Mary Elizabeth Braddon

UN FRUIT
DE LA MER MORTE
(tome 2)

traduction : Charles Bernard-Derosne

1874

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Table des matières

 

I  Plus trompeur que toutes choses. 3

II  Conseil de Daniel. 13

III  Entre l’exil et l’éden. 27

IV  « L’oiseau fuit comme le bonheur. ». 41

V  Les déceptions de Dion. 53

VI  « Toujours un chagrin succède à un autre chagrin. »  121

VII  Restée seule. 128

VIII  La toux des Morland. 135

IX  Adieux de Lucie au théâtre. 146

X  « Des amants peuvent-ils se séparer ainsi. ». 164

XI  Un orage d’été. 181

XII  Une dernière entrevue. 203

XIII  Séparation opportune. 213

XIV  Sit Tibi Terra Levis. 221

XV  Espérances secrètes. 230

XVI  Au nord. 246

XVII  Halko’s Head. 255

XVIII  Sans espérance. 268

XIX  Plus fort que la mort. 312

XX  Réconciliés. 329

Ce livre numérique. 340

 

I

Plus trompeur que toutes choses

La belle rivière qui serpentait comme un large ruban d’argent à travers les terres d’Harold n’était pas plus tranquille que le cours de l’existence que l’on menait au cottage du régisseur.

Le grand ouvrage de de Bergerac avançait d’un pas tranquille, et, petit à petit, cette sorte de chaos prenait forme.

La vie simple d’Hélène s’écoulait ainsi sans événements et peut-être sans projets.

Après son père, ses livres ; après ses livres, son chien, son piano, ses oiseaux, sa laiterie, sa basse-cour ; elle ne sortait pas de là. Son cœur ne connaissait rien des aspirations qui troublent le cœur des jeunes filles.

On ne peut supposer qu’une aussi charmante créature passât inaperçue, ne fût pas remarquée de ses voisins et voisines.

Hélène, à l’occasion, recevait quelques visiteurs le matin et était forcée quelquefois, en dépit de ses résolutions, d’aller soit à une fête de village, soit à une soirée musicale des environs. Mais elle sortait très rarement, son intérieur lui était cher au delà de ce qu’on peut dire, et une soirée passée loin de son père semblait une interruption pénible dans son existence.

« Je ne trouve personne qui cause comme toi, papa, disait-elle au retour d’un château voisin, tout heureuse de revenir au logis et non pas du plaisir qu’elle avait eu. Pourquoi prendrais-je la peine de mettre cette robe blanche et chiffonnerais-je ces petits volants que la pauvre Nanon veut repasser de ses propres mains, pour entendre dire des niaiseries, quand je suis toujours si bien avec toi dans ce cher vieux salon ? Je crains d’être devenue bas-bleu, car je ne puis m’intéresser à leurs éternelles conversations sur l’opéra, les matinées musicales, les nouveaux curés, et les parties de croquet, que j’entends dès que je ne suis plus ici. »

Il fut très agréable à Eustache de découvrir que la société du comté avait si peu d’attrait pour la fille de de Bergerac. Il lui aurait été pénible de la voir courir les salles de bal ou les champs de croquet, où il n’aurait pu la suivre.

Il l’aimait avec l’amour d’un jeune homme pur, honnête, et poétique. La profondeur et l’intensité, l’abnégation de soi-même, qui constituent la religion de l’amour, étaient encore latentes dans son sein, c’était l’aurore printanière de la vie, et la barque qui emportait les amants sur des eaux enchantées flottait sur le courant. L’heure de la marée descendante devait témoigner de la force de l’amour d’Eustache.

En ce moment tout était doux, brillant, resplendissant et l’affection que ces jeunes gens ressentaient l’un pour l’autre augmentait imperceptiblement dans leurs âmes.

Hélène ne savait pas pourquoi la vie lui semblait parfaite dans son calme bonheur.

Eustache croyait qu’il luttait courageusement contre sa propre faiblesse et que chaque jour le rapprochait de l’heure de la victoire.

« Je me suis résigné à l’idée qu’Hélène ne sera jamais ma femme, se disait-il, et cependant je suis presque heureux. »

Il aurait pu dire tout à fait heureux, car c’était un bonheur plus parfait que celui qu’un homme puisse connaître deux fois en sa vie qui faisait de son nouveau logis un paradis pour lui. Il était heureux parce qu’en dépit de lui-même il espérait encore ; il était heureux parce qu’il était toujours l’ami, le compagnon de son idole.

« Que deviendrai-je lorsque j’aurai fini ma tâche ici ? » se demandait-il.

Mais il n’osait pas envisager cet ordre d’idées ; au delà tout était ténèbres.

M. de Bergerac en regardant cette petite comédie arcadienne s’étonnait. Le savant était trop peu expert dans l’étude des jeunes cœurs pour lire le mystérieux chiffre dans lequel étaient écrites les secrètes pensées des amants. Il voyait que les deux jeunes gens se plaisaient, se recherchaient, mais il n’en voyait pas davantage, et il ne se troublait pas par des doutes et des appréhensions.

Harold contemplait la même comédie le cœur plein de colère ; il enviait à ces jeunes gens l’éclat de leur aurore. Ces sentiments étaient mauvais et bas. Jerningham le savait et il se haïssait, mais il ne les chassait pas de son âme.

« Le cœur est plus trompeur que toutes choses et furieusement méchant, » s’écrie le prophète, et s’il en était ainsi déjà du temps du peuple de Dieu, qu’est-ce que cela pouvait être pour un homme comme Jerningham qui n’avait jamais reconnu d’autre Dieu que lui-même, ou que la passion et la fantaisie du moment, et qui n’était tout au plus retenu que par ce vague instinct fait d’orgueil et de peur que les hommes appellent honneur ?

Il est tout à fait impossible qu’un homme qui ne remplit aucun devoir et qui n’a aucune ambition puisse échapper à la fatale décadence qui mène aux ténèbres morales.

Harold avait caressé quelques légères espérances de gloire au commencement de sa carrière. Il avait joué à la grande loterie et n’avait pas tout à fait tiré un zéro, mais un numéro si au-dessous de son attente, qu’il lui paraissait tout aussi indigne.

Il y avait eu un moment où le maître de Greenlands, nouvellement sorti de l’Université où il avait obtenu des succès, s’était plongé jusqu’aux lèvres dans les vers grecs, et s’était imaginé qu’il était poète.

Le rêve qui était si doux à Eustache avait étendu ses lueurs sur sa route.

Même les douceurs de la renommée étaient venues à lui dans une certaine mesure, mais ce n’était pas là la couronne de lauriers qu’il avait espérée. Aussi leva-t-il les épaules, et se moqua-t-il de ses critiques, et s’en alla-t-il dans les pays ensoleillés où la vie elle-même est une poésie continuelle.

Le jeune Jerningham était un très brillant jeune homme, mais il n’avait pas cette divine étincelle qui élève au-dessus de l’humanité, le génie.

Il n’avait pas le feu, l’emportement, l’énergie, la passion de ce jeune Lord qui répondit à ses méprisables critiques, non avec les Bardes Anglais et les Revues Ecossaises, qui n’étaient que le tour de force d’un pamphlétaire, mais avec Childe Harold, vers inspirés d’un vrai poète dédaigneux du public, de ses suffrages, de ses flatteries.

Jerningham avait découvert qu’une belle figure, des manières séduisantes, étaient des gages de succès auprès des femmes, mais aussi qu’une connaissance des littératures anciennes, une grande fortune et quelque ambition pour la renommée littéraire, ne faisaient pas un Byron, et être au-dessous de Byron semblait une défaite à Jerningham.

« Je suis comme le tigre, » disait Byron : « si je ne réussis du premier bond, je retourne dans mon antre. »

Jerningham était aussi comme le tigre. Il retourna dans son antre et y resta.

« Être César ou rien, » s’était-il dit en se jetant dans la mêlée. Le résultat fut rien. Le souvenir de ce qu’il avait jugé être un échec avait peut-être eu une légère influence sur ses sentiments au sujet d’Eustache.

Le jeune homme n’avait jamais fait parade de ses espérances. C’était seulement par le rayonnement de son visage et la chaleur de ses paroles lorsqu’il louait les poètes anciens qu’il révélait malgré lui les tendances et la nature de son esprit. Pour le reste, c’était par Hélène que Jerningham avait connu ses espérances, ses rêves, car elle était sa confidente et sa conseillère.

« Il m’aide avec tant de complaisance dans toutes mes études, que c’est bien le moins que je m’intéresse à son poème, disait Hélène, comme si elle se fût sentie obligée d’expliquer la chaleur et l’intérêt qu’elle montrait. Il a fait un long poème, quelque chose dans le genre d’Aurora Leigh, de Mme Browning ; seulement le fond du sujet est une bien plus jolie histoire, et il m’en a lu de petits fragments… Quels nobles vers ! Puis, il fait des petites pièces de vers lorsque l’inspiration lui vient. Quelques-unes ont été publiées dans les revues. Peut-être aimeriez-vous à en voir… »

Hélène se leva comme si elle allait à la recherche des revues, mais Jerningham l’arrêta avec un prompt geste de prière :

« Ah ! je vous en prie, épargnez-moi les pièces de vers. J’ai cessé de lire mon Horace et mon Catulle depuis que j’ai passé l’âge poétique ; par pitié, ne me demandez pas de lire des vers de revues ! »

Hélène parut très désappointée.

« Je pense que dans deux mille ans d’ici les savants se disputeront sur les vers d’un des poèmes de M. Thorburn, dit le père. Nul poète ne peut espérer d’être regardé comme grand dans son siècle. Vous rappelez-vous la préface du Diable Blanc, de Webster, dans laquelle il nomme tous les auteurs dramatiques du jour et après tous, sans être digne d’être mentionnée, l’abondante et heureuse industrie de Maître Shakespeare ? »

— Oui, répondit Jerningham ; je ne pense pas que ni Molière ni Shakespeare aient eu la moindre idée qu’ils seraient immortels. C’est à peine si une fois en mille ans un poète boit la coupe du triomphe que Byron a vidée jusqu’à la lie. Il goûta à la lie et il est mort avec son amertume sur les lèvres. S’il n’avait goûté rien qu’à la lie, il eût peut-être vécu plus longtemps. Et pour un homme qui meurt trop tôt, combien de centaines qui meurent trop tard ? Il y a une occasion précieuse pour que la mort soit opportune dans la carrière de tout homme, mais peu sont assez sages pour la saisir. Si Napoléon fût tombé à Austerlitz, il aurait pris le premier rang parmi les demi-dieux ; mieux encore, de Quincey suggère que même Commode se serait fait un bout de renommée en mourant après une démonstration triomphante de son génie comme Toxophilite. »

L’antipathie de Jerningham pour le secrétaire de son ami ne l’éloignait pas du cottage. Il venait par tous les temps et dans toutes les saisons. Et si la seule chance, l’unique chance du bonheur, eût été dans cette maison, il n’aurait pas semblé moins disposé à la quitter et plus empressé d’y revenir.

Les semaines et même les mois passaient, et il restait toujours en Angleterre, séjournant quelques jours, de temps à autre, à la maison bijou de Park Lane, mais faisant de Greenlands sa principale résidence.

Capricieux dans toutes ses actions, il venait, quand cela lui faisait plaisir et s’en allait de même. De Bergerac avait confiance en lui et l’aimait, comme il était dans sa nature d’aimer et d’estimer ceux qu’il croyait dignes de son amitié. La réception qui l’attendait était toujours également cordiale. Il n’avait jamais imaginé une retraite si tranquille.

« Si je pouvais passer le reste de ma vie ici, je mourrais en bon chrétien, » se disait-il ; jusqu’à ce que peu à peu il arriva à comprendre que les sentiments qui lui rendaient le cottage si agréable n’étaient pas tout à fait ceux d’un chrétien.

Il détestait Eustache. Il lui enviait sa jeunesse, ses espérances, ses chances de gloire dans l’avenir, et, par-dessus tout, il lui enviait l’amour d’Hélène.

Oui, c’était là l’aiguillon. La jeunesse, l’espérance, la renommée possible, pouvaient appartenir à ce jeune homme, et Harold l’aurait regardé passer avec un sourire insouciant.

Mais Eustache avait plus que tous ces dons ; il avait l’amour d’une pure, d’une brillante, d’une jeune enfant dont l’éclat avait ému le cœur de ce sybarite entre deux âges, plus qu’il ne l’avait jamais été. Son imagination, sa vanité, l’orgueil de ses conquêtes, avaient été les puissants moteurs qui l’avaient soutenu dans ses victoires passées. Il s’était complu dans ses rêves et s’était éveillé brusquement pour voir les radieuses visions de son imagination devant la lumière froide et grise de la réalité d’une sombre aurore.

Mais, cette fois, son rêve était plus beau qu’aucune de ses anciennes visions oubliées.

Cette fois, le cœur de l’homme, et non l’imagination du poète, était touché et subjugué.

Il y avait plusieurs années que le maître de Greenlands avait dit un adieu formel aux folies et aux illusions de la jeunesse, et il avait cru que l’adieu serait éternel.

Et maintenant tout à coup rêves, illusions, folies, revenaient, sans être attendus, s’emparer de lui avec un fatal empire, et dans ses entretiens avec lui-même il confessait que ce n’était pas un sentiment ordinaire qui rendait la présence d’Hélène si délicieuse, et nul préjugé banal qui lui rendait Eustache si odieux.

Il convenait de tout cela avec lui-même, et, malgré tout, il restait à Greenlands, et venait chaque jour s’asseoir au foyer de son ami ou se promener dans son jardin. Et au fait, pourquoi ne s’attacherait-il pas aux courtes heures de bonheur qui lui restaient encore, pendant l’été indien de son existence ?

« Je suis vieux, se disait-il, du moins aux yeux de cette jeune fille, je dois paraître un vieillard. Elle ne saura jamais que je la regarde avec aucun sentiment plus tendre qu’une sollicitude paternelle. Elle ne se doute pas de son influence sur moi. Et après quelques mois de cour sentimentale, elle épousera le jeune secrétaire ou quelque autre homme jeune, satisfait de lui, d’un bel extérieur et la tête vide, tout à fait incapable de comprendre quel trésor divin le sort lui a réservé. »

C’est avec une telle philosophie que Jerningham badinait avec sa conscience ou plutôt avec ce vague sentiment d’honneur qui en lui la remplaçait.

Mais il y a des moments où la philosophie est une pauvre consolation pour l’âme d’un égoïste sans principes qui jusqu’alors n’avait jamais su ce que c’était que mettre un sceau sur ses lèvres ou un frein à ses volontés.

Il avait des heures de rage envieuse, de sombres remords, de regrets passionnés sur les choses qui auraient pu être.

Il y avait des heures où l’esprit du mal s’emparait d’Harold et ne le quittait pas. Il se promenait avec lui et voltigeait autour de son lit pendant son sommeil et rendait ses rêves hideux en lui faisant voir des horreurs sans forme.

Il revenait à ses premiers rêves et riait de leur folie. Il était comme ce libertin français qui en écrivant ses caprices de jeunesse, a dit : « Mon heure pour aimer vraiment et profondément n’était pas encore venue. » Cette heure fatidique qui arrive pour tout homme était venue trop tard pour lui.

Quel charme spécial y avait-il dans cette jeune fille qui captivait son esprit et adoucissait son cœur ?

Il ne le savait pas. Ce ne pouvait être sa beauté, car sa vie s’était passée parmi de belles femmes, et son cœur, depuis longtemps, était devenu inaccessible à la fascination d’une belle et noble figure.

C’était peut-être son innocence, sa jeunesse, sa grâce naïve, qui avaient dompté ce mondain… le charme poétique de son entourage, le doux repos qui semblait une partie de l’atmosphère qu’elle respirait.

Oui ! dans cette pureté juvénile résidait le charme puissant qui avait subjugué Harold.

Cette jeune fille, avec sa douceur, son visage si confiant, ses pensées candides, sa vie champêtre, avait enivré les sens de Jerningham.

C’était une si délicieuse nouveauté pour un être paresseux et blasé de son genre !

L’existence à Greenlands lui apparaissait pleine de fraîcheur piquante, heureuse, parce qu’elle était l’innocence même, et comme il n’avait jamais été dans les habitudes de Jerningham de se refuser aucun plaisir, il resta.

Il passait toutes ses soirées au cottage et laissait au sort le soin de décider du reste.

« Elle ne saura jamais combien le vieil ami de son père l’aime tendrement, se disait-il. Et en mettant tout au pis, je puis l’empêcher de se jeter à la tête d’un aventurier. »

II

Conseil de Daniel

Le grand ouvrage et ses propres études offraient à Thorburn une occupation qui remplissait ses jours et ses nuits.

Si les jours eussent été deux fois plus longs qu’ils ne l’étaient, le jeune homme aurait eu du travail pour chaque heure.

Il était très ambitieux et il avait cet amour passionné du savoir pour le savoir même qui distingue les savants prédestinés.

Mais, tout en se complaisant dans l’exactitude d’un verbe grec ou dans l’usage d’une préposition, il était l’homme le moins pédant du monde.

Dans le jardin, sur la rivière, au piano, ou sur la pelouse de croquet, il était gai comme un enfant, et s’il jouait le croquet d’après des principes mathématiques, il avait soin de ne pas le dire.

Il avait l’habitude de faire tout bien, et Jerningham lui-même était forcé de convenir qu’il avait des façons irréprochables.

La candeur du jeune homme se mêlait en lui à la réflexion de l’homme fait ; il était grave et ardent tout ensemble.

Parfois il se laissait aller à des enthousiasmes tout vibrants de jeunesse, d’espérance ; respectueux avec les hommes plus âgés que lui ; ferme, sans raideur dans l’expression de sa pensée ; délicat et sérieux avec les femmes, Eustache se faisait partout des amis, sans s’en douter.

« Je suis très fier de ma fille, dit un jour de Bergerac à Jerningham après avoir parlé du secrétaire, mais j’aurais été plus fier encore d’un fils pareil à ce jeune homme.

— Je n’ai nulle passion pour les jeunes gens modèles, répliqua Jerningham. Je conviens que votre secrétaire est très aimable. Vous le payez pour cela, vous savez, et il occupe une très agréable position dans votre maison. Mais je ne comprends pas bien comment vous vous êtes décidé à admettre un étranger au sein de votre famille. Cet arrangement me rappelle un peu les curieuses annonces que l’on voit dans le Times. Une famille qui habite une maison trop grande invite un gentleman occupé dans la Cité pendant le jour à partager les avantages de cette maison trop vaste et lui promet joyeuse compagnie… Il me semble que vous avez reçu M. Thorburn à peu près comme cela.

— Pas du tout. J’ai reçu de M. Desmond les renseignements les meilleurs sur l’honorabilité de mon secrétaire.

— Alors M. Desmond connaît donc beaucoup votre secrétaire ?

— Je ne puis vous rien dire là-dessus. Je sais seulement que la lettre de recommandation de M. Desmond était des plus satisfaisantes, et que le résultat a justifié la lettre.

— Et vous ne savez même pas ce qu’était son père… ce qu’il faisait ?

— Non ; mais je garantirais sur ma vie l’honnêteté du fils et ne suis pas disposé à me tourmenter à propos de son père. »

Cette conversation était très provoquante pour Jerningham.

Il avait été tout dernièrement tourmenté par une curiosité irritante au sujet d’Eustache. Il avait comme un besoin de savoir quel était cet homme qu’il enviait avec une jalousie si vive, si étrange.

Un noble sang coulait-il dans les veines de ce jeune aventurier qui s’avançait avec l’aisance d’un page ?

Jerningham était conservateur dans le sens le plus étroit du mot et ne croyait pas à la noblesse de nature.

Il surveillait Eustache avec des yeux froids et observateurs et était disposé à penser que dans ce jeune homme il n’y avait aucune trace d’origine vulgaire.

« Et on dit qu’il me ressemble, se disait Jerningham. Ai-je jamais été aussi beau que cela, ai-je jamais eu des façons aussi naturelles, aussi franches ? Je ne le crois pas. Lorsque j’étais jeune, la vie était trop douce pour moi et la prospérité m’a gâté. »

Jerningham revenait aux jours de sa jeunesse, il se rappelait combien ils avaient été heureux et était forcé de convenir qu’il eût mieux valu pour lui que la Fortune eût été moins prodigue de ses dons.

Le pouvoir absolu est une épreuve terrible que peu d’hommes peuvent supporter.

Le pouvoir absolu fait des Caligula et des Hélagabale, des Sixte IV et des Alexandre VI ; et est-ce que la richesse, la beauté, la jeunesse, et un assemblage aussi complet de talents, ne constituent pas un pouvoir aussi absolu que la puissance impériale ou celle des papes à Rome ?

Pendant que Jerningham se promenait mécontent, oisif, mal à l’aise, au milieu des paysages du comté de Berks, qui étaient le paradis pour Eustache, l’existence du jeune homme passait doucement comme le rêve d’un beau jour d’été.

Il s’était aperçu ces derniers temps que le maître de Greenlands ne l’aimait pas et il supportait ce chagrin avec une patience convenable.

Il aurait désiré être aimé ou estimé par tout le genre humain, puisque son propre cœur ne connaissait que des sentiments tendres, excepté cependant pour l’homme qui avait à répondre de la vie brisée de sa mère.

Il souhaitait être en bons termes avec tout le monde ; mais si ce gentilhomme cynique, entre deux âges, voulait le détester, il était le dernier des hommes à tâcher d’obtenir son affection.

« Je suppose que M. Jerningham trouve que ma ressemblance avec lui est une espèce d’impertinence, pensait Eustache, lorsque les yeux d’Harold l’avaient examiné avec un regard plus dédaigneux que d’habitude. Il en veut à la nature d’avoir créé un aventurier sans nom à son image. Est-ce que je lui ressemble, je me le demande ? Oui, je vois un air de sa figure dans la mienne lorsque je me regarde dans la glace. Et cette femme, cette Mme Willows m’a dit que je lui rappelais mon père : ainsi, M. Jerningham doit ressembler à mon père. Je puis presque m’imaginer que mon père était un homme du genre de cet homme… froid, égoïste, orgueilleux, car je sais que M. Jerningham est égoïste, en dépit des louanges que M. de Bergerac lui prodigue. »

L’idée qu’Harold devait avoir quelque faible ressemblance avec son père, qu’il n’avait jamais vu, excitait l’intérêt du jeune homme.

Ils se surveillaient, pensaient l’un à l’autre, et cherchaient à se connaître avec un intérêt toujours croissant, chacun cherchant à sonder les profondeurs cachées de l’âme de son ennemi, et tous deux déroutés par la vie extérieure et conventionnelle qui élève comme une sorte d’écran entre l’homme sincère et simple et l’homme qui n’est ni l’un ni l’autre.

Jerningham était passé maître dans l’art de cacher ses sentiments, et Eustache, naïf, franc, et jeune comme il l’était, gardait ses pensées les plus graves renfermées dans son sein ; de sorte qu’après s’être vus presque chaque jour pendant plusieurs mois, ces deux hommes ne se connaissaient guère mieux que la première semaine de leur rencontre.

Dans le commencement de juin, lorsque le jardin et le parc, la rivière et les montagnes couvertes de bois, avaient cette beauté incomparable qu’ils ne revêtent que les premiers jours de l’été, Eustache quitta ce paradis arcadien pour aller travailler assidûment, pendant une semaine, dans la salle des manuscrits du British Museum, où il y avait certains documents se rapportant au sujet du grand ouvrage de de Bergerac : recueils de procès pour sorcellerie ; confessions horribles arrachées des lèvres blêmes de malheureux se tordant dans la chambre des tortures de l’Angleterre du Moyen-Âge ; détails hideux sur les exécutions et sur les auto-da-fés dans le temps où le grand échafaud de pierre s’élevait aux portes de Séville et où la fumée des auto-da-fés obscurcissait le ciel de l’Espagne.

Eustache partagea cette fois comme la dernière l’appartement de son oncle, à la grande joie de tous les deux.

Pour Daniel, la présence de son neveu était comme la vue de champs verts et d’eaux rafraîchissantes au milieu des sables arides du désert.

« Vous êtes pareil au vent d’été qui me rapporte les joies et les espérances de ma jeunesse, disait Daniel pendant que lui et son neveu dînaient ensemble le premier soir. Vous ne ressemblez pas à votre mère, mon enfant ; mais, cependant, dans vos beaux moments, vous avez quelque chose de son regard.

— On m’a dit que je ressemblais à mon père, dit Eustache pensivement.

— Qu’est-ce qui vous l’a dit ?

— Mme Willows… Sarah Kimber… l’amie de ma mère…

— En vérité, oui, Sarah Kimber doit avoir vu cet homme.

— Et vous, vous ne l’avez jamais vu ?

— Jamais ! J’étais à Londres dans ce temps-là. Si j’avais été à Bayham, les choses ne se seraient pas passées ainsi. Ah ! oui, nous croyons toujours que nous sauverons ceux qui nous sont chers de la ruine et de la mort, si nous étions près d’eux… Dieu n’a pas voulu la sauver. Mais qui sait s’il n’a pas mieux valu pour elle de faillir, de souffrir, de se repentir, de vivre pendant vingt ans d’une vie pure et dévouée, et de mourir humble et confiante comme elle l’a fait, que de s’être mariée à quelque marchand heureux et vulgaire pour devenir dure, amère, et mondaine ? Il est mieux pour elle d’être une publicaine qu’une pharisienne. Vous savez quelles sont mes opinions religieuses, Eustache, ou tout au moins vous savez aussi bien que je le sais moi-même que j’ai adopté le grand peut-être de Rabelais ; mais, depuis la mort de votre mère, l’espérance d’un bien à venir après tout ce qu’elle a pleuré et supporté de peines et de tourments m’a semblé plus rapprochée de moi. Le grand peut-être est devenu presque une certitude, et quelquefois au lever du soleil, lorsque je parcours les rues les plus bruyantes de la grande cité, que je vois le soleil paraître dans tout son éclat, derrière le sommet des maisons et au milieu de cette foule et de ce bruit, avec les omnibus retentissants et les passants me bousculant et me coudoyant, tandis que je marche, je pense à cette cité pavée d’or où il n’y a ni soleil ni lune pour l’éclairer, mais qui resplendit de la gloire de Dieu, et je souhaite que la farce finisse et que le rideau tombe. »

On parla encore beaucoup plus de la douce et inoffensive créature que ces deux hommes avaient aimée si tendrement.

Pour Eustache, c’était une suprême consolation que cet entretien sur la morte non oubliée.

Puis ils causèrent plus gaiement.

Daniel voulait savoir si l’existence qu’on menait à Greenlands plaisait à son neveu.

« Ce n’est pas une vie inutile, quoi qu’il en soit, dit-il avec un orgueilleux sourire, car les petits poèmes que vous m’envoyez de temps à autre pour les revues témoignent des progrès que fait votre intelligence. Cela mûrit l’esprit, et le cœur n’est pas absorbé par le cerveau. Cela est essentiel. Il est bien difficile de faire marcher le cœur et le cerveau ensemble. Vous rappelez-vous ce que Vasari dit du Giotto : « Il renouvela l’art parce qu’il mit plus de bonté dans les types. » Il y a de la bonté dans vos vers, mon cher ami, et si Daniel Mayfield peut juger les œuvres de l’année, vous pouvez assurément vous attendre à faire sensation. Bien entendu, vous ne comptez pas sur vos vers pour vous donner le pain journalier : faire des vers est le repos d’une existence littéraire très occupée. Vous trouverez des travaux intéressants sans descendre à faire la besogne d’un cheval de cabriolet comme moi. Dans votre carrière littéraire, prenez bien à cœur cet unique précepte : « Vous n’avez qu’un maître, et ce maître est le public de la Grande Bretagne. » Pour les critiques, s’ils sont honnêtes, honorez-les et respectez-les de toute votre âme et de tout votre esprit ; acceptez leur blâme en toute humilité et mettez-vous vite à apprendre ce qu’ils peuvent vous enseigner. Mais lorsque les faux prophètes vous assailleront, qu’ils viendront à vous sous une peau de mouton, tout en étant, au fond, d’affreux loups, si ce sont des critiques qui n’en sont pas, mais des écrivains qui n’ont pas réussi ou des rivaux déguisés, soyez sur vos gardes et défendez votre fromage. Vous connaissez la fable : le renard flatte le corbeau jusqu’à ce que l’oiseau stupide laisse tomber sa proie. Les renards agissent autrement de nos jours ; ils disent des injures, mais dans le même but. N’oubliez pas ma recommandation, Eustache, et ne laissez pas tomber votre fromage. Le public, votre maître, a une manière très simple d’exprimer son opinion. S’il aime votre ouvrage, il le lira, sinon il ne s’en occupera pas et tous les critiques du monde ne pourront ni vous élever ni vous abaisser, à moins que le public qui lit ne soit avec eux. Acceptez ce court sermon, Eustache, d’un homme qui a vécu et qui a souffert. »

C’étaient d’agréables heures que les deux hommes passaient ensemble lorsqu’ils restaient tard le soir à parler tour à tour d’hommes et de livres, de mondes connus et inconnus, de métaphysique, de choses pratiques, théologiques, et poétiques, selon que le cours de la conversation les emportait dans la fantaisie vagabonde sans régularité, comme le ruisseau le plus capricieux qui se soit jamais égaré par monts et par vaux.

Eustache trouvait son oncle Daniel le plus grand des hommes, et, en vérité, dans la société intime, le plus stupide des compagnons pouvait à peine retenir quelques paroles d’étonnement et de plaisir en voyant tant de puissance inconsciente, tant de profondeur de pensées, une si grande richesse d’imagination, tant de belles conceptions éparpillées avec la même insouciance que Mayfield éparpillait des biens d’une nature plus substantielle sous la forme de souverains et de demi-couronnes.

Dangereux ennemi, ardent ami, assaillant sans pitié, champion solide, grand cœur et vaste intelligence, plus semblable à Ben Johnson qu’à Shakespeare et plus près de Dryden que de Pope, de Steele que d’Addison : tel était Daniel Mayfield, historien, faiseur d’articles, rédacteur de revues, tout ce que vous voudrez, toujours excellent et quelquefois grand, mais jamais si admirable que lorsqu’il fumait sa pipe d’écume de mer en rêvant et en regardant à travers le brouillard bleu du tabac le neveu qu’il aimait.

« Et vous êtes réellement et vraiment heureux à Greenlands ? dit-il après que le jeune homme lui eut raconté beaucoup de détails de sa vie dans le comté de Berks.

— Plus heureux que je n’ai jamais été dans une maison étrangère, répondit Eustache, quoique M. Jerningham me considère comme un intrus.

— Ne vous inquiétez pas de M. Jerningham, vous n’êtes pas né pour lui plaire. M. de Bergerac vous aime et Mademoiselle… vous tolère, je suppose ? »

Une vive rougeur trahit le secret qu’Eustache était incapable de cacher.

« Oh !… oh !… s’écria Daniel, est-ce là où nous en sommes… nous aimons la fille de notre patron… Prenez garde, Eustache, ce chemin mène à la folie.

— Je sais cela, répondit le jeune homme gravement, j’ai toujours eu cela dans l’esprit depuis le premier jour où je suis allé à Greenlands.

— Toujours depuis ?… Ah ! alors c’est une vieille histoire !

— Je connais les chances qui sont contre moi et j’ai l’intention de me guérir moi-même tôt ou tard, à moins qu’heureusement, mon oncle, je ne puisse m’habituer à regarder cette affaire comme tout à fait désespérée. M. de Bergerac est la bonté, la générosité, la simplicité en personne, et quant à Hélène… ne me croyez ni un fat ni un fou, si je dis que je crois qu’elle m’aime. Nous avons été ensemble depuis bientôt un an, vous le savez, comme frère et sœur. Je lui ai appris le grec, elle m’a enseigné la musique. Je fais la basse de ses duos… Vous vous rappelez que ma pauvre mère me donnait des leçons quand j’étais enfant… et nous avons les mêmes goûts, les mêmes prédilections, et le même enthousiasme. Je ne puis croire que nous soyons si heureux ensemble, s’il… s’il n’y avait pas entre nous quelque chose de plus qu’une sympathie ordinaire. Ne riez pas de moi, mon oncle.

— Est-ce que je puis rire de la jeunesse, de l’espérance, et de l’amour ? s’écria Daniel. Ce serait aussi bien de rire des anges qui sont au ciel… Ainsi elle vous aime, Mlle de Bergerac ? Je me demande comment elle aurait pu ne pas vous aimer, vraiment… Son père a-t-il quelque vent de la petite pastorale que l’on joue presque sous son nez ?

— J’en doute. Il est la simplicité même.

— Et ne pensez-vous pas, Eustache, qu’en considération de cette bonne simplicité d’enfant qui si souvent accompagne le savoir, vous êtes obligé à lui dire la vérité ? Considérez que votre position dans la maison est un privilège dont vous pouvez à peine jouir en ayant la conscience de cette secrète trahison. Dites toute la vérité à M. de Bergerac… vos projets, vos chances d’arriver, et sachez de ses propres lèvres si vous avez quelque espérance.

— Et s’il me dit que je ne dois garder nul espoir ?

— Eh bien, cela vous semblera le coup de la mort, naturellement ; mais, si réellement la jeune fille vous aime, son cœur sera toujours à vous. Dans ce cas je dirai : Attendez et confiez-vous au temps… au temps, le père de la vérité, comme disait Marie Stuart, lorsqu’elle avait besoin de faire croire quelque mensonge… et quel nombre incroyable de mensonges royaux furent colportés de côté et d’autre, dans les dépêches de ce temps ! Attendez, Eustache, et lorsque vous aurez obtenu un succès dans le monde littéraire, vous pourrez porter votre couronne de lauriers à M. de Bergerac et le faire revenir sur sa sévère décision.

— Oui ; et pendant que les lauriers de ma couronne pousseront, une autre personne épousera Hélène.

— C’est probable, si son amour pour vous n’est que le caprice d’une jeune pensionnaire ; dans ce cas, c’est ce qui peut vous arriver de mieux… Ne me regardez pas d’un air si désespéré, cher enfant ! Vous ne pouvez pas, à vingt-cinq ans, regarder ces choses du même œil que moi à quarante-cinq. J’ai eu aussi mes rêves et mes déceptions, et j’ai continué ma route et ne saurais affirmer si ce que j’ai perdu a été heureux ou malheureux pour moi. Vous rappelez-vous ce charmant petit ouvrage de Charles Lamb, où il nous parle des enfants qui auraient pu être des chères et aimantes petites créatures qui n’ont jamais existé que dans les rêves d’Élias ? J’ai ma petite famille aussi, Eustache, et le soir, lorsque je suis assis seul et que la bougie brûle faiblement sur la table là-bas, ils sortent des coins obscurs et viennent se mettre à genoux ; je leur parle, je leur dis des choses qui eussent pu arriver, si jamais ils fussent venus au monde, et cependant est-ce que je ne sais pas qu’ils auraient pu devenir de véritables petits misérables, les plus grands vauriens de la chrétienté et le tourment de mon existence ? J’ai renoncé à l’intérieur que j’avais rêvé jadis, et j’ai ma pipe, quelques vieux livres rares, et de fidèles amis qui viennent quelquefois le soir faire une partie de whist avec moi, comme les amis d’Élias avaient coutume d’aller chez lui, et je prends les choses tranquillement et dis Kismet… Soyez honnête et sincère, Eustache, et laissez-le reste à la destinée, qui conduit tout à ses fins.

— J’ai pensé qu’il était peut-être de mon devoir de dire la vérité à M. de Bergerac, répondit Eustache pensif. Puis, j’ai surveillé chacun de mes regards et chacune de mes paroles. Je suis resté à ma place comme un secrétaire payé et j’ai rempli avec soin et ponctualité mes fonctions. Quel mal ma présence peut-elle faire dans cette maison, où je suis si heureux en gardant mon secret ?

— Mais pouvez-vous dire combien de temps vous le garderez ? demanda l’incrédule Daniel, ou combien de fois dans un seul jour vous le trahirez à tout le monde, excepté au savant rêveur qui, évidemment, ne voit rien au delà de son pupitre ? Votre rougeur de jeune fille vous a dénoncé à moi… la rougeur, les regards, le ton, et les soupirs, apprendront tout à la jeune fille, et un beau jour la grande découverte se fera, et vous vous trouverez dans une fausse position.

— Oui, mon oncle, je commence à croire que vous avez raison. Je serais un misérable de profiter de la simplicité de ce vieillard. Je lui dirai la vérité et je quitterai Greenlands. Ah ! vous ne pouvez vous imaginer combien j’y ai été heureux… puis, je suis si utile à M. de Bergerac… son grand ouvrage sera encore une fois interrompu ou tout au moins n’avancera que lentement ! Je m’intéressais tant à mon travail ! Cela me semble bien dur, mais je crois que c’est nécessaire.

— Il vaut mieux le faire, mon cher enfant. Peut-être d’ailleurs votre candeur ne vous fera-t-elle rien perdre. M. de Bergerac peut vous dire de rester.

— Je ne puis l’espérer, mais je suivrai vos avis… la vérité est toujours ce qu’il y a de mieux.

— Toujours ce qu’il y a de mieux et de plus sage. »

Ce fut donc ainsi décidé. Eustache serra la main de son oncle en silence et se retira, triste, chagrin. Le plus âgé de ces deux hommes ressentit vivement cela, mais il s’était dit qu’avec son neveu bien-aimé il convenait parfois de faire le Spartiate.

« Je l’ai tenu éloigné de moi parce que je l’aimais, et maintenant je le sépare de cette jeune fille parce qu’il l’aime, pensait-il tout en fumant sa dernière pipe dans sa chambrette. Je suis meilleur gardien de son honneur que jamais je ne l’ai été du mien. »

On ne dit plus que très peu de choses sur Greenlands pendant la visite d’Eustache. Sa figure disait à Daniel que le sort en était jeté. Le jeune Spartiate était résolu à faire son devoir.

III

Entre l’exil et l’éden

La dernière soirée qu’Eustache devait passer chez son oncle, les deux hommes veillèrent tard et causèrent avec animation. Le plus âgé regardait le plus jeune avec une tendresse particulière.

