Marguerite Burnat-Provins

LE LIVRE POUR TOI

1907

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Table des matières

 

PRÉFACE. 7

OFFRANDE. 16

I 17

II 18

III 20

IV.. 21

V.. 22

VI 23

VII 24

VII 26

IX.. 27

X.. 28

XI 29

XII 30

XIII 31

XIV.. 32

XV.. 33

XVI 34

XVII 35

XVIII 36

XIX.. 37

XX.. 38

XXI 39

XXII 40

XXIII 41

XXIV.. 42

XXV.. 43

XXVI 44

XXVII 45

XXVIII 46

XXIX.. 47

XXX.. 48

XXXI 49

XXXII 50

XXXIII 51

XXXIV.. 52

XXXV.. 53

XXXVI 54

XXXVII 55

XXXVIII 56

XXXIX.. 57

XL. 58

XLI 59

XLII 60

XLIII 61

XLIV.. 62

XLV.. 63

XLVI 64

XLVII 65

XLVIII 66

XLIX.. 67

L. 68

LI 69

LII 70

LIII 71

LIV.. 72

LV.. 73

LVI 74

LVII 75

LVIII 77

LIX.. 78

LX.. 79

LXI 80

LXII 81

LXIII 82

LXIV.. 83

LXV.. 84

LXVI 85

LXVII 86

LXVIII 87

LXIX.. 88

LXX.. 89

LXXI 90

LXXII 91

LXXIII 93

LXXIV.. 95

LXXV.. 96

LXXVI 97

LXXVII 98

LXXVIII 99

LXXIX.. 100

LXXX.. 101

LXXXI 102

LXXXII 103

LXXXIII 104

LXXXIV.. 105

LXXXV.. 106

LXXXVI 107

LXXXVII 108

LXXXVIII 109

LXXXIX.. 110

XC. 111

XCI 112

XCII 113

XCIII 114

XCIV.. 115

XCV.. 116

XCVI 117

XCVII 118

XCVIII 119

XCIX.. 120

C. 121

Ce livre numérique. 122

 

PRÉFACE

Ce tutoiement brutal nous fait lever la tête…

Il y a là le geste hardi d’une femme qui, en pleine foule, jette au visage de son amant quelque fleur de corsage, avec un tutoiement sonore comme un baiser – belle d’impudeur, riche d’audace.

Mais, pas de confusion possible. En ouvrant le livre, dès les premières lignes, toute brutalité s’efface ; nous ne sommes plus en présence du geste de Carmen ; la ferveur devient une prière, l’encens de l’amour se dégage dans une splendeur védique. Ce n’est pas un cri, c’est un chant, mieux encore, un hymne. Les lignes que cette femme a tracées sur des tablettes parfumées sont bien pour un homme, le livre est bien pour un seul, mais il s’empreint de la plus grande généralité, il rejoint dans l’espace le Cantique des Cantiques, c’est le Livre pour nous, c’est le Livre de l’Amour.

Il contient l’aveu conscient le plus ardent qu’on puisse imaginer, le plus ingénu et le plus compliqué à la fois, qu’une femme ait, sans doute, jamais écrit. Y a-t-il, dans la littérature amoureuse, beaucoup de paroles aussi belles que certains répons de cet office de la chair et de la tendresse ? Ils méritent l’anthologie, et, auprès des Chansons de Bilitis, ils devraient demeurer tout imprégnés d’une délicieuse légende, récités par des adolescents futurs, avec une ferveur exquisement scandalisée.

Quand je dis : anthologie, cela ne veut pas signifier que je souhaite à Mme Burnat-Provins une place dans l’anthologie des libraires. Je parle de l’anthologie mythique de la postérité, car, hélas, les livres périodiques qui paraissent sous ce nom, ne sont pas de bien souhaitables compagnies. Tristes cloaques au sein desquels l’auteur du Livre pour toi se trouverait mal à son aise et probablement mal placée. Les anthologies ne sont, la plupart du temps, que prétextes choisis par quelques paperassiers précocement aigris et pressés d’apporter la contribution de leurs jugements et de leurs goûts téméraires à l’histoire d’une littérature qui les ignore. Et ces travaux conçus pour jeter le doute dans l’âme de lointains lecteurs cochinchinois se réduisent toujours à de pures réclames de maisons d’édition. Ce n’est pas cette gloire que j’escompte pour Mme Burnat-Provins, et je ne suis pas assez cruel pour lui souhaiter l’aventure récente d’une autre poétesse du plus grand talent, – honneur des lettres féminines actuelles, Mme Delarue-Mardrus, – qui s’est vu traiter dans un de ces ouvrages éphémères de « personne qui n’a pas la connaissance de sa langue, créant pour les besoins des mots rarement heureux, confondant adjectifs et substantifs, n’hésitant devant aucune image si discordante soit-elle, avec des répétitions puériles, alors que d’autres parlent français…, dernière des décadentes… etc…, » Mais délaissons ces aimables enfantillages, et parlons de la seule anthologie qui vaille : celle du Souvenir.

Je la souhaite à ce livre, car il manquait à la littérature féminine.

Le cri d’adoration physique, sans voile et sans hypocrisie, n’avait jamais été poussé par une femme. Rien n’est plus attrayant, d’ailleurs, qu’Apollon décoré par des mains féminines. Une statue d’homme, parée de roses, amoureusement drapée, pour ainsi dire, avec des soins tanagréens, par une vestale délirante, constitue un spectacle rare, délicat et persuasif. Les femmes ont un cœur, comme leur forme, adorablement décoratif. Leur souci de parer, d’embellir, de broder, d’adorner, s’étend jusqu’à leur amour. Pourtant, nous savons, qu’en général, elles réservent ce soin pour leur propre culte, même et surtout en littérature. De la passion de leur visage elles glissent aisément à la passion, de leur âme ; un narcissisme quelque peu obsédant ne cesse de les faire s’écrier qu’elles sont les âmes inimitables, toujours brisées, meurtries d’avance et désignées pour la défaite, mais au-dessus de tout éloge. Elles s’enguirlandent de papillotes de littérature, de bouclettes poétiques, lesquelles prennent à la longue l’aspect de postiches. Ce sont, de Georges Sand à Mme X. Z., les suaves ménagères de leur douleur.

Or ici, ô miracle, le poème est pour un homme, consacré à la gloire de l’homme. Livre unique et reposant, vous dis-je ! Toutefois, en l’écrivant, son auteur est demeuré fidèle à la tradition décorative de la femme ; il a soigneusement voilé les laideurs de l’amour, il semble étranger à toute l’humanité douloureuse de la vie.

Lui s’appelle Sylvius ; comme il convient, c’est un surhomme de grâce, soigneusement épousseté à l’aube de chaque jour. Mme Burnat-Provins vient de dessiner la silhouette nerveuse et troublante d’un jeune dieu, elle lui a dressé un petit temple naturel où pénètre la forte odeur de la solitude alpestre ; et les yeux d’Apollon tout en restant grecs et harmonieux, selon la règle, se chargent de la splendeur, plus idyllique encore, des gentianes montagnardes.

 

*      *      *

 

Car Mme Burnat-Provins est (l’affreux mot !) une naturiste. Toutes les désignations en iste : vériste, symboliste, etc…, sont bien les plus hideux vocables qui soient et constituent autant d’insultes à la sensibilité, et à la sincérité de l’inspiration ; mais puisqu’ils traînent dans le dictionnaire des définitions, servons-nous en, suivant les besoins, et rien ne fera que Mme Burnat-Provins ne soit pas une naturiste. Cet apanage en lui-même, n’aurait rien d’extraordinaire (car toutes les autoresses d’aujourd’hui sont des naturistes acharnées) si quelque chose ne tirait hors de pair l’auteur des Tableaux Valaisans, de Sous les Noyers, des Heures d’Automne et d’autres remplis de lumières, d’air pur et de rafraîchissants espaces.

Ce quelque chose vaut la peine d’être signalé : C’est que Mme Burnat-Provins sait de quoi elle parle et c’est qu’elle connaît la nature. Pour une naturiste, le fait est, je crois, sans précédent.

Pas de lyrisme de hasard : honnis sont le potager des adjectifs, la salade du dictionnaire, le dépotoir aux adverbes où il n’y a qu’à puiser pour trouver des mots qui s’appliquent tant bien que mal, mais toujours sortablement, les uns aux autres.

La langue française ressemble, depuis quelques années, à ces beaux flambés de Chine ou du Japon dont les reflets combinés, les heurts de tons galvanisés par le hasard, semblent être l’effet de la plus mûre réflexion de l’artiste, alors qu’ils ne sont dus, en réalité, qu’à la collaboration de quelques sels, jetés pêle-mêle dans la fournaise aux splendeurs… Il y a aussi une comparaison de même ordre qui s’impose, c’est celle de la « boîte à pastels ». Dans une caisse de bois sont réunis tous les vocabulaires choisis de la couleur. Or, les peintres vous le diront, il n’y a qu’à prendre au hasard des pastels et mélanger les tons sur le papier ; ça ne fera jamais juste, mais ça ne fera jamais laid.

Ainsi en est-il pour la composition des phrases ; dans la boîte à pastels des adjectifs et des verbes, sont couchés cinq à six cents mots, délicatement choisis, adorables de chatoiement et d’évocation ; au hasard, prenez-les, amalgamez-les : suivant la formule, ça ne fera jamais juste, mais ça ne fera jamais laid. Et puis, chose essentielle, ils auront l’air voulus ; tout est là ! Voilà où nous a menés l’abus de la délicieuse impropriété du terme… à l’Artistisme.

Or, la Dame des Tableaux Valaisans retourne à une plus saine syntaxe, à un art plus sage et plus studieux. Elle a fait des études de peinture, elle décore et illustre ses livres avec une science et un goût consommé ; elle a, sans doute, puisé dans cette étude de la nature la notion de l’exact, la volonté du réel. On voit nettement, à travers ses livres, des paysages vivants et désignés ; ils sont décrits minutieusement sans incohérence, sans excès verbal, tout en choisissant l’épithète rare et en récoltant les notations particulières ; on sent qu’elle n’a pas tenu en vain, dans ses mains, le globe lumineux et monotone des journées, on sent qu’elle connaît les arbres, les coteaux, les chemins, les habitants des villages, leurs coutumes, leurs printemps et leurs hivers, toute la fleur, toute la neige, toute la lune. Ses livres sont des rares qui me donnent la sensation d’une promenade à travers les bois ou le long des champs ; il s’en dégage exactement l’impression d’une flânerie, avec son charme et, j’ose le dire… son ennui. Car, ce que nous entrevoyons de la nature au cours de notre passage en ce monde immense, à l’aide de quelques étés de quelques voyages, et qui ne nous est révélé que par un nombre très limité de petites incursions, tout cela est bien peu de choses ! De tout cela, si poète résolu que dégage, à côté des beautés, une infinie monotonie, le spleen lent et dilué de la Nature.

Laissons aux littérateurs de profession, aux romantiques attardés, et ils sont légion, aux naturistes bénévoles leur enthousiasme de commande, leurs exaltations factices, ces gens-là ne connaissent pas la nature. Ce sont les faux poètes, les mauvais menteurs, rats de ville et de bibliothèques. La Nature n’est pas si uniformément belle qu’on le dit. Un œil sincère, artiste et humain, l’œil de l’homme qui vit, qui va, souffre et regarde toute chose, errant à travers le grand mystère d’ici-bas, cet homme ne peut pas nier que la nature ne soit bien éternellement semblable à elle-même ! Le poète souffre de la limite des formes, du jour le jour des réalités éparses et parfois confuses. La Nature est amère, splendide dans son ensemble, délicieuse et prodigieuse en détail, mais son rude contact, sa connaissance profonde inclinent l’homme à la grave amertume, à l’ennui résigné qui se dégage d’elle et de son enseignement.

