître des résolutions d’un grand homme.

On assure que le premier consul fit rédiger tous les ordres pour Vincennes. Il était dit dans un de ces ordres que si la condamnation prévue était une condamnation à mort, elle devait être exécutée sur-le-champ.

Je crois à cette version, bien que je ne puisse l’attester, puisque ces ordres manquent. Madame de Rémusat[355] qui, dans la soirée du 20 mars, jouait aux échecs à la Malmaison avec le premier consul, l’entendit murmurer quelques vers sur la clémence d’Auguste ; elle crut que Bonaparte revenait à lui et que le prince était sauvé[356]. Non, le destin avait prononcé son oracle. Lorsque Savary reparut à la Malmaison, madame Bonaparte devina tout le malheur. Le premier consul s’était enfermé seul pendant plusieurs heures. Et puis le vent souffla, et tout fut fini.

 

COMMISSION MILITAIRE NOMMÉE.

Un ordre de Bonaparte, du 29 ventôse an XII[357] avait arrêté qu’une commission militaire, composée de sept membres nommés par le général gouverneur de Paris (Murat), se réunirait à Vincennes pour juger le ci-devant duc d’Enghien, prévenu d’avoir porté les armes contre la République, etc.

En exécution de cet arrêté, le même jour, 29 ventôse, Joachim Murat nomma, pour former ladite commission, les sept militaires, à savoir :

Le général Hulin, commandant les grenadiers à pied de la garde des consuls, président ;

Le colonel Guitton, commandant le 1er régiment des cuirassiers ;

Le colonel Bazancourt, commandant le 4e régiment d’infanterie légère ;

Le colonel Ravier, commandant le 18e régiment d’infanterie de ligne ;

Le colonel Barrois, commandant le 96e régiment d’infanterie de ligne ;

Le colonel Rabbe, commandant le 2e régiment de la garde municipale de Paris ;

Le citoyen Dautancourt, major de la gendarmerie d’élite, qui remplira les fonctions de capitaine-rapporteur.

 

INTERROGATOIRE DU CAPITAINE-RAPPORTEUR.

Le capitaine Dautancourt, le chef d’escadron Jacquin, de la légion d’élite, deux gendarmes à pied du même corps, Lerva, Tharsis, et le citoyen Noirot, lieutenant au même corps, se rendent à la chambre du duc d’Enghien ; ils le réveillent : il n’avait plus que quatre heures à attendre avant de retourner à son sommeil. Le capitaine-rapporteur, assisté de Molin, capitaine au 18e régiment, greffier, choisi par ledit rapporteur, interroge le prince.

À lui demandé ses nom, prénoms, âge et lieu de naissance ?

A répondu se nommer Louis-Antoine-Henri de Bourbon, duc d’Enghien, né le 2 août 1772, à Chantilly.

À lui demandé où il a résidé depuis sa sortie de France ?

A répondu qu’après avoir suivi ses parents, le corps de Condé s’étant formé, il avait fait toute la guerre, et qu’avant cela il avait fait la campagne de 1792, en Brabant, avec le corps de Bourbon.

À lui demandé s’il n’était point passé en Angleterre, et si cette puissance lui accorde toujours un traitement ?

A répondu n’y être jamais allé ; que l’Angleterre lui accorde toujours un traitement, et qu’il n’a que cela pour vivre.

À lui demandé quel grade il occupait dans l’armée de Condé ?

A répondu : commandant de l’avant-garde en 1796, avant cette campagne comme volontaire au quartier général de son grand-père, et toujours, depuis 1796, comme commandant de l’avant-garde.

À lui demandé s’il connaissait le général Pichegru, s’il a eu des relations avec lui ?

A répondu : Je ne l’ai, je crois, jamais vu. Je n’ai point eu de relations avec lui. Je sais qu’il a désiré me voir. Je me loue de ne l’avoir point connu, d’après les vils moyens dont on dit qu’il a voulu se servir, s’ils sont vrais.

À lui demandé s’il connaît l’ex-général Dumouriez, et s’il a des relations avec lui ?

A répondu : Pas davantage.

De quoi a été dressé le présent qui a été signé par le duc d’Enghien, le chef d’escadron Jacquin, le lieutenant Noirot, les deux gendarmes et le capitaine-rapporteur.

Avant de signer le présent procès-verbal, le duc d’Enghien a dit : « Je fais avec instance la demande d’avoir une audience particulière du premier consul. Mon nom, mon rang, ma façon de penser et l’horreur de ma situation me font espérer qu’il ne se refusera pas à ma demande. »

 

SÉANCE ET JUGEMENT DE LA COMMISSION MILITAIRE.

À deux heures du matin, 21 mars, le duc d’Enghien fut amené dans la salle où siégeait la commission et répéta ce qu’il avait dit dans l’interrogatoire du capitaine-rapporteur. Il persista dans sa déclaration : il ajouta qu’il était prêt à faire la guerre, et qu’il désirait avoir du service dans la nouvelle guerre de l’Angleterre contre la France. « Lui ayant été demandé s’il avait quelque chose à présenter dans ses moyens de défense, a répondu n’avoir rien à dire de plus.

« Le président fait retirer l’accusé ; le conseil délibérant à huis clos, le président recueille les voix, en commençant par le plus jeune en grade ; ensuite, ayant émis son opinion le dernier, l’unanimité des voix a déclaré le duc d’Enghien coupable et lui a appliqué l’article… de la loi du… ainsi conçu… et en conséquence l’a condamné à la peine de mort. Ordonne que le présent jugement sera exécuté de suite à la diligence du capitaine-rapporteur, après en avoir donné lecture au condamné, en présence des différents détachements des corps de la garnison.

« Fait, clos et jugé sans désemparer à Vincennes les jour, mois et an que dessus et avons signé. »

La fosse étant faite, remplie et close, dix ans d’oubli, de consentement général et de gloire inouïe s’assirent dessus ; l’herbe poussa au bruit des salves qui annonçaient des victoires, aux illuminations qui éclairaient le sacre pontifical, le mariage de la fille des Césars ou la naissance du roi de Rome. Seulement de rares affligés rôdaient dans le bois, aventurant un regard furtif au bas du fossé vers l’endroit lamentable, tandis que quelques prisonniers l’apercevaient du haut du donjon qui les renfermait. La Restauration vint : la terre de la tombe fut remuée et avec elle les consciences ; chacun alors crut devoir s’expliquer.

M. Dupin aîné publia sa discussion ; M. Hulin, président de la commission militaire, parla ; M. le duc de Rovigo entra dans la controverse en accusant M. de Talleyrand ; un tiers répondit pour M. de Talleyrand, et Napoléon éleva sa grande voix sur le rocher de Sainte-Hélène.

Il faut reproduire et étudier ces documents, pour assigner à chacun la part qui lui revient et la place qu’il doit occuper dans ce drame. Il est nuit, et nous sommes à Chantilly ; il était nuit quand le duc d’Enghien était à Vincennes.

 

Lorsque M. Dupin[358] publia sa brochure, il me l’envoya avec cette lettre :

 

Paris, ce 10 novembre 1823.

« Monsieur le vicomte,

« Veuillez agréer un exemplaire de ma publication relative à l’assassinat du duc d’Enghien.

« Il y a longtemps qu’elle eût paru, si je n’avais voulu, avant tout, respecter la volonté de monseigneur le duc de Bourbon, qui, ayant eu connaissance de mon travail, m’avait fait exprimer son désir que cette déplorable affaire ne fût point exhumée.

« Mais la Providence ayant permis que d’autres prissent l’initiative, il est devenu nécessaire de faire connaître la vérité, et, après m’être assuré qu’on ne persistait plus à me faire garder le silence, j’ai parlé avec franchise et sincérité.

« J’ai l’honneur d’être avec un profond respect,

« Monsieur le vicomte,

« De Votre Excellence le très humble et
« très obéissant serviteur,

« DUPIN. »

 

M. Dupin, que je félicitai et remerciai, révèle dans sa lettre d’envoi un trait ignoré et touchant des nobles et miséricordieuses vertus du père de la victime. M. Dupin commence ainsi sa brochure :

 

« La mort de l’infortuné duc d’Enghien est un des événements qui ont le plus affligé la nation française : il a déshonoré le gouvernement consulaire.

« Un jeune prince, à la fleur de l’âge, surpris par trahison sur un sol étranger, où il dormait en paix sous la protection du droit des gens ; entraîné violemment vers la France ; traduit devant de prétendus juges qui, en aucun cas, ne pouvaient être les siens ; accusé de crimes imaginaires ; privé du secours d’un défenseur ; interrogé et condamné à huis clos ; mis à mort de nuit dans les fossés du château fort qui servait de prison d’État ; tant de vertus méconnues, de si chères espérances détruites, feront à jamais de cette catastrophe un des actes les plus révoltants auxquels ait pu s’abandonner un gouvernement absolu !

« Si aucune forme n’a été respectée ; si les juges étaient incompétents ; s’ils n’ont pas même pris la peine de relater dans leur arrêt la date et le texte des lois sur lesquelles ils prétendaient appuyer cette condamnation ; si le malheureux duc d’Enghien a été fusillé en vertu d’une sentence signée en blanc… et qui n’a été régularisée qu’après coup ! alors ce n’est plus seulement l’innocente victime d’une erreur judiciaire ; la chose reste avec son véritable nom : c’est un odieux assassinat. »

 

Cet éloquent exorde conduit M. Dupin à l’examen des pièces : il montre d’abord l’illégalité de l’arrestation : le duc d’Enghien n’a point été arrêté en France ; il n’était point prisonnier de guerre, puisqu’il n’avait pas été pris les armes à la main ; il n’était pas prisonnier à titre civil, car l’extradition n’avait pas été demandée ; c’était un emparement violent de la personne, comparable aux captures que font les pirates de Tunis et d’Alger, une course de voleurs, incursio latronum.

Le jurisconsulte passe à l’incompétence de la commission militaire : la connaissance de prétendus complots tramés contre l’État n’a jamais été attribuée aux commissions militaires.

Vient après cela l’examen du jugement.

 

« L’interrogatoire (c’est M. Dupin qui continue de parler) a lieu le 29 ventôse à minuit. Le 30 ventôse, à deux heures du matin, le duc d’Enghien est introduit devant la commission militaire.

« Sur la minute du jugement on lit : Aujourd’hui, le 30 ventôse an XII de la République, à deux heures du matin : ces mots, deux heures du matin, qui n’y ont été mis que parce qu’en effet il était cette heure-là, sont effacés sur la minute, sans avoir été remplacés par d’autre indication.

« Pas un seul témoin n’a été ni entendu ni produit contre l’accusé.

« L’accusé est déclaré coupable ! Coupable de quoi ? Le jugement ne le dit pas.

« Tout jugement qui prononce une peine doit contenir la citation de la loi en vertu de laquelle la peine est appliquée.

« Eh bien, ici, aucune de ces formes n’a été remplie : aucune mention n’atteste au procès-verbal que les commissaires aient eu sous les yeux un exemplaire de la loi ; rien ne constate que le président en ait lu le texte avant de l’appliquer. Loin de là, le jugement, dans sa forme matérielle, offre la preuve que les commissaires ont condamné sans savoir ni la date ni la teneur de la loi ; car ils ont laissé en blanc, dans la minute de la sentence, et la date de la loi et le numéro de l’article, et la place destinée à recevoir son texte. Et cependant c’est sur la minute d’une sentence constituée dans cet état d’imperfection que le plus noble sang a été versé par des bourreaux !

« La délibération doit être secrète ; mais la prononciation du jugement doit être publique ; c’est encore la loi qui nous le dit. Or, le jugement du 30 ventôse dit bien : Le conseil délibérant à huis clos ; mais on n’y trouve pas la mention que l’on ait rouvert les portes, on n’y voit pas exprimé que le résultat de la délibération ait été prononcé en séance publique. Il le dirait, y pourrait-on croire ? Une séance publique, à deux heures du matin, dans le donjon de Vincennes, lorsque toutes les issues du château étaient gardées par des gendarmes d’élite ! Mais, enfin, on n’a pas même pris la précaution de recourir au mensonge ; le jugement est muet sur ce point.

« Ce jugement est signé par le président et les six autres commissaires, y compris le rapporteur, mais il est à remarquer que la minute n’est pas signée par le greffier, dont le concours, cependant, était nécessaire pour lui donner authenticité.

« La sentence est terminée par cette terrible formule : sera exécuté DE SUITE, à la diligence du capitaine-rapporteur.

« DE SUITE ! mots désespérants qui sont l’ouvrage des juges ! DE SUITE ! Et une loi expresse, celle du 15 brumaire an VI, accordait le recours en revision contre tout jugement militaire ! »

 

M. Dupin, passant à l’exécution, continue ainsi :

 

« Interrogé de nuit, jugé de nuit, le duc d’Enghien a été tué de nuit. Cet horrible sacrifice devait se consommer dans l’ombre, afin qu’il fût dit que toutes les lois avaient été violées, toutes, même celles qui prescrivaient la publicité de l’exécution. »

Le jurisconsulte vient aux irrégularités dans l’instruction : « L’article 19 de la loi du 13 brumaire an V porte qu’après avoir clos l’interrogatoire, le rapporteur dira au prévenu de faire choix d’un ami pour défenseur. – Le prévenu aura la faculté de choisir ce défenseur dans toutes les classes de citoyens présents sur les lieux ; s’il déclare qu’il ne peut faire ce choix, le rapporteur le fera pour lui.

« Ah ! sans doute le prince n’avait point d’amis[359] parmi ceux qui l’entouraient ; la cruelle déclaration lui en fut faite par un des fauteurs de cette horrible scène !… Hélas ! que n’étions-nous présents ! que ne fut-il permis au prince de faire un appel au barreau de Paris ! Là, il eût trouvé des amis de son malheur, des défenseurs de son infortune. C’est en vue de rendre ce jugement présentable aux yeux du public qu’on paraît avoir préparé plus à loisir une nouvelle rédaction. La substitution tardive d’une seconde rédaction, en apparence plus régulière que la première (bien qu’également injuste), n’ôte rien à l’odieux d’avoir fait périr le duc d’Enghien sur un croquis de jugement signé à la hâte, et qui n’avait pas encore reçu son complément. »

 

Telle est la lumineuse brochure de M. Dupin. Je ne sais toutefois si, dans un acte de la nature de celui qu’examine l’auteur, le plus ou le moins de régularité tient une place importante : qu’on eût étranglé le duc d’Enghien dans une chaise de poste de Strasbourg à Paris, ou qu’on l’ait tué dans le bois de Vincennes, la chose est égale. Mais n’est-il pas providentiel de voir des hommes, après longues années, les uns démontrer l’irrégularité d’un meurtre auquel ils n’avaient pris aucune part, les autres accourir, sans qu’on le leur demandât, devant l’accusation publique ? Qu’ont-ils donc entendu ? quelle voix d’en haut les a sommés de comparaître ?

 

Après le grand jurisconsulte, voici venir un vétéran aveugle[360] : il a commandé les grenadiers de la vieille garde ; c’est tout dire aux braves. Sa dernière blessure, il l’a reçue de Malet, dont le plomb impuissant est resté perdu dans un visage qui ne s’est jamais détourné du boulet. Frappé de cécité, retiré du monde, n’ayant pour consolation que les soins de sa famille (ce sont ses propres paroles), le juge du duc d’Enghien semble sortir de son tombeau à l’appel du souverain juge ; il plaide sa cause[361] sans se faire illusion et sans s’excuser :

 

« Qu’on ne se méprenne point, dit-il, sur mes intentions. Je n’écris point par peur, puisque ma personne est sous la protection de lois émanées du trône même, et que, sous le gouvernement d’un roi juste, je n’ai rien à redouter de la violence et de l’arbitraire. J’écris pour dire la vérité, même en tout ce qui peut m’être contraire. Ainsi, je ne prétends justifier ni la forme, ni le fond du jugement, mais je veux montrer sous l’empire et au milieu de quel concours de circonstances il a été rendu ; je veux éloigner de moi et de mes collègues l’idée que nous ayons agi comme des hommes de parti. Si l’on doit nous blâmer encore, je veux aussi qu’on dise de nous : Ils ont été bien malheureux ! »

 

Le général Hulin affirme que, nommé président d’une commission militaire, il n’en connaissait pas le but ; qu’arrivé à Vincennes, il l’ignorait encore ; que les autres membres de la commission l’ignoraient également ; que le commandant du château, M. Harel[362], étant interrogé, lui dit ne rien savoir lui-même, ajoutant ces paroles : « Que voulez-vous ? je ne suis plus rien ici. Tout se fait sans mes ordres et ma participation : c’est un autre qui commande ici. »

Il était dix heures du soir quand le général Hulin fut tiré de son incertitude par la communication des pièces. – L’audience fut ouverte à minuit, lorsque l’examen du prisonnier par le capitaine-rapporteur eut été fini. « La lecture des pièces, dit le président de la commission, donna lieu à un incident. Nous remarquâmes qu’à la fin de l’interrogatoire subi devant le capitaine-rapporteur, le prince, avant de signer, avait tracé de sa propre main, quelques lignes où il exprimait le désir d’avoir une explication avec le premier consul. Un membre fit la proposition de transmettre cette demande au gouvernement. La commission y déféra ; mais, au même instant, le général, qui était venu se poster derrière mon fauteuil, nous représenta que cette demande était inopportune. D’ailleurs, nous ne trouvâmes dans la loi aucune disposition qui nous autorisât à surseoir. La commission passa donc outre, se réservant, après les débats, de satisfaire aux vœux du prévenu. »

Voilà ce que raconte le général Hulin. Or, on lit cet autre passage dans la brochure du duc de Rovigo : « Il y avait même assez de monde pour qu’il m’ait été difficile, étant arrivé des derniers, de pénétrer derrière le siège du président, où je parvins à me placer. »

C’était donc le duc de Rovigo qui s’était posté derrière le fauteuil du président ? Mais lui, ou tout autre, ne faisant pas partie de la commission, avait-il le droit d’intervenir dans les débats de cette commission et de représenter qu’une demande était inopportune ?

Écoutons le commandant des grenadiers de la vieille garde parler du courage du jeune fils des Condé ; il s’y connaissait :

 

« Je procédai à l’interrogatoire du prévenu ; je dois le dire, il se présenta devant nous avec une noble assurance, repoussa loin de lui d’avoir trempé directement ni indirectement dans un complot d’assassinat contre la vie du premier consul ; mais il avoua aussi avoir porté les armes contre la France, disant avec un courage et une fierté qui ne nous permirent jamais, dans son propre intérêt, de le faire varier sur ce point : Qu’il avait soutenu les droits de sa famille, et qu’un Condé ne pouvait jamais rentrer en France que les armes à la main. Ma naissance, mon opinion, ajouta-t-il, me rendent à jamais l’ennemi de votre gouvernement.

« La fermeté de ses aveux devenait désespérante pour ses juges. Dix fois nous le mîmes sur la voie de revenir sur ses déclarations, toujours il persista d’une manière inébranlable : Je vois, disait-il par intervalles, les intentions honorables des membres de la commission, mais je ne peux me servir des moyens qu’ils m’offrent. Et sur l’avertissement que les commissions militaires jugeaient sans appel : Je le sais, me répondit-il, et je ne me dissimule pas le danger que je cours, je désire seulement avoir une entrevue avec le premier consul. »

 

Est-il dans toute notre histoire une page plus pathétique ? La nouvelle France jugeant la France ancienne, lui rendant hommage, lui présentant les armes, lui faisant le salut du drapeau en la condamnant ; le tribunal établi dans la forteresse où le grand Condé, prisonnier, cultivait des fleurs ; le général des grenadiers de la garde de Bonaparte, assis en face du dernier descendant du vainqueur de Rocroi, se sentant ému d’admiration devant l’accusé sans défenseur, abandonné de la terre, l’interrogeant tandis que le bruit du fossoyeur qui creusait la tombe se mêlait aux réponses assurées du jeune soldat ! Quelques jours après l’exécution, le général Hulin s’écriait : « Ô le brave jeune homme ! quel courage ! Je voudrais mourir comme lui. »

 

Le général Hulin, après avoir parlé de la minute et de la seconde rédaction du jugement, dit : « Quant à la seconde rédaction, la seule vraie, comme elle ne portait pas l’ordre d’exécuter de suite, mais seulement de lire de suite le jugement au condamné, l’exécution de suite ne serait pas le fait de la commission, mais seulement de ceux qui auraient pris sur leur responsabilité propre de brusquer cette fatale exécution.

« Hélas ! nous avions bien d’autres pensées ! À peine le jugement fut-il signé, que je me mis à écrire une lettre dans laquelle, me rendant en cela l’interprète du vœu unanime de la commission, j’écrivais au premier consul pour lui faire part du désir qu’avait témoigné le prince d’avoir une entrevue avec lui, et aussi pour le conjurer de remettre une peine que la rigueur de notre position ne nous avait pas permis d’éluder.

« C’est à cet instant qu’un homme[363], qui s’était constamment tenu dans la salle du conseil, et que je nommerais à l’instant, si je ne réfléchissais que, même en me défendant, il ne me convient pas d’accuser… — Que faites-vous là ? me dit-il en s’approchant de moi. — J’écris au premier consul, lui répondis-je, pour lui exprimer le vœu du conseil et celui du condamné. — Votre affaire est finie, me dit-il en reprenant la plume : maintenant cela me regarde.

« J’avoue que je crus, et plusieurs de mes collègues avec moi, qu’il voulait dire : Cela me regarde d’avertir le premier consul. La réponse, entendue en ce sens, nous laissait l’espoir que l’avertissement n’en serait pas moins donné. Et comment nous serait-il venu à l’idée que qui que ce fût auprès de nous avait l’ordre de négliger les formalités voulues par les lois ? »

 

Tout le secret de cette funèbre catastrophe est dans cette déposition. Le vétéran qui, toujours près de mourir sur le champ de bataille, avait appris de la mort le langage de la vérité, conclut par ces dernières paroles :

 

« Je m’entretenais de ce qui venait de se passer sous le vestibule contigu à la salle des délibérations. Des conversations particulières s’étaient engagées ; j’attendais ma voiture, qui n’ayant pu entrer dans la cour intérieure, non plus que celles des autres membres, retarda mon départ et le leur ; nous étions nous-mêmes enfermés, sans que personne pût communiquer au-dehors, lorsqu’une explosion se fit entendre : bruit terrible qui retentit au fond de nos âmes et les glaça de terreur et d’effroi.

« Oui, je le jure au nom de tous mes collègues, cette exécution ne fut point autorisée par nous : notre jugement portait qu’il en serait envoyé une expédition au ministre de la guerre, au grand juge ministre de la justice, et au général en chef gouverneur de Paris.

« L’ordre d’exécution ne pouvait être régulièrement donné que par ce dernier ; les copies n’étaient point encore expédiées ; elles ne pouvaient pas être terminées avant qu’une partie de la journée ne fût écoulée. Rentré dans Paris, j’aurais été trouver le gouverneur, le premier consul, que sais-je ! Et tout à coup un bruit affreux vient nous révéler que le prince n’existe plus !

« Nous ignorions si celui qui a si cruellement précipité cette exécution funeste avait des ordres : s’il n’en avait point, lui seul est responsable ; s’il en avait la commission, étrangère à ces ordres, la commission, tenue en chartre privée, la commission, dont le dernier vœu était pour le salut du prince, n’a pu ni en prévenir ni en empêcher l’effet. On ne peut l’en accuser.

« Vingt ans écoulés n’ont point adouci l’amertume de mes regrets. Que l’on m’accuse d’ignorance, d’erreur, j’y consens ; qu’on me reproche une obéissance à laquelle aujourd’hui je saurais bien me soustraire dans de pareilles circonstances ; mon attachement à un homme que je croyais destiné à faire le bonheur de mon pays ; ma fidélité à un gouvernement que je croyais légitime alors et qui était en possession de mes serments ; mais qu’on me tienne compte, ainsi qu’à mes collègues, des circonstances fatales au milieu desquelles nous avons été appelés à prononcer. »

 

La défense est faible, mais vous vous repentez, général : paix vous soit ! Si votre arrêt est devenu la feuille de route du dernier Condé, vous irez rejoindre, à la garde avancée des morts, le dernier conscrit de notre ancienne patrie. Le jeune soldat se fera un plaisir de partager son lit avec le grenadier de la vieille garde ; la France de Fribourg et la France de Marengo dormiront ensemble.

 

M. le duc de Rovigo, en se frappant la poitrine, prend son rang dans la procession qui vient se confesser à la tombe. J’avais été longtemps sous le pouvoir du ministre de la police ; il tomba sous l’influence qu’il supposait m’être rendue au retour de la légitimité : il me communiqua une partie de ses Mémoires. Les hommes, dans sa position, parlent de ce qu’ils ont fait avec une merveilleuse candeur ; ils ne se doutent pas de ce qu’ils disent contre eux-mêmes : s’accusant sans s’en apercevoir, ils ne soupçonnent pas qu’il y ait une autre opinion que la leur, et sur les fonctions dont ils s’étaient chargés, et sur la conduite qu’ils ont tenue. S’ils ont manqué de fidélité, ils ne croient pas avoir violé leur serment ; s’ils ont pris sur eux des rôles qui répugnent à d’autres caractères, ils pensent avoir rendu de grands services. Leur naïveté ne les justifie pas, mais elle les excuse.

M. le duc de Rovigo me consulta sur les chapitres où il traite de la mort du duc d’Enghien ; il voulait connaître ma pensée, précisément parce qu’il savait ce que j’avais fait ; je lui sus gré de cette marque d’estime, et, lui rendant franchise pour franchise, je lui conseillai de ne rien publier. Je lui dis : « Laissez mourir tout cela ; en France l’oubli ne se fait pas attendre. Vous vous imaginez laver Napoléon d’un reproche et rejeter la faute sur M. de Talleyrand ; or, vous ne justifiez pas assez le premier, et n’accusez pas assez le second. Vous prêtez le flanc à vos ennemis ; ils ne manqueront pas de vous répondre. Qu’avez-vous besoin de faire souvenir le public que vous commandiez la gendarmerie d’élite à Vincennes ? Il ignorait la part directe que vous avez eue dans cette action de malheur, et vous la lui révélez. Général, jetez le manuscrit au feu : je vous parle dans votre intérêt. »

Imbu des maximes gouvernementales de l’Empire, le duc de Rovigo pensait que ces maximes convenaient également au trône légitime ; il avait la conviction que sa brochure[364] lui rouvrirait la porte des Tuileries.

C’est en partie à la lumière de cet écrit que la postérité verra se dessiner les fantômes de deuil. Je voulus cacher l’inculpé venu me demander asile pendant la nuit ; il n’accepta point la protection de mon foyer.

M. de Rovigo fait le récit du départ de M. de Caulaincourt[365] qu’il ne nomme point ; il parle de l’enlèvement à Ettenheim, du passage du prisonnier à Strasbourg, et de son arrivée à Vincennes. Après une expédition sur les côtes de la Normandie, le général Savary était revenu à la Malmaison. Il est appelé à cinq heures du soir, le 19 mars 1804, dans le cabinet du premier consul, qui lui remet une lettre cachetée pour la porter au général Murat, gouverneur de Paris. Il vole chez le général, se croise avec le ministre des relations extérieures, reçoit l’ordre de prendre la gendarmerie d’élite et d’aller à Vincennes. Il s’y rend à huit heures du soir et voit arriver les membres de la commission. Il pénètre bientôt dans la salle où l’on jugeait le prince, le 21, à une heure du matin, et il va s’asseoir derrière le président. Il rapporte les réponses du duc d’Enghien, à peu près comme les rapporte le procès-verbal de l’unique séance. Il m’a raconté que le prince, après avoir donné ses dernières explications, ôta vivement sa casquette, la posa sur la table, et, comme un homme qui résigne sa vie, dit au président : « Monsieur, je n’ai plus rien à dire. »

M. de Rovigo insiste sur ce que la séance n’était point mystérieuse : « Les portes de la salle, affirme-t-il, étaient ouvertes et libres pour tous ceux qui pouvaient s’y rendre à cette heure. » M. Dupin avait déjà remarqué cette perturbation de raisonnement. À cette occasion, M. Achille Roche[366], qui semble écrire pour M. de Talleyrand, s’écrie : « La séance ne fut point mystérieuse ! À minuit ! elle se tint dans la partie habitée du château ; dans la partie habitée d’une prison ! Qui assistait donc à cette séance ? des geôliers, des soldats, des bourreaux. »

Nul ne pouvait donner des détails plus exacts sur le moment et le lieu du coup de foudre que M. le duc de Rovigo ; écoutons-le :

 

« Après le prononcé de l’arrêt, je me retirai avec les officiers de mon corps qui, comme moi, avaient assisté aux débats, et j’allai rejoindre les troupes qui étaient sur l’esplanade du château. L’officier qui commandait l’infanterie de ma légion vint me dire, avec une émotion profonde, qu’on lui demandait un piquet pour exécuter la sentence de la commission militaire : — Donnez-le, répondis-je. — Mais où dois-je le placer ? — Là où vous ne pourrez blesser personne. Car déjà les habitants des populeux environs de Paris étaient sur les routes pour se rendre aux divers marchés.