« Je crains que l’avenir ne vous semble un peu sombre, cher enfant, commença-t-il doucement après qu’ils eurent causé de toutes choses, excepté de ce qui leur tenait le plus au cœur à tous les deux. Je ne veux pas essayer de vous consoler avec les maximes banales de la philosophie sur les folies de la jeunesse. Je ne veux pas vous prêcher le vanitas vanitatum des gens de mon âge, usés, reniant les espérances, les rêves, et les désespoirs de leurs jeunes années. Gardez vos illusions, cher enfant, même s’il y a une senteur amère de désespoir mêlée à leur douceur. Continuez votre rêve, de tels rêves sont les anges gardiens de la jeunesse, les saints patrons de l’âge viril. J’ai ma sainte patronne et je la prie quelquefois ; je lui confesse mes fautes, reçois son absolution, et je suis consolé. Pour moi, Mlle de Bergerac n’est simplement qu’une jeune personne avec des yeux bleus… je crois que vous m’avez dit des yeux bleus… et une robe de mousseline blanche. Mais si elle vous paraît un ange, élevez-lui un autel au fond de votre cœur. Un homme se trouve toujours bien d’être en communication avec un ange, quand bien même cet ange ne serait que sa création. »

Après une pause, Daniel continua :

« Quant à votre carrière littéraire, je crois que vous n’aurez pas de mécompte. Ces petits vers, que vous m’avez montrés en tremblant et avec tant de frayeur, ont fait du bruit. Ils ont gagné tous les cœurs. La génération qui s’élève choisit toujours son poète. Les étudiants du Quartier Latin savaient les vers d’Alfred de Musset par cœur, les chantaient et les déclamaient avant qu’ils eussent paru dans la Revue des Deux-Mondes. Lamartine pensait très peu de chose de ce jeune rival, de même que Byron pensait peu de chose de Lamartine lui-même. Non, Eustache, je ne crains pas pour votre avenir. Lorsque vous quitterez Greenlands, ce ne sera pas pour la fumée et les plaisirs de Londres. Vous prendrez un logement près de quelque jolie rivière, et vous écrirez sous la protection de votre ange gardien ; si votre cœur est brisé, vous le raconterez dans votre livre, ce n’en sera que mieux. Il peut se guérir, mais le public aime l’histoire d’un cœur malheureux. Byron avait l’habitude de briser son cœur une fois par an et d’en envoyer les débris à Murray, son éditeur.

— Je ne spéculerai pas sur mes chagrins comme Byron l’a fait.

— Parce que vous n’êtes pas Byron. Il ne spéculait pas sur ses chagrins. Voici une maxime vraie d’Oven Meredith : « Le génie est plus grand que l’homme. Le génie fait ce qui doit être fait et le talent ce qu’il peut. » Je cite de mémoire. Byron était un génie… Mais le véritable feu, la force surnaturelle qui a été donnée à l’homme pour produire, lui sert rarement à se gouverner. Byron était l’Ajax des poètes… vindicatif, éperdu, rugissant comme un taureau dans son immense douleur, ou un demi-dieu. »

Après cela ils eurent une longue discussion animée sur Byron et ses successeurs.

Par-dessus tout, Eustache aimait à parler de poètes et de poésie, depuis Homère jusqu’à Tennyson. Quel est le mortel qui n’aime pas à parler de sa boutique ?

Puis, lorsque les deux hommes furent fatigués de l’agréable excitation de ce débat, il y eut un silence de quelques minutes, qui fut rompu tout à coup par Daniel.

« J’ai fait une découverte l’autre jour, Eustache, dit-il. J’avais presque envie de ne pas vous en parler, mais peut-être vaut-il mieux que je le fasse.

— Quelle espèce de découverte, mon oncle ?

— Une découverte sur… eh bien, sur l’auteur de Dion.

— Quoi ! avez-vous appris qui il est ?

— Non, répliqua Daniel très gravement, je n’en sais pas davantage sur son nom et sa position, mais j’ai découvert qu’il était un scélérat et qu’il l’est encore, s’il est vivant, j’ose dire, car je ne pense pas qu’un être aussi vil puisse s’amender avec l’âge. Je me demande s’il n’eût pas été mieux pour nous de ne pas en savoir davantage sur votre père qu’à la mort de votre mère ; mais vous avez désiré être éclairé, et je me suis prêté à vos désirs. Vous rappelez-vous ce que je vous ai dit après avoir lu Dion ?

— Je me rappelle chacune de vos paroles.

— Je vous ai dit alors que l’auteur de ce livre devait avoir été l’espèce d’homme capable de fasciner votre mère. J’ai trouvé un autre livre écrit par le même homme, et je l’ai lu aussi soigneusement que j’ai lu le premier. Eustache, je crois que cet homme était votre père.

— Vous… vous croyez… que ?…

— Oui, répondit vivement Daniel. Il y a dans ce livre un portrait de votre mère jeune fille… qui est trop ressemblant pour être un effet du hasard.

— Faites-moi le voir, mon oncle, montrez-moi ce livre… que je puisse m’assurer par moi-même que l’homme qui l’a écrit était…

— Que feriez-vous, si vous en étiez sûr ?

— Je le trouverais… lui ou son tombeau. »

Le jeune homme s’était levé et était devant son oncle dans une attitude de défi, sans souffle, semblant prêt à tout braver pour venger l’outrage fait à sa mère.

Ainsi il ressemblait à une magnifique statue de l’Indignation.

Daniel le regardait avec un triste sourire.

« Et puis, dit-il, qu’arrivera-t-il ? Si vous trouvez un tombeau, vous le foulerez aux pieds et cracherez dessus. Cela sera assurément une triste vengeance pour l’insulte infligée à la morte. Et si vous trouvez cet homme en chair et en os, qu’en ferez-vous ? Votre visage me dit que vous aimeriez à le tuer. Vous ressemblez à Oreste nouvellement revenu du temple d’Apollon lorsqu’il s’est chargé d’accomplir son épouvantable mission. Mais Oreste ne paraît pas avoir été plus heureux après avoir tué sa mère. Le premier instinct doit toujours être de tuer. C’est la soif du sang. Il n’y a que dans la nature humaine où l’on ait besoin de tuer celui qui nous a offensé, et la cravache moderne est une faible substitution au duel… mais le Christianisme n’est-il pas venu nous adoucir avec ses préceptes de soumission et de patience ? Non, cher enfant, je ne puis croire qu’aucun bien puisse résulter de votre rencontre avec votre père, à moins…

— À moins que… quoi, mon oncle ? demanda Eustache quand l’autre s’arrêta.

— À moins que par son affection pour vous il puisse se faire pardonner d’avoir abandonné votre mère.

— Pardonner cela !… s’écria le jeune homme. Pensez-vous qu’aucune faveur qu’un homme puisse répandre sur moi pourra jamais effacer le souvenir des injustices qu’elle a supportées ? Pensez-vous que je serais assez misérable pour vendre mon héritage de vengeance pour quelques rations de potage sous forme d’avantages mondains ? Non, mon oncle, elle est morte, il ne peut y avoir de pardon… il est trop tard… trop tard ! Pendant qu’elle vivait, elle était prête à pardonner ; la nature l’avait faite tout amour et mansuétude. S’il était venu alors, elle lui eût pardonné, et pour elle je l’aurais fait aussi. Mais elle n’est plus. Cet homme l’a laissée mourir seule, et si je puis lui pardonner les offenses qui ont flétri sa vie, je ne puis lui pardonner de l’avoir abandonnée à son lit de mort. Et pensez-vous qu’il s’inquiète de mon amour et de mon pardon ? Il n’est pas vraisemblable que l’homme qui a pu laisser ma mère vivre seule, toute seule pendant vingt ans, se prenne tout à coup d’affection pour son fils.

— Un jour peut venir où vous serez un fils que tout père sera fier de reconnaître pour le sien.

— Qu’il me revendique ce jour-là, s’il l’ose, répondit Eustache les yeux flamboyants. J’appartiens à la morte. Et maintenant, mon oncle, dites-moi quel est ce livre et comment vous l’avez trouvé ?

— Cette partie de l’affaire est assez banale. Je vous ai dit que je connaissais un pauvre diable fort adroit pour trouver les livres qui ne sont plus dans la circulation et dont je puis avoir besoin. J’avais donné commission à cet homme de chercher chez les libraires d’occasion un exemplaire de Dion. Il est étrange que ni vous ni moi n’ayons pensé que l’auteur de Dion avait pu écrire d’autres ouvrages ! Les recherches de mon homme n’eurent pas de résultat quant à Dion ; mais un matin il vint chez moi avec deux minces volumes cartonnés en papier gris et paraissant très piteux en comparaison des reliures voyantes et des titres dorés qu’on fait aujourd’hui. Il avait cherché en vain Dion et venait m’en informer ; mais il avait découvert un autre ouvrage de l’auteur de Dion. Ce livre est là-bas dans ce paquet… Non, s’écria Daniel en poussant doucement le jeune homme de côté, vous ne regarderez pas ce livre tant que vous serez avec moi. C’est un sujet dont je ne veux pas parler. Emportez le paquet à Greenlands, lisez le livre tranquillement… le soir, dans votre chambre. Vous en saurez plus sur votre père après que vous l’aurez lu que vous n’en avez su jusqu’ici. Ce livre est une étude anatomique : c’est la révélation d’une nature tout à fait personnelle, et l’auteur est un moraliste inconscient. Vanitas vanitatum est le refrain non écrit de sa chanson.

— Ce livre a-t-il eu le succès de Dion ?

— Non ; j’ai pris la peine de chercher dans les journaux littéraires de l’année dans laquelle ce second ouvrage a été publié. Dans quelques-uns, on ne dit que quelques mots froids d’approbation ; dans d’autres, on n’en parle pas ; dans l’un, il fait le sujet de ce que les critiques français appellent un article sanglant. Ce livre n’a pas ce qu’il y a de mieux dans Dion ; la fraîcheur, la jeunesse, le jeune romancier qui rit sous cape de son ennui du monde. Il y a un intervalle de dix ans entre les deux ouvrages. Dans le second, le romancier est réellement blasé. Il est dix fois plus égoïste, plus méprisant, plus défiant de ses semblables, plus attiré par ce qui est mauvais. Il a cessé de jouir de la vie. Il n’y a nulle gaîté même dans ce qu’il écrit, il écrit en vérité de l’air d’un homme qui sait qu’il ne sera lu que par des êtres inférieurs, et on s’attend à chaque moment qu’il jette sa plume. On ne peut lire le livre sans bâiller, car on sent que celui qui l’a fait bâillait en l’écrivant.

— Et dans ce froid exposé de sa vie personnelle il parle de ma mère ?

— Oui.

— Et dans ce livre vous croyez que c’est de lui dont il parle ?

— J’en suis certain. Un homme a un ton lorsqu’il parle de lui-même qu’il n’a jamais lorsque son sujet n’est seulement que la fiction de son imagination. Il y a une passion, une acrimonie, dans une véritable autobiographie, auxquelles on ne peut se tromper. Je ne veux pas dire que cet ouvrage est la simple narration des faits. Il n’y a aucun doute, beaucoup d’événements sont arrangés ou défigurés, mais il y a un courant de réalité qui est sensible pour le lecteur le moins expérimenté. Il y a un point qui m’embarrasse, et, je l’avoue, qui me jette dans une grande perplexité. Ce fut peut-être une délicatesse mal placée qui me porta à respecter le silence de votre mère sur toutes les choses relatives à ce vilain homme. Si j’avais trouvé ce livre lorsqu’elle vivait… j’aurais abordé ce sujet pénible et je l’aurais amenée à me tout dire.

— Mais quoi… quoi ?… demanda Eustache avec empressement et respirant à peine. Qu’auriez-vous appris de plus de ce que les lettres nous ont révélé… qu’il était un misérable sans cœur et sans conscience et qu’elle était jeune, innocente, et l’aimait tendrement ?

— Il y a des passages dans le livre qui m’ont fait penser que les relations entre cet homme et ma sœur ont été quelque chose de plus que ce que nous avions pensé.

— Vous croyez qu’il a épousé ma mère ?

— Je suis disposé à le croire… mais le mariage, s’il a eu lieu, n’a pas été un mariage ordinaire. Les allusions que l’auteur y fait sont très vagues, mais, par instant, on dirait que l’importance légale de la cérémonie n’a été connue que de l’homme lui-même.

— Qu’est-ce qui vous fait penser cela ?

— Certaines faibles allusions faites par-ci par-là. « Si seulement elle connaissait le lien qui l’attache à moi ! » écrit-il ; « si c’était une femme du monde qui connût ses droits ! » Il y a une signification cachée dans ces demi-phrases, et je ne démêle pas bien où finit la vérité et où commence la fiction ; mais vous lirez le livre, et vous jugerez par vous-même. »

Eustache retourna à Greenlands, tourmenté, mais non tout à fait découragé. Il savait que son oncle lui avait conseillé la seule manière honorable de se conduire vis-à-vis de de Bergerac.

Il lui eût été bien doux de vivre toujours dans cette intimité avec cette gracieuse créature qui l’avait accueilli chez elle avec tant de simplicité et de bonté. Et maintenant, plus il réfléchissait, et plus il était convaincu qu’il fallait renoncer au cher privilège de cette innocente affection, il appréciait plus fortement qu’il ne l’avait fait jusque-là toute la douceur de son existence à Greenlands et la tristesse de celle qui devait lui succéder.

Son ambition l’avait quitté ; ce merveilleux chemin que tout jeune homme croit trouver dans la via sacra qui mène droit au temple de la renommée après avoir traversé le désert non pavé de l’avenir, attendait encore son pied avide. Mais même cette route sacrée lui paraissait triste, désolée, si l’étoile polaire de son existence était obscurcie, ou, pour parler plus simplement, il lui semblait que c’était peu de chose de devenir un grand poète, s’il n’avait pas le bonheur d’être aimé d’Hélène de Bergerac.

Il retourna à Greenlands par le même sentier qu’il avait suivi l’année précédente, juste à la même époque quand il arrivait en étranger.

Ah ! combien le paysage du comté de Berks lui semblait d’une beauté ineffable dans la maturité charmante d’un riche été, les hautes haies fournies, les sentiers sinueux, les montagnes lointaines !

« Et je vais quitter tout cela… et elle aussi, pensait-il ; je vais m’exiler moi-même de cet asile qu’Horace aurait aimé et abandonner la vie tranquille, qui est la meilleure éducation du poète. Aujourd’hui, je puis dire que faire son devoir est bien dur. »

Pour la première fois de sa vie le jeune homme se trouvait devant l’autel sur lequel il allait sacrifier son bonheur.

Eustache était résolu, mais très troublé, et la voix du tentateur plaidait à la façon d’Escobar.

« Pourquoi ne pas rester au moins jusqu’à ce que l’ouvrage soit terminé ? disait le tentateur. Tu rendras un mauvais service à ton excellent patron en le privant de ton aide. Ton secret ne peut faire aucun mal tant que tu le renfermeras soigneusement dans ton sein et tu n’es ni assez fou ni assez faible pour le trahir toi-même. »

Et sur cela la voix sévère et froide du devoir répondait à cet argument :

« Comment peux-tu être certain de garder ton secret ? Un mot, un regard de cette folle enfant, et l’histoire sera dite. Quant au grand ouvrage, qui est, sans aucun doute, destiné à être la ruine d’un trop confiant éditeur, tu peux aider presque autant M. de Bergerac à Londres qu’ici. »

Eustache entendit les voix de plusieurs rieurs dans le jardin, comme il arrivait près de la porte pratiquée dans la haie de houx, et parmi elles les notes basses, aristocratiques, de Jerningham.

Hephestus aboya en signe de bienvenue lorsque le jeune homme ouvrit.

Bergerac et Jerningham étaient assis près de la table à thé sous les marronniers, enfoncés dans une savante dispute sur l’islamisme, pendant qu’Hélène s’occupait des tasses et des soucoupes et levait de temps en temps la tête pour se joindre à la conversation ou rire de l’ardeur de la dispute.

« Ainsi M. Jerningham n’a point quitté le comté de Berks, quoiqu’il ait parlé de faire une expédition de plaisir en Norvège la semaine dernière, » pensa Eustache, pas très charmé de voir le maître de Greenlands si complètement admis dans l’intérieur de cette chère demeure.

Hélène, quittant précipitamment le thé, laissa échapper une petite exclamation de joie en voyant le voyageur qui venait de traverser la pelouse. Elle rougit en l’accueillant, mais la rougeur à dix-huit ans signifie très peu de chose.

Jerningham s’arrêta au milieu d’une phrase et regarda la jeune fille avec des yeux inquisiteurs, comme elle tendait sa main au secrétaire de son père.

« Nous sommes bien heureux de vous voir revenir, monsieur Thorburn ! dit-elle. Vous nous avez manqué beaucoup, n’est-ce pas, papa ?

— Oui, ma chère, j’ai été embarrassé de n’avoir pas mon aimable auxiliaire, répondit de Bergerac. Pouvez-vous penser qu’il soit possible, Thorburn, qu’un homme mette en doute le génie original et la puissance créatrice de Mahomet ? »

Ensuite de Bergerac entra dans une longue dissertation sur le sujet qui était si cher à son cœur, et Eustache fut forcé d’écouter dans un respectueux silence, pendant qu’il désirait ardemment parler à Hélène des petites commissions qu’il avait faites pour elle et lui demander des nouvelles de ses oiseaux et de son poulailler.

Il aurait désiré trouver quelque prétexte pour la regarder, entendre sa voix adorée, et toute la poésie du mahométisme lui semblait niaise et prosaïque lorsqu’il la comparait au charme magique d’une seule des paroles de la jeune fille.

La jeunesse et la beauté laissent tomber de leurs lèvres, sans en avoir conscience, des perles et des diamants : perles et diamants invisibles pour les yeux vulgaires, il est vrai, mais qui sont les plus précieuses de toutes les pierreries pour celui qui aime.

Pendant toute cette soirée Eustache se permit d’être heureux plus qu’on ne peut le dire.

La lumière du véritable amour est si magique quand elle se répand sur une scène et l’illumine, que les yeux d’un amant en sont aveuglés et ne voient rien au delà de cette région merveilleuse.

L’avenir existait à peine dans l’esprit d’Eustache pendant cette heureuse soirée d’été. Il vivait dans le présent, et ce singulier vieux jardin, ces marronniers, cette jeune fille en robe blanche assise à leur ombre, vagues comme des fantômes au crépuscule, réalisaient pour lui le monde entier. La grande voûte du ciel, la nouvelle lune, et les nombreuses étoiles, la rivière murmurante, les bois ombreux, et les montagnes lointaines, lui semblaient avoir été créés pour eux deux. Elle était Ève et lui Adam, et c’était son Paradis.

Les voix des deux sages disputant sur les Sunnistes auraient pu tout aussi bien être le murmure du vent d’ouest pour Eustache, tant il avait peu conscience de leur voisinage, une fois qu’il fut libre de causer avec Hélène.

Et cependant, dans le sein d’un de ces sages battait un cœur d’où les passions et les chagrins de la jeunesse n’avaient point encore été bannis ; un cœur qui, à ce moment souffrait cruellement.

Jerningham avait vécu dans le monde et connaissait l’art difficile de soutenir un argument avec souplesse et bon sens, tandis que les préoccupations du moment étaient ailleurs. Il parlait de l’Islamisme, bataillait pour faire triompher ses convictions, ne laissait passer aucune occasion de mettre son adversaire dans son tort, et, néanmoins, pendant tout ce temps sa voix intérieure traitait cette autre question :

« Si j’avais été aussi libre que ce jeune homme, aurais-je pu gagner le cœur de cette aimable fille en l’ayant pour rival ? se demandait-il. Quel don a-t-il que je ne possède… excepté la jeunesse ! Y a-t-il réellement un charme plus divin dans la jeunesse que toutes les grâces de l’esprit ou les grandes façons qui appartiennent à l’âge mûr ? Est-ce seulement le charme physique… d’avoir les joues plus douces et les yeux plus brillants… ou cette indéfinissable fraîcheur d’esprit et de cœur, qui constituent sa supériorité ? Je ne pense pas qu’Hélène soit femme à moins aimer un homme parce qu’il a quelques lignes sur le front et quelques fils d’argent dans les cheveux ; mais je sais qu’il y a une sympathie entre elle et ce jeune homme qui n’existe pas entre elle et moi. Et cependant je doute qu’aucun jeune ambitieux de vingt-cinq ans puisse aimer avec autant de dévouement qu’un homme de mon âge. Ce n’est que lorsqu’il a éprouvé le néant de toutes choses dans sa vie qu’un homme peut se consacrer entièrement à la femme qu’il aime ! »

Pendant les six mois qu’il était resté à Greenlands, Jerningham s’était bien des fois répété que, lors même qu’il eût été libre d’épouser la fille de son vieil ami, il n’aurait pu concevoir aucune espérance. Et cependant il soupirait après sa liberté, et il y avait des moments où il se sentait mal disposé contre l’inoffensive habitante de Hampton.

« Nous ne sommes qu’un obstacle l’un pour l’autre, se disait-il. Si elle avait été plus coupable, nous serions libres, elle d’épouser Desmond, et moi… »

Puis Jerningham réfléchissait sur la manière de s’épouser et de faire les mariages sur le Continent.

S’il eût été en position de demander la main d’Hélène, quoi de plus vraisemblable que cette faveur sans prix lui eût été accordée par l’ami qui l’estimait et l’aimait ?

Très probablement de Bergerac devait être de tous les hommes le plus disposé à donner sa fille à un homme qui fût déjà d’un certain âge, puisque lui-même avait épousé une femme de vingt ans plus jeune que lui et qu’il avait trouvé un parfait bonheur dans cette union.

Jerningham se voyait heureux avec sa jeune femme et se représentait l’existence tranquille qu’il pourrait mener avec une si douce compagne. Ah ! quel port ce serait après les orages qu’il avait éprouvés, la foudre qu’il avait attirée et défiée !

« On ne recueille pas des épines sur un figuier, ni des raisins sur un buisson de ronces, » dit le Divin Maître.

Jerningham se rappelait cette solennelle sentence. Il y a certains préceptes des Saintes Écritures qui ne peuvent sortir de la mémoire, quoique depuis plus d’un quart de siècle on ait vécu en dehors de la foi qui vous les a enseignés.

« Je suppose que j’ai en ce moment une chance de bonheur parfait. Je ne la laisserai pas perdre, se disait-il : la destinée est une sévère maîtresse d’école qui n’a aucune pitié des erreurs de ses élèves. »

IV

« L’oiseau fuit comme le bonheur »

Eustache s’abstint d’ouvrir le paquet que lui avait remis son oncle, jusqu’à ce qu’il se retrouvât dans sa chambre ; la tranquillité solennelle de la nuit remplissait la campagne.

Alors seulement il sentit qu’il avait toute liberté pour entreprendre une tâche qui avait quelque chose de sacré.

Ce n’était qu’un récit mélangé de fiction et de réalité que le livre que son coupable père avait publié ; mais une partie de la vie de sa mère s’y trouvait mêlée.

Son court rêve de bonheur tel qu’il avait été, était renfermé entre les feuilles de ces volumes, comme ces fleurs qui jadis ont brillé de vives couleurs et ont un délicieux parfum, et qu’on trouve pâles et sèches dans un livre qu’on a été longtemps sans ouvrir.

Ce livre s’appelait :

 

LES DÉCEPTIONS DE DION

SUITE DE DION

 

CONFESSION

Par le même Auteur.

 

La conservation dans le second volume du nom qui avait figuré dans le premier semblait indiquer la nature autobiographique des deux ouvrages.

Le héros des Déceptions était le même personnage que celui de la Confession ; le même personnage endurci et dégradé par dix années d’égoïsme et de dissipation.

Le Dion de la Confession avait l’affectation cynique, le ton d’un Alcibiade qui singe la philosophie de Diogène.

Le Dion des Déceptions était réellement cynique, mais il essayait de cacher son cynisme sous une bonhomie affectée.

Eustache resta tard dans la nuit, toujours assis, à lire, avec une inexprimable douleur ; le chagrin, la colère, la sympathie, se partageaient son cœur à mesure qu’il lisait.

Oui, cet ouvrage avait été écrit par son père ; il n’en pouvait douter.

Le premier volume contenait l’histoire de sa mère. Il s’accordait avec le contenu des lettres et l’histoire racontée par Mme Willows. Il lut l’histoire du rêve d’un jour d’une jeune fille idéalisée et poétisée par l’imagination du héros, et dans cette poétique héroïne il reconnut la femme dont la figure pensive s’était éclairée lorsqu’elle le regardait.

L’histoire de la passion d’un jeune étudiant pour la fille d’un marchand était racontée avec une certaine grâce et une certaine poésie. Mais après tout, ce n’était qu’une ancienne histoire ; toujours plus ou moins la légende de Faust et de Marguerite, et il faut être Goethe pour élever une si simple faute jusqu’au sublime.

L’auteur de Dion décrivait très gracieusement sa Marguerite. C’était un Greuze où, par-ci par-là, on retrouvait la touche de Raphaël.

Eustache étudia ce livre avec une ardeur de volonté intense et un grand intérêt.

Les volumes Sibyllins n’étaient pas plus précieux, pour le sage qui les avait achetés si cher, que cette composition, inspirée par l’amour de parler de soi, pour celui qui au milieu du livre avait trouvé un feuillet de la vie de sa mère.

Combien y avait-il de pages qui contenaient la vérité simple et sans fard ?

Combien y en avait-il qui n’étaient que l’exercice d’une imagination romanesque ?

Telle était la question d’où dépendait la valeur de l’ouvrage.

D’un côté, il semblait peu vraisemblable qu’un homme eût publié l’histoire de ses mauvaises actions et fait l’anatomie de son cœur pour le plaisir des lecteurs de romans.

D’un autre, il est certain que quelques hommes, par esprit de vanité, ont fait imprimer la confession de fautes plus viles et de bassesses plus réfléchies que les méfaits avoués par l’auteur de Dion.

Eustache se souvenait des Confessions de J.-J. Rousseau et se disait qu’il n’y a aucune vilenie que celui qui aime à parler de soi ne trouve intéressante.

Mais la preuve la plus forte qui venait appuyer l’idée que les Déceptions de Dion étaient d’un bout à l’autre le récit d’événements véritables était que les pages où l’auteur avait décrit le temps où il faisait la cour à la fille d’un marchand était la reproduction exacte de l’histoire de sa mère qu’Eustache connaissait.

La tranquille petite ville au bord de la mer, plus gaie dans ce temps qu’aujourd’hui, la boutique du libraire, l’étendue de sable jaune au delà des rochers, le temps de l’année, l’intervalle qui s’était écoulé entre la déclaration et l’enlèvement : tout correspondait exactement avec la date de cette triste histoire dont chaque détail était écrit dans le cœur de Thorburn.

Tout le long du livre, les lieux et les personnes n’étaient indiqués que par des initiales, et cela seul lui donnait en quelque sorte l’apparence surannée. Cette circonstance donnait aussi plus de poids à l’idée qu’il y avait dans ce livre très peu d’invention absolue.

Eustache lut les deux minces volumes depuis le commencement jusqu’à la fin dans la même séance.

Il avait commencé à lire avant minuit, et le grand soleil d’été brillait sur lui, et les oiseaux chantaient à gorge déployée dans les bois, quand il ferma le second volume.

Pour lui, chaque page avait un intérêt absorbant. La lecture de ce livre était comme l’autopsie du cœur et de l’esprit de son père, et il y avait quelque chose de la curiosité scientifique d’un chirurgien dans le soin scrupuleux avec lequel il lisait.

S’il trouvait quelques pages bien venues, il était décidé à les poser per contra dans le redoutable compte qu’il tenait contre son père inconnu.

Il avait besoin de sonder la profondeur du vice dans l’âme de cet ennemi sans nom.

Il avait besoin de constater tout le mal que cet homme avait fait à sa mère morte, à cette chère partie de lui-même.

Il lut ce livre d’un bout à l’autre, sans chanceler, ne s’arrêtant que pour marquer les passages qui lui semblaient raconter l’histoire de Célia Mayfield ou ceux qui se rapportaient, quoique indirectement, à cette histoire.

Il était six heures et demie lorsqu’il finissait la dernière page et le déjeuner était à sept heures et demie.

Heureusement, Thorburn était à cet âge privilégié où un homme peut se passer de sommeil et trouve autant de rafraîchissement dans un seau d’eau froide qu’un homme robuste entre deux âges peut en trouver dans le repos d’une longue nuit. De sorte qu’il fit sa toilette, descendit dans la jolie petite salle à manger, très peu fatigué par sa veille.

Jerningham, après avoir quitté le cottage, s’était promené sur le bord de l’eau et avait vu de la lumière à la croisée du secrétaire ; il se demanda ce que le jeune homme pouvait faire.

« Il est dans les douleurs de l’enfantement de quelque sonnet, sans aucun doute, pensait le maître de Greenlands. Comme il semblait heureux en revenant chez ces gens et avec quel sourire elle l’a accueilli ! Et penser que, si je donnais tout ce que je possède au monde, toute l’affection de mon cœur, et mon orgueil et ma vie par-dessus le marché, je ne pourrais pas acheter un sourire comme celui-là ! Je pouvais obtenir autrefois des sourires en les demandant, les plus beaux visages rayonnaient en me regardant avec autant de libéralité et de spontanéité que le soleil, et je passais sans en aimer une pour éclairer ma vieillesse. Ah ! sûrement il y a un monde où nous recommencerons notre existence, éclairés par les folies du passé, quelque chose comme le ciel de Swedenborg où les ombres des êtres que nous aimons ici nous retrouveront, et nous revivrons parmi elles régénérés et spiritualisés, et nous réparerons les erreurs et les méprises de notre existence terrestre. »

Hélène revenait du jardin avec un tablier rempli de fleurs, au moment où Eustache entrait dans la salle à manger.

Ils se mirent à arranger les fleurs dans de vieux vases et dans de vieux bols ; le nivellement des tiges, l’enlèvement des feuilles trop nombreuses, le choix des roses et des jasmins, des chèvrefeuilles et des géraniums couverts de rosée, sont la plus dangereuse de toutes les occupations pour deux jeunes gens qui veulent se cacher le secret que ces deux-là essayaient de garder.

Ils furent cependant d’une réserve extrême.

Il y avait dans le cœur d’Eustache un sombre chagrin qui le rendait plus silencieux que d’habitude. Il n’avait pas le courage de faire de questions plaisantes sur le jardin et le poulailler, la volière et la serre, de demander si ses verbes grecs ou latins étaient faits, enfin tout ce qui jusqu’à ce moment avait été une source de plaisirs et de rires infaillible.

Cette longue nuit de veille l’avait attristé : le mystère qui planait sur l’histoire de sa mère avait amené dans son esprit la conviction d’un stigmate ineffaçable sur son nom et sur sa famille, et cela le remplissait d’une nouvelle amertume.

« Est-ce que le père de cette jeune fille, avec son orgueil de race espagnole et sa généalogie qui remonte à une demi-douzaine de siècles, arrivera jamais à me pardonner ma naissance sans ancêtres ? se disait-il. Si sous tous les autres rapports j’étais le prétendant qu’il aurait choisi pour sa fille unique, pourra-t-il oublier la barre sinistre qui rend mon écusson indigne de figurer à côté du sien ? »

Puis, le jeune poète se rappelait sa pauvreté et se moquait de lui-même, amèrement, d’avoir jamais eu la folie de croire, même dans un moment d’illusion, que de Bergerac l’accepterait pour gendre.

« Mon oncle voit les choses sous leur vrai jour, se disait-il, il m’a montré mon devoir, et je le ferai. »

Hélène vit le nuage qui était sur sa figure et se demanda qu’est-ce qui pouvait l’avoir changé si soudainement.

La veille au soir même il avait paru si gai, si heureux ! ce matin il était silencieux et pensif, et quelque chose lui disait que ses pensées étaient tristes.

« J’ai peur que vous n’ayez appris quelque mauvaise nouvelle pendant que vous étiez à la ville, dit-elle avec anxiété, et cependant hier soir vous paraissiez avoir le cœur si léger…

— La tête légère, peut-être. Il y a une espèce d’enivrement dans une conversation à bâtons rompus avec quelqu’un qu’on aime et en qui on a confiance. Et hier soir même l’atmosphère était enivrante, la nouvelle lune, toute pâle ; les fleurs, la rivière, tout cela montait au cerveau. Le matin est l’heure du bon sens. L’espérance, la foi, le bonheur, qui n’étaient que des fantômes, s’évanouissent au chant du coq. La lumière du jour fait revenir le règne de la sagesse mondaine et ses règles paraissent très dures.

— Est-ce qu’elle vous semble une dure institutrice, monsieur Thorburn ?

— Oui, elle m’apprend de cruelles vérités, froidement, sans pitié. ».

Hélène parut embarrassée. Elle sentait que la conversation devenait dangereuse et se demandait si une question de plus ne provoquerait pas un trouble, une émotion.

Elle agit donc sagement en s’arrêtant et revint à des sujets plus bénins, les fleurs, les oiseaux.

Mais de temps à autre elle jetait un regard furtif sur la figure grave d’Eustache : elle vit bien qu’il était malheureux.

De Bergerac arriva de sa bibliothèque avant qu’ils eussent fini d’arranger les fleurs.

Il était le premier levé de la maison et venait se mettre à table pour déjeuner, il était rafraichi et ragaillardi par une heure de lecture qu’il avait faite auparavant.

« J’ai regardé votre livre de notes, Thorburn, dit-il ; vous avez fait merveille. Les extraits de ces vieux manuscrits vénitiens sont sans prix pour moi ! Vous avez dû travailler beaucoup pendant votre absence.

— Je suis resté attaché à mon pupitre avec beaucoup d’assiduité, mais je suis plus que payé, si mes extraits sont de nature à vous être utiles.

— Ils sont extrêmement précieux. Où aurais-je pu trouver un autre secrétaire ? Vous serez capable de finir mon livre un jour.

— Papa !… s’écria Hélène tendrement.

— Ne me regarde pas si tristement, chère enfant. Si je vivais jusqu’à l’âge du vieux Pan, mon livre serait à peine achevé. Tu ne sais pas combien un tel sujet grandit devant l’écrivain, combien il voit mondes sur mondes s’ouvrir devant ses yeux éblouis, toujours éloignés, toujours nouveaux, roulant dans l’immensité. Partout il y a des trésors pour l’imagination de l’homme qui l’étonnent et le terrifient, et il se demande avec une honte et une humiliation des plus profondes : Est-ce celui-là que j’ai mis dans mon catalogue ? Est-ce celui-là que j’ai pensé devoir être cité et résumé dans ma courte introduction ? Selon la tradition des Rabbins qu’était l’univers ? Dans la croyance de Zoroastre quels mondes inexplorés et inexplorables ? Quels charmants rêves fantastiques ! Quelle sublime profondeur de pensées ! Quelle grandeur de conception dans les pieux mystères de Brahma et de Bouddha ! Dans ces mondes invisibles, il y a des peuples de races différentes, et à chaque nouveau voyage dans les royaumes de l’imagination illimitée ces mondes s’étendent et deviennent plus grands à nos regards. Dieux et démons, anges du bien et du mal, prennent des formes plus gigantesques, des attributs plus effrayants. L’enfer s’enfonce à des profondeurs insondables. Le ciel s’élève au-dessus de la portée de l’intelligence humaine. Frappées, éperdues, les âmes faibles fuient épouvantées devant ces merveilles barbares et se réfugient dans le port de la foi chrétienne. Ah ! combien simple et beau paraît le Rédempteur de l’Occident après la formidable démonologie de l’Orient, commençant au martyre du magnanime Prométhée, le serviteur du fabuleux Hercule, et finissant par l’expiation du divin Christ ! »

De Bergerac s’étendit alors sur une de ses théories favorites, le duel des doctrines du paganisme de l’Orient et du Christianisme et batailla avec Eustache pour soutenir son hypothèse chérie que les fables de la Grèce n’étaient qu’une altération de la Bible, et que les histoires de Prométhée et d’Hercule n’étaient que la simple et grossière image symbolique de la plus sainte et plus pure histoire du Rédempteur des hommes.

Ils continuèrent le combat en comparant la mythologie.

Des deux hommes, Eustache était le chrétien le plus ardent.

De Bergerac se rendait chaque dimanche à une jolie petite église catholique romaine à demi cachée dans le jardin champêtre, au delà de Windsor, mais sa foi aurait à peine pu satisfaire aux exigences d’un directeur orthodoxe.

Le jeune homme avait passé à pied sec à travers l’océan sans bornes de la doctrine fabuleuse pour trouver un refuge dans ce havre dont son patron avait parlé ; dans cet asile de repos pour l’âme errante où le désir passionné de résoudre la grande énigme se transforme en la simple foi de l’enfance.

Eustache avait appris des lèvres de sa mère cette tendre religion du cœur que les admirateurs du paganisme essaient en vain de comparer à la dure logique de Platon ou aux axiomes de morale de Confucius. Il s’était même plus fortement attaché à cette foi depuis la mort de sa mère.

Si ce n’était pour lui, c’était pour elle, il avait besoin de croire.

Où aurait-il pu trouver autre part l’espérance et la consolation en pensant à son triste pèlerinage ?

Ici-bas ses faibles pieds avaient marché sur de durs chemins tortueux, le fardeau qu’elle avait porté avait été pénible et pesant. Comme toute destinée terrestre sans nul espoir de compensation au delà des régions de la terre, la vie de Célia n’aurait semblé qu’une longue série d’amertumes… la vengeance décrétée par une Némésis sans pitié plutôt que le châtiment d’un Dieu miséricordieux.

Mais si, après la triste fin de ce douloureux voyage, le voyageur trouve le repos et le pardon dans les régions incompréhensibles pour l’esprit retenu sur la terre, le pèlerinage ne paraît plus si dur, le fardeau si pesant, et l’énigme de tous les chagrins terrestres a reçu sa réponse.

C’était cette espérance qui était chère au cœur du fils de Célia, et pour cette croyance il luttait énergiquement dans les discussions qu’il avait avec son patron, refusant de céder un seul pouce du terrain sur lequel la mission de son maître reposait. Il ne voulait accepter pour le divin Rédempteur nul proche cousinage avec Bouddha ou Confucius, nulle ressemblance nuageuse avec Denis, Prométhée, ou Hercule, ni parenté intellectuelle avec Zoroastre ou Mahomet ; car il était résolu et inflexible sur la vérité et toute la vérité de l’Évangile, qu’il avait lu sur les genoux de sa mère.

S’il avait été tant soi peu jésuite, il n’aurait pas mieux avancé sa cause avec Hélène qu’en se faisant le champion de la vraie foi.

Elle aussi avait appris ses premières et ses meilleures leçons des lèvres d’une mère, et la largeur de vues philosophiques présentées constamment devant elle dans la conversation de son père n’avait pu en aucune manière altérer la simplicité de ces premiers enseignements. Elle entendait les déductions indépendantes de son père avec un constant regret, et espérait toujours que le jour viendrait où il verrait les choses sous la même mystérieuse lumière qui les lui rendait si belles et si sacrées.