Les négateurs de cette constatation ne sont que de factices enthousiastes, ils n’ont pas vécu avec la Solitude Verte. Tout n’est pas beau dans la grande mère ! Pour nous, qui sommes petits et limités, elle manque de composition, de plan ; elle est embarrassée de sa propre pourriture, de ses déchets, de ses excès de soleil, de pluie, de végétation, de l’accumulation de ses beautés désordonnées, empilées les unes sur les autres ; elle est, par moments, ordinaire, digne d’indifférence, banale, ou tout-à-coup trop machinée, trop en décors. Elle est hargneuse, triste, plus d’une fois. Les étés que nous y passons, les hivers que nous y traînons ne sont pas toujours emplis de satisfaction ; nous avons, depuis le XIXe siècle, démesurément exagéré le sens de la Nature. Les thèmes généraux d’exaltation lyrique qu’elle fournit ont connu en cent ans le paroxysme d’amplification le plus inouï. Ce qu’est devenu l’automne, par exemple, aux mains des poètes, actuellement n’a plus aucun rapport avec la réalité, ni même avec la moindre observation ou encore avec la moindre exactitude sentimentale.

L’automne est beau « en principe » quand il est à peine touché par la grande peste jaune, tout ému du pressentiment majestueux de sa mort… Mais, que de jours laids, que de pourritures inharmonieuses, que de mortel ennui dans la campagne ! Pas de décoration littéraire, ô poète ! Sois sincère et fais une juste évaluation de ton sentiment !

Eh bien, les livres de paysage de Mme Burnat-Provins me redonnent ces impressions variées de beauté et de platitudes alternées que nous procure la vie campagnarde. Ces livres sont sans composition apparente, sans effort d’arrangement comme la nature elle-même. Avais-je raison de dire que c’est une grande naturiste !

Aussi a-t-elle tissé le lin des journées avec lenteur, avec patience, avec résignation. Elle a écrit comme elle peint, s’appliquant avec minutie tantôt au dessin d’une abeille, tantôt au dessin d’une ombre de fleur, s’attardant à composer une chanson populaire, à retrouver un motif de panneau rustique, ornant ses pages de vignettes fermes et délicates qui rappellent les plus délicieux sourimonos de l’art japonais et qui sont dignes parfois du pinceau d’Hokusaï.

Elle a aimé et traduit tout cela d’un cœur fidèle et patient, sans agacement de la main, sans énervement de la pensée, comme une femme habituée, soumise aux exigences de la Nature. Elle avait une âme normale d’aquarelliste et elle a suivi son destin en la développant en force et en ténacité. Petit à petit, je suis sûr qu’elle se débarrassera des agréments encore un peu trop chargés de sa phrase pour aboutir à la grande Sincérité nue, à la toute franchise de l’expression.

Le siècle nouveau porte encore le poids détestable du romantisme ; nous voyons, par les exemples, combien il est difficile à la France de se dégager des influences caduques ; les littératures de transition vivent dans le malaise et dans l’hésitation des formes ; rien n’est plus rare que les esprits qui s’en libèrent tout à fait. À l’heure actuelle, dans toute la floraison, cependant remarquable, des lettres contemporaines, il n’y a que quatre ou cinq Modernes, pas un de plus.

Les autres, en dépit de leur puissant talent, ne sont encore que les produits de la tradition et des formes acquises.

 

*      *      *

 

Comprendre la nature et la décrire, c’est beaucoup, mais ce n’est pas tout.

La nature, sans l’homme, est terriblement limitée, et c’est pourquoi Mme Burnat-Provins, comme Dieu au sixième jour, créa l’homme et plaça Sylvius dans son Eden. Mais, le septième jour, elle ne se reposa pas, et elle le consacra tout entier à la louange de l’homme.

Cet hymne sensuel si farouche et si doux, écrit avec des yeux d’artiste, pensé par une âme de peintre, est d’une vérité inattendue en littérature. Il faut que le Livre pour toi demeure et ne soit pas oublié. Car, c’est plus tard seulement, quand il sera chargé de passé, qu’un tel poème sera intéressant à relire. L’actualité ne le pare pas encore d’assez de mystère et de recul ; il faut que les protagonistes de ce poème soient eux-mêmes descendus dans la paix des tombes pour que ces petits psaumes d’amour prennent leur aspect émouvant de reliques. Un tel cri, poussé en l’honneur de la jeunesse et de la beauté, ne trouvera sa signification que lorsque cette Laure et ce Pétrarque montagnards habiteront depuis longtemps de vagues Aliscamps indéterminés.

Faites en sorte, Madame, que ce livre soit immortel. Certes, ayons foi dans la beauté propre de sa littérature pour le conduire jusqu’à ce port lointain. Mais la littérature est un vaisseau ingrat, fragile et capricieux. Réservons-lui une demi-confiance et, pour le cas où cette confiance limitée serait encore déçue, faites, Madame, qu’une légende se crée autour de ce livre. À des œuvres de telle sorte, il faut, pour leur faire passer le fleuve d’oubli, une légende comme celle de Rossetti, comme celle de Pétrarque. Accomplissez une action d’éclat, attachez un retentissement romanesque à l’histoire de ces amours, fût-ce un scandale, n’hésitez pas ! Tuez Sylvius, s’il le faut ; afin que, plus tard, votre livre ayant surnagé, les jeunes gens révèrent la tombe de Sylvius et relisent avec un trouble délicieux et un peu angoissé les strophes que prononcèrent les lèvres de la belle et criminelle Sylvia.

Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine

Qui vous mangera de baisers,

Que j’ai gardé la forme et l’essence divine

De mes amours décomposés.

Et cela est vrai. Il faut que tout soit accompli pour que certains mots défunts se parent d’une seconde vie, plus belle que la première. C’est seulement dans le temps et dans le passé qu’acquiert toute sa beauté ce tutoiement anonyme, le plus beau nom de la vie, le plus beau mot que des lèvres humaines puissent proférer ici-bas : Toi.

Henry BATAILLE.

OFFRANDE

Sylvius, c’est pour toi que j’écris ce livre, pour toi seul.

Tu ne le mettras pas dans la chambre où tu travailles, ni sur le banc de ton jardin, mais tu le garderas dans l’abri caché de ton sommeil, à la place où ma tête pâmée a fait un creux brûlant.

Je te l’offre en souvenir de nos heures de volupté.

I

JE T’AIME.

Personne ne m’a appris ce mot. Je l’ai senti venir des profondeurs de ma chair, monter de mon sang à mes lèvres et s’envoler vers ta jeunesse et la force féconde qui est en toi.

Je l’ai entendu sortir de ta bouche avec ivresse.

C’est un oiseau doré qui s’est posé sur mes yeux si doucement d’abord, et puis si lourdement que tout mon être en a chancelé.

Et je me suis abattue dans tes bras, tes grands bras où je me sens fragile et protégée.

La parole qui promet et qui livre, la parole sacrée jaillie de notre vie ardente, planait sur nos têtes dans un clair rayon. Sylvius, te souviens-tu ?

Alors, j’ai vu passer l’Heure, l’Heure unique qui nous souriait et levait dans ses mains un caillou blanc.

Sur sa tunique, une à une, lentement les roses de son front s’effeuillaient.

J’ai vu cela à travers mes paupières fermées, la joue appuyée contre ton cœur qui marque les secondes éblouissantes comme un balancier de rubis.

II

Parce que l’amour a noué nos corps de ses mains divines, comme les enfants nouent les tiges qu’ils arrachent aux prés, parce que nos vies se sont mêlées comme se mêlent les eaux chantantes, je consacre à ta jeunesse un hymne enivré.

Je dirai la lumière de tes yeux, la volupté de ta bouche, la force de tes bras, l’ardeur de tes reins puissants et la douceur tiède de ta peau, blanche et dorée comme la clarté du soleil.

Je dirai l’emprise de tes mains longues qui font à ma taille une ceinture frémissante ; je dirai ton regard volontaire qui anéantit ma pensée, ta poitrine battante soudée à ma poitrine, et tes jambes aussi fermes que le tronc de l’érable, où les miennes s’enroulent comme les jets onduleux des houblons.

Telle qu’une idole, mon adoration couvrira ta nudité superbe des lys odorants et des phlox cueillis dans mon jardin.

Je te regarderai dormir dans leur parfum.

Contre ton flanc apaisé, j’écouterai ton sang couler dans le mystère de ta vie, comme j’écoute, dans le soir, le ruisseau qui descend de l’obscure forêt.

Sylvius, quand je ne serai plus, quand les saisons sur ma tombe ouvriront les passeroses et les giroflées d’or, dans la pureté du matin bleu, des voix passionnées rediront le chant de mon amour.

Alors nos âmes ne seront plus qu’une âme et tu me possèderas pour l’éternité.

III

J’ai regardé ton corps debout, simple et altier comme un pilier d’ivoire, ambré comme un rayon de miel.

Je l’ai regardé, les mains croisées sur mes genoux, sans l’effleurer, dans la contemplation fervente de sa splendeur, et le l’ai aimé avec mon âme plus passionnément.

Je me sens presque craintive, dominée par ce rythme qui chante à mes sens une mystérieuse musique ; je m’exalte silencieusement devant ce poème de grâce virile, d’élégance hautaine, de victorieuse jeunesse.

Ô Sylvius, dis-moi que tu me donnes toute ta beauté. Dis-moi qu’elle est mienne, ta tête rayonnante imprégnée de soleil, dis-moi que tu m’abandonnes ta poitrine large où je m’étends pour sommeiller, tes hanches étroites et dures, tes genoux de marbre, tes bras qui pourraient m’écraser et tes mains si chères, où mon baiser lent se dépose au creux des paumes caressantes.

J’ai regardé tes lèvres qui plient sous les miennes, tes dents où mes dents se sont heurtées illuminent ton sourire, ta langue chaude m’endort, et quand je m’éveille de mon vertige, c’est pour revoir ton corps triomphant, altier comme un pilier d’ivoire, ambré comme un rayon de miel.

IV

Cette nuit, tu as pris ma tête entre tes doigts impérieux et tu disais, les dents serrées : Ne bouge pas.

Et je me suis abandonnée, le front cerclé par la couronne ardente qui se rétrécissait.

Pourquoi n’as-tu pas enfoncé les ongles plus avant ? Je n’aurais pas bougé et la douleur, venue de toi, serait entrée délicieusement dans ma chair.

Ton désir jeune et délirant peut rompre mes muscles, courber mes os, me faire râler d’angoisse ; je suis ta chose, Sylvius, ne laisse rien de moi, puisque ma volonté s’en est allée à la dérive, dans l’eau attirante de tes yeux.

En cette nuit, passive et nue, n’étais-je pas une reine sous la couronne vivante de tes doigts refermés ?

V

Je suis restée pâle de tes caresses, pâle à défaillir dans le jour qui montait et j’ai senti autour de mon cœur un anneau d’acier.

Tu as tordu mes bras et desséché mes lèvres, mes pieds sont brisés aux chevilles, mes genoux douloureux, mes flancs exténués et ma peau brûle de tes morsures.

J’irai me baigner à la fontaine où croissent les lys rouges, enflammés comme tes baisers.

Je sentirai l’eau venue des glaciers rafraîchir mes membres rompus et m’apporter la fermeté des rocs et puis, sur l’herbe où jaillissent maintenant les tournesols, je dormirai.

Je sais que la chatte viendra partager mon sommeil, sa tête douce sur mon épaule nue.