« Après avoir bien examiné les lieux, l’officier choisit le fossé comme l’endroit le plus sûr pour ne blesser personne. M. le duc d’Enghien y fut conduit par l’escalier de la tour d’entrée du côté du parc, et y entendit la sentence, qui fut exécutée. »

 

Sous ce paragraphe, on trouve cette note de l’auteur du mémoire : « Entre la sentence et son exécution, on avait creusé une fosse : c’est ce qui a fait dire qu’on l’avait creusée avant le jugement. »

Malheureusement, les inadvertances sont ici déplorables : « M. de Rovigo prétend, » dit M. Achille Roche, apologiste de M. de Talleyrand, « qu’il a obéi ! Qui lui a transmis l’ordre d’exécution ? Il paraît que c’est un M. Delga, tué à Wagram. Mais que ce soit ou ne soit pas ce M. Delga, si M. Savary se trompe en nous nommant M. Delga, on ne réclamera pas aujourd’hui, sans doute, la gloire qu’il attribue à cet officier. On accuse M. de Rovigo d’avoir hâté cette exécution ; ce n’est pas lui, répond-il : un homme qui est mort lui a dit qu’on avait donné des ordres pour la hâter. »

Le duc de Rovigo n’est pas heureux au sujet de l’exécution, qu’il raconte avoir eu lieu de jour : cela d’ailleurs ne changeant rien au fait, n’ôterait qu’un flambeau au supplice.

 

« À l’heure où se lève le soleil, en plein air, fallait-il, dit le général, une lanterne pour voir un homme à six pas ! Ce n’est pas que le soleil, ajoute-t-il, fût clair et serein ; comme il était tombé toute la nuit une pluie fine, il restait encore un brouillard humide qui retardait son apparition. L’exécution a eu lieu à six heures du matin, le fait est attesté par des pièces irrécusables. »

 

Et le général ne fournit ni n’indique ces pièces. La marche du procès démontre que le duc d’Enghien fut jugé à deux heures du matin et fut fusillé de suite. Ces mots, deux heures du matin, écrits d’abord à la première minute de l’arrêt, sont ensuite biffés sur cette minute. Le procès-verbal de l’exhumation prouve, par la déposition de trois témoins, madame Bon, le sieur Godard et le sieur Bounelet (celui-ci avait aidé à creuser la fosse), que la mise à mort s’effectua de nuit. M. Dupin aîné rappelle la circonstance d’un falot attaché sur le cœur du duc d’Enghien, pour servir de point de mire, ou tenu, à même intention, d’une main ferme, par le prince. Il a été question d’une grosse pierre retirée de la fosse, et dont on aurait écrasé la tête du patient. Enfin, le duc de Rovigo devait s’être vanté de posséder quelques dépouilles de l’holocauste : j’ai cru moi-même à ces bruits ; mais les pièces légales prouvent qu’ils n’étaient pas fondés.

Par le procès-verbal, en date du mercredi 20 mars 1816, des médecins et chirurgiens, pour l’exhumation du corps, il a été reconnu que la tête était brisée, que la mâchoire supérieure, entièrement séparée des os de la face, était garnie de douze dents ; que la mâchoire inférieure, fracturée dans sa partie moyenne, était partagée en deux, et ne présentait plus que trois dents.

Le corps était à plat sur le ventre, la tête plus basse que les pieds ; les vertèbres du cou avaient une chaîne d’or.

Le second procès-verbal d’exhumation (à la même date, 20 mars 1816), le procès-verbal général, constate qu’on a retrouvé, avec les restes du squelette, une bourse de maroquin contenant onze pièces d’or, soixante-dix pièces d’or renfermées dans des rouleaux cachetés, des cheveux, des débris de vêtements, des morceaux de casquette portant l’empreinte des balles qui l’avaient traversée.

Ainsi, M. de Rovigo n’a rien pris des dépouilles ; la terre qui les retenait les a rendues et a témoigné de la probité du général ; une lanterne n’a point été attachée sur le cœur du prince, on en aurait trouvé les fragments, comme ceux de la casquette trouée ; une grosse pierre n’a point été retirée de la fosse ; le feu du piquet à six pas a suffi pour mettre en pièces la tête, pour séparer la mâchoire supérieure des os de la face, etc.

À cette dérision des vanités humaines, il ne manquait que l’immolation pareille de Murat, gouverneur de Paris, la mort de Bonaparte captif, et cette inscription gravée sur le cercueil du duc d’Enghien : « ici est le corps de très haut et puissant prince du sang, pair de France, mort à Vincennes le 21 mars 1804, âgé de 31 ans 7 mois et 19 jours. » Le corps était des os fracassés et nus ; le haut et puissant prince, les fragments brisés de la carcasse d’un soldat : pas un mot qui rappelle la catastrophe, pas un mot de blâme ou de douleur dans cette épitaphe gravée par une famille en larmes ; prodigieux effet du respect que le siècle porte aux œuvres et aux susceptibilités révolutionnaires ! On s’est hâté de même de faire disparaître la chapelle mortuaire du duc de Berri.

Que de néants ! Bourbons, inutilement rentrés dans vos palais, vous n’avez été occupés que d’exhumations et de funérailles ; votre temps de vie était passé. Dieu l’a voulu ! L’ancienne gloire de la France périt sous les yeux de l’ombre du grand Condé, dans un fossé de Vincennes : peut-être était-ce au lieu même où Louis IX, à qui l’on n’alloit que comme à un saint, s’asseyoit sous un chesne, et où tous ceux qui avoient affaire à luy venoient luy parler sans empeschement d’huissiers ni d’autres ; et quand il voyoit aucune chose à amender, en la parole de ceux qui parloienl pour autrui, lui-même l’amendoit de sa bouche, et tout le peuple qui avoit affaire par-devant lui estoit autour de luy. » (JOINVILLE.)

Le duc d’Enghien demanda à parler à Bonaparte ; il avait affaire par-devant lui ; il ne fut point écouté ! Qui du bord du ravelin contemplait au fond du fossé ces armes, ces soldats à peine éclairés d’une lanterne dans le brouillard et les ombres, comme dans la nuit éternelle ? Où était-il placé, le falot ? Le duc d’Enghien avait-il à ses pieds sa fosse ouverte ? fut-il obligé de l’enjamber pour se mettre à la distance de six pas, mentionnée par le duc de Rovigo ?

On a conservé une lettre de M. le duc d’Enghien, âgé de neuf ans, à son père, le duc de Bourbon ; il lui dit : « Tous les Enguiens sont heureux ; celui de la bataille de Cerizoles, celui qui gagna la bataille de Rocroi : j’espère l’être aussi. »

Est-il vrai qu’on refusa un prêtre à la victime ? Est-il vrai qu’elle ne trouva qu’avec difficulté une main pour se charger de transmettre à une femme le dernier gage d’un attachement ? Qu’importait aux bourreaux un sentiment de piété ou de tendresse ? Ils étaient là pour tuer, le duc d’Enghien pour mourir.

Le duc d’Enghien avait épousé secrètement, par le ministère d’un prêtre, la princesse Charlotte de Rohan[367] : en ces temps où la patrie était errante, un homme, en raison même de son élévation, était arrêté par mille entraves politiques ; pour jouir de ce que la société publique accorde à tous, il était obligé de se cacher. Ce mariage légitime, aujourd’hui connu, rehausse l’éclat d’une fin tragique ; il substitue la gloire du ciel au pardon du ciel : la religion perpétue la pompe du malheur, quand, après la catastrophe accomplie, la croix s’élève sur le lieu désert.

 

M. de Talleyrand, après la brochure de M. de Rovigo, avait présenté un mémoire justificatif à Louis XVIII : ce mémoire, que je n’ai point vu et qui devait tout éclaircir, n’éclaircissait rien. En 1820, nommé ministre plénipotentiaire à Berlin, je déterrai dans les archives de l’ambassade une lettre du citoyen Laforest[368], au sujet de M. le duc d’Enghien. Cette lettre énergique est d’autant plus honorable pour son auteur qu’il ne craignait pas de compromettre sa carrière, sans recevoir de récompense de l’opinion publique, sa démarche devant rester ignorée : noble abnégation d’un homme qui, par son obscurité même, avait dévolu ce qu’il a fait de bien à l’obscurité.

M. de Talleyrand reçut la leçon et se tut ; du moins, je ne trouvai rien de lui dans les mêmes archives, concernant la mort du prince. Le ministre des relations extérieures avait pourtant mandé, le 2 ventôse, au ministre de l’électeur de Bade, « que le premier consul avait cru devoir donner à des détachements l’ordre de se rendre à Offenbourg et à Ettenheim, pour y saisir les instigateurs des conspirations inouïes qui, par leur nature, mettent hors du droit des gens tous ceux qui manifestement y ont pris part. »

Un passage des généraux Gourgaud, Montholon et du docteur Ward met en scène Bonaparte : « Mon ministre, dit-il, me représenta fortement qu’il fallait se saisir du duc d’Enghien, quoiqu’il fût sur un territoire neutre. Mais j’hésitais encore, et le prince de Bénévent m’apporta deux fois, pour que je le signasse, l’ordre de son arrestation. Ce ne fut cependant qu’après que je me fus convaincu de l’urgence d’un tel acte que je me décidai à le signer. »

Au dire du Mémorial de Saint-Hélène, ces paroles seraient échappées à Bonaparte : « Le duc d’Enghien se comporta devant le tribunal avec une grande bravoure. À son arrivée à Strasbourg, il m’écrivit une lettre : cette lettre fut remise à Talleyrand, qui la garda jusqu’à l’exécution. »

Je crois peu à cette lettre : Napoléon aura transformé en lettre la demande que fit le duc d’Enghien de parler au vainqueur de l’Italie, ou plutôt les quelques lignes exprimant cette demande, qu’avant de signer l’interrogatoire prêté devant le capitaine-rapporteur, le prince avait tracées de sa propre main. Toutefois, parce que cette lettre ne se retrouverait pas, il ne faudrait pas en conclure rigoureusement qu’elle n’a pas été écrite : « J’ai su, » dit le duc de Rovigo, « que, dans les premiers jours de la Restauration, en 1814, l’un des secrétaires de M. de Talleyrand n’a pas cessé de faire des recherches dans les archives, sous la galerie du Muséum. Je tiens ce fait de celui qui a reçu l’ordre de l’y laisser pénétrer. Il en a été fait de même au dépôt de la guerre pour les actes du procès de M. le duc d’Enghien, où il n’est resté que la sentence. »

Le fait est vrai ; tous les papiers diplomatiques, et notamment la correspondance de M. de Talleyrand avec l’empereur et le premier consul, furent transportés des archives du Muséum à l’hôtel de la rue Saint-Florentin ; on en détruisit une partie ; le reste fut enfoui dans un poêle où l’on oublia de mettre le feu : la prudence du ministre ne put aller plus loin contre la légèreté du prince. Les documents non brûlés furent retrouvés ; quelqu’un pense les devoir conserver : j’ai tenu dans mes mains et lu de mes yeux une lettre de M. de Talleyrand ; elle est datée du 8 mars 1804 et relative à l’arrestation, non encore exécutée, de M. le duc d’Enghien. Le ministre invite le premier consul à sévir contre ses ennemis. On ne me permit pas de garder cette lettre, j’en ai retenu seulement ces deux passages : « Si la justice oblige de punir rigoureusement, la politique exige de punir sans exception… J’indiquerai au premier consul M. de Caulaincourt, auquel il pourrait donner ses ordres, et qui les exécuterait avec autant de discrétion que de fidélité. »

Ce rapport du prince de Talleyrand paraîtra-t-il un jour en entier ? Je l’ignore ; mais ce que je sais, c’est qu’il existait encore il y a deux ans.

Il y eut une délibération du conseil pour l’arrestation du duc d’Enghien. Cambacérès, dans ses Mémoires inédits, affirme, et je le crois, qu’il s’opposa à cette arrestation ; mais, en racontant ce qu’il dit, il ne dit pas ce qu’on lui répliqua.

Du reste, le Mémorial de Saint-Hélène nie les sollicitations en miséricorde auxquelles Bonaparte aurait été exposé. La prétendue scène de Joséphine demandant à genoux la grâce du duc d’Enghien, s’attachant au pan de l’habit de son mari et se faisant traîner par ce mari inexorable, est une de ces inventions de mélodrame avec lesquelles nos fabliers composent aujourd’hui la véridique histoire. Joséphine ignorait, le 19 mars au soir, que le duc d’Enghien devait être jugé ; elle le savait seulement arrêté. Elle avait promis à madame de Rémusat de s’intéresser au sort du prince. Comme celle-ci revenait, le 19 au soir, à la Malmaison avec Joséphine, on s’aperçut que la future impératrice, au lieu d’être uniquement préoccupée des périls du prisonnier de Vincennes, mettait souvent la tête à la portière de sa voiture pour regarder un général mêlé à sa suite : la coquetterie d’une femme avait emporté ailleurs la pensée qui pouvait sauver la vie du duc d’Enghien. Ce ne fut que le 21 mars que Bonaparte dit à sa femme : « Le duc d’Enghien est fusillé. »

Ces Mémoires de madame de Rémusat, que j’ai connue, étaient extrêmement curieux sur l’intérieur de la cour impériale. L’auteur les a brûlés pendant les Cent-Jours, et ensuite écrits de nouveau : ce ne sont plus que des souvenirs reproduits par des souvenirs ; la couleur est affaiblie ; mais Bonaparte y est toujours montré à nu et jugé avec impartialité[369].

Des hommes attachés à Napoléon disent qu’il ne sut la mort du duc d’Enghien qu’après l’exécution du prince : ce récit paraîtrait recevoir quelque valeur de l’anecdote rapportée par le duc de Rovigo, concernant Réal allant à Vincennes, si cette anecdote était vraie[370]. La mort une fois arrivée par les intrigues du parti révolutionnaire, Bonaparte reconnut le fait accompli, pour ne pas irriter des hommes qu’il croyait puissants : cette ingénieuse explication n’est pas recevable.

 

En résumant maintenant ces faits, voici ce qu’ils m’ont prouvé :

Bonaparte a voulu la mort du duc d’Enghien ; personne ne lui avait fait une condition de cette mort pour monter au trône. Cette condition supposée est une de ces subtilités des politiques qui prétendent trouver des causes occultes à tout. – Cependant il est probable que certains hommes compromis ne voyaient pas sans plaisir le premier consul se séparer à jamais des Bourbons. Le jugement de Vincennes fut une affaire du tempérament violent de Bonaparte, un accès de froide colère alimenté par les rapports de son ministre.

M. de Caulaincourt n’est coupable que d’avoir exécuté l’ordre de l’arrestation.

Murat n’a à se reprocher que d’avoir transmis des ordres généraux et de n’avoir pas eu la force de se retirer : il n’était point à Vincennes pendant le jugement.

Le duc de Rovigo s’est trouvé chargé de l’exécution ; il avait probablement un ordre secret : le général Hulin l’insinue. Quel homme eût osé prendre sur lui de faire exécuter de suite une sentence à mort sur le duc d’Enghien, s’il n’eût agi d’après un mandat impératif ?

Quant à M. de Talleyrand, prêtre et gentilhomme, il inspira et prépara le meurtre en inquiétant Bonaparte avec insistance : il craignait le retour de la légitimité. Il serait possible, en recueillant ce que Napoléon a dit à Sainte-Hélène et les lettres que l’évêque d’Autun a écrites, de prouver que celui-ci a pris à la mort du duc d’Enghien une très forte part. Vainement on objecterait que la légèreté, le caractère et l’éducation du ministre devaient l’éloigner de la violence, que la corruption devait lui ôter l’énergie ; il ne demeurerait pas moins constant qu’il a décidé le consul à la fatale arrestation. Cette arrestation du duc d’Enghien, le 15 de mars, n’était pas ignorée de M. de Talleyrand : il était journellement en rapport avec Bonaparte et conférait avec lui ; pendant l’intervalle qui s’est écoulé entre l’arrestation et l’exécution, M. de Talleyrand, lui, ministre instigateur, s’est-il repenti, a-t-il dit un seul mot au premier consul en faveur du malheureux prince ? Il est naturel de croire qu’il a applaudi à l’exécution de la sentence.

La commission militaire a jugé le duc d’Enghien, mais avec douleur et repentir.

Telle est, consciencieusement, impartialement, strictement, la juste part de chacun. Mon sort a été trop lié à cette catastrophe pour que je n’aie pas essayé d’en éclaircir les ténèbres et d’en exposer les détails. Si Bonaparte n’eût pas tué le duc d’Enghien, s’il m’eût de plus en plus rapproché de lui (et son penchant l’y portait), qu’en fût-il résulté pour moi ? Ma carrière littéraire était finie ; entré de plein saut dans la carrière politique, où j’ai prouvé ce que j’aurais pu par la guerre d’Espagne, je serais devenu riche et puissant. La France aurait pu gagner à ma réunion avec l’empereur ; moi, j’y aurais perdu. Peut-être serais-je parvenu à maintenir quelques idées de liberté et de modération dans la tête du grand homme ; mais ma vie, rangée parmi celles qu’on appelle heureuses, eût été privée de ce qui en a fait le caractère et l’honneur : la pauvreté, le combat et l’indépendance.

 

Enfin, le principal accusé se lève après tous les autres ; il ferme la marche des pénitents ensanglantés. Supposons qu’un juge fasse comparaître devant lui le nommé Bonaparte, comme le capitaine instructeur fit, comparaître devant lui le nommé d’Enghien ; supposons que la minute du dernier interrogatoire calqué sur le premier nous reste ; comparez et lisez :

À lui demandé ses nom et prénoms ?

— A répondu se nommer Napoléon Bonaparte.

À lui demandé où il a résidé depuis qu’il est sorti de France ?

— A répondu : Aux Pyramides, à Madrid, à Berlin, à Vienne, à Moscou, à Sainte-Hélène.

À lui demandé quel rang il occupait dans l’armée ?

— A répondu : Commandant à l’avant-garde des armées de Dieu. Aucune autre réponse ne sort de la bouche du prévenu.

Les divers acteurs de la tragédie se sont mutuellement chargés ; Bonaparte seul n’en rejette la faute sur personne ; il conserve sa grandeur sous le poids de la malédiction ; il ne fléchit point la tête et reste debout ; il s’écrie comme le stoïcien : « Douleur, je n’avouerai jamais que tu sois un mal ! » Mais ce que dans son orgueil il n’avouera point aux vivants, il est contraint de le confesser aux morts. Ce Prométhée, le vautour au sein, ravisseur du feu céleste, se croyait supérieur à tout, et il est forcé de répondre au duc d’Enghien qu’il a fait poussière avant le temps : le squelette, trophée sur lequel il s’est abattu, l’interroge et le domine par une nécessité du ciel.

La domesticité et l’armée, l’antichambre et la tente, avaient leurs représentants à Sainte-Hélène : un serviteur, estimable par sa fidélité au maître qu’il avait choisi, était venu se placer près de Napoléon comme un écho à son service. La simplicité répétait la fable, en lui donnant un accent de sincérité. Bonaparte était la Destinée ; comme elle, il trompait dans la forme les esprits fascinés ; mais au fond de ses impostures, on entendait retentir cette vérité inexorable : « Je suis ! » Et l’univers en a senti le poids.

L’auteur de l’ouvrage le plus accrédité sur Sainte-Hélène expose la théorie qu’inventait Napoléon au profit des meurtriers ; l’exilé volontaire tient pour parole d’Évangile un homicide bavardage à prétention de profondeur, qui expliquerait seulement la vie de Napoléon telle qu’il voulait l’arranger, et comme il prétendait qu’elle fût écrite. Il laissait ses instructions à ses néophytes : M. le comte de Las Cases apprenait sa leçon sans s’en apercevoir ; le prodigieux captif, errant dans des sentiers solitaires, entraînait après lui par des mensonges son crédule adorateur, de même qu’Hercule suspendait les hommes à sa bouche par des chaînes d’or.

 

« La première fois, dit l’honnête chambellan, que j’entendis Napoléon prononcer le nom du duc d’Enghien, j’en devins rouge d’embarras. Heureusement, je marchais à sa suite dans un sentier étroit, autrement il n’eût pas manqué de s’en apercevoir. Néanmoins, lorsque, pour la première fois, l’empereur développa l’ensemble de cet événement, ses détails, ses accessoires ; lorsqu’il exposa divers motifs avec sa logique serrée, lumineuse, entraînante, je dois confesser que l’affaire me semblait prendre à mesure une face nouvelle… L’empereur traitait souvent ce sujet, ce qui m’a servi à remarquer dans sa personne des nuances caractéristiques très prononcées. J’ai pu voir à cette occasion très distinctement en lui, et maintes fois, l’homme privé se débattant avec l’homme public, et les sentiments naturels de son cœur aux prises avec ceux de sa fierté et de la dignité de sa position. Dans l’abandon de l’intimité, il ne se montrait pas indifférent au sort du malheureux prince ; mais, sitôt qu’il s’agissait du public, c’était toute autre chose. Un jour, après avoir parlé avec moi du sort et de la jeunesse de l’infortuné, il termina en disant : – « Et j’ai appris depuis, mon cher, qu’il m’était favorable ; on m’a assuré qu’il ne parlait pas de moi sans quelque admiration ; et voilà pourtant la justice distributive d’ici-bas ! » – Et ces dernières paroles furent dites avec une telle expression, tous les traits de la figure se montraient en telle harmonie avec elles, que si celui que Napoléon plaignait eût été dans ce moment en son pouvoir, je suis bien sûr que, quels qu’eussent été ses intentions ou ses actes, il eût été pardonné avec ardeur… L’empereur avait coutume de considérer cette affaire sous deux rapports très distincts : celui du droit commun ou de la justice établie, et celui du droit naturel ou des écarts de la violence.

« Avec nous et dans l’intimité, l’empereur disait que la faute, au-dedans, pourrait en être attribuée à un excès de zèle ; autour de lui, ou à des vues privées, ou enfin à des intrigues mystérieuses. Il disait qu’il avait été poussé inopinément, qu’on avait pour ainsi dire surpris ses idées, précipité ses mesures, enchaîné ses résultats. « Assurément, disait-il, si j’eusse été instruit à temps de certaines particularités concernant les opinions et le naturel du prince ; si surtout j’avais vu la lettre qu’il m’écrivit et qu’on ne me remit, Dieu sait par quels motifs, qu’après qu’il n’était plus, bien certainement j’eusse pardonné. » Et il nous était aisé de voir que le cœur et la nature seuls dictaient ces paroles à l’empereur, et seulement pour nous ; car il se serait senti humilié qu’on pût croire un instant qu’il cherchait à se décharger sur autrui, ou descendît à se justifier ; sa crainte à cet égard, ou sa susceptibilité, étaient telles qu’en parlant à des étrangers ou dictant sur ce sujet pour le public, il se restreignait à dire que, s’il eût eu connaissance de la lettre du prince, peut-être lui eût-il fait grâce, vu les grands avantages politiques qu’il en eût pu recueillir ; et, traçant de sa main ses dernières pensées, qu’il suppose devoir être consacrées parmi les contemporains et dans la postérité, il prononce sur ce sujet, qu’il regarde comme un des plus délicats pour sa mémoire, que si c’était à refaire il le ferait encore. »

 

Ce passage, quant à l’écrivain, a tous les caractères de la plus parfaite sincérité ; elle brille jusque dans la phrase où M. le comte de Las Cases déclare que Bonaparte aurait pardonné avec ardeur à un homme qui n’était pas coupable. Mais les théories du chef sont les subtilités à l’aide desquelles on s’efforce de concilier ce qui est inconciliable. En faisant la distinction du droit commun ou de la justice établie, et du droit naturel ou des écarts de la violence, Napoléon semblait s’arranger d’un sophisme dont, au fond, il ne s’arrangeait pas ! Il ne pouvait soumettre sa conscience de même qu’il avait soumis le monde. Une faiblesse naturelle aux gens supérieurs et aux petites gens, lorsqu’ils ont commis une faute, est de la vouloir faire passer pour l’œuvre du génie, pour une vaste combinaison que le vulgaire ne peut comprendre. L’orgueil dit ces choses-là, et la sottise les croit. Bonaparte regardait sans doute comme la marque d’un esprit dominateur cette sentence qu’il débitait dans sa componction de grand homme : « Mon cher, voilà pourtant la justice distributive d’ici-bas ! » Attendrissement vraiment philosophique ! Quelle impartialité ! comme elle justifie, en le mettant sur le compte du destin, le mal qui est venu de nous-mêmes ! On pense tout excuser maintenant lorsqu’on s’est écrié : « Que voulez-vous ? c’était ma nature, c’était l’infirmité humaine. » Quand on a tué son père, on répète : « Je suis fait comme cela ! » Et la foule reste là bouche béante, et l’on examine le crâne de cette puissance et l’on reconnaît qu’elle était faite comme cela. Et que m’importe que vous soyez fait comme cela ! Dois-je subir cette façon d’être ? Ce serait un beau chaos que le monde, si tous les hommes qui sont faits comme cela venaient à vouloir s’imposer les uns aux autres. Lorsqu’on ne peut effacer ses erreurs, on les divinise ; on fait un dogme de ses torts, on change en religion des sacrilèges, et l’on se croirait apostat de renoncer au culte de ses iniquités.

 

Une grave leçon est à tirer de la vie de Bonaparte. Deux actions, toutes deux mauvaises, ont commencé et amené sa chute : la mort du duc d’Enghien, la guerre d’Espagne. Il a beau passer dessus avec sa gloire, elles sont demeurées là pour le perdre. Il a péri par le côté même où il s’était cru fort, profond, invincible, lorsqu’il violait les lois de la morale en négligeant et dédaignant sa vraie force, c’est-à-dire ses qualités supérieures dans l’ordre et l’équité. Tant qu’il ne fit qu’attaquer l’anarchie et les étrangers ennemis de la France, il fut victorieux ; il se trouva dépouillé de sa vigueur aussitôt qu’il entra dans les voies corrompues : le cheveu coupé par Dalila n’est autre chose que la perte de la vertu. Tout crime porte en soi une incapacité radicale et un germe de malheur : pratiquons donc le bien pour être heureux, et soyons justes pour être habiles.

En preuve de cette vérité, remarquez qu’au moment même de la mort du prince, commença la dissidence qui, croissant en raison de la mauvaise fortune, détermina la chute de l’ordonnateur de la tragédie de Vincennes. Le cabinet de Russie, à propos de l’arrestation du duc d’Enghien, adressa des représentations vigoureuses contre la violation du territoire de l’Empire : Bonaparte sentit le coup, et répondit, dans le Moniteur, par un article foudroyant qui rappelait la mort de Paul Ier. À Saint-Pétersbourg, un service funèbre avait été célébré pour le jeune Condé. Sur le cénotaphe on lisait : « Au duc d’Enghien quem devoravit bellua corsica. » Les deux puissants adversaires se réconcilièrent en apparence dans la suite ; mais la blessure mutuelle que la politique avait faite, et que l’insulte élargit, leur resta au cœur : Napoléon ne se crut vengé que quand il vint coucher à Moscou ; Alexandre ne fut satisfait que quand il entra dans Paris.

La haine du cabinet de Berlin sortit de la même origine : j’ai parlé de la noble lettre de M. de Laforest, dans laquelle il racontait à M. de Talleyrand l’effet qu’avait produit le meurtre du duc d’Enghien à la cour de Potsdam. Madame de Staël était en Prusse lorsque la nouvelle de Vincennes arriva. « Je demeurais à Berlin, dit-elle, sur le quai de la Sprée, et mon appartement était au rez-de-chaussée. Un matin, à huit heures, on m’éveilla pour me dire que le prince Louis-Ferdinand était à cheval sous mes fenêtres, et me demandait de venir lui parler. – « Savez-vous, me dit-il, que le duc d’Enghien a été enlevé sur le territoire de Baden, livré à une commission militaire, et fusillé vingt-quatre heures après son arrivée à Paris ? — Quelle folie ! lui répondis-je ; ne voyez-vous pas que ce sont les ennemis de la France qui ont fait circuler ce bruit ? En effet, je l’avoue, ma haine, quelque forte qu’elle fût contre Bonaparte, n’allait pas jusqu’à me faire croire à la possibilité d’un tel forfait. — Puisque vous doutez de ce que je vous dis, me répondit le prince Louis, je vais vous envoyer le Moniteur, dans lequel vous lirez le jugement. Il partit à ces mots, et l’expression de sa physionomie présageait la vengeance ou la mort. Un quart d’heure après, j’eus entre les mains ce Moniteur du 21 mars (30 pluviôse), qui contenait un arrêt de mort prononcé par la commission militaire, séant à Vincennes, contre le nommé Louis d’Enghien ! C’est ainsi que des Français désignaient le petit-fils des héros qui ont fait la gloire de leur patrie ! Quand on abjurerait tous les préjugés d’illustre naissance, que le retour des formes monarchiques devait nécessairement rappeler, pourrait-on blasphémer ainsi les souvenirs de la bataille de Lens et de celle de Rocroi ? Ce Bonaparte qui en a tant gagné, des batailles, ne sait pas même les respecter ; il n’y a ni passé ni avenir pour lui ; son âme impérieuse et méprisante ne veut rien reconnaître de sacré pour l’opinion ; il n’admet le respect que pour la force existante. Le prince Louis m’écrivait en commençant son billet par ces mots : – Le nommé Louis de Prusse fait demander à madame de Staël, etc. – Il sentait l’injure faite au sang royal dont il sortait, au souvenir des héros parmi lesquels il brûlait de se placer. Comment, après cette horrible action, un seul roi de l’Europe a-t-il pu se lier avec un tel homme ? La nécessité ! dira-t-on. Il y a un sanctuaire de l’âme où jamais son empire ne doit pénétrer ; s’il n’en était pas ainsi, que serait la vertu sur la terre ? Un amusement libéral qui ne conviendrait qu’aux paisibles loisirs des hommes privés[371] ? »

Ce ressentiment du prince, qu’il devait payer de sa vie, durait encore lorsque la campagne de Prusse s’ouvrit, en 1806. Frédéric-Guillaume, dans son manifeste du 9 octobre, dit : « Les Allemands n’ont pas vengé la mort du duc d’Enghien ; mais jamais le souvenir de ce forfait ne s’effacera parmi eux. »

Ces particularités historiques, peu remarquées, méritaient de l’être ; car elles expliquent des inimitiés dont on serait embarrassé de trouver ailleurs la cause première, et elles découvrent en même temps ces degrés par lesquels la Providence conduit la destinée d’un homme, pour arriver de la faute au châtiment.