Ce jour-là, Eustache était plus ardent que d’habitude.

N’était-ce pas parce qu’il allait faire son premier sacrifice en témoignage de sa foi ?

Ce n’était pas sur l’autel de l’honneur païen qu’il était prêt à sacrifier son bonheur, mais sur celui du devoir chrétien.

Il décida qu’il ne fallait pas perdre de temps à accomplir ce cruel sacrifice. Il fallait que le couteau fût affilé tout de suite pour le meurtre d’Isaac. Et, dans ce cas, il n’y avait, hélas ! nul espoir d’intervention divine.

V

Les déceptions de Dion

Le secrétaire sortit et alla dans le parc en descendant le chemin d’arbustes qui menait au bord de la rivière.

C’était la partie la plus solitaire et la plus sauvage de la propriété de Jerningham, et la solitude était ce dont Eustache avait besoin ce jour-là.

Il avait apporté avec lui non son propre poème, mais les deux minces volumes qui contenaient l’histoire de la jeunesse de sa mère et dans lesquels il avait reconnu la main de son père inconnu.

Il avait besoin de lire ce livre une seconde fois, même plus lentement et avec plus d’attention encore qu’il ne l’avait fait la première. Il voulait tenter, était-ce possible ? de sonder la véritable profondeur du cœur de son père.

La tranquillité de ce jour d’été et le calme des bois étaient bien faits pour la méditation.

Eustache s’éloigna d’un mille et demi du cottage avant d’ouvrir son livre.

Le siège qu’il choisit était un dur banc rustique dans un creux du rivage, séparé de la rivière par une haie, un banc qui, dans les grandes crues, était à demi couvert par les eaux. Le rivage en pente, raboteux, s’élevait derrière.

Le jeune homme s’appuya paresseusement pour lire contre le gazon court et brûlé du bord de la rivière.

La portion du livre la plus intéressante pour lui était ce que l’auteur disait en termes cyniques, à demi plaisants, sur sa courte illusion, sa petite comédie arcadienne de la vie rustique avec la jeune fille dont le cœur était brisé, et la cruelle tragédie par laquelle elle avait fini.

La scène dépeinte dans cette portion de l’histoire se passait dans des lieux sinistres ; des montagnes couronnées de neige formaient l’arrière-plan du paysage ; la mer était tout près ; tout était gigantesque, rude, et sauvage.

Cependant on ne faisait pas mention de coutumes étrangères ou de peuple étranger.

Il y avait une certaine familiarité dans toutes choses qui n’était guère compatible avec l’idée que cette petite ville rustique où Dion avait demeuré était éloignée de l’Angleterre, et Eustache fut convaincu que le lieu où l’histoire s’était passée devait être dans les États Britanniques.

La description du paysage pouvait s’appliquer à plusieurs endroits d’Écosse, du pays de Galles, et même d’Irlande, mais tout d’abord il semblait qu’elle ne pouvait désigner une localité exacte, tant les indications étaient vagues.

Le récit avait été évidemment écrit longtemps après que les événements s’étaient passés.

La froide lumière de la mémoire éclairait seulement les pages. Les déceptions survenues avaient rempli d’amertume l’esprit de l’écrivain et donné de la tristesse à ses souvenirs.

C’était, il faut l’avouer, la confession d’un homme infiniment plus mauvais que l’auteur de Dion.

Les pages suivantes étaient celles qui avaient appris à Eustache comment le rêve de sa mère avait été brusquement interrompu :

« Je crois qu’il y avait à peine un mois que nous étions au H – H – quand je commençai à découvrir combien ma méprise avait été profonde.

« Ma pauvre C. me donnait dans une grande mesure son affection, sa tendresse, et une folle admiration pour mes facultés intellectuelles, qui approchait de l’idolâtrie ; mais elle ne pouvait me donner le plus haut tribut de l’abnégation d’elle-même.

« C’était une de ces natures qui ne sont pas faites pour le sacrifice. La grandeur des âmes héroïques manquait dans son aimable cœur.

« Pour un homme dont le temps aurait été occupé par les incessantes luttes de la vie qu’on appelle les affaires et qui ne demande rien aux dieux qu’un ange dans son ménage, renfermée dans le port d’un cercle domestique, à l’abri de toutes les tempêtes du sort, cette chère enfant aurait semblé la plus adorable des femmes.

« Je pense toujours à elle avec une grande tendresse, mais je ne puis oublier la tristesse qui s’empara de moi lorsque je m’aperçus qu’il y avait si peu de sympathie entre nous.

« Longtemps elle s’abstint de me faire aucun reproche, et même de me laisser voir son chagrin. Mais je voyais qu’elle n’était pas heureuse, et ce fait en lui-même était une torture pour un homme d’une nature sensitive et de nerfs irritables.

« Un regard, un soupir à demi étouffé, venait de temps à autre me dire que je n’avais pas trouvé une compagne, mais une victime.

« Le sourire dont l’angélique douceur m’avait charmé dans la fille du libraire s’était terni et presque évanoui, cela ressemblait à une légende du moyen âge.

« Une beauté céleste rencontrée par un chevalier dans les ténèbres hantées d’une forêt enchantée est transformée en une simple mortelle, et le fou chevalier qui a cru emporter sur son cheval une divinité à son château s’éveille et se trouve nez à nez avec une paysanne.

« Ce fut là ma première et plus triste déception.

« Je jetai un regard en arrière et me demandai si c’était ce que j’avais espéré et sur quoi j’avais fondé mes espérances.

« Parce que cette pauvre fille avait une figure comme celle de la Béatrix Cenci du Guide, parce qu’elle avait loué mon livre avec sa voix douce, en des phrases simples, je m’étais imaginé que j’avais trouvé l’Égérie de mes rêves, l’âme sœur, l’influence inspiratrice et excitante que tout poète cherche dans l’objet de son amour.

« J’avais l’habitude de croire mes pensées très grandes dans ce temps.

« Il y avait des moments où je désirais ardemment quelqu’un pour partager mes rêves.

« J’étais plongé tout entier dans la poésie de Shelley ; j’avais besoin de trouver une Cynthie,

 

Un second moi-même plus chéri et plus beau.

……

Mes pensées étaient toutes ses pensées avant qu’exaltées

Par la musique et l’inspiration elles ne débordassent en poésie.

Et elle, toujours avec sa figure pâle et sérieuse,

Quoique brillamment animée par ses sentiments,

Se tournait vers moi avec une grâce indicible,

Épiant l’espérance que son cœur avait fait naître dans le mien.

 

Cette communion avec un être plus pur allumait en moi

Un zèle plus intense et me rendait plus apte

Aux connaissances que son esprit et le mien recherchaient,

Ne laissant à la nature humaine que peu de secrets.

Ah ! combien Cynthie craignait peu le mal et ses apparences !

Quelle âme forte et douce tout à la fois,

Que la mort, la peine, ou le péril ne pouvaient troubler,

Et cependant remplie de tendresse !

 

« Voilà quel était le brillant idéal de mon rêve, et au lieu de cela, qu’avais-je trouvé ?

« Une gentille jeune fille dont l’éducation dépassait à peine le contenu de l’abrégé de Pinnock et qui passait les heures à pleurer en secret parce qu’elle avait offensé son père, petit marchand dans une ville de province, et avait perdu sa position sociale dans ce misérable petit monde qui était pour elle le commencement et la fin de l’univers. Hélas ! pour mes ardentes illusions, était-ce

 

Cette âme forte et douce que la mort, la peine, ou le plaisir ne pouvaient troubler ?

 

« Il y avait, en vérité, des moments où quelque gracieuse et poétique pensée s’échappait des lèvres écarlates de la pauvre enfant, mais elle était tellement timide qu’elle n’osait jamais exprimer avec une netteté suffisante ce qu’elle pouvait sentir.

« Quelquefois, dans la solennelle tranquillité d’une nuit éclairée par la lune, lorsque nous avions erré le long de quelque sentier raboteux de la montagne et atteint un endroit d’où nous pouvions apercevoir la grande mer, qui, de tous les spectacles du théâtre de la nature, était celui qui impressionnait le plus cette fillette, je voyais que son esprit, inspiré en quelque sorte par la grandeur du tableau, abandonnait ses petitesses.

« N’y a-t-il pas, en vérité, de courts moments d’ivresse intellectuelle dans lesquels l’esprit échappe à son ennuyeuse servitude et flotte dans l’immensité sur les ailes de l’inspiration ?

« — Si nous pouvions rester ici toujours, me disait-elle un soir où nous étions assis dans le petit temple classique de D. P., regardant de ce promontoire rocailleux la mer sans limite, si cette clarté pouvait briller toujours avec ses ombres profondes s’enfonçant pour dormir sous l’abri des rochers, je crois qu’on pourrait oublier tout ce qu’il y a de plus pénible dans le monde. Ici, je ne me souviens de rien, excepté que vous et moi sommes ensemble à la clarté de la lune. Le passé, le présent, l’avenir, semblent se confondre à cette heure. Je puis presque m’imaginer que les vagues et les rochers éprouvent comme une sorte de bonheur, un sentiment de délices lorsque la lune brille sur eux. Il est difficile de penser que les vagues n’éprouvent rien lorsqu’elles s’avancent sur le sable avec ce mouvement à demi joyeux, à demi furtif, comme les nymphes dont vous parlez qui dansent en secret de peur d’éveiller le dieu de la mer.

« — Si vous aviez vécu au temps où il y avait des dieux sur la terre, je pense, C., que vous seriez tombée amoureuse de Poséidon.

« Elle regarda à travers la mer avec une lumière rêveuse dans les yeux, et ayant ses lèvres à demi ouvertes comme si réellement elle eût vu une bande de nymphes avec des écharpes blanches comme neige danser sur la grande étendue de sable à l’ombre du promontoire.

« — Qu’est-ce que Pos… ? demanda-t-elle avec étonnement.

« — Poséidon est l’un des fils aînés du Temps et de la Grande Mère, le Dieu de la mer dont vous parliez tout à l’heure. Je pense que si vous aviez vécu dans l’âge d’or et que vous ayez rencontré l’amant de Tyro, vous l’auriez aimé comme elle le fit. Je n’ai jamais vu une tendresse aussi passionnée pour la mer que celle qui se trahit dans vos regards et dans vos paroles.

« — Oui, dit-elle, j’ai toujours aimé la mer avec un sentiment que je n’ai jamais pu exprimer, comme s’il y avait, en vérité, un cœur humain dans cet immense océan. Lorsque je suis… quand vous avez prolongé votre absence plus longtemps que d’habitude et que je me sens solitaire, je viens ici et je reste des heures à regarder les vagues s’avancer doucement et à penser.

« Et là sa voix trembla un peu, et je m’aperçus que les pensées dont elle parlait étaient tristes.

« Il en était toujours ainsi entre nous.

« Pendant un moment, elle semblait une compagne, une âme sœur, mais l’instant d’après, nous retombions dans les ennuyeuses réalités de la vie commune, et je me sentais oppressé par l’atmosphère de B –.

« Son manque absolu d’éducation créait un gouffre entre nous que l’amour même ne pouvait combler.

« Le fait qu’elle était intelligente, avait quelque jugement, n’était pas suffisant pour rendre possible une continuelle intimité entre nous.

« Les régions qui, pour moi, étaient peuplées de tant de merveilleuses et brillantes images, étaient pour elle vides et stériles comme les plaines désertes du centre de l’Afrique.

« Les fleurs sauvages du monde intellectuel prenaient promptement racine dans son esprit superficiel, mais ses pensées manquaient de fond.

« Je me fatiguai des conversations dans lesquelles ma partie était presque un monologue ; je me fatiguai des longs tête-à-tête sans amusant paradoxe qui ne m’enrichissaient d’aucune idée philosophique.

« De jour en jour je revenais à mes livres pour me tenir lieu de compagnie.

« La pauvre enfant s’en aperçut avec un évident chagrin. Un jour, elle me demanda avec un ton et des regards suppliants pourquoi je ne causais plus longtemps avec elle, comme je l’avais fait autrefois, sur les livres que je lisais et les sujets que j’avais choisis pour mes écrits futurs.

« Je lui dis franchement que c’était fatigant pour moi de lui parler de choses pour lesquelles elle n’avait évidemment aucune sympathie.

« En vérité ! s’écria-t-elle, vous vous trompez. Je sympathise avec toutes vos pensées… je puis me représenter tout ce que vous comprenez. Les mondes et les peuples dont vous me parlez, les cultes sauvages et extraordinaires de ces peuples étrangers, je puis me les imaginer et les voir. Il y a un peu d’obscurité et d’ombre pour moi, mais je les vois et j’aime bien à en entendre parler. Je ne puis discuter ces choses avec vous comme une personne intelligente le ferait, et je ne puis vous dire la moitié des pensées et des sentiments qu’elles me font éprouver : mais être assise près de vous lorsque vous lisez ou écrivez, veiller le moment où vous serez fatigué de vos livres et où vous me regarderez et me parlerez, c’est le parfait bonheur pour moi… le seul que j’aie maintenant.

« Là, sa voix devint tremblante et elle s’interrompit.

« — Si vous vouliez seulement m’apprendre à comprendre les choses qui vous intéressent, si vous me laissiez lire vos livres, je serais une compagne plus convenable pour vous, dit-elle aussitôt.

« Je laissai échapper un gémissement à l’impossibilité de cette idée.

« Je ne pouvais apprendre à cette pauvre enfant à être un second moi-même, à éprouver mes sympathies, à devenir ma Cynthie.

« J’enviais à Shelley son sort plus heureux et ce brillant esprit qui

 

Marchait aussi vite que la lumière à travers les nuages.

 

Mais Shelley s’était aussi trompé et avait vidé la coupe amère de la déception avant de trouver son idéal.

« Je sais qu’il y a des hommes qui ont su dresser leurs femmes, mais jamais je n’ai pu admettre l’idée d’un amant faisant le pédagogue.

« C. demandait à lire les livres que je lisais ; id est K.O. Muller dans l’original allemand ; l’Orestie dans l’original grec ; l’Étude sur la tradition Hindoue, publiée par la Société de l’Arianisme ; les Ducs de Bourgogne, par M. de Barante ; les vieilles balades de la France ; et, de temps en temps, un coup d’œil jeté sur Catulle, Juvénal, Lucrèce, et Horace.

« Tels étaient les livres que je lisais sans grands profits, à bâtons rompus, car toute ma vie j’ai eu le défaut de ne pas savoir mettre de l’ordre dans mes lectures.

« Quelques pages de l’un, un regard jeté au hasard entre les pages d’un autre, une échappée, un saut, un bond entre les légendes orientales et la philosophie platonicienne, trouvant partout quelque ressemblance forcée, quelque point de comparaison.

« Je dis à ma pauvre C. qu’il m’était impossible de lui apprendre quelque chose.

« Cependant, en vue de satisfaire la soif de connaissance de la pauvre enfant, j’envoyai une liste de livres à un libraire de Londres, renfermant quelques ouvrages simples et élémentaires de mes poètes favoris, et je présentai cette petite collection à C.

« Je savais qu’elle avait lu tous les poètes dans le magasin de son père et qu’ils lui étaient aussi familiers qu’à moi, mais elle reçut ces livres avec un air de véritable bonheur.

« C’était le premier présent que je lui faisais. C’eût été un plaisir pour moi de lui prodiguer des objets de valeur, mais c’était un plaisir plus exquis de m’abstenir et d’être sûr que nul secours accidentel n’était venu m’aider à obtenir son amour.

« Je pense que la plus ennuyeuse habitude, la lune de miel, doit avoir été inaugurée par quelque ennemi juré du mariage, quelque brute détestant les femmes qui se marie pour découvrir par expérience la meilleure manière de faire un martyre de la vie conjugale.

« Éclairé par l’expérience, cet être misérable se dit : « Je vais introduire un usage qui, dans l’espace d’un court mois, transformera l’époux le plus passionné en indifférent, l’amant idolâtre en expiateur résigné d’une fatale méprise. Pendant un mois, par mon invisible agent, la mode, je condamnerai le mari et la femme à un triste emprisonnement ; leurs fers seront impalpables, leur prison belle et luxueuse, le valet et la femme de chambre, les laquais et les grooms qui leur serviront de geôliers seront complaisants et respectueux, et dans cet affreux esclavage ils n’auront pas de pire châtiment que la société l’un de l’autre ; enchaînés comme les forçats de Toulon, ils parcourront en tous sens l’espace réservé à leur promenade jusqu’à ce que le soleil et la terre leur paraissent également insupportables. Ils examineront sans cesse les profondeurs de leurs âmes et n’y trouveront que des faiblesses ; ils mesureront leurs intelligences, et le résultat sera toujours des plus piètres. Enfin, ils ne seront délivrés que lorsqu’ils auront appris à se détester tout à fait. Vous connaissez tous les deux le vide de vos esprits et la lâcheté de vos cœurs. Allez et commencez votre nouvelle vie, profondément malheureux de savoir que vos misérables existences sont pour toujours liées l’une à l’autre. »

« J’avais projeté et choisi cette résidence au H – H – espérant trouver un rayon de l’Éden dans cette solitude, au milieu des splendeurs de la nature, avec un esprit sain pour guide.

« Si j’avais aimé le sport, j’aurais trouvé à me distraire et je serais revenu le soir à mon nid pour trouver un suffisant accueil dans le sourire de ma bien-aimée.

« Mais j’étais à ce moment étudiant et encore souffrant des suites d’un trop grand travail, que j’avais fait à O –, et un peu des désappointements de ma carrière.

« Je suis très impressionnable, et la société de C. me fatiguait.

« C’était une crise dans ma vie dans laquelle j’aurais eu besoin de l’influence réconfortante d’un esprit plus fort que le mien.

« Son affection même devenait une espèce de tourment. Elle désirait trop me plaire, elle était trop péniblement affectée de mon air un peu ennuyé et craignait trop de perdre mon estime. J’aurais presque pu dire comme Bussy-Rabutin : Je ne pouvais plus souffrir ma maîtresse, tant elle m’aimait.

« Il est inutile de m’appesantir sur l’histoire de cette déception qui était assez grande pour approcher du remords. Je me détestais pour ma folie, j’étais en colère contre cette pauvre jeune fille parce qu’elle ne pouvait être heureuse, ni me rendre heureux.

« S’il y avait un manque d’honneur dans l’inexécution de mes promesses, je le payais chèrement. Ces espèces de serment n’ont jamais l’intention d’être pris sérieusement ; c’est la facile excuse qu’un fidèle chevalier donne à sa bien-aimée.

« Permettez que je sois criminel et parjure, mais soyez toujours parfaite, dit-il ; et la demoiselle accepte cette convention chevaleresque.

« Avec cette pauvre enfant, malheureusement, il n’y avait rien qui ressemblât à de la raison. La sagesse mondaine, les nécessités de position, les liens de famille, lui étaient inconnus.

« — J’ai brisé le cœur de mon père, disait-elle avec son ton larmoyant, qui était devenu presque chronique.

« Après cela naturellement, je me sentais un misérable.

« À cette période de ma vie, je me surprenais quelquefois à me demander ce qui serait advenu, si Faust et Marguerite avaient passé ensemble six mois dans une maisonnette champêtre dans les montagnes du Hartz.

« Assurément il aurait soupiré pour retourner à ses livres, à ses parchemins, à ses creusets, et à ses instruments de mathématiques, à Nostradamus et à son insupportable et terre-à-terre Wagner, à tout, pour échapper à cette ennuyeuse jeune personne.

« Et cependant, où peut-on voir un plus joli tableau que Marguerite effeuillant sa fleur ou ma pauvre C. telle que je la vis pour la première fois penchée avec un air ravi sur mon livre. Ah ! livre fatal qui lui a apporté le chagrin et à moi un ennui inexprimable !

« Si C. eût été raisonnable elle aurait trouvé peu de motifs pour se plaindre de moi.

« Je n’avais aucune intention de briser le lien si légèrement fait.

« Je n’ai jamais oublié que j’étais responsable de la démarche qui devait avoir une si grande influence sur tout le reste de son existence.

« Tout ce qui me révoltait était l’idée que mon existence future à moi serait assombrie par la teinte funèbre que ses visions mélancoliques donnaient à tout ce qui l’entourait.

« À un certain moment, j’eus la pensée qu’elle était tourmentée par l’incertitude de l’avenir et je me hâtais de rassurer son esprit sur ce point.

« — Ma fille chérie, lui dis-je avec une réelle gravité, vous ne pouvez assurément pas douter que mon premier soin sera d’assurer votre avenir. Arrive que pourra, votre prospérité, votre bonheur…, autant qu’un mortel peut les donner…, seront assurés… J’espère que vous n’en doutez pas.

« Elle me regarda avec une expression de morne désespoir que ces derniers temps j’avais plus d’une fois remarquée.

« — Et, dit-elle, serai-je jamais votre femme ?

« Je me détournai en silence, pressai ses pauvres petites mains froides dans les miennes, et la quittai sans lui dire un mot.

« C’est une question à laquelle je ne pouvais répondre, une question qu’elle n’aurait pas dû m’adresser.

« Pendant cette soirée, je me promenais seul dans la triste solitude sous les falaises, et une pensée soudaine éclaira mon esprit.

« — Dieu du ciel ! comment ai-je pu me mettre si complètement au pouvoir de cette fille par ma folie, et quel empire elle aurait sur moi si elle savait s’en servir, ou avait l’âme assez basse pour spéculer sur les avantages de sa situation !

« Je fis réflexion que ce n’était pas dans le caractère de C. de faire le moindre usage du pouvoir que j’avais si involontairement mis dans ses mains. Mais je ne puis m’empêcher de rire tout haut en considérant la folie et l’imprévoyance qui m’avaient mis dans une si périlleuse position.

« Quand nous nous revîmes, C. était pâle comme la mort, et je pus voir qu’elle avait employé le temps qui nous avait séparés à pleurer.

« Je sentis profondément son malheur silencieux et de tout mon cœur j’eus pitié de sa déception enfantine. Jusqu’à ce moment je n’avais jamais supposé un moment qu’elle nourrit l’espérance que je ferais la folie de lui sacrifier ma liberté.

« C’était à cela que je pensais, et non à ma position dans le monde.

« Si j’avais été disposé au mariage, j’aurais aussi volontiers épousé la fille d’un marchand qu’une comtesse.

« C’était le lien même que j’avais en horreur, l’entière abnégation d’un homme qui abandonne le plus divin des dons, la liberté, l’engagement de mon avenir, devant lesquels je reculais avec épouvante.

« — Mon cher amour, dis-je à C. en essayant d’effacer la trace de ses larmes avec mes baisers, je veux vous aimer toute ma vie, si vous le permettez. Et pensez-vous que je vous aimerai moins parce que je n’ai pas demandé à l’archevêque de Canterbury la permission de vous adorer ?

« Puis, je me rendis coupable de ce lieu commun ordinaire en parlant d’un mariage à la face du ciel, qui a été spécialement inventé pour de telles occasions.

« Après cela j’essayai de l’endoctriner avec la philosophie des hommes les plus purs et des poètes, qui ne reconnaît que les lois naturelles.

« Je la suppliai de rompre avec la coutume avilissante de toute chaîne mortelle,

 

Et de marcher aussi libre que la lumière au milieu des nuages.

 

« Mais l’exaltation qui peut s’élever au-dessus de l’esclavage des convenances n’avait pas été donnée à cette pauvre fille.

« Elle revenait toujours à cet inévitable argument : J’ai brisé le cœur de mon père.

« C’était tout à fait en vain que je m’efforçais de lui faire envisager la morale sous un point de vue plus élevé. Ses pensées retournaient toujours dans le même cercle étroit : B –, cette odieuse ville d’eaux et cette assommante collection de marchands qu’elle avait connue dès son enfance.

« — Vous ne savez pas combien mon père est respecté dans la ville, disait-elle piteusement quand je lui rappelais l’insignifiance d’un endroit comme B –, en comparaison du reste de l’univers, et que je m’aventurais à lui suggérer que l’estime et l’approbation de B – ne constituaient pas le plus grand sacrifice que pouvait faire une femme.

« — Quant au respect que ces braves gens avaient pour votre père, quelle valeur avait-il, mon cher amour ? lui demandai-je. Un homme vit vingt ans ou plus dans quelque ville de province endormie, et paie ses dettes et suit les services de l’église de sa paroisse avec une régularité constante et meurt en odeur de sainteté. Un autre jette l’esprit de ses concitoyens hors de ses gonds en faisant de faux billets de banque, en tuant sa femme et ses enfants, ou en mettant le feu à sa maison en vue de tromper la compagnie d’assurances. Quel est le respect dont ces gens-là sont dignes ? On l’accorde à l’homme qui paie ses fournisseurs et va à l’église. Il peut avoir été un vrai tyran, un hypocrite, un fou dans tout l’univers, et ils le respecteront tout de même. Il peut avoir prouvé la quadrature du cercle, ou résolu le problème du mouvement perpétuel, ou inventé la machine à vapeur, ou découvert la vaccine, et, s’il manque de payer son boucher et son boulanger et ne suit pas les offices, ils lui retireront leur estime. La grandeur de l’intelligence et de la conduite est tout à fait au-dessus de leur compréhension ; ils considèrent Colomb comme un caractère incertain et Raleigh comme un homme perdu de réputation.

« Sur ce, je vis des symptômes de larmes et me dépêchai de partir. La chère enfant prenait toutes choses au sérieux. Ah ! combien je soupirais après le gracieux badinage de Kensington Gore, la conversation de mon club, n’importe quoi, plutôt que cette solitude aussi insupportable que poétique.

« Je fis le plan de mon avenir ce soir-là : quelque joli cottage rustique pour C. dans la campagne accidentée située entre Hampstead et Barnett, avec des facilités pour se rendre à la ville, où nécessairement j’aurais ma principale résidence lorsque je ne serais pas à l’étranger.

« J’avais pensé d’abord que C. et moi voyagerions, ensemble, mais je la trouvais beaucoup trop triste.

« Elle était trop ignorante, et n’avait pas l’esprit assez vif pour faire passer son ignorance.

« Elle était enfin le génie du foyer plutôt que la déesse de la poésie, et je résolus de lui créer un intérieur, un abri, loin des orages de la vie où je pourrais aller mettre de l’huile sur mes blessures, et d’où je pourrais retourner dans le monde rafraîchi et réconforté.

« Je me représentais ce logis aussi joli que la richesse et le goût pouvaient le rendre. Nulles fleurs dont ma main prodigue n’aurait désiré orner le sentier de cette pauvre fille.

« Sous ce rapport, je n’ai aucun reproche à me faire. Peu d’existences auraient été plus heureuses que la sienne, si elle avait consenti à se fier à ma direction. Mais ma liberté était un trésor que je ne pouvais me décider à abandonner.

« Tout pouvait peut-être bien se terminer pour nous, sans la malheureuse tournure que prirent les affaires, un hasard dans lequel un fataliste aurait reconnu la main de la destinée, mais où je ne vis qu’un de ces contre-temps qui favorisent le plus souvent l’embrouillement de cet écheveau très embrouillé qu’on appelle la vie.

« Un jour, dans un accès soudain de dégoût contre moi, mes livres, ma compagne et l’univers, je quittai la maison et partis à pied à la recherche de quelque Méphistophélès errant, avec lequel je pourrais échanger mon âme pour éprouver une nouvelle sensation.

« J’avais vingt-cinq ans.

« Ma première jeunesse, comme la fleur sur la pêche, le duvet sur l’aile du papillon, la fraîche rosée du matin, l’éclat du soleil, avait été promptement perdue. Le monde m’appelait un jeune homme, jeune parce que les pensées tristes n’avaient pas encore laissé leurs traces sur son front : elles étaient seulement marquées sur son cœur.

« Je regardai l’horizon de mon existence et je m’aperçus que les étoiles avaient toutes disparu.

« Il n’y avait plus que cette teinte grise et ennuyeuse d’une après-midi sans soleil.

« Il était impossible d’imaginer une perspective plus complètement vide que celle que je regardais.

« Il n’y avait aucun plaisir connu des hommes dont je n’eusse goûté jusqu’à la satiété.

« J’avais essayé de tous, des plus bas comme des plus raffinés.

« Dans leurs récits sur la dissipation romaine, Suétone et Gibbon en ont cité peu, excepté quelques vices bien noirs, que je n’eusse pas pratiqués et trouvés insipides.

« J’avais dormi sous les lys d’Antinoüs et soupé avec des beefsteaks et dû porter avec les gladiateurs de Commode sous la forme moderne de Tom Spring et de Ben Caunt.

« L’amour n’avait pu me donner le bonheur.

« L’amitié, j’avais été trop sage pour la mettre à l’épreuve. Mes amis étaient ceux du riche Timon. Je ne les avais pas évalués assez haut pour faire passer leur affection au creuset d’une prétendue pauvreté. Je les prenais pour ce qu’ils valaient, et ma seule raison de me plaindre d’eux était qu’ils ne réussissaient pas à m’amuser.

« Ma vie était un long bâillement, et si je vivais encore, ce n’était que parce que je ne savais pas si ce purgatoire d’ennui perpétuel ne m’attendrait pas de l’autre côté de l’Achéron.

« Si j’avais été certain d’un enfer comme celui du Dante, rempli d’action, de passion, de fièvre, j’aurais volontiers échangé ma vie imbécile pour les horreurs mouvementées de cet effroyable séjour.

« Ce jour-là particulièrement, ressentant plus que jamais l’ennui de mon existence, j’errai sans but sur le flanc de la montagne, songeant aux pentes escarpées d’Hellas que le paysage me rappelait, et je savais à peine où mes pieds me portaient, lorsque tout à coup je me trouvai dans un endroit qui m’était très familier, et que j’avais jusqu’ici évité, quoiqu’il ne fût pas éloigné de ma demeure.

« J’étais sur la pente de la montagne ; au-dessous de moi était un lac, et entre le point culminant où j’étais et l’eau s’élevaient des colonnes tournoyantes de fumée bleue des cheminées d’une maison que je connaissais très bien.

« C’était le rendez-vous de chasse de E. T., d’un homme qui était sinon mon ami, au moins une de mes plus anciennes connaissances, et il régnait entre nous cette familiarité facile qui passe généralement pour de l’amitié.

« Nous avions été partenaires au whist, aimé les mêmes femmes de par le grand monde et de par le petit monde.

« Nous nous étions acheté des chevaux mutuellement, nous nous étions trompés, plus ou moins, sans le savoir, dans ces marchés ; nous avions tenté, tous les deux, de faire sauter la banque dans une maison de jeu du Palais-Royal ; nous nous étions rendus ensemble au bal de l’Opéra, aux fêtes bruyantes du carnaval avec le Duc de H. et certaines notabilités parisiennes du boulevard de Gand. Si ce n’était pas de l’amitié, je ne sais pas ce que c’était.

« La vue de ces tourbillons de fumée bleue, le souvenir du vacarme de la Rue Lepelletier, des petits soupers au Rocher de Cancale et aux Frères Provençaux, de l’esprit, du vin, de la fièvre, du sang, qui dans ce temps étaient presque du bonheur, agitèrent mes sens et me donnèrent un faible frémissement de plaisir.

« — Si T. est là, je vais lui demander de dîner avec moi, pensai-je. C. s’accoutumera à recevoir mes amis ou à me laisser les recevoir sans elle. J’ai la nostalgie de Londres, je soupire, après l’air des cercles et du Ring. Cela me fera plaisir d’entendre raconter les plus nouveaux scandales par E. T., qui est une mauvaise langue reconnue.

« J’avais quelques raisons de penser que T. résidait là en ce moment.

« La fumée prouvait à elle seule que la maison était habitée. Je savais qu’en son absence cette petite maison était généralement fermée et laissée à la garde d’un berger, qui demeurait dans une cabane dans le bas de la vallée.

« Les finances de mon ami étaient aussi maigres que sa race était haute, il prétendait descendre en ligne droite des Plantagenets et n’était jamais hors des mains des Juifs.

« — Ils me rançonnent pour me faire payer la mauvaise habitude de mes ancêtres qui obtenaient de l’argent en arrachant les dents d’Israël, dit-il ; mais nous avons changé tout cela. Isaac de York a la meilleure part aujourd’hui, et il arrache les dents au giaour.

« Je laissai de côté l’étroit sentier qui bordait la montagne, et je descendis la pente en me dirigeant vers le pied-à-terre d’E. T.

« J’étais absurdement heureux de voir un homme dont je méprisais complètement le caractère et dont j’aurais appris la mort sans éprouver rien de plus qu’un regret passager.

« Dans mon entière fatigue de moi-même, et de mes pensées, je ne m’inquiétais point dans quel cloaque je trouverais un refuge.

« La porte du petit domaine se balançait paresseusement sur ses gonds, je la poussai pour entrer et traversai la petite pelouse entourée d’arbustes, de sapins, et de lauriers.

« En m’approchant du porche, je vis la lumière rouge d’un feu clair par l’une des croisées basses et fus reçu par les aboiements en chœur de bichons dont les voix résonnaient à travers la porte ouverte.

« Il n’était pas nécessaire de faire aucune cérémonie dans cet endroit sauvage, et même si j’avais voulu m’en tenir aux formalités d’usage je n’aurais trouvé ni marteau ni sonnette.

« Je marchai droit au vestibule, ou mieux à l’antichambre, car le premier dire est trop pompeux pour une si petite pièce, et je fus immédiatement frappé par le changement qui s’était opéré dans ce lieu depuis un an que je l’avais vu.

« C’était alors un grossier chaos de fusils, d’attirail de pêche, de jeux de cannes, de masques d’escrime, de gants de boxe, de plastrons, de pipes, de pardessus, de guêtres en cuir, de bottes de pêche, de mackinthoses, et d’habits de cheval, sentant l’odeur du vieux tabac et continuellement encombré par une demi-douzaine de chiens hargneux.

« Cette pièce était maintenant aussi soignée que le boudoir d’une femme ; le parquet était couvert d’une peau de mouton écarlate, les murs tapissés de gravures françaises.

« Une portière de velours cachait à moitié l’entrée de la salle à manger de mon ami, juste assez pour laisser apercevoir un tableau qui y était suspendu, une table servie pour un lunch avec du linge blanc comme neige et des verres étincelants.

« Cinq ou six petits chiens sortirent de la chambre en jappant et m’assaillirent avec une rage bruyante. Ce n’était pas des spécimens de la race canine que j’avais vus jusque-là.

« Mon ami avait toujours recherché les plus grosses et les plus sauvages espèces, les dogues du comté de Lancastre, les Danois qui chassent les loups, les véritables Titans de la race canine, les Terre-Neuve et les chiens du Mont Saint-Bernard. Les petites bêtes qui venaient à ma rencontre étaient les descendantes apoplectiques des Castlemaine et des Portsmouth emmaillottées dans la pourpre de Charles II. Parmi elles il y avait un couple de roquets au poil roux, ayant des traits de nègre, le visage basané, et les jambes courtes, torses.

« Au milieu de leurs jappements on n’entendit pas mon entrée.

« Je m’arrêtais pour les examiner et je fus étonné d’apercevoir que le collier de l’un des épagneuls était le plus joli joujou de filigrane d’or orné de mosaïque.

« — Mon ami s’est-il métamorphosé en petit-maître ? me demandais-je.

« Un second regard jeté sur le collier m’y fit voir le nom de Carlitz.

« Carlitz ! N’as-tu pas lu, aimable lecteur, les contes Orientaux qui nous racontent comment, par la baguette d’une magicienne, s’élève tout à coup un beau palais au milieu d’un désert stérile, où des oiseaux chantent, où des fontaines jaillissent à la lumière du soleil, et où, au milieu des fleurs, des fontaines, des oiseaux, et des colonnades de porphyre s’avance en dansant sur un pavé de mosaïque une créature plus belle que les oiseaux et les fleurs des tropiques ?

« La princesse des contes de fées, l’Orient personnifié avec tous ses charmes languissants, sa douceur enivrante, ses couleurs et sa musique, son soleil et ses parfums, se mêlaient dans cette divine créature terrestre.

« Était-ce son nom que j’avais vu sur le collier que j’avais examiné ?

« Était-ce la baguette d’une magicienne de premier ordre qui avait évoqué cette déesse dans cette vallée déserte où je n’avais pensé trouver qu’une connaissance ordinaire ?

« Carlitz ! Essaierai-je de la décrire ?… Décrire ce qui est indescriptible !…

« Tu la connais, lecteur, elle a brillé sur toi, car pour ne l’avoir pas vue il faudrait être un esclave si borné que je ne puis penser que ce livre tomberait en des mains si indignes.

« Je dirai d’elle ce que Lysippe disait d’Athènes :

 

Si tu n’as pas vu Carlitz, tu n’es qu’une bûche,

Si tu l’as vue sans être charmé, tu n’es qu’un âne !

 

« Ou si, en raison de ton absence dans les pays lointains, tu ne l’as pas vue, imagine-toi la plus belle princesse que ton amour des fées ait créée dans ton enfance, place-la sur le théâtre du monde, où elle est l’étoile admirée par des milliers d’yeux, l’idole de cœurs innombrables, le sujet de toutes les conversations et des commérages de tous les journaux, où, en un mot, elle est l’astre à la mode ; donne-lui la voix la plus puissante et la plus rare, les sourires qui enchantent l’imagination, les accents qui captivent l’âme ; entoure-la de tous les plus charmants objets d’art que le goût ait jamais inventés et collectionnés, et tu n’auras qu’une faible image de cet être céleste que les hommes appellent Carlitz !

« Elle vit encore ! Elle marche toujours et représente la vie et la lumière, et une fois qu’on l’a vue elle est toujours devant les yeux, mais le premier éclat de sa beauté est passé, sa voix riche et pleine a perdu quelques notes de son ancien registre.

« Elle est toujours Carlitz, et dire cela, c’est dire qu’elle est toujours plus belle que toutes les autres femmes ; mais elle n’est plus la Carlitz du temps où Plancus était consul et où le Théâtre de la Bonbonnière resplendissait de tout son éclat.

« Je me dirigeai vers la portière et regardai dans la chambre.

« Carlitz était là, enfoncée dans une profonde bergère, les bras, dont la rondeur était accusée par les manches étroites de sa robe de soie violette, rejetés au-dessus de sa tête dans une attitude qui exprimait l’ennui.

« Elle n’était pas seule.

« Dans un fauteuil presque aussi confortable que le siège où elle était assise, un gentilhomme entre deux âges, au port majestueux, sur la belle physionomie duquel la nature avait mis le masque d’un bon caractère, même pour l’observateur le moins profond.