Et quand l’ombre des noyers aura tourné, découvrant mon front, alors tu viendras t’agenouiller près de moi, j’aurai oublié ma lassitude et ta lèvre contre mon oreille, tu me diras : lève-toi.

VI

Mes yeux sont auréolés d’une ombre chaude, rousse et bleue, pareille à celle qui dort au fond des eaux.

Tes caresses pénétrantes l’ont tissée autour de mon regard où ton image persiste, enchâssée dans un cristal ; elle flotte légère et voluptueuse, elle est un voile délicat sur le souvenir vibrant de notre étreinte.

Sylvius, de quel mystère est née cette ombre entre tes bras ?

Il y passe le fantôme de ton corps cabré, la vision dormante de ta tête vaincue, plus belle dans l’abandon et qui laisse à mes mains la douceur de la soie.

Il y passe le geste lent de tes doigts aimés sur mes paupières lasses, quand tu me dis : Dors, maintenant.

Oh, viens mettre tes lèvres qui me possèdent toute sur l’orbe velouté de cette ombre chère.

Elle grandit avec le soir qui vient, elle t’enlace dans ses mailles fines et quand tu te courberas sur ma face extasiée, où s’obscurcissent les lacs noirs de mes yeux, haletant, tu y plongeras tes prunelles lumineuses qui enchantent ma nuit.

VII

Dors, ma pensée te berce, mon amour te garde et la nuit tranquille s’est couchée au seuil de la maison.

Laisse ton front sur mon épaule meurtrie où ton souffle passait comme le vent chaud dans les blés mûrs.

Dors d’un grand sommeil qui entr’ouvre ta bouche heureuse comme celle d’un petit enfant. Je mettrai des rêves doux dans ton cœur qui se tait, ton cœur qui galopait tantôt, aussi fougueux qu’un coursier de bataille, fonçant dans la charge, aveugle de sang, et qui va maintenant plus lent que l’horloge, marquant ses pas menus sur la route du temps.

Dors, la lune bienfaisante est entrée pour voiler ton corps allongé d’un drap d’argent, et sur ton repos, sa face bénie rayonne divinement.

Ô Sylvius, chair de ma chair, ô mon amant, que la nuit verse à ta poitrine sa souveraine fraîcheur, qu’elle ranime ta force de ses mains trempées de rosée, tandis que je goûte avec ivresse la sérénité descendue sur ton visage aimé.

La chouette crie dans les noyers, mais le malheur est loin de nous ; la mélancolie de sa voix solitaire pénètre dans mon âme sans amertume.

Je ne crains rien, tu dors, mais tu es près de moi.

J’ai posé ma main sur ta hanche immobile et j’ai senti sous ma paume ton être tout entier. Je te frôle à peine, tes doigts ouverts n’ont pas un tressaillement, un calme surnaturel me vient de ta béatitude, mais je voudrais savoir, ô Sylvius, quand tu dors, m’aimes-tu ?

Je me penche, ta lèvre sourit encore à mon baiser, ton bras s’est courbé pour me reprendre. Oui, tu m’aimes quand tu dors.

Alors, je pose ma tête près de la tienne, je partage avec toi le céleste manteau que la lune nous donne.

Je puis dormir, Sylvius, à l’aube le coq chantera.

VII

Pendant cette nuit où tu étais loin de moi, le sommeil et les songes se sont écartés de ma couche, j’ai veillé les yeux ouverts dans le soir.

J’entendais le frisson des feuilles, les pas légers de la chatte sur les poutres de la maison, et lentement j’ai vu venir l’aurore.

Alors le coq a chanté et la voix de la cloche s’est élevée dans la tour qui regarde la vallée.

Des chèvres ont passé sur le chemin, tout s’éveillait, mais la joie restait endormie.

Car le jour sans toi, ô Sylvius, est-ce le jour ?

IX

Les branches abaissées des coudres versent une ombre fine à ton visage épanoui.

Tu ris sous mes dents et ton rire me fait vibrer jusqu’aux talons ; sa juvénile insolence amuse mes nerfs et glisse dans ma bouche entr’ouverte un chatouillement.

Tu ris, parce que j’appuie mon coude sur ta poitrine d’un air vainqueur et que tes deux épaules touchent la terre.

Tu ris, parce que tu sais que tes mains tendues me soulèveraient sans effort pour me lancer comme une baguette de saule, dans le foin gris ; parce que tes bras font de moi un jouet que ton caprice roule sur l’herbe douce où se détendent les sauterelles en jade vert.

Tu ris de ma faiblesse, de mes doigts frêles, de mes poignets souples que tu fais craquer, et pourtant, Sylvius, ne t’ai-je pas vaincu ?

N’ai-je pas vu ta tête éperdue vaciller et retomber dans mes cheveux ?

Alors tu ne riais pas.

X

Les fruits que tu me donnes sont plus savoureux que les autres, leur arôme m’apporte quelque chose de toi.

Je les ai mangés sur ta bouche qui m’en reprenait les lambeaux, avec de provocants baisers, dans le jus parfumé des prunes bleues.

Tu tenais mes mains et nos lèvres étaient plus fraîches que le milieu des fruits éclatés ; les noyaux durs claquaient contre nos dents, tes yeux riaient, mais tout à coup ils sont devenus noirs et tu as mordu la framboise mûrie à la pointe de mes seins irrités.

Si tu dois un jour me lacérer le cœur, Sylvius, comme tu déchires les pulpes blondes que nous prodigue l’été, n’aiguise pas la lame qui brille à la muraille dans ta maison, prends-le à pleines dents, arrache et que mon sang s’épanche, plus brillant que le sang clair qui gonfle les groseilles.

XI

Tu m’as dit, et ta voix tremblait : « Je voudrais fermer les yeux à toute chose et ne plus voir que toi. »

Sois donc aveugle jusqu’à la mort.

Je veux incruster mon visage jusqu’au fond de tes yeux aimés et tu les fermeras.

Alors, ô Sylvius, je ne serai plus jalouse de la fleur, de l’arbre, du nuage où ton regard se pose avec ravissement.

Tu ignoreras qu’une femme passe, qu’elle a des cheveux fins, des mains claires, un cœur qui pourrait t’aimer.

Mon image vivra, debout dans le sanctuaire fermé de ta pensée et la lumière te viendra d’elle jusqu’au plus secret de l’âme.

Penche-toi, Sylvius, plus près, plus près encore, afin qu’il en soit comme j’ai dit.

XII

Mets tes deux mains sur mes deux mains étendues, je veux sentir vivre tes doigts.

Plonge tes yeux dans mes yeux et fais couler en moi ton regard, qui me brûle et me baigne à la fois.

Est-ce la nuit, est-ce le jour ?

Appuie très lentement ta bouche sur ma bouche, pour que je ne sache plus rien, sinon que ta poitrine écrase ma poitrine, et que, dans mon cœur sauvage, ton cœur bat.

XIII

Ô Sylvius, je t’ai désiré dans le vent qui m’enveloppe, dans la pluie qui mouille mon front, dans le rayon retrouvé du soleil.

Je t’ai demandé à la terre que battaient mes bras vides, mais tu n’étais pas là.

J’ai vu ton sourire dans les fleurs de la sauge splendide, tes prunelles émerveillées dans l’étang ; j’ai crié vers toi, et mon âme s’est enfuie de ma poitrine en sanglotant.

Car il n’y avait rien de ton haleine pure dans l’air qui touchait mes lèvres, les montagnes nous séparaient, ta vie était loin de ma vie et le souvenir affaibli de tes caresses glissait seul sur mes flancs désolés.

Ne t’en va plus, Sylvius, laisse-moi mon âme puisqu’elle se retire avec toi.

XIV

Ta voix m’est plus douce que la plus douce des cantilènes. Elle parle au-dedans de moi, elle filtre dans les profondeurs de mon être qui t’adore, elle glisse insinuante sur ma pensée et l’arrête charmée.

D’où vient-elle, Sylvius, de tes lèvres ou de mon amour ?

Parle-moi : mes yeux se ferment à t’entendre, le bonheur chante dans tes paroles, le désir les fait palpiter comme les ramiers gémissants ; parle-moi, mes mains tremblent.

Dis-moi ces mots ardents qui sont des étoiles et que la nuit seule écoute entre nous ; dis-moi ces mots d’ombre et de tendresse qui font tressaillir et tueraient s’ils n’étaient la vie.

Courbe-toi et parle, pour que la terre s’efface et qu’autour de moi règne un grand ciel où s’élève, unique, harmonieuse, ta voix plus douce que la plus douce des cantilènes.

XV

Pendant cette minute inoubliable où nous nous sommes aimés plus loin que la terre, plus haut que le ciel, dans un monde resplendissant j’ai connu toutes les amours.

Un feu surnaturel les a fondues dans mon cœur, comme en un creuset dévorant.

J’ai été la mère, la sœur, l’amante ; j’ai été ta chair, ton sang, ta pensée, ton âme emportée vers l’au-delà, vaste et illuminé.

Ton front s’appuyait au mien ; qu’est-il venu de ta vie vers ma vie dans cet éclair de radieuse pureté ?

Dis-moi, Sylvius, quel Dieu puissant nous a prêté alors un moment de sa divinité.

XVI

J’ai peigné mes cheveux emmêlés par la fièvre de tes mains impatientes, lentement les dents d’ivoire les ont dénoués fil à fil.

Et mes bras levés retombaient de fatigue, et la folie de la nuit s’étirait avec la soie mince et rebelle qui se crispait.

Maintenant, je ne puis ni les tordre ni les ramener, ils gardent un pli lascif qui se cambre violemment, ils se creusent en vagues rétives et profondes comme les eaux sauvages et, saturés de ton délire, ils le veulent encore.

Reviens, défais tout mon ouvrage, je les abandonne.

Et demain, avec de longs baisers, c’est toi qui lisseras tendrement leurs boucles brunes sur tes doigts bruns.

XVII

Il faisait noir, intensément noir, et mes yeux ouverts étaient comme des yeux fermés.

J’ai entendu tes dents grincer, ainsi grincent les ramures des ormes dans l’ouragan.

J’ai vu la foudre sur ma tête et le galop des rages obscures ruées dans tes artères à les briser.

J’ai senti que tu m’oubliais, que tu allais plus loin que moi vers la vie.

Et le respect de ta force m’a laissée muette, retenant le râle prêt à percer ma gorge, retenant les mots serrés entre mes dents, retenant le spasme déchaîné, pour écouter rugir le tien dans la clameur brève et triomphante jaillie du bonheur de la chair, dans le cri de victoire jeté vers l’éternel amour.

XVIII

Sylvius, tes mains près de ma bouche sont des fleurs capiteuses qui me grisent, et je prends tes doigts fermes entre mes dents comme les rameaux des aulnes que je brisais en riant.

Mais tu dédaignes ce jeu puéril qui ne laisse point de trace et tu secoues la tête.

Sais-tu que je voudrais te mordre au cœur et boire ta vie longuement, sans relever le front.

XIX

Laisse mes doigts traîner sur ta peau blonde, comme les algues traînent au courant des eaux.

Laisse mes ongles tracer sur tes reins de fer de vivants hiéroglyphes.

Laisse ma bouche se désaltérer à la fraîcheur de ton corps reposé.

Laisse mes dents prendre tes lèvres sans les serrer.

Laisse ma joue épouser tendrement ta joue.

Laisse mes mains s’étendre exactes sur tes mains.

Laisse…

Et puis, Sylvius, je dormirai.

XX

Écouter et ne rien entendre.

Frissonner et n’avoir point froid.

S’alarmer sans sujet de crainte.

T’attendre quand tu ne viens pas.