 

Heureuse, du moins, ma vie qui ne fut ni troublée par la peur, ni atteinte par la contagion, ni entraînée par les exemples ! La satisfaction que j’éprouve aujourd’hui de ce que je fis alors, me garantit que la conscience n’est pas une chimère. Plus content que tous ces potentats, que toutes ces nations tombées aux pieds du glorieux soldat, je relis avec un orgueil pardonnable cette page qui m’est restée comme mon seul bien et que je ne dois qu’à moi. En 1807, le cœur encore ému du meurtre que je viens de raconter, j’écrivais ces lignes ; elles firent supprimer le Mercure et exposèrent de nouveau ma liberté :

 

« Lorsque, dans le silence de l’abjection, l’on n’entend plus retentir que la chaîne de l’esclave et la voix du délateur ; lorsque tout tremble devant le tyran, et qu’il est aussi dangereux d’encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, l’historien paraît, chargé de la vengeance des peuples. C’est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l’empire ; il croît inconnu auprès des cendres de Germanicus, et déjà l’intègre Providence a livré à un enfant obscur la gloire du maître du monde. Si le rôle de l’historien est beau, il est souvent dangereux ; mais il est des autels comme celui de l’honneur, qui, bien qu’abandonnés, réclament encore des sacrifices ; le Dieu n’est point anéanti parce que le temple est désert. Partout où il reste une chance à la fortune, il n’y a point d’héroïsme à la tenter ; les actions magnanimes sont celles dont le résultat prévu est le malheur et la mort. Après tout, qu’importent les revers, si notre nom, prononcé dans la postérité, va faire battre un cœur généreux deux mille ans après notre vie[372] ? »

 

La mort du duc d’Enghien, en introduisant un autre principe dans la conduite de Bonaparte, décomposa sa correcte intelligence : il fut obligé d’adopter, pour lui servir de bouclier, des maximes dont il n’eut pas à sa disposition la force entière, car il les faussait incessamment par sa gloire et par son génie. Il devint suspect ; il fit peur ; on perdit confiance en lui et dans sa destinée ; il fut contraint de voir, sinon de rechercher, des hommes qu’il n’aurait jamais vus et, qui, par son action, se croyaient devenus ses égaux : la contagion de leur souillure le gagnait. Il n’osait rien leur reprocher, car il n’avait plus la liberté vertueuse du blâme. Ses grandes qualités restèrent les mêmes, mais ses bonnes inclinations s’altérèrent et ne soutinrent plus ses grandes qualités ; par la corruption de cette tache originelle sa nature se détériora. Dieu commanda à ses anges de déranger les harmonies de cet univers, d’en changer les lois, de l’incliner sur ses pôles : « Les anges, dit Milton, poussèrent avec effort obliquement le centre du monde… le soleil reçut l’ordre de détourner ses rênes du chemin de l’équateur… Les vents déchirèrent les bois et bouleversèrent les mers. »

 

They with labor push’d

Oblique the centric globe… the sun

Was bid turn reins from th’ equinoctial road

… (winds)

… rend the woods, and seas upturn.

 

Les cendres de Bonaparte seront-elles exhumées comme l’ont été celles du duc d’Enghien ? Si j’avais été le maître, cette dernière victime dormirait encore sans honneurs dans le fossé du château de Vincennes. Cet excommunié eût été laissé, à l’instar de Raymond de Toulouse, dans un cercueil ouvert ; nulle main d’homme n’aurait osé dérober sous une planche la vue du témoin des jugements incompréhensibles et des colères de Dieu. Le squelette abandonné du duc d’Enghien et le tombeau désert de Napoléon à Sainte-Hélène feraient pendant : il n’y aurait rien de plus remémoratif que ces restes en présence aux deux bouts de la terre.

Du moins, le duc d’Enghien n’est pas demeuré sur le sol étranger, ainsi que l’exilé des rois : celui-ci a pris soin de rendre à celui-là sa patrie, un peu durement il est vrai ; mais sera-ce pour toujours ? La France (tant de poussières vannées par le souffle de la Révolution l’attestent) n’est pas fidèle aux ossements. Le vieux Condé dans son testament, déclare qu’il n’est pas sûr du pays qu’il habitera le jour de sa mort. Ô Bossuet ! que n’auriez-vous point ajouté au chef-d’œuvre de votre éloquence, si, lorsque vous parliez sur le cercueil du grand Condé, vous eussiez pu prévoir l’avenir !

C’est ici même, c’est à Chantilly qu’est né le duc d’Enghien : Louis-Antoine-Henri de Bourbon, né le 2 août 1772, à Chantilly, dit l’arrêt de mort. C’est sur cette pelouse qu’il joua dans son enfance : la trace de ses pas s’est effacée. Et le triomphateur de Fribourg, de Nordlingen, de Lens, de Senef, où est-il allé avec ses mains victorieuses et maintenant défaillantes ? Et ses descendants, le Condé de Johannisberg et de Berstheim ; et son fils, et son petit-fils, où sont-ils ? Ce château, ces jardins, ces jets d’eau qui ne se taisaient ni jour ni nuit, que sont-ils devenus ? Des statues mutilées, des lions dont on restaure la griffe ou la mâchoire ; des trophées d’armes sculptés dans un mur croulant ; des écussons à fleurs de lis effacées ; des fondements de tourelles rasées ; quelques coursiers de marbre au-dessus des écuries vides que n’anime plus de ses hennissements le cheval de Rocroi ; près d’un manège une haute porte non achevée : voilà ce qui reste des souvenirs d’une race héroïque ; un testament noué par un cordon a changé les possesseurs de l’héritage.

À diverses reprises, la forêt entière est tombée sous la cognée. Des personnages des temps écoulés ont parcouru ces chasses aujourd’hui muettes, jadis retentissantes. Quel âge et quelles passions avaient-ils, lorsqu’ils s’arrêtaient au pied de ces chênes ? Ô mes inutiles Mémoires, je ne pourrais maintenant vous dire :

 

Qu’à Chantilly Condé vous lise quelquefois ;

Qu’Enghien en soit touché[373] !

 

Hommes obscurs, que sommes-nous auprès de ces hommes fameux ? Nous disparaîtrons sans retour : vous renaîtrez, œillet de poète, qui reposez sur ma table auprès de ce papier, et dont j’ai cueilli la petite fleur attardée parmi les bruyères ; mais nous, nous ne revivrons pas avec la solitaire parfumée qui m’a distrait.

LIVRE IV[374]

Année de ma vie 1804. – Je viens demeurer rue Miromesnil. – Verneuil. – Alexis de Tocqueville. – Le Ménil. – Mézy. – Méréville. – Mme de Coislin. – Voyage à Vichy, en Auvergne et au mont Blanc. – Retour à Lyon. – Course à la Grande Chartreuse. – Mort de Mme de Caud. – Années de ma vie 1805 et 1806. – Je reviens à Paris. – Je pars pour le Levant. – Je m’embarque à Constantinople sur un bâtiment qui portait des pèlerins pour la Syrie. – De Tunis jusqu’à ma rentrée en France par l’Espagne. – Réflexions sur mon voyage. – Mort de Julien.

Désormais, à l’écart de la vie active, et néanmoins sauvé par la protection de madame Bacciochi de la colère de Bonaparte, je quittai mon logement provisoire rue de Beaune, et j’allai demeurer rue de Miromesnil[375]. Le petit hôtel que je louai fut occupé depuis par M. de Lally-Tolendal et madame Denain, sa mieux aimée, comme on disait du temps de Diane de Poitiers. Mon jardinet aboutissait à un chantier et j’avais auprès de ma fenêtre un grand peuplier que M. Lally-Tolendal, afin de respirer un air moins humide, abattit lui-même de sa grosse main, qu’il voyait transparente et décharnée : c’était une illusion comme une autre. Le pavé de la rue se terminait alors devant ma porte ; plus haut, la rue ou le chemin montait à travers un terrain vague que l’on appelait la Butte-aux-Lapins. La Butte-aux-Lapins, semée de quelques maisons isolées, joignait à droite le jardin de Tivoli, d’où j’étais parti avec mon frère pour l’émigration, à gauche le parc de Monceaux. Je me promenais assez souvent dans ce parc abandonné ; la Révolution y commença parmi les orgies du duc d’Orléans : cette retraite avait été embellie de nudités de marbre et de ruines factices, symbole de la politique légère et débauchée qui allait couvrir la France de prostituées et de débris.

Je ne m’occupais de rien ; tout au plus m’entretenais-je dans le parc avec quelques sapins, ou causais-je du duc d’Enghien avec trois corbeaux, au bord d’une rivière artificielle cachée sous un tapis de mousse verte. Privé de ma légation alpestre et de mes amitiés de Rome, de même que j’avais été tout à coup séparé de mes attachements de Londres, je ne savais que faire de mon imagination et de mes sentiments ; je les mettais tous les soirs à la suite du soleil, et ses rayons ne les pouvaient emporter sur les mers. Je rentrais, et j’essayais de m’endormir au bruit de mon peuplier.

Pourtant ma démission avait accru ma renommée : un peu de courage sied toujours bien en France. Quelques-unes des personnes de l’ancienne société de madame de Beaumont m’introduisirent dans de nouveaux châteaux.

M. de Tocqueville[376], beau-frère de mon frère et tuteur de mes deux neveux orphelins, habitait le château de madame de Senozan : c’étaient partout des héritages d’échafaud[377]. Là, je voyais croître mes neveux avec leurs trois cousins de Tocqueville, entre lesquels s’élevait Alexis, auteur de la Démocratie en Amérique. Il était plus gâté à Verneuil que je ne l’avais été à Combourg. Est-ce la dernière renommée que j’aurai vue ignorée dans ses langes ? Alexis de Tocqueville a parcouru l’Amérique civilisée dont j’ai parcouru les forêts[378].

Verneuil a changé de maître ; il est devenu possession de madame de Saint-Fargeau, célèbre par son père et par la Révolution qui l’adopta pour fille.

Près de Mantes, au Ménil, était madame de Rosambo[379] : mon neveu, Louis de Chateaubriand, se maria dans la suite à mademoiselle d’Orglandes, nièce de madame de Rosambo[380] : celle-ci ne promène plus sa beauté autour de l’étang et sous les hêtres du manoir ; elle a passé. Quand j’allais de Verneuil au Ménil, je rencontrais Mézy[381] sur la route : madame de Mézy était le roman renfermé dans la vertu et la douleur maternelle. Du moins si son enfant qui tomba d’une fenêtre et se brisa la tête avait pu, comme les jeunes cailles que nous chassions, s’envoler par-dessus le château et se réfugier dans l’Île-Belle, île riante de la Seine : Coturnix per stipulas pascens !

De l’autre côté de cette Seine, non loin du Marais, madame de Vintimille m’avait présenté à Méréville[382]. Méréville était une oasis créée par le sourire d’une muse, mais d’une de ces muses que les poètes gaulois appellent les doctes fées. Ici les aventures de Blanca[383] et de Velléda furent lues devant d’élégantes générations, lesquelles, s’échappant les unes des autres comme des fleurs, écoutent aujourd’hui les plaintes de mes années.

Peu à peu mon intelligence fatiguée de repos, dans ma rue de Miromesnil, vit se former de lointains fantômes. Le Génie du christianisme m’inspira l’idée de faire la preuve de cet ouvrage, en mêlant des personnages chrétiens à des personnages mythologiques. Une ombre, que longtemps après j’appelai Cydomocée, se dessina vaguement dans ma tête, aucun trait n’en était arrêté. Une fois Cydomocée devinée, je m’enfermai avec elle, comme cela m’arrive toujours avec les filles de mon Imagination ; mais, avant qu’elles soient sorties de l’état de rêve et qu’elles soient arrivées des bords du Léthé par la porte d’ivoire, elles changent souvent de forme. Si je les crée par amour, je les défais par amour, et l’objet unique et chéri que je présente ensuite à la lumière est le produit de mille infidélités.

Je ne demeurai qu’un an dans la rue de Miromesnil, car la maison fut vendue. Je m’arrangeai avec madame la marquise de Coislin, qui me loua l’attique de son hôtel, place Louis XV[384].

Madame de Coislin[385] était une femme du plus grand air. Âgée de près de quatre-vingts ans, ses yeux fiers et dominateurs avaient une expression d’esprit et d’ironie. Madame de Coislin n’avait aucunes lettres, et s’en faisait gloire ; elle avait passé à travers le siècle voltairien sans s’en douter ; si elle en avait conçu une idée quelconque, c’était comme d’un temps de bourgeois diserts. Ce n’est pas qu’elle parlât jamais de sa naissance ; elle était trop supérieure pour tomber dans un ridicule : elle savait très bien voir les petites gens sans déroger ; mais enfin, elle était née du premier marquis de France. Si elle venait de Drogon de Nesle, tué dans la Palestine en 1096 ; de Raoul de Nesle, connétable et armé chevalier par Louis IX ; de Jean II de Nesle, régent de France pendant la dernière croisade de saint Louis, madame de Coislin avouait que c’était une bêtise du sort dont on ne devait pas la rendre responsable ; elle était naturellement de la cour, comme d’autres plus heureux sont de la rue, comme on est cavale de race ou haridelle de fiacre : elle ne pouvait rien à cet accident, et force lui était de supporter le mal dont il avait plu au ciel de l’affliger.

Madame de Coislin avait-elle eu des liaisons avec Louis XV ? elle ne me l’a jamais avoué : elle convenait pourtant qu’elle avait été fort aimée, mais elle prétendait avoir traité le royal amant avec la dernière rigueur. « Je l’ai vu à mes pieds, me disait-elle, il avait des yeux charmants et son langage était séducteur. Il me proposa un jour de me donner une toilette de porcelaine comme celle que possédait madame de Pompadour. — Ah ! sire, m’écriai-je, ce serait donc pour me cacher dessous ! »

Par un singulier hasard j’ai retrouvé cette toilette chez la marquise de Conyngham[386], à Londres ; elle l’avait reçue de George IV, et me la montrait avec une amusante simplicité.

Madame de Coislin habitait dans son hôtel une chambre s’ouvrant sous la colonnade qui correspond à la colonnade du Garde-Meuble. Deux marines de Vernet, que Louis le Bien-Aimé avait données à la noble dame, étaient accrochées sur une vieille tapisserie de satin verdâtre. Madame de Coislin restait couchée jusqu’à deux heures après midi, dans un grand lit à rideaux également de soie verte, assise et soutenue par des oreillers ; une espèce de coiffe de nuit mal attachée sur sa tête laissait passer ses cheveux gris. Des girandoles de diamants montés à l’ancienne façon descendaient sur les épaulettes de son manteau de lit semé de tabac, comme au temps des élégantes de la Fronde. Autour d’elle, sur la couverture, gisaient éparpillées des adresses de lettres, détachées des lettres mêmes, et sur lesquelles adresses madame de Coislin écrivait en tous sens ses pensées : elle n’achetait point de papier, c’était la poste qui le lui fournissait. De temps en temps, une petite chienne appelée Lili mettait le nez hors de ses draps, venait m’aboyer pendant cinq ou six minutes et rentrait en grognant dans le chenil de sa maîtresse. Ainsi le temps avait arrangé les jeunes amours de Louis XV.

Madame de Châteauroux et ses deux sœurs étaient cousines de madame de Coislin : celle-ci n’aurait pas été d’humeur, ainsi que madame de Mailly, repentante et chrétienne, à répondre à un homme qui l’insultait dans l’église Saint-Roch, par un nom grossier : « Mon ami, puisque vous me connaissez, priez Dieu pour moi. »

Madame de Coislin, avare de même que beaucoup de gens d’esprit, entassait son argent dans des armoires. Elle vivait toute rongée d’une vermine d’écus qui s’attachait à sa peau : ses gens la soulageaient. Quand je la trouvais plongée dans d’inextricables chiffres, elle me rappelait l’avare Hermocrate, qui, dictant son testament, s’était institué son héritier[387]. Elle donnait cependant à dîner par hasard ; mais elle déblatérait contre le café que personne n’aimait, suivant elle, et dont on n’usait que pour allonger le repas.

Madame de Chateaubriand fit un voyage à Vichy avec madame de Coislin et le marquis de Nesle[388] ; le marquis courait en avant et faisait préparer d’excellents dîners. Madame de Coislin venait à la suite, et ne demandait qu’une demi-livre de cerises. Au départ, on lui présentait d’énormes mémoires, alors c’était un train affreux. Elle ne voulait entendre qu’aux cerises ; l’hôte lui soutenait que, soit que l’on mangeât, ou qu’on ne mangeât pas, l’usage, dans une auberge, était de payer le dîner.

Madame de Coislin s’est fait un illuminisme à sa guise[389]. Crédule ou incrédule, le manque de foi la portait à se moquer des croyances dont la superstition lui faisait peur. Elle avait rencontré madame de Krüdener ; la mystérieuse Française n’était illuminée que sous bénéfice d’inventaire ; elle ne plut pas à la fervente Russe, laquelle ne lui agréa pas non plus. Madame de Krüdener dit passionnément à madame de Coislin : « Madame, quel est votre confesseur intérieur ? — Madame, répliqua madame de Coislin, je ne connais point mon confesseur intérieur ; je sais seulement que mon confesseur est dans l’intérieur de son confessionnal. » Sur ce, les deux dames ne se virent plus.

Madame de Coislin se vantait d’avoir introduit une nouveauté à la cour, la mode des chignons flottants, malgré la reine Marie Leczinska, fort pieuse, qui s’opposait à cette dangereuse innovation. Elle soutenait qu’autrefois une personne comme il faut ne se serait jamais avisée de payer son médecin. Se récriant contre l’abondance du linge de femme : « Cela sent la parvenue, disait-elle ; nous autres, femmes de la cour, nous n’avions que deux chemises ; on les renouvelait quand elles étaient usées ; nous étions vêtues de robes de soie, et nous n’avions pas l’air de grisettes comme ces demoiselles de maintenant. »

Madame Suard[390], qui demeurait rue Royale, avait un coq dont le chant, traversant l’intérieur des cours, importunait madame de Coislin. Elle écrivit à madame Suard : « Madame faites couper le cou à votre coq. » Madame Suard renvoya le messager avec ce billet : « Madame, j’ai l’honneur de vous répondre que je ne ferai pas couper le cou à mon coq. » La correspondance en demeura là. Madame de Coislin dit à madame de Chateaubriand : « Ah ! mon cœur, dans quel temps nous vivons ! C’est pourtant cette fille de Panckoucke, la femme de ce membre de l’Académie, vous savez ? »

M. Hennin[391], ancien commis des affaires étrangères, et ennuyeux comme un protocole, barbouillait de gros romans. Il lisait un jour à madame de Coislin une description : une amante en larmes et abandonnée pêchait mélancoliquement un saumon. Madame de Coislin, qui s’impatientait et n’aimait pas le saumon, interrompit l’auteur, et lui dit de cet air sérieux qui la rendait si comique : « Monsieur Hennin, ne pourriez-vous faire prendre un autre poisson à cette dame ? »

Les histoires que faisait madame de Coislin ne pouvaient se retenir, car il n’y avait rien dedans ; tout était dans la pantomime, l’accent et l’air de la conteuse : jamais elle ne riait. Il y avait un dialogue entre monsieur et madame Jacqueminot, dont la perfection passait tout. Lorsque, dans la conversation entre les deux époux, madame Jacqueminot répliquait : « Mais, monsieur Jacqueminot ! » ce nom était prononcé d’un tel ton qu’un fou rire vous saisissait. Obligée de le laisser passer, madame de Coislin attendait gravement, en prenant du tabac.

Lisant dans un journal la mort de plusieurs rois, elle ôta ses lunettes et dit en se mouchant : « Il y a une épizootie sur les bêtes à couronne. »

Au moment où elle était prête à passer, on soutenait au bord de son lit qu’on ne succombait que parce qu’on se laissait aller ; que si l’on était bien attentif et qu’on ne perdît jamais de vue l’ennemi, on ne mourrait point : « Je le crois, dit-elle ; mais j’ai peur d’avoir une distraction. » Elle expira.

Je descendis le lendemain chez elle ; je trouvai monsieur et madame d’Avaray[392], sa sœur et son beau-frère, assis devant la cheminée, une petite table entre eux, et comptant les louis d’un sac qu’ils avaient tiré d’une boiserie creuse. La pauvre morte était là dans son lit, les rideaux à demi fermés : elle n’entendait plus le bruit de l’or qui aurait dû la réveiller, et que comptaient des mains fraternelles.

Dans les pensées écrites par la défunte sur des marges d’imprimés et sur des adresses de lettres, il y en avait d’extrêmement belles. Madame de Coislin m’a montré ce qui restait de la cour de Louis XV sous Bonaparte et après Louis XVI, comme madame d’Houdetot m’avait fait voir ce qui traînait encore, au XIXe siècle, de la société philosophique.

 

Dans l’été de l’année 1805, j’allai rejoindre madame de Chateaubriand à Vichy, où madame de Coislin l’avait menée, comme je viens de le dire. Je n’y trouvai point Jussac, Termes, Flamarens que madame de Sévigné avait devant et après elle, en 1677 ; depuis cent vingt et quelques années, ils dormaient. Je laissai à Paris ma sœur, madame de Caud, qui s’y était établie depuis l’automne de 1804. Après un court séjour à Vichy, madame de Chateaubriand me proposa de voyager, afin de nous éloigner pendant quelque temps des tracasseries politiques.

On a recueilli dans mes œuvres deux petits Voyages que je fis alors en Auvergne et au Mont-Blanc[393]. Après trente-quatre ans d’absence, des hommes, étrangers à ma personne, viennent de me faire, à Clermont, la réception qu’on fait à un vieil ami. Celui qui s’est longtemps occupé des principes dont la race humaine jouit en communauté, a des amis, des frères et des sœurs dans toutes les familles : car si l’homme est ingrat, l’humanité est reconnaissante. Pour ceux qui se sont liés avec vous par une bienveillante renommée, et qui ne vous ont jamais vu, vous êtes toujours le même ; vous avez toujours l’âge qu’ils vous ont donné ; leur attachement, qui n’est point dérangé par votre présence, vous voit toujours jeune et beau comme les sentiments qu’ils aiment dans vos écrits.

Lorsque j’étais enfant, dans ma Bretagne, et que j’entendais parler de l’Auvergne, je me figurais que celle-ci était un pays bien loin, bien loin, où l’on voyait des choses étranges, où l’on ne pouvait aller qu’avec grand péril, en cheminant sous la garde de la sainte Vierge. Je ne rencontre point sans une sorte de curiosité attendrie ces petits Auvergnats qui vont chercher fortune dans ce grand monde avec un petit coffret de sapin. Ils n’ont guère que l’espérance dans leur boîte, en descendant de leurs rochers ; heureux s’ils la rapportent !

Hélas ! il n’y avait pas deux ans que madame de Beaumont reposait au bord du Tibre, lorsque je foulai sa terre natale, en 1805 ; je n’étais qu’à quelques lieues de ce Mont-Dore, où elle était venue chercher la vie qu’elle allongea un peu pour atteindre Rome. L’été dernier, en 1838, j’ai parcouru de nouveau cette même Auvergne. Entre ces dates, 1805 et 1838, je puis placer les transformations arrivées dans la société autour de moi.

Nous quittâmes Clermont, et, en nous rendant à Lyon, nous traversâmes Thiers et Roanne[394]. Cette route, alors peu fréquentée, suivait çà et là les rives du Lignon. L’auteur de l’Astrée, qui n’est pas un grand esprit, a pourtant inventé des lieux et des personnages qui vivent ; tant la fiction, quand elle est appropriée à l’âge où elle paraît, a de puissance créatrice ! Il y a, du reste, quelque chose d’ingénieusement fantastique dans cette résurrection des nymphes et des naïades qui se mêlent à des bergers, des dames et des chevaliers : ces mondes divers s’associent bien, et l’on s’accommode agréablement des fables de la mythologie, unies aux mensonges du roman : Rousseau a raconté comment il fut trompé par d’Urfé.

À Lyon, nous retrouvâmes M. Ballanche : il fit avec nous la course à Genève et au Mont-Blanc. Il allait partout où on le menait, sans qu’il y eût la moindre affaire. À Genève, je ne fus point reçu à la porte de la ville par Clotilde, fiancée de Clovis : M. de Barante, le père[395], était devenu préfet du Léman. J’allai voir à Coppet madame de Staël ; je la trouvai seule au fond de son château, qui renfermait une cour attristée. Je lui parlai de sa fortune et de sa solitude, comme d’un moyen précieux d’indépendance et de bonheur : je la blessai. Madame de Staël aimait le monde ; elle se regardait comme la plus malheureuse des femmes, dans un exil dont j’aurais été ravi. Qu’était-ce à mes yeux que cette infélicité de vivre dans ses terres, avec les conforts de la vie ? Qu’était-ce que ce malheur d’avoir de la gloire, des loisirs, de la paix, dans une riche retraite à la vue des Alpes, en comparaison de ces milliers de victimes sans pain, sans nom, sans secours, bannies dans tous les coins de l’Europe, tandis que leurs parents avaient péri sur l’échafaud ? Il est fâcheux d’être atteint d’un mal dont la foule n’a pas l’intelligence. Au reste, ce mal n’en est que plus vif : on ne l’affaiblit point en le confrontant avec d’autres maux, on n’est pas juge de la peine d’autrui ; ce qui afflige l’un fait la joie de l’autre ; les cœurs ont des secrets divers, incompréhensibles à d’autres cœurs. Ne disputons à personne ses souffrances ; il en est des douleurs comme des patries, chacun a la sienne.

Madame de Staël visita le lendemain madame de Chateaubriand à Genève, et nous partîmes pour Chamouny. Mon opinion sur les paysages des montagnes fit dire que je cherchais à me singulariser ; il n’en était rien. On verra, quand je parlerai du Saint-Gothard, que cette opinion m’est restée. On lit dans le Voyage au Mont-Blanc un passage que je rappellerai comme liant ensemble les événements passés de ma vie et les événements alors futurs de cette même vie, et aujourd’hui également passés.

 

« Il n’y a qu’une seule circonstance où il soit vrai que les montagnes inspirent l’oubli des troubles de la terre : c’est lorsqu’on se retire loin du monde pour se consacrer à la religion. Un anachorète qui se dévoue au service de l’humanité, un saint qui veut méditer les grandeurs de Dieu en silence, peuvent trouver la paix et la joie sur des roches désertes ; mais ce n’est point alors la tranquillité des lieux qui passe dans l’âme de ces solitaires, c’est au contraire leur âme qui répand sa sérénité dans la région des orages… Il y a des montagnes que je visiterais encore avec un plaisir extrême : ce sont celles de la Grèce et de la Judée. J’aimerais à parcourir les lieux dont mes nouvelles études me forcent de m’occuper chaque jour : j’irais volontiers chercher sur le Thabor et le Taygète d’autres couleurs et d’autres harmonies, après avoir peint les monts sans renommée et les vallées inconnues du Nouveau-Monde. » Cette dernière phrase annonçait le voyage que j’exécutai en effet l’année suivante, 1806.

 

À notre retour à Genève, sans avoir pu revoir madame de Staël à Coppet[396], nous trouvâmes les auberges encombrées. Sans les soins de M. de Forbin[397] qui survint et nous procura un mauvais dîner dans une antichambre noire, nous aurions quitté la patrie de Rousseau sans manger. M. de Forbin était alors dans la béatitude ; il promenait dans ses regards le bonheur intérieur qui l’inondait ; il ne touchait pas terre. Porté par ses talents et ses félicités, il descendait de la montagne comme du ciel, veste de peintre en justaucorps, palette au pouce, pinceaux en carquois. Bonhomme néanmoins, quoique excessivement heureux, se préparant à m’imiter un jour, quand j’aurais fait le voyage de Syrie, voulant même aller jusqu’à Calcutta, pour faire revenir les amours par une route extraordinaire, lorsqu’ils manqueraient dans les sentiers battus. Ses yeux avaient une protectrice pitié : j’étais pauvre, humble, peu sûr de ma personne, et je ne tenais pas dans mes mains puissantes le cœur des princesses. À Rome, j’ai eu le bonheur de rendre à M. de Forbin son dîner du lac ; j’avais le mérite d’être devenu ambassadeur. Dans ce temps-ci on retrouve roi le soir le pauvre diable qu’on a quitté le matin dans la rue.