« Le gentilhomme ne m’était fort heureusement pas étranger. Je l’avais rencontré à Londres et je le connaissais comme le guide, l’ami, le moraliste, et l’agent financier de Carlitz, à la fois le Talleyrand et le Fould de cette belle despote.

« La divinité leva les sourcils en paresseuse surprise, tandis que je franchissais le seuil.

« — J’ai réellement cru que c’était quelqu’un que nous connaissions, H., dit-elle à son ami avec une délicieuse insolence.

« H. me reçut très cordialement.

« Je l’avais beaucoup vu à Londres pendant la dernière saison.

« E. T. et lui étaient grands amis.

« H. avait été lieutenant dans un régiment de ligne, et après avoir dépensé un petit patrimoine il avait vendu sa commission et s’était fait acteur. Ses intimes l’appelaient le capitaine H., le gentilhomme H., et c’était un homme qui, dans sa carrière, sans souci, n’avait jamais perdu un ami ou fait un ennemi.

« Pour Carlitz il était inappréciable.

« La divinité s’était mis en tête ces dernières années de se faire élever un temple.

« Par suite de ce caprice, un petit théâtre inconnu, la plus délabrée des baraques en vieux bois qui ait jamais contenu un auditoire métropolitain, avait été transformé, après avoir coûté quelques milliers de livres, en un beau temple aux panneaux café au lait et aux tentures en satin blanc parsemées d’abeilles et de papillons d’or. Il était maintenant le rendez-vous de toute la fashion dont les équipages et les cabs obstruaient la rue et débordaient dans les rues voisines. On l’appelait la Bonbonnière Royale.

« Là, Carlitz avait chanté et joué dans de délicieuses petites opérettes importées de son pays natal pour le bonheur du monde en général, en exceptant cependant celui des stupides entrepreneurs, maçons et tapissiers qui avaient transformé l’ancien trou en un lieu exquis, et qui n’avaient pas reçu un sou.

« Pour maintenir ces gens à distance, ou, si c’était possible, réduire leurs réclamations à des bornes raisonnables, Carlitz employait mon ami H., qui était de tous les hommes le plus capable de jeter de l’huile sur l’Océan agité de l’esprit d’un créancier.

« Il était l’alter ego de l’enchanteresse, ouvrait et examinait ses lettres ; il faisait les traites pour ses engagements, choisissait ses pièces, gouvernait son théâtre, et recevait, avec un imperturbable sang-froid, les torrents de sa colère quand il lui plaisait de se fâcher.

« Nulle convenance n’était blessée par une alliance si pure. Il était par nature un de ces hommes paternels, ou plutôt dans sa manière de traiter les femmes il y avait une tendresse presque maternelle.

« Aucun scandale n’avait jamais terni son nom bien connu. Il avait cette galanterie délicate frisant le Don Quichotisme qui ne s’allie jamais avec le vice.

« Il était l’idole des enfants et des vieilles femmes, l’orgueil d’une mère qui l’adorait, et le souverain seigneur d’une petite femme assez ordinaire qu’il avait épousée.

« C’était à ce gentilhomme que j’avais dû de pouvoir m’approcher de Carlitz.

« E. T. avait obtenu mes entrées dans les coulisses de la Bonbonnière Royale, et j’avais demandé à H. de me présenter à la charmante directrice, qui était aussi inabordable qu’une Reine.

« Je ne puis obtenir, grâce à son intervention, que dix minutes de conversation avec le génie qui présidait le temple, mais ce petit privilège était un si grand honneur, que E. T. se hâta de m’emprunter dix livres pendant que ma reconnaissance était encore chaude.

« On doit voir par cela que j’avais peu d’excuses pour m’introduire en ce moment chez la dame, si ce n’est la solitude de la campagne dans laquelle elle se trouvait et les habitudes primitives qui y étaient établies.

« Après avoir été une seconde fois présenté par H., la dame ayant tout à fait oublié ma présentation à la Bonbonnière, elle me reçut avec plus de bienveillance qu’elle n’avait daigné m’en accorder dans le foyer de son théâtre.

« — Ces montagnes sont affreusement tristes, et nous sommes heureux de voir quelqu’un qui puisse nous donner des nouvelles, dit-elle avec une agréable candeur.

« Alors H. expliqua comment il se faisait que je le trouvais là.

« Madame avait été éreintée par la saison : six nouvelles opérettes ; la charmante prima donna a chanté dans deux pièces tous les soirs et n’a jamais désappointé son public, ce maître que la belle Carlitz a toujours servi constamment et fidèlement pendant toute sa carrière. Les docteurs lui ont ordonné la tranquillité et le changement de climat : ni la Suisse, ni l’Italie, ni Spa, mais un ermitage abrité, loin des endroits fréquentés par la foule et des places où les voitures stationnent. En entendant cela, E. T. avait offert sa maisonnette de la montagne, pauvre installation, mais vue et air sans pareils, Carlitz avait été ravie de cette idée et E. T. dit que c’était le plus charmant des endroits. Elle se sentit rafraîchie et fortifiée à la seule pensée de la mer et des montagnes. Elle ne voulait permettre aucun préparatif donnant de l’embarras. Elle emmènerait sa femme de chambre et deux servantes pour le service de la maison, car les domestiques, dans ces districts montagneux, ne peuvent être que des créatures barbares. Elle emmènerait aussi Barker, son sommelier, et un groom ou deux, et une douzaine ou deux de caisses, et ses chiens favoris, et son phaéton, et ses poneys, et son piano, et rien de plus. M. et Mme H. devaient naturellement l’accompagner pour tenir la maison et écrire aux gens de Londres et l’empêcher d’être poursuivie par des mémoires et d’assommantes lettres, etc., etc. Il y consentit avec une patience et une bonté infinies, supprimait toutes les adjonctions inutiles au convoi et réduisait les bagages à des limites qui étaient presque raisonnables.

« Il me dit tout cela comme nous nous promenions sur la pelouse avant le dîner.

« Elle !… eh bien ! elle était très près de se fâcher lorsque je lui dis qu’elle ne devait pas emporter son piano, continua H., un grand piano de concert de près de sept pieds de long ! Mais elle tint bon pour emmener son domestique Parker, qui est le plus grand voleur et le plus grand gredin de la chrétienté, et les poneys et un groom qui est assis derrière elle lorsqu’elle conduit. Je défendis mon terrain pied à pied et nous voilà ici. Madame a sa femme de chambre et ses bichons. J’ai loué une forte campagnarde pour faire la cuisine, et nous faisons le reste de notre ouvrage nous-mêmes. Et, ma foi ! Madame aime cela. Elle époussette et arrange les appartements et le reste de ses propres mains, et chante et danse dans toute la maison plus délicieusement qu’elle n’a jamais chanté et dansé sur les planches de la Bonbonnière. Son génie pour la cuisine s’est développé ; elle met un gros tablier de toile de Hollande et bat une omelette ou frit des truites avec l’art de Vatel et la grâce d’Hébé. Je ne connaissais qu’à demi sa puissance de fascination avant notre arrivée ici, et je pense que si ses admirateurs de Londres pouvaient la voir, ils en seraient plus fous que jamais.

« On m’invita à dîner.

« Mme H. fit son apparition avant le dîner. C’était la plus aimable nullité de trente ans, grasse, agréable, avec des boucles blondes, enfantines, des rubans bleus à son bonnet, et une figure souriante comme un baby, l’espèce de femme dont on ne peut se rappeler la présence à table ou dans un salon qu’avec un perpétuel effort. Heureusement elle ne réclamait pas grande attention, et elle était toujours contente de sourire niaisement aux plaisanteries de son mari et à l’agréable bavardage de Madame.

« Nous parlâmes de toutes choses et de chacun.

« La divine Carlitz qui, dans sa salle d’audience à la Bonbonnière, m’avait reçu avec une politesse glaciale, était cordiale et familière comme une véritable amie.

« Notre conversation nous révéla d’innombrables points de sympathie entre nous, de mutuels goûts et de mutuelles antipathies, tous plus frivoles les uns que les autres, car le monde d’Estelle Carlitz était un monde de futilités, composé de cachemires, de chiens bichons, de voitures à poneys, de ballades gracieuses, de diamants, de framboises, et de crème.

« J’ai depuis entendu dire que sous ce sein de neige, sur lequel les pierreries semblaient étinceler avec un éclat plus intense, battait un cœur rempli de généreuse sympathie pour son sexe, quoique aussi dur que le diamant pour le nôtre.

« Pour moi, cette soirée passée dans la solitude de cette retraite était délicieuse.

« Le dîner était excellent, quoique la simplicité même, mais servi avec une grâce champêtre qui aurait ravi Brillat-Savarin.

« Dans ma propre maisonnette la cuisine avait été une lamentable déception, et le fait qu’il en était ainsi pouvait peut-être contribuer à cette fatigue d’esprit qui m’avait accablé dans ce pays de montagnes.

« Je n’étais pas gourmet, quoique j’eusse vécu parmi des hommes qui du temps des Romains auraient reconnu à la saveur des huîtres si elles avaient été apportées des côtes de la Bretagne, des hommes qui discutaient le menu avec une solennité qui avait suffi pour composer un cabinet et qui s’occupaient de faire venir une dinde truffée ou un pâté de Strasbourg avec autant de soin qu’ils auraient pu attendre le retour d’un émissaire secret envoyé à la cour Jacobite à Rome du temps de George Ier ou de George II.

« H. s’assoupit après dîner, fatigué d’avoir pêché longtemps le matin, pendant que Carlitz et moi baguenaudions avec notre modeste dessert et médisions de nos connaissances de Londres.

« À nous deux nous paraissions connaître tout le monde.

« La dame, il faut l’avouer, avait de la haute société une connaissance de seconde main ; mais elle me raconta des faits concernant mes intimes qui étaient tout nouveaux pour moi et auraient pu faire dresser mes cheveux sur ma tête, si je n’avais pas heureusement à cette époque passé le temps où ces sortes de récits ont le pouvoir de nous étonner ou de nous choquer.

« Rien ne pouvait présenter un plus piquant contraste aux regards et au ton plaintif de ma pauvre C. et à son air malheureux que la vivacité de cette trop séduisante Carlitz.

« L’avoir trouvée ainsi loin de son entourage habituel, séquestrée, inattendue, comme une sylphide des montagnes, prêtait un enchantement positif à toute l’aventure.

« Nous allâmes nous promener sur la pelouse au doux clair de lune pendant que Mme H. nous préparait le thé avec une lampe à esprit de vin, à une jolie petite table, et que le très aimable, très considéré, mais très imprévoyant H. continuait à dormir tranquillement dans son confortable fauteuil recouvert en perse.

« Nous restâmes dehors à cette divine et entraînante lumière.

« Le bouillonnement des vagues résonnait doucement au loin, une profonde fissure dans la montagne laissait apercevoir l’eau argentée par la lune, et près de nous et autour de nous s’étendaient les ombres de ces hautes montagnes.

« — Cela ressemble à une décoration d’opéra ! s’écria Carlitz.

« Il était évident que le paysage n’éveillait pas une plus grande émotion dans son âme.

« — Si quelque chose de semblable pouvait s’imiter à la Bonbonnière ! mais nous n’avons pas assez de profondeur pour cela ; vous le voyez, c’est la profondeur qui nous manque.

« — Oui, répondis-je presque tristement. La profondeur est, en effet, ce qui nous manque.

« — L’effet du clair de lune n’est qu’une question de gaze verte et de lampes qu’on promène derrière. Je pense, par parenthèse, que nos clairs de lune sont un peu trop verts. Je me demande si M. Fresko a jamais vu la lune. Il passe toutes ses soirées au théâtre à fumer et à boire de la bière dans son atelier, ou perdu dans les coulisses empestant le vieux tabac. Je doute qu’il ait réellement jamais vu cette espèce de chose, mais je ne puis songer à le changer pour un meilleur peintre, ses intérieurs sont ravissants. Il était en train de peindre des panneaux de salon d’après Boucher lorsque j’ai quitté Londres… une décoration qui vous enchantera la saison prochaine. Les draperies seront en moire de soie bleue, en vraie soie, vous savez, et les portes à deux battants du fond s’ouvriront sur un jardin de véritables fleurs exotiques, si je puis amener mon fleuriste à me les fournir ; mais c’est un personnage presque impraticable qui a toujours besoin d’acompte.

« — Et la pièce ? demandai-je.

« — Oh ! la pièce est une assez jolie petite bagatelle, répliqua la dame avec une suprême insouciance : Un marquis d’hier, un vaudeville du temps de la Pompadour arrangé d’après Scribe. Naturellement, je fais la Pompadour.

« Après cela, j’aurais aimé devenir plus sentimental.

« La montagne éclairée par la lune, les profondes ombres mystérieuses, la vue de l’Océan, tout m’invitait à cette rêverie qui est de tous les enivrements passagers de la terre le plus délicieux.

« Carlitz n’était pas disposée à être sentimentale ; mais séduire, étonner, enchanter, ne lui était que trop facile.

« La disposition à l’attendrissement n’était pas dans sa ligne.

« Elle croyait qu’elle me tournait la tête par ses airs charmants de sympathie, et même à mes heures d’illusions j’éprouvais une vague idée qu’elle était toujours sur le théâtre et que les regards et les intonations qui faisaient tressaillir tout mon être et effleuraient presque ce sens plus raffiné que j’avais appris à appeler mon âme, étaient les mêmes regards et les mêmes intonations que les critiques dramatiques louaient dans l’actrice de la Bonbonnière.

« Avais-je le droit d’être irrité contre elle, si elle mentait toujours, lorsqu’il y avait si peu de réalité dans mes compliments banals ?

« Non, je n’étais pas fâché. J’avais rencontré autrefois l’enchanteresse à quelques soirées de société, et je me disais involontairement : Jadis, je vous ai presque aimée.

« H. s’éveilla et nous reçut avec son bon sourire lorsque nous rentrâmes dans la jolie pièce où le thé était préparé.

« — Avez-vous, mes deux enfants, répété la scène du balcon au clair de lune ? s’écria-t-il.

« Puis, la conversation revint sur Londres et ses scandales, et H. nous raconta d’admirables histoires plus ou moins embellies par son imagination, et Mme H. sourit niaisement, comme elle l’avait fait à dîner, et Carlitz contredit son ami, rit de lui, l’interrompit par de délicieuses imitations burlesques de son personnel dramatique, et se comporta envers tous de la plus charmante façon.

« Je retournai chez moi doucement au clair de lune méditant sur l’emploi de ma soirée.

« — Ai-je été heureux ? me demandai-je. Non, je me suis seulement amusé et j’en suis arrivé à cette période où rien au delà de l’amusement ne m’est possible. Et tous mes rêves aboutissent à ceci : c’est que ma Cynthie ne peut se trouver sur la terre et que la créature qui approche le plus de la brillante apparition qui marche aussi libre que la lumière parmi les nuages est une actrice à la mode.

« Ma soirée avait été très agréable et j’étais en colère contre moi-même parce qu’il en avait été ainsi.

« Je pensais à Byron. Ce ne fut que lorsque son étoile pâlissait qu’il trouva la compagne de son âme pour le consoler des brillantes misères de son existence. Numa était un vieillard lorsqu’il rencontra son Égérie, me disais-je. Peut-être la divine nymphe ne m’apparaîtra-t-elle qu’au crépuscule de ma triste vie.

« Je trouvai ma pauvre C. que mon absence inaccoutumée avait beaucoup affligée et même alarmée : je n’avais d’autre choix que de charger ma conscience d’un mensonge ou de la rendre malheureuse en lui avouant que la société d’une femme plus séduisante que sa pauvre et gracieuse personne m’avait fait oublier le temps.

« — J’ai trouvé mon ami dans sa hutte au delà de D., lui dis-je, et le brave garçon a insisté pour me faire rester à dîner avec lui.

« Mon innocente C. avait une foi absolue dans ma parole, même après le manque à ma promesse qui avait fait verser tant de larmes à la pauvre enfant.

« — Je suis bien heureuse que vous ayez retrouvé un ancien ami, mais, H., je ne puis vous dire tout ce que j’ai souffert pendant ces longues heures ! Il n’y a aucun accident terrible que je ne me sois représenté. J’ai pensé que le pied avait pu vous manquer sur l’étroit sentier qui borde la falaise ; j’ai pensé que vous aviez peut-être été tenté de passer par les dunes et que la marée montante vous avait atteint avant que vous ne fussiez arrivé aux degrés de la falaise, et j’ai envoyé D. vous chercher.

« Je lui dis qu’une autre fois elle ne devait pas se tourmenter par de telles frayeurs et je lui laissai entendre que comme E. T. était un ami tout à fait intime, je serais peut-être forcé de dîner de temps en temps avec lui pendant son séjour près de nous.

« — Restera-t-il longtemps là ? demanda-t-elle piteusement.

« — Oh ! non, chère, répliquai-je. Cela dépend, il sera bientôt fatigué de ce pays désolé.

« Je lui avais montré le cottage dans une de nos promenades, et je lui avais donné quelques légers détails sur le propriétaire.

« Après cela, je m’éloignai souvent de ma trop triste et trop douce compagne.

« Carlitz me semblait chaque jour plus adorable.

« J’oubliais tout ce que j’avais entendu dire sur cette femme, la plus légère et la plus enchanteresse de la gente papillonne ; moi, l’homme du monde blasé, je me laissai prendre dans ce léger filet.

« Aussi étais-je de plus en plus trompé par son sourire de bon accueil, sa voix douce et basse qui devenait encore plus douce et plus basse lorsqu’elle me parlait. Le ton affectueux avec lequel l’enchanteresse confessait son amour pour ce pays romanesque, le bonheur inespéré qu’elle avait trouvé dans ces montagnes escarpées. L’éloignement, plus encore, en vérité, la véritable aversion avec lesquels elle pensait à son retour à Londres ; tous les charmes de la courtisane, de la coquette, s’étaient changés en une grâce plus touchante, en cette amabilité presque divine de la femme qui, pour la première fois, découvre qu’elle a un cœur. Malheureusement, elle n’a conscience de cette possession qu’au moment où elle la perd pour toujours.

« Il ne faut pas supposer que je cédai à cette nouvelle influence sans quelque résistance.

« Chaque soir je revenais à mon gîte, bien décidé à ne plus revoir la belle Carlitz.

« Chaque matin je trouvais la société de C. plus désespérément ennuyeuse et désirais me distraire en faisant une promenade dans la campagne.

« Malheureusement la promenade se terminait toujours au même endroit.

« J’avais déjà entendu quelques-unes des plus délicates flatteries qui puissent échapper aux lèvres d’une femme, mais la charmante propriétaire de la Bonbonnière était passée maîtresse dans cet art, et ses flatteries à elle étaient plus raffinées que ses plus douces paroles.

« Elle m’ensorcela complètement.

« De jour en jour, je négligeai davantage C., j’abandonnai mes livres, et, pour un moment, j’oubliai totalement mes rêves d’ambition.

« J’avais trouvé le suprême bonheur de la vie d’un sybarite : l’amusement, et ma vanité était flattée par la pensée que j’étais aimé par une femme dont le nom était le synonyme du verbe charmer.

« Oui, j’étais aimé.

« Comment sans cela m’expliquer la transformation graduelle qui avait changé la plus légère des femmes en une créature pensive et poétique comme Sapho ou Héloïse ?

« Si ce changement s’était fait d’une manière soudaine et frappante, j’aurais pu le considérer comme un simple coup de théâtre, mais la transition avait été si graduelle et paraissait si inconsciente !

« Quel motif pouvait-elle avoir pour me tromper ?

« Si elle avait été libre de se marier, elle aurait pu me considérer comme un bon parti, et alors cela eût pu être un piège. Mais on m’avait fait entendre que quelque part, sans le désigner, il existait un personnage répondant au nom de Carlitz qui possédait une autorité légale sur la charmante femme.

« J’étais donc à l’abri de tout projet de mariage et je me disais que ces signes et ces témoignages d’amour, que j’avais contemplés avec tant de ravissement, étaient la preuve d’une affection désintéressée.

« Je me souvenais de l’élégante insolence de la dame dans le foyer de la Bonbonnière, et j’étais heureux de penser que j’avais assoupli un esprit si orgueilleux.

« Je ne sais si le sentiment que cette femme inspirait à mon cœur était autre chose que de la vanité satisfaite.

« Pour le moment, il me semblait un sentiment profond, et, en pensées et en paroles, j’étais déjà inconstant envers cette pauvre enfant que j’avais aimée si tendrement, si purement, si véritablement, lorsque nous nous promenions la main dans la main, sur ce charmant rivage Anglais, au delà de la petite ville de B –.

« Je me détestais pour mon inconstance, mais j’étais toujours inconstant.

« Cette femme avait mille artifices et mille sortilèges avec lesquels elle charmait tout ce qu’il y avait d’élevé en moi, ou plutôt toutes ses séductions ne se résumaient-elles pas dans un simple et profond art ?… celui de me flatter.

« Il est inutile de m’appesantir plus longtemps sur ma seconde déception en affaires de cœur.

« Les rets étaient tendus et sans soupçon, comme Agamemnon, je suivais cette belle Clytemnestre pour me prendre dans ses fatals filets avant qu’elle ne me donnât le coup de grâce.

« Chaque matin je trouvais quelque nouvelle excuse pour passer ma journée dans sa société. Nous allions avec M. et Mme H. faire toutes sortes d’excursions pour faire les choses en propriétaires.

« Le moindre fragment de tour gothique ou de muraille ruinée à vingt milles à la ronde du petit domaine de E. T. nous servait de prétexte pour une longue promenade en voiture et un pique-nique.

« Nous allions pêcher dans un yacht grossier et nous rapportions des monstres sous forme d’étoiles, de chiens et de poissons gélatineux de l’onde amère, mais rarement nous parvenions à saisir quelques poissons d’une espèce estimée.

« — Je ne sais exactement pas ce que nous venons de pêcher, disait piteusement H., mais, si le bateau doit être rempli avec ces reptiles sauvages, je serai obligé de vous prier de me mettre à terre à la première occasion.

« Dans toutes nos promenades, la gaieté et la bonne humeur de Carlitz étaient la principale source de notre plaisir ; sa vivacité d’esprit était inépuisable, et pour moi seul elle réservait ses notes émues qui, dans une créature si insouciante, avaient un charme indicible.

« Ses talents étaient de premier ordre, mais elle lisait très peu. Cependant par son tact exquis et son savoir-faire sans pareil elle rendait même son ignorance attrayante.

« Puis elle avait l’art de sembler s’intéresser à tous les sujets soulevés par son compagnon et écoutait mes rapsodies les plus ennuyeuses avec des yeux pleins de muette éloquence et des lèvres entr’ouvertes qui semblaient trembler d’une émotion contenue.

« Un jour qu’elle avait été encore plus animée et plus charmante qu’à l’ordinaire durant un petit repas en plein air, au milieu des très intéressantes ruines de A –, je fus surpris et même mystifié par un changement soudain dans ses façons.

« Nous avions erré dans les ruines, laissant H. et sa placide femme dégustant une vieille bouteille du Madère de E. T. ; nous marchions lentement et silencieusement dans un sentier solitaire, traversant le milieu du vallon.

« J’étais silencieux et je sympathisais avec la rêverie inaccoutumée de ma compagne.

« J’avais parlé de mes sentiments à Estelle d’une manière vague.

« Tout intime qu’ait été notre société pendant ces dernières semaines, nous n’avions jamais dépassé les limites du désir de plaire. Nous avions été lyriques, sentimentaux, en tout bien tout honneur, mais nous nous en étions tenus à d’éloquentes généralités qui ne nous avaient compromis ni l’un ni l’autre.

« Cependant je ne pouvais pas douter que cette dame ne me comptât parmi ses esclaves et j’osais croire que mon esclavage n’était pas tout à fait une captivité sans espoir.

« — Pouvez-vous imaginer quelque chose de plus beau que ce vallon retiré ? dit tout à coup Carlitz. On peut à peine croire que c’est une partie du même monde qui contient ce tourbillon… Londres. Je ne puis vous dire à quel point cet endroit me fait prendre Londres en grippe. Je regrette que E. T. m’ait offert sa maison. Quel bien cela m’a-t-il fait de venir ici ? Je sentirai plus profondément le contraste qu’il y a entre cette paix parfaite et les soucis incessants que je vais retrouver en reprenant ma vie agitée. Il aurait été plus sage de rester à la ville et de continuer à jouer jusqu’à la réalisation des sombres prophéties de mes médecins. Si je suis condamnée à mourir sous le harnais, mon existence peut aussi bien finir une année qu’une autre ; qu’est-ce que cela fait ?

« Ces paroles n’avaient en soi rien d’extraordinaire, mais, en sortant des lèvres de Carlitz, les moindres mots étaient magiques comme les accords d’Arion pour attirer le dauphin, musicaux comme les sons de la lyre à sept cordes avec lesquels Terpandre guérit les blessures de la guerre civile.

« — Pensez-vous réellement que vous avez été heureuse parmi ces montagnes et ces vallées stériles… vous ?

« — Moi !… est-ce que je vous ai parlé… heureuse !… Ah ! mais trop heureuse ! murmura la divine Estelle avec la plus profonde mélancolie. Ma vie aurait été ici comme un rêve agréable ; mais c’est fini et demain je dois partir pour Londres.

« — Demain ! m’écriai-je, assurément c’est bien prompt.

« — C’est bien prompt, répondit Carlitz avec un impatient et bref soupir, mais c’est inévitable, à ce qu’il paraît. H. a reçu des lettres ce matin, toutes sortes de notes et de menaces d’hommes de loi… des horreurs que je suis incapable de comprendre, mais il faut que je retourne, je le dois ; quand même je devrais mourir pendant le voyage, s’écria-t-elle en devenant moins Anglaise à mesure qu’elle devenait plus énergique. Ces harpies le veulent. Il faut que j’ouvre mon théâtre et que je commence ma saison et que j’aie l’air de gagner de l’argent à flots, alors ils se tranquilliseront. H. leur parlera, cela doit être, autrement ils enverront leurs mirmidons ici et me mettront à leur Clichy… à leur Banc…

« Je lui exprimai ma sympathie avec toute la tendresse possible, mais Carlitz secoua la tête avec désespoir et ne voulut pas être consolée.

« Je me rappelai l’existence de l’inconnu Carlitz et je réfléchis que sa femme accomplie pouvait à peine être exposée aux horreurs de la prison pour dettes tant qu’elle était abritée sous l’égide de la puissance de son mari.

« Mais pouvais-je bassement la laisser dans cette existence obscure et méprisable ? Le sentiment, la chevalerie, le dévouement, aussi bien que ma connaissance des affaires, m’ordonnaient de m’interposer.

« — Ma chère Estelle, répliquai-je, restons dans ce tranquille pays jusqu’à ce que vous soyez fatiguée de la nature et de ma société. Vous n’avez pas besoin de craindre vos créanciers tant que je pourrai faire un billet.

« Je pressai la main bien gantée qui était posée sur mon bras.

« C’était la première fois que je l’appelais par son nom de baptême. Jusqu’à ce moment, j’avais adoré à genoux, mais l’amant le plus soumis perd les ailes de Cupidon dès qu’il touche de l’épaule le Dieu Plutus.

« La divine Carlitz retira sa main de la mienne avec un mouvement de dignité outragée.

« — Pensez-vous si mal que cela de moi ? demanda-t-elle avec orgueil. Pensez-vous que je voudrais vous emprunter de l’argent ?

« Le ton emphatique avec lequel elle prononça le dernier mot de sa première phrase révélait la noblesse de l’âme de celle qui parlait : le même ton avec lequel elle prononça le dernier mot de la seconde phrase devait aller droit à la vanité de celui à qui elle était adressée.

« — Estelle ! m’écriai-je, vous ne pouvez me refuser le pauvre service de vous obliger avec ma fortune. Peut-il être question d’obligation entre vous et moi ! Ne m’avez-vous pas appris à être heureux…, ne m’avez-vous pas… ?

« De même, de même, toujours de même ! Pourquoi transcrirais-je la version de lait et d’eau de cette vieille histoire qui n’est digne d’être racontée que lorsqu’elle est écrite avec le cœur et le sang d’un honnête homme ?

« Un grand et profond sentiment, je n’en avais point.

« J’étais inconstant par nature.

« L’amour qui avait glorifié les sables de B – d’un éclat qui ne venait ni du soleil ni de la lune s’était effacé de ma vie, comme un bel enfant qui meurt dans sa première enfance, le Dieu s’était évanoui, et le souvenir seul de sa douce amitié m’était resté.

« Je pense que j’avais essayé de devenir amoureux d’Estelle Carlitz sans pouvoir y parvenir. Mais je n’en étais pas moins désireux d’obtenir son affection.

« Il y a une mode dans ces folies, et avoir été aimé de la belle directrice de la Bonbonnière m’aurait mis en renom parmi mes amis des clubs et même dans les salons patriciens auxquels la charmante Carlitz n’était pas étrangère.

« Je pensais à cela, tandis que je faisais ma déclaration dans un élan d’éloquence banale.

« La dame m’écouta jusqu’à la fin en silence, puis se tourna vers moi avec une superbe indignation :

« — Taisez-vous ! M’offririez-vous de me prêter de l’argent, si j’étais de votre rang… si je n’étais pas une comédienne, une personne que vous payez pour vous distraire pendant vos soirées oisives ? Il n’y a pas bien longtemps qu’on refusait de nous enterrer chrétiennement dans mon pays. Ah ! vous êtes pareil à tous les autres, vous me parlez de votre cœur et de vos billets de banque sans reprendre haleine ! s’écria-t-elle avec colère. C’est misérable à vous de me persécuter avec votre aide et vos offres… vous devez bien savoir que je ne puis ni ne veux les accepter. Mais vous êtes dans votre droit, c’est moi qui ai trahi ma pauvreté. Vous m’avez arraché mon secret. Je vous prie de ne plus m’en parler. Mes affaires sont en très bonnes mains. M. H. arrange tout pour moi, et je partirai demain. Et maintenant, restons amis. Oubliez que je vous ai parlé de toutes ces choses et oubliez que je me suis fâchée.

« Elle se tourna vers moi avec le sourire le plus enchanteur et me tendit la main.

« Ce pouvoir de transition était son plus grand charme ; ce don qui la rendait la meilleure des actrices la rendait aussi la plus délicieuse des femmes.

« C’est une pitié que les femmes qui jouent un rôle ont toujours une supériorité écrasante sur la femme qui est sincère.

« Nous ne parlâmes plus d’affaires d’argent. J’assurai Carlitz que dans le cercle de ce qu’il lui plaisait d’appeler mon rang il n’y avait pas une femme qui possédât mon respect comme elle.

« Et à ce moment critique nous entendions la voix joviale du joyeux H. qui nous appelait au bas du vallon et nous annonçait que la voiture était prête pour notre retour.

« Il fut convenu que nous oublierions toutes choses, excepté que c’est ma dernière soirée dans ce lieu délicieux et que nous devons la passer ensemble.

« À cela je consentis avec beaucoup de soumission.

« Notre retour au logis fut très gai, notre dîner, le banquet d’Horace et Lydie, après que le petit malentendu à propos de Chloé et du jeune Thurino a été expliqué à la satisfaction de toutes les parties.

« Après le dîner, Estelle chanta, en s’accompagnant sur la guitare, dont elle jouait dans la perfection.

« Cette vieille balade oubliée me revient quelquefois, et j’entends sa douce voix basse et le son des vagues qui venaient battre les rochers du promontoire à A –.

« Après qu’elle eut chanté plusieurs morceaux, comme je ne pouvais en conscience lui demander plus, je demandai à H. de venir fumer un cigare avec moi au jardin ; il répondit promptement à mon appel, et je pense maintenant, quoique je fusse complètement aveugle en ce moment, qu’un petit regard d’intelligence se croisa entre lui et mon enchanteresse comme il traversait le salon pour accéder à ma demande.

« Nous sortîmes et allâmes sur la pelouse, nous allumâmes nos cigares, et la montâmes et la descendîmes pendant quelque temps en silence. Alors j’allai au fond des choses.

« — H., lui dis-je, combien faudrait-il pour payer les engagements les plus pressants de Carlitz et la dégager de la nécessité de commencer une nouvelle saison à la Bonbonnière pour le mois prochain ?

« H. fit entendre un long sifflement.

« — Mon cher ami, ne songez pas à cela, s’écria-t-il. Vous ne pouvez le faire. Nous devons ouvrir le théâtre, faire le plus d’argent que nous pourrons, et, si nous ne pouvons prendre un arrangement, nous n’avons rien de mieux à faire qu’à faire banqueroute.

« — Mais Carlitz ! représentai-je.

« — Carlitz est mourant, reprit H. avec une suprême insouciance, et il est mourant depuis quatre ans. C’est très fatigant pour elle. Elle se serait promenée dans sa calèche avec des feuilles de fraisier sur les panneaux, tout ce temps-là, s’il n’avait pas été si longtemps dans cet état. Mais un homme ne peut pas continuer à être toujours mourant ; vous savez, il y a des limites !

« — Vous parliez d’arrangement. Est-ce qu’un billet de mille livres pourrait satisfaire les créanciers ?

« H. délibéra.

« — Quinze cents livres peuvent suffire, dit-il tout à coup. Snoggs et Bangham, les entrepreneurs, demandent une somme assez ronde pour se tenir tranquilles ; puis, il y a Kaliks, le fleuriste, c’est un marchand excessivement raide. Oui, je pense que quelque chose entre quinze cents et deux milles livres ferait l’affaire.

« — Vous pouvez parvenir à arranger cela pour quinze cents livres, dis-je. Je sais quel habile financier vous êtes, H. Menez-moi dans votre chambre et donnez-moi une plume et de l’encre. J’ai envoyé chercher de l’argent ce matin et j’ai mon livre de chèques dans ma poche.

« — Mon cher ami, cette générosité est quelque chose de tout simplement renversant ! s’écria H. d’une grosse voix suffoquée. Mais je doute que Madame soit disposée à accepter un prêt de cette nature. Si elle se décide à profiter de votre offre généreuse, la chose doit naturellement être traitée exclusivement sur le pied d’une affaire, si un billet de gage du magasin de costumes et de la bibliothèque musicale de la Bonbonnière pouvait satisfaire votre homme d’affaire comme garantie…

« J’assurai H. que rien n’était plus loin de ma pensée que l’idée de faire donner une garantie au moyen d’un billet de gage.

« — Ce seul mot m’agace les dents, dis-je. Cet argent n’a d’autre intention et d’autre but que d’être un don, ou, si cela vaut mieux, un prêt.

« — Mon cher ami, s’écria H. avec une suffocation expressive, c’est très noble, mais vous ne connaissez pas Madame. Orgueilleuse, mon cher, orgueilleuse comme Lucifer.

« Je me rappelai la petite scène du vallon et ne pus soutenir que la dame n’était pas hautaine et d’un caractère entier.

« — Cela ne peut pas se faire, dit H. avec décision, c’est bien dommage, mais cela ne peut pas se faire.

« — Pourquoi pas ?… Carlitz ne connaît rien aux affaires, je le lui ai entendu dire plus de cinquante fois.

« — Un simple enfant, sous ce rapport, mon cher, ami, un baby.

« — Dans ce cas, il n’y a aucune difficulté. Je fais le chèque, vous vous arrangez avec les marchands et ne dites rien à Carlitz, si ce n’est que ces ennuyeux personnages sont satisfaits. Vous pouvez vous adresser à mon crédit autant qu’il vous plaira pour vos pouvoirs financiers…, je ne trahirai pas le secret de l’affaire.

« — Sur ma parole, mon cher ami, vous êtes un prince, dit H. avec enthousiasme.

« Il ne fit plus alors aucune difficulté.

« Nous achevâmes nos cigares et rentrâmes dans la maison ensemble à pas furtifs, car la chose que nous étions en train de faire était une sorte de trahison.

« H. me mena dans une petite chambre qu’il appelait sa tanière, une chambre dans laquelle il avait passé un nombre incommensurable d’heures à essayer de régulariser les comptes de Madame.

« Je fis un chèque de quinze cents livres à l’ordre de la divine Carlitz.

« — Elle l’endossera sans le regarder, je suppose ? dis-je.

« — Mon cher ami, elle endosserait sans faire de réflexions un pacte avec Méphistophélès. Sous le rapport des affaires, je vous le répète, c’est moins qu’un enfant. Je crois qu’elle a une vague notion que ses créanciers peuvent l’envoyer à la Cour et lui faire couper la tête, si elle ne peut satisfaire à leurs réclamations.

« Sur cela nous retournâmes au salon où Carlitz me demanda avec une jolie petite moue, à moitié fâchée, pourquoi j’étais resté si longtemps absent.

« Alors H. composa un punch au marasquin qu’on aurait pu supposer être le breuvage des Dieux, et Madame fut plus charmante que jamais.

« Si j’avais été capable de penser deux fois à une somme d’argent dépensée follement pour une jolie femme, et ce n’était pas mon cas, j’aurais été amplement récompensé de ma générosité ; mais je pouvais me permettre de gaspiller un millier de livres ou deux pour le caprice du moment, sans craindre les remords ou les regrets une fois l’affaire faite.

« Il était trop tard lorsque je quittai La Loge.

« Carlitz et H. me suivirent jusqu’à la porte et me dirent bonsoir à la douce lumière des étoiles d’été.

« Sa gaité l’avait quittée par un de ces changements subits qui la rendaient si charmante et elle me regarda et me parla avec une tristesse tendre lorsque nous nous séparâmes.

« — Si je pouvais croire à la profondeur de ses sentiments, si je pouvais espérer ! me dis-je à moi-même après cette pensive séparation.

« Et alors je me ressouvins des sables de B –, et des promesses que j’avais faites, et des rêves que j’avais formés.

« — Non, dis-je, lors même que je pourrais me fier à elle, je ne pourrais pas avoir confiance en moi. J’en ai fini avec la passion et la réalité… Que le plaisir soit l’affaire de ma vie ! J’aimerai comme a aimé Horace, et ma devise sera : Vogue la galère !

« Je m’étais éloigné de quelques pas de la porte quand je me rappelai que j’avais laissé dans le vestibule mon léger pardessus dont la poche était pleine de papiers et de lettres.

« Je revins en courant ; la porte du jardin était ouverte, celle de la maison aussi.

« J’entrai dans le vestibule et pris mon pardessus, qui était accroché.

« En faisant cela, je fus surpris d’entendre un éclat de rire argentin, long et joyeux, presque triomphant, poussé par mon enchanteresse. La grosse basse de H. soutenait le doux éclat de rire en soprano, et même la placide Mme H. s’y mêlait en faisant un joyeux second dessus.

« Et il n’y avait que trois minutes qu’Estelle m’avait regardé avec des yeux si tendres et si tristes et m’avait parlé avec un ton si doux dans sa tristesse !