XXI

Il y a ce matin dans ma poitrine un grand bonheur ensoleillé qui monte comme une alouette éblouie.

Dans mon sang fleurissent des roses rouges, si rouges et si parfumées.

J’entends roucouler les fontaines et pépier les oiseaux pour répondre aux ondes fraîches répandues dans mes veines, aux chants allègres qui sonnent à mes oreilles.

Je voudrais dire aux feuilles qui bruissent, aux fruits qui gonflent, aux nuages qui voguent, des paroles douces à les étonner ; je voudrais baiser les pierres brûlantes et les serrer contre mon cœur, je me voudrais une bonté infinie et des ailes immenses pour la porter à tout l’univers. Mes yeux élargis absorbent avec extase la clarté de cette journée triomphante, pourquoi ?

Parce que tu es venu.

Je dois rendre à la nature l’ivresse que tu as mise en moi.

XXII

Tu m’as dit : J’aurais voulu me mettre à genoux, baiser le bas de ta robe.

Tu m’as dit : Je ne sais plus…

Et ta voix m’aurait fait pleurer des larmes divines.

C’était au temps où pour toi je n’étais rien encore, Sylvius, où je lisais seulement ton amour dans tes yeux implorants ; au temps où ta vie était une prière muette que j’entendais.

Viens maintenant : voici ma robe, voici mes mains.

Reste agenouillé, je caresserai lentement ta nuque inclinée. Ton âme montera vers moi comme un encens, je l’aspirerai tout entière, je t’aime infiniment ; et tes paroles, dans leur insigne pureté, je les garde comme on garde des diamants.

Sache-le bien, moi aussi je me serais courbée.

À genoux devant toi, je t’aurais dit : donne-moi tes mains indécises qui n’osent pas m’effleurer, j’y dépose mon cœur, acceptes-en l’offrande.

Il est à toi dans la joie et dans la souffrance, dans la vie et dans la mort.

Mais alors, Sylvius, l’heure n’avait pas sonné.

XXIII

Il y a dans tes cheveux blonds une émouvante douceur qui m’attire et me reprend toujours.

Il y a de la brume et de l’or, comme dans les aubes des pays de plaines ; il y a la mélancolie des choses flétries d’automne, de l’heure où les feuilles blêmes des capucines mettent leur odeur amère dans les jardins.

Des zones claires les traversent, ainsi nous avons vu, dans la forêt jaunie, le bois frais qui luit sous l’écorce déchirée.

Mais dans la gloire du jour, des coulées lumineuses affluent à tes tempes parées d’un éclat solaire, des rayons y serpentent comme sur les avoines trembleuses et les blés murmurants.

Et quand je m’endors en te gardant entre mes bras, la lèvre posée sur la soie tiède et mystérieuse, la soie vivante de tes cheveux, des songes troublants passent dans mon sommeil.

Sous un portique de marbre blanc, rendu vermeil par les brûlants étés de Grèce, tandis que meurent des violettes sur les dalles bleues, une princesse amoureuse laisse tomber pour moi sa tunique flottante aux plis nombreux, sa tunique blonde, couleur de safran.

XXIV

Tu m’as demandé : Pourquoi m’aimes-tu ?

C’est une voix lointaine qui répond des rives de ma destinée.

Je t’aime parce qu’une fois, il fut écrit au livre de la vie que nos pas se rencontreraient, que mon regard, levé vers toi, pénétrerait ton regard et qu’alors nous ne ferions plus qu’un.

Je t’aime parce qu’il fut écrit que mes bras recevraient le don merveilleux de ta beauté et qu’ils le porteraient, dans l’inconnu des jours, vers ce havre enchanté : le bonheur.

Je t’aime pour que s’ajoutent aux floraisons éternelles un calice impérissable, une étincelante corolle née dans nos essences mêlées, de nos âmes confondues.

Je t’aime parce que tu es toi.

XXV

Tandis que tu reposais sur mon bras tendu pour te soutenir, j’ai senti contre ma hanche un marbre superbe.

J’en ai suivi la ligne impeccable avec une étrange émotion ; j’ai douté de ta vie, car malgré les battements qui la révélaient, blanche vision revenue de l’âge d’or jusqu’à mes yeux fascinés, tu étais la statue héroïque étendue près de moi, si noble dans son calme absolu, si grande, quoique désarmée, si pure dans son entière perfection.

Ni le pinceau le plus habile à fixer nos images mortelles, ni le génial ciseau qui fait surgir la vie du Paros indifférent, ne rendront jamais pour moi la minute de surhumaine beauté où, comme un jeune dieu, contre mon épaule, tu sommeillais.

XXVI

Il est midi, Sylvius, et j’ai préparé le repas.

Devant toi, j’ai placé l’écuelle de maïs fumant, les fruits colorés, et le lait frais où tu plonges ta lèvre avide comme un petit enfant.

Autour de nous tout exulte : les libellules étincellent, les abeilles s’enfoncent au cœur des roses penchées, les soucis tendent leurs rondelles d’or et les branches fécondes des pommiers se courbent, appesanties dans la chaleur.

Tes yeux brillent, tu es heureux. Tes dents mordent avec délices les brugnons et les poires luisantes, et je serais jalouse de leur chair blessée si je ne savais que tantôt, sur mon bras nu, tu mettras de toute ton âme, un long baiser.

XXVII

J’ai tenu ta tête sous mon regard ému, elle s’éclairait comme un joyau sans prix.

J’ai contemplé l’or doux de tes cheveux, les pierreries limpides de tes yeux, la lumière de tes dents et ta peau ferme nourrie de soleil.

Comme une main souveraine porte fièrement le globe impérial, j’ai cru replier mes doigts sur toute la richesse du monde.

Sylvius, n’es-tu pas pour moi le plus splendide des trésors ?

XXVIII

Dans le chemin libre de mes années, je marchais fière et je me suis arrêtée.

Mes pas affranchis ne suivaient que leur fantaisie, tu as emprisonné mes chevilles dans des liens de soie.

Mes yeux guetteurs interrogeaient toute la vie, ils ne voient plus que toi.

Mes doigts actifs sont demeurés inertes dans tes doigts.

Ma bouche ne chante plus que la joie que tu m’as donnée.

Et je resterai ta captive, comme la tanche prise aux mailles du filet, comme la perdrix qui sent des mains tenaces abattues sur sa liberté.

Que j’ignore la route et le reste du monde.

Que j’oublie les mots qui ne disent pas mon amour, les gestes qui ne doivent pas t’enlacer.

Que l’horizon se ferme à ton sourire.

Mais, je t’en conjure, ô Sylvius, comme la plus humble des choses qui ont une place dans ta maison, garde-moi.

XXIX

Après t’avoir tout donné, il me reste au cœur la tristesse de ce qui nous sépare encore, le regret de ton regard tant aimé s’arrête à mon visage, sans pénétrer ma pensée remplie de toi.

Et je voudrais qu’en prenant mon corps tu voies mon âme à travers ma poitrine transparente ; alors tu saurais mieux l’adoration fervente qui monte vers toi.

Hélas, c’est en vain que tu pourrais briser mon front, fouiller mon sein, l’inconnu reste inconnu, et ce n’est pas sur cette terre que tu le posséderas.

XXX

Longtemps après le coucher du soleil, ma maison reste blanche dans le soir. Je vais errer sur le chemin où les crapauds lents voyagent vers l’éteule, entre les chardons, avec des mouvements humains.

Je regarde noircir les arbres et verdir le ciel. Vénus y brille seule, je l’attends.

Quand, pour venir me retrouver, tu gravis les coteaux où mûrit la vigne, les prés où s’élèvent les ormeaux, je sais que tu vas plus agile que le chamois.

Ma chair attentive sent ton approche, et ton pas, sonore dans la nuit, vient battre dans tout mon être comme un autre cœur.

À mon seuil obscurci ton ombre se dresse ton haleine glisse dans mes cheveux, ta bouche cherche ma bouche.

Alors nous oublions les étoiles et le chant du grillon qu’entend le solitaire ; la nuit flambe, et c’est le soleil rallumé qui pénètre avec toi dans ma maison.

XXXI

Ta bouche, dans l’ombre propice à la volupté, prend une courbe différente de celle que lui donne la lumière du jour.

Fleur tentatrice, elle s’épanouit au-dessus de mes yeux, le plaisir l’avive et la fait onduler ainsi qu’un œillet rouge dans le vent.

Elle est la source à la fois cuisante et fraîche où je bois la vie ; je la provoque et je la subis, tendre ou volontaire, apaisante et cruelle, avec la caresse moite de ta langue, la piqûre brève de tes dents.

Elle se balance sur ma face exaltée et mon sang tourne en un remous vertigineux, elle s’assoupit et me réveille, elle aspire tout mon vouloir, toute mon énergie, et parce que mes lèvres comprennent tes lèvres, je m’abîme dans ton baiser.

XXXII

Il est resté dans ma chambre une odeur fine et flâneuse qui me suit.

C’est l’âme attendrie de nos caresses, voltigeante le long des murs, comme ce papillon de nuit, fait de nacre et d’argent, qui tourne et meurt au pied du chandelier.

Je crains de la chasser, elle émane de ton ardeur, et c’est quelque chose de toi qui s’enfuirait.

J’ai laissé durant le jour le désarroi de la nuit.

J’ai laissé les coussins écrasés, les toiles pendantes, le sillon que ta forme a creusé.

C’est là que, sur ton ombre, je viendrai m’étendre.

À la fenêtre, le rideau bat comme une aile, le chaud parfum va et vient, comme ta main prometteuse sur mes cheveux, comme ta lèvre ensorcelante sur mon cou, comme ton amour qui mène sa somptueuse galère dans mon cœur palpitant.

XXXIII

Tu m’as dit : Viens…

Ta main ferme a pris ma main, ton regard entrait dans ma poitrine, ta hanche pressait la mienne et, sur ma tête virait l’épervier de ton désir.

Dans tes bras vigoureux, ma taille ployait comme une branche de verne, ton souffle rapide m’étourdissait ; vaguement j’entendais tes paroles : Je te porterais longtemps, longtemps. Et la chambre a tourné dans mes yeux renversés.

Tu m’as dit : Viens.

XXXIV

Tandis que la lune montait, lourde et triste dans le ciel orageux, j’ai songé :

Il n’y a plus de mots assez profonds pour exprimer notre amour.

Il n’y a plus de chants assez doux pour en dire la tristesse.

Plus de cris assez éclatants pour en proclamer la joie.

Je resterai devant toi la tête droite, les mains calmes, les genoux serrés.

Et, dans le silence, je te regarderai.

XXXV

Éros, te voici debout devant ma porte, hardi et tout poudroyant de soleil. Tes yeux fulgurent et ton sourire me défie. Je suis seule, pourquoi viens-tu me tourmenter ?

Éros, te voici penché au bassin de la fontaine où se doublent tes boucles d’or. Ton souffle a frôlé l’eau que je vais boire, et je suis seule, pourquoi me poursuis-tu ?

J’ai chassé le coq insolent qui entre dans mon jardin, j’ai chassé la guêpe méchante, dont le dard pique les fruits mûrs, et le chat friand de lait qui glisse sur mes talons.

Mais toi…

Mes mains sont sans force pour repousser tes mains offertes, mon cœur bondit et tu l’écoutes, narquois.

Tu resteras là jusqu’au soir, je le sais ; eh bien, joue sur le seuil, attends.

Quand, sur les pierres du sentier, tu entendras les pas rapides de Sylvius, ensemble nous irons vers lui. Alors, tu mêleras nos doigts, tu mettras ton baiser sur nos lèvres et, blotti entre nous, dans la chaleur douce, toute la nuit tu riras.