Le noble gentilhomme, peintre par le droit de la Révolution, commençait cette génération d’artistes qui s’arrangent eux-mêmes en croquis, en grotesques, en caricatures. Les uns portent des moustaches effroyables, on dirait qu’ils vont conquérir le monde ; leurs brosses sont des hallebardes, leurs grattoirs des sabres ; les autres ont d’énormes barbes, des cheveux pendants ou bouffis ; ils fument un cigare en guise de volcan. Ces cousins de l’arc-en-ciel, comme parle notre vieux Régnier, ont la tête remplie de déluges, de mers, de fleuves, de forêts, de cataractes, de tempêtes ou de carnages, de supplices et d’échafauds. Chez eux sont des crânes humains, des fleurets, des mandolines, des morions et des dolimans. Hâbleurs, entreprenants, impolis, libéraux (jusqu’au portrait du tyran qu’ils peignent), ils visent à former une espèce à part entre le singe et le satyre ; ils tiennent à faire comprendre que le secret de l’atelier a ses dangers, et qu’il n’y a pas sûreté pour les modèles. Mais combien ne rachètent-ils pas ces travers par une existence exaltée, une nature souffrante et sensible, une abnégation entière d’eux-mêmes, un dévouement sans calcul aux misères des autres, une manière de sentir délicate, supérieure, idéalisée, une indigence fièrement accueillie et noblement supportée ; enfin, quelquefois par des talents immortels, fils du travail, de la passion, du génie et de la solitude !

Sortis de nuit de Genève pour retourner à Lyon, nous fûmes arrêtés au pied du fort de l’Écluse, en attendant l’ouverture des portes. Pendant cette station des sorcières de Macbeth sur la bruyère, il se passait en moi des choses étranges. Mes années expirées ressuscitaient et m’environnaient comme une bande de fantômes ; mes saisons brûlantes me revenaient dans leur flamme et leur tristesse. Ma vie, creusée par la mort de madame de Beaumont, était demeurée vide : des formes aériennes, houris ou songes, sortant de cet abîme, me prenaient par la main et me ramenaient au temps de la sylphide. Je n’étais plus aux lieux que j’habitais, je rêvais d’autres bords. Quelque influence secrète me poussait aux régions de l’Aurore, où m’entraînaient d’ailleurs le plan de mon nouveau travail et la voix religieuse qui me releva du vœu de la villageoise, ma nourrice. Comme toutes mes facultés s’étaient accrues, comme je n’avais jamais abusé de la vie, elle surabondait de la sève de mon intelligence, et l’art, triomphant dans ma nature, ajoutait aux inspirations du poète. J’avais ce que les Pères de la Thébaïde appelaient des ascensions de cœur. Raphaël (qu’on pardonne au blasphème de la similitude), Raphaël, devant la Transfiguration seulement ébauchée sur le chevalet, n’aurait pas été plus électrisé par son chef-d’œuvre que je ne l’étais par cet Eudore et cette Cymodocée, dont je ne savais pas encore le nom et dont j’entrevoyais l’image au travers d’une atmosphère d’amour et de gloire.

Ainsi le génie natif qui m’a tourmenté au berceau retourne quelquefois sur ses pas après m’avoir abandonné ; ainsi se renouvellent mes anciennes souffrances ; rien ne guérit en moi ; si mes blessures se ferment instantanément, elles se rouvrent tout à coup comme celles des crucifix du moyen âge, qui saignent à l’anniversaire de la Passion. Je n’ai d’autre ressource, pour me soulager dans ces crises, que de donner un libre cours à la fièvre de ma pensée, de même qu’on se fait percer les veines quand le sang afflue au cœur ou monte à la tête. Mais de quoi parlé-je ? Ô religion, où sont donc tes puissances, tes freins, tes baumes ! Est-ce que je n’écris pas toutes ces choses à d’innombrables années de l’heure où je donnai le jour à René ? J’avais mille raisons pour me croire mort, et je vis ! C’est grand-pitié. Ces afflictions du poète isolé, condamné à subir le printemps malgré Saturne, sont inconnues de l’homme qui ne sort point des lois communes ; pour lui, les années sont toujours jeunes : « Or, les jeunes chevreaux, dit Oppien, veillent sur l’auteur de leur naissance ; lorsque celui-ci vient à tomber dans les filets du chasseur, ils lui présentent avec la bouche l’herbe tendre et fleurie, qu’ils sont allés cueillir au loin, et lui apportent sur le bord des lèvres une eau fraîche, puisée dans le prochain ruisseau[398]. »

 

De retour à Lyon, j’y trouvai des lettres de M. Joubert : elles m’annonçaient son impossibilité d’être à Villeneuve avant le mois de septembre. Je lui répondis :

 

« Votre départ de Paris est trop éloigné et me gêne ; vous sentez que ma femme ne voudra jamais arriver avant vous à Villeneuve : c’est aussi une tête que celle-là, et, depuis qu’elle est avec moi, je me trouve à la tête de deux têtes très difficiles à gouverner. Nous resterons à Lyon, où l’on nous fait si prodigieusement manger que j’ai à peine le courage de sortir de cette excellente ville. L’abbé de Bonnevie est ici, de retour de Rome ; il se porte à merveille ; il est gai, il prêchaille et ne pense plus à ses malheurs : il vous embrasse et va vous écrire. Enfin tout le monde est dans la joie, excepté moi ; il n’y a que vous qui grogniez. Dites à Fontanes que j’ai dîné chez M. Saget. »

 

Ce M. Saget était la providence des chanoines ; il demeurait sur le coteau de Sainte-Foix, dans la région du bon vin. On montait chez lui à peu près par l’endroit où Rousseau avait passé la nuit au bord de la Saône.

 

« Je me souviens, dit-il, d’avoir passé une nuit délicieuse, hors de la ville, dans un chemin qui côtoyait la Saône. Des jardins élevés en terrasse bordaient le chemin du côté opposé : il avait fait très chaud ce jour-là ; la soirée était charmante, la rosée humectait l’herbe flétrie ; point de vent, une nuit tranquille ; l’air était frais sans être froid ; le soleil après son coucher avait laissé dans le ciel des vapeurs rouges, dont la réflexion rendait l’eau couleur de rose ; les arbres des terrasses étaient chargés de rossignols qui se répondaient de l’un à l’autre. Je me promenais dans une sorte d’extase, livrant mes sens et mon cœur à la jouissance de tout cela, et soupirant seulement un peu du regret d’en jouir seul. Absorbé dans ma douce rêverie, je prolongeai fort avant dans la nuit ma promenade, sans m’apercevoir que j’étais las. Je m’en aperçus enfin : je me couchai voluptueusement sur la tablette d’une espèce de niche ou de fausse porte enfoncée dans un mur de terrasse : le ciel de mon lit était formé par les têtes des arbres, un rossignol était précisément au-dessus de moi ; je m’endormis à son chant : mon sommeil fut doux ; mon réveil le fut davantage. Il était grand jour ; mes yeux en s’ouvrant virent l’eau, la verdure, un paysage admirable. »

 

Le charmant itinéraire de Rousseau à la main, on arrivait chez M. Saget. Cet antique et maigre garçon, jadis marié, portait une casquette verte, un habit de camelot gris, un pantalon de nankin, des bas bleus et des souliers de castor. Il avait vécu beaucoup à Paris et s’était lié avec mademoiselle Devienne[399]. Elle lui écrivait des lettres fort spirituelles, le gourmandait et lui donnait de très bons conseils : il n’en tenait compte, car il ne prenait pas le monde au sérieux, croyant apparemment, comme les Mexicains, que le monde avait déjà usé quatre soleils, et qu’au quatrième (lequel nous éclaire aujourd’hui) les hommes avaient été changés en magots. Il n’avait cure du martyre de saint Pothin et de saint Irénée, ni du massacre des protestants rangés côte à côte par ordre de Mandelot, gouverneur de Lyon, et ayant tous la gorge coupée du même côté. Vis-à-vis le champ des fusillades des Brotteaux, il m’en racontait les détails, tandis qu’il se promenait parmi ces ceps, mêlant son récit de quelques vers de Loyse Labbé : il n’aurait pas perdu un coup de dent durant les derniers malheurs de Lyon, sous la charte-vérité.

Certains jours, à Sainte-Foix, on étalait une certaine tête de veau marinée pendant cinq nuits, cuite dans du vin de Madère et rembourrée de choses exquises ; de jeunes paysannes très jolies servaient, à table ; elles versaient l’excellent vin du cru renfermé dans des dames-jeannes de la grandeur de trois bouteilles. Nous nous abattions, moi et le chapitre en soutane, sur le festin Saget : le coteau en était tout noir[400].

Notre dapifer trouva vite la fin de ses provisions. Dans la ruine de ses derniers moments, il fut recueilli par deux ou trois des vieilles maîtresses qui avaient pillé sa vie, « espèce de femmes, dit saint Cyprien, qui vivent comme si elles pouvaient être aimées, quæ sic vivis ut possis adamari. »

 

Nous nous arrachâmes aux délices de Capoue pour aller voir la Chartreuse, toujours avec M. Ballanche. Nous louâmes une calèche dont les roues disjointes faisaient un bruit lamentable. Arrivés à Voreppe, nous nous arrêtâmes dans une auberge au haut de la ville. Le lendemain, à la pointe du jour, nous montâmes à cheval et nous partîmes, précédés d’un guide. Au village de Saint-Laurent, au bas de la Grande-Chartreuse, nous franchîmes la porte de la vallée, et nous suivîmes, entre deux flancs de rochers, le chemin montant au monastère. Je vous ai parlé, à propos de Combourg, de ce que j’éprouvai dans ce lieu. Les bâtiments abandonnés se lézardaient sous la surveillance d’une espèce de fermier des ruines. Un frère lai était demeuré là, pour prendre soin d’un solitaire infirme qui venait de mourir : la religion avait imposé à l’amitié la fidélité et l’obéissance. Nous vîmes la fosse étroite fraîchement recouverte : Napoléon, dans ce moment, en allait creuser une immense à Austerlitz. On nous montra l’enceinte du couvent, les cellules, accompagnées chacune d’un jardin et d’un atelier ; on y remarquait des établis de menuisier et des rouets de tourneur : la main avait laissé tomber le ciseau. Une galerie offrait les portraits des supérieurs de la Chartreuse. Le palais ducal à Venise garde la suite des ritratti des doges ; lieux et souvenirs divers ! Plus haut, à quelque distance, on nous conduisit à la chapelle du reclus immortel de Le Sueur.

Après avoir dîné dans une vaste cuisine, nous repartîmes et nous rencontrâmes, porté en palanquin comme un rajah, M. Chaptal[401], jadis apothicaire, puis sénateur, ensuite possesseur de Chanteloup et inventeur du sucre de betterave, l’avide héritier des beaux roseaux indiens de la Sicile, perfectionnés par le soleil d’Otahiti. En descendant des forêts, j’étais occupé des anciens cénobites ; pendant des siècles, ils portèrent, avec un peu de terre dans le pan de leur robe, des plans de sapins, devenus des arbres sur les rochers. Heureux, ô vous qui traversâtes le monde sans bruit, et ne tournâtes pas même la tête en passant !

Nous n’eûmes pas plutôt atteint la porte de la vallée qu’un orage éclate ; un déluge se précipite, et des torrents troublés détalent en rugissant de toutes les ravines. Madame de Chateaubriand, devenue intrépide à force de peur, galopait à travers les cailloux, les flots et les éclairs. Elle avait jeté son parapluie pour mieux entendre le tonnerre ; le guide lui criait : « Recommandez votre âme à Dieu ! Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ! » Nous arrivâmes à Voreppe au son du tocsin ; les restes de l’orage déchiré étaient devant nous. On apercevait au loin dans la campagne l’incendie d’un village, et la lune arrondissant la partie supérieure de son disque au-dessus des nuages, comme le front pâle et chauve de saint Bruno, fondateur de l’ordre du silence. M. Ballanche, tout dégoutant de pluie, disait avec sa placidité inaltérable : « Je suis comme un poisson dans l’eau. » Je viens, en cette année 1838, de revoir Voreppe ; l’orage n’y était plus ; mais il m’en reste deux témoins, madame de Chateaubriand et M. Ballanche[402]. Je le fais observer, car j’ai eu trop souvent, dans ces Mémoires, à remarquer les absents.

De retour à Lyon, nous y laissâmes notre compagnon et nous allâmes à Villeneuve. Je vous ai raconté ce que c’était que cette petite ville, mes promenades et mes regrets aux bords de l’Yonne avec M. Joubert. Là, vivaient trois vieilles filles, mesdemoiselles Piat ; elles rappelaient les trois amies de ma grand’mère à Plancoët, à la différence près des positions sociales. Les vierges de Villeneuve moururent successivement, et je me souvenais d’elles à la vue d’un perron herbu, montant en dehors de leur maison déshabitée. Que disaient-elles en leur temps, ces demoiselles villageoises ? Elles parlaient d’un chien, et d’un manchon que leur père leur avait acheté jadis à la foire de Sens. Cela me charmait autant que le concile de cette même ville, où saint Bernard fit condamner Abailard, mon compatriote. Les vierges au manchon étaient peut-être des Héloïse ; elles aimèrent peut-être, et leurs lettres retrouvées un jour enchanteront l’avenir. Qui sait ? Elles écrivaient peut-être à leur seigneur, aussi leur père, aussi leur frère, aussi leur époux : « domino suo, imo patri, etc. », qu’elles se sentaient honorées du nom d’amie, du nom de maîtresse ou de courtisane, concubinæ vel scorti. « Au milieu de son sçavoir, » dit un docteur grave, « je trouve Abailard avoir fait un trait de folie admirable, quand il suborna d’amour Héloïse, son escolière. »

Une grande et nouvelle douleur me surprit à Villeneuve. Pour vous la raconter, il faut retourner quelques mois en arrière de mon voyage en Suisse. J’habitais encore la maison de la rue Miromesnil, lorsque, dans l’automne de 1804, madame de Caud vint à Paris. La mort de madame de Beaumont avait achevé d’altérer la raison de ma sœur ; peut s’en fallut qu’elle ne crût pas à cette mort, qu’elle ne soupçonnât du mystère dans cette disparition, ou qu’elle ne rangeât le ciel au nombre des ennemis qui se jouaient de ses maux. Elle n’avait rien : je lui avais choisi un appartement rue Caumartin, en la trompant sur le prix de la location et sur les arrangements que je lui fis prendre avec un restaurateur. Comme une flamme prête à s’éteindre, son génie jetait la plus vive lumière ; elle en était tout éclairée. Elle traçait quelques lignes qu’elle livrait au feu, ou bien elle copiait dans des ouvrages quelques pensées en harmonie avec la disposition de son âme. Elle ne resta pas longtemps rue Caumartin ; elle alla demeurer aux Dames Saint-Michel, rue du faubourg Saint-Jacques : madame de Navarre était supérieure du couvent. Lucile avait une petite cellule ayant vue sur le jardin : je remarquai qu’elle suivait des yeux, avec je ne sais quel désir sombre, les religieuses qui se promenaient dans l’enclos autour des carrés de légumes. On devinait qu’elle enviait la sainte, et qu’allant par-delà, elle aspirait à l’ange. Je sanctifierai ces Mémoires en y déposant, comme des reliques, ces billets de madame de Caud, écrits avant qu’elle eût pris son vol vers sa patrie éternelle.

 

17 janvier.

« Je me reposais de mon bonheur sur toi et sur madame de Beaumont, je me sauvais dans votre idée de mon ennui et de mes chagrins : toute mon occupation était de vous aimer. J’ai fait cette nuit de longues réflexions sur ton caractère et ta manière d’être. Comme toi et moi nous sommes toujours voisins, il faut, je crois, du temps pour me connaître, tant il y a diverses pensées dans ma tête ! tant ma timidité et mon espèce de faiblesse extérieure sont en opposition avec ma force intérieure ! En voilà trop sur moi. Mon illustre frère, reçois le plus tendre remercîment de toutes les complaisances et de toutes les marques d’amitié que tu n’as cessé de me donner. Voilà la dernière lettre de moi que tu recevras le matin. J’ai beau te faire part de mes idées. Elles n’en restent pas moins tout entières en moi. »

 

Sans date.

« Me crois-tu sérieusement, mon ami, à l’abri de quelque impertinence de M. Chênedollé ? Je suis bien décidée à ne point l’inviter à continuer ses visites ; je me résigne à ce que celle de mardi soit la dernière. Je ne veux pas gêner sa politesse. Je ferme pour toujours le livre de ma destinée, et je le scelle du sceau de la raison ; je n’en consulterai pas plus les pages, maintenant, sur les bagatelles que sur les choses importantes de la vie. Je renonce à toutes mes folles idées ; je ne veux m’occuper ni me chagriner de celles des autres ; je me livrerai à corps perdu à tous les événements de mon passage dans ce monde. Quelle pitié que l’attention que je me porte ! Dieu ne peut plus m’affliger qu’en toi. Je le remercie du précieux, bon et cher présent qu’il m’a fait en ta personne et d’avoir conservé ma vie sans tache : voilà tous mes trésors. Je pourrais prendre pour emblème de ma vie la lune dans un nuage, avec cette devise : Souvent obscurcie, jamais ternie. Adieu, mon ami. Tu seras peut-être étonné de mon langage depuis hier matin. Depuis t’avoir vu, mon cœur s’est relevé vers Dieu, et je l’ai placé tout entier au pied de la croix, sa seule et véritable place. »

 

Ce jeudi.

« Bonjour, mon ami. De quelle couleur sont tes idées ce matin ? Pour moi, je me rappelle que la seule personne qui put me soulager quand je craignais pour la vie de madame de Farcy fut celle qui me dit : — Mais il est dans l’ordre des choses possibles que vous mouriez avant elle. Pouvait-on frapper plus juste ? Il n’est rien tel, mon ami, que l’idée de la mort pour nous débarrasser de l’avenir. Je me hâte de te débarrasser de moi ce matin, car je me sens trop en train de dire de belles choses. Bonjour, mon pauvre frère. Tiens-toi en joie. »

 

Sans date.

« Lorsque madame de Farcy existait, toujours près d’elle, je ne m’étais pas aperçue du besoin d’être en société de pensées avec quelqu’un. Je possédais ce bien sans m’en douter. Mais depuis que nous avons perdu cette amie, et les circonstances m’ayant séparée de toi, je connus le supplice de ne pouvoir jamais délasser et renouveler son esprit dans la conversation de quelqu’un ; je sens que mes idées me font mal lorsque je ne puis m’en débarrasser ; cela tient sûrement à ma mauvaise organisation. Cependant je suis assez contente, depuis hier, de mon courage. Je ne fais nulle attention à mon chagrin, et à l’espèce de défaillance intérieure que j’éprouve. Je me suis délaissée. Continue à être toujours aimable envers moi : ce sera humanité ces jours-ci. Bonjour, mon ami. À tantôt, j’espère. »

 

Sans date.

« Sois tranquille, mon ami ; ma santé se rétablit à vue d’œil. Je me demande souvent pourquoi j’apporte tant de soin à l’étayer. Je suis comme un insensé qui édifierait une forteresse au milieu d’un désert. Adieu, mon pauvre frère. »

 

Sans date.

« Comme ce soir je souffre beaucoup de la tête, je viens tout simplement, au hasard, de t’écrire quelques pensées de Fénelon pour remplir mon engagement :

« — On est bien à l’étroit quand on se renferme au-dedans de soi. Au contraire, on est bien au large quand on sort de cette prison pour entrer dans l’immensité de Dieu.

« — Nous retrouverons bientôt ce que nous avons perdu. Nous en approchons tous les jours à grands pas. Encore un peu, et il n’y aura plus de quoi pleurer. C’est nous qui mourons : ce que nous aimons vit et ne mourra point.

« — Vous vous donnez des forces trompeuses, telles que la fièvre ardente en donne au malade. On voit en vous, depuis quelques jours, un mouvement convulsif pour montrer du courage et de la gaieté avec un fond d’agonie. »

« Voilà tout ce que ma tête et ma mauvaise plume me permettent de t’écrire ce soir. Si tu veux, je recommencerai demain et t’en conterai peut-être davantage. Bonsoir, mon ami. Je ne cesserai point de te dire que mon cœur se prosterne devant celui de Fénelon, dont la tendresse me semble si profonde et la vertu si élevée. Bonjour, mon ami.

« Je te dis à mon réveil mille tendresses et te donne cent bénédictions. Je me porte bien ce matin et suis inquiète si tu pourras me lire, et si ces pensées de Fénelon te paraîtront bien choisies. Je crains que mon cœur ne s’en soit trop mêlé. »

 

Sans date.

« Pourrais-tu penser que je m’occupe follement depuis hier à te corriger ? Les Blossac m’ont confié dans le plus grand secret une romance de toi. Comme je ne trouve pas que dans cette romance tu aies tiré parti de tes idées, je m’amuse à essayer de les rendre dans toute leur valeur. Peut-on pousser l’audace plus loin ? Pardonnez, grand homme, et ressouvenez-vous que je suis ta sœur, qu’il m’est un peu permis d’abuser de vos richesses. »

 

Saint-Michel.

« Je ne le dirai plus : Ne viens plus me voir, – parce que n’ayant désormais que quelques jours à passer à Paris, je sens que ta présence m’est essentielle. Ne me viens tantôt qu’à quatre heures ; je compte être dehors jusqu’à ce moment. Mon ami, j’ai dans la tête mille idées contradictoires de choses qui me semblent exister et n’exister pas, qui ont pour moi l’effet d’objets qui ne s’offriraient que dans une glace, dont on ne pourrait, par conséquent, s’assurer, quoiqu’on les vît distinctement. Je ne veux plus m’occuper de tout cela ; de ce moment-ci, je m’abandonne. Je n’ai pas comme toi la ressource de changer de rive, mais je sens le courage de n’attacher nulle importance aux personnes et aux choses de mon rivage et de me fixer entièrement, irrévocablement, dans l’auteur de toute justice et de toute vérité. Il n’y a qu’un déplaisir auquel je crains de mourir difficilement, c’est de heurter en passant, sans le vouloir, la destinée de quelque autre, non pas par l’intérêt qu’on pourrait prendre à moi ; je ne suis pas assez folle pour cela. »

 

Saint-Michel.

« Mon ami, jamais le son de ta voix ne m’a fait tant de plaisir que lorsque je l’entendis hier dans mon escalier. Mes idées, alors, cherchaient à surmonter mon courage. Je fus saisie d’aise de te sentir si près de moi ; tu parus et tout mon intérieur rentra dans l’ordre. J’éprouve quelquefois une grande répugnance de cœur à boire mon calice. Comment ce cœur, qui est un si petit espace, peut-il renfermer tant d’existence et tant de chagrins ? Je suis bien mécontente de moi, bien mécontente. Mes affaires et mes idées m’entraînent ; je ne m’occupe presque plus que de Dieu et je me borne à lui dire cent fois par jour : — Seigneur, hâtez-vous de m’exaucer, car mon esprit tombe dans la défaillance. »

 

Sans date.

« Mon frère, ne te fatigue ni de mes lettres, ni de ma présence ; pense que bientôt tu seras pour toujours délivré de mes importunités. Ma vie jette sa dernière clarté, lampe qui s’est consumée dans les ténèbres d’une longue nuit, et qui voit naître l’aurore où elle va mourir. Veuille, mon frère, donner un seul coup d’œil sur les premiers moments de notre existence ; rappelle-toi que souvent nous avons été assis sur les mêmes genoux, et pressés ensemble tous deux sur le même sein ; que déjà tu donnais des larmes aux miennes, que dès les premiers jours de ta vie tu as protégé, défendu ma frêle existence, que nos jeux nous réunissaient et que j’ai partagé tes premières études. Je ne te parlerai point de notre adolescence, de l’innocence de nos pensées et de nos joies, et du besoin mutuel de nous voir sans cesse. Si je te retrace le passé, je t’avoue ingénument, mon frère, que c’est pour me faire revivre davantage dans ton cœur. Lorsque tu partis pour la seconde fois de France, tu remis ta femme entre mes mains, tu me fis promettre de ne m’en point séparer. Fidèle à ce cher engagement, j’ai tendu volontairement mes mains aux fers et je suis entrée dans ces lieux destinés aux seules victimes vouées à la mort. Dans ces demeures, je n’ai eu d’inquiétude que sur ton sort ; sans cesse j’interrogeai sur toi les pressentiments de mon cœur. Lorsque j’eus recouvré la liberté, au milieu des maux qui vinrent m’accâbler, la seule pensée de notre réunion m’a soutenue. Aujourd’hui que je perds sans retour l’espoir de couler ma carrière auprès de toi, souffre mes chagrins. Je me résignerai à ma destinée, et ce n’est que parce que je dispute encore avec elle, que j’éprouve de si cruels déchirements ; mais quand je me serai soumise à mon sort… Et quel sort ! Où sont mes amis, mes protecteurs et mes richesses ! À qui importe mon existence, cette existence délaissée de tous, et qui pèse tout entière sur elle-même ? Mon Dieu ! n’est-ce pas assez pour ma faiblesse de mes maux présents, sans y joindre encore l’effroi de l’avenir ? Pardon, trop cher ami, je me résignerai ; je m’endormirai d’un sommeil de mort sur ma destinée. Mais, pendant le peu de jours que j’ai affaire dans cette ville, laisse-moi chercher en toi mes dernières consolations ; laisse-moi croire que ma présence t’est douce. Crois que, parmi les cœurs qui t’aiment, aucun n’approche de la sincérité et de la tendresse de mon impuissante amitié pour toi. Remplis ma mémoire de souvenirs agréables qui prolongent auprès de toi mon existence. Hier, lorsque tu me parlas d’aller chez toi, tu me semblais inquiet et sérieux, tandis que tes paroles étaient affectueuses. Quoi, mon frère, serais-je aussi pour toi un sujet d’éloignement et d’ennui ? Tu sais que ce n’est pas moi qui t’ai proposé l’aimable distraction d’aller te voir, que je t’ai promis de ne point en abuser ; mais si tu as changé d’avis, que ne me l’as-tu dit avec franchise ? Je n’ai point de courage contre tes politesses. Autrefois tu me distinguais un peu plus de la foule commune et me rendais plus de justice. Puisque tu comptes sur moi aujourd’hui, j’irai tantôt te voir à onze heures. Nous arrangerons ensemble ce qui te conviendra le mieux pour l’avenir. Je t’ai écrit, certaine que je n’aurais pas le courage de te dire un seul mot de ce que contient cette lettre. »

 

Cette lettre si poignante et tout admirable est la dernière que je reçus ; elle m’alarma par le redoublement de tristesse dont elle est empreinte. Je courus aux Dames Saint-Michel ; ma sœur se promenait dans le jardin avec madame de Navarre ; elle rentra quand on lui fit savoir que j’étais monté chez elle. Elle faisait visiblement des efforts pour rappeler ses idées et elle avait, par intervalles, un léger mouvement convulsif dans les lèvres. Je la suppliai de revenir à toute sa raison, de ne plus m’écrire des choses aussi injustes et qui me déchiraient le cœur, de ne plus penser que je pouvais jamais être fatigué d’elle. Elle parut un peu se calmer aux paroles que je multipliais pour la distraire et la consoler. Elle me dit qu’elle croyait que le couvent lui faisait mal, qu’elle se trouverait mieux dans un logement isolé, du côté du Jardin des Plantes, là où elle pourrait voir des médecins et se promener. Je l’invitai à suivre son goût, ajoutant qu’afin d’aider Virginie, sa femme de chambre, je lui donnerais le vieux Saint-Germain. Cette proposition parut lui faire grand plaisir, en souvenir de madame de Beaumont, et elle m’assura qu’elle allait s’occuper de son nouveau logement. Elle me demanda ce que je comptais faire cet été : je lui dis que j’irais à Vichy rejoindre ma femme, ensuite chez M. Joubert à Villeneuve, pour de là rentrer à Paris. Je lui proposai de venir avec nous. Elle me répondit qu’elle voulait passer l’été seule, et qu’elle allait renvoyer Virginie à Fougères. Je la quittai ; elle était plus tranquille.

Madame de Chateaubriand partit pour Vichy, et je me disposai à la suivre. Avant de quitter Paris, j’allai revoir Lucile. Elle était affectueuse ; elle me parla de ses petits ouvrages, dont on a vu les fragments si beaux, vers le commencement de ces Mémoires. J’encourageai au travail le grand poète ; elle m’embrassa, me souhaita un bon voyage, me fit promettre de revenir vite. Elle me reconduisit sur le palier de l’escalier, s’appuya sur la rampe et me regarda tranquillement descendre. Quand je fus au bas, je m’arrêtai, et, levant la tête, je criai à l’infortunée qui me regardait toujours : « Adieu, chère sœur ! à bientôt ! soigne-toi bien. Écris-moi à Villeneuve. Je t’écrirai. J’espère que l’hiver prochain, tu consentiras à vivre avec nous. »

Le soir, je vis le bonhomme Saint-Germain ; je lui donnai des ordres et de l’argent pour qu’il baissât secrètement les prix de toutes les choses dont elle pourrait avoir besoin. Je lui enjoignis de me tenir au courant de tout et de ne pas manquer de me demander de revenir, en cas qu’il eût affaire de moi. Trois mois s’écoulèrent. En arrivant à Villeneuve, je trouvai deux billets assez tranquillisants sur la santé de madame de Caud ; mais Saint-Germain oubliait de me parler de la nouvelle demeure de ma sœur. J’avais commencé à écrire à celle-ci une longue lettre, lorsque madame de Chateaubriand tomba tout à coup dangereusement malade : j’étais au bord de son lit quand on m’apporta une nouvelle lettre de Saint-Germain ; je l’ouvris : une ligne foudroyante m’apprenait la mort subite de Lucile.