« Je levai la portière et je regardai dans la pièce.

« — Je reviens chercher mon pardessus, dis-je.

« Les rires cessèrent subitement. Le soupçon sembla se peindre sur les visages.

« — Ah ! entrez. Cet imbécile de H. vient de nous raconter la plus ridicule histoire sur Frédérick M. Naturellement vous connaissez Frédérick M. ? s’écria Carlitz qui n’était pas déconcertée le moins du monde.

« Elle insista pour que je restasse pour entendre l’anecdote que H. raconta tout exprès pour moi avec une facilité suffisante et un peu de cette mimique burlesque des clubs qui passe pour une heureuse imitation.

« Je ne trouvai pas l’anecdote excessivement plaisante, mais Carlitz fit encore entendre son rire argentin, long et retentissant comme la première fois, et je fus forcé de croire que ce récit frivole, à demi scandaleux, avait été la cause du rire qui m’avait étonné.

« Je n’étais pas tout à fait convaincu, et cette indulgence facile pour les histoires de clubs ne me paraissait pas une excellente chose chez une femme.

« Mes adieux furent froids et courts, et je quittai la maison quelque peu désillusionné.

« À mes propres pénates m’attendait un tourment inexprimable.

« Pendant que je m’étais amusé dans la piquante société de Gulnare, ma douce et tendre colombe, ma Médora avait fui de son solitaire bocage.

« Je trouvais mes Dieux domestiques dispersés, et, debout sur leurs ruines, je fus forcé de convenir que j’avais bien mérité ce coup.

« Elle était partie !

« La pauvre enfant avait supporté mon absence sans proférer une plainte, et j’avais été presque disposé à me plaindre d’une patience qui ressemblait à de la froideur.

« Si elle avait été plus démonstrative, si son affection ou sa jalousie avait pris une forme plus dramatique, cela aurait mieux valu pour tous les deux.

« Mais la pauvre enfant renfermait si secrètement ses sentiments dans son sein qu’elle m’avait semblé ces derniers temps la plus ennuyeuse et la plus tranquille des femmes, un automate avec une figure désolée.

« La femme qui la servait dans la maison de cette rude montagne me dit qu’elle était partie.

« Elle était sortie de bonne heure ce jour-là, aussitôt après mon départ, et on ne l’avait pas vue depuis ce moment.

« Elle m’avait aperçu dans une voiture avec une dame étrangère et avait appris d’une manière ou d’une autre le secret de mes visites à la maisonnette de la vallée.

« C’était cette même femme peut-être qui avait tout appris à C. quoiqu’elle niât énergiquement lorsque je l’en accusai.

« Elle était partie.

« Il importait peu comment elle avait obtenu les renseignements qui l’avaient portée à cet acte de folie.

« Pendant quelques minutes, je restai sans mouvement sur le lieu où j’avais appris cette nouvelle sans pouvoir décider ce que je pouvais faire.

« Puis, tout à coup, comme une flèche lancée par un Apollon destructeur, l’idée du suicide pénétra dans mon cerveau.

« Cette pauvre enfant, plongée dans les ténèbres, avait quitté son triste foyer pour se détruire.

« Je sortis en courant de la maison, ne m’arrêtant que pour ordonner à la femme d’envoyer son mari derrière moi avec une lanterne et une corde.

« Ce que j’allais faire, je ne le savais pas.

« Mon premier mouvement fut de la chercher moi-même le long de la côte désolée.

« Elle avait pu errer pendant des heures près de la mer qu’elle aimait tant.

« J’attendis seulement jusqu’au moment où je vis D. paraître avec sa petite lumière vacillante.

« Je l’appelai pour lui dire de me suivre et alors je descendis en courant l’escalier rocailleux qui mène de l’Escalier du Diable aux dunes qui sont au-dessous.

« Et alors je me rappelai les hauteurs qui sont au-dessus de moi, le petit temple classique dans lequel nous nous étions si souvent assis, et je frissonnais à la pensée que dans un accès de folie elle avait pu s’élancer du promontoire.

« J’avais raconté l’histoire de Sapho à C. ; naturellement je lui avais représenté la Sapho de la poésie moderne et pas la femme de Mytilène, fière, aimant le vin, à l’âme forte, à l’esprit troublé de la comédie Attique, et nous étions convenu que Phaon, si en vérité il avait jamais existé quelqu’un de ce nom, était un monstre.

« Pendant que j’errais sur ces dunes solitaires, assombries par les grandes ombres des hauteurs qui les dominaient, je me ressouvins du doux coucher de soleil du printemps pendant lequel je lui avais raconté cette vieille fable si connue, et je pouvais presque sentir la petite main de ma bien-aimée attachée tendrement à mon bras… la main dont je ne sentirai plus le doux contact.

« Je ne veux pas t’ennuyer, lecteur, ni te fatiguer, comme cela pourrait arriver par ces longs intervalles d’incertitudes par lesquels l’écrivain mercenaire des revues à bon marché essaie d’émouvoir sa sensibilité et d’allonger son roman. Pour toi aussi la vie a de douces espérances, de vains rêves, d’amers désappointements, de froides désillusions, de sombres heures de remords.

« Il suffit de dire que, dans cette crise, j’ai souffert comme je n’ai jamais souffert depuis ce jour.

« Mes recherches furent vaines, les efforts des hommes que j’avais envoyés sur la côte dans toutes les directions, sur les falaises et sur les dunes, n’aboutirent à rien.

« Pendant deux jours et deux nuits, j’endurai les tortures de Caïn. Je me disais que le sang de cette pauvre fille retombait sur ma tête, et si, au moment où la pensée de sa mort prématurée était si poignante et me faisait supporter une angoisse atroce, si elle était apparue tout à coup devant moi, je pense que je me serais jeté à ses pieds et que je lui aurais offert toute ma vie et mon nom.

« Elle ne pouvait m’apparaître ainsi, et le moment passa ; le troisième jour, dans la matinée, après un délai qui m’avait paru une éternité, la poste m’apporta une lettre de C.

« Elle était à E –, où elle s’en était allée après avoir longtemps réfléchi à mon inconstance.

 

« Je n’essaierai pas de vous dire tout ce que j’ai souffert, m’écrivait-elle, mes paroles les plus passionnées vous paraîtraient froides et insignifiantes, si vous les compariez à celles de vos poètes Grecs dont les vers sont vos modèles. Je vous dirai seulement que vous m’avez brisé le cœur. Mon histoire commence et finit dans cette seule phrase. Il doit y avoir une fin, même à une adoration comme la mienne. Ah ! H., vous avez été bien cruel envers moi ! Je vous ai vu avec une belle étrangère dont la société vous est plus agréable que la mienne. Votre voiture est passée devant moi un jour, lorsque j’étais à demi cachée par les buissons, sur une levée en pente au-dessus de la route, et j’ai entendu son joyeux rire et vu votre tête penchée sur ses longues boucles noires, et j’ai compris que vous étiez heureux avec elle.

« Du moment où j’ai découvert combien vous m’aviez complètement trompée, ma vie n’a été qu’une lutte continuelle avec le désespoir. Vous ne savez pas combien j’aimais ceux que j’ai quittés par amour pour vous. Dans toutes les passions et les chagrins contenus dans votre poésie Grecque, je doute qu’il y ait une phrase assez forte pour exprimer l’angoisse que j’éprouve lorsque je pense à ces chers parents et que j’étends les bras vers eux à travers l’abîme qui nous sépare. Vous m’avez lu la description des ombres dans l’enfer, un jour, avant que vous fussiez trop fatigué de moi pour me faire partager vos pensées. Je sens que je suis comme ces ombres, H.

« Pourquoi vous fatiguerais-je avec une longue lettre ? Je vous laisse libre de trouver le bonheur avec cette femme dont je ne connais pas même le nom. Peut-être quelque jour, lorsque vous serez vieux et que vous serez las de tous les plaisirs de la terre, vous penserez avec plus de tendresse à celle qui a cru que c’était peu de chose de perdre son âme dans l’espoir de vous rendre heureux et qui s’éveille de son rêve insensé, mais chéri, pour trouver avec une angoisse inexprimable que le sacrifice a été aussi inutile qu’il était coupable !

 

« Cette lettre m’attendrit, et cependant j’étais disposé à me mettre en colère contre C. pour le chagrin inattendu que sa brusque disparition m’avait infligé.

« J’étais partagé entre ce sentiment et le soulagement d’esprit qui me donnait la certitude que ma folie n’avait amené aucun fatal événement.

« Elle était partie pour E – dans un accès de jalousie et elle m’adressait les reproches féminins ordinaires, si naturels à une personne d’une intelligence étroite, car on ne peut imaginer un homme rappelant à chaque instant à son ami les sacrifices qu’il lui a faits par amitié ! et elle m’envoyait l’adresse de l’humble auberge où elle demeurait, et naturellement elle espérait me voir arriver aussi vite que les chevaux de poste pourraient m’y amener.

« Rien ne pouvait être plus banal que la fin de ce petit roman.

« Je ne dirai pas que j’étais capable d’être désappointé parce que la pauvre enfant ne s’était pas noyée, mais je confesse que la tournure si commune que l’affaire avait prise froissait mon sentiment artistique.

« Je m’étais peut-être en effet habitué à mesurer toutes choses aux types de la poésie Grecque, et il est certain que cela me semblait une déchéance de descendre du rocher fatal de Sapho à l’auberge des commis-voyageurs à E –.

« — Je partirai pour E – demain matin, me dis-je à moi-même, mais sans enthousiasme.

« Si j’avais retiré ma bien-aimée de cet Océan qui dévore tout, si je l’avais trouvée errante, à moitié folle, sur la montagne, comme cette jeune fille solitaire dont les bêtes sauvages mêmes avaient pitié, lorsque désespérée dans ses courses vagabondes elle s’écriait :

 

« Oh ! j’ai vu grandir tous les arbres de la forêt, Ménalcas !

 

Je pense que je l’aurais serrée sur mon sein et que de tout mon cœur je lui aurais sacrifié ma liberté pour assurer son bonheur.

« Mais ce départ pour E – et sa longue lettre de reproches sentaient le calcul, et contre les manœuvres de la diplomatie féminine j’étais cuirassé de l’armure de l’expérience.

« Je commandai des chevaux de poste pour le lendemain matin, et me dirigeai ensuite du côté de La Loge.

« Monseigneur mon cœur, assis légèrement sur son trône, était soulagé du poids d’une grande terreur ; mais la triste lettre de la pauvre C. n’était pas faite pour me mettre de bonne humeur, et j’avais hâte de me distraire dans la société de l’éblouissante Carlitz.

« Je soupirais après les frivoles conversations des gens que je connaissais, après les lieux où ils étaient, et cette olla podrida de sentiments, de faits, et de fictions, assaisonnée avec cette pointe d’originalité ou tout au moins d’audace avec laquelle une femme du monde donne du piquant à ses moindres propos.

« Légèrement et prestement, je côtoyais le flanc de la montagne, heureux lorsque mes yeux impatients apercevaient la fumée bleue s’élever des cheminées qui m’étaient familières.

« — Est-il possible que je sois amoureux de cette femme ? me demandais-je avec étonnement.

« Puis, je me rappelais mon désespoir et ma terreur de la veille, et le tendre respect avec lequel j’avais pensé à la pauvre C., mon désir de la presser sur mon cœur et de lui promettre une éternelle fidélité.

« L’heure était passée.

« J’essayai en vain de revenir à ces bons sentiments. Je sentis qu’ils étaient plus dignes de moi que la fantaisie volage qui me ramènerait aux pieds de Carlitz, mais l’homme est un être assujetti aux circonstances, et mes meilleurs sentiments avaient été froissés par l’aspect piteux qu’avait pris la fuite de C.

« Un tonnerre d’aboiements m’accueillit lorsque j’entrai dans le domaine de E. T.

« Quelle nouvelle fantaisie ? me demandai-je au moment où un énorme mâtin s’élança sur moi comme s’il avait voulu me déchirer tous les membres.

« J’étais à moitié disposé à m’asseoir par terre à l’exemple d’Ulysse ; mais avant que le chien eût pu commencer ses opérations une voix familière l’appela et E. T. lui-même sortit du porche.

« — Mon cher H., s’écria-t-il ; quel bonheur inespéré ! Je pensais que vous étiez à Vienne.

« — En vérité ! m’écriai-je un peu piqué. Carlitz ne vous a-t-elle point dit que j’étais dans les environs ?

« — Je ne l’ai point vue.

« — Vous ne l’avez point vue ! m’exclamai-je complètement effaré.

« — Non, elle est partie hier matin avec M. et Mme H. et je ne suis arrivé que cette nuit. Entrez, mon vieil ami, et racontez-nous vos aventures depuis notre dernière rencontre.

« Je suivis mon ami à travers le petit vestibule jusqu’au petit salon de garçon dégarni et qui sentait le tabac.

« La baguette magique de l’enchanteresse s’était agitée une seconde fois, et la vision merveilleuse s’était évanouie dans l’air épais.

« Les petits chiens aussi jolis et aussi fragiles que la porcelaine de Dresde animée, la guitare ornée de rubans, les corbeilles à ouvrage, les buvards de velours, les déjeuners de vieille porcelaine de Vienne, la coupe sans prix de Worcester pour déposer les cartes, les peaux de panthère, les chaises longues, les portières, les gravures françaises, avaient disparu, et dans cette pièce que des frivolités charmantes avaient embellie, je voyais la table à écrire nue et délabrée de mon insouciant ami, qui restait assis, les bras croisés, un bouledogue fauve entre ses jambes, grimaçant, homme et chien, un sourire, à ce qu’il semblait à ma déconvenue.

« — Quoi ! s’écria E. est-ce que votre visite était destinée à la divine Carlitz ? Mon berger m’a dit qu’un beau gentleman de Londres avait constamment été pendu ici et dans les environs pendant que Carlitz et son entourage y étaient. Mais il ne m’avait pas dit le nom de ce beau gentleman, et je pensais peu que ce fût vous. Venez, mon cher, bourrez votre pipe et parlons de l’ancien temps. Vous avez été enterré au milieu de vos livres poudreux, je suppose, tandis que j’ai été courir dans le nord de l’Europe, à la poursuite des rennes et des saumons.

« — Nous causerons autant que cela vous fera plaisir tout à l’heure, répondis-je, mais laissez-moi éclaircir d’abord les choses. Quand j’ai quitté Carlitz et les H. l’autre soir, il était convenu qu’ils prolongeraient leur séjour ici. Qu’est-ce qui l’a rappelée à la ville… Est-ce que la saison de la Bonbonnière commence ?

« — La Bonbonnière !… mais, mon cher ami, cela est réellement effroyable, savez-vous, l’ignorance où vous êtes plongé. Apprenez, mon ignorant reclus, que le Théâtre de la Bonbonnière sera ouvert pour jouer le drame au commencement du mois par le grand Mackensie, qui inaugurera la saison avec l’intéressante tragédie de Coriolan. Carlitz a racheté son engagement à ce petit théâtre à des conditions très avantageuses, je vous assure.

« — Elle a racheté son engagement !… Veut-elle quitter le théâtre ou entrer dans un plus grand ?

« — Elle ne veut faire ni l’une ni l’autre de ces deux choses. Elle paraîtra sur un plus grand théâtre et tout à fait dans un nouveau rôle. Elle va épouser Lord V.

« — Impossible !

« — C’est un fait acquis, mon cher ami. Le noble comte, comme l’appellent les journalistes à la mode, a mordu aux amorces de l’enchanteresse depuis un an… c’est une prise un peu difficile à amener à terre. Vous savez… qui devient rétif lorsqu’il sent l’hameçon dans sa mâchoire et file dans les joncs ; mais Carlitz a employé ses harpons et l’a amené à terre. Et maintenant leur prochaine union est le bruit de la ville. Les grandes dames du monde ont l’intention de l’exclure, je crois, mais Carlitz a pris l’initiative et a assuré qu’elle ne les verrait pas. « Je cultiverai les légations étrangères, a-t-elle dit au petit J. C. du Ministère des Affaires Étrangères, et ne fraierai pas avec la noblesse du pays. » Et, ma foi ! elle est capable de le faire comme elle le dit. Elle est comme Robespierre, elle ira loin parce qu’elle croit en elle.

« — Mais Carlitz, dis-je avec effort, a-t-elle divorcé ?

« — Mon ignorant ami, le décès de M. Carlitz, ou Don Estephan Carlitz, marchand de vins d’Espagne, est un événement aussi notoire dans l’histoire moderne que la mort de notre respectable souveraine la Reine Anne. Il est mort il y a trois mois, au Cap, d’où il avait l’habitude d’importer ce précieux Amontillado dont il faisait le trafic. Carlitz fut prompte à profiter de l’occasion que lui offrait son veuvage, mais j’ai entendu dire tout bas que le noble comte avait mis pour condition qu’il fallait qu’elle eût acquitté ses dettes, pour continuer les phrases des journalistes à la mode, avant qu’il la conduisît « aux pieds des saints autels ». Vous savez, naturellement, que le noble comte est le plus grand avare de la terre.

« — Oui, je connaissais V. un petit homme entre deux âges, soupçonné de porter une perruque et renommé pour ses excentricités inoffensives comme amateur et constructeur de nouvelles voitures.

« Hélas ! quelle perfidie !

« Ces brillants et sympathiques regards, ces tendres soupirs, ces sons de voix tremblants, ont été une partie de ce dessein froidement calculé de cette femme de tirer de l’argent des poches de son faible et jeune adorateur.

« La divine Estelle avait, pendant tout ce temps, arrangé son mariage avec Lord V. et avait spéculé sur mon admiration pour s’assurer les moyens d’acheter une couronne de comtesse.

« J’éclatai d’un rire sauvage, et lorsque E. me pressa de questions, je lui racontai toute l’histoire.

« Lui aussi rit bien fort, mais avec un évident plaisir. Et alors il me dit comment mon artificieuse enchanteresse avait loué sa rustique retraite et était venue dans ce lieu éloigné pour exaspérer le pauvre indécis V. et le forcer à faire sa demande, et comment elle avait réussi.

« — J’étais dans le Midi avec un de mes amis, dit E., et je reçus avant-hier quelques lignes de Carlitz résignant sa location et m’annonçant son prochain mariage. « Il faut venir pour la chasse aux Tours, l’automne prochain, » disait-elle dans son post-scriptum. Elle commence déjà à patronner, vous voyez.

« Après cela mon ami insista pour me retenir à dîner avec lui.

« Notre repas fut mauvais et mal servi, et la conversation de mon hôte fut faite des commérages de Londres, du récit de ses chasses en Norvège.

« Combien ses paroles vides et plates me furent odieuses !

« Combien j’enviai cet animal sans intelligence et le plaisir barbare qu’il prenait à exterminer des êtres peu inférieurs à lui !

« Je retournai chez moi d’une humeur massacrante et il me semblait que ma colère retombait sur toutes les femmes.

« — J’ai été trompé et dupé par une femme ! me disais-je, je ne deviendrai pas la proie d’une autre. C. a voulu notre séparation, elle en a pris l’initiative, je ne veux pas la faire revenir sur sa décision. Je suis préparé à faire mon devoir, mais je ne ferai rien de plus.

« Ainsi résolu je me mis à ma grossière table de travail et j’écrivis une longue lettre à C., très sérieuse, et je pense suffisamment tendre, dans laquelle je lui exposais l’état de mes propres sentiments.

 

« J’avais espéré que nous trouverions le parfait bonheur dans la société l’un de l’autre, » écrivais-je en conclusion. Je n’ai pas besoin de vous dire que cette espérance a été cruellement déçue. Vous avez été la première à rompre le lien que j’avais cru sincèrement devoir durer. J’accepte votre décision, mais je ne me crois pas dispensé du devoir de pourvoir à votre avenir. Quant à moi, je quitterai l’Europe pour un hémisphère plus sauvage et plus intéressant où je tâcherai de trouver l’oubli des cruels mécomptes qui m’ont accablé ici. »

 

« Puis je dis à C. que j’avais l’intention de lui ouvrir un compte immédiatement à une certaine banque sur laquelle elle pourrait tirer jusqu’à la somme de quatre cents livres par an.

 

« N’ayez pas de crainte pour l’avenir », écrivais-je. « Une femme qui a un revenu de quatre cents livres par an peut trouver des amis dans toutes les parties du globe et peut être sûre de n’être jamais troublée par d’impertinentes recherches sur son passé. Je serai toujours heureux d’apprendre que vous vivez tranquille, et si vous voulez me tenir au courant du lieu où vous serez, vos lettres adressées au Club des Voyageurs me parviendront, et je me ferai un devoir de vous chercher à mon retour en Angleterre. »

 

« J’envoyai cette lettre, et la voiture qui m’avait amené à E. me conduisit à Londres où je pris les arrangements nécessaires avec mon banquier.

« Puis je partis pour un voyage d’exploration dans l’Amérique du Sud.

« Ce ne fut qu’après deux ans d’absence que je découvris qu’on n’avait jamais tiré sur le compte ouvert au nom de C.

« Ainsi finit cette histoire qui avait commencé comme une idylle.

« J’ai craint quelquefois qu’il ne soit arrivé malheur à cette pauvre jeune folle et mon souvenir d’elle n’est pas exempt de remords. Mais j’ai réfléchi que probablement sa beauté lui avait fait faire un mariage avantageux et qu’elle n’avait pas eu besoin de la rente que je lui avais assurée.

« Je fis faire une enquête soigneuse dans l’espoir de découvrir ce qu’elle était devenue, mais sans résultat. Ses parents à B –, étaient morts tous les deux… étrange fatalité ! et d’aucune autre source je ne pus pas obtenir de nouvelles de ma pauvre C. M.

« Ainsi finit l’histoire de mon amour brisé. Ce fut avec un sentiment de soulagement que je me dis à moi-même qu’elle était finie ainsi, car je ne pouvais m’empêcher de penser que les événements auraient pu prendre un tour très différent, qui pour moi eût été plus embarrassant.

« Si C. eût été une femme du monde ou si elle fût tombée dans les mains de quelque aventurier légal, j’aurais pu me trouver avec une femme et lié par une chaîne qui n’aurait pu être brisée que par la mort.

« Comme les choses ont tourné, j’ai gardé ma liberté, et ce n’est que dans mes heures les plus sombres que la pâle image de cet amour à demi oublié s’élève devant moi pour me faire de doux reproches.

« Et parfois, dans les quelques rares moments de calme que je goûte, dans ma vie surmenée, lorsque je suis seul sous ma tente, les phrases de la lettre de la pauvre enfant me reviennent avec une étrange signification.

 

« Peut-être quelque jour, lorsque vous serez vieux et que vous serez fatigué de tous les plaisirs de la terre, vous penserez un peu plus tendrement à celle qui a cru que c’était peu de chose de perdre « son âme dans l’espérance de vous donner le bonheur.

 

« Le voyage de la vie est si compliqué et a tant de routes qui se croisent, que personne ne peut répondre de n’avoir pas pris le mauvais chemin.

« Aurais-je été plus heureux, si j’avais donné à C. le droit légal de m’assommer pour le reste de mon existence ?

« Plus heureux ! Pour moi il n’y avait à cela aucune possibilité. Pour être plus heureux un homme doit d’abord être heureux, et le bonheur est un brillant fantôme que j’ai vainement poursuivi durant les quinze dernières années. J’aurais été tout au plus malheureux d’une autre façon.

« Je suis, encore libre et j’ai rencontré la charmante Lady V. dans le septième ciel du grand monde, dans lequel elle a continué à faire son chemin, et elle m’accorde un sourire protecteur et une inclinaison de sa belle tête.

« Il est tacitement convenu entre nous que nos excursions et nos pique-niques au pied des montagnes couvertes de neige sont comme s’ils étaient les rêves de jours qui n’ont jamais existé. »

 

*     *     *

 

Là, les Déceptions de Dion perdirent pour Eustache leur principal intérêt, car à ce moment le récit du malheureux amour de sa mère finissait.

Après cela et jusqu’à la fin il lut le livre soigneusement, pesant chaque phrase, car c’était l’Épitome du caractère de son père.

Dans chaque ligne il y avait de l’égoïsme, dans chaque page, la confession d’énergies et de talents dépensés pour chercher des satisfactions personnelles.

Toujours et constamment le dépravé, fatigué, poursuit le même but indigne… un but plus difficile à atteindre que la découverte de Colomb ou la nouvelle planète d’Herschell.

Avec moins de peine un homme obtiendrait un résultat qui serait un dernier héritage pour ses compatriotes, et pourrait mourir avec l’orgueilleux mot d’Ulysse sur les lèvres : « Je me suis fait un nom ! »

À travers la belle Italie ensoleillée, dans les sauvages pays du Nord, au milieu des granits et des marbres des palais de Saint-Pétersbourg, même au delà des vallées et des montagnes du Caucase, parmi les ruines de Persépolis, dans les déserts de sable, sur les montagnes couvertes de neige de l’Afghanistan, dans le cœur de l’Hindoustan, le mondain a poursuivi le fantôme de ses désirs, et partout, dans les cités civilisées comme dans les jungles hantées par les tigres, le coureur à la recherche du bonheur n’a trouvé que le désenchantement.

« Une chasse au tigre est la chose la plus triste qu’on puisse imaginer, écrivait-il. Il faut veiller et attendre, rôder et se cacher derrière les buissons, choses rampantes et lâches qui nous rendent plus ignobles que la bête. La course pour le Derby est mille fois préférable, et un homme peut avoir une fièvre d’espérance à Epsom qu’il n’éprouvera jamais au Bengale. »

 

Et plus loin :

 

« Le plus musical et le plus faux des poètes, Thomas Moore, a beaucoup à se reprocher. J’ai parcouru tout l’Orient à la recherche de la Lumière des Harems, et je n’ai trouvé que l’obscurité ou les plus simples chandelles, les plus faibles bougies vacillantes qui aient jamais brillé à travers leurs maigres ouvertures. Et je suis revenu dégoûté de l’Orient pour chercher de nouveaux dégoûts dans l’Occident. »

VI

« Toujours un chagrin succède à un autre chagrin »

Eustache ferma le livre avec un soupir, un soupir pour le père qu’il n’avait pas connu et le père qui n’avait jamais eu sa connaissance, un soupir pour la mère dont la vie avait été sacrifiée sur un si pauvre autel.

Il avait passé plusieurs heures à lire sans avoir conscience du temps écoulé.

« Vous semblez prendre beaucoup d’intérêt à ce livre, monsieur Thorburn ? » dit une voix familière qui venait de la levée au-dessus de lui.

Il se releva précipitamment, laissa tomber son livre, se retourna, et tourna la tête vers celui qui lui avait parlé.

La voix qu’il avait entendue était celle d’Harold. Ce gentleman était sur la levée et montrait avec le bout de sa canne le livre qui était par terre, comme s’il avait montré un serpent.

« Vous m’avez un peu saisi, monsieur Jerningham, dit Eustache en se baissant pour ramasser son livre.

— Il faut que votre lecture vous ait intéressé pour que vous n’ayez pas entendu mes pas, permettez-moi de vous le dire. »

Il prit le volume des mains du jeune homme et en tourna les pages avec insouciance.

« Un de vos dialogues favoris, je suppose ? Non, un roman anglais. Dion ! Dion ! j’ai quelque souvenir d’un livre appelé Dion. Quel personnage râpé il paraît être au bout de quelques années ! Réellement les auteurs de ce temps ont subi de grands désavantages en passant par les mains de leurs éditeurs. Quelle sombre reliure grise ! Quelle impression piteuse ! Le papier lui-même sent le moisi. Et Dion vous a profondément intéressé ?

— Oui, fort intéressé.

— Cela vous a paru fort ?

— Non, l’auteur m’a paru être un scélérat consommé. »

Jerningham sourit faiblement ; ses sourires étaient la plupart du temps faibles et pâles, comme les sourires d’une ombre.

« Ne soyez pas si farouche dans votre appréciation, monsieur Thorburn, dit-il tranquillement. L’homme qui a écrit Dion était comme les autres hommes de son temps, un peu égoïste peut-être et désireux de voyager du côté du soleil dans le grand chemin de la vie.

— L’avez-vous connu ? demanda Eustache avec empressement.

— Non, pas le moins du monde. Mais je connais son livre. On en a parlé un peu dans le temps, et il y a eu pas mal de discussions à propos de l’auteur. On a nommé toute espèce de personnages improbables. Oui, tout cela me revient en regardant ces pages. Un très pauvre livre exagéré, affecté, ridicule. Il faut avoir été bien fou pour imprimer un tel exemple d’égoïsme.

— Oui, il semble étrange qu’un homme puisse faire un livre avec le seul but de se proclamer infâme.

— Pas du tout. Ce qui est étrange, c’est qu’un homme puisse révéler son infamie dans un livre qui ne contient aucun élément de succès littéraire et qu’il ait pris la peine d’écrire tout cela. Oui, cela est très extraordinaire, d’un homme paresseux surtout, car l’auteur, si je ne me trompe, se donne comme très paresseux !… Un ouvrage très faible, en somme. Je vois ici une faute de grammaire dans une citation latine. Cet homme n’a jamais connu son Catulle. Merci ! »

Jerningham rendit le volume avec une grâce nonchalante et avec un demi-soupir de regret, comme s’il était fatigué même d’avoir eu à se rappeler un titre si faible.

Il continua sa promenade, laissant Eustache étonné d’être tombé sur un homme qui connaissait le livre de son père et qui physiquement lui ressemblait.

« Si M. Jerningham a jamais écrit sa propre biographie, elle doit avoir ressemblé un peu à ce livre, » se dit-il à lui-même.

Et alors un autre si, terrible, étonnant, se présenta à son esprit.

Mais il l’éloigna comme une imagination absurde, folle, sans fondement.

« Quel accident est plus commun que la ressemblance qui existe entre nous deux ? se demanda-t-il. Le monde est plein de ces demi-ressemblances, sans parler de Lesurques et de Dubosc, qui ont été guillotinés parce qu’on a pris l’un pour l’autre. »

Il quitta la berge de la rivière et se dirigea lentement vers l’habitation par un autre sentier que celui qu’avait pris Jerningham.

Sa lecture l’avait amené à une certaine conclusion. Les quelques détails donnés sur le lieu de la scène lui avaient appris d’abord qu’elle s’était passée dans les îles Britanniques.

La réflexion le convainquit que l’habitation isolée dans les montagnes où les tristes jours de sa mère s’étaient écoulés était en Écosse.

C’était là qu’avait résidé la force inconnue de Célia. C’était de là qu’elle avait tiré sa puissance sur son amant. Il l’avait amenée en Écosse comme sa femme et y avait demeuré avec elle pendant plusieurs mois.

Cela équivalait à une reconnaissance de leur mariage.

Elle s’était éloignée de lui sans en avoir conscience.

Mais son fils se disait que, lors même qu’elle eût connu ses droits, elle était trop noble pour en profiter et trop orgueilleuse pour garder le nom d’épouse à la faveur d’une argutie juridique.

« J’en parlerai avec mon oncle, se dit Eustache, et si lui et moi sommes d’accord à ce sujet, j’irai en Écosse à la recherche de ce lieu, si nous supposons que cela soit possible, avec la trace si légère que le livre nous a indiquée. »

Il savait que la loi Écossaise, selon toute probabilité, l’avait légitimé ; mais, pour toutes les richesses de l’Écosse, il n’aurait pas songé à réclamer le nom inconnu de son père, qui était de tous les hommes de la terre celui qu’il méprisait le plus.

« Il l’a abandonnée, il l’a laissée seule, livrée aux douloureux reproches qu’elle se faisait à elle-même pendant ces tristes jours de remords, d’humiliation, et de chagrin sans consolation… la pensée du chagrin que sa faute avait causé à ceux qu’elle aimait. Il l’a laissée porter ce triste fardeau, sans un effort pour le rendre plus léger ou pour le partager, parce qu’elle ne l’amusait pas. Est-ce donc ce que la richesse, les belles lettres, la civilisation, font d’un homme ? À Dieu ne plaise ! Un tel homme aurait dû porter la pourpre impériale et mourir comme un empereur de la décadence. Il est un anachronisme vivant dans un siècle chrétien. »

Il retourna lentement au cottage, où il arriva juste à temps pour s’habiller pour le dîner.

La soirée se passa tranquillement.

Des quatre personnes réunies dans le salon trois étaient singulièrement rêveuses et tranquilles.

Un crépuscule d’été favorisait les méditations silencieuses.

Jerningham était assis à part dans un fauteuil de jardin sous la longue et rustique véranda, à demi abritée par les branches grimpantes des clématites et des chèvrefeuilles ; Eustache dans le coin le plus sombre du salon où Hélène jouait des mélodies allemandes sur le piano ; de Bergerac se promenait de long en large sur la pelouse, s’arrêtant de temps à autre pour dire quelque chose à son ami Harold.

« Comme nous sommes silencieux et pensifs ce soir ! s’écria-t-il à la fin après avoir reçu quelques réponses faites au hasard du maître de Greenlands. On croirait que vous avez vu un fantôme, Harold, vos yeux sont fixes comme les yeux de Brutus à Philippes ou ceux d’Agamemnon lorsque l’ombre d’Achille lui apparut pour l’avertir avant que le vaisseau qui devait le conduire à la mort mit à la voile. Quel est le fantôme que vos yeux voient dans l’obscurité ?

— Le fantôme du passé, répondit Jerningham en se levant pour rejoindre son ami : ce n’est pas seulement pour la femme de Loth qu’un regard en arrière est un fatal regard sur le passé, j’y ai songé toute la journée, Théodore. »

Tout était silencieux, excepté le piano doucement touché par de gentilles mains qui volaient sur les touches avec un mouvement tendre et languissant.

La jeune fille s’étonnait du changement qui était survenu dans les façons de son compagnon d’étude et s’étonnait encore plus de trouver que ce changement était un vrai chagrin pour elle.

Les pensées d’Eustache étaient très tristes.

« Comment oser lui dire qui je suis et lui demander la main de sa fille unique ? Puis-je même espérer que son âme simple aura de l’indulgence pour une histoire de famille telle que celle que j’ai à lui raconter ? »

Pendant les sombres heures de cette nuit d’été il resta éveillé, réfléchissant au livre qu’il avait lu et songeant avec angoisse à la tache imprimée sur son nom.

Pour un vieillard rompu à la dure sagesse du monde, ce stigmate n’aurait pas été une flétrissure le moins du monde. Il aurait récapitulé en lui-même la liste de tous les grands noms conquis par des hommes qui l’ont porté, et il aurait trouvé là quelque consolation.

Mais, pour Eustache, il n’y en avait aucune. Il avait mis sa divinité sur un piédestal, et rien de trop beau, de trop pur, de trop noble, ne pouvait lui être offert.

Ses pensées devinrent plus sombres à mesure que la nuit avançait, jusqu’à ce que la fièvre de son esprit lui donnât la force de l’inspiration.

Téméraire et impétueux comme la jeunesse et la poésie, il décida qu’il n’y avait aucun espoir pour lui, excepté la fuite.

« Irais-je m’offrir sans avoir un nom, pour me faire refuser ? se demanda-t-il. Non, j’abandonnerai ce trop cher foyer et m’en irai dans le monde me créer à moi-même un nom parmi les poètes modernes. Qui sait ?… »

Se faire un nom parmi les poètes modernes, le rêve était orgueilleux ; mais celui qui le faisait se disait qu’on peut quelquefois, monter l’échelle de la renommée d’un seul bond, et que, pour un écrivain de revues qui rencontre le succès, il n’est souvent besoin que d’une année ou deux de travail opiniâtre pour arriver.

« Je m’arracherai de cette demeure avant la fin de la semaine, dit-il avec résolution, elle est trop brillante, trop belle, trop heureuse, et aussi dangereuse que les jardins d’Armide pour l’homme qui s’est dit : Je serai poète. »

VII

Restée seule

Pendant que Jerningham passait sa vie dans les bois et les montagnes du comté de Berks, celle de sa femme était troublée par toutes sortes d’événements et de passions.

La dame des Taillis s’était montrée pour Lucie une tendre et généreuse amie.

La pauvre enfant n’avait pas joui longtemps de la luxueuse tranquillité de la villa de Hampton lorsqu’elle fut tout à coup forcée de la quitter.

Desmond avait arrangé les affaires de son père et apaisé ses créanciers, avec quel sacrifice d’argent, c’est ce qu’il savait seul. Mais une geôlière plus sévère que le gardien de la prison pour dettes surveillait le père de Lucie, prêt à étendre la main glacée qui devait arrêter ce voyageur usé et brisé. Les dettes et les difficultés, les désappointements et les humiliations joints à la constante habitude de s’enivrer, avaient fait leur besogne fatale sur Alford. Ce n’était plus qu’un pauvre naufragé de l’humanité qui sortit de la sombre prison lorsque Laurence dit à son vieux maître qu’il était libre. Le vieillard avait déjà eu une attaque de paralysie lorsqu’il était dans son meilleur temps de précepteur particulier. Il avait eu une seconde attaque dans la prison, mais elle avait été légère, et il n’avait heureusement pas conscience que la maladie était si près de lui.

Lucie retourna à son triste logement.

Elle y trouva son père extrêmement changé, changé d’une façon véritablement alarmante.

Elle écrivit à Mme Jerningham pour lui dire ses craintes, et Émilie se dépêcha d’envoyer un médecin.

Le docteur branla la tête avec découragement et recommanda le repos et le changement d’air.

Cela se fit comme toujours. Mme Jerningham paya, et Lucie et son père furent envoyés à Ventnor.

Laurence vit le médecin et lui demanda sa véritable opinion sur l’état d’Alford.

« Cet homme est un ivrogne, répondit le docteur, et il s’est évidemment tué lui-même avec de l’eau-de-vie depuis dix ans. Si vous lui ôtez sa bouteille d’eau-de-vie, il mourra ; le cas n’est pas guérissable, le cerveau de cet homme est alcoolisé. Une nouvelle attaque sera fatale. »

Une fois que Desmond eut sollicité l’amitié de Mme Jerningham pour Lucie, il sentit que le soin de sa fortune n’était plus entre ses mains.

Émilie s’était déjà montrée si bonne et si généreuse que c’eût été de l’ingratitude de douter de sa charité.

Il se tint donc éloigné de Lucie et de son père, et ce ne fut que par Mme Jerningham qu’il apprit comment se portait la jeune fille à laquelle il s’intéressait si sympathiquement. Mais, tout en ne faisant ouvertement aucune tentative pour l’assister et lui venir en aide, il ne cessait de penser à elle, en avait une grande pitié, une pitié douloureuse, pour lui-même.