XXXVI

J’ai plongé mon bras dans l’eau glacée venue des neiges éternelles, le ciel était sous mes doigts, et l’eau riait.

J’ai rempli l’âtre de bois vermeil, pris en automne dans la forêt, et dans la flamme meurtrière, le bois chantait.

J’ai laissé la fenêtre ouverte : avec l’âme violente des roses, le rossignol est entré.

Et, pour mieux revoir ton ombre chère, j’ai fermé les yeux.

J’ai senti vivre ta bouche plus fraîche que l’eau, ton regard plus lumineux que la flamme, ton rire qui vole comme l’oiseau, ta chair plus grisante que le parfum des roses.

Et ma solitude en a frémi.

XXXVII

Le crépuscule atteint les pentes altérées qui deviennent grises.

Dans la vigne sèche où pèse encore l’étouffement du jour, pour cueillir des grappes mûres, tu t’es penché.

Les raisins voluptueux ont mis une tiède caresse au creux de tes mains. J’ai été jalouse de cette caresse.

Les grains mordus ont pleuré des larmes claires entre tes lèvres. J’ai été jalouse de ce baiser.

Tu m’as dit : Comme la montagne est belle !

J’ai été jalouse de cette beauté.

Car je veux être l’unique entre tes mains, sur tes lèvres et dans ton cœur pour l’éternité.

XXXVIII

Parfois, quand mes pieds aventureux étaient las, j’ai abandonné le chemin pour aller m’appuyer au rocher.

Les campanules qui croissent dans les fentes se balançaient au-dessus de ma tête, et la joue contre la pierre, chaude encore du brasier de midi, j’écoutais sangloter une source cachée.

C’est près de toi maintenant, qu’à la nuit s’arrêtent mes pas fatigués ; c’est contre ta poitrine ardente que ma tête va se reposer, ta poitrine ferme comme la roche dont je voudrais ne jamais plus me détacher.

Oh, dis-moi que toujours, toujours je viendrai m’y abriter.

Mes bras ont entouré ton col fier qui s’incline, tes yeux tendres fleurissent au-dessus de mes yeux, et c’est la source profonde de ton cœur que j’écoute chanter.

XXXIX

Ô Sylvius, bénissons les heures effervescentes de l’été qui posent leurs mains régénératrices sur nos corps détendus.

Bénissons le cri perçant de l’hirondelle, nous ne l’entendrons plus longtemps.

Bénissons les soirées bleues où la lune effeuille des roses d’argent et mêle sa fraîcheur éternelle à nos baisers.

Entends-tu le vent nous dire des paroles tendres dans la nuit ? Entends-tu la haie qui tremble de bonheur, l’herbe pâlie qui tressaille ?

Vois-tu passer l’amour dans l’ombre puissante des noyers…

Aime-moi, aime-moi avant le douloureux automne, sous le ciel endiamanté.

XL

Que mon âme murmure autour de ton âme comme une abeille autour d’un calice parfumé.

Que mon amour coule dans ton cœur comme, à travers les menthes bleues, la source innocente qui vit au soleil.

Que ma pensée soit une colombe blanche posée sur ta pensée.

Et que ta vie se referme sur ma vie, comme le cristal sur la goutte d’eau prisonnière qu’il garde depuis des milliers d’années.

XLI

Une araignée tisse sa toile auprès de moi, sa toile au fil de brume, couleur de rêve et couleur d’eau.

Cette dentelle souple en roue blanche qui luit, c’est un piège perfide où la mort se balance.

La mouche folle y est tombée.

Elle meurt maintenant.

Toi, sous mes pas tu as tissé un grand filet d’or fin, couleur des jours d’été et des midis qui flambent, une trame d’amour ouvrée par ta jeunesse.

Ivre, j’y suis tombée.

Je vis maintenant.

XLII

Regarde, dans les vergers opulents, les arbres qui ploient sous les fruits innombrables.

Les branches accablées traînent une langueur heureuse, les pommes tournent comme des seins adolescents ; les poires, aux hanches satinées, s’évasent, fioles précieuses pleines de vie ; les prunes, en or transparent, tendent leur peau fine à notre convoitise.

Ces dons généreux de l’été ne sont que tentation avec leur parfum vivifiant, leur chair offerte, leur forme qui s’adapte aux paumes de nos mains.

Mais combien plus délectables sont les fruits d’amour recueillis sur ta bouche, combien plus exquises tes lèvres qui fondent sous mon baiser.

XLIII

En te quittant, je suis allée vers le lac ensommeillé où la ruine se mire.

Une seule étoile y tombait comme un caillou de lumière, et les vapeurs du soir flottaient, voiles de mortes cherchant une forme perdue.

Tout était triste et grand et doux, dans le soir finissant.

Ô Sylvius, pourquoi nous être séparés !

Avec les brumes, ton adieu planait comme un mélancolique oiseau noir, et les ondes de ta voix glissaient sur l’eau rêveuse qui fait songer à la mort.

Longtemps j’ai marché, la route était solitaire ; inconsciente et douloureuse je m’enfonçais dans la nuit.

J’avais laissé mon cœur dans ta poitrine.

XLIV

Demeure auprès de moi, Sylvius, ne t’en va pas.

Serre plus fort mes doigts tremblants ; comme un sceau protecteur, laisse tes lèvres sur mes paupières bleuies, où elles font descendre la nuit durant le jour.

Ma vie te suit si tu m’abandonnes et le vertige bat dans mes tempes.

Je peux marcher sans crainte dans la plus profonde obscurité, je plonge mes yeux sans effroi dans le gouffre où le torrent hurle à la mort, mais je ne veux pas me pencher sur le vide de ton absence, j’y sens remuer la folie.

XLV

Ô Sylvius, lorsque tes pas t’entraînent loin de moi par les chemins de la montagne, est-ce mon regard que tu vois pointer dans les fruits noirs des mûres sauvages ?

Est-ce ma voix qui chante à ton oreille, à travers les branches tordues des pins ?

Est-ce mon nom que l’eau murmure, en jouant avec les cailloux ?

Et quand tu marches souriant, dis-moi, Sylvius, est-ce à mon souvenir que tu souris ?

XLVI

J’ai souffert, mes dents claquaient et des sanglots montaient comme une onde bouillante de ma poitrine embrasée.

L’ombre seule les a entendus.

J’ai offert mon front mouillé au baiser blanc de la lune, elle ne l’a point rafraîchi.

J’ai tendu mes bras en feu au vent de minuit, le vent m’a dit : tes bras me brûlent.

Rien ne peut apaiser ma douleur.

Ne me demande pas pourquoi.

XLVII

Tu ne me diras pas : Non.

Souviens-toi que j’ai baisé tes lèvres, afin qu’il ne leur échappe que des paroles de douceur.

Tu ne laisseras pas monter la colère dans tes yeux.

Souviens-toi que j’ai baisé tes paupières, pour que ton regard soit une caresse sur le mien.

Tu ne lèveras pas le doigt qui me menace.

Souviens-toi que j’ai baisé tes mains, afin qu’elles ne retiennent que des gestes de tendresse.

Tu ne t’éloigneras pas de moi.

Souviens-toi que j’ai baisé tes pieds, pour qu’ils reviennent fidèles vers ma maison.

Tu fermeras ton cœur à l’amour d’autres femmes.

Souviens-toi que j’ai baisé ton cœur à travers ta poitrine, afin qu’il soit à moi par-delà le tombeau.

XLVIII

Maintenant, je puis marcher légère, j’ai mis toute ma vie aux mains de mon amant.

Les roses n’ont plus d’épines, les chemins plus de pierres, le ciel plus de nuages, les jours plus d’ombre lourde.

Chante, chante ma vie aux mains de mon amant.

 

J’attendrai le printemps la bouche sur sa bouche,

je dormirai l’été près de lui sous les arbres,

je boirai sur sa lèvre le jus des fruits d’automne,

je rirai de l’hiver entre ses bras ardents.

Déroule-toi, ma vie, aux mains de mon amant.

Mais je n’attendrai pas que nos baisers se fanent,

j’appellerai la mort assise sur la ruine,

je lui dirai : prends-nous tous deux en même temps,

je rirai de la mort entre ses bras fervents.

Tombe, tombe ma vie aux mains de mon amant.

XLIX

Les mots que tu m’as dits sont des oiseaux jaseurs qui tournent autour de ma tête.

Quelquefois, l’un d’eux, le plus tendre, revient vers ma bouche où tes lèvres l’avaient posé ; je le sens doux comme la plume, troublant comme un baiser, et lentement, il descend au fond de mon cœur pour s’y nicher.

L

Tu ne dis rien.

Mes mains sont rejointes sous tes épaules, mes yeux enfoncés dans tes yeux ; ma bouche silencieusement dévore ta bouche, ton corps que j’étreins frémit à peine, et quand tes paupières s’abattent, alourdies de volupté, tu parais dormir.

Alors ta beauté tranquille me donne une tentation démente.

Que n’ai-Je la force de te broyer, d’arrêter ton cœur à cette seconde où je le sens tout à moi, de te faire glisser lentement de l’ivresse dans la mort.

Sylvius, tu ne dis rien.

LI

Me taire, te regarder.

Sentir ton amour en moi, comme un fer rouge, ne pas crier.

M’étourdir à contempler ton visage, ne pas chanceler.

Suivre la ligne longue de tes mains, sans les toucher.

Voir ton corps provocant, tout près, tout près, sans approcher.

Souffrir d’un torturant bonheur : me taire, te regarder.

LII

Sylvius, les fleurs que tu as regardées succombent auprès de moi.

La pluie commence à tomber, hésitante, le jet de la fontaine se cabre sous le fouet du vent, et la chatte angoissée pleure derrière la porte.

Dehors, un pas qu’on entend à peine sur les premières feuilles sèches : c’est l’automne qui vient.

Plus de longs crépuscules ni de robes légères, plus de chants entendus par la fenêtre illuminée.

La nuit est épaisse, je sais que je la passerai solitaire.

Ma lampe luit, la chambre est chaude, et mon cœur froid comme une pierre.

LIII

Tu descends dans le sommeil comme dans une onde salutaire où baignent tes bras étendus.

Sur une vague onduleuse, ton corps alangui flotte dans le rêve heureux qui naît dans nos caresses, et ta bouche s’offre encore à mon baiser.

Mais je te regarde, je veille sans te toucher.

C’est ma tête inclinée qui met son ombre à ton visage ; c’est sous mes yeux que tu reposes, confiant et magnifique, et dans le grand silence, je n’entends que ton cœur qui bat.

Ô Sylvius, tu peux dormir, tu m’as aimée.

Tu t’es détaché de mes flancs enfiévrés pour descendre dans le sommeil, comme dans une onde bienfaisante où baignent tes bras étendus.

LIV

Je me suis couchée dans un pré jauni par l’été torride, j’y ai vu trois colchiques, des fourmis et des poires tombées.

Le soleil montrait un œil blanc à travers un nuage gris, les corbeaux criaient et la ruine était lugubre, telle qu’un sépulcre. J’ai songé : Tout doit être triste aussi dans le cœur qui n’a point d’amour.

Moi, je porte en mon sein joyeux un beau jardin tout parfumé que l’été ne peut brûler, que l’automne ne peut flétrir, que l’hiver ne peut geler.

L’astre brillant qui le fait vivre, c’est le regard de mon amant, plus doux que la douce pervenche ; sa bouche y fleurit comme le pavot pourpre et la clarté de son front répand la joie dans mes parterres.

J’y cueille des fruits merveilleux que ne paierait point un trésor, et contre tout l’or de la terre, je ne voudrais les échanger.

C’est ainsi que j’ai rêvé, étendue sur l’herbe rousse, là-bas au pied de la ruine.