J’ai pris soin de beaucoup de tombeaux dans ma vie, il était de mon sort et de la destinée de ma sœur que ses cendres fussent jetées au ciel. Je n’étais point à Paris au moment de sa mort ; je n’y avais aucun parent ; retenu à Villeneuve par l’état périlleux de ma femme, je ne pus courir à des restes sacrés ; des ordres transmis de loin arrivèrent trop tard pour prévenir une inhumation commune. Lucile était ignorée et n’avait pas un ami ; elle n’était connue que du vieux serviteur de madame de Beaumont, comme s’il eût été chargé de lier les deux destinées. Il suivit seul le cercueil délaissé, et il était mort lui-même avant que les souffrances de madame de Chateaubriand me permissent de la ramener à Paris.

Ma sœur fut enterrée parmi les pauvres : dans quel cimetière fut-elle déposée ? dans quel flot immobile d’un océan de morts fut-elle engloutie ? dans quelle maison expira-t-elle au sortir de la communauté des Dames de Saint-Michel ? Quand, en faisant des recherches, quand, en compulsant les archives des municipalités, les registres des paroisses, je rencontrerais le nom de ma sœur, à quoi cela me servirait-il[403] ? Retrouverais-je le même gardien de l’enclos funèbre ? retrouverais-je celui qui creusa une fosse demeurée sans nom et sans étiquette ? Les mains rudes qui touchèrent les dernières une argile si pure en auraient-elles gardé le souvenir ? Quel nomenclateur des ombres m’indiquerait la tombe effacée ? ne pourrait-il pas se tromper de poussière ? Puisque le ciel l’a voulu, que Lucile soit à jamais perdue ! Je trouve dans cette absence de lieu une distinction d’avec les sépultures de mes autres amis. Ma devancière dans ce monde et dans l’autre prie pour moi le Rédempteur ; elle le prie du milieu des dépouilles indigentes parmi lesquelles les siennes sont confondues : ainsi repose égarée, parmi les préférés de Jésus-Christ, la mère de Lucile et la mienne. Dieu aura bien su reconnaître ma sœur ; et elle, qui tenait si peu à la terre, n’y devait point laisser de traces. Elle m’a quitté, cette sainte de génie. Je n’ai pas été un seul jour sans la pleurer. Lucile aimait à se cacher ; je lui ai fait une solitude dans mon cœur : elle n’en sortira que quand j’aurai cessé de vivre[404].

Ce sont là les vrais, les seuls événements de ma vie réelle ! Que m’importaient, au moment où je perdais ma sœur, les milliers de soldats qui tombaient sur les champs de bataille, l’écroulement des trônes et le changement de la face du monde ?

La mort de Lucile atteignit aux sources de mon âme : c’était mon enfance au milieu de ma famille, c’étaient les premiers vestiges de mon existence qui disparaissaient. Notre vie ressemble à ces bâtisses fragiles, étayées dans le ciel par des arcs-boutants : ils ne s’écroulent pas à la fois, mais se détachent successivement ; ils appuient encore quelque galerie, quand déjà ils manquent au sanctuaire ou au berceau de l’édifice. Madame de Chateaubriand, toute meurtrie encore des caprices impérieux de Lucile, ne vit qu’une délivrance pour la chrétienne arrivée au repos du Seigneur. Soyons doux, si nous voulons être regrettés : la hauteur du génie et les qualités supérieures ne sont pleurées que des anges. Mais je ne puis entrer dans la consolation de madame de Chateaubriand.

 

Quand, revenant à Paris par la route de Bourgogne, j’aperçus la coupole du Val-de-Grâce et le dôme de Sainte-Geneviève, qui domine le Jardin des Plantes, j’eus le cœur navré : encore une compagne de ma vie laissée sur la route ! Nous rentrâmes à l’hôtel de Coislin, et, bien que M. de Fontanes, M. Joubert, M. de Clausel, M. Molé vinssent passer les soirées chez moi, j’étais travaillé de tant de souvenirs et de pensées, que je n’en pouvais plus. Demeuré seul derrière les chers objets qui m’avaient quitté, comme un marin étranger dont l’engagement est expiré et qui n’a ni foyers ni patrie, je frappais du pied la rive ; je brûlais de me jeter à la nage dans un nouvel océan pour me rafraîchir et le traverser. Nourrisson du Pinde et croisé à Solyme, j’étais impatient d’aller mêler mes délaissements aux ruines d’Athènes, mes pleurs aux larmes le Madeleine.

J’allai voir ma famille[405] en Bretagne, et, de retour à Paris, je partis pour Trieste le 13 juillet 1806 : madame de Chateaubriand m’accompagna jusqu’à Venise, où M. Ballanche la vint rejoindre[406].

Ma vie étant exposée heure par heure dans l’Itinéraire, je n’aurais plus rien à dire ici, s’il ne me restait quelques lettres inconnues écrites ou reçues pendant et après mon voyage. Julien, mon domestique et compagnon, a, de son côté, fait son Itinéraire auprès du mien, comme les passagers sur un vaisseau tiennent leur journal particulier dans un voyage de découverte. Le petit manuscrit qu’il met à ma disposition servira de contrôle à ma narration : je serai Cook, il sera Clarke[407].

Afin de mettre dans un plus grand jour la manière dont on est frappé dans l’ordre de la société et la hiérarchie des intelligences, je mêlerai ma narration à celle de Julien. Je le laisserai d’abord parler le premier, parce qu’il raconte quelques jours de voile faits sans moi de Modon à Smyrne.

 

ITINÉRAIRE DE JULIEN.

« Nous nous sommes embarqués le vendredi 1er août ; mais, le vent n’étant pas favorable pour sortir du port, nous y sommes restés jusqu’au lendemain à la pointe du jour. Alors le pilote du port est venu nous prévenir qu’il pouvait nous en sortir. Comme je n’avais jamais été sur mer, je m’étais fait une idée exagérée du danger, car je n’en voyais aucun pendant deux jours. Mais le troisième, il s’éleva une tempête ; les éclairs, le tonnerre, enfin un orage terrible nous assaillit et grossit la mer d’une façon effrayante. Notre équipage n’était composé que de huit matelots, d’un capitaine, d’un officier, d’un pilote et d’un cuisinier, et cinq passagers, compris Monsieur et moi, ce qui faisait en tout dix-sept hommes. Alors nous nous mîmes tous à aider aux matelots pour fermer les voiles, malgré la pluie dont nous fûmes bientôt traversés, ayant ôté nos habits pour agir plus librement. Ce travail m’occupait et me faisait oublier le danger qui, à la vérité, est plus effrayant par l’idée qu’on s’en forme qu’il ne l’est réellement. Pendant deux jours les orages se sont succédé, ce qui m’a aguerri dans mes premiers jours de navigation ; je n’étais aucunement incommodé. Monsieur craignait que je ne fusse malade en mer ; lorsque le calme fut rétabli, il me dit : « Me voilà rassuré sur votre santé ; puisque vous avez bien supporté ces deux jours d’orage, vous pouvez vous tranquilliser pour tout autre contretemps. » C’est ce qui n’a pas eu lieu dans le reste de notre trajet jusqu’à Smyrne. Le 10, qui était un dimanche, Monsieur a fait aborder près d’une ville turque nommée Modon, où il a débarqué pour aller en Grèce. Dans les passagers qui étaient avec nous, il y avait deux Milanais, qui allaient à Smyrne, pour faire leur état de ferblantier et fondeur d’étain. Dans les deux, il y en avait un, nommé Joseph, qui parlait assez bien la langue turque, à qui Monsieur proposa de venir avec lui comme domestique interprète, et dont il fait mention dans son Itinéraire. Il nous dit en nous quittant que ce voyage ne serait que de quelques jours, qu’il rejoindrait le bâtiment à une île où nous devions passer dans quatre ou cinq jours, et qu’il nous attendrait dans cette île, s’il y arrivait avant nous. Comme Monsieur trouvait en cet homme ce qui lui convenait pour ce petit voyage (de Sparte et d’Athènes), il me laissa à bord pour continuer ma route jusqu’à Smyrne et avoir soin de tous nos effets. Il m’avait remis une lettre de recommandation près le consul français, pour le cas où il ne nous rejoindrait pas ; c’est ce qui est arrivé. Le quatrième jour, nous sommes arrivés à l’île indiquée. Le capitaine est descendu à terre et Monsieur n’y était pas. Nous avons passé la nuit et l’avons attendu jusqu’à sept heures du matin. Le capitaine est retourné à terre pour prévenir qu’il était forcé de partir ayant bon vent et obligé qu’il était de tenir compte de son trajet. De plus, il voyait un pirate qui cherchait à nous approcher, il était urgent de se mettre promptement en défense. Il fit charger ses quatre pièces de canon et monter sur le pont ses fusils, pistolets et armes blanches ; mais comme le vent nous était avantageux, le pirate nous abandonna. Nous sommes arrivés un lundi 18, à sept heures du soir, dans le port de Smyrne. »

 

Après avoir traversé la Grèce, touché à Zéa et à Chio, je trouvai Julien à Smyrne. Je vois aujourd’hui, dans ma mémoire, la Grèce comme un de ces cercles éclatants qu’on aperçoit quelquefois en fermant les yeux. Sur cette phosphorescence mystérieuse se dessinent des ruines d’une architecture fine et admirable, le tout rendu plus resplendissant encore par je ne sais quelle autre clarté des Muses. Quand retrouverai-je le thym de l’Hymette, les lauriers-roses des bords de l’Eurotas ? Un des hommes que j’ai laissés avec le plus d’envie sur des rives étrangères, c’est le douanier turc du Pirée : il vivait seul, gardien de trois ports déserts, promenant ses regards sur des îles bleuâtres, des promontoires brillants, des mers dorées. Là, je n’entendais que le bruit des vagues dans le tombeau détruit de Thémistocle, et le murmure des lointains souvenirs : au silence des débris de Sparte, la gloire même était muette.

J’abandonnai, au berceau de Mélésigène, mon pauvre drogman Joseph, le Milanais, dans sa boutique de ferblantier, et je m’acheminai vers Constantinople. Je passai à Pergame, voulant d’abord aller à Troie, par piété poétique ; une chute de cheval m’attendait au début de ma route ; non pas que Pégase bronchât, mais je dormais. J’ai rappelé cet accident dans mon Itinéraire ; Julien le raconte aussi, et il fait, à propos des routes et des chevaux, des remarques dont je certifie l’exactitude.

 

ITINÉRAIRE DE JULIEN.

« Monsieur, qui s’était endormi sur son cheval, est tombé sans se réveiller. Aussitôt son cheval s’est arrêté, ainsi que le mien qui le suivait. Je mis de suite pied à terre pour en savoir la cause, car il m’était impossible de la voir à la distance d’une toise. Je vois Monsieur à moitié endormi à côté de son cheval, et tout étonné de se trouver à terre ; il m’a assuré qu’il ne s’était pas blessé. Son cheval n’a pas cherché à s’éloigner, ce qui aurait été dangereux, car des précipices se trouvaient très près du lieu où nous étions. »

 

Au sortir de la Somma, après avoir passé Pergame, j’eus avec mon guide la dispute qu’on lit dans l’Itinéraire. Voici le récit de Julien :

 

« Nous sommes partis de très bonne heure de ce village, après avoir remonté notre cantine. À peu de distance du village, je fus très étonné de voir Monsieur en colère contre notre conducteur ; je lui en demandai le motif. Alors Monsieur me dit qu’il était convenu avec le conducteur, à Smyrne, qu’il le mènerait dans les plaines de Troie, chemin faisant, et que, dans ce moment, il s’y refusait en disant que ces plaines étaient infestées de brigands. Monsieur n’en voulait rien croire et n’écoutait personne. Comme je voyais qu’il s’emportait de plus en plus, je fis signe au conducteur de venir près de l’interprète et du janissaire pour m’expliquer ce qu’on lui avait dit des dangers qu’il y avait à courir dans les plaines que Monsieur voulait visiter. Le conducteur dit à l’interprète qu’on lui avait assuré qu’il fallait être en très grand nombre pour ne pas être attaqué : le janissaire me dit la même chose. Alors, j’allai trouver Monsieur et lui répétai ce qu’ils m’avaient dit tous trois, et, de plus, que nous trouverions à une journée de marche un petit village où il y avait une espèce de consul qui pourrait nous instruire de la vérité. D’après ce rapport, Monsieur se calma et nous continuâmes notre route jusqu’à cet endroit. Aussitôt arrivé, il se rendit près du consul, qui lui dit tous les dangers qu’il courait, s’il persistait à vouloir aller en si petit nombre dans ces plaines de Troie. Alors Monsieur a été obligé de renoncer à son projet, et nous continuâmes notre route pour Constantinople. »

 

J’arrive à Constantinople[408].

 

MON ITINÉRAIRE.

« L’absence presque totale des femmes, le manque de voitures à roues et les meutes de chiens sans maîtres furent les trois caractères distinctifs qui me frappèrent d’abord dans l’intérieur de cette ville extraordinaire. Comme on ne marche guère qu’en babouches, qu’on n’entend point de bruit de carrosses et de charrettes, qu’il n’y a point de cloches, ni presque pas de métiers à marteau, le silence est continuel. Vous voyez autour de vous une foule muette qui semble vouloir passer sans être aperçue, et qui a toujours l’air de se dérober aux regards du maître. Vous arrivez sans cesse d’un bazar à un cimetière, comme si les Turcs n’étaient là que pour acheter, vendre et mourir. Les cimetières, sans murs et placés au milieu des rues, sont des bois magnifiques de cyprès : les colombes font leurs nids dans ces cyprès et partagent la paix des morts. On découvre çà et là quelques monuments antiques qui n’ont de rapport ni avec les hommes modernes, ni avec les monuments nouveaux dont ils sont environnés ; on dirait qu’ils ont été transportés dans cette ville orientale par l’effet d’un talisman. Aucun signe de joie, aucune apparence de bonheur ne se montre à vos yeux ; ce qu’on voit n’est pas un peuple, mais un troupeau qu’un iman conduit et qu’un janissaire égorge. Au milieu des prisons et des bagnes, s’élève un sérail, capitole de la servitude : c’est là qu’un gardien sacré conserve soigneusement les germes de la peste et les lois primitives de la tyrannie. »

 

Julien, lui, ne se perd pas ainsi dans les nues :

 

ITINÉRAIRE DE JULIEN.

« L’intérieur de Constantinople est très désagréable par sa pente vers le canal et le port ; on est obligé de mettre dans toutes les rues qui descendent dans cette direction (rues fort mal pavées) des retraites très près les unes des autres, pour retenir les terres que l’eau entraînerait. Il y a peu de voitures : les Turcs font beaucoup plus usage de chevaux de selle que les autres nations. Il y a dans le quartier français quelques chaises à porteurs pour les dames. Il y a aussi des chameaux et des chevaux de somme pour le transport des marchandises. On voit également des portefaix, qui sont des Turcs ayant de très gros et longs bâtons ; ils peuvent se mettre cinq ou six à chaque bout et portent des charges énormes d’un pas régulier ; un seul homme porte aussi de très lourds fardeaux. Ils ont une espèce de crochet qui leur prend depuis les épaules jusqu’aux reins, et avec une remarquable adresse d’équilibre, ils portent tous les paquets sans être attachés. »

 

MON ITINÉRAIRE.

« Nous étions sur le vaisseau à peu près deux cents passagers, hommes, femmes, enfants et vieillards. On voyait autant de nattes rangées en ordre des deux côtés de l’entrepont. Dans cette espèce de république, chacun faisait son ménage à volonté : les femmes soignaient leurs enfants, les hommes fumaient ou préparaient leur dîner, les papas causaient ensemble. On entendait de tous côtés le son des mandolines, des violons et des lyres. On chantait, on dansait, on riait, on priait. Tout le monde était dans la joie. On me disait : « Jérusalem ! » en me montrant le midi ; et je répondais : « Jérusalem ! » Enfin, sans la peur, nous eussions été les plus heureuses gens du monde ; mais, au moindre vent, les matelots pliaient les voiles, les pèlerins criaient : Christos, Kyrie eleison ! L’orage passé, nous reprenions notre audace. »

 

Ici, je suis battu par Julien :

 

ITINÉRAIRE DE JULIEN.

« Il a fallu nous occuper de notre départ pour Jaffa, qui eut lieu le jeudi 18 septembre. Nous nous sommes embarqués sur un bâtiment grec, où il y avait au moins, tant hommes que femmes et enfants, cent cinquante Grecs qui allaient en pèlerinage à Jérusalem, ce qui causait beaucoup d’embarras dans le bâtiment.

« Nous avions, de même que les autres passagers, nos provisions de bouche et nos ustensiles de cuisine que j’avais achetés à Constantinople. J’avais, en outre, une autre provision assez complète que M. l’ambassadeur nous avait donnée, composée de très beaux biscuits, jambons, saucissons, cervelas ; vins de différentes sortes, rhum, sucre, citrons, jusqu’à du vin de quinquina contre la fièvre. Je me trouvais donc pourvu d’une provision très abondante, que je ménageais et ne consommais qu’avec une grande économie, sachant que nous n’avions pas que ce trajet à faire : tout était serré où aucun passager ne pouvait aller.

« Notre trajet, qui n’a été que de treize jours, m’a paru très long par toutes sortes de désagréments et de malpropretés sur le bâtiment. Pendant plusieurs jours de mauvais temps que nous avons eus, les femmes et les enfants étaient malades, vomissaient partout, au point que nous étions obligés d’abandonner notre chambre et de coucher sur le pont. Nous y mangions beaucoup plus commodément qu’ailleurs, ayant pris le parti d’attendre que tous nos Grecs aient fini leur tripotage. »

 

Je passe le détroit des Dardanelles ; je touche à Rhodes, et je prends un pilote pour la côte de Syrie. – Un calme nous arrête sous le continent de l’Asie, presque en face de l’ancien cap Chélidonia. – Nous restons deux jours en mer, sans savoir où nous étions.

 

MON ITINÉRAIRE.

« Le temps était si beau et l’air si doux, que tous les passagers restaient la nuit sur le pont. J’avais disputé un point du gaillard d’arrière à deux gros caloyers qui ne me l’avaient cédé qu’en grommelant. C’était là que je dormais le 30 de septembre, à six heures du matin, lorsque je fus éveillé par un bruit confus de voix : j’ouvris les yeux et j’aperçus les pèlerins qui regardaient vers la proue du vaisseau. Je demandai ce que c’était ; on me cria : Signor, il Carmelo ! Le Carmel ! Le vent s’était levé la veille à huit heures du soir, et, dans la nuit, nous étions arrivés à la vue des côtes de Syrie. Comme j’étais couché tout habillé, je fus bientôt debout, m’enquérant de la montagne sacrée. Chacun s’empressait de me la montrer de la main ; mais je n’apercevais rien, à cause du soleil qui commençait à se lever en face de nous. Ce moment avait quelque chose de religieux et d’auguste ; tous les pèlerins, le chapelet à la main, étaient restés en silence dans la même attitude, attendant l’apparition de la Terre Sainte ; le chef des papas priait à haute voix : on n’entendait que cette prière et le bruit de la course du vaisseau que le vent le plus favorable poussait sur une mer brillante. De temps en temps un cri s’élevait de la proue, quand on revoyait le Carmel. J’aperçus enfin, moi-même, cette montagne, comme une tache ronde au-dessous des rayons du soleil. Je me mis alors à genoux à la manière des Latins. Je ne sentis point cette espèce de trouble que j’éprouvai en découvrant les côtes de la Grèce : mais la vue du berceau des Israélites et de la patrie des chrétiens me remplit de joie et de respect. J’allais descendre sur la terre des prodiges, aux sources de la plus étonnante poésie, aux lieux où, même humainement parlant, s’est passé le plus grand événement qui ait jamais changé la face du monde.

« Le vent nous manqua à midi ; il se leva de nouveau à quatre heures ; mais, par l’ignorance du pilote, nous dépassâmes le but… À deux heures de l’après-midi, nous revîmes Jaffa.

« Un bateau se détacha de la terre avec trois religieux. Je descendis avec eux dans la chaloupe ; nous entrâmes dans le port par une ouverture pratiquée entre des rochers, et dangereuse même pour un caïque.

« Les Arabes du rivage s’avancèrent dans l’eau jusqu’à la ceinture, afin de nous charger sur leurs épaules. Il se passa, là, une scène assez plaisante : mon domestique était vêtu d’une redingote blanchâtre ; le blanc étant la couleur de distinction chez les Arabes, ils jugèrent que Julien était le scheik. Ils se saisirent de lui et l’emportèrent en triomphe, malgré ses protestations, tandis que, grâce à mon habit bleu, je me sauvais obscurément sur le dos d’un mendiant déguenillé. »

 

Maintenant, entendons Julien, principal acteur de la scène :

 

ITINÉRAIRE DE JULIEN.

« Ce qui m’a beaucoup étonné, c’est de voir venir six Arabes pour me porter à terre, tandis qu’il n’y en avait que deux pour Monsieur, ce qui l’amusait beaucoup de me voir porter comme une châsse. Je ne sais si ma mise leur a paru plus brillante que celle de Monsieur : il avait une redingote brune et boutons pareils, la mienne était blanchâtre, avec des boutons de métal blanc qui jetaient assez d’éclat par le soleil qu’il faisait ; c’est ce qui a pu, sans doute, leur causer cette méprise.

« Nous sommes entrés le mercredi 1er octobre chez les religieux de Jaffa, qui sont de l’ordre des Cordeliers, parlant latin et italien, mais très peu français. Ils nous ont très bien reçus et ont fait tout leur possible pour nous procurer tout ce qui nous était nécessaire. »

 

J’arrive à Jérusalem. – Par le conseil des Pères du couvent, je traverse vite la cité sainte pour aller au Jourdain. – Après m’être arrêté au couvent de Bethléem, je pars avec une escorte d’Arabes ; je m’arrête à Saint-Saba. – À minuit, je me trouve au bord de la mer Morte.

 

MON ITINÉRAIRE.

« Quand on voyage dans la Judée, d’abord un grand ennui saisit le cœur ; mais lorsque, passant de solitude en solitude, l’espace s’étend sans bornes devant vous, peu à peu l’ennui se dissipe, on éprouve une terreur secrète qui, loin d’abaisser l’âme, donne du courage et élève le génie. Des aspects extraordinaires décèlent de toutes parts une terre travaillée par des miracles : le soleil brûlant, l’aigle impétueux, le figuier stérile, toute la poésie, tous les tableaux de l’Écriture sont là. Chaque nom renferme un mystère ; chaque grotte déclare l’avenir ; chaque sommet retentit des accents d’un prophète. Dieu même a parlé sur ces bords : les torrents desséchés, les rochers fendus, les tombeaux entr’ouverts, attestent le prodige ; le désert paraît encore muet de terreur, et l’on dirait qu’il n’a osé rompre le silence depuis qu’il a entendu la voix de l’Éternel.

« Nous descendîmes de la croupe de la montagne, afin d’aller passer la nuit au bord de la mer Morte, pour remonter ensuite au Jourdain. »

 

ITINÉRAIRE DE JULIEN.

« Nous sommes descendus de cheval pour les laisser reposer et manger, ainsi que nous, qui avions une assez bonne cantine que les religieux de Jérusalem nous avaient donnée. Après notre collation faite, nos Arabes allèrent à une certaine distance de nous, pour écouter, l’oreille sur terre, s’ils entendaient quelque bruit ; nous ayant assuré que nous pouvions être tranquilles, alors chacun s’est abandonné au sommeil. Quoique couché sur des cailloux, j’avais fait un très bon somme, quand Monsieur vint me réveiller, à cinq heures du matin, pour faire préparer tout notre monde à partir. Il avait déjà empli une bouteille en fer-blanc, tenant environ trois chopines, de l’eau de la mer Morte, pour rapporter à Paris. »

 

MON ITINÉRAIRE.

« Nous levâmes le camp, et nous cheminâmes pendant une heure et demie avec une peine excessive dans une arène blanche et fine. Nous avancions vers un petit bois d’arbres de baume et de tamarins, qu’à mon grand étonnement je voyais s’élever du milieu d’un sol stérile. Tout à coup, les Bethléémites s’arrêtèrent et montrèrent de la main, au fond d’une ravine, quelque chose que je n’avais pas aperçu. Sans pouvoir dire ce que c’était, j’entrevoyais comme une espèce de sable en mouvement sur l’immobilité du sol. Je m’approchai de ce singulier objet, et je vis un fleuve jaune que j’avais peine à distinguer de l’arène de ses deux rives. Il était profondément encaissé, et roulait avec lenteur une onde épaisse : c’était le Jourdain…

« Les Bethléémites se dépouillèrent et se plongèrent dans le Jourdain. Je n’osais les imiter, à cause de la fièvre qui me tourmentait toujours. »

 

ITINÉRAIRE DE JULIEN.

« Nous sommes arrivés au Jourdain à sept heures du matin, par des sables où nos chevaux entraient jusqu’aux genoux, et par des fossés qu’ils avaient peine à remonter. Nous avons parcouru le rivage jusqu’à dix heures, et, pour nous délasser, nous nous sommes baignés très commodément par l’ombre des arbrisseaux qui bordent le fleuve. Il aurait été très facile de passer de l’autre côté à la nage, n’ayant de largeur, à l’endroit où nous étions, qu’environ 40 toises ; mais il n’eût pas été prudent de le faire, car il y avait des Arabes qui cherchaient à nous rejoindre, et en peu de temps ils se réunissent en très grand nombre. Monsieur a empli sa seconde bouteille de fer-blanc d’eau du Jourdain. »

 

Nous rentrâmes dans Jérusalem : Julien n’est pas beaucoup frappé des saints lieux : en vrai philosophe, il est sec : « Le Calvaire, dit-il, est dans la même église, sur une hauteur, semblable à beaucoup d’autres hauteurs sur lesquelles nous avons monté, et d’où l’on ne voit au loin que des terres en friche, et, pour tous bois, des broussailles et arbustes rongés par les animaux. La vallée de Josaphat se trouve en dehors, au pied du mur de Jérusalem, et ressemble à un fossé de rempart. »

Je quittai Jérusalem, j’arrivai à Jaffa, et je m’embarquai pour Alexandrie. D’Alexandrie j’allai au Caire, et je laissai Julien chez M. Drovetti, qui eut la bonté de me noliser un bâtiment autrichien pour Tunis. Julien continue son journal à Alexandrie : « Il y a, dit-il, des juifs qui font l’agiotage comme partout où ils sont. À une demi-lieue de la ville, il y a la colonne de Pompée, qui est en granit rougeâtre, montée sur un massif de pierres de taille. »

 

MON ITINÉRAIRE.

« Le 23 novembre, à midi, le vent étant devenu favorable, je me rendis à bord du vaisseau. J’embrassai M. Drovetti sur le rivage, et nous nous promîmes amitié et souvenance : j’acquitte aujourd’hui ma dette.

« Nous levâmes l’ancre à deux heures. Un pilote nous mit hors du port. Le vent était faible et de la partie du midi. Nous restâmes trois jours à la vue de la colonne de Pompée, que nous découvrions à l’horizon. Le soir du troisième jour, nous entendîmes le coup de canon de retraite du port d’Alexandrie. Ce fut comme le signal de notre départ définitif, car le vent du nord se leva, et nous fîmes voile à l’occident.

« Le 1er décembre, le vent, se fixant à l’ouest, nous barra le chemin. Peu à peu il descendit au sud-ouest et se changea en une tempête qui ne cessa qu’à notre arrivée à Tunis. Pour occuper mon temps, je copiais et mettais en ordre les notes de ce voyage et les descriptions des Martyrs. La nuit, je me promenais sur le pont avec le second, le capitaine Dinelli. Les nuits passées au milieu des vagues, sur un vaisseau battu de la tempête, ne sont pas stériles ; l’incertitude de notre avenir donne aux objets leur véritable prix : la terre, contemplée du milieu d’une mer orageuse, ressemble à la vie considérée par un homme qui va mourir. »

 

ITINÉRAIRE DE JULIEN.

« Après notre sortie du port d’Alexandrie, nous avons été assez bien pendant les premiers jours, mais cela n’a pas duré, car nous avons toujours eu mauvais temps et mauvais vent pendant le reste du trajet. Il y avait toujours de garde sur le pont un officier, le pilote et quatre matelots. Quand nous voyions, à la fin du jour, que nous allions avoir une mauvaise nuit, nous montions sur le pont. Vers minuit, je faisais notre punch. Je commençais toujours à en donner à notre pilote et aux quatre matelots, ensuite j’en servais à Monsieur, à l’officier et à moi ; mais nous ne prenions pas cela aussi tranquillement que dans un café. Cet officier avait beaucoup plus d’usage que le capitaine ; il parlait très bien français, ce qui nous a été très agréable dans notre trajet. »

 

Nous continuons notre navigation et nous mouillons devant les îles Kerkeni.

 

MON ITINÉRAIRE.

« Un orage du sud-est s’éleva à notre grande joie, et en cinq jours nous arrivâmes dans les eaux de l’île de Malte. Nous la découvrîmes la veille de Noël ; mais, le jour de Noël même, le vent se rangeant à l’ouest-nord-ouest, nous chassa au midi de Lampedouse. Nous restâmes dix-huit jours sur la côte orientale du royaume de Tunis, entre la vie et la mort. Je n’oublierai de ma vie la journée du 28.