« Pauvre petite créature ! » se disait-il lorsqu’il se représentait la pauvre enfant sans mère, au chevet du seul protecteur qu’elle ait jamais eu en ce monde.

Et il s’étonnait de la tendresse que contenait ces trois mots si ordinaires :

« Pauvre petite créature ! »

« Tristram ne peut pas vivre plus de quelques semaines, cela est certain, et alors… et alors ?… elle sera seule, tout à fait seule, et elle doit cacher comme un vice son chagrin et jouer… les Côtelettes sautées. Quel triste présent ! quel avenir désespéré ! »

À ce moment, Desmond enfonça avec colère sa plume d’oie dans son papier, l’écrasa, et la jeta loin de lui avec une rage soudaine.

« Qu’est-ce que cela me fait, après tout ? se demanda-t-il. Il y a cent jeunes filles à Londres pour lesquelles l’avenir est aussi désespéré. Est-ce que je tourne au Don Quichotte et veux combattre contre les moulins à vent de la civilisation moderne ? »

Un matin de février, le rédacteur de l’Aréopage trouva une enveloppe encadrée d’une large bordure noire sur la table de son déjeuner.

Elle contenait un barbouillage de Lucie, effacé et taché de larmes.

La mort avait pris la victime ; la troisième attaque était venue.

Tout était fini.

 

« Je ne peux pas vous dire combien Mme Jerningham a été bonne pour moi, » écrivait la malheureuse enfant ; « tout est préparé pour les funérailles ; elles auront lieu vendredi. Mon pauvre cher père reposera dans un lieu agréable. Il est dur de supporter cette séparation, mais je pense que cela m’eût semblé plus cruel, s’il était mort à Londres. »

 

Puis suivaient quelques petites phrases où la foi faisait de son mieux pour lutter contre la douleur.

 

« Il a toujours été bon et tendre, » s’écriait-elle ; « je ne puis me rappeler un mot de reproche sorti de ses chères lèvres. Il n’allait pas à l’église aussi régulièrement et aussi pieusement que les gens religieux pensent qu’il faut le faire, mais il était très bon. Il lisait la Bible quelquefois. Il pleurait dessus, et partout où nous logions, les petits enfants l’aimaient. Il n’était pas dans sa nature d’être dur et inhumain. Puisse Dieu me rendre aussi bonne et aussi douce qu’il l’était et permettre que nous puissions nous rencontrer dans un monde meilleur ! »

 

« Les funérailles ont lieu vendredi, » répéta Desmond lorsqu’il eut replié la lettre.

Il avait été sur le point de la jeter au panier, mais il changea d’avis et la mit doucement à part dans un tiroir de son bureau.

« Non, pas parmi les blagues des marchands et les récriminations des collaborateurs, dit-il. Vendredi ?… Oui, je rendrai les derniers devoirs à mon pauvre vieux maître. Cela la consolera de penser qu’un ami le suit jusqu’au tombeau. »

De bonne heure, le jour indiqué, Desmond frappait à la porte de la maison meublée de Ventnor.

« Mlle Alford est ici, naturellement, dit-il à la bonne. Soyez assez bonne pour lui donner cette carte et lui dire que je suis venu pour assister aux funérailles, mais que je ne demande pas à entrer chez elle. »

Il parlait à voix basse, mais il était très ému.

La porte du parloir s’ouvrit doucement, et Mme Jerningham entra dans le couloir.

« J’ai reconnu votre voix, dit-elle. Comme vous êtes bon d’être venu !

— Pas du tout. Mais combien vous êtes bonne d’être ici ! Je n’avais nulle idée que je vous y rencontrerais.

— Et moi, j’étais tout à fait sûre de vous y voir, reprit Émilie avec un sourire léger et moqueur.

— Est-ce que Lucie est dans cette pièce ?

— Oui !

— Je ne désire pas la voir. J’ai voulu montrer ma reconnaissance pour ce pauvre vieillard. J’ai passé tant d’agréables jours sous son toit, et sa fin a été si triste, si solitaire ! C’est très bon à vous d’être venue, Émilie, et votre présence me rassure beaucoup sur l’avenir de cette pauvre jeune fille. Je ne pense pas que vous seriez ici, si vous ne vous intéressiez pas réellement à elle.

— Oui, Laurence, je m’intéresse réellement à votre protégée.

— Elle n’est pas ma protégée, mais je souhaite qu’elle soit la vôtre, parce que je puis à peine croire que vous trouviez une créature qui ait plus besoin de votre charité. Pauvre enfant ! elle est très affligée, je suppose.

— Pour le moment elle a le cœur brisé, je l’emmènerai d’ici ce soir.

— Ma chère Émilie, je savais que je pouvais compter sur votre noble nature ! s’écria l’écrivain avec chaleur.

— De grâce, ne soyez pas si reconnaissant. Je n’ai pas fait plus pour elle que je n’aurais fait pour toute autre femme sans appui qui se serait trouvée sur mon chemin. Dans toute cette affaire, il n’y a qu’une seule chose qui puisse en faire un sacrifice.

— Et c’est ?…

— Celle qu’une femme seule peut sentir et comprendre. Je vous en prie, ne parlons plus de cela. L’enterrement doit avoir lieu dans une heure.

— Je vais faire mettre un crêpe à mon chapeau et je reviendrai pour la cérémonie. Il y aura une voiture de deuil, je suppose ?

— Oui, le docteur m’a promis avec bonté de mener le deuil… Il n’y a personne autre.

— Pauvre Tristram ! Si vous saviez comme cet homme savait enseigner le grec ! et le grec est la seule langue qui demande un génie spécial dans l’écolier. Et mourir ainsi !… »

Desmond s’en alla faire mettre un crêpe à son chapeau.

Mme Jerningham retourna au parloir, où l’orpheline assise nonchalamment les mains jointes et les yeux fixes et sans larmes, était comme frappée de stupeur par le chagrin ; mais même dans cette stupeur elle avait su reconnaître la voix du seul ami du père qu’elle venait de perdre.

« Est-ce que M. Desmond n’était pas dans le couloir tout à l’heure ? demanda-t-elle.

— Oui, il est venu pour suivre le convoi de son vieil ami.

— Comme il est bon !… comme vous êtes bons tous les deux ! murmura Lucie. Ah ! croyez-moi, j’en suis bien reconnaissante. Et cependant, chère madame Jerningham, il me semble qu’il serait mieux pour moi d’aller reposer près de lui dans son paisible tombeau.

— Non, Lucie. Votre vie commence. Vous avez connu le chagrin et la peine, mais vous n’avez pas vidé la coupe du bonheur pour n’y trouver que la goutte d’amertume. Voilà le véritable désespoir. Vous n’avez pas survécu à vos espérances, à vos revers, et à votre foi… en vérité, plus qu’à vous-même, comme je le fais. »

VIII

La toux des Morland

Laurence entendit le sublime et solennel service lu devant le cercueil de son vieux maître et quitta Ventnor sans voir Lucie.

Il se répétait continuellement que l’avenir de la jeune fille ne le regardait pas. Il lui avait donné une tendre amie… et une amie qui, sans nul doute, l’aiderait, la protégerait.

« Elle a cessé d’être dans ma vie, se disait-il, pauvre petite créature ! il faut que j’oublie que je l’ai jamais vue. »

Lorsque Desmond fit sa première visite aux Taillis, il y trouva Lucie confortablement installée et paraissant aussi pâle que les perce-neige dans son simple deuil. Elle dit quelques mots tremblants en réponse à son salut, puis elle quitta la chambre.

« Elle n’aime pas à parler de son père, dit Mme Jerningham lorsqu’elle fut partie, et je crois qu’elle s’en est allée pour échapper à vos compliments de condoléance. Il semble, à tout prendre, avoir été un personnage peu recommandable, et elle le pleure comme s’il avait été un saint. Nous étions si heureux ensemble ! dit-elle ; puis elle me dit l’intérêt qu’il prenait à sa carrière et la patience avec laquelle il restait dans une loge chaque soir pour la voir jouer ; il lui disait les endroits où elle avait été faible et les endroits où elle avait réussi. Il déplorait l’impossibilité où elle était de porter un masque avec un épouvantable tuyau en embouchure, comme les acteurs Grecs, et elle me raconte leurs petits soupers après le théâtre avec des pieds de cochon… Qu’est-ce que des pieds de cochon ?… et des pommes de terre cuites au four, des saucisses, et autres affreuses choses qui feraient mourir les personnes faites comme tout le monde. Elle me parle de tout cela sans cesse. Elle est la créature la plus reconnaissante et la plus affectueuse que j’ai jamais rencontrée. Je crois qu’elle commence à m’aimer.

— Elle a raison de le faire, répliqua Desmond. Je suppose qu’elle sera obligée de rentrer au théâtre. J’ai une promesse d’engagement pour elle de mon ami Harlstone.

— J’espère qu’elle ne sera pas obligée de l’accepter. La mort de son père a amené un changement complet dans ses idées sur la profession dramatique. La société du pauvre vieillard semble l’avoir soutenue dans toutes ses épreuves et les lui avoir fait supporter, et maintenant qu’il n’est plus, elle tremble d’affronter les difficultés d’une telle vie. Aussi, d’après mes avis et l’assistance que je puis lui donner, elle essaye d’acquérir les qualités nécessaires pour être gouvernante. Elle a beaucoup plus lu que la plupart des jeunes filles et elle travaille avec ardeur pour suppléer à l’imperfection de son éducation.

— Je suis très content d’entendre cela, répondit Laurence avec sincérité. Je considère cette existence comme beaucoup plus convenable pour elle que les éventualités de la carrière dramatique en province. »

Puis, il se ressouvint que dans l’existence d’une gouvernante il y avait aussi des épreuves, des tentations, et l’isolement.

Il lui sembla que la destinée de Lucie serait pour lui un souci et un tourment jusqu’au bout.

« Je garderai Lucie avec moi encore quelques semaines, dit Mme Jerningham, car je trouve en elle la plus dévouée des compagnes. Elle exerce ses talents à être ma lectrice et mon secrétaire pour se préparer à supporter dans l’avenir les caprices d’une douairière valétudinaire.

— Vous êtes très bonne, Émilie.

— Oui, parce que je suis de quelque utilité à votre Mlle Alford… C’est ma vertu à vos yeux, Laurence.

— Si vous parlez ainsi, j’essaierai de prendre le premier train.

— C’est très absurde, n’est-ce pas ? s’écria Mme Jerningham avec un petit ricanement. Mais vous savez qu’il est naturel aux femmes d’être jalouses et qu’une femme qui vit dans un endroit comme celui-ci n’a rien à faire que de nourrir ses fantaisies jalouses.

— Entendons-nous l’un l’autre une fois pour toutes, dit Laurence gravement. Pour moi Lucie est presque une enfant. Le temps où j’avais l’habitude de la voir gambader avec un affreux terrier Écossais et porter un tablier en toile écrue n’est pas très éloigné, vous le savez. Je l’ai trouvée sans un seul ami, et autant que j’ai pu l’être je l’ai été honnêtement, souhaitant le jour où je pourrais solliciter pour elle la sympathie d’une femme bonne. Ayant réussi, j’ai tout fait et je me lave les mains du reste. S’il existe les moindres soupçons jaloux par rapport à Mlle Alford, je ne remettrai pas les pieds dans cette maison tant qu’elle l’habitera.

— Ce serait me punir de ma philanthropie. Non, Laurence, je ne suis pas plus jalouse de cette pauvre enfant que de toute autre femme. La jalousie est une maladie chronique, une espèce de fièvre lente, et elle a pris possession de moi.

— Émilie !…

— Je pense que ce n’est qu’un autre nom donné aux nerfs. Ne me regardez pas avec tant de consternation. Qu’est-ce que dit M. Kingsley : « Il faut que les hommes travaillent et que les femmes pleurent. » Il le faut, vous voyez, c’est la première nécessité de leur existence, et si elles n’ont aucune misère réelle, nul mari cité à la barre et condamné à mort, elles inventent des chagrins et pleurent sur elles-mêmes. »

Desmond était assez accoutumé aux discours de ce genre.

Tout homme que le hasard ou sa propre folie a placé dans une fausse position est certain d’en entendre de pareils.

Plusieurs semaines après cette conversation, Desmond continua à être plus occupé que d’ordinaire des affaires de son journal.

Il envoya à Mme Jerningham des billets de concert, des livres nouveaux, et de la musique, mais il n’alla pas aux Taillis.

Ce ne fut que sur un ordre royal de la dame qu’il apparut une après-midi, six semaines après les funérailles de Ventnor.

Il trouva Lucie un peu soulagée, mais sa protectrice était plus pâle que d’habitude et très fatiguée par une toux sèche, continue qui, quelquefois, alarmait Laurence.

Émilie elle-même, cependant, y faisait peu d’attention, et Mme Colton ne paraissait pas y attacher d’importance.

« Ce n’est qu’une toux d’hiver, disait Mme Jerningham. J’ai souffert de la même chose chaque hiver, si, en vérité, vous appelez cela souffrir. Chacun doit payer son tribut à la Tamise, mais je ne changerais pas ma rivière pour être débarrassée de mon rhume.

— C’est tout à fait la toux des Morland, dit Mme Colton, ma sœur, la mère d’Émilie, avait cette même toux chaque hiver. »

Morland était le nom des ancêtres maternels de Mme Jerningham.

Laurence savait que la mère d’Émilie était morte à trente ans, et il n’était pas disposé à traiter légèrement le rhume des Morland.

« Je désire que vous veniez demain à Londres et que vous voyiez le docteur Léonards, dit-il, lorsque lui et Émilie furent loin des oreilles de Mme Colton. Je ne vois pas pourquoi vous continueriez à tousser et à rester près de la rivière, si Hampton ne vous convient pas.

— Le docteur Léonards a beaucoup de réputation pour les maladies de poitrine, n’est-ce pas ? demanda Mme Jerningham. Il serait réellement trop absurde à moi de le voir. Je n’ai rien du côté de la poitrine, mais seulement une petite douleur de temps en temps que M. Caterham, le médecin d’Hampton, dit venir de l’estomac. Le docteur Léonards se moquera de moi.

— Tant mieux ! répondit Laurence ; mais je désire beaucoup que vous le voyiez. Vous le ferez, n’est-ce pas, Émilie, pour me faire plaisir ?

— Vous faire plaisir ! répéta Mme Jerningham en le regardant avec un air pensif. Pourquoi êtes-vous si désireux de consulter l’oracle ?… Est-ce pour dissiper un doute ou pour confirmer une espérance ?

— Émilie !

— Oh ! pardonnez-moi ! s’écria-t-elle en lui tendant la main. Je pense ou je dis toujours quelque chose de méchant. Les Calvinistes ont sûrement raison, car il me semble que j’ai été créée une vile créature, pas née pour être jugée, mais condamnée avant d’être née. J’irai voir votre docteur Léonards. Je ferai au monde tout ce que vous voudrez.

— Ma chère Émilie, pour me faire plaisir, vous n’avez qu’à être heureuse, répondit-il avec un accent de véritable affection.

— Ah ! c’est la seule chose que je ne puis pas faire. Ma vie a été tout de travers, et je ne puis la remettre dans la bonne voie. J’ai essayé, pourtant !

— Ah ! Émilie, si vous vous étiez confiée à moi et si vous aviez attendu !

— Ah ! Laurence, si vous aviez seulement parlé un peu plus tôt !

— Je ne voulais pas m’ouvrir à vous avant de m’être assuré un certain revenu. J’avais été habitué à croire qu’aucune femme de votre condition ne pouvait exister sans une certaine fortune.

— Ah ! voilà la fausse philosophie de votre école moderne. Un homme se dit qu’il pourrait vivre heureux tous les jours de sa vie avec telle ou telle femme, mais ses amis l’avertissent que la jeune fille a été élevée sur un certain pied, et en conséquence doit être extravagante, coquette : alors il s’éloigne d’elle, et un jour la nécessité, l’ambition de sa famille, la fatigue, l’orgueil, la colère… Dieu sait quelle incompréhensible impulsion féminine la pousse à prononcer le plus fatal mensonge qui puisse sortir des lèvres d’une femme. Elle épouse un homme qu’elle n’aimera jamais, et elle a un équipage, des domestiques, une maison dans Mayfair, et toutes les splendeurs sans lesquelles on lui a dit qu’elle ne pourrait pas vivre, et elle vit de la vie du monde, qui est une mort vivante.

— Pour l’amour de Dieu ! n’en dites pas davantage, vous me brisez le cœur. »

Il couvrit sa figure avec ses mains.

Oui, tout cela était vrai, la sagesse mondaine avait flétri sa jeune et belle vie, parce qu’il avait pris conseil d’amis froids et positifs, et qu’il les avait crus lorsqu’ils lui avaient dit que les horreurs du Pandémonium étaient moins terribles que les tristes tourments d’un intérieur gêné.

Et il ne pouvait pas revenir sur le passé.

Non, lors même qu’Harold eût été rayé de la liste des vivants le lendemain et qu’ils eussent été libres de s’épouser, la femme hautaine et l’homme blasé qui se seraient présentés l’un près de l’autre devant Dieu à l’autel n’auraient presque plus eu rien de commun que leurs noms avec les deux amants qui se promenaient bras dessus, bras dessous, il y a dix ans, dans le jardin de Passy.

« Oui, Émilie, ma faute est plus grave que la vôtre ! dit-il l’instant d’après. Notre manque de foi à tous deux a été la source du mal. Si vous aviez eu confiance en moi, si j’avais eu confiance dans la Providence, tout eût été très différent. Mais il est plus qu’inutile de se lamenter sur ces vieilles erreurs. Jouissons le mieux que nous pourrons du bonheur qui nous reste. Le plaisir d’une véritable amitié est la plus rare de toutes les alliances, l’affection d’un homme et d’une femme basée sur une égalité d’intelligence.

— Les femmes ont des ennemis qui prétendent que cette amitié ne peut jamais exister, dit Mme Jerningham, mais nous essaierons de leur prouver qu’ils se trompent misérablement. Et vous n’avez jamais regretté de n’avoir ni femme, ni intérieur, ah ! dites, Laurence ?

— Jamais, tant que vous ne vous laissez pas aller à vos folles jalousies, répondit-il hardiment et dans la sincérité de son cœur.

Mme Jerningham tint sa promesse et alla à la ville le lendemain pour voir le docteur Léonards.

Elle était accompagnée par Mme Colton, qui trouvait absurde que l’on s’inquiétât tant de la toux des Morland, mais qui n’était pas fâchée de passer une heure à visiter les magasins et une exposition d’hiver de tableaux pendant que les chevaux se reposaient.

Le docteur Léonards dit très peu de chose, excepté que la poitrine de Mme Jerningham était un peu faible et que ses nerfs étaient trop excités.

Il lui fit quelques questions, écrivit une ordonnance, prescrivit de grands soins, et lui demanda de revenir le voir dans une quinzaine, ou mieux encore de lui permettre d’aller chez elle.

« Réellement vous ne devriez pas être sortie aujourd’hui, dit-il en regardant le thermomètre. Il y a une légère apparence de fièvre ; dans cette disposition la promenade en voiture est une mauvaise chose pour vous. Il faudrait rester dans une chambre chaude chez vous.

— Mais regardez comme je suis enveloppée, s’écria Mme Jerningham.

— Ma chère dame, vous imaginez-vous réellement que votre hermine peut vous protéger contre l’air que vous respirez ? Une température égale de seize degrés est ce dont vous avez besoin, et vous voici, ici par une froide journée de Mars, après avoir fait trente milles en voiture d’un seul trait. Je dois vous recommander de prendre plus de soins. »

Mme Colton, sur ce point, assura le docteur Léonards que cette toux n’était qu’une toux de famille ; mais le médecin réitéra ses recommandations.

« Prévenir est meilleur que de guérir, dit-il. Je ne puis rien vous dire de plus sage que ce vieil adage. Merci ! bien le bonjour. »

Ceci fut le congé de la malade.

Les deux dames retournèrent à leur voiture.

« J’espère que M. Desmond sera satisfait, dit Mme Jerningham, et maintenant, allons voir les tableaux français. »

À l’exposition française ces dames trouvèrent Desmond absorbé dans la contemplation d’un Meissonier.

« Que c’est bon à vous d’être ici ! s’écria Mme Jerningham, rayonnante, quand elle le reconnut. Et ainsi, cette fois, pour pouvoir venir vous avez réellement eu une matinée libre.

— Je n’ai jamais de matinée libre, et en ce moment même je devrais être penché sur un historien à sensation qui s’imagine pouvoir se placer entre Thucydide et Macaulay. Mais vous m’aviez dit que vous viendriez ici, et j’ai remis l’éreintement de mon historien à sensation à la semaine prochaine. Je suis venu pour savoir ce que le docteur Léonards vous a dit.

— Le docteur Léonards m’a dit très peu de choses… que je devais me soigner… c’est tout.

— Que veut-il dire par vous soigner ?

— Ah ! je suppose qu’il faut que je porte des fourrures pour sortir et des choses de ce genre… que je dois aller visiter tous les tableaux de l’année, et que vous devez trouver le moyen d’avoir vos matinées libres, et ainsi de suite. »

Ce fut de cette façon insouciante que la malade abandonna ce sujet, et Laurence ne put en obtenir d’autres éclaircissements.

Il s’adressa après à Mme Colton, mais ne fut pas plus heureux.

Quant à lui, il ne pouvait interroger directement le docteur Léonards sur la santé de la femme d’Harold, même si elle eût été gravement malade !

Ce jour fut un des derniers jours heureux qui furent accordés à Émilie.

Desmond fut même plus dévoué et plus empressé qu’il ne l’avait été depuis longtemps.

Il accompagna les deux dames dans les galeries de tableaux, chez les marchands de soieries, les fleuristes, les libraires, et ne les quitta que lorsqu’il les vit convenablement installées dans leur voiture pour retourner à Hampton entourées de paquets et dans une atmosphère étouffante de fleurs exotiques.

« Qu’est-ce que ces femmes peuvent faire de leurs paquets ? Je me le demande vainement, se disait-il en retournant à son bureau. Mme Jerningham vient à la ville au moins une fois tous les quinze jours et elle ne retourne jamais à Hampton sans la même quantité d’emballages de papier. Que deviennent ces montagnes mystérieuses ? Que fait-elle de cet amas de frivolités, de ces papiers goudronnés ? Je n’ai jamais vu, il me semble, aucune trace de ce que contenaient ces mystérieux paquets. Ils n’ont jamais paru prendre une autre forme que celle qu’ils avaient primitivement jusqu’à ce jour. Je ne sais pas quels papillons sortent de ces chrysalides. Et si elle fût devenue ma femme, il aurait fallu que je trouvasse de l’argent pour tous ces riens. J’aurais dû fatiguer mon cerveau et me préparer certainement une mort prématurée en travaillant sans relâche pour subvenir à ce flot continuel de paquets. »

IX

Adieux de Lucie au théâtre

Après ce froid jour de Février, quand les dépouilles mortelles de son père furent portées à leur dernière demeure, l’existence parut bien froide à Lucie.

Il n’avait pas été un bon père, si on le jugeait d’après le modèle ordinaire des parents faisant leur devoir, mais il avait été un père tendre et facile, et sa fille le pleurait avec un profond regret. Il l’avait laissée s’élever à sa guise, comme elle avait pu ; elle avait ramassé quelques miettes de savoir tombées de la table professionnelle trop bien servie ; mais par cela même le trop négligent Alford avait semblé à sa fille le réceptacle de l’amour et de l’indulgence !

De plus, il avait cru en elle, il l’avait admirée, il avait soutenu son esprit défaillant lorsque l’horizon dramatique s’assombrissait, lorsque les directeurs étaient inhumains et les camarades médisants.

La pauvre enfant avait trouvé consolation et espoir dans ces rêves chimériques, n’ayant heureusement pas conscience que les imaginations de son père prenaient leur source dans l’alcool, et, maintenant qu’il n’était plus, les espérances et les rêves semblaient avoir disparu avec lui.

C’est pourquoi Lucie tremblait à l’idée de recommencer son travail pour rentrer au théâtre, regardant maintenant cette perspective comme tristement fermée.

Ses sentiments à cet égard n’étaient pas sans être influencés par la manière de voir des deux personnes qui étaient en ce moment ses deux seuls amis sur la terre.

Desmond frémissait d’horreur à l’idée des chansonnettes, son furtif regard sur les petites bottines de satin rose avec lesquelles elle avait dansé la fameuse danse burlesque tant recherchée la dernière année avait été amèrement noté, et elle se le rappelait avec un cruel chagrin.

« Comment peut-il avoir tant de préjugés contre cette profession ? » se demandait-elle.

Alors elle pensait à Shakespeare et aux tragédies Grecques dont chaque syllabe, chaque virgule, avait été étudiée si minutieusement à Henley, et elle fut très longue à comprendre que plus un homme aime Shakespeare et Sophocle, et moins il aura d’indulgence pour les couplets burlesques.

Mme Jerningham regardait la profession dramatique au point de vue d’une femme qui a connu la gêne, mais qui ne s’est jamais trouvée dans les rues de Londres qu’avec une escorte ou dans son brougham, et qui a passé sa vie dans une société où les actions de chaque femme sont réglées par de sévères et immuables lois.

— Comment pourriez-vous continuer votre carrière théâtrale, ma chère, maintenant que votre pauvre papa n’est plus ? demanda-t-elle tendrement lorsqu’elle vint à discuter l’avenir de Mlle Alford. Vous ne pouvez pas voyager dans tout le pays sans un chaperon, quelque bonne vieille personne qui prendrait soin de vous, et dont l’honorabilité serait une espèce de garantie. Il est tout à fait hors de question que vous puissiez aller de ville en ville toute seule. »

Lucie rougissait à la pensée de tant de jeunes personnes qui, pour aller de ville en ville, n’étaient pas accompagnées par cet emblème idéal des convenances ; elle pensait à Mlle Gloucester, cette marcheuse qui s’est promenée sous cette dénomination depuis quinze ans et qui connaît chaque ville des trois royaumes.

Elle pensait en rougissant davantage à deux danseuses de ballets, Mlle Pasdebasque et Mlle Mayzourka, qui parcouraient ensemble la surface du globe, insouciantes, tapageuses, se livrant au plaisir comme deux étudiants en médecine et qui étaient soupçonnées tout bas de donner des soupers, des soupers d’huîtres, de pâtés, arrosés de bière, aux officiers des garnisons qu’elles rencontraient dans le cours de leurs voyages, à celles-là et à tant d’autres comédiennes ambulantes sans protection dont quelques-unes de belles jeunes filles pures et aimables, de bonne famille, ayant été soigneusement élevées, et à d’autres voyageuses fardées et de réputation peu honorable, qui ne prennent cette profession que pour arriver à des fins immondes.

Telles étaient les pensées de Lucie pendant que Mme Jerningham lui démontrait la nécessité d’avoir pour chaperon une vieille dame respectable.

« Connaissez-vous quelqu’un d’une réputation intacte avec qui vous pourriez voyager ? » demanda Mme Jerningham après une pause.

Par la pensée Mlle Alford parcourut les rangs de ses connaissances, et l’image de Mme Mac Grudder était sans tache : c’était une chose reconnue. Le fait qu’elle n’était pas une personne immorale était une gloire qu’elle ne manquait jamais de s’attribuer dans tous les temps et dans toutes les occasions opportunes ou non, et sa bonne renommée lui avait fourni plusieurs flèches de Parthes avec lesquelles elle avait blessé ses compagnes plus légères, celles de la section des Pasdebasque et des Mayzourka dans le temple d’Éleusis de la vie dramatique, c’est-à-dire dans la pièce où l’on s’habillait.

Au dehors, la coupable Pasdebasque était la plus maltraitée. Elle suivait les courses dans sa voiture et étalait son velours et sa soie au nez des habitants de la petite ville du comté. La garnison la pourvoyait de bouquets et applaudissait ses entrées en battant des mains très fort et en poussant de basses acclamations pour lui souhaiter la bienvenue, tandis que ces signes d’approbation étaient rarement accordés à l’innocence.

Mais la Némésis l’attendait au foyer. Là, les épouvantables furies s’acharnaient aux fautes de leurs faibles sœurs et le châtiment prenait l’épouvantable voix de Mme Mac Grudder.

La dame remplissait son devoir sans pitié ; elle n’en revenait pas de voir le triomphe de telles gens ; son effarement, en remarquant les superbes toilettes que de pareilles créatures peuvent se procurer avec deux guinées par semaine, était grand ; son regret qu’à l’occasion de son bénéfice le 17e régiment de cavalerie se fût abstenu avec dédain d’entrer au théâtre, quoique son jeu dans le rôle de Lady Douglas eût été comparé à celui de la grande Siddons, et par des juges plus compétents que ces messieurs du 17e, n’avait point de bornes.

Parfois, après avoir repris haleine, elle se coupait, comme on dit, avouant qu’elle remerciait la Providence que le balcon, le jour de sa représentation, eût été vide au lieu d’être rempli comme le jour de Mlle Pasdebasque.

Lucie pensait que Mme Mac Grudder, diverses fois, avait chaperonné quelque jeune et timide débutante et que sous ses amples ailes, si on devait en croire la renommée, la jeune personne sans appui avait connu de cruels moments. Sans nul doute, la profession dramatique avait ses épreuves, mais la vie passée en compagnie de Mme Mac Grudder serait un trop dur martyre.

Ce fut le commencement de la fin de la carrière de Mlle Alford.

Elle avait beaucoup réfléchi sur le dégoût évident que Desmond avait contre sa profession, et ce dégoût avait atteint profondément son cœur.

Les beaux rêves de son enfance s’étaient évanouis.

Elle avait joué Électre et Antigone, et s’était vue, dans une glace, inspirée et rayonnante d’une émotion passionnée, s’imaginant qu’elle était Juliette et Pauline, et tous ces rêves avaient abouti à un costume de page et à une chansonnette.

L’influence de Mme Jerningham compléta rapidement l’œuvre du désenchantement, et il n’y avait pas un mois que Alford était mort, que sa fille avait fait ses adieux au théâtre, non au milieu d’une brillante apothéose de bouquets et du chœur retentissant des critiques dramatiques, mais dans le triste silence de sa chambre solitaire.

Elle avait dit un douloureux adieu aux inspirations de sa jeunesse et avait commencé la vie pratique d’une femme qui reste tout à fait seule dans le monde et qui n’a aucune espérance que son travail et sa patience.

« Si j’avais à travailler pour quelqu’un, pensait-elle tristement, cela me semblerait moins dur, mais piocher sans relâche pour prolonger mon existence solitaire sans aucun autre but !… »

Elle ne fit à Mme Jerningham aucune piteuse confidence de sa tristesse.

Il était convenu entre elles qu’elle serait gouvernante.

L’influence de Mme Jerningham serait inappréciable pour lui procurer une position, et tout ce qu’elle avait à faire était d’acquérir les talents et l’instruction que cette dame lui disait être indispensables. Elle en possédait déjà quelques-uns et elle avait des autres une notion superficielle. Il ne fallait rien de plus qu’un travail assidu, deux ou trois heures accordées au piano, une heure ou deux à la grammaire allemande ; dans la soirée elle pourrait lire les Fiancés à son excellente protectrice pour se fortifier dans l’italien.

« Vous resterez avec nous jusqu’à ce que vous soyez devenue un vrai trésor de gouvernante, disait tendrement Émilie. Ma tante et moi nous tâcherons de vous trouver une place chez des personnes aimables qui vous donneront soixante-dix ou quatre-vingts livres par an, et avec cela vous pourrez être aussi heureuse que le jour est long, et cela vaudra infiniment mieux pour vous que vos affreux théâtres de province. »

Lucie consentit à cette proposition, mais elle pensa avec un soupir à Market Deeping, et à son brillant et court triomphe dans Pauline.

Oui, sans nul doute, la profession dramatique était dure et difficile, mais elle avait été heureuse à Market Deeping, et cette soirée de gloire, lorsqu’elle avait été rappelée avant la chute du rideau après avoir joué Pauline, avait été un éblouissant rayon de lumière qui brillait au milieu des brouillards du passé avec un éclat surnaturel.

Et au lieu de ce court et heureux succès, elle devait apprendre les épouvantables déclinaisons allemandes, lire les Fiancés, et jouer les exercices de Cramer perpétuellement, et elle n’avait que dix-neuf ans !… et la longue existence vide qui était devant elle lui paraissait une éternité !…

Sa principale consolation durant ses patientes et laborieuses journées, était la pensée que Desmond approuverait ses efforts ; son second motif était le désir de se montrer reconnaissante, comme elle le devait, des bontés de Mme Jerningham.

Toutes ses journées n’étaient pas consacrées entièrement au travail ; sa protectrice était trop bonne pour le permettre.

Il y avait de longues promenades dans le joli paysage champêtre qui s’étend sur les bords de la rivière dormante de Hampton ; un peu, très peu de société ; un roman, par hasard et une rare, hélas ! trop rare visite de Desmond.

Les relations qui existaient entre Desmond et Mme Jerningham étaient tout à fait au-dessous de la compréhension de la pauvre et naïve Lucie, et elles étaient l’objet de sa surprise et de ses réflexions.

Il n’y avait entre eux aucun lien de parenté, on savait cela depuis longtemps ; Desmond ne pouvait être fiancé à une femme dont le mari vivait d’une façon notoire, et cependant Desmond appartenait évidemment, moralement, avec tous ses biens et effets, à Mme Jerningham.

Mlle Alford avait entendu parler de Platon, mais très peu de cette fiction créée par les cerveaux modernes, nommée l’amour platonique.

L’amitié entre ces deux personnes n’avait rien qui pût surprendre, mais, tout innocente qu’elle fût, son instinct lui disait que dans cette liaison il y avait quelque chose de plus que de l’amitié.

Si elle avait été assez aveugle pour ne pas voir toutes les subtiles nuances de ton et de manières qui existaient entre eux, elle aurait toujours eu conscience qu’en présence d’Émilie, Desmond n’était plus pour elle ce qu’il avait été à Islington, où il était venu d’abord la secourir ; la tendre familiarité demi-paternelle s’était changée en une politesse cérémonieuse qui la glaçait.

Après quelques phrases amicales, mais mesurées, de sollicitude, la première fois qu’il l’avait vue, il s’était à peine adressé à elle pendant ses visites de plusieurs heures.

Elle s’asseyait loin de la table aux échecs ou du pupitre près desquels la chaise longue d’Émilie était placée, et le murmure confus de deux voix n’arrivait à elle que par intervalle, de l’endroit où Mme Jerningham et son hôte causaient.

Au dîner, la conversation de Desmond roulait sur la partie ouest de Londres, qui était aussi étrangère à Lucie que l’Égypte ou Babylone ; la musique que Mme Jerningham jouait après dîner était celle des nouveaux opéras dont chaque note était familière à ces deux amis, mais dont elle ne connaissait rien que le nom. Les livres, les personnes, les lieux dont ils parlaient, lui étaient également étrangers.

Elle était avec eux, mais n’était pas de leur société.

Le sentiment qu’elle leur était étrangère et qu’elle se trouvait isolée pesait sur elle comme une oppression physique.

Chaque jour où Desmond était absent, elle se surprenait à penser… rien…… pas même espérer qu’il viendra… et lorsqu’il venait, elle était malheureuse et avait de sa solitude un sentiment plus vif qu’en son absence.

« Ah ! pourquoi l’ai-je jamais vu ? se demandait-elle. J’aurais continué à lutter sur des théâtres comme Market Deeping, et peut-être, à la fin, aurais-je réussi. Et maintenant que j’ai abandonné toutes mes espérances pour lui plaire, il ne s’en inquiète pas ! Qu’est-ce que cela lui fait que je sois actrice ou gouvernante ? Je ne suis rien pour lui. »

Il ne s’en inquiète pas ! telle était la note dominante de ses tristes rêveries.

Elle travaillait patiemment, toujours désireuse de plaire à sa protectrice, mais il lui semblait très dur, en gagnant cette nouvelle amie, d’avoir si entièrement perdu la douce et ancienne amitié qui avait commencé aux jours où elle portait des tabliers de toile écrue et prenait des brèmes et des barbillons avec un malheureux ver empalé sur une épingle recourbée.

Une fois, quand ses pensées étaient les plus tristes, un faible soupir s’échappa de ses lèvres : comme elle se penchait sur son ouvrage, assise sur son siège habituel près de la croisée éloignée de la place choisie par Mme Jerningham, et en relevant la tête quelques minutes après, elle vit les yeux de Laurence fixés sur elle avec un regard qui pénétra son cœur.

Ah ! que signifiait-il, ce tendre regard profondément triste ?

Cette jeune fille sans expérience n’osait pas croire à la signification qu’elle lui donnait, mais ce triste regard la troubla et fit naître en son âme un nouveau sentiment.

« Il pense à moi, il me plaint, » se dit-elle.

Elle n’osait pas espérer au delà, mais dans ses rêves, la nuit suivante et pendant plusieurs jours et plusieurs nuits, ce regard ne devait pas la quitter.

La minute d’après, elle entendit Mme Jerningham annoncer son désir de jouer aux échecs avec le ton d’une Cléopâtre s’adressant à un Antoine non militaire.

Les semaines et les mois s’écoulaient, et Mme Jerningham était toujours une tendre et hospitalière amie pour la pauvre fille.

« Je suis très heureuse que vous me l’ayez fait connaître, disait quelque fois Émilie à Laurence. C’est réellement une charmante créature, et je m’attache tout à fait à elle.

— Oui, c’est une bonne petite fille, répliqua Desmond d’un ton insouciant.

— Et quant à la jalousie, reprit Émilie, naturellement il n’en est plus question avec une enfant aussi inoffensive.

— Naturellement. »

Et alors, Mme Jerningham regarda Desmond, et Desmond regarda Mme Jerningham de l’air d’un homme qui se met en garde.

Mme Jerningham était-elle jalouse de cette enfant, de cette bonne petite créature inoffensive ?

Elle surveillait de près Lucie, lorsque Laurence était présent, et avait un regard sévère, lorsqu’il disait bonjour à Lucie ; mais, si elle était jalouse, pourquoi gardait-elle la jeune fille à la villa où Laurence la voyait très souvent ?

D’un autre côté, si elle n’avait pas été à la villa, il aurait pu la voir encore plus souvent, et Mme Jerningham n’aurait plus été présente à leurs entrevues.

Ainsi il pouvait bien y avoir quelque alliage d’intérêt personnel mêlé à l’or pur de sa tendresse féminine.

Le printemps s’avançait et touchait presque au commencement de l’été.

La ville d’Hampton était dans toute sa beauté, mais ni printemps, ni été, ne faisaient cesser la toux de famille d’Émilie.