Alors la pluie est tombée.

Dis-moi, Sylvius, n’est-ce pas là un joli songe, et ce songe n’est-il pas vrai ?

LV

J’ai mis entre mes lèvres une tige d’absinthe grise, et j’en ai gardé l’amertume.

Le soleil s’est enfui, le jour paraît d’argent, il monte de la vallée une tristesse infinie.

Ô Sylvius, j’ai peur, quelque chose s’en va.

On a coupé les branchages des chênes, les pies se battent dans les mélèzes et le vent en passant m’a jeté un frisson.

Les prés sont mauves des fleurs mélancoliques d’automne, et j’ai cueilli la véronique au bord d’un ruisseau tari.

Ô Sylvius, j’ai peur, quelque chose finit.

Est-ce en toi, est-ce en moi ? Je ne sais plus.

Reviens, tu me prendras sur tes genoux, tu me berceras comme aux soirs lointains, tu sais, avec les mots qu’on dit aux tout petits enfants.

LVI

J’ai des coussins moelleux et des robes soyeuses ; je pourrais m’allonger et rêver tout le jour, laissant mes doigts oisifs sous le poids de leurs bagues.

Mais qu’est-ce que cela ?

Je veux pour m’appuyer ton épaule creusée, le doux retrait d’amour où je cache mon front.

Je ne veux qu’une écharpe à ma taille enroulée, tes bras souples et forts qui font plier mes reins.

Je ne veux d’autre anneau à mes mains qui sont tiennes, que tes dents en jouant lentement refermées, qui marquent sur ma peau un cercle de corail.

Je me reposerai si tu viens près de moi, si je peux aspirer le miel pur de ta bouche, les chers mots endormeurs qui me ferment les yeux.

LVII

Je ne sais pas de chant plus suave, de musique plus divine que les paroles d’amour qui montent de ton âme.

J’ai écouté le vent des jours, le vent des nuits, son cantique ou ses plaintes me transportaient. Je l’ai entendu gémir sur la ruine, délirer de joie dans la forêt, aux heures ravies du printemps et murmurer avec tendresse dans les noyers renaissants.

Mais je sais à présent que le vent ne pourrait tout dire.

J’ai écouté les cloches mélodieuses qui rient et se lamentent comme nos joies et nos douleurs, les cloches qui battent avec mon cœur et qui l’enlèvent sur leurs grandes ailes, et j’ai versé des larmes à les entendre.

Mais je sais maintenant que les cloches ne peuvent tout exprimer.

J’ai écouté l’eau inconsciente de la source réveillée, l’eau féroce des torrents éternels. J’ai souri au chant du flot mince qui va, sous les spirées, dérouler sa chaîne d’argent ; j’ai tremblé devant la colère des ondes brutales qui usent le roc et charrient la mort.

Mais je sais aujourd’hui les mots que l’eau ignore.

Et, tandis que tes mains réunies soutiennent ma tête charmée, c’est ta bouche adorée qui les dit lentement sur mes lèvres.

Ô Sylvius, il n’est pas de chant plus doux, de musique plus divine, et je me sens mourir à t’écouter.

LVIII

Je ne te dirai plus combien je t’aime, Sylvius je ne sais plus.

Je poserai ma joue sur l’écorce du chêne, l’arbre de force et de fierté, je lui dirai : Que ta feuille s’envole pour lui porter l’orgueil de mon amour.

J’irai vers le bouleau délicat qui palpite, l’arbre rêveur comme un rayon de lune, je lui dirai : Que ta feuille s’envole jusqu’à celui qui a tout mon amour, pour lui en dire la douceur.

J’irai vers l’alizier qui se dore en automne, l’arbre aux fruits précieux plus beaux que des bijoux, je lui dirai : Que ta feuille s’envole ; par elle il connaîtra l’ardeur de mon amour.

Tu feras un bouquet des frêles messagères et tu les laisseras se flétrir sur ton cœur.

LIX

J’aime ces plis profonds et passionnés que la volupté creuse à ta face changée, quand ta chair vit en moi, quand nous ne faisons qu’un.

Ce sont deux ravines étroites où s’enfoncent des ombres graves comme l’amour, comme la mort.

Ce sont les signes du mystère presque douloureux que la griffe aiguë du désir vient graver là et, dans sa folie, en passant, la suprême ivresse les efface.

Mais sous mon regard qui te veut, l’invisible main reviendra te marquer encore au visage, creuser ces deux sillons où vont se perdre mes baisers.

J’aime ces plis profonds et passionnés.

LX

Je ne sais pas si tu es venu, si tu es parti, ai-je rêvé ?

Ce bruit, était-ce le vent dans la fenêtre, la chatte qui voulait entrer ?

Qui a frappé ? Une noix en tombant sur le toit ?

Était-ce ton visage penché sur le mien, cette ombre entrevue, ou bien un fantôme aimant, sorti de la nuit pour tromper ma solitude ?

Ai-je rêvé ?

Les tristes oiseaux des ténèbres ont crié, hier au soir, je les ai entendus. Mais cet autre cri, sur mon épaule, cette étreinte affolante qui se rit du sommeil…

Je ne sais pas si tu es venu, si tu es parti… Ai-je rêvé ?

LXI

Oh ! être dans tes mains comme une chose toute petite que tu emporterais partout.

Être l’eau que tu bois, la fleur que tu respires, l’air qui baigne ton front.

Ne plus rien gouverner dans le corps ni dans l’âme, oublier que je vis pour sentir mieux ta vie chanter en moi.

Mon cœur brûle à tes pieds comme un encens d’Asie ; que ne suis-je plus légère que la fumée, plus subtile que le parfum pour t’envelopper tout entier.

Sylvius, que feras-tu à travers les jours de cet être incendié qui t’abandonne sa faiblesse ?

Il peut vivre d’un sourire, mourir d’une parole, Sylvius, qu’en feras-tu ?

LXII

Je rends grâce à la vie, ô Sylvius, pour sa libéralité.

Elle m’a tendu la coupe d’or pleine du vin de ton amour, et je le bois jusqu’à l’ivresse.

Elle a semé sous mes pas les roses de ta jeunesse, ma route est plus belle que la voie triomphale où s’avancent les conquérants.

Sur ma couche, elle a jeté ton corps modelé par une main divine, et mon humble maison est devenue un palais.

On n’y voit point de trône aux degrés d’émeraude, ombragé par l’arbre incomparable où chantent des oiseaux de saphir, où pendent des grenades de rubis ; mon toit n’est point couvert d’argent.

Mais il recèle plus de trésors que n’en possédait un empereur morose.

Ô Sylvius, je rends grâce à la vie pour sa libéralité.

LXIII

Je veux regarder en toi comme dans le ruisseau découvert qui n’a jamais eu de secrets.

Tu te mettras à mes pieds, tes bras sur mes genoux et tes yeux dans les miens.

Alors, tu me diras ta vie, au bord de tes lèvres sincères, je la verrai.

Ensemble nous tuerons la jalousie rongeuse qui jamais ne s’endort et je jetterai sa dépouille comme celle d’une chienne errante, dont j’aurais la morsure au cœur.

LXIV

Tu m’as dit : « Je ne suis pas digne. » Et ton front se dérobait.

Mon baiser l’a reconquis, il a glissé sur ta tempe douce et dorée où dorment des enchantements.

Que sais-tu de toi-même ? Rien.

Tu ignores le charme et la fraîcheur qui jouent autour de ta beauté.

Tu ignores ton rire, pareil à celui des fontaines.

Tu n’as pas vu le nimbe éclairant qui ceint ta tête aux heures que je voudrais mortelles, tant elles me donnent de bonheur.

Tu n’as pas vu tes yeux où tout le ciel s’allume et meurt, au gré de mes caresses.

Tu n’entends pas les mots qui dissolvent mon âme et l’emmènent vers l’au-delà.

Tu ne sais rien, tais-toi.

LXV

Sur la terre grise des champs, dans la toison verte des prés, ensemble nous avons couru en nous tenant par la main.

Le vent nous fermait les yeux.

J’aurais voulu savoir voler comme le sansonnet voyageur, j’aurais voulu être plus légère que la feuille détachée du poirier rougissant, que la graine ailée du chardon, pour m’enlever avec toi jusqu’aux châteaux blancs des nuages et n’en plus jamais revenir.

LXVI

Écoute, j’ai regardé mourir les campanules blanches que j’aimais tant et j’ai songé.

Malgré l’amour éperdu qui t’a prosterné à mon seuil, malgré mes mains tendues qui t’ont relevé, mes bras repliés sur l’émoi de ta poitrine, et l’aube qui nous retrouva enlacés, je ne t’ai rien donné de moi.

J’ai perdu les heures et les minutes, j’ai perdu les secondes hallucinées, elles sont tombées dans le passé.

Rien ne me rendra ce qui n’est plus, ces fleurs lumineuses des heures, mortes comme les campanules blanches que j’aimais tant.

Qu’attendre encore ?

Écoute, s’il te vient la lassitude de l’étreinte qui s’achève devant l’amour infini.

Si tu sens dans ton cœur trop lourd les mots éteints, le geste inutile, n’attendons pas.

Je te rendrai mon poignet où s’est gravée la douceur de ta bouche, et tu prendras ma ceinture pour l’attacher au tien.

Alors, sur le lit empourpré où s’épuisera magnifiquement notre jeunesse mortelle, comme un soir d’été dans la splendeur sanguinaire du couchant, ensemble, ô Sylvius, nous nous endormirons.

LXVII

Nous avons marché dans l’herbe déjà froide au crépuscule ; la lune nous regardait.

Un voile immense se dépliait sur la vallée et les cimes montaient plus hautes, plus pures, pour rejoindre le mystère des étoiles.

Il y avait dans le silence une grande paix.

Ton visage était grave et doux et lointain, dans une ombre argentée.

Nous nous taisions.

LXVIII

J’ai quitté ma maison douce, sur le coteau ; elle dort maintenant délaissée.

La chatte inquiète a cherché un autre logis, et moi j’ai pris le chemin qui roule des pierres pour descendre dans la vallée.

Il tombait de l’or des pommiers féconds où riaient les pommes rouges au temps heureux ; il tombait de l’or des peupliers jaillissants dont les feuilles sont des disques qui tremblent, mais un or terni sans le secours lumineux du soleil.

Ô Sylvius, que de tristesse dans ce jour malheureux. Sous le mélancolique effacement du brouillard, toute la vie se dérobait et, dans la voie déserte bordée d’arbres, j’ai entendu sur le sol, furtive et légère, une feuille morte qui me suivait.

LXIX

Avant de m’en aller vers d’autres contrées, en longeant le fleuve indomptable que les barques craignent d’affronter, j’ai vu ton toit paisible, et les degrés de pierre et le fantôme de l’été défunt, assis, les yeux fermés, contre la porte de ton jardin.

Impuissants, mes bras n’ont pu réveiller cette ombre et la réchauffer sur mon cœur, pour faire renaître les jours enfuis.

Sylvius, tant que le cornouiller au tronc noir restera debout, nos âmes vivront dans cet abri de verdure où nous nous sommes aimés, elles fleuriront avec les roses et se pencheront sur les bordures épaisses des buis.

Le vent qui écoutait nos paroles, les fera chanter encore par les chemins ensoleillés ; les groseilles que mes lèvres prenaient sur ta main mûriront gaîment à côté des noisettes et les abricots pâles, au duvet d’argent, deviendront chaque jour plus vermeils.

Il y aura là encore des nids et de confiants oiseaux dont les amours ne seront point troublées.

Mais, nous, Sylvius, où serons-nous ?