« Nous jetâmes l’ancre devant les îles de Kerkeni. Nous restâmes huit jours à l’ancre dans la petite Syrte, où je vis commencer l’année 1807. Sous combien d’astres et dans combien de fortunes diverses j’avais déjà vu se renouveler pour moi les années, qui passent si vite ou qui sont si longues ! Qu’ils étaient loin de moi ces temps de mon enfance où je recevais avec un cœur palpitant de joie la bénédiction et les présents paternels ! Comme ce premier jour de l’année était attendu ! Et maintenant, sur un vaisseau étranger, au milieu de la mer, à la vue d’une terre barbare, ce premier jour s’envolait pour moi, sans témoins, sans plaisirs, sans les embrassements de la famille, sans ces tendres souhaits de bonheur qu’une mère forme pour son fils avec tant de sincérité ! Ce jour, né du sein des tempêtes, ne laissait tomber sur mon front que des soucis, des regrets et des cheveux blancs. »

 

Julien est exposé à la même destinée, et il me reprend d’une de ces impatiences dont, heureusement, je me suis corrigé.

 

ITINÉRAIRE DE JULIEN.

« Nous étions très près de l’île de Malte et nous avions à craindre d’être aperçus par quelque bâtiment anglais qui aurait pu nous forcer d’entrer dans le port ; mais aucun n’est venu à notre rencontre. Notre équipage se trouvait très fatigué, et le vent continuait à ne pas nous être favorable. Le capitaine voyant sur sa carte un mouillage nommé Kerkeni, duquel nous n’étions pas éloignés, fit voile dessus, sans en prévenir Monsieur, lequel, voyant que nous approchions de ce mouillage, s’est fâché de ce qu’il n’avait pas été consulté, disant au capitaine qu’il devait continuer sa route, ayant supporté de plus mauvais temps. Mais nous étions trop avancés pour reprendre notre route, et, d’ailleurs, la prudence du capitaine a été fort approuvée, car, cette nuit-là, le vent est devenu bien plus fort et la mer très mauvaise. Ayant été obligés de rester vingt-quatre heures de plus que notre prévision dans le mouillage, Monsieur en marquait vivement son mécontentement au capitaine, malgré les justes raisons que celui-ci lui donnait.

« Il y avait environ un mois que nous naviguions, et il ne nous fallait plus que sept ou huit heures pour arriver dans le port de Tunis. Tout à coup le vent devint si violent que nous fûmes obligés de nous mettre au large, et nous restâmes trois semaines sans pouvoir aborder ce port. C’est encore dans ce moment que Monsieur reprocha de nouveau au capitaine d’avoir perdu trente-six heures au mouillage. On ne pouvait le persuader qu’il nous serait arrivé plus grand malheur si le capitaine eût été moins prévoyant. Le malheur que je voyais était de voir nos provisions baisser, sans savoir quand nous arriverions. »

 

Je foulai enfin le sol de Carthage. Je trouvai chez M. et madame Devoise l’hospitalité la plus généreuse. Julien fait bien connaître mon hôte ; il parle aussi de la campagne et des Juifs : « Ils prient et pleurent, » dit-il.

Un brick de guerre américain m’ayant donné passage à son bord, je traversai le lac de Tunis pour me rendre à La Goulette. « Chemin faisant, dit Julien, je demandai à Monsieur s’il avait pris l’or qu’il avait mis dans le secrétaire de la chambre où il couchait ; il me dit qu’il l’avait oublié, et je fus obligé de retourner à Tunis. » L’argent ne peut jamais me demeurer dans la cervelle.

Quand j’arrivai d’Alexandrie, nous jetâmes l’ancre en face les débris de la cité d’Annibal. Je les regardais du bord sans pouvoir deviner ce que c’était. J’apercevais quelques cabanes de Maures, un ermitage musulman sur la pointe d’un cap avancé, des brebis paissant parmi des ruines, ruines si peu apparentes que je les distinguais à peine du sol qui les portait : c’était Carthage. Je la visitai avant de m’embarquer pour l’Europe.

 

MON ITINÉRAIRE.

« Du sommet de Byrsa, l’œil embrasse les ruines de Carthage qui sont plus nombreuses qu’on ne le pense généralement : elles ressemblent à celles de Sparte, n’ayant rien de bien conservé, mais occupant un espace considérable. Je les vis au mois de février ; les figuiers, les oliviers et les caroubiers donnaient déjà leurs premières feuilles ; de grandes angéliques et des acanthes formaient des touffes de verdure parmi les débris de marbre de toutes couleurs. Au loin, je promenais mes regards sur l’isthme, sur une double mer, sur des îles lointaines, sur une campagne riante, sur des lacs bleuâtres, sur des montagnes azurées ; je découvrais des forêts, des vaisseaux, des aqueducs, des villages maures, des ermitages mahométans, des minarets et les maisons blanches de Tunis. Des millions de sansonnets, réunis en bataillons et ressemblants à des nuages, volaient au-dessus de ma tête. Environné des plus grands et des plus touchants souvenirs, je pensais à Didon, à Sophonisbe, à la noble épouse d’Asdrubal ; je contemplais les vastes plaines où sont ensevelies les légions d’Annibal, de Scipion et de César ; mes yeux voulaient reconnaître l’emplacement du palais d’Utique. Hélas ! les débris du palais de Tibère existent encore à Caprée, et l’on cherche en vain à Utique la place de la maison de Caton ! Enfin, les terribles Vandales, les légers Maures, passaient tour à tour devant ma mémoire, qui m’offrait, pour dernier tableau, saint Louis expirant sur les ruines de Carthage. »

Julien achève comme moi de prendre sa dernière vue de l’Afrique à Carthage.

 

ITINÉRAIRE DE JULIEN.

« Le 7 et le 8 nous nous sommes promenés dans les ruines de Carthage où il se trouve encore quelques fondations à rase terre, qui prouvent la solidité des monuments de l’antiquité. Il y a aussi comme les distributions de bains qui sont submergés par la mer. Il existe encore de très belles citernes ; on en voyait d’autres qui étaient comblées. Le peu d’habitants qui occupent ces contrées cultivent les terres qui leur sont nécessaires. Ils ramassent différents marbres et pierres, ainsi que des médailles qu’ils vendent aux voyageurs comme antiques : Monsieur en a acheté pour rapporter en France. »

 

Julien raconte brièvement notre traversée de Tunis à la baie de Gibraltar ; d’Algésiras, il arrive promptement à Cadix, et de Cadix à Grenade. Indifférent à Blanca[409], il remarque seulement que l’Alhambra et autres édifices élevés sont sur des rochers d’une hauteur immense. Mon Itinéraire n’entre pas dans beaucoup plus de détails sur Grenade ; je me contente de dire :

 

« L’Alhambra me parut digne d’être remarqué, même après les temples de Grèce. La vallée de Grenade est délicieuse et ressemble beaucoup à celle de Sparte : on conçoit que les Maures regrettent un pareil pays. »

 

C’est dans le Dernier des Abencerages[410] que j’ai décrit l’Alhambra. L’Alhambra, le Généralife, le Monte-Santo se sont gravés dans ma tête comme ces paysages fantastiques que, souvent à l’aube du jour, on croit entrevoir dans un beau premier rayon de l’aurore. Je me sens encore assez de nature pour peindre la Vega ; mais je n’oserais le tenter, de peur de l’archevêque de Grenade. Pendant mon séjour dans la ville des sultanes, un guitariste, chassé par un tremblement de terre d’un village que je venais de traverser, s’était donné à moi. Sourd comme un pot, il me suivait partout : quand je m’asseyais sur une ruine dans le palais des Maures, il chantait debout à mes côtés, en s’accompagnant de sa guitare. L’harmonieux mendiant n’aurait peut-être pas composé la symphonie de la Création, mais sa poitrine brunie se montrait à travers les lambeaux de sa casaque, et il aurait eu grand besoin d’écrire comme Beethoven à mademoiselle Breuning :

 

« Vénérable Éléonore, ma très chère amie, je voudrais bien être assez heureux pour posséder une veste de poil de lapin tricotée par vous. »

 

Je traversai d’un bout à l’autre cette Espagne où, seize années plus tard, le ciel me réservait un grand rôle, en contribuant à étouffer l’anarchie chez un noble peuple et à délivrer un Bourbon : l’honneur de nos armes fut rétabli, et j’aurais sauvé la légitimité, si la légitimité avait pu comprendre les conditions de sa durée.

Julien ne me lâche pas qu’il ne m’ait ramené sur la place Louis XV, le 5 juin 1807, à trois heures après midi. De Grenade, il me conduit à Aranjuez, à Madrid, à l’Escurial, d’où il saute à Bayonne.

 

« Nous sommes repartis de Bayonne, dit-il, le mardi 9 mai, pour Pau, Tarbes, Barèges et Bordeaux, où nous sommes arrivés le 18, très fatigués, avec chacun un mouvement de fièvre. Nous en sommes repartis le 19, et nous avons passé à Angoulême et à Tours, et nous sommes arrivés le 28 à Blois où nous avons couché. Le 31, nous avons continué notre route jusqu’à Orléans, et ensuite nous avons fait notre dernier coucher à Augerville[411]. »

 

J’étais là, à une poste d’un château[412] dont mon long voyage ne m’avait point fait oublier les habitants. Mais les jardins d’Armide, où étaient-ils ? Deux ou trois fois, en retournant aux Pyrénées, j’ai aperçu du grand chemin la colonne de Méréville[413] ; ainsi que la colonne de Pompée, elle m’annonçait le désert : comme mes fortunes de mer, tout a changé.

J’arrivai à Paris avant les nouvelles que je donnais de moi : j’avais devancé ma vie. Tout insignifiantes que sont les lettres que j’écrivais, je les parcours, comme on regarde de méchants dessins qui représentent des lieux qu’on a visités. Ces billets datés de Modon, d’Athènes, de Zéa, de Smyrne et de Constantinople, de Jaffa, de Jérusalem, d’Alexandrie, de Tunis, de Grenade, de Madrid et de Burgos ; ces lignes tracées sur toutes sortes de papier, avec toutes sortes d’encre, apportées par tous les vents, m’intéressent. Il n’y a pas jusqu’à mes firmans que je ne me plaise à dérouler : j’en touche avec plaisir le vélin, j’en suis l’élégante calligraphie et je m’ébahis à la pompe du style. J’étais donc un bien grand personnage ! Nous sommes de bien pauvres diables, avec nos lettres et nos passeports à quarante sous, auprès de ces seigneurs du turban !

Osman Séïd, pacha de Morée, adresse ainsi à qui de droit mon firman pour Athènes :

 

« Hommes de loi des bourgs de Misitra (Sparte) et d’Argos, cadis, nadirs, effendis, de qui puisse la sagesse s’augmenter encore ; honneur de vos pairs et de nos grands, vaïvodes, et vous par qui voit votre maître, qui le remplacez dans chacune de vos juridictions, gens en place et gens d’affaires, dont le crédit ne peut que croître ;

« Nous vous mandons qu’entre les nobles de France, un noble (particulièrement) de Paris, muni de cet ordre, accompagné d’un janissaire armé et d’un domestique pour son escorte, a sollicité la permission et expliqué son intention de passer par quelques-uns des lieux et positions qui sont de vos juridictions, afin de se rendre à Athènes, qui est un isthme hors de là, séparé de vos juridictions.

« Voilà donc, effendis, vaïvodes et tous autres désignés ci-dessus, quand le susdit personnage arrivera aux lieux de vos juridictions, vous aurez le plus grand soin qu’on s’acquitte envers lui des égards et de tous les détails dont l’amitié fait une loi, etc., etc.

« An 1221 de l’hégire. »

 

Mon passe-port de Constantinople pour Jérusalem porte :

 

« Au tribunal sublime de Sa Grandeur le kadi de Kouds (Jérusalem), Schérif très excellent effendi :

« Très excellent effendi, que Votre Grandeur placée sur son tribunal auguste agrée nos bénédictions sincères et nos salutations affectueuses.

« Nous vous mandons qu’un personnage noble, de la cour de France, nommé François-Auguste de Chateaubriand, se rend en ce moment vers vous, pour accomplir le saint pèlerinage (des chrétiens). »

 

Protégerions-nous de la sorte le voyageur inconnu près des maires et des gendarmes qui visitent son passe-port ? On peut lire également dans ces firmans les révolutions des peuples : combien de laissez-passer a-t-il fallu que Dieu donnât aux empires, pour qu’un esclave tartare imposât des ordres à un vaïvode de Misitra, c’est-à-dire à un magistrat de Sparte ; pour qu’un musulman recommandât un chrétien au cadi de Kouds, c’est-à-dire de Jérusalem !

L’Itinéraire est entré dans les éléments qui composent ma vie. Quand je partis en 1806, un pèlerinage à Jérusalem paraissait une grande entreprise. Ores que la foule m’a suivi et que tout le monde est en diligence, le merveilleux s’est évanoui ; il ne m’est guère resté en propre que Tunis : on s’est moins dirigé de ce côté, et l’on convient que j’ai désigné la véritable situation des ports de Carthage. Cette honorable lettre le prouve :

 

« Monsieur le vicomte, je viens de recevoir un plan du sol et des ruines de Carthage, donnant les contours exacts et les reliefs du terrain ; il a été levé trigonométriquement sur une base de 1,500 mètres, il s’appuie sur des observations barométriques faites avec des baromètres correspondants. C’est un travail de dix ans de précision et de patience ; il confirme vos opinions sur la position des ports de Byrsa.

« J’ai repris, avec ce plan exact, tous les textes anciens, et j’ai déterminé, je crois, l’enceinte extérieure et les autres parties du Cothon, de Byrsa et de Mégara, etc., etc. Je vous rends la justice qui vous est due à tant de titres.

« Si vous ne craignez pas de me voir fondre sur votre génie avec ma trigonométrie et ma lourde érudition, je serai chez vous au premier signe de votre part. Si nous vous suivons, mon père et moi, dans la littérature, longissimo intervallo, au moins nous aurons tâché de vous imiter par la noble indépendance dont vous donnez à la France un si beau modèle.

« J’ai l’honneur d’être, et je m’en vante, votre franc admirateur.

« DUREAU DE LA MALLE[414]. »

 

Une pareille rectification des lieux aurait suffi autrefois pour me faire donner un nom en géographie. Dorénavant, si j’avais encore la manie de faire parler de moi, je ne sais où je pourrais courir afin d’attirer l’attention du public : peut-être reprendrais-je mon ancien projet de la découverte du passage au pôle nord ; peut-être remonterais-je le Gange. Là, je verrais la longue ligne noire et droite des bois qui défendent l’accès de l’Himalaya ; lorsque, parvenu au col qui attache les deux principaux sommets du mont Ganghour, je découvrirais l’amphithéâtre incommensurable des neiges éternelles ; lorsque je demanderais à mes guides, comme Heber, l’évêque anglican de Calcutta[415], le nom des autres montagnes de l’est, ils me répondraient qu’elles bordent l’empire chinois. À la bonne heure ! mais revenir des Pyramides, c’est comme si vous reveniez de Montlhéry. À ce propos, je me souviens qu’un pieux antiquaire des environs de Saint-Denis en France m’a écrit pour me demander si Pontoise ne ressemblait pas à Jérusalem.

La page qui termine l’Itinéraire semble être écrite en ce moment même, tant elle reproduit mes sentiments actuels.

 

« Il y a vingt ans, disais-je, que je me consacre à l’étude au milieu de tous les hasards et de tous les chagrins ; diversa exsilia et desertas quœrere terras : un grand nombre des feuilles de mes livres ont été tracées sous la tente, dans les déserts, au milieu des flots ; j’ai souvent tenu la plume sans savoir comment je prolongerais de quelques instants mon existence… Si le ciel m’accorde un repos que je n’ai jamais goûté, je tâcherai d’élever en silence un monument à ma patrie ; si la Providence me refuse ce repos, je ne dois songer qu’à mettre mes derniers jours à l’abri des soucis qui ont empoisonné les premiers. Je ne suis plus jeune, je n’ai plus l’amour du bruit ; je sais que les lettres, dont le commerce est si doux quand il est secret, ne nous attirent au-dehors que des orages. Dans tous les cas, j’ai assez écrit si mon nom doit vivre ; beaucoup trop s’il doit mourir. »

 

Il est possible que mon Itinéraire demeure comme un manuel à l’usage des Juifs errants de ma sorte : j’ai marqué scrupuleusement les étapes et tracé une carte routière. Tous les voyageurs à Jérusalem m’ont écrit pour me féliciter et me remercier de mon exactitude ; j’en citerai un témoignage :

 

« Monsieur, vous m’avez fait l’honneur, il y a quelques semaines, de me recevoir chez vous, ainsi que mon ami M. de Saint-Laumer ; en vous apportant une lettre d’Abou-Gosch, nous venions vous dire combien on trouvait de nouveaux mérites à votre Itinéraire en le lisant sur les lieux, et comme on appréciait jusqu’à son titre même, tout humble et tout modeste que vous l’ayez choisi, en le voyant justifié à chaque pas par l’exactitude scrupuleuse des descriptions, fidèles encore aujourd’hui, sauf quelques ruines de plus ou de moins, seul changement de ces contrées, etc.

« Jules FOLENTLOT. »

Rue Caumartin, no 23.

 

Mon exactitude tient à mon bon sens vulgaire ; je suis de la race des Celtes et des tortues, race pédestre ; non du sang des Tartares et des oiseaux, races pourvues de chevaux et d’ailes. La religion, il est vrai, me ravit quelquefois dans ses bras ; mais quand elle me remet à terre, je chemine, appuyé sur mon bâton, me reposant aux bornes pour déjeuner de mon olive et de mon pain bis. Si je suis moult allé en bois, comme font volontiers les François, je n’ai, cependant, jamais aimé le changement pour le changement ; la route m’ennuie : j’aime seulement le voyage à cause de l’indépendance qu’il me donne, comme j’incline vers la campagne, non pour la campagne mais pour la solitude. « Tout ciel m’est un, » dit Montaigne, « vivons entre les nôtres, allons mourir et rechigner entre les inconnus. »

Il me reste aussi de ces pays d’Orient quelques autres lettres parvenues à leur adresse plusieurs mois après leur date. Des Pères de la Terre sainte, des consuls et des familles, me supposant devenu puissant sous la Restauration, ont réclamé, auprès de moi les droits de l’hospitalité : de loin, on se trompe et l’on croit ce qui semble juste. M. Gaspari m’écrivit, en 1816, pour solliciter ma protection en faveur de son fils ; sa lettre est adressée : À monsieur le vicomte de Chateaubriand, grand maître de l’Université royale, à Paris.

M. Caffe, ne perdant pas de vue ce qui se passe autour de lui, et m’apprenant des nouvelles de son univers, me mande d’Alexandrie : « Depuis votre départ, le pays n’est pas amélioré, quoique la tranquillité règne. Quoique le chef n’ait rien à craindre de la part des Mameluks, toujours réfugiés dans la Haute-Égypte, il faut pourtant qu’il se tienne en garde. Abd-el-Ouald fait toujours des siennes à la Mecque. Le canal de Manouf vient d’être fermé ; Méhémet-Ali sera mémorable en Égypte pour avoir exécuté ce projet, etc. »

Le 12 août 1816, M. Pangalo fils m’écrivait de Zéa :

 

« Monseigneur,

« Votre Itinéraire de Paris à Jérusalem est parvenu à Zéa, et j’ai lu, au milieu de notre famille, ce que Votre Excellence veut bien y dire d’obligeant pour elle. Votre séjour parmi nous a été si court, que nous ne méritons pas, à beaucoup près, les éloges que Votre Excellence a faits de notre hospitalité, et de la manière trop familière avec laquelle nous vous avons reçu. Nous venons d’apprendre aussi, avec la plus grande satisfaction, que Votre Excellence se trouve replacée par les derniers événements, et qu’elle occupe un rang dû à son mérite autant qu’à sa naissance. Nous l’en félicitons, et nous espérons qu’au faîte des grandeurs, monsieur le comte de Chateaubriand voudra bien se ressouvenir de Zéa, de la nombreuse famille du vieux Pangalo, son hôte, de cette famille dans laquelle le Consulat de France existe depuis le glorieux règne de Louis le Grand, qui a signé le brevet de notre aïeul. Ce vieillard, si souffrant, n’est plus ; j’ai perdu mon père ; je me trouve, avec une fortune très médiocre, chargé de toute la famille ; j’ai ma mère, six sœurs à marier, et plusieurs veuves à ma charge avec leurs enfants. J’ai recours aux bontés de Votre Excellence : je la prie de venir au secours de notre famille, en obtenant que le vice-consulat de Zéa, qui est très nécessaire pour la relâche fréquente des bâtiments du roi, ait des appointements comme les autres vice-consulats ; que d’agent, que je suis, sans appointement, je sois vice-consul, avec le traitement attaché à ce grade. Je crois que Votre Excellence obtiendrait facilement cette demande en faveur des longs services de mes aïeux, si elle daignait s’en occuper, et qu’elle excusera la familiarité importune de vos hôtes de Zéa, qui espèrent en vos bontés.

« Je suis avec le plus profond respect,

« Monseigneur,

« De Votre Excellence

« Le très humble et très obéissant serviteur,

« M.-G. PANGALO. »

Zéa, le 3 août 1816.

 

Toutes les fois qu’un peu de gaieté me vient sur les lèvres, j’en suis puni comme d’une faute. Cette lettre me fait sentir un remords en relisant un passage (atténué, il est vrai, par des expressions reconnaissantes) sur l’hospitalité de nos consuls dans le Levant : « Mesdemoiselles Pangalo, dis-je dans l’ltinéraire, chantent en grec :

 

Ah ! vous dirai-je, maman ?

 

« M. Pangalo poussait des cris, les coqs s’égosillaient, et les souvenirs d’Iulis, d’Aristée, de Simonide étaient complètement effacés. »

 

Les demandes de protection tombaient presque toujours au milieu de mes discrédits et de mes misères. Au commencement même de la Restauration, le 11 octobre 1814, je reçus cette autre lettre datée de Paris :

 

« Monsieur l’ambassadeur,

« Mademoiselle Dupont, des îles Saint-Pierre et Miquelon, qui a eu l’honneur de vous voir dans ces îles, désirerait obtenir de Votre Excellence un moment d’audience. Comme elle sait que vous habitez la campagne, elle vous prie de lui faire savoir le jour où vous viendrez à Paris et où vous pourrez lui accorder cette audience.

« J’ai l’honneur d’être, etc.

« DUPONT. »

Je ne me souvenais plus de cette demoiselle de l’époque de mon voyage sur l’Océan, tant la mémoire est ingrate ! Cependant, j’avais gardé un souvenir parfait de la fille inconnue qui s’assit auprès de moi dans la triste Cyclade glacée :

 

« Une jeune marinière parut dans les déclivités supérieures du morne, elle avait les jambes nues quoiqu’il fît froid, et marchait parmi la rosée. » etc.

 

Des circonstances indépendantes de ma volonté m’empêchèrent de voir mademoiselle Dupont. Si, par hasard, c’était la fiancée de Guillaumy, quel effet un quart de siècle avait-il produit sur elle ? Avait-elle été atteinte de l’hiver de Terre Neuve, ou conservait-elle le printemps des fèves en fleurs, abritées dans le fossé du fort Saint-Pierre ?

À la tête d’une excellente traduction des lettres de saint Jérôme, MM. Collombet et Grégoire[416] ont voulu trouver dans leur notice, entre ce saint et moi, à propos de la Judée, une ressemblance à laquelle je me refuse par respect. Saint Jérôme, du fond de sa solitude, traçait la peinture de ses combats intérieurs : je n’aurais pas rencontré les expressions de génie de l’habitant de la grotte de Bethléem ; tout au plus aurais-je pu chanter avec saint François, mon patron en France et mon hôtelier au Saint-Sépulcre, ces deux cantiques en italien de l’époque qui précède l’italien de Dante :

 

In foco l’amor mi mise,

In foco l’amor mi mise.

 

J’aime à recevoir des lettres d’outre-mer ; ces lettres semblent m’apporter quelque murmure des vents, quelque rayon des soleils, quelque émanation des destinées diverses que séparent les flots et que lient les souvenirs de l’hospitalité.

Voudrais-je revoir ces contrées lointaines ? Une ou deux, peut-être. Le ciel de l’Attique a produit en moi un enchantement qui ne s’efface point ; mon imagination est encore parfumée des myrtes du temple de la Vénus au jardin et de l’iris du Céphise.

Fénelon, au moment de partir pour la Grèce, écrivait à Bossuet la lettre qu’on va lire[417]. L’auteur futur de Télémaque s’y révèle avec l’ardeur du missionnaire et du poète :

 

« Divers petits accidents ont toujours retardé jusqu’ici mon retour à Paris ; mais enfin, Monseigneur, je pars, et peu s’en faut que je ne vole. À la vue de ce voyage, j’en médite un plus grand. La Grèce entière s’ouvre à moi, le sultan effrayé recule ; déjà le Péloponnèse respire en liberté, et l’Église de Corinthe va refleurir ; la voix de l’apôtre s’y fera encore entendre. Je me sens transporté dans ces beaux lieux et parmi ces ruines précieuses, pour y recueillir, avec les plus curieux monuments, l’esprit même de l’antiquité. Je cherche cet aréopage, où saint Paul annonça aux sages du monde le Dieu inconnu ; mais le profane vient après le sacré, et je ne dédaigne pas de descendre au Pirée, où Socrate fait le plan de sa République. Je monte au sommet du Parnasse, je cueille les lauriers de Delphes et je goûte les délices du Tempé.

« Quand est-ce que le sang des Turcs se mêlera avec celui des Perses sur les plaines de Marathon, pour laisser la Grèce entière à la religion, à la philosophie et aux beaux-arts, qui la regardent comme leur patrie ?

 

…Arva, beata

Petamus arva divites et insulas.

 

« Je ne t’oublierai pas, ô île consacrée par les célestes visions du disciple bien-aimé ; ô heureuse Pathmos, j’irai baiser sur la terre les pas de l’Apôtre, et je croirai voir les cieux ouverts. Là, je me sentirai saisi d’indignation contre le faux prophète, qui a voulu développer les oracles du véritable, et je bénirai le Tout-Puissant, qui, loin de précipiter l’Église comme Babylone, enchaîne le dragon et la rend victorieuse. Je vois déjà le schisme qui tombe, l’Orient et l’Occident qui se réunissent, et l’Asie qui voit renaître le jour après une si longue nuit ; la terre sanctifiée par les pas du Sauveur et arrosée de son sang, délivrée de ses profanateurs, et revêtue d’une nouvelle gloire ; enfin les enfants d’Abraham épars sur toute la terre, et plus nombreux que les étoiles du firmament, qui, rassemblés des quatre vents, viendront en foule reconnaître le Christ qu’ils ont percé, et montrer à la fin des temps une résurrection. En voilà assez, Monseigneur, et vous serez bien aise d’apprendre que c’est ma dernière lettre, et la fin de mes enthousiasmes, qui vous importuneront peut-être. Pardonnez-les à ma passion de vous entretenir de loin, en attendant que je puisse le faire de près.

« FR. DE FÉNELON. »

 

C’était là le vrai nouvel Homère, seul digne de chanter la Grèce et d’en raconter la beauté au nouveau Chrysostome.

 

Je n’ai devant les yeux, des sites de la Syrie, de l’Égypte et de la terre punique, que les endroits en rapport avec ma nature solitaire ; ils me plaisaient indépendamment de l’antiquité, de l’art et de l’histoire. Les Pyramides me frappaient moins par leur grandeur que par le désert contre lequel elles étaient appliquées ; la colonne de Dioclétien arrêtait moins mes regards que les festons de la mer le long des sables de la Libye. À l’embouchure pélusiaque du Nil, je n’aurais pas désiré un monument pour me rappeler cette scène peinte par Plutarque :

 

« L’affranchi chercha au long de la grève où il trouva quelque demeurant du vieil bateau de pêcheur, suffisant pour brusler un pauvre corps nu et encore non tout entier. Ainsi, comme il les amassoit et assembloit, il survint un Romain, homme d’âge qui, en ses jeunes ans, avoit été à la guerre sous Pompée. Ah ! lui dit le Romain, tu n’auras pas tout seul cet honneur et te prie, veuille-moi recevoir pour compagnon en une si sainte et si dévote rencontre, afin que je n’aie point occasion de me plaindre en tout, ayant, en récompense de plusieurs maux que j’ai endurés, rencontré au moins cette bonne aventure de pouvoir toucher avec mes mains et aider à ensevelir le plus grand capitaine des Romains. »

 

Le rival de César n’a plus de tombeau près de la Libye, et une jeune esclave libyenne a reçu de la main d’une Pompée une sépulture non loin de cette Rome, d’où le grand Pompée était banni. À ces jeux de la fortune, on conçoit comment les chrétiens s’allaient cacher dans la Thébaïde :

 

« Née en Libye, ensevelie à la fleur de mes ans sous la poussière ausonienne, je repose près de Rome le long de ce rivage sablonneux. L’illustre Pompée, qui m’avait élevée avec une tendresse de mère, a pleuré ma mort et m’a déposée dans un tombeau qui m’égale, moi pauvre esclave, aux Romains libres. Les feux de mon bûcher ont prévenu ceux de l’hymen. Le flambeau de Proserpine a trompé nos espérances. » (Anthologie.)

 

Les vents ont dispersé les personnages de l’Europe, de l’Asie, de l’Afrique, au milieu desquels j’ai paru, et dont je viens de vous parler : l’un est tombé de l’Acropolis d’Athènes, l’autre du rivage de Chio ; celui-ci s’est précipité de la montagne de Sion, celui-là ne sortira plus des flots du Nil ou des citernes de Carthage. Les lieux aussi ont changé : de même qu’en Amérique s’élèvent des villes où j’ai vu des forêts, de même un empire se forme dans ces arènes de l’Égypte, où mes regards n’avaient rencontré que des horizons nus et ronds comme la bosse d’un bouclier, disent les poésies arabes, et des loups si maigres que leurs mâchoires sont comme un bâton fendu. La Grèce a repris cette liberté que je lui souhaitais en la traversant sous la garde d’un janissaire. Mais jouit-elle de sa liberté nationale ou n’a-t-elle fait que changer de joug ?