Elle continuait à la traiter légèrement, et comme, hélas ! ceux qui étaient autour d’elle n’avaient aucune expérience des maladies de poitrine, cette toux continue ne leur donnait que peu d’inquiétude.

Devant Laurence elle se faisait un point d’honneur de paraître le mieux possible. L’animation colorait ses joues et donnait de l’éclat à ses yeux.

Les contours de son visage patricien étaient un peu altérés et avaient perdu un peu de rondeur. Ses élégantes toilettes négligées cachait les progrès alarmants de sa maigreur.

La femme de chambre seule savait combien elle était changée, et elle le disait à la femme de charge avec la solennelle prévision de malheurs à venir.

« J’ai le patron des manches de sa dernière robe ouatée, disait la soubrette : quels magnifiques bras elle avait lorsque je suis entrée chez elle, mais elle est devenue maigre peu à peu depuis trois ans : pauvre créature ! Et je n’ose lui parler de sa santé, cela serait risquer de perdre ma place, car je n’ai jamais servi une femme plus orgueilleuse et plus froide. Autant être derrière une statue que derrière elle lorsqu’on lui brosse les cheveux, on est toujours prêt à commencer la conversation pour tâcher de lui tirer quelques mots ; et quand je pense à ma dernière maîtresse, qui était comtesse, comme vous le savez, Wilcox, et aux choses qu’elle me disait et combien à l’occasion elle aimait un petit cancan, mon sang se glace de servir Mme Jerningham. Et cependant elle est aussi généreuse, aussi bonne, et aussi jolie que possible ! »

Mme Jerningham fit plusieurs visites au docteur Léonards ; mais, soit par apathie, soit par oubli, elle négligeait de suivre ses ordonnances.

Laurence la questionnait attentivement après chaque consultation et aurait aimé à questionner le docteur lui-même, si sa position l’eût autorisé à le faire.

Lucie, qui ne connaissait absolument rien à cette maladie, croyait que la toux de sa protectrice n’était qu’une simple irritation de la gorge.

Mme Colton n’était en aucune façon alarmée.

Personne que Mme Jerningham n’avait connaissance des nuits fiévreuses, des heures de souffrance et de langueur qu’elle endurait le jour dans la solitude de sa jolie chambre à coucher. La malade elle-même n’avait aucune appréhension du danger. La langueur s’était emparée d’elle par degré, et bien lentement.

« Si j’étais heureuse, je puis le dire, je serais bientôt guérie, pensait-elle ; ma fièvre et ma faiblesse viennent plutôt de l’esprit que du corps. »

Dans la première semaine de l’été, Desmond prit quelques jours de répit, abandonna un peu la surveillance de l’Aréopage, et loua un appartement de garçon à Sunbury, où il avait son canot, et de là il allait, et venait aux Taillis.

« Réellement vous allez me donner toute cette semaine ? lui dit Mme Jerningham.

— À vous et à la Tamise ; j’espère que vous aimerez la rivière autant que l’année dernière.

— Oh ! oui, la rivière a été ma compagne pendant plusieurs de mes journées solitaires d’été. J’ai raison d’aimer la rivière. »

Elle regarda avec un peu de tristesse son siège favori abrité sous les branches tombantes d’un marronnier d’Espagne. Son été avait été très solitaire, privé de tous les éléments qui rendent l’existence des femmes heureuse, car elle n’avait eu ni le murmure de voix d’enfants, ni les doux soins d’intérieur, ni l’attente journalière d’un mari revenant du club ou du Parlement, d’un comptoir ou d’une maison de banque, ni aucune visite à faire aux pauvres chaque semaine, ni le sentiment d’un devoir accompli, rien qu’une existence nonchalante et fastidieuse, distraite seulement par le dernier roman nouveau, la dernière couleur du gros grain de Lyon, le nouveau monstre d’horticulture à la mode, quoique sans aucun parfum, un calcéolaire couleur chocolat, un dahlia noir, ou un camélia japonica vert de mer.

« Vous me donnez la semaine entière ! dit – elle. Ah ! Laurence, j’essayerai d’être heureuse ! »

Elle dit cela avec un empressement involontaire et les yeux obscurcis par les larmes qu’elle retenait.

Et elle tint parole.

Elle essaya loyalement d’être heureuse et elle réussit à être… gaie.

Si sa gaîté était un peu fiévreuse, si son rire harmonieux ressemblait, à celui que Salomon a nommé fou, elle parvint au moins pour le moment à échapper à sa pensée.

C’était quelque chose, car tous ces derniers temps sa pensée n’avait été qu’un tourment.

Desmond avait gagné le prix de la course à huit rameurs à l’Université et donné raison à la fallacieuse théorie d’Oxford, à savoir que d’avoir pendant dix ou vingt milles le crâne sous un soleil brûlant est ce qu’il y a de plus réussi pour reposer l’intelligence d’un homme.

Il passait ses journées à aller et venir, en canot, entre Maidenhead et Hampton, avec Mme Jerningham et Lucie pour passagères et un petit panier contenant un lunch délicat pour cargaison.

Le temps était charmant.

Le paysage à travers lequel la rivière serpente est une espèce de paradis terrestre et un paradis peuplé d’ombrages classiques ; et tout le long de cette campagne champêtre s’étendent des rivages ornés de villas, de petits villages cachés comme des nids et des auberges gentiment meublées sous les ombrages hospitaliers desquelles les voyageurs peuvent se reposer tandis que leurs coquets canots en érable peint se balancent à l’ancre sous le soleil.

Les paisibles voyageurs ne tenaient nul compte de l’heure.

Ils quittaient les Taillis de bon matin, lunchaient au milieu des roseaux, au-dessous de Chertsey, prenaient leur thé à cinq heures, à Staines, et rentraient au logis avec la marée pour faire une collation qui pouvait passer pour un dîner, un thé, et un souper.

Mme Colton était fort heureuse de se priver des plaisirs de ces parties d’eau en faveur de Lucie, et Laurence n’était pas fâché de ne pas se charger d’une passagère très lourde, qui à chaque embardée du bateau avait peur de se noyer, pour laquelle chaque barrage semblait aussi périlleux que le Niagara, et chaque écluse une descente aux enfers, et qui jugeait que les châles et les manteaux, les couvertures de voiture et les chancelières étaient insuffisantes pour les intempéries de l’été.

Pour Lucie, le plaisir de ces excursions était simplement un ineffable délice.

Elle savait que la courte et belle existence qu’elle menait était un accident unique dans sa vie.

Elle se le répétait sans cesse, mais cela ne l’empêchait pas d’être dangereusement heureuse.

La rivière, le soleil, le paysage, l’air parfumé de serpolet qui vient du rivage, (car, grâce au ciel, en dépit des constructeurs l’odeur du serpolet ne souffle-t-elle pas sur les rives que nous connaissons à vingt milles de Londres ?) toutes ces choses, par elles-mêmes, l’eussent rendue heureuse, mais en présence de Laurence, de sa voix basse et tendre, de ses soins pleins de prévenance, elles prenaient une nouvelle douceur.

Pour dire la simple vérité, cette jeune orpheline sans le sou, sans en avoir conscience, et le plus innocemment du monde, était tombée amoureuse ou apprenait à aimer l’homme qui l’avait protégée.

C’était le fruit fatal de l’assistance pleine de compassion que dans la simplicité de son cœur Desmond lui avait accordée.

Dès le premier moment, il avait eu un vague pressentiment du danger qui pouvait naître de ses relations avec elle, mais il n’avait jamais soupçonné l’étendue du péril.

C’était pour lui-même qu’il avait craint.

Cette jeune fille abandonnée l’avait touché, sa reconnaissance l’avait attendri, ses jolis et innocents regards, son ton presque respectueux, l’avaient flatté.

Il savait maintenant que ses propres sentiments avaient été moins en péril que les siens.

Par des signes et des témoignages trop subtils et trop délicats pour se traduire par des mots, le fatal secret lui avait été révélé.

Il savait qu’il était aimé, que son cœur aimant et innocent était à lui, il savait qu’il pouvait prendre sa jeune existence sous sa protection dès le lendemain pour embellir et rendre la sienne heureuse jusqu’à la fin de son pèlerinage terrestre.

Oui, cette chère petite créature, avec ses douces façons et ses yeux de colombe, dès demain il aurait pu lui demander d’être sa femme, s’il eût été libre.

Mais pour lui il y avait un lien plus fort que celui du mariage, une chaîne que nul divorce ne pouvait briser, le lien de l’honneur.

Tel que Lancelot fit tristement ses adieux à la jeune fille, pure comme le lys d’Astolat, de même Laurence, dans le silence de son cœur, rejetait loin de lui le rêve de l’espérance qu’il aurait désiré et aimé.

Et pendant tout le temps qu’il songeait à son esclavage, les rames plongeaient gaiment dans l’eau, et Desmond et Mme Jerningham parlaient d’art et de littérature, de mode et d’horticulture, et Lucie était satisfaite du bonheur d’entendre cette voix aimée, qui faisait de la conversation la plus ordinaire une sorte de musique, de poésie.

Il n’y a pas de limites à la sentimentalité des jeunes filles sans expérience.

Les jeunes personnes de la société avaient évalué les rentes de Desmond à six pence près, calculé tous les avantages de sa position, ses chances d’entrer au Parlement plus tard, et toutes les éventualités les plus éloignées de sa carrière.

Mais, en vérité, eût-il été Lancelot et elle la belle Elaine, que Lucie l’eût à peine regardé avec une plus respectueuse tendresse.

Et tout cela, il l’avait obtenu avec un peu de compassion chrétienne et un sacrifice de moins de cent quarante livres.

X

« Des amants peuvent-ils se séparer ainsi »

L’heureuse semaine s’écoula, et lorsqu’elle fut près de finir, Lucie crut que c’était la fin du monde.

« Bonnes nouvelles, Lucie ! dit Mme Jerningham un matin, comme elle ouvrait ses lettres étant à la table du déjeuner, de bonnes nouvelles pour vous.

— Pour moi ?… balbutia Lucie en rougissant. Quelles bonnes nouvelles peut-il y avoir pour moi ? »

Lesquelles, en vérité ? Les vacances de Desmond ne finissaient-elles pas le lendemain ? Cette après-midi devait avoir lieu leur dernière promenade sur la Tamise.

« Oui, Lucie. Vous vous rappelez ce que je vous ai dit de Mme Fitz Patrick, cette charmante personne qui est en Irlande. Je lui ai écrit il y a quelque temps, vous savez, en lui disant mes projets pour vous. C’est une de ces bonnes natures maternelles qui sont toujours prêtes à venir en aide. Il arrive très heureusement qu’elle peut vous prendre. Sa gouvernante, une jeune fille qui était avec elle depuis cinq ans, vient de se marier et elle a vainement essayé d’en trouver une autre à son gré. Vous allez vous rendre chez elle tout de suite, chère, et vous aurez soixante livres d’appointements. La position sera charmante, vous serez tout à fait de la famille. Elle habite dans un vieux et noble château, dans un grand parc solitaire qui n’est qu’à quinze milles de Limerick. »

Rien qu’à quinze milles de Limerick ?

Si le vieux château avait été à quinze milles de Memphis où à quinze milles de Tombouctou, le nom de la localité aurait à peine amené de plus tristes idées dans l’esprit de Lucie.

Elle avait involontairement fait à la hâte le calcul des milles qu’il y avait entre Limerick et la demeure de Desmond.

Elle ne pouvait jamais espérer le revoir, si elle s’en allait dans les solitudes inconnues de l’Irlande.

Et cependant, qu’est-ce que cela lui importait ?

Un monde semblait les séparer.

Assise dans le même bateau que lui, l’abime qui s’ouvrait devant eux était aussi incommensurable que l’éternité.

À Limerick ou à Hampton, ce serait la même chose.

Il n’était rien pour elle à Hampton, à Limerick il ne pouvait être que moins que rien.

Tandis qu’elle réfléchissait ainsi, quelque chose dans son visage dit à Mme Jerningham que le bonheur offert par la bonne nouvelle n’était pas du tout sans mélange.

« Je suppose que l’idée d’un tel voyage vous effraie, dit Émilie tendrement, mais je prendrai des mesures pour que tout soit arrangé à votre convenance. Et je suis sûre que vous serez heureuse à Shanondale Park. Je ne pouvais rien souhaiter de mieux pour vous qu’une telle demeure. »

Non. La fortune pouvait-elle lui donner rien de mieux !

Une agréable maison et une bonne maîtresse.

Elle se sentait comme une pauvre petite esclave vendue à un nouveau maître et envoyée en pays étranger.

Elle essaya avec un grand effort de balbutier quelques mots de plaisir et de remerciement, mais elle ne le put. Ces mots la choquaient. Heureuse dans ces barbares solitudes inconnues de l’Hibernie, tandis qu’il continuerait son existence ordinaire à Londres sans s’occuper du malheur de la sienne !

« Ah ! comme je suis ingrate ! » se disait-elle pendant que Mme Jerningham la surveillait et devinait les pensées qui troublaient, chagrinaient son esprit agité.

« Une position plus rapprochée de Londres vous eût peut-être mieux convenu, mademoiselle Alford, remarqua Émilie avec une ironie mordante, une maison où vos anciens amis auraient pu aller vous voir de temps en temps ?… »

Lucie devint cramoisie et aussitôt éclata en sanglots.

« Je n’ai aucun ami dans le monde que vous, dit-elle avec une humilité exquise, je reconnais que c’est mal à moi de ne pas être heureuse d’un tel bienfait, et je… vous… en suis très… reconnaissante, chère madame Jerningham, mais l’Irlande me semble si… loin ! »

Ce regard implorant la compassion adoucit la sévérité d’Émilie ; elle prit tendrement la main de la jeune fille dans la sienne.

« Oui, cela paraît loin, dit-elle joyeusement, mais je sais que vous y serez heureuse. Vous ne pouvez rien vous imaginer de plus beau que la rivière du Shannon. »

Lucie pensait à la Tamise, à ses saules inclinés, à sa figure grave qui la regardait attentivement lorsqu’il cessait de parler.

Elle pensait à toutes ces choses et secouait la tête.

Oh ! non, c’était impossible pour elle, le Shannon ne pouvait jamais être ce que la Tamise avait été.

Mme Jerningham la consola avec des façons protectrices et lui promit un bonheur sans bornes sur les rives du Shannon.

« Vous ne connaissez pas les Irlandais, s’écria-t-elle : ils sont si bons, si pleins de cœur, si gais ! Chez eux, une gouvernante est traitée comme quelqu’un de la famille. Les enfants l’aiment et s’attachent à elle comme si elle était leur sœur aînée, et les Fitz Patrick sont de la vieille roche, vous savez ; vous ne trouverez aucun parvenu bien élevé parmi eux. »

Oui, le tableau était beau, mais pour Lucie chacun des traits manquait de charmes et lui paraissait froid, désolant.

Elle essaya cependant de paraître contente et remercia gentiment Mme Jerningham de la bonté qu’elle avait mise à lui procurer cette place.

Après cela, Émilie s’en alla seule au jardin et dans la serre chaude pour inspecter la dernière vilaine variété de calcéolaires.

Mme Colton tint sa conférence du matin avec la femme de charge et reçut une solennelle ambassade du jardin potager et des serres forcées.

Lucie s’assit nonchalamment dans le salon en méditant sur la nouvelle existence qu’il avait plu à Mme Jerningham, sous le nom de la Providence, de lui créer pendant que celle-ci allait voir les calcéolaires et réfléchir à son aise sur sa dernière entrevue avec Lucie.

« Il n’y en a pas un seul dehors d’une couleur aussi foncée que celui de Madame, dit le jardinier, et si je puis parvenir à faire prendre les boutures, comme je le crois, nous en aurons une rare collection.

— Pauvre petite créature, comme elle l’aime ! pensait Mme Jerningham, mais dans un nouveau pays, avec de nouvelles figures, elle oubliera bientôt tout cela.

— Elles ont de profondes racines lorsqu’elles prennent, ces jeunes plantes… elles enfoncent leurs ramifications dans la terre et il est difficile de les déraciner.

— Une fille de cet âge devient toujours amoureuse, continuait Mme Jerningham ; c’est le simple épanchement de la jeunesse, et cela ne dure jamais très longtemps. »

Puis, ayant regardé les fleurs de la serre chaude avec des yeux distraits et sans rien voir, elle voulut s’en aller, mais le jardinier l’arrêta pour lui demander la permission de faire venir plus d’engrais.

« Nous en avons besoin d’une plus grande quantité, Madame, dit-il du ton le plus insinuant, je déteste d’être obligé de demander ainsi, quand je sais que cela ne paraît pas nécessaire… mais je sais que vous désirez faire une exposition avec ces calcéolaires, et ces jeunes plantes ont besoin de beaucoup d’engrais. Et puis il y a les melons, Madame, il n’y a pas de plantes comme les melons pour sucer ce qu’il y a de bon engrais… il y a une planche de melons gourmands… comme vous savez, Madame, et comme vous pouvez le voir, il n’y a pas assez d’engrais pour les satisfaire. Je remets cela ensuite dans les autres terres, et vous verrez le bien qu’il en sortira l’année prochaine dans vos choux indiens. »

Mme Jerningham donna son consentement à la demande d’engrais, quoiqu’elle eût une idée confuse que sous forme d’engrais elle était la victime d’une escroquerie.

Elle regarda autour d’elle en allant prendre lentement son chemin favori qui descendait à la rivière.

Elle examina les couches hâtives, les petites serres portatives, et les espaliers parfaitement entretenus qui auraient pu figurer à côté des poiriers symétriques et des pruniers de Frogmore ; elle réfléchit combien ils avaient coûté et combien peu de bonheur ils lui avaient donné.

« On ne peut forcer le bonheur, se dit-elle, ou, si on le fait, il est comme les pêches mûres en février, il est sans saveur. »

Elle descendit dans le chemin vert abrité où le doux murmure de la rivière endormait généralement les agitations de son âme.

Là, elle pouvait penser sans être troublée au sujet qui s’imposait si lourdement à son esprit inquiet.

Que Lucie aimât Laurence, elle en était parfaitement sûre.

Ce fait était depuis longtemps établi pour elle.

La question la plus importante n’était pas encore résolue.

Laurence aimait-il Lucie ?

Mme Jerningham l’avait surveillé très attentivement et elle le suspectait avec un douloureux soupçon ; mais elle n’était pas sûre qu’il méritât ses doutes.

« Si je pensais qu’il l’aime, je mettrais tout de suite fin à cette misérable farce, se disait-elle, et je le laisserais libre. Combien de fois ne lui ai-je pas offert sa liberté ? Il l’a toujours refusée, et m’a assurée, avec sa froideur ordinaire, de sa constance éternelle……

« L’hypocrite ! » murmura-t-elle entre ses dents serrées.

Elle eut un épouvantable désir d’avoir quelque arme meurtrière pour fondre tout à coup sur l’homme qu’elle aimait et le tuer.

« Ah ! combien tendrement je l’aimais ! pensa-t-elle, combien tendrement je l’aimais ! Comme j’attendais avec fièvre son arrivée, avec quel bonheur j’aurais supporté le tourment, la pauvreté, pour l’amour de lui… dans ces anciens jours où j’étais libre, et aurais pu être sa femme ! et il attendait toujours que sa fortune fût assez grande pour avoir une vie possible… et il a laissé un autre m’épouser !… Misère ! »

Laurence aimait-il Lucie ? Telle était la question que Mme Jerningham aurait voulu résoudre ; mais envoyer Lucie en Irlande, n’était-ce pas la manière d’arriver à une solution ? C’était presque arriver à une solution.

« Elle lui dira qu’elle part dès qu’elle le verra, se dit Mme Jerningham, et il serait un hypocrite consommé, s’il ne se trahissait pas. »

Laurence était attendu à midi, ce jour-là… dans une demi-heure.

Émilie se décida à rester pour l’attendre afin d’être présente à sa rencontre avec Mlle Alford.

« Je veux voir le premier effet que cette nouvelle lui produira, » pensa-t-elle.

Elle se promena en allant et venant dans l’allée.

Comme midi sonnait à l’église de Hampton la quille du canot venait frapper sur les marches en fer ; Laurence l’attacha à l’endroit du débarquement et vint en courant jusque dans l’allée verte à l’extrémité de laquelle Mme Jerningham était restée debout.

Il ne regarda pas dans sa direction et traversa la pelouse pour se rendre au salon où il était habitué à trouver la maîtresse de la maison et passa par la serre des fougères.

Émilie le suivit prestement.

Elle était si désireuse d’apercevoir l’effet de cette nouvelle qui devait nécessairement être importante pour Laurence et de voir si, en vérité, il était le traître qu’elle soupçonnait !

Elle s’arrêta à la porte vitrée de la serre qui la séparait du salon.

Elle arrivait trop tard.

La chose avait déjà été dite.

Elle délibéra un moment.

La minute d’après son honneur féminin était aussi perdu qu’il pouvait l’être.

Laurence parlait, elle ne voulut pas l’interrompre, elle désirait savoir ce qu’il disait.

Elle se retira un peu en arrière, abritée par une gigantesque fougère d’Australie.

Elle ne le quitta pas du regard et l’écouta.

« En Irlande ? dit-il gravement. Et vous êtes contente d’aller en Irlande, mademoiselle Alford ?

— Cela est très convenable, c’est ce qu’il devait dire, pensa Mme Jerningham, c’est le ton froid et mesuré d’un tuteur qui exprime comme un gentilhomme et un chrétien l’intérêt qu’il prend aux affaires d’une jeune, fille, pas davantage. »

Émilie respira plus librement.

« Oui, oui, balbutia Lucie, je… je suis… très reconnaissante à Mme Jerningham, qui a eu la bonté de me procurer une position aussi bonne ; seulement… seulement je…

— Seulement quoi, Lucie ? »

Dieu du ciel ! quel soudain changement de ton !… ce n’était plus le ton mesuré d’un gentilhomme, mais un ton plein d’ardeur et de tendresse… un intérêt passionné… cela traversa le cœur de Mme Jerningham comme une dague.

« Seulement, je… ah ! c’est très mal à moi d’être mécontente… seulement… l’Irlande est si… si loin de tous ceux que j’ai jamais connus, de tous mes amis et de vous !… »

Et là elle s’interrompit, comme elle avait déjà fait dans une précédente occasion et éclata en sanglots.

Laurence la prit dans ses bras, et l’y pressa longuement.

La fougère d’Australie s’agita comme sous un souffle de tempête… Ah ! quelle tempête de colère, de chagrin, de jalousie, et de désespoir s’éleva dans le cœur de celle dont les frissons faisaient trembler le feuillage !

« Lucie ! s’écria Laurence avec passion, je ne veux pas vous voir pleurer… vous ne le devez pas… vous ne le devez pas. Ce n’est pas la première fois. Déjà une fois vous m’avez torturé ainsi, et je me suis tu. Je pouvais garder le silence, alors, mais je ne le puis aujourd’hui. Je ne vous aimais pas alors comme je vous aime aujourd’hui, ma chère, mon cher amour ! Vous envoyer en Irlande ! Ah ! combien c’est cruel ! Ma bien aimée, seule parmi des étrangers ! Ma chérie, pendant des mois je me suis tenu loin de vous, j’ai condamné mes yeux à ne pas vous regarder, et maintenant, après tous mes efforts, après toutes mes victoires sur moi-même, j’éclate à la fin. Je vous aime… je vous aime !… »

Il embrassait son jeune et beau front, ses paupières mouillées de larmes.

Mme Jerningham entendit ce bruit, auquel elle ne pouvait se tromper, retentir comme le chant des oiseaux dans une volière, et si un souhait pouvait tuer, deux jeunes et belles existences auraient été foudroyées sur l’heure.

« Vous… vous m’aimez ! » balbutia Lucie tout bas.

C’était trop doux et trop exquis à entendre.

« Ah ! oui, c’est sans doute un délicieux rêve, pensa Mlle Alford.

— Oui, chère, je vous aime de toute mon âme, dit Laurence en la repoussant tout à coup loin de lui, avec un geste solennel, symbole d’une éternelle séparation. Je vous aime, ma bien-aimée, mais nous ne pouvons jamais être, vous et moi, plus l’un pour l’autre que nous n’avons été… même jamais tant, car un moment nous avons été réunis, et pour moi-même ce bonheur ne peut jamais renaître. »

Lucie le regarda avec étonnement, mais elle ne dit rien.

Elle était stupéfiée par la révélation de Laurence.

Il l’aimait.

Après cela le déluge. Si les flots paisibles de la rivière s’étaient élevés comme ceux du vieux Nil pour envahir toutes les villas de Hampton, elle se serait soumise à leur colère et se serait crue suffisamment heureuse d’avoir vécu pour entendre l’aveu d’amour de Laurence.

Voilà comment la jeunesse aime.

Malheureusement, ou peut-être heureusement, un amour comme celui-là, innocent, sincère, passionné comme sa sœur la poésie, finit avec la jeunesse. L’amour d’une femme est un composé de plusieurs passions, car il s’allie avec l’orgueil et l’estime de soi-même à une sorte de parenté éloignée que ses amis appellent Prudence et ses ennemis Méfiance.

« Ma bien chère, je vous aime, continua Laurence avec une douce gravité et de l’air d’un homme qui est décidé à faire une entière confession. La première fois que votre père m’appela à votre aide, je vins, heureux de servir un ancien ami, mais avec le plus vague souvenir possible de la jolie petite fille que j’avais vue courir après les papillons à Henley ; je vins et je trouvai ma petite chasseresse de papillons transformée en une belle et charmante créature dont la généreuse nature se révélait dans toutes ses paroles, dans tous ses regards. Pendant longtemps, je n’eus d’autre idée et d’autre désir que de vous aider le plus que je pouvais dans la difficile carrière que vous aviez choisie sans avoir conscience du mobile qui m’y portait. Comment pourrais-je vous dire à quel moment cet intérêt se changea en un plus vif sentiment, quand je ne puis m’expliquer ce changement à moi-même ? Je sais seulement que je vous aime et que, si j’étais libre comme je ne le suis pas, je ne désirerais rien tant qu’un doux foyer auquel vous voudriez bien me recevoir. »

Pendant quelques moments, il s’arrêta en regardant tendrement sa douce figure rougissante, ses paupières baissées humides de larmes, puis il continua sérieusement :

« Je ne suis pas libre, Lucie, je suis, pieds et mains liés par des fers que je me suis forgés moi-même il y a quelques années, et je pense que, puisque je vous ai dit à demi la vérité, il est plus sage de vous la dire tout entière. Il y a dix ans, j’aimais très tendrement une jeune personne aussi belle, aussi aimable que vous, comme vous fille unique d’un gentleman dans une position réduite, mais à l’abri des épreuves que vous avez supportées si noblement ; j’étais un homme du monde ; je fréquentais les clubs, un peu sceptique sur la raison et la reconnaissance des femmes, et je me dis que pour assurer le bonheur de cette jeune personne et le mien je devais d’abord m’assurer une fortune qui nous permît de rester dans notre monde. J’avais appris qu’au delà de cette enceinte impalpable et conventionnelle le bonheur domestique pour des gens d’un certain rang était impossible. Ce n’était pas suffisant que je l’aimasse, et que je me crusse aimé. Quelque chose de plus était nécessaire : un coupé, une maison sur les confins de Pimlico que par politesse on pût appeler Belgrave, et une belle pension pour les dépenses de la toilette de ma femme. Ah ! Lucie, vous ne pourrez jamais vous figurer quelles images fantastiques de jupons garnis de volumineuses queues de soie s’élevaient entre moi et la jeune fille que j’aimais, me rejetaient en arrière, et créaient une barrière imaginaire entre nous ! Si vous l’épousez, disait la Prudence, il faudra payer toutes ces choses. Je l’épouserai, répondais-je, lorsque je me sentirai assez fort pour solder les factures de sa marchande de modes. »

En disant cela, il souriait amèrement.

« Lucie, s’écria-t-il, je pense que si je ne vous avais pas aimée pour vous-même, je vous aurais aimée pour votre simple mise. J’avais été si suffoqué dans notre atmosphère contemporaine de luxe, si étouffé par l’odeur de l’essence de bouquet, répandue sur les dentelles, sur les soieries, par celle des bois de santal des éventails, que trouver une femme qui était jolie sans l’aide de Truefit, et charmait sans l’art de Descou, était une piquante découverte, mais je ne m’arrêterai pas à parler de ces choses. Pendant que j’attendais, la femme que j’aimais épousa un autre homme beaucoup plus âgé qu’elle, et qui, de toute manière, ne lui convenait pas. Un an après son mariage, je la rencontrai inopinément, et son visage me dit que je n’étais pas tout à fait oublié. Après cette rencontre la fatalité nous réunit très souvent, et,… Ah ! Lucie, j’arrive à la partie la plus difficile de ma confession ! Son mari avait confiance en moi, et je ne l’outrageai pas… ce que le monde appelle un crime, mais je fis à sa femme une cour sentimentale qu’il est d’usage de tolérer tant que le mari ne proteste pas. Il nous était agréable de nous rencontrer, et nous nous rencontrions ; il lui était agréable de lire, je lui indiquais des livres, et je lui choisissais la musique qu’elle devait chanter. Sa chambre était quelquefois ornée d’une corbeille de fleurs que je lui avais donnée. À l’Opéra, aux galeries de tableaux, nous nous rencontrions mois après mois, semaines après semaines. Nulle amitié ne fut plus immatérielle, rien ne fut jamais moins criminel. De temps en temps je lui écrivais des lettres sur l’art, les livres, la musique, sur les cancans du monde dans lequel nous vivions, et par-ci par-là un regret à demi exprimé sur ma vie brisée et son mariage malheureux. Ce n’étaient pas des lettres d’amour dans le sens ordinaire du mot, mais des lettres si fréquentes et si longues pouvaient, si elle les eût reçues dans sa propre maison, attirer l’attention : aussi je les adressais à un bureau de poste du voisinage. Voilà, Lucie, quelle fut notre plus grande faute, et elle nous perdit. Un jour ces lettres furent découvertes, et le mari signa la condamnation de sa femme sans s’être donné la peine de trouver une preuve contre elle. Dès ce moment ma vie fut vouée à celle qui avait souffert par ma folie et mon égoïsme. Depuis ce moment jusqu’à aujourd’hui nous avons été amis dans le sens le plus entier du mot, et amis seulement. Si jamais l’heure de la liberté vient, je lui demanderai d’être ma femme, et, si elle ne vient pas je mourrai sans être marié. Et maintenant, Lucie, vous savez tout. Vous savez que je vous aime et pourquoi j’ai vaillamment combattu contre mon amour, et je m’en veux de m’être trahi en vous faisant cette confession.

— Tout cela, c’est de ma faute ! dit Lucie en sanglotant, car elle était toujours prête à crier mea culpa. Je ne devais pas vous dire que j’étais triste d’aller en Irlande. Mais, monsieur Desmond, oubliez que vous m’ayez jamais parlé, soyez fidèle à la femme que vous aimez si tendrement depuis longtemps ! Si c’est dur pour moi de vous perdre, ce serait encore plus dur pour elle. J’irai en Irlande, j’essaierai de faire mon devoir, je tâcherai d’être heureuse. Vous avez été si bon pour moi… et… Mme Jerningham a été si bonne aussi… je suis reconnaissante à tous deux, et, lorsque je serai loin, je penserai à vous deux avec amour et reconnaissance, et je prierai chaque jour de ma vie pour votre bonheur. »

Elle avait très vite deviné la dame que Laurence avait si soigneusement évité de nommer ; elle comprenait pour la première fois quelle était la nature du lien qui le liait à Mme Jerningham.

« Je partirai pour l’Irlande sous peu de jours, dit-elle après une courte pause durant laquelle elle était restée assise sans faire un mouvement, la figure cachée dans ses mains. Je vous dirai adieu bientôt ; naturellement, je vous reverrai, mais pas seul… À revoir… et je vous remercie mille et mille fois de toutes vos bontés pour moi et pour mon père. »

Elle lui tendit la main, mais il ne la vit pas.

« Adieu ! Dieu vous bénisse, pauvre chérie ! » s’écria-t-il d’une voix brisée.

La minute suivante Lucie avait quitté la pièce.

Desmond soupira d’un profond soupir, et, lorsqu’il retira ses mains de sa figure, celle qui était derrière la fougère vit que ses joues étaient mouillées de larmes.

Pendant quelques minutes… minutes bien lentes et bien lourdes pour Mme Jerningham, il demeura triste, pensif, puis il s’éloigna tranquillement.

« Oh ! Dieu ! pensa Émilie, qui était tombée à la renverse, sans mouvement, contre l’angle du mur, suis-je la seule malheureuse ? Ils croient tous les deux qu’ils font peu de chose en se sacrifiant pour moi… et cependant je ne puis la laisser partir… non, je ne puis le laisser libre. »

Elle sortit de sa cachette, entra dans le salon, et s’assit près de la table à la place que Laurence avait occupée ; et là elle cacha sa tête dans ses mains et se mit à penser à ce qu’elle avait entendu.

Le mal que lui avait fait cette révélation ne saurait se dire, mais le coup n’avait pas été inattendu.

Depuis quelque temps elle avait soupçonné l’affection de Desmond pour Lucie, depuis très longtemps elle s’était aperçue du déclin de son amour pour elle.

« C’est ma propre faute, pensa-t-elle, je l’ai tourmenté, fatigué par ma jalousie. Je me suis ingéniée perpétuellement à l’irriter ; puis-je m’étonner d’avoir perdu son amour ? Ah ! si je pouvais apprendre à être généreuse, si je pouvais seulement être raisonnable et juste, si je pouvais le laisser libre, mais je ne puis pas, non, je ne puis pas. »

Non, en vérité ; elle avait fait de Laurence une partie d’elle-même, le principal mobile de son existence, et se résigner à perdre son empire sur lui était abandonner le seul désir et le seul but de sa vie ; elle n’avait vécu que pour lui.

Les deux commandements de l’Évangile étaient pour elle beaucoup moins importants que cet homme.

Son amour pour Dieu consistait à suivre assez ponctuellement les offices de l’église de la paroisse et à murmurer à demi les réponses aux prières que Mme Colton lisait chaque matin et chaque soir aux personnes qui composaient le petit ménage des Taillis.

Son amour pour son prochain se résumait à consentir nonchalamment à toutes les demandes que la paroisse faisait à sa bourse. Tout le reste appartenait à Desmond. Et maintenant sa conscience lui disait qu’il fallait qu’elle renonçât à lui. Elle resta stupéfaite avec des yeux ternes et sans larmes, une figure inanimée, jusqu’à ce que l’objet de sa pensée entra dans ce salon lui dire que le canot était prêt.

XI

Un orage d’été

Mme Colton entra par la porte du salon au moment où Laurence entrait par celle du jardin.

« Je vous ai donné du pétillant Rudeishemer au lieu de Champagne, monsieur Desmond, dit-elle gaiement, dans un seau rempli de gros morceaux de glace, et Vokes m’a apporté les plus belles pêches que j’ai vues cette année, Émilie. Il en est tout fier. »

Lucie arriva ensuite pâle et grave, mais vêtue d’une gracieuse robe blanche, avec un petit chapeau marin, orné d’un ruban bleu.

« Pas habillée, Émilie ! » s’écria Laurence en donnant une poignée de main à Mme Jerningham.

Il fallait que son esprit fût bien préoccupé, car sans cela il eût remarqué la froideur glaciale de la main qu’il tenait dans la sienne.

« Je n’ai plus que mon chapeau à mettre. Wilson s’est occupée des châles et des manteaux sans aucun doute, et je suis tout à fait prête. »

Mme Jerningham prit son chapeau sur le sofa où elle l’avait jeté une heure auparavant, un vrai modèle de chapeau, bordé du plumage lustré de la poitrine des paons.

Elle avait joui de toutes ces merveilles jusqu’à la satiété. Toutes les félicités que peuvent donner les marchandes de modes, elle les avait connues.

Mais il vient un temps où même toutes ces choses ne semblent que vanités. Ce jour-là les plumes de paon auraient pu être poussière et cendres, elles ne lui faisaient plus aucun plaisir.

Ils se dirigèrent vers le canot. Le jour était chaud et accablant et la toilette de Mme Jerningham était des plus légères.

« J’espère que vous avez ce qu’il faut pour vous envelopper ? dit Laurence. Il y a un vilain nuage noir à l’ouest.

— Ah ! oui, Wilson nous donne toujours ce qu’il faut, répondit Mme Jerningham en regardant au fond du canot, où il y avait un tas de châles, de manteaux, de burnous, de tissus un peu moins légers que les robes des deux dames.

— Je suis réellement un peu effrayé de la journée, murmura Laurence en regardant le sud-ouest où des nuages orageux assombrissaient le paysage.

— Je n’ai pas peur, répliqua Émilie ; souvenez-vous, Laurence, que c’est notre dernier jour. Passons-le ensemble. »

Quelque chose dans son ton l’étonna et le toucha. Il la regarda attentivement, mais son orgueilleux visage demeura impassible.

« Ce sera comme il vous plaira, dit-il ; mais je ne dois pas oublier que vous êtes encore entre les mains du docteur Léonards. Il vous a recommandé les plus grands soins.

— Ah ! oui, un médecin dit toujours cela lorsqu’il ne trouve rien d’autre à dire. »

On bavarda encore un peu, et ensuite le canot partit comme un trait emporté par les coups de deux avirons.

Ils devaient aborder à Chertsey, faire un pique-nique à Mont-Sainte-Anne, et revenir à Hampton dans la soirée.

Laurence avait dans sa poche l’autorisation nécessaire pour qu’on lui ouvrit ainsi qu’à ses amis les portes de Sainte-Anne.

Quelques grosses gouttes de pluie seulement vinrent les surprendre entre Hampton et Chertsey, et lorsqu’ils abordèrent, les gros nuages orageux paraissaient s’être dissipés à l’horizon sud-ouest.

Desmond avait pris toutes ses précautions. Une voiture les attendait, et une heure et demie après, la petite société se promenait dans les bocages illustrés par Fox.

Le pique-nique eut toutes les apparences d’un succès.

La gaité presque fébrile qu’avait montrée Émilie en ces derniers temps fut particulièrement vive ce jour-là. Carpe diem était ce dernier mot de la philosophie qui la soutint dans cette crise cruelle.

Elle s’attachait à ce dernier jour. C’était son dernier festin, la veille de son exécution.

Comme la brillante réunion des Girondins dont les rires firent retentir les voûtes de la terrible Conciergerie avant la naissance de l’aube qui devait voir tomber leurs têtes, ainsi Émilie versait le vin du Rhin comme une libation sur l’autel où elle allait bientôt faire le sacrifice de son amour.