LXX

Maintenant, de longues distances nous séparent et le fleuve rapide m’accompagne.

Au jour naissant, il apparaît comme un miroir d’argent que le souffle a terni ; les feux de midi le font rayonner et, quand le soleil décline, il se revêt de nacre ainsi que les coquilles où chante encore la mer.

Viennent les ténèbres, et les lumières des rives y plongent leurs sceptres d’or, tandis que les lies somnolentes sont comme de grandes bêtes velues, immobiles sur les eaux.

Et je l’admire au cours des heures, le fleuve divers et magnifique, mais cette onde ignorante qui passe si près de ta demeure ne me dit rien de toi. Quand tu traverses le pont lointain qui tremble, elle ne t’entend pas, quand tu la regardes, elle ne te voit pas.

Est-ce ainsi, ô Sylvius, qu’un jour mon souvenir glissera sur ton cœur fatigué ?

Ou bien, comme la pierre fidèle que le ciseau pénètre et rend éloquente, garderas-tu l’empreinte à tout jamais ?

LXXI

Dans la ville inconnue, devant le temple d’Auguste et de Livie, j’ai prié pour toi.

Le sanctuaire est muet, mais les dieux n’en sont point absents, qu’ils soient favorables à mes supplications.

Là, des blocs moussus jonchent le sol et des colonnes brisées sont étendues comme des mortes ; les colombes se posent sur les tuiles du faîte et les rebords usés des corniches ; dans un angle, le croissant de la lune veille au ciel.

Ô Sylvius, silencieuse et solitaire, je t’ai aimé au pied de ces ruines hantées par deux ombres illustres.

Devant le temple d’Auguste et de Livie, j’ai prié pour toi.

LXXII

Je dois te dire, Sylvius, où je portai mes pas, ce vingt-troisième jour de novembre.

Ce fut vers un ancien domaine d’où l’activité s’est retirée, où le silence a établi son règne tranquille.

Sur une vaste terrasse qui domine l’eau violente, des oranges lourdes pendent entre les feuilles glauques.

Personne ne les récoltera, elles tomberont sur la terre comme celle que tu pris un soir dans l’île enchanteresse où les paons bleus ornent les perrons de pierre.

Combien cet autre soir fut doux.

Ne revois-tu pas le palais rose, les grands joncs aux feuilles étroites en soie pâle, et le coq blanc comme un oiseau d’ivoire, parmi les dépouilles sanglantes des camphriers.

Faut-il réveiller les strophes divines de ce poème défunt ? Retournerons-nous jamais sur le lac que la rame fait murmurer ? Nos mains ne peuvent plus se joindre et mes lèvres ignoreront les tiennes combien de temps…

Mais ta pensée, toujours présente, me suivait dans le jardin où fleurissent des chrysanthèmes, sous les voûtes grises des platanes aux plaies blanches, qui paraissent souffrir.

Non loin de là dorment des trésors ensevelis.

Un homme m’a dit : J’ai trouvé hier un collier d’or.

J’ai vu le cou ferme et la nuque arrondie… Lavinia ou Fulvie, qui sait ? La poussière ne dit pas ses secrets.

Et l’homme m’a tendu un plateau plein de ces émaux taillés qui forment les mosaïques patiemment assemblées ; j’y ai plongé mes doigts, mais à côté de la mienne, il a placé sur les cubes multicolores, une main coupée, une main de marbre, blanche, douce et froide : je l’ai caressée et le marbre me rendait cette caresse.

Fulvie ou Lavinia, qui sait ?

LXXIII

Je me suis assise dans l’hémicycle désolé et j’y ai cueilli une grenade que l’insouciant été n’a pas mûrie.

À présent le vent seul franchit la Porta-Reggia et, sur les gradins qui supportaient les courtisans d’Auguste, seul le soleil pose ses pieds d’or et descend lentement.

Par cette matinée d’automne, on n’entend qu’un bruissement mélancolique, les amandiers et les figuiers laissent tomber leurs feuilles à cette même place où, sur les porphyres et les brèches d’Afrique, s’épandaient les pluies parfumées.

Svelte et immaculée comme le corps chaste d’une vestale aux cheveux ondulés, l’unique colonne demeurée droite jette au temps le défi de sa persistante jeunesse ; mais, les masques sont en poussière, les voix sont éteintes, la vie disparue, qui vibrait sous l’aile pourpre du velarium.

Les oiseaux de nuit logent dans les creux où des mains vigoureuses scellèrent les bronzes précieux et la solitude pleure sous les voûtes du cirque éventré.

Ô Sylvius, que n’étais-tu près de moi pour soulager mon âme en face de la muraille énorme et mystérieuse que dix-huit siècles ont respectée.

J’ai regardé… regardé pour entrevoir des ombres, j’ai écouté pour retrouver des chants, mais je n’ai rien aperçu près de moi que ton image, hautaine et grande, debout sur les dalles fendues, je n’ai rien entendu que le son regretté de ta voix.

LXXIV

J’ai gravi la colline qui domine la ville aux toits plats, aux murailles dorées comme un gâteau de miel frit.

Là, j’ai mangé des olives noires et luisantes et le pain qui ressemble à une figure d’argile aux bras étendus.

Mais je n’y ai pas trouvé, comme aux jours où tu partageais mon repas, la trace courbe de tes dents, qui rendait à ma bouche la mie aussi douce qu’un baiser, et c’est le cœur serré que je reprends les sentiers parsemés de pierres violettes. Ils sont embaumés de menthe et de thym, et le mistral, venu du nord, commence à souffler sur la vallée.

LXXV

Près de la maison où je reposais, cette nuit, en pleine jeunesse, deux amants se sont tués.

Ensemble, ils ont vidé la coupe et demandé au poison libérateur la fin de leurs souffrances.

J’ai regardé la fenêtre close de la chambre mortuaire et j’ai songé :

Moi aussi, j’aimerais mieux te voir mort qu’à une autre et le front calme dans l’éternel sommeil, plutôt que rayonnant d’un bonheur qui me serait volé.

LXXVI

J’entends le marteau du forgeron sur l’enclume, je vois des oiseaux dans des cages d’osier, des marmites de cuivres pendues dans les cuisines, près des oignons aux beaux reflets et des jarres vertes et rouges posées sur le sol à côté des cruches renflées.

Ces humbles choses évoquent le logis ignoré que je veux habiter un jour avec toi, pour te donner le travail de mes mains, tout l’amour de mon cœur, toute la force de ma vie.

LXXVII

Ô terre d’argent où croît l’antique olivier !

Ô terre d’or, tant aimée du soleil, tu es faite pour l’amour !

Que Sylvius un jour mette sa main dans la mienne, et je le conduirai vers tes nobles cyprès.

Alors, comme Apollon aux yeux intrépides, je le verrai nu, dans la lumière ardente dont tu resplendis.

Et, tandis que chantera la cigale, contre ton cœur ému que la beauté fait tressaillir, ensemble nous reposerons.

LXXVIII

Le fleuve, ce soir, est rouge des menaces du vent.

De longs glaives de feu le traversent et la lune y mire son clair bouclier.

Le soleil, dans son agonie superbe, incendie les tours ; les feuilles tourbillonnent comme des flammes et moi je vais, les yeux clos, les cheveux battants, la robe enroulée aux chevilles, jusqu’à la ville où se dresse le château ruiné, par-dessus les noires colonnades des cyprès.

N’est-ce pas ainsi, ô Sylvius, que nous marchons de la vie vers la mort ?

LXXIX

T’aimer comme le mistral souffle.

Te prendre, étourdi, comme il saisit la feuille du platane pour la transporter au gré de son désir ; t’obliger à fermer les yeux, à tendre les bras, te voir chanceler et t’abattre pour te relever, pour emprisonner tes mains dans les miennes, pour endormir ton cœur éperdu.

T’aimer comme le mistral souffle, pour te rendre fou.

LXXX

À mesure que les rives du fleuve s’élargissent et que je descends vers la mer, je sens tomber de mes épaules le manteau de douceur dont m’enveloppait ton amour.

Où sont tes bras, Sylvius, où est ta bouche qui me mangeait le cœur, où est ton étreinte qui faisait, dans mes veines, serpenter des flammes.

Les heures voluptueuses gisent dans le passé, comme la dépouille rousse des bois flétris.

Quel triomphal printemps viendra ressusciter ces mortes que je pleure, et, dans l’obscurité de l’avenir, quel jour fera briller sur mon chemin la lumière de tes yeux ?

LXXXI

Le gerfaut plane, la montagne est abrupte et déchirée.

Aux flancs de ses plus hauts rochers, l’océan qui la couvrit de ses ondes amères a laissé la trace étoilée des coquilles, comme sur le sable des grèves, se marquent les pas sautillants des oiseaux.

C’est là que me sont apparus les derniers vestiges du donjon de la princesse blonde dont la chevelure, aujourd’hui, repose dans un coffret de verre.

Pendant les heures longues des jours et des nuits, la persévérance du vent en a ouvragé, comme une rare dentelle, les pierres condamnées, et des esprits inquiets gravissent les marches invisibles où s’aventuraient ses pieds fins.

Qu’est-elle, maintenant, Sylvius, cette femme d’autrefois, à jamais endormie ? Une cendre légère dispersée dans la vallée, un souffle dans la fraîcheur des matins, un parfum qui se joint au parfum de l’aspic, quand fleurissent les jours glorieux du printemps.

Et voici son unique héritage : sous la boîte fragile, cette soie emmêlée comme les écheveaux des brodeuses aux doigts lisses qui chantent en travaillant.

LXXXII

Les arènes sont vides et blanches au soleil et leurs arcs béants me regardent, sous le lin bleu du ciel.

Mais le silence n’a pu s’imposer dans l’enceinte tragique et les siècles n’apportent pas l’oubli.

Ô Sylvius, il y a toujours des râles au fond des ergastules, des rugissements dans les cages ouvertes d’où bondissait la mort farouche ; il y a des clameurs inhumaines dans l’air qui ronge les marbres désunis et la terre, ivre encore du sang qu’elle a bu, me renvoie les affres de tant d’agonies.

Sylvius, Sylvius, que ne puis-je me réfugier contre ta poitrine ! Je ne suis pas seule en face du cirque abandonné, ils sont là, les spectateurs cruels et splendides, ils font passer en moi leur frénésie.

Ave Cæsar…

J’ai vu couler de ton cœur un filet rouge, j’ai vu tes mains immobiles, plus longues, sur le sable de l’arène foulé par tant d’effroyables combats.

LXXXIII

Sylvius, plus que jamais je t’aime et je marche, solitaire.

Le fleuve m’abandonne ; ses eaux, qui ont passé sous tes yeux, vont se perdre, je leur ai dit adieu.

Voici la route en sable doux ; des barques ancrées sur le canal bleu ont un grincement plaintif, qui redemande les vagues hautes et le large horizon.

Dans la plaine grise volent des mouettes, le vent accorde ses harpes par-dessus les tamaris, d’âcres parfums s’affirment sous les rayons du soleil, et maintenant c’est la mer.

La mer infatigable qui brise et rétablit sans cesse la mouvante architecture des flots ; les frises d’écume, les corniches de jade, les degrés de marbre qui croulent pour se redresser.

Sur les dalles, aux pieds des pêcheurs, s’amoncellent les pourpres aux yeux saillants, les capelans et les baudroies, les rascasses peintes de couleurs vives, les muges qui fréquentent les étangs et l’ange de mer aux ailes éployées.

Les filets bruns que teint la rusque d’Afrique sèchent sur les môles et des hommes agenouillés chantent en renouant les mailles rompues.

Les fantômes des phares sont debout sur les côtes.