Je suis en quelque façon le dernier visiteur de l’empire turc dans ses vieilles mœurs. Les révolutions, qui partout ont immédiatement précédé ou suivi mes pas, se sont étendues sur la Grèce, la Syrie, l’Égypte. Un nouvel Orient va-t-il se former ? qu’en sortira-t-il ? Recevrons-nous le châtiment mérité d’avoir appris l’art moderne des armes à des peuples dont l’état social est fondé sur l’esclavage et la polygamie ? Avons-nous porté la civilisation au-dehors, ou avons-nous amené la barbarie dans l’intérieur de la chrétienté ? Que résultera-t-il des nouveaux intérêts, des nouvelles relations politiques, de la création des puissances qui pourront surgir dans le Levant ? Personne ne saurait le dire. Je ne me laisse pas éblouir par des bateaux à vapeur et des chemins de fer ; par la vente du produit des manufactures et par la fortune de quelques soldats français, anglais, allemands, italiens, enrôlés au service d’un pacha : tout cela n’est pas de la civilisation. On verra peut-être revenir, au moyen des troupes disciplinées des Ibrahim futurs, les périls qui ont menacé l’Europe à l’époque de Charles-Martel, et dont plus tard nous a sauvés la généreuse Pologne. Je plains les voyageurs qui me suivront : le harem ne leur cachera plus ses secrets ; ils n’auront point vu le vieux soleil de l’Orient et le turban de Mahomet. Le petit Bédouin me criait en français, lorsque je passais dans les montagnes de la Judée : « En avant, marche ! » L’ordre était donné, et l’Orient a marché.

Le camarade d’Ulysse, Julien, qu’est-il devenu ? Il m’avait demandé, en me remettant son manuscrit, d’être concierge dans ma maison, rue d’Enfer : cette place était occupée par un vieux portier et sa famille que je ne pouvais renvoyer. La colère du ciel ayant rendu Julien volontaire et ivrogne, je le supportai longtemps ; enfin, nous fûmes obligés de nous séparer. Je lui donnai une petite somme et lui fis une petite pension sur ma cassette, un peu légère, mais toujours copieusement remplie d’excellents billets hypothéqués sur mes châteaux en Espagne. Je fis entrer Julien, selon son désir, à l’hospice des Vieillards : il y acheva le grand et dernier voyage. J’irai bientôt occuper son lit vide, comme je dormis au camp d’Etnir-Capi sur la natte d’où l’on venait d’enlever un musulman pestiféré. Ma vocation est définitivement pour l’hôpital où gît la vieille société. Elle fait semblant de vivre et n’en est pas moins à l’agonie. Quand elle sera expirée, elle se décomposera afin de se reproduire sous des formes nouvelles, mais il faut d’abord qu’elle succombe ; la première nécessité pour les peuples, comme pour les hommes, est de mourir : « La glace se forme au souffle de Dieu », dit Job.

APPENDICE

I

LE COMTE DU PLESSIX DE PARSCAU, BEAU-FRÈRE DE CHATEAUBRIAND
[418]

Hervé-Louis-Joseph-Marie, comte du Plessix de Parscau, né à Landerneau le 31 mars 1762, était fils de Louis-Guillaume du Plessix de Parscau, lieutenant des vaisseaux du roi (mort chef d’escadre en 1786), et de Anne-Marie-Geneviève le Roy de Parjean.

À vingt ans – il était alors enseigne – il assista au siège de Gibraltar à bord du Guerrier, que commandait son père (1782-1783).

Il était lieutenant de vaisseau, lorsqu’il épousa à Saint-Malo, le 29 mai 1789, Anne Buisson de la Vigne, fille de feu Messire Alexis-Jacques Buisson de la Vigne et de Céleste Rapion de la Placelière.

Dès 1791, il émigra avec sa jeune femme et son fils âgé d’un an. Après avoir séjourné quelque temps dans le Hainaut autrichien, il entra dans le régiment d’Hector composé d’officiers de marine, fit, en qualité de capitaine, la campagne de 1793-1794, et se retira en Angleterre.

En 1799, il fut envoyé par le comte d’Artois aux îles Saint-Marcouff, avec mission de recevoir, d’armer et d’équiper les royalistes qui voulaient passer en Normandie pour s’aller joindre aux troupes commandées par Frotté et le chevalier de Bruslart. De 1803 à 1807, le comte du Plessix de Parscau se fixe à Jersey où il continue de travailler pour la cause royale. En 1807 seulement, car tout espoir semblait désormais impossible, il revient en Angleterre, à Lymington. La chute de Napoléon lui rouvre les portes de la France. Il y rentre après une absence de vingt-trois ans, pendant laquelle il a perdu sa femme, morte à Lymington en 1813, et sept de ses enfants, qui tous dorment sur la terre étrangère ; il lui en reste encore six, qui voient la France pour la première fois. Pour remplacer auprès d’eux la mère morte en exil, il épouse en 1814 une femme de quarante ans, Mlle de Kermalun. Surviennent les Cent-Jours ; menacé d’être arrêté, il s’exile de nouveau, conduit sa famille à Lymington et se rend à Gand, où il présente au roi Louis XVIII deux de ses fils qui sont en état de servir, et où il retrouve son frère, le chevalier du Plessix de Parscau, et Chateaubriand, son beau-frère. Le second retour du roi met fin à son second exil. Nommé en 1816 capitaine de vaisseau, il reçoit le commandement des élèves de la marine à Brest. Chevalier de Saint-Louis depuis l’émigration, il est fait commandeur de Saint-Louis en 1823, grâce sans doute à l’appui de Chateaubriand, alors ministre. Les deux beaux-frères restèrent jusqu’à la fin dans les meilleurs termes.

Le comte du Plessix de Parscau fut promu en 1827 au grade de contre-amiral ; mais il dut bientôt prendre sa retraite, ses infirmités ne lui permettant plus de servir activement. Il est mort en son château de Kergyon le 11 octobre 1831, à l’âge de soixante-neuf ans.

II

LE MARIAGE DE CHATEAUBRIAND
[419].

Sainte-Beuve, dans la cinquième leçon du cours professé par lui à Liège en 1848-1849 sur Chateaubriand et son groupe littéraire sous l’Empire, signalant au passage le mariage du grand écrivain, ajoute en note :

Sur ce mariage, il m’a été raconté d’étranges choses : je dirai peut-être ce que j’en ai su, à la fin de ce volume.

Et il n’y a pas manqué. Dans les Notes diverses qu’il a entassées, à la fin de son livre sur et contre Chateaubriand, il se donne un mal infini pour accréditer sur le mariage du poète et de Mlle Buisson de La Vigne certaine historiette, qu’il raconte en ces termes :

Le mariage de M. de Chateaubriand a été, dans le temps, l’objet de procès et d’assertions contradictoires singulières. Revenu d’Amérique, et à la veille d’émigrer, M. de Chateaubriand épousa, au commencement de 1792, Mlle Céleste de La Vigne-Buisson, petite-fille de M. de La Vigne-Buisson, qui avait été gouverneur de la Compagnie des Indes à Pondichéry.

Sainte-Beuve reproduit ici le récit du mariage d’après les Mémoires d’Outre-tombe, et il reprend :

Mais voici bien autre chose. Ce n’est plus du côté d’un oncle maternel démocrate que le mariage est attaqué, c’est du côté de l’oncle paternel, et dans un esprit tout différend. M. de Chateaubriand va se trouver entre deux oncles. Je cite mes auteurs. M. Viennet, dans ses Mémoires (inédits), raconte qu’étant entré en service dans la marine vers 1797, il connut à Lorient un riche négociant, M. La Vigne-Buisson, et se lia avec lui. Quand l’auteur d’Atala commença à faire du bruit, M. Buisson dit à M. Viennet : « Je le connais ; il a épousé ma nièce, et il l’a épousée de force. » Et il raconta comment M. de Chateaubriand, ayant à contracter union avec Mlle de La Vigne, aurait imaginé de l’épouser comme dans les comédies, d’une façon postiche, en se servant d’un de ses gens comme prêtre et d’un autre comme témoin. Ce qu’ayant appris, l’oncle Buisson serait parti, muni d’une paire de pistolets et accompagné d’un vrai prêtre, et surprenant les époux de grand matin, il aurait dit à son beau-neveu : « Vous allez maintenant, monsieur, épouser tout de bon ma nièce, et sur l’heure. » Ce qui fut fait.

M. de Pongerville, étant à Saint-Malo en 1851, y connut un vieil avocat de considération, qui lui raconta le même fait, et exactement avec les mêmes circonstances.

Naturellement, dans ses Mémoires, M. de Chateaubriand n’a touché mot de cela : il n’a parlé que du procès fait à l’instigation de l’autre oncle. Faut-il croire que, selon le désir de sa mère, ayant à se marier devant un prêtre non assermenté, et s’étant engagé à en trouver un, il ait imaginé, dans son indifférence et son irrévérence d’alors, de s’en dispenser en improvisant l’étrange comédie à laquelle l’oncle de sa femme serait venu mettre bon ordre ? – Ce point de sa vie, si on le pouvait, serait à éclaircir et l’on comprendrait mieux encore par là les chagrins qu’il donna à sa mère, chagrins causés, dit-il, par ses égarements, et le mouvement de repentir qu’il dut éprouver plus tard en apprenant sa mort avant d’avoir pu la revoir et l’embrasser[420].

 

Certes, Sainte-Beuve savait mieux que personne ce qu’il fallait penser des étranges choses qu’il nous raconte, et qui auraient eu besoin, pour être admises, d’une autre autorité que celle de M. Viennet, qui n’a jamais réussi que ses Fables. Très pieuses, ayant en horreur les prêtres intrus, la mère et les sœurs de Chateaubriand étaient sans nul doute restées en rapports avec des prêtres non assermentés, lesquels d’ailleurs, au commencement de 1792, étaient encore nombreux en Bretagne. Elles ne pouvaient donc avoir aucune peine à en trouver un, pour bénir le mariage de leur fils et de leur frère, et ce sont elles, bien évidemment, qui se sont chargées de le procurer. Elles n’auront pas laissé ce soin à Chateaubriand, qui débarquait d’Amérique et ne connaissait plus guère personne à Saint-Malo. Le récit des Mémoires d’Outre-tombe a donc pour lui toutes les vraisemblances, tandis que la version où s’est complu Sainte-Beuve sonne le faux à chaque ligne. Elle a d’ailleurs contre elle des documents authentiques, des pièces irréfragables. M. Charles Cunat a relevé sur les registres de l’état civil de Saint-Malo les extraits qui suivent :

 

Du dimanche 18 mars 1792.

Il y a eu promesse de mariage entre :

François-Auguste-René de Chateaubriand, fils mineur de feu René-Auguste et de dame Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée, et demoiselle Céleste Buisson, fille mineure de feu Alexis-Jacques et de feue dame Céleste Rapion, tous deux originaires et domiciliés de cette ville : 1er et 3e bans.

 

Lundi 19 mars 1792.

François-Auguste-René de Chateaubriand, fils second et mineur de feu René-Auguste de Chateaubriand et de dame Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée, et demoiselle Céleste Buisson, fille mineure de feu sieur Alexis-Jacques Buisson et dame Céleste Rapion de la Placelière, tous deux originaires et domiciliés de cette ville, ont reçu de moi, soussigné curé, la bénédiction nuptiale dans l’église paroissiale, ce jour 19 mars 1792, en conséquence d’une bannie faite au prône de notre messe paroissiale, sans opposition, et de la dispense du temps prohibé et de deux bans. La présente cérémonie faite en vertu de deux décrets émanés de la justice de cette ville, attendu la minorité des parties contractantes, en présence de François-André Buisson, Jean-François Leroy, Michel-Thomas Bassinot et Charles Malapert, qui ont attesté le domicile et la liberté des parties ; et ont signé avec les époux :

Céleste Buisson, François de Chateaubriand, François-Auguste Buisson, Michel Bassinot, Malapert fils, Leroy.

DUHAMEL, curé.

 

Ce mariage du 19 mars, célébré publiquement, régulièrement, après la publication des bans, après deux décrets émanés de la justice de paix, exclut nécessairement le prétendu mariage au pistolet et à la minute de l’oncle Buisson.

Mais il y a plus. Cet oncle Buisson, « le riche négociant de Lorient », n’a jamais existé. La famille de La Vigne n’a jamais entendu parler de lui, ni de son voyage à Saint-Malo, ni de ce mariage à main armée[421].

III

FONTANES ET CHATEAUBRIAND
[422].

Voici la réponse de Chateaubriand à la lettre de Fontanes qu’on a lue dans le texte des Mémoires :

 

15 août 1798 (v. s.).

Je ne puis vous dire tout le plaisir que j’ai éprouvé en relevant votre lettre. Il a été en proportion de la solitude de ma vie et des longues heures que je passe avec moi-même ; vous sentez combien les marques du souvenir d’un ami de votre espèce doivent être chères alors. Si je suis la seconde personne à laquelle vous avez trouvé quelques rapports d’âme avec vous, vous êtes la première qui ayez rempli toutes les conditions que je cherchais dans un homme : tête, cœur, caractère, j’ai tout trouvé en vous à ma guise, et je sens que désormais je vous suis attaché pour la vie. Il ne me manque plus que de connaître l’ami dont vous m’avez fait un si grand éloge[423], pour vous connaître dans toutes les parties de votre existence.

J’ai appris avec une grande et vraie joie vos heureux travaux au bord de l’Elbe. Vous possédez, sans aucun doute, le plus beau talent de la France, et il est bien malheureux que votre paresse soit un obstacle qui retarde la gloire dont nous vous verrons briller un jour. Songez, mon cher ami, que les années peuvent vous surprendre, et qu’au lieu des tableaux immortels que la postérité est en droit d’attendre de vous, vous ne laisserez peut-être que quelques cartons qui indiqueront seulement ce que vous auriez été. C’est une vérité indubitable qu’il n’y a qu’un seul talent dans le monde. Vous le possédez, cet art qui s’assied sur les ruines des empires et qui seul sort tout entier du vaste tombeau qui dévore les peuples et les temps. Est-il donc possible que vous ne soyez pas touché de tout ce que le ciel a fait pour vous, et que vous songiez à autre chose qu’à la Grèce sauvée ? Vous savez que tout ceci n’est pas un pur jargon de ma part, je vous ai souvent parlé à ce sujet ; votre paresse me tient au cœur.

De vous à moi, et de la Grèce sauvée aux Natchez, la chute est immense ; mais vous voulez que je vous parle de moi. Je vous dirai que le courage m’a abandonné depuis votre départ ; tout ce que j’ai pu faire a été de mettre au net un troisième livre et d’imaginer une nouvelle division du plan. Chaque livre portera un titre particulier. Les deux premiers, par exemple, s’appelleront les Livres du Récit ; le troisième, le Livre de l’Enfer ; le quatrième, le Livre des Mœurs ; le cinquième, le Livre du Ciel ; le sixième, le Livre d’Othaïti : le septième, le Livre des Loix, etc., etc. ; de même que les Anciens disaient le livre de la Colère d’Achille, le livre des Adieux d’Andromaque, etc., et de même qu’Hérodote avait divisé son histoire. Cette sorte de division toute antique que je fais ainsi revivre a quelque chose de singulièrement attrayant, et d’ailleurs favorise beaucoup mon travail.

Au reste, mon cher ami, je passe ma vie fort tristement. J’ai revu la plupart des lieux que nous avions vus ensemble. J’ai dîné seul sur la colline, dans cette petite chambre où nous avions vu le soleil couchant ; j’ai visité les jardins sur les bords de la rivière, j’ai eu deux longues conversations avec M. de L[amoignon]. Par ailleurs, j’ai laissé là toutes vos anciennes connaissances. Je ne vois presque plus P[anat]. Quelques personnes m’ont questionné sur votre compte. J’ai répondu comme je le devais. Il paraît que beaucoup de petites gens sont peu contents de vous. Au nom du ciel, évitez tout ce qui peut vous compromettre, laissez à d’autres que vous un métier indigne de vos talents, et qui troublerait le reste de votre vie et celle de vos amis.

Nous reverrons-nous jamais, mon cher ami ? Je ne sais, mais je suis triste. Vous avez beaucoup moins besoin de moi que je n’ai besoin de vous. Votre famille et vos amis vous environnent, et vous trouvez en vous-même plus de ressources que je ne puis en trouver en moi. D’ailleurs, il y a déjà six ans que je vis pour ainsi dire de mon intérieur, et il faut à la fin qu’il s’épuise. Et puis, cet Argos dont on se ressouvient toujours, et qui, après avoir été quelque temps une grande douceur, devient une grande amertume !

Si vous avez quelque humanité, écrivez-moi souvent, très souvent. Parlez-moi de vos travaux et de cette femme admirable que vous devez beaucoup aimer, car elle a beaucoup fait pour vous. Des hauteurs du bonheur ne m’oubliez pas. Indiquez-moi de nouveau les moyens de correspondre avec vous ; je suppose que les premières adresses que vous m’aviez données ne valent plus rien. Adieu, croyez au sincère, au très sincère attachement de votre ami des terres de l’exil.

Ne trouvez-vous pas qu’il y ait quelque chose qui parle au cœur dans une liaison commencée par deux Français malheureux, loin de leur patrie ? Cela ressemble beaucoup à celle de René et d’Outougamiz : nous avons juré dans un désert et sur des tombeaux.

Je ne signe point, ne signez plus. Le cousin vous dit mille choses ainsi que M. de L[amoignon]. Le contrôleur des finances[424] n’a point tenu sa parole et je suis fort malheureux. Rappelez-moi au souvenir de l’ancien ami F[lins][425].

IV

COMMENT FUT COMPOSÉ LE « GÉNIE DU CHRISTIANISME »
[426].

Dans une lettre du 19 août 1799, que nous donnerons tout à l’heure, Chateaubriand annonce à ses amis de France « un ouvrage qui s’imprime à Londres et qui a pour titre : De la Religion chrétienne par rapport à la Morale et aux Beaux-Arts ; cet octavo de grandeur ordinaire, forme un volume de 430 pages ». D’après M. l’abbé Pailhès, dans son beau livre sur Chateaubriand, sa femme et ses amis, Chateaubriand ne se serait mis à l’œuvre qu’après avoir appris la mort de sa sœur, Mme de Farcy, et sous le coup de cette mort succédant à celle de sa mère. En un mois, il aurait écrit son ouvrage.

Un mois ne s’était pas écoulé, dit M. Pailhès, du 22 juillet, date de la mort de sa sœur, au 19 août 1799, date de la lettre à ses amis de France, et déjà le livre s’imprimait ou plutôt était sur le point de s’imprimer. Est-ce croyable ? Oui, si l’on veut bien se rappeler « l’opiniâtreté de Chateaubriand à l’ouvrage » ; oui, si l’on veut bien tenir compte de ce fait que « ses matériaux étaient dégrossis de longue main par ses précédentes études[427] »

Je ne saurais, je l’avoue, m’associer ici aux conclusions de l’honorable et savant écrivain. Mme de Farcy était morte le 22 juillet 1799. En ce temps-là, et de France en Angleterre, la guerre existant toujours entre les deux pays, les communications étaient rares et difficiles. Chateaubriand ne put recevoir la lettre lui annonçant la mort de sa sœur qu’au bout d’une ou deux semaines, dans les premiers jours d’août au plus tôt. Ce serait donc en moins de quinze jours qu’il aurait formé le plan du Génie du christianisme et qu’il en aurait écrit un volume entier, un in-octavo de 430 pages. Cela est manifestement impossible. Ce qui est vrai, c’est ce que Chateaubriand lui-même nous apprend dans ses Mémoires.

Sa mère était morte le 31 mai 1798. Mme de Farcy lui annonça le fatal événement par une lettre, datée de Saint-Servan, 1er juillet 1798. Lorsque Chateaubriand écrivit à Fontanes, le 15 août[428], la douloureuse missive ne lui était pas encore parvenue. Il ne la reçut qu’assez longtemps après. C’est donc dans les derniers mois de 1798 qu’il conçut la pensée d’expier l’Essai par un ouvrage religieux. Il lui fallut former son plan, amasser ses matériaux ; il ne se mit à la rédaction qu’en 1799 ; c’est encore lui qui nous le dit dans les Mémoires : « L’ouvrage fut commencé à Londres en 1799. » Seulement, il fut commencé, non au mois de juillet 1799, – nous avons vu que c’était impossible, – mais dès les premiers jours de l’année, et alors on s’explique très bien que, le 19 août, un volume entier fût déjà composé.

Lisons maintenant la lettre du 19 août. Au point de vue de la composition du Génie du christianisme, elle mérite une très particulière attention. Rien ne saurait nous être indifférent de ce qui se rattache à un livre qui a été un des grands événements de ce siècle. Elle est adressée à Fontanes, sous le couvert de sa femme, la citoyenne Fontanes, à Paris :

 

19 août 1799 (v. s.).

CITOYENNE,

On cherche à vendre pour cent-soixante pièces de vingt-quatre livres, à Paris, les feuilles d’un ouvrage qui s’imprime chez l’étranger et qui a pour titre : De la Religion chrétienne par rapport à la Morale et aux Beaux-Arts. Cet octavo de grandeur ordinaire, et formant un volume d’environ 430 pages, est une sorte de réponse indirecte au poème de la Guerre des Dieux, et autres livres de ce genre. Il se divise en sept parties.

La première traite des mystères, des sacrements et des vertus du Christianisme considérés moralement et poétiquement.

La seconde se rapporte aux traditions des Écritures.

Dans les troisième et quatrième parties, on examine le Christianisme employé comme merveilleux dans la poésie.

La cinquième partie contient ce qui a rapport au culte en général, tel que les fêtes, les cérémonies de l’Église, etc., etc.

La sixième parle du culte des tombeaux chez tous les peuples de la terre, et le compare à ce que les chrétiens ont fait pour les morts.

La septième enfin se forme de sujets divers comme de quelques chapitres sur les églises gothiques, sur les ruines, sur les monastères, sur les missions, sur les hospices, sur le culte des croix, des saints, des vierges dans le désert, sur les harmonies entre les grands effets de la nature et la religion chrétienne, etc., etc. Un grand nombre des meilleurs morceaux des Natchez se trouvent cités dans cet ouvrage qui, comme vous le voyez, est du même auteur.

On vous le recommande particulièrement, citoyenne, et pour la vente des feuilles, et pour les papiers publics, lorsqu’il paraîtra. Adressez, nous vous en supplions, le plus tôt possible, à ce sujet, un mot par la voie d’Hambourg, ou tout autre voie, à MM. Dulau et Cie, libraires, Wardour street, à Londres. La maison de ces citoyens est fort connue dans la librairie et est co-propriétaire du manuscrit avec l’auteur. Si quelque libraire de Paris veut acheter les feuilles au prix offert, les citoyens Dulau et Cie les lui feront passer régulièrement et promptement à mesure qu’elles se tireront à Londres, et ils s’engagent de plus à ne publier chez l’étranger que lorsque l’édition de Paris aura été mise en vente. L’arrangement des cent soixante louis n’est pas, au reste, si fixe, que vous ne puissiez le changer à volonté. Que vous obteniez plus ou moins, que l’on fasse le payement en argent ou en livres à votre choix et expédiés pour le citoyen Dulau, tout cela est égal à l’auteur. Vous aurez même les feuilles pour rien, si vous les demandez pour vous-même et dans le dessein de vous en servir pour le mieux. Il n’y a pas un mot de politique, dans l’ouvrage, qui puisse en empêcher la vente. Il est purement littéraire et nous connaissons bien votre indulgence pour l’auteur. Nous croyons que vous serez contente de ce que vous verrez. C’est peut-être ce qu’il a fait de mieux jusqu’à présent, outre ce que l’ouvrage contient par ailleurs des Natchez, afin de donner au public un avant-goût de cette épopée de l’homme sauvage. Le morceau sur le clocher, le tombeau dans l’arbre, le coucher de soleil en pleine mer, le couvent au bord d’une grève, et quelques autres encore s’y trouvent.

Quel long silence, chère citoyenne, et que de choses d’amitié on aurait à vous dire ! Mais dans ces temps de calamité, il ne faut mettre dans une lettre que les mots absolument indispensables. Salut, bonheur et souvenir.

Vous savez que, répondant par Hambourg, il faut avoir un correspondant pour recevoir votre lettre et l’expédier pour l’Angleterre. Vous vous en procurerez un fort aisément.

(Suscription) À la citoyenne…

… es,

à Paris.

 

Deux mois plus tard, le 27 octobre 1799, dans une autre lettre à Fontanes, Chateaubriand parle, non plus d’un volume, mais de deux in-octavo de 350 pages chacun. Cette lettre, comme celle du 19 août, doit être reproduite en entier. Elle a désarmé Sainte-Beuve lui-même qui, en la publiant, le premier, dans ses Causeries du Lundi, la fit précéder de ces lignes :

 

La sincérité de l’émotion dans laquelle Chateaubriand conçut la première idée du Génie du christianisme, est démontrée par la lettre suivante écrite à Fontanes, lettre que j’ai trouvée autrefois dans les papiers de celui-ci, dont Mme la comtesse Christine de Fontanes, fille du poète, possède l’original, et qui n’étant destinée qu’à la seule amitié, en dit plus que toutes les phrases écrites ensuite en vue du public.

 

Voici cette lettre :

 

Ce 27 octobre 1799 (Londres).

Je reçois votre lettre en date du 17 septembre. La tristesse qui y règne m’a pénétré l’âme. Vous m’embrassez les larmes aux yeux, me dites-vous. Le ciel m’est témoin que les miens n’ont jamais manqué d’être pleins d’eau toutes les fois que je parle de vous. Votre souvenir est un de ceux qui m’attendrissent davantage, parce que vous êtes selon les choses de mon cœur, et selon l’idée que je m’étais faite de l’homme à grandes espérances. Mon cher ami, si vous ne faisiez que des vers comme Racine, si vous n’étiez pas bon par excellence, comme vous l’êtes, je vous admirerais, mais vous ne posséderiez pas toutes mes pensées comme aujourd’hui, et mes vœux pour votre bonheur ne seraient pas si constamment attachés à mon admiration pour votre beau génie. Au reste, c’est une nécessité que je m’attache à vous de plus en plus, à mesure que tous mes autres liens se rompent sur la terre. Je viens encore de perdre ma sœur[429] que j’aimais tendrement et qui est morte de chagrin dans le lieu d’indigence où l’avait reléguée Celui qui frappe souvent ses serviteurs pour les éprouver et les récompenser dans une autre vie. Une âme telle que la vôtre, dont les amitiés doivent être aussi durables que sublimes, se persuadera malaisément que tout se réduit à quelques jours d’attachement dans un monde dont les figures changent si vite, et où tout consiste à acheter si chèrement un tombeau. Toutefois, Dieu, qui voyait que mon cœur ne marchait point dans les voies iniques de l’ambition, ni dans les abominations de l’or, a bien su trouver l’endroit où il fallait le frapper, puisque c’était lui qui en avait pétri l’argile et qu’il connaissait le fort et le faible de son ouvrage. Il savait que j’aimais mes parents et que là était ma vanité : il m’en a privé afin que j’élevasse les yeux vers lui. Il aura désormais avec vous toutes mes pensées. Je dirigerai le peu de forces qu’il m’a données vers sa gloire, certain que je suis que là gît la souveraine beauté et le souverain génie, là où est un Dieu immense qui fait cingler les étoiles sur la mer des cieux comme une flotte magnifique, et qui a placé le cœur de l’honnête homme dans un fort inaccessible aux méchants.

Il faut que je vous parle encore de l’ouvrage auquel vous vous intéressez. Je ne saurais guère vous en donner une idée à cause de l’extrême variété des tons qui le composent ; mais je puis vous assurer que j’y ai mis tout ce que je puis, car j’ai senti vivement l’intérêt du sujet. Je vous ai déjà marqué que vous y trouveriez ce qu’il y a de mieux dans les Natchez. Puisque je vous ai entretenu de morts et de tombeaux au commencement de cette lettre, je vous citerai quelque chose de mon ouvrage à ce sujet. C’est dans la septième partie où, après avoir passé en revue les tombeaux chez tous les peuples anciens et modernes, j’arrive aux tombeaux chrétiens. Je parle de cette fausse sagesse qui fit transporter les cendres de nos pères hors de l’enceinte des villes, sous je ne sais quel prétexte de santé. Je dis : « Un peuple est parvenu au moment de sa dissolution etc.[430]… »

Dans un autre endroit, je peins ainsi les tombeaux de Saint-Denis avant leur destruction : « On frissonne en voyant ces vastes ruines où sont mêlées également la grandeur et la petitesse, les Mémoires fameuses et les Mémoires ignorées, etc.[431]… »

Je n’ai pas besoin de vous dire qu’auprès de ces couleurs sombres on trouve de riantes sépultures, telles que nos cimetières dans les campagnes, les tombeaux chez les sauvages de l’Amérique (où se trouve le tombeau dans l’arbre), etc. Je vous avais mal cité le titre de l’ouvrage ; le voici : Des beautés poétiques et morales de la religion chrétienne et de sa supériorité sur tous les autres cultes de la terre. Il formera deux volumes in-8o de 350 pages chacun.

Mais, mon cher ami, ce n’est pas de moi, c’est de vous que je devrais vous entretenir. Travaillez-vous à la G[rèce sauvée] ? Vous parlez de talents : que sont les nôtres auprès de ceux que vous possédez ! Comment persécute-t-on un homme tel que vous ? Les misérables ! mais enfin ils ont bien renié Dieu qui a fait le ciel et la terre ; pourquoi ne renieraient-ils pas les hommes en qui ils voient reluire, comme en vous, les plus beaux attributs de cet Être tout puissant ?

Tâchez de me rendre service touchant l’ouvrage en question ; mais au nom du Ciel, ne vous exposez pas. Veillez aux papiers publics lorsqu’il paraîtra ; écrivez-moi souvent. Voici l’adresse à employer : À M. César Godefroy, négociant à Hambourg sur la première enveloppe, et, au dedans, à MM. Dulau et Cie, libraires. Mon nom est inutile sur l’adresse ; mettez seulement après Dulau, deux étoiles…

Je suis à présent fort lié avec cet admirable jeune homme auquel vous me léguâtes à votre départ[432]. Nous parlons sans cesse de vous. Il vous aime presque autant que moi. Adieu, que toutes les bénédictions du ciel soient avec vous ! Puissé-je vous embrasser encore avant de mourir !

 

Après avoir eu d’abord un volume (août 1799), après en avoir ensuite formé deux (octobre 1799), l’ouvrage de Chateaubriand en aura quatre lorsqu’il paraîtra le 14 avril 1802. L’édition en deux volumes, imprimée déjà en partie à Londres, avait été interrompue par le retour en France de l’auteur, au mois de mai 1800. Chateaubriand s’était alors déterminé à recommencer l’impression à Paris et à refondre le sujet en entier, d’après les nouvelles idées qu’avait fait naître en lui son changement de position. Nous aurons à y revenir.

V

LA RENTRÉE EN FRANCE
[433].

Lorsque Chateaubriand eut décidé de rentrer en France, il avisa Fontanes de sa résolution par la lettre suivante, la dernière de l’exil :

 

Ce 19 février 1800 (v. s.).

Depuis cette première lettre, écrite de votre solitude, où vous m’annonciez que vous alliez me récrire incessamment, je n’ai plus reçu de nouvelles de vous. Est-ce, mon cher ami, que les jours de la prospérité vous auraient fait oublier un malheureux ? Je ne puis croire qu’avec vos beaux talents vous soyez fait comme un autre homme. Je vous gronderais bien fort, si j’ignorais les dangers que vous avez courus ; je suis encore trop alarmé pour avoir le loisir d’être en colère. Êtes-vous bien remis au moins ? Ne vous sentez-vous plus de votre chute ? Dépêchez-vous de me tranquilliser là-dessus.

L’ami commun qui vous remettra cette lettre vous instruira de mes projets et de l’espoir que j’ai de vous embrasser en peu de temps ; pourvu toutefois que vous ne soyez pas aussi paresseux et que vous songiez un peu plus à moi. Le citoyen du B… vous dira aussi où j’en suis de mon travail, les succès qu’on veut bien me promettre, etc. J’arriverai auprès de vous avec une moitié de l’ouvrage imprimée et l’autre manuscrite ; le tout formera deux volumes in-8o de 350 pages. Vous serez peut-être un peu surpris de la nouveauté du cadre, et de la manière toute singulière dont le sujet est envisagé. Vous y retrouverez, en citation, les morceaux qui vous ont plu davantage dans les Natchez.

Je désire donc, mon cher ami, que vous prépariez les voies auprès d’un libraire. C’est là mon unique espérance. Si je réussis, je suis tiré d’affaire pour longtemps : si je sombre, je suis un homme noyé sans retour. Tâchez donc de vous donner un peu de mouvement sur cet article, et ensuite sur un autre très essentiel, dont du B… vous parlera (radiation de la liste des émigrés). On dit que cela est fort aisé ; je compte sur votre crédit, votre amitié et votre zèle. Si vous mettez de la promptitude dans vos démarches, si je puis compter sur un libraire en arrivant, je serai au village dans le commencement d’avril.

Du B… vous dira que j’amène avec moi quelqu’un que vous connaissez et qui vous aime presque autant que moi[434]. Peut-être même cette personne me devancera-t-elle. Elle compte bien vous gronder pour votre paresse envers vos amis.

Ecrivez-moi sur-le-champ un petit mot ; notre ami du B… se chargera de me le faire passer. J’espère que nous nous connaîtrons un jour davantage, et que vous vous repentirez de m’avoir traité si froidement. Mille et mille bénédictions, mon cher et admirable ami ; puissé-je vous voir bientôt et vous dire combien je vous suis sincèrement et tendrement attaché. Rappelez-moi donc vite sous l’influence de cette belle muse dont la mienne a un si grand besoin pour se réchauffer. Souvenez-vous que vous m’avez écrit que vous ne seriez heureux que lorsque vous m’auriez préparé une ruche et des fleurs à côté des vôtres[435].

 

En débarquant à Calais, le 8 mai 1800, Chateaubriand écrivit à Fontanes ce petit mot :

 

Calais, 18 floréal an VIII (8 mai 1800).

J’arrive, mon cher et aimable ami, Mme Jacquet[436] veut bien me donner une place dans sa voiture. Je descendrai chez vous, et je vous prie de me chercher un logement tout près du vôtre. Nous serons à Paris le 10.

Tâchez de redoubler d’amitié pour moi, car j’aurai bien besoin de vous, et je vais vous mettre à de rudes épreuves. Annoncez-moi à Mme F[ontanes] et réclamez pour moi ses bontés.

J’ai bien changé, mon cher ami, depuis que j’ai quitté la Suisse, pour voyager chez les Natchez, et vous aurez peine à me reconnaître. Je vous embrasse tendrement.

LA SAGNE[437].

VI

LE GÉNIE DU CHRISTIANISME
[438].

Le Génie du christianisme fut mis en vente, le 14 avril 1802 (24 germinal an X), chez Migneret, rue du Sépulcre, faubourg Saint-Germain, no 28, et chez Le Normant, rue des Prêtres-Saint-Germain-l’Auxerrois, no 43[439]. L’ouvrage formait cinq volumes in-8°; mais le cinquième se composait exclusivement des Notes et éclaircissements.

Chateaubriand avait d’abord projeté de donner pour titre à son livre : De la religion chrétienne par rapport à la morale et aux beaux-arts[440]. Un peu plus tard, il avait songé à l’intituler comme suit : Des beautés poétiques et morales de la religion chrétienne et de sa supériorité sur tous les autres cultes de la terre[441]. C’était beaucoup trop long ; Chateaubriand le comprit, et lorsque son livre parut, ce fut avec ce titre, qui disait tout en deux mots et qui allait si vite devenir immortel : GÉNIE DU CHRISTIANISME ou Beautés de la religion chrétienne, par François-Auguste Chateaubriand. À la première page de chaque volume se trouvait l’épigraphe suivante, supprimée depuis :

 

Chose admirable ! la religion chrétienne, qui ne semble avoir d’objet que la félicité de l’autre vie, fait encore notre bonheur dans celle-ci.

MONTESQUIEU, Esprit des Lois, livre XXIV, ch. III.

 

La Préface que l’auteur avait mise en tête de son ouvrage a également disparu des éditions postérieures. Comme elle renferme des détails d’un réel intérêt, je crois devoir la reproduire ici tout entière :

 

PRÉFACE

Je donne aujourd’hui au public le fruit d’un travail de plusieurs années ; et comme j’ai réuni dans le Génie du christianisme d’anciennes observations que j’avais faites sur la littérature, et une grande partie de mes recherches sur l’histoire naturelle et sur les mœurs des sauvages de l’Amérique, je puis dire que ce livre est le résultat des études de toute ma vie.

J’étais encore à l’étranger lorsque je livrai à la presse le premier volume de mon ouvrage. Cette édition fut interrompue par mon retour en France, au mois de mai 1800 (floréal an VIII).

Je me déterminai à recommencer l’impression à Paris et à refondre le sujet en entier, d’après les nouvelles idées que mon changement de position me fit naître : on ne peut écrire avec mesure que dans sa patrie.

Deux volumes de cette seconde édition étaient déjà imprimés, lorsqu’un accident me força de publier séparément l’épisode d’Atala, qui faisait partie du second volume et qui se trouve maintenant dans le troisième[442].

L’indulgence avec laquelle on voulut bien accueillir cette petite anecdote ne me rendit que plus sévère pour moi-même. Je profitai de toutes les critiques, et, malgré le mauvais état de ma fortune, je rachetai les deux volumes imprimés du Génie du christianisme, dans le dessein de retoucher encore une fois tout l’ouvrage.

C’est cette troisième édition que je publie. J’ai été forcé d’entrer dans ces détails, premièrement : pour montrer que si mes talents n’ont pas répondu à mon zèle, du moins j’ai suffisamment senti l’importance de mon sujet ; secondement : pour avertir que tout ce que le public connaît jusqu’à présent de cet ouvrage a été cité très incorrectement, d’après les deux éditions manquées. Or, on sait de quelle importance peut être un seul mot changé, ajouté ou omis dans une matière aussi grave que celle que je traite.

Il y avait dans mon premier travail plusieurs allusions aux circonstances où je me trouvais alors. J’en ai fait disparaître le plus grand nombre ; mais j’en ai laissé quelques-unes : elles serviront à me rappeler mes malheurs, si jamais la fortune me sourit, et à me mettre en garde contre la prospérité.

Le chapitre d’introduction servant de véritable préface à mon ouvrage, je n’ai plus qu’un mot à dire ici.

Ceux qui combattent le christianisme ont souvent cherché à élever des doutes sur la sincérité de ses défenseurs. Ce genre d’attaque, employé pour détruire l’effet d’un ouvrage religieux, est fort connu. Il est donc probable que je n’y échapperai pas, moi surtout à qui l’on peut reprocher des erreurs.

Mes sentiments religieux n’ont pas toujours été ce qu’ils sont aujourd’hui. Tout en avouant la nécessité d’une religion et en admirant le christianisme, j’en ai cependant méconnu plusieurs rapports. Frappé des abus de quelques institutions et du vice de quelques hommes, je suis tombé jadis dans les déclamations et les sophismes. Je pourrais en rejeter la faute sur ma jeunesse, sur le délire des temps, sur les sociétés que je fréquentais, mais j’aime mieux me condamner : je ne sais point excuser ce qui n’est point excusable. Je dirai seulement de quel moyen la Providence s’est servie pour me rappeler à mes devoirs.

Ma mère, après avoir été jetée à 72 ans dans des cachots où elle vit périr une partie de ses enfants, expira dans un lieu obscur, sur un grabat où ses malheurs l’avaient reléguée. Le souvenir de mes égarements répandit sur ses derniers jours une grande amertume ; elle chargea, en mourant, une de mes sœurs de me rappeler à cette religion dans laquelle j’avais été élevé. Ma sœur me manda le vœu de ma mère ; quand la lettre me parvint au-delà des mers, ma sœur elle-même n’existait plus ; elle était morte aussi des suites de son emprisonnement. Ces deux voix sorties du tombeau, cette mort qui servait d’interprète à la mort m’ont frappé. Je suis devenu chrétien. Je n’ai point cédé, j’en conviens, à de grandes lumières surnaturelles ; ma conviction est sortie du cœur : j’ai pleuré et j’ai cru.

On voit par ce récit combien ceux qui m’ont supposé animé de l’esprit de parti se sont trompés. J’ai écrit pour la religion, par la même raison que tant d’écrivains ont fait et font encore des livres contre elle ; où l’attaque est permise, la défense doit l’être. Je pourrais citer des pages de Montesquieu en faveur du christianisme, et des invectives de J.-J. Rousseau contre la philosophie, bien plus fortes que tout ce que j’ai dit, et qui me feraient passer pour un fanatique et un déclamateur si elles étaient sorties de ma plume.

Je n’ai à me reprocher dans cet ouvrage, ni l’intention, ni le manque de soin et de travail. Je sais que dans le genre d’apologie que j’ai embrassé, je lutte contre des difficultés sans nombre ; rien n’est malaisé comme d’effacer le ridicule. Je suis loin de prétendre à aucun succès ; mais je sais aussi que tout homme qui peut espérer quelques lecteurs rend service à la société en tâchant de rallier les esprits à la cause religieuse ; et dût-il perdre sa réputation comme écrivain, il est obligé en conscience de joindre sa force, toute petite qu’elle est, à celle de cet homme puissant qui nous a retirés de l’abîme.

« Celui, dit M. Lally-Tolendal, à qui toute force a été donnée pour pacifier le monde, à qui tout pouvoir a été confié pour restaurer la France, a dit au prince des prêtres, comme autrefois Cyrus : Jéhovah, le Dieu du ciel, m’a livré les royaumes de la terre, et il m’a commis pour relever son temple. Allez, montez sur la montagne sainte de Jérusalem, rétablissez le temple de Jéhovah[443]. »

À cet ordre du libérateur, tous les juifs, et jusqu’au moindre d’entre eux, doivent rassembler des matériaux pour hâter la reconstruction de l’édifice. Obscur Israélite, j’apporte aujourd’hui mon grain de sable. Je n’ose me flatter que, du séjour immortel qu’elle habite, ma mère ait encouragé mes efforts ; puisse-t-elle du moins avoir accepté mon expiation !

 

Cette Préface est une vraie page de mémoires, écrite, non après coup, à distance, mais au moment même de l’événement, et toute vibrante encore de l’émotion ressentie. Elle est de plus le millésime qui marque la vraie date de l’apparition de l’ouvrage de Chateaubriand. À ce double titre, elle n’aurait jamais dû perdre, et, à l’avenir, il est essentiel qu’elle reprenne sa place en tête du Génie du christianisme.

 

La première édition du Génie du christianisme fut tirée à quatre mille exemplaires. Dans une seule journée, le libraire Migneret vendait pour mille écus, et il parlait déjà d’une seconde édition. L’ouvrage, je l’ai dit, avait paru le 24 germinal. Le lendemain 25, Fontanes l’annonçait et le mettait, dès ce premier jour, à sa vraie place, dans un article publié dans le Mercure. L’heure, certes, était propice et solennelle. On était à trois jours du dimanche 28 germinal an X[444], le jour de Pâques de l’année 1802, la plus grande journée du siècle, plus glorieuse même que Marengo, plus éclatante encore qu’Austerlitz. Ce jour-là, à six heures du matin, une salve de cent coups de canon annonça au peuple, en même temps que la ratification du traité de paix entre la France et l’Angleterre, la promulgation du Concordat et le rétablissement de la religion catholique.

Quelques heures plus tard, suivi des premiers corps de l’État, entouré de ses généraux en grand uniforme, le premier Consul se rendait du palais des Tuileries à l’église métropolitaine de Notre-Dame, où le cardinal Caprara, légat du Saint-Siège, après avoir dit la messe, entonnait le Te Deum, exécuté par deux orchestres que conduisaient Méhul et Cherubini[445]. Ce même jour, le Moniteur empruntait au Mercure et reproduisait l’article de Fontanes sur le Génie du christianisme.

Ce n’est pas sans émotion qu’aujourd’hui encore, après un siècle bientôt écoulé, on lit dans le Journal des Débats du samedi 27 germinal an X : « Demain, le fameux bourdon de Notre-Dame retentira enfin, après dix ans de silence, pour annoncer la fête de Pâques. » Combien dut être profonde la joie de nos pères, lorsqu’au matin de ce 18 avril 1802, ils entendirent retentir dans les airs les joyeuses volées du bourdon de la vieille église ! Dans les villes, dans les hameaux, d’un bout de la France à l’autre, les cloches répondirent à cet appel et firent entendre un immense, un inoubliable Alléluia ! Le Génie du christianisme mêla sa voix à ces voix sublimes ; comme elles, il rassembla les fidèles et les convoqua aux pieds des autels.

VII

CHATEAUBRIAND ET MME DE
CUSTINE[446].

Sur les relations de Chateaubriand et de Mme de Custine, nous n’avons pas moins de deux volumes publiés, le premier en 1888 par M. Agénor Bardoux, le second en 1893 par M. Chédieu de Robethon.

Déjà en 1885, M. Bardoux avait consacré un volume à la Comtesse Pauline de Beaumont ; son livre sur Madame de Custine en était comme la suite. Certes, dans ces deux volumes, l’auteur a mis de l’esprit, de l’intérêt, de la délicatesse. On me permettra cependant de tenir pour fâcheuses de telles publications. Que Chateaubriand, puisqu’il appartient à l’histoire, relève de la chronique, je le veux bien ; mais ces femmes qui ont vécu dans l’ombre, qui n’ont jamais joué aucun rôle, a-t-on le droit aujourd’hui de les mettre en scène, de venir, après un demi-siècle et plus, raconter leurs amours, vider leurs tiroirs et jeter en pâture à la malignité publique leurs lettres les plus intimes ?

Quoi qu’il en soit, M. Bardoux a pris texte des relations de Mme de Custine et de Chateaubriand pour présenter sous un jour odieux le caractère du grand écrivain. Il a fait de Mme de Custine une victime misérablement trahie, lâchement abandonnée ; il a fait de Chateaubriand un froid adorateur, sans scrupules, sans remords et sans pitié.

Il y avait peut-être quelque témérité, de la part de M. Bardoux, à mettre ainsi tous les torts à la charge de l’une des parties, alors que les pièces principales du procès lui faisaient défaut. De la correspondance échangée entre Chateaubriand et Mme de Custine, il ne possédait rien, en effet, si ce n’est une lettre et quelques billets à peu près insignifiants. Cette correspondance existait pourtant ; elle était aux mains d’un heureux collectionneur, M. Chédieu de Robethon. Ce dernier n’avait pas moins de quarante lettres de Chateaubriand à Mme de Custine. Or, ces lettres, loin de s’accorder avec les sévérités dont l’illustre écrivain venait d’être l’objet, le disculpaient, au contraire, complètement. Ne devenait-il pas dès lors nécessaire de les publier ? M. de Robethon l’a pensé avec d’autant plus de raison, qu’il ne pouvait être accusé de révéler au public les faiblesses de la vie de Mme de Custine : après le livre de M. Bardoux, il ne restait plus une indiscrétion à commettre.

 

À quelle époque Chateaubriand et Mme de Custine se sont-ils connus ? comment est né ce long attachement qui a traversé tant de fortunes diverses et que la mort seule a brisé ? D’après M. Bardoux, ils se seraient vus pour la première fois en 1803, dans le salon de Mme de Rosambo, alliée au frère aîné de Chateaubriand, qui avait été une des compagnes de Mme de Custine à la prison des Carmes[447]. M. de Robethon est d’avis que leur première rencontre remonte un peu plus haut, peut-être jusqu’à l’année 1801, et qu’elle a eu lieu dans des circonstances très différentes. Il croit, en effet, trouver un indice de leurs premières relations dans la page des Mémoires d’Outre-tombe où Chateaubriand raconte que, après l’apparition du Génie du christianisme, au milieu de l’enthousiasme des salons, il fut enseveli sous un amas de billets parfumés : « Si ces billets, continue-t-il, n’étaient aujourd’hui des billets de grand’mère, je serais embarrassé de raconter avec une modestie convenable, comment on se disputait un mot de ma main, comment on ramassait une enveloppe suscrite par moi, et comment, avec rougeur, on la cachait, en baissant la tête, sous le voile tombant d’une longue chevelure. » Ce dernier trait s’appliquait évidemment à une seule personne et à un fait particulier ; c’est une émotion unique que le poète a ressentie à ce larcin, gage indiscret d’un naissant amour, qui se dérobait « sous le voile d’une longue chevelure ». Cette longue chevelure, nous la retrouvons deux fois dans la page des Mémoires que je viens de rappeler. Chateaubriand semble en avoir fait pour Mme de Custine une sorte d’auréole, un charme distinctif qui n’appartient qu’à elle.

À l’appui de la conjecture, déjà très plausible, de M. de Robethon, il est permis aujourd’hui d’apporter une preuve directe et décisive. Parmi les lettres inédites de Chateaubriand à Fontanes, récemment publiées par M. l’abbé Pailhès, j’en trouve une, en date du 8 septembre 1802, qui commence ainsi :

 

Eh bien, mon cher enfant, les vers ? Vous êtes un maudit homme. Pas un signe de vie de votre part…

Comment va Mme Fontanes, et l’enfant[448], et la sœur, et l’oncle ? Que vous êtes heureux d’avoir tant de cœurs qui s’intéressent à vous ?

La grande voyageuse[449], comment est-elle ? Je ne sais si elle a reçu ma lettre.

À propos de lettres, il vient de m’arriver, par la poste, toute décachetée une lettre qui me fait peine si F… l’a vue. On se plaint de mes rigueurs et on m’offre des merveilles. Je ne sais comment faire pour empêcher les indiscrètes bontés de m’arriver par le grand chemin…

F… ne peut être que Fouché. C’est lui, en sa qualité de ministre de la police, et lui seul, qui a pu voir cette lettre, si même ce n’est pas lui qui l’a décachetée ; car une lettre mise à la poste, une lettre contenant d’indiscrètes bontés, et de nature à intéresser Fouché, n’a pas pu n’être pas cachetée avec soin. Or, Fouché, à cette époque, et depuis plusieurs années déjà, était le protecteur actif, l’admirateur passionné, le grand ami de Mme de Custine. De là, l’ennui éprouvé par Chateaubriand, à la pensée que la lettre « décachetée » avait passé sous les yeux du ministre de la police.

Il est donc impossible de ne pas faire remonter à cette date de septembre 1802 le début des relations de Mme de Custine avec Chateaubriand.

Si la date de 1803, donnée par M. Bardoux, est inexacte, celle de 1801, mise en avant par M. de Robethon, est également erronée. Il dit en effet lui-même – et avec raison – que la première rencontre eut lieu peu après l’apparition du Génie du christianisme. Or, le Génie du christianisme a paru, non en 1801, mais le 14 avril 1802.

Après avoir reproduit une lettre du 1er août 1804, M. Bardoux ajoute : « Le Chateaubriand quinteux, personnel, méfiant, est tout entier dans cette lettre[450]. » De quoi s’agit-il donc ? M. Bardoux ne nous le dit pas, par cette excellente raison qu’il n’en sait rien lui-même. Prise isolément, la lettre qu’il avait sous les yeux n’était pas seulement obscure, elle était inintelligible. Mais alors pourquoi s’emparer de cette lettre, à laquelle on ne comprend rien, dont on ignore par conséquent le caractère et la portée, pour s’en faire une arme contre son auteur, pour en tirer des conclusions défavorables à son caractère ?

Aujourd’hui, grâce à la publication de M. Chédieu de Robethon, nous savons exactement ce qui s’est passé.

Désintéressé, généreux, n’entendant rien aux affaires, Chateaubriand était parfois à court d’argent. Pendant son séjour à Rome, il avait épuisé ses dernières ressources au cours de la maladie de Mme de Beaumont ; il ne pouvait pas, et pour rien au monde il n’aurait voulu, en un tel moment, lui exposer sa détresse, lui demander un crédit, et se faire rembourser en quelque sorte des soins qu’il lui avait prodigués. Il y avait là une question de délicatesse et d’honneur. C’est dans ces circonstances qu’il s’adressa à Mme de Custine. Celle-ci refusa. Elle n’avait vu qu’une rivale, là où elle ne devait voir qu’une infortunée et une mourante. Chateaubriand était rentré en France depuis quelques mois, lorsqu’il apprend que cet incident connu de lui seul et de Mme de Custine est tombé dans la bouche du public et que les détails en courent les salons. Atteint jusqu’au fond du cœur, il écrit à Mme de Custine la lettre qu’on va lire :

 

Lundi, 16 Juillet 1804.

Je ne sais si vous ne finirez point par avoir raison, si tous vos noirs pressentiments ne s’accompliront point. Mais je sais que j’ai hésité à vous écrire n’ayant que des choses fort tristes à vous apprendre. Premièrement, les embarras de ma position augmentent tous les jours et je vois que je serai forcé tôt ou tard à me retirer hors de France ou en province ; je vous épargne les détails. Mais cela ne serait rien si je n’avais à me plaindre de vous. Je ne m’expliquerai point non plus : mais quoique je ne croie point tout ce qu’on m’a dit, et surtout la manière dont on me l’a dit, il reste certain toutefois que vous avez parlé d’un service que je vous priais de me rendre lorsque j’étais à Rome, et que vous ne m’avez pas rendu. Ces choses-là tiennent à l’honneur, et je vous avoue qu’ayant déjà le tort du refus, je n’aurais jamais voulu penser que vous eussiez voulu prendre encore sur vous le plus grand tort de la révélation. Que voulez-vous ? On est indiscret sans le vouloir, et souvent on fait un mal irréparable aux gens qu’on aime le plus.

Quant à moi, madame, je ne vous en demeure pas moins attaché. Vous m’avez comblé d’amitiés et de marques d’intérêt et d’estime ; je parlerai éternellement de vous avec les sentiments, le respect, le dévouement que je professe pour vous. Vous avez voulu rendre service à mon ami[451] et vous le pouvez plus que moi puisque Fouché est ministre. Je connais votre générosité, et l’éloignement que vous pouvez ressentir pour moi ne retombera pas sur un malheureux injustement persécuté. Ainsi, madame, le ciel se joue de nos projets et de nos espérances. Bien fou qui croit aux sentiments qui paraissent les plus fermes et les plus durables. J’ai été tellement le jouet des hommes et des prétendus amis, que j’y renonce. Je ne me croirai pas, comme Rousseau, haï du genre humain, mais je ne me fierai plus à ce genre humain. J’ai trop de simplicité et d’ouverture de cœur pour n’être pas la dupe de quiconque voudra me tromper.

Cette lettre très inattendue vous fera sans doute de la peine. En voilà une autre sur ma table que je ne vous envoie pas et que je vous avais écrite il y a sept ou huit heures. J’ignorais alors ce que je viens d’apprendre, et le ton de cette lettre était bien différent du ton de celle-ci. Je vous répète que je ne crois pas un mot des détails honteux qu’on m’a communiqués, mais il reste un fait : on sait le service que je vous ai demandé et, comment peut-on savoir ce qui était sous le sceau du secret dans une de mes lettres, si vous ne l’aviez pas dit vous-même ?

Adieu.

 

Dans sa réponse, Mme de Custine essaya sans doute d’une diversion et rejeta probablement les torts sur une personne qu’elle craignait de se voir préférer et dont la perfidie aurait machiné cette dénonciation. La seconde lettre de Chateaubriand ne fut pas moins digne et moins noble que la première :

 

Il ne s’agit pas de comparaison, car je ne vous compare à personne, et je ne vous préfère personne. Mais vous vous trompez si vous croyez que je tiens ce que je vous ai dit de celle que vous soupçonnez. Si je le tenais d’elle, je pourrais croire que la chose n’est pas encore publique ; or ce sont des gens qui vous sont étrangers qui m’ont averti des bruits qui couraient. Il me serait encore fort égal, et je ne m’en cacherais pas, qu’on dît que je vous ai demandé un service. Mais ce sont les circonstances qu’on ajoute à cela qui sont si odieuses que je ne voudrais pas même les écrire et que mon cœur se soulève en y pensant. Vous vous êtes fort trompée si vous avez cru que Madame… m’ait jamais rendu des services dans le genre de ceux dont il s’agit[452] ; c’est moi, au contraire, qui ai eu le bonheur de lui en rendre. J’ai toujours cru, au reste, que vous avez eu tort de me refuser. Dans votre position, rien n’était plus aisé que de vous procurer le peu de chose que je vous demandais ; j’ai vingt amis pauvres qui m’eussent obligé poste pour poste, si je ne vous avais donné la préférence. Si jamais vous avez besoin de mes faibles ressources, adressez-vous à moi et vous verrez si mon indigence me servira d’excuse.

Mais laissons tout cela. Vous savez si jusqu’à présent j’avais gardé le silence, et si, bien que blessé au fond du cœur, je vous en avais laissé apercevoir la moindre chose, tant était loin de ma pensée tout ce qui aurait pu vous causer un moment de peine ou d’embarras. C’est la première et la dernière fois que je vous parlerai de ces choses-là. Je n’en dirai pas un mot à la personne, soit que cela vienne d’elle ou non. Le moyen de faire vivre une pareille affaire est d’y attacher de l’importance et de faire du bruit ; cela mourra de soi-même comme tout meurt en ce monde. Les calomnies sont devenues pour moi des choses toutes simples ; on m’y a si fort accoutumé que je trouverais presque étrange qu’il n’y en eût pas toujours quelques-unes de répandues sur mon compte.

C’est à vous maintenant à juger si cela doit nous éloigner l’un de l’autre. Pour blessé, je l’ai été profondément ; mais mon attachement pour vous est à toute épreuve ; il survivra même à l’absence, si nous ne devons plus nous revoir.

Je vous recommande mon ami[453].

Paris, 4 thermidor (juillet 23).

 

Mme de Custine, dans sa réponse, chercha, paraît-il, à expliquer le refus du service que Chateaubriand lui avait demandé. Elle laissa entendre qu’elle s’était sentie froissée à l’idée de subvenir aux dépenses nécessitées par la présence à Rome de Mme de Beaumont. C’est ici que se place la lettre de Chateaubriand, du 1er août 1804, citée par M. Bardoux, et dont voici le début :

 

Je vois qu’il est impossible que nous nous entendions jamais par lettre. Je ne me rappelle plus pour quel objet je vous avais demandé ce service ; mais si c’est pour celui que vous faites entendre, jamais, je crois, preuve plus noble de l’idée que j’avais de votre caractère n’a