Il y a, dans le ciel, des montagnes violettes, de grands marsouins de cuivre et des oiseaux de sang.

LXXXIV

Devant ma fenêtre s’élève un fusain aux rameaux nombreux, égayés de fruits rouges.

La lumière d’une belle journée, sur les tuiles bombées, caresse un chat rayé comme le tigre que marquèrent les lianes dans la forêt, et une chatte blanche couchée, plus fière qu’une reine et dédaigneuse infiniment.

J’entends des cris désespérés, des phrases implorantes et de voluptueux frémissements.

N’est-ce pas là, Sylvius, sous ma fenêtre, en face du fusain vert aux fruits éclatants, sur la bonne chaleur du toit, le désir qui supplie et qui veut, l’amour qui menace et qui prie, ce par quoi le monde est le monde, la délirante invocation.

LXXXV

J’ai traversé cette plaine, à la fois aride et fertile, où le mistral fait pencher les saules et les mûriers, mais l’heure est venue de la quitter.

J’ai vu des villes aux remparts de pierre et des huttes de chaume, dans l’île que les chevaux sauvages parcourent en liberté.

J’ai vu, le soir, des fermes plates blotties dans le silence et, sous la lune, c’étaient des paysages d’argent qui dormaient.

J’ai vu des fenêtres d’or où luisait la lampe familière et j’ai passé.

Que mes pieds soient las, il n’importe, je dois errer.

Mais comme les maîtres tout-puissants de l’empire voyageaient avec leurs richesses, j’ai emporté la statue que j’adore, et malgré la fatigue des routes, mes mains gardent ce fardeau précieux.

Aux carrefours où je m’arrête, elle se dresse, plus belle toujours, sur l’autel blanc du souvenir et pieusement, à ses pieds, vont expirer les fleurs rustiques et les humbles rameaux que je moissonne en cheminant.

LXXXVI

En longeant le faîte des murailles épaisses qui entourent la ville, de la terrasse où croît la jusquiame blanche, je vois des ânesses paisibles couchées sur la paille chaude, les troupeaux serrés que ramènent les pasteurs et les fours flambants où les ménagères apprêtent le repas du soir.

Il y a, sur des planches, des tomates, des pains dorés, des chapelets d’aulx et, suspendues auprès des portes, des guirlandes de petits oiseaux que les chasseurs rapportent après le coucher du soleil.

Une odeur appétissante monte jusqu’à moi vers les tours creuses où veille le taciturne souvenir.

Des goélands tournent en criant sur les lagunes, une cloche tinte et, parmi les toits fumants, se dresse un cyprès solitaire.

Quel jour, ô Sylvius, à cette heure du repos, entendrai-je ton pas sur le chemin et ton rire à mon seuil ?

Quelle nuit retrouverai-je, longuement appuyée sur mes lèvres, la douceur fraîche de ton baiser ?

LXXXVII

Me voici allongée au bord de la grève, les paumes aplaties sur le sable que je caresse comme un pelage soyeux.

Sur ce rivage de légende, pour venir écouter le cantique des vagues, à l’ombre des tamaris et des buissons bleus, j’ai traversé l’île fiévreuse où les béliers broutent les touffes rondes des anganes, où les taureaux aux belles cornes, enfoncés jusqu’aux jarrets dans les paluzes, tendent leurs mufles baveux vers les plates solitudes.

Les hérons aux ailes de fer et les flamants dont le col se recourbe, traversent les mornes étendues ; les faisans courent sur le sable vert et l’horizon n’est qu’une ligne égale et brune que vient rompre à peine la cime noire d’un pin parasol.

Ô Sylvius, que disent les lames orgueilleuses en se brisant auprès de moi ?

Elles disent : Regarde et laisse aller ton rêve.

Ton amour est plus fort que le sel, plus vaste que l’horizon, plus profond que la mer.

LXXXVIII

Les taureaux s’avancent dans le soir, conduits par leurs gardians sur des chevaux à robe blanche.

La route est claire, ils sont là plus de cent.

Et le métal doré des eaux éclate lorsque bondissent les bêtes lourdes, dans les étangs.

Les ajoncs plient sous les sabots terribles, et les chevaux d’argent, ainsi que des rayons de lune, fendent le ténébreux troupeau.

Sylvius, auprès de moi c’est le danger qui passe. Je ne crains que celui de perdre ton amour.

J’écoute, dans le soir, les pas des taureaux qui s’éloignent et longtemps je vois les gardians au loin, sur leurs chevaux nerveux et blancs.

Les cratères du ciel versent des laves rouges, le couchant enfiellé rend la plaine sinistre et pour m’en retourner là-bas, jusqu’à la ville des eaux-mortes, bientôt je n’y vois plus.

Au cœur de la nuit grave, les taureaux noirs ont disparu.

LXXXIX

L’automne s’éloigne comme un être douloureux qui a perdu tout ce qu’il aime.

J’ai vu le convoi des dernières feuilles sur les chemins ternis, et l’hiver vient poser ses mains froides sur mes joues.

Ô route longue, ô solitude, vide des soirs… !

Sylvius, l’absence est mauvaise, elle ranime les aiguillons engourdis.

Sais-tu ce que je vois dans les matins ? Ton sourire qui ne vient plus vers moi.

Sais-tu ce que je vois dans les midis ? Tes baisers qui prennent d’autres lèvres.

Sais-tu ce que je vois dans les nuits ? Ton étreinte au fond d’un autre corps.

Et mes jours longs s’embrument de ces visions funestes…

Ô Sylvius, rends-moi le soleil !

XC

Lorsque j’aurai quitté la robe poudreuse du voyage, je me tiendrai devant toi.

Je déposerai dans tes mains mes seins raidis par le désir : ils te menaceront de leurs deux pointes brunes.

Je t’offrirai mes flancs comme une table polie où paraît, unique, mieux que la figue onctueuse, le fruit au cœur entr’ouvert qui doit étourdir et apaiser.

Je prendrai tes genoux entre mes genoux, sur tes dents, j’appuierai ma langue, et dans tes yeux, tout au fond de tes yeux, je regarderai, je regarderai…

XCI

J’ai marché sur d’autres routes et longé le gave courroucé que les rochers divisent.

J’ai vu les bœufs humiliés sous le joug et le paysan qui les touche de sa baguette longue, avec un geste magicien, le même que firent son père et son aïeul.

J’ai vu les petits ânes qui se résignent, en baissant la tête vers leurs pieds délicats.

J’ai vu les oies de neige éclairer, au crépuscule, les bords des mares.

Mais pour les hommes, je n’ai pas détourné les yeux.

Car c’est toi qui m’as donné à boire un jour d’été que l’air était étouffant.

C’est toi qui m’as regardée partir, avec des yeux douloureux, dans la vallée noircie par l’orage.

C’est toi qui m’as aimée librement, sous le ciel où vivaient des milliards d’étoiles.

Qui regarderai-je à présent ?

XCII

Qu’y a-t-il au fond des landes tristes à la fin du jour ?

Le dernier rayon du couchant droit comme un couteau d’or.

Qu’y a-t-il sur les branches des chênes, quand l’ombre verse sa cendre fine sur les marais ?

Des poules noires qui vont dormir.

Qu’y a-t-il vers les cabanes aux toits ondulés, dans le silence gris des brumes ?

Des bergers hauts sur leurs échasses, de longs troupeaux qu’on n’entend pas.

Et dans mon cœur, si lourd de ton absence, qu’y a-t-il ?

Toi, mon grand amour, toujours toi.

XCIII

Que disent les sirènes au fond des ports, celles qui ne chantent pas, celles qui râlent ?

Elles disent que les bateaux s’en iront, dans les embruns amers, vers le large où dorment des mystères.

Là-bas, ils ne verront plus que les immensités interdites aux pas des hommes : le ciel et l’eau.

Elles disent ce qui leur fut révélé par les nuits de tempête, ce que les vagues hurlent à l’inconnu, mais qui comprend ?

Et moi, Sylvius, je dis ce qui roule dans la tourmente de mon âme. Mais qui comprend ?

XCIV

Où es-tu, quand mes dents se serrent, que mes joues s’enflamment et que mes tempes sonnent à éclater ?

Où es-tu, quand mes mains en révolte te cherchent et ne rencontrent que le vide ?

Où es-tu quand mon seul bras nu, contre mon visage, fait tourner en mon sang une insatiable folie ?

Et quand ton souvenir s’abat et me dévore comme une proie, Sylvius, où es-tu ?

XCV

Pourquoi du soleil aujourd’hui sur l’eau verte, sur la route où je marche, sur la basilique dont les sept coupoles, érigées dans le ciel, sont droites comme des cires vierges prêtes à s’allumer ?

Pourquoi du soleil dans les rues, si étroites que mes mains étendues en touchent les murailles.

Là, j’ai souri à des femmes inconnues, j’ai entendu siffler le merle prisonnier, j’ai respiré la saine odeur du persil qu’on hache et j’ai vu luire les carottes rouges sous les fontaines.

Tout vivait, Sylvius, j’ai aimé la vie.

Et je sais pourquoi ce soleil sur les choses et en moi : parce que je te reverrai.

XCVI

Dans un coin de cette place, un tulipier s’accoude à une haute muraille hérissée de pointes de fer.

Ainsi les monstres marins ont l’échine armée d’une terrible défense.

Sur la pierre, j’ai lu ce mot : Inutile.

La séparation, ô Sylvius, n’est-ce pas la muraille inflexible qui cache le jardin ?

Mais, au jour du revoir, une porte s’ouvre et l’enclos renaît et le tulipier fleurit, même au cœur du plus âpre hiver.

XCVII

J’ai faim.

Qu’est devenu ce grand fruit d’or qui apaisait mon envie ?

J’ai soif.

Quand me sera-t-elle rendue, la coupe vivante de ta bouche, la coupe aux contours enrichis de ton sang, où je buvais ton âme aussi douce que l’eau ?

J’ai froid et c’est la nuit… Ma vie, où es-tu ?

Quelle heure me donnera ta chair brûlante et le clair foyer de ton cœur, pour tendre mes mains à la flamme ?

Où sont les lampes de tes yeux, les lampes nacrées comme la lune suspendue sur notre été d’amour ?

Tout cela est loin, si loin.

Et le vent souffle et c’est l’hiver.

XCVIII

La nuit.

Une ville dont je ne sais rien, un bruit d’eau qui coule, le pas d’un inconnu qui s’en va… Où ?

Le temps qui pleure dans mon cœur et le mène… Où ?

XCIX

Ma maison abandonnée s’est engourdie dans la froidure.

L’ombre et le gel habitent la chambre où les colchiques mauves s’épanouissaient, en automne, dans le vase que tu m’as donné.

Comme des doigts de squelettes, les branches des noyers heurtent la fenêtre qui ne s’ouvre plus, le sentier est effacé, la chatte est peut-être morte.

Mais notre amour survit comme un éclatant perce-neige ; éternel, il sourit quand tout est désolé.

C

Sylvius, il n’y a pas d’hiver où tu respires, ta tête blonde est un printemps.

Durant mon long voyage, mes yeux sont restés attachés à ton regard, comme à l’étoile qui marque le chemin et me voici.

J’aperçois la vallée qui mène à ta demeure, je sens tes lèvres dans le vent.

Il est proche le jour où ton front s’inclinera vers le mien, où tu me diras de la voix tendre et basse et enivrée qui fait trembler mon âme : Tu es là.

 


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en janvier 2023.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Laura C., Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Marguerite Burnat-Provins, Le Livre pour toi, Lausanne, SPES, s.d. et Ollendorff, Paris 29e édition, s.d. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Rosier, pays des pierres dorées, a été prise par Sylvie Savary.

— Dispositions :

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