Le ciel était chargé et noir à l’ouest lorsque les convives quittèrent les bocages de Sainte-Anne, et lorsqu’ils arrivèrent à l’endroit où ils avaient débarqué.

« Je crois réellement que nous ferions mieux de retourner par la route, » dit Laurence en regardant l’horizon.

Six heures sonnèrent à la tour de l’église de Chertsey comme il parlait.

« Il sera près de neuf heures lorsque je pourrai être à la maison, vous voyez. »

Puis il ajouta :

« Et s’il pleut…

— Nous le supporterons sans murmurer, interrompit Émilie. Je veux retourner en canot.

— Le docteur Léonards approuverait-il cela ?

— Je ne veux pas soumettre mon existence aux prescriptions du docteur Léonards. Nous aurons le clair de lune avant d’arriver à Hampton. Venez, Laurence, je suis prête. »

Desmond se soumit et plaça sa belle compagne dans le canot, avec tous les soins possibles. Puis, après les préparatifs préliminaires les rames s’enfoncèrent doucement dans l’eau et le canot s’achemina vers la maison.

La gaîté de Mme Jerningham l’abandonna brusquement. Elle s’appuya contre la lisse d’appui du bateau garnie de coussins, silencieuse et pensive, les yeux fixes et rêveurs.

« Vous êtes fatiguée, je le crains, remarqua Laurence, surpris de son silence.

— Oui, je suis un peu fatiguée. »

Lucie aussi semblait fatiguée.

Elle ne parlait pas et regardait tristement le paysage qui se déroulait, changeait.

Laurence ne fit aucune remarque sur son silence. Elle avait été ainsi toute la journée, et cependant elle n’avait pas été malheureuse.

Malheureuse !… Il l’aimait ! Elle se l’était dit et répété toujours avec un nouveau ravissement. Il l’aimait ! cela seul réalisait le bonheur.

Le voyage par eau de Chertsey à Hampton avec une seule paire d’avirons est assez long, et il y a plusieurs écluses qui arrêtent le mouvement des bateaux et souvent le cri : Fermez ! retentit sur les eaux paisibles, mais le paysage est si beau, l’atmosphère si douce, que le voyageur qui trouverait le chemin trop long ne comprendrait certainement rien aux beautés de la nature.

Les rives passaient devant Mme Jerningham comme des tableaux dans un rêve.

Un profond silence s’établit dans le canot ; le rameur plongeait ses avirons avec un mouvement mesuré, mécanique, et son grave visage rappelait Caron même conduisant sa barque pleine d’ombres sur les bords du Rhadamanthe.

Quant à Émilie, il lui semblait qu’elle était avec des voyageurs qui voguaient sur une rivière mystérieuse, surnaturelle, plutôt que sur l’onde aimée de la Tamise.

La fin de son existence était arrivée. Qu’avait-elle à faire, sinon à mourir ?

Tout ce qui lui était cher, la seule influence qui avait soutenu la faiblesse de son âme, la clef de voûte de l’édifice de sa vie, tout cela était détruit, et que faire alors ?

Au delà de ce point elle ne pouvait pas regarder. Elle savait qu’elle avait un triste devoir à accomplir, un cruel sacrifice à faire ; qu’en l’accomplissant elle pourrait peut-être trouver la paix, la consolation, le soulagement d’un esclavage long et fatigant, mais elle n’avait pas la force de l’envisager en face.

« Je lui rendrai sa liberté, se disait-elle, bientôt, ce soir ; c’est comme la médecine amère qu’on me faisait prendre quand j’étais enfant… je ne pouvais pas m’y décider tout de suite. »

Puis elle regardait Lucie, et sa lèvre se plissait un peu lorsqu’elle examinait sa jolie figure qui pourtant était loin d’être parfaite.

Elle comparait ses charmes à ceux de son heureuse rivale et se disait que l’avantage était tout de son côté. Et pourtant cette jeune figure lui était infiniment plus chère que celle de la femme qui l’avait adoré depuis tant d’années.

Le silence continuait.

La pluie tombait à verse et les périls du voyage commençaient.

Ils n’avaient pas encore atteint Sunbury, et ils avaient-encore plusieurs milles à faire avant d’arriver à Hampton.

« Je suis effrayé de ce qui nous reste à faire, dit Laurence. Nous ferions mieux de descendre à Sunbury et de revenir en voiture. »

Mme Jerningham était opposée à ce projet ; elle déclara qu’elle ne craignait pas du tout la pluie, qu’elle était enveloppée d’une manière absurde, et elle ramassa son léger burnous autour d’elle pour démontrer l’évidence de son assertion pendant que Lucie lui mettait sur les épaules un manteau écarlate d’un tissu plus épais.

Laurence cependant insista et on débarqua.

Il se mit à chercher au plus vite une voiture, pendant que les dames tremblaient dans une froide salle d’auberge. Leurs vêtements étaient déjà trempés.

Il revint près d’elles exaspéré. Impossible de trouver une voiture à Sunbury. Il y avait un bal de volontaires à Chertsey ce même soir et tous les véhicules étaient retenus.

— J’aimerais beaucoup mieux retourner en bateau, dit Émilie.

— Mais le docteur vous a recommandé de prendre des précautions, avança Lucie.

— Je n’ai pas confiance en lui. Venez, Laurence, il vaut mieux recevoir une autre averse que d’attendre en frissonnant une voiture introuvable. »

Malgré lui Laurence fut forcé de consentir.

Il y eut une interruption dans l’orage ; la lueur d’un soleil humide émergea de l’horizon ouest.

Le canot parut le seul moyen possible de regagner le logis.

« Si vous voulez rester ici toute la nuit, suggéra-t-il, cela vaudrait mieux.

— Je ne pourrais jamais passer une nuit dans un hôtel que je ne connais pas, répliqua Mme Jerningham en regardant la pièce froide et nue avec un frisson de dégoût. Je vous en prie, monsieur Desmond, ramenez-nous à la maison, si la pluie ne vous effraie pas pour vous-même. »

Il n’y avait pas d’autre alternative, Laurence consentit. Il insista cependant pour qu’on emportât un châle épais et une couverture de voyage prêtés par la maîtresse d’hôtel de Sunbury.

Pendant un mille et demi, le faible rayon de soleil éclaira les voyageurs ; puis ce qu’on pouvait craindre le plus arriva, les écluses du ciel s’ouvrirent et un véritable déluge fondit sur la tranquille rivière.

Desmond enveloppa ses deux protégées dans les vêtements empruntés et rama avec une vigueur désespérée.

« C’est très fâcheux, dit-il, mais il n’y a rien pour nous abriter d’ici à la maison. »

La pluie tomba à torrents sans cesser jusqu’à ce qu’on aperçût les lumières de Hampton, obscurcies et agitées par la tempête, des coups de tonnerre grondaient à distance, des éclairs se reflétaient sur les figures pâles des femmes, tandis que Desmond ramait ferme et faisait passer le canot sur les flots soulevés à chaque coup d’aviron. Une personne dans le canot goûtait une espèce de plaisir à voir se déchaîner l’orage.

C’était Émilie ; pour elle cette pluie battante et les coups retentissants du tonnerre lui plaisaient mieux qu’un crépuscule d’été, un ciel tranquille de juin, une eau limpide, et un calme extérieur qui aurait été en désaccord avec la tempête qui grondait dans son cœur.

« Ah ! si nous pouvions continuer jusqu’au bout avec la pluie et l’orage ! si nous pouvions être entraînés à la dérive sur cette rivière jusque dans les épaisses ténèbres du grand Océan ! se disait-elle. Si l’écheveau mêlé de l’existence pouvait être tranché d’un coup par les ciseaux des sorcières ! mais nous n’avons que nos propres doigts fatigués pour le débrouiller, et nous laissons tranquillement les fils s’user avant d’oser dire que notre œuvre est finie, et nous ne nous couchons que pour mourir. »

Lorsqu’ils arrivèrent aux Taillis ils étaient trempés jusqu’aux os.

Le sommelier de Mme Jerningham les attendait au débarcadère avec des parapluies, et à la maison on avait allumé de grands feux et fait chauffer des vêtements pour sécher les voyageurs.

Wilson s’empara de force dans le vestibule de sa maîtresse toute ruisselante.

« Oh ! madame ! avec votre toux ! s’écria-t-elle avec une expression de terreur, pendant que Mme Colton l’aidait à retirer cette masse molle de tissus flasques qui le matin encore étaient des étoffes de soie légères.

— Ne me parlez jamais que de ma toux, Wilson, dit Mme Jerningham avec impatience. Occupez-vous, je vous prie, de Lucie, ma tante ; elle était moins bien enveloppée que moi. Bonsoir, Laurence, car je crois que je ne serai pas en état de reparaître ce soir. M. Desmond restera naturellement ici ce soir, ma tante ; veillez à ce que sa chambre soit chaude et qu’il prenne un grog, quelque chose de chaud, n’importe quoi. Je vous verrai demain matin, Laurence, n’est-ce pas ? Bonne nuit ! »

Mme Jerningham se décida à se laisser emmener par la dévouée Wilson.

Plus d’un habitant de cette gracieuse villa resta éveillé cette nuit-là, écoutant le bruit de la pluie et les gémissements du vent à travers les arbres, et au lever du jour les cris perçants des fermes éloignées.

Il y avait trois personnes dans cette maison pour lesquelles l’existence semblait s’écouler au milieu d’un désert profond, un désert sans soleil, sans lune, sans étoiles, où régnait la plus pénible obscurité.

Dans la salle à manger, le lendemain matin à déjeuner, on ne vit pas Mme Jerningham.

Wilson envoya dire que sa maîtresse avait très peu dormi et était trop malade pour se lever.

Sur quoi Mme Colton partit pour se rendre dans la chambre de sa nièce en laissant Lucie et Laurence seuls ensemble à la table du déjeuner, tout embarrassés de se trouver ainsi.

Lucie baissa la tête et parut absorbée par la contemplation du modèle de son assiette de porcelaine.

Laurence ouvrit, coupa le Times, et fit une remarque de convention sur les débats de la séance de la dernière nuit, un sujet auquel Lucie s’intéressait autant que si on lui eût parlé de volcans dans la lune.

Mme Colton revint bientôt. Elle était très alarmée de l’état de sa nièce. Elle envoya immédiatement chercher le docteur de la localité.

Lucie quitta la table aussitôt ; elle pouvait être utile à la malade.

« J’espère que notre équipée d’hier n’est pour rien dans l’état d’Émilie ? dit Laurence.

— Je crains, au contraire, que cela ne lui ait fait grand mal, répliqua la matrone. Sa toux est très fatigante et elle a beaucoup de fièvre. J’espère que M. Casterham viendra tout de suite.

— Je l’attendrai et irai ensuite à Londres chercher le docteur Léonards, » dit Laurence.

Le médecin de la localité arriva assez vite. Il paraissait très préoccupé en sortant de la chambre de la malade. Il dit qu’elle avait de la fièvre et de l’inflammation.

« Je ramènerai le docteur Léonards, dit Laurence.

— Je pense qu’il est sage de le faire, » répliqua le médecin d’Hampton, se demandant quel était le gentleman qui prenait tant de part à la maladie de Mme Jerningham.

Desmond ne perdit pas de temps, et le docteur Léonards arriva aux Taillis à quatre heures de l’après-midi accompagné par Laurence, qui n’avait pas voulu rester à Londres.

« J’avais averti Mme Jerningham du danger, dit gravement le médecin.

— En vérité ! Je n’ai jamais entendu dire qu’il y eût quelque motif de s’inquiéter… le lui avez-vous fait entendre ?

— Je lui ai parlé aussi sincèrement qu’on ose le faire à une malade, et je lui ai demandé de me laisser parler à sa tante ; mais elle me le défendit et me promit de prendre tous les soins possibles.

— Et elle n’a pris aucun soin. Grand Dieu ! mais c’est un suicide ! »

Cette exclamation passionnée étonna le docteur ; il regarda Laurence et se demanda quelle était la parenté qui le liait à sa cliente.

Laurence vit son regard et le comprit.

« Je connais Mme Jerningham depuis des années, dit-il. Son père était un de mes plus vieux et de mes meilleurs amis. C’est à mon instigation qu’elle vous a consulté, mais je n’avais aucune idée qu’il pût y avoir du danger. »

On n’en dit pas davantage.

Le docteur Léonards vit la malade et causa avec le médecin d’Hampton. Il n’essaya pas de nier qu’il y eût danger lorsque Mme Colton le questionna secrètement ; la pauvre femme était à moitié folle. Il ne dit pas tout à fait que le cas était désespéré, mais son ton n’était pas de bon augure.

« Cette toux a été négligée avec obstination pendant des années, dit-il, et la femme de chambre m’a dit qu’il y avait eu de fréquents crachements de sang.

— Et on me l’a caché ! s’écria Mme Colton. Ah ! que c’est cruel !… que c’est cruel !…

— Oui ! Il est triste que cela ait été caché. Je me suis fâché contre la femme de chambre, mais elle m’a dit qu’elle n’avait pas osé désobéir à sa maîtresse. Je ne puis vous laisser ignorer que cela a fait beaucoup de mal. »

Cette entrevue avait lieu dans le salon pendant que Desmond fou de douleur parcourait la pelouse de long en large.

Le péril soudain de la femme qu’il avait aimée, à laquelle il avait été si étroitement attaché par un lien si fort et si chaste, tombait sur lui comme une calamité écrasante.

Un sentiment de remords indicible saisissait son cœur. Il était fatigué de son esclavage ; cependant la possibilité de sa liberté l’effrayait. Il y avait de l’horreur et du chagrin dans l’idée d’une liberté ainsi reconquise.

Au moment du péril d’Émilie, l’homme qui l’avait aimée, oubliait tout, si ce n’est qu’elle lui avait été chère. Son ancienne tendresse s’était réveillée dans son cœur. Il oubliait ses jalousies, ses ironies, ses caprices, son irritation, tout. Il ne voyait plus que ceci : elle souffre.

Il arrêta le docteur Léonards et obtint de lui des renseignements plus positifs sur l’état de la malade que ceux que le médecin avait eu soin de donner à Mme Colton.

Le grand homme déclara que les symptômes étaient aussi mauvais qu’ils pouvaient l’être.

« Je verrai Mme Jerningham encore demain, dit-il. Si nous sommes assez heureux pour la tirer de cette crise et l’envoyer passer l’automne dans un climat plus chaud, nous pourrons la prolonger, mais une guérison complète est impossible ; dès le premier moment, j’ai vu qu’il n’y avait pas d’espérance.

— Dès le premier moment…, dès la première visite qu’elle vous a faite ?…

— Oui. »

Laurence retourna à Londres tristement abattu.

Un sentiment de remords pesait lourdement sur lui.

Il ne s’était jamais plaint ouvertement avec amertume ; mais dans son cœur il s’était souvent révolté contre la tyrannie d’Émilie.

Elle ne l’avait aimé que trop tendrement, sa jalousie, son despotisme, n’avaient été que la preuve de cette trop grande affection. Pouvait-il être un ingrat pour vouloir secouer un joug si doux, un despotisme si flatteur ?

Il s’était révolté, il avait trouvé ses chaînes presque intolérables ; il ne pouvait se pardonner cette secrète trahison.

Pendant quinze jours il alla et vint de Londres aux Taillis, négligeant tout, excepté le travail indispensable de son journal, pour faire ces voyages journaliers.

Mais pendant cette quinzaine il ne vit ni la malade, ni Lucie, sa fidèle garde.

Les docteurs dirent que les soins de Mlle Alford étaient au-dessus de toutes les louanges et Mme Colton lui confirma le dévouement de Lucie.

Pendant une semaine la malade continua à être dans un grand danger, puis un changement heureux survint, la nature fit un effort.

À la fin de la quinzaine le docteur d’Hampton était triomphant, le médecin de Londres très satisfait.

Mme Jerningham était capable de descendre dans le salon, de faire doucement une fois par jour au soleil un tour sur les bords de la pelouse, devant les croisées, de manger quelques bouchées de poulet et un peu de gelée, avec quelque faible apparence d’appétit.

Il fut décidé qu’elle et sa tante iraient à Madère passer l’automne et l’hiver, et que pour qu’elle retirât un bien immédiat d’un voyage sur mer elles partiraient dès qu’Émilie pourrait marcher sans danger.

« Avant ce temps, j’ai une petite affaire à terminer, dit Mme Jerningham.

— Attendez le printemps prochain pour terminer cette affaire, ma chère Émilie, répondit Mme Colton.

— Je ne puis pas, ma tante, » reprit Émilie avec un triste sourire.

Le jour suivant elle écrivit à son mari un court billet qu’elle adressa à Park Lane et qu’on envoya de là à Greenlands.

Cette lettre contenait ce qui suit :

 

« Cher Monsieur Jerningham,

J’ai été très malade et mes médecins insistent pour que j’aille passer l’automne à l’étranger. Comme dans ces cas on court toujours risque de ne pas revenir, je désirerais beaucoup vous voir avant de partir. Je vous en prie, venez à Hampton à votre première convenance, vous obligerez votre fidèle.

E. J. »

 

Après avoir écrit cette lettre, Mme Jerningham s’abandonna au bonheur de passer une longue et tranquille après-midi avec Desmond, qui la voyait pour la première fois depuis sa maladie.

Il la trouva fort changée, mais ce changement ne faisait qu’augmenter sa beauté.

Une délicatesse de teinte presque céleste et une expression d’un caractère angélique animaient sa figure mince et ses grands yeux lumineux.

La première vue de cette beauté, qui n’appartenait plus à la terre, lui fit éprouver une âpre angoisse. Il lui fallut faire un effort pour répondre aux compliments de bienvenue de la malade avec une physionomie joyeuse et lui parler avec esprit de l’amélioration, de sa santé.

« Je ne me pardonnerai jamais ce voyage sur l’eau, dit-il.

— Vous n’avez aucun reproche à vous faire pour cela. C’est moi qui ai voulu braver le danger depuis le commencement jusqu’à la fin, et le docteur m’a dit que le voyage n’avait été que la plus grande de mes imprudences. »

Elle changea après cela la conversation et le pria de ne plus lui parler de sa santé.

Laurence fut surpris de la trouver si sereine, si gaie, si occupée des autres, et si oublieuse d’elle-même, de son mal.

Jamais elle ne lui était apparue plus belle, plus digne. Ses façons avec Lucie étaient particulièrement affectueuses.

« Vous ne pourrez jamais savoir ce que cette jeune fille a été pour moi, dit-elle en prenant la main de Lucie dans la sienne, pendant ces longues et pénibles nuits de délire… j’ai eu le délire toutes les nuits, Laurence, pendant plus d’une semaine. J’étais habituée à voir sa douce figure qui me veillait et cela me faisait du bien, même au moment où j’étais le plus mal. Wilson était très attentive et ma tante tout ce qu’il y a de tendre et de dévoué, mais celle chère enfant semblait avoir été créée pour soigner et consoler les malades.

— J’étais habituée à soigner mon pauvre papa lors qu’il était malade, répondit simplement la jeune fille. Il avait souvent le délire… un délire pire que le vôtre, madame Jerningham ; il voulait se jeter par la croisée ou se tuer avec un rasoir. Puis, il se mettait en colère et disait que les mouches le tourmentaient et essayait de les attraper… et il n’y avait pas de mouches du tout, vous savez… c’était très effrayant. »

Quelque temps après, Mme Jerningham demanda qu’on la laissât seule avec son ami.

« J’ai besoin de demander avis à M. Desmond sur des affaires, ma tante, dit-elle. Vous savez qu’il connaît les lois aussi bien que la plupart des hommes d’affaires. »

Mme Colton se retira discrètement, accompagnée par Lucie.

« C’est bien près de finir, Laurence, » dit Mme Jerningham lorsqu’elles furent sorties.

Elle leva la tête et regarda Desmond avec un regard animé et tendre et lui tendit sa main amaigrie.

Il prit cette main pâle, à demi transparente, et la porta à ses lèvres.

« Qu’est-ce qui est bien près de finir, ma chère Émilie ? demanda-t-il avec un sourire charmant.

— Votre esclavage.

— M’en préserve le ciel, si cela veut dire que je dois vous perdre !

— Oui, Laurence, c’est inévitable. Je doute que jamais le nœud eût pu être desserré, mais il peut être coupé. La mort met fin facilement à bien des difficultés, et je pense qu’il n’y a que la mort qui pouvait mettre fin à nos tourments. Je ne veux pas faire un sermon, cher ami, je désire seulement que vous sachiez que ma condamnation est prononcée et que j’en ai la certitude. Je n’en suis pas fâchée.

— Ah ! Émilie, quel cruel reproche pour moi !

— Non, Laurence, c’est un reproche pour moi-même. Mon égoïsme peu clairvoyant a été la cause de toutes nos souffrances, car nous avons cruellement souffert tous les deux. Je n’avais aucun droit d’absorber votre vie, aucun droit de vous empêcher de former des liens sans lesquels la vie la plus prospère semble vide et triste, et de me mettre entre vous et votre tranquillité. Mais tout cela est fini. Je sors d’une mer agitée pour entrer dans un port tranquille, et je puis me permettre d’être, si ce n’est généreuse, du moins juste.

— Émilie !…

— Écoutez-moi patiemment, cher, je ne veux plus reparler de ces choses. Je sais à qui vous avez donné votre cœur et quel amour pur et désintéressé vous avez conquis presque involontairement. Je connais cet innocent amour depuis des mois, mais je n’ai connu vos sentiments que depuis le jour de notre pique-nique à Chertsey. J’étais dans la serre aux fougères lorsque vous avez dit votre secret. Oui, Laurence, j’écoutais. C’était une action méprisable, naturellement ; mais j’étais trop désespérée pour m’y arrêter. J’ai entendu tout ce que vous avez dit… tout. J’en ai entendu assez pour connaître votre dévouement, votre générosité, et haïr mon propre égoïsme. Pendant toute cette journée, je me suis sentie la plus vile des créatures. Je savais que mon devoir était de vous rendre votre liberté, mais je reculais avec une misérable lâcheté devant ce sacrifice. Je savais que vous et moi ne pouvions compter sur rien qui ressemblât au bonheur ni dans le présent ni dans l’avenir ; mais j’étais capable de vous enchaîner à mon malheur plutôt que de vous voir heureux avec une autre. Tout ce qu’il y a de plus bas et de plus égoïste dans ma nature avait atteint son apogée ce jour-là. Nul mot ne peut rendre avec quelle énergie je luttai contre mes mauvais sentiments. Je n’étais pas assez forte pour les vaincre. Je savais que mon devoir était d’abandonner tous mes droits sur vous, mais je ne pouvais me décider à l’accomplir. Sortir du labyrinthe de mes perplexités me semblait impossible. Heureusement pour nous tous la Providence m’a donné le moyen de le faire. Je puis garder mon prisonnier jusqu’à la fin de ma vie sans égoïsme, car mes jours sont comptés.

— Ma chère Émilie, pourquoi vous imaginez-vous cela ?

— Je le sais, Laurence. Je n’avais pas besoin de l’avis du docteur. Il y a longtemps que j’ai senti que j’étais vieillie, que l’existence me pesait, et cela n’est pas naturel à une femme de trente ans. La mort s’est approchée de moi très lentement, mais sa proie n’est que plus sûre. Consolez-moi tant que vous pourrez, Laurence, mais ne me trompez pas. Je sais que j’ai très peu de temps à passer sur la terre ; laissez-moi le passer avec vous.

— Je serai votre esclave, chère.

— Et lorsque je ne serai plus, oublierez-vous combien je vous ai sottement tourmenté ? Vous souviendrez-vous de moi avec tendresse ? Oui, je le sais, vous le ferez, et mon affection n’oubliera pas votre jeune femme, Laurence ; je puis disposer d’une partie de l’argent que m’a assuré M. Jerningham, et je le partagerai entre ma tante et Lucie. Ma tante a un très joli revenu à elle, vous le savez, et n’a besoin de rien venant de moi, excepté, cependant, d’une preuve de mon attachement pour elle. Votre jeune femme ne vous arrivera pas sans dot, Laurence !… Votre femme… comme ce mot peut résonner doucement ! Je m’imagine que je vous vois dans votre maison. Vous ne vous marierez pas trop vite après que je ne serai plus, Laurence ?

— Ma chère Émilie, s’écria Laurence en sanglotant, ne pensez pas que nos anciens liens puissent être si facilement rompus. Non, Émilie, l’amour que j’ai eu pour vous est une partie de moi-même ; je ne puis le répudier. Cette innocente enfant, avec son charme et sa douceur sans apprêt, m’a volé mon cœur avant que j’eusse conscience qu’il pouvait changer ; mais elle ne peut effacer le passé. Si jamais elle est ma femme, je l’aimerai tendrement et fidèlement, et l’existence partagée avec elle me sera douce, mais dans le coin le plus profond de mon cœur restera toujours l’image de mon premier amour. Les hommes ne peuvent oublier ces choses, Émilie, le second amour ne vaut jamais le premier, et l’homme qui survit à la foi de sa jeunesse sent qu’il a vu s’évanouir un des bonheurs de la terre.

— Vous vous souviendrez de moi, et dans ce souvenir il y aura quelques regrets. Je ne demande pas plus au sort. Ah ! Laurence, nous avons passé quelques belles heures ensemble. Tâchez de vous les rappeler. Ma vie, depuis un an ou deux, n’a été qu’un long tourment. Essayez d’oublier que je vous ai fatigué par mes jalousies absurdes et mes exigences égoïstes. »

Laurence répondit quelques mots d’une tendresse profonde, pénétrante. Une affection presque éteinte renaît dans de tels moments.

Lorsque Lucie et Mme Colton revinrent de leur promenade, elles trouvèrent la malade plus gaie que de coutume.

On discuta le voyage de Madère et Émilie parla avec bonne humeur de cette île éloignée.

Desmond en connaissait bien la topographie, et il arrangea les choses de la façon la meilleure pour la malade.

« Je souhaiterais que Potter fût plus habitué à voyager, dit Mme Colton en parlant du sommelier des Taillis, nous l’emmènerions avec nous ; mais il se trouvera tout à fait perdu au milieu des Espagnols et des Portugais, et je ne sais pas s’il sera en état de s’occuper de notre installation dans les hôtels et ainsi de suite.

— J’ôterai à Potter toute responsabilité à cet égard, dit Desmond.

— Vous ? s’écria Émilie.

— Oui, si vous me permettez de vous accompagner. J’ai passé une semaine à Madère lors de mon voyage en Espagne.

— Et vous quitterez Londres et vos travaux littéraires pour nous faire faire un voyage agréable !

— Oh ! j’abandonnerais des intérêts plus puissants que ceux-là… »

Les yeux de Mme Jerningham s’obscurcirent et elle ne trouva pas assez de paroles pour remercier ce fidèle esclave.

Quelques mois avant, elle eût exigé avec hauteur de ce même homme la chose qu’il lui proposait alors avec tant de spontanéité.

XII

Une dernière entrevue

Jerningham répondit tout de suite à la demande de sa femme.

Dans la matinée du second jour où il avait reçu la lettre envoyée par Émilie, le maître de Greenlands arriva aux Taillis.

C’était aussitôt qu’il le pouvait.

Le changement de sa femme était si frappant pour lui qu’il en fut troublé.

« Je suis fâché de vous voir souffrante, Émilie, dit-il en cachant sa surprise de son mieux.

— Vous ne pensez pas que je vous aurais fait demander, si je n’eusse été très malade. C’est très bon à vous d’être venu si promptement. J’ai à vous remercier pour tant de générosité, pour tant de douces attentions pendant les années de notre séparation. Croyez-moi, j’ai parfaitement apprécié vos bons sentiments, votre délicatesse. Mais depuis ma maladie j’ai compris que vous me deviez quelque chose de plus que cette bonté et cette délicatesse, et que moi je vous devais plus qu’une tranquille soumission à vos désirs. Ne pensez pas que, par cette visite, j’aie voulu vous prendre au piège pour vous faire des reproches ou faire mon panégyrique. Ma conduite ne peut se justifier. Je n’ai jamais espéré me réhabiliter à vos yeux ni aux miens. Tout ce que je désire, c’est que vous connaissiez toute la vérité. Voulez-vous m’écouter avec bonté et me croire ? J’ai gardé le silence pendant des années ; je parle maintenant avec l’idée que j’ai peu de semaines à vivre : vous ne pouvez penser que je vous mentirai.

— Je ne suis pas capable de douter de votre parole même dans des circonstances moins solennelles. Mais je crois que vous vous exagérez votre danger. La convalescence est toujours une période d’abattement.

— Ne parlons pas de cela. Mon propre instinct et la sentence de mes docteurs me condamnent également. Ils ont parlé de l’effet bienfaisant d’un voyage sur mer et de m’envoyer à Madère passer l’automne et l’hiver, et cela pour une femme de mon âge est une condamnation.

— Espérons que ce ne sont que des mesures de précaution.

— Je n’ai aucun désir de vivre, je puis facilement me soumettre à la Providence. Et maintenant laissez-moi aborder un sujet qui a plus d’importance pour moi qu’aucune question sur le temps qu’il me reste à vivre. Laissez-moi vous parler de mon honneur comme femme et comme épouse. Lorsque vous avez décidé que tous liens entre nous seraient rompus, excepté le lien légal, votre décision était absolue. Il n’y avait pas de place pour la discussion. Vous m’avez envoyé votre homme d’affaires qui me dit, avec beaucoup de circonlocutions délicates, que votre maison ne devait plus être la mienne, qu’il n’y aurait ni scandale, ni punition, ni malheur pour moi qui avais failli à mon devoir d’épouse. Je devais seulement être bannie. J’étais trop dans mon tort pour discuter la justice de la sentence, Harold, trop orgueilleuse pour solliciter votre pardon. J’ai laissé prononcer le jugement par défaut. Vous avez banni votre femme du foyer domestique, vous l’avez fait descendre d’une position inattaquable à une position douteuse, et vous avez fait cela sous l’influence d’un paquet de lettres qu’une coupable aurait reçues à son adresse et qu’une criminelle plus expérimentée aurait brûlées. J’ai besoin de vous demander une faveur, Harold, celle de lire ces lettres avant que je meure.

— Je les lirai quand cela vous plaira. Oui, je conviens que j’ai eu tort de briser notre union sur une légère apparence d’erreur, mais j’ai agi selon mon instinct. J’ai été un sybarite en matière de sentiment, et vivre avec une femme dont le cœur et la foi n’étaient pas entièrement à moi aurait été une chose tout à fait impossible. Je ne tirai aucune conclusion. Je ne permis pas à ma pensée de vous condamner sans vous entendre, mais en vivant sous mon toit vous avez entretenu une correspondance avec celui qui se disait mon ami. Que pouvais-je faire ? Aller à vous et vous dire : Je vous en prie, ne recevez plus en secret aucune lettre de Desmond, je ne puis le supporter. Vous m’auriez naturellement promis de vous soumettre à mes désirs et Desmond vous aurait adressé ses lettres à un autre bureau de poste. M’ayant trompé une fois, je pouvais à peine espérer que vous ne me tromperiez plus. Ces sortes de choses s’accumulent les unes sur les autres. D’un autre côté, pourquoi aurais-je fait un scandale insensé et lu les lettres de Desmond, ce qui eût été une chose indigne d’un gentilhomme ; citer comme témoins votre femme de chambre, votre valet de pied ; me rendre ridicule et vous humilier pour le profit des hommes de loi et l’amusement des lecteurs de journaux, et, si je ne pouvais parvenir à prouver que vous êtes coupable de la dernière et de la pire des infamies, chasser de mon cœur et de ma maison une femme sans tache ? Il me sembla donc qu’il ne pouvait y avoir pour nous qu’une séparation tranquille et amiable.

— Si vous aviez lu les lettres, vous auriez peut-être pensé différemment.

— Ma chère enfant, avec tout mon désir d’être indulgent, je ne puis facilement admettre cela. Dans mon idée, il n’y a pas de degré dans ces sortes de choses. Une femme est fidèle ou elle ne l’est pas. Si la lettre qu’elle reçoit ne contient que quelques lignes à propos d’une loge d’Opéra, elle peut la montrer à son mari sans rougir. Mais il faut qu’il n’y ait aucune trahison cachée dans ces lignes. Elle ne doit pas se poser en femme incomprise et se croire fidèle parce que son infidélité ne tombe pas sous la juridiction de la Cour des Divorces. Vous direz peut-être que ces principes venant de moi ont mauvaise grâce, de moi dont la vie a été très déréglée. Mais, vous le savez, la pureté n’est pas la spécialité d’un homme, et quelque mauvais sujet qu’il soit, il a foi naturellement dans l’innocence de sa femme ; elle lui semble un temple vivant de toutes les vertus, et il peut à peine croire qu’il existe une borne-poste cachée dans l’ombre du portique sacré.

— J’ai été très faible, très coupable, murmura Émilie, mais j’ai quelques excuses à mes erreurs que d’autres femmes ne peuvent faire valoir. Si j’avais pensé que vous m’aimiez… si j’avais eu quelques raisons pour croire que notre mariage avait un peu… embelli votre vie, ou que mon affection librement donnée pouvait jamais être précieuse pour vous, il en eût été autrement. Ah ! croyez-moi ! monsieur Jerningham, vous auriez fait de moi une excellente épouse, si vous l’aviez voulu. Les hommes ont le pouvoir de nous pétrir à leur guise, pouvoir dont ils usent rarement. Ce n’est pas la différence d’une vingtaine d’années qu’il y a entre nous qui a été cause que je me suis fatiguée de mon intérieur et que j’ai désiré d’autres relations, car je n’y ai jamais trouvé de sympathie. Il n’y avait nul gouffre entre nous. C’est parce que vous ne m’aimiez pas et ne preniez même pas la peine de me faire croire à votre amour que j’ai été charmée de trouver l’amitié de l’ancien ami de mon père et que je n’ai point vu le danger qu’il y avait dans une telle affection. Notre mariage était un acte de générosité, de protection chevaleresque pour une parente sans soutien, et je devais en être reconnaissante…… je l’ai été ; mais le cœur d’une femme a besoin de quelque chose de plus que la reconnaissance. Un homme qui se marie comme vous vous êtes marié avec moi doit faire un sacrifice complet. Il doit donner son cœur aussi bien que son logis et sa fortune. Vous m’avez donné votre portefeuille, mais vous m’avez laissé voir trop naïvement que dans le contrat qui nous faisait mari et femme il n’y avait pas eu échange des cœurs. Quelle union ! Combien de fois avons-nous dîné en tête-à-tête dans les deux années de notre vie conjugale ? Deux fois, trois fois, peut-être une demi-douzaine de fois, et je puis me souvenir de vos bâillements d’ennui et de vos discours banals dans ces rares occasions. Pendant deux ans nous avons vécu sous le même toit et nous ne nous sommes même jamais querellés. Vous m’avez traitée avec une inaltérable générosité, une courtoisie qui ne se démentait pas, et vous me teniez à distance. Cependant si vous aviez voulu vous emparer de mon cœur, la conquête en eût été facile. J’avais été blessée par le silence de M. Desmond. J’étais émue de votre bonté. Il ne m’aurait pas été difficile de vous accorder l’amour d’une femme.

— Je conviens que vous avez raison, Émilie, » répondit Jerningham avec un petit soupir assez languissant.

La véhémence de sa femme l’avait pris par surprise, et une nouvelle lumière s’était faite dans son esprit tandis qu’elle parlait.

Il était possible qu’il y eût quelque vérité dans ces paroles ardentes et passionnées. Il en admettait une partie lui-même. Il aurait dû accorder quelque chose de plus que la tolérance d’un homme bien élevé à la femme qu’il avait choisie, à celle qui devait partager son logis et porter son nom.

La plus haute idée du Christianisme, la responsabilité pour l’homme de l’âme de sa faible compagne était tout à fait en dehors de la morale de Jerningham ; mais, placé simplement sur le terrain social, il comprenait qu’il avait eu quelques torts envers sa cousine et envers sa femme.

« J’avais épuisé ma faculté d’aimer avant de me marier, pensait-il. J’ai donné à cette pauvre créature une poignée de cendres au lieu d’un cœur humain. »

Après quelques minutes de silence il s’adressa à sa femme avec une expression de tendresse inaccoutumée.

« Oui, ma chère Émilie, vous avez de justes motifs de vous plaindre de moi ; mon erreur fut plus grande que la vôtre, et maintenant que nous nous rencontrons tous deux plus âgés, probablement plus sages, je ne puis que vous dire : Pardonnez-moi ! »

Il lui tendit la main.

Sa femme l’accepta.

« Non, non !… s’écria-t-elle, il ne peut être question de pardon de ma part. Vous n’avez été que trop bon pour moi et mes plaintes sont puériles et sans fondement ; je crois qu’il est naturel à une femme d’essayer pour s’excuser d’accuser quelque autre personne. Mais, croyez-moi, je n’ai point été fermée aux remords. Je n’ai point voulu mourir avant de vous avoir remercié de votre indulgente bonté pendant nos années de séparation, et vous demander de me pardonner. Mais avant, lisez ces lettres… je vous en prie. »

Elle prit un petit paquet dans sa corbeille à ouvrage et le tendit à son mari.

« Je ferai tout ce qui pourra vous obliger, dit tendrement Jerningham, mais je vous avoue qu’il m’est très désagréable de lire les lettres d’un autre homme ! »

Il emporta le paquet à une croisée éloignée et commença.

Les lettres étaient toujours très spirituelles, racontaient des cancans, ébauchaient des considérations esthétiques. De ci, de là éclatait une note plus sentimentale, il était vaguement question de l’union des âmes, des sympathies natives. Mais il n’y avait rien de plus que le simple plaisir d’ouvrir son cœur et son esprit à une créature charmante.

Dans des lettres pareilles, un homme peut se laisser aller à tous les caprices de son imagination, à toutes les audaces de sa pensée, et lorsqu’il écrit, son esprit est partagé entre sa tendresse pour celle qui reçoit ses épanchements et une conscience secrète que ses lettres orneront sa biographie et tiendront leur place dans une littérature élégante plus tard.

Dans de telles lettres un écrivain apparaît à son avantage.

Dans le présent il n’écrit que pour une critique indulgente et il s’imagine que dans l’avenir il se révélera avec une liberté audacieuse limitée par la réserve naturelle d’un homme qui sait qu’elles seront lues cent fois plus que ses livres.

Jerningham lut très patiemment les lettres de Laurence.

Il souriait faiblement de temps à autre, lorsqu’il trouvait quelques petits passages badins où se jouait l’imagination de celui qui écrivait, mais il était loin de s’amuser.

Plus d’un triste bâillement dissimulé trahissait son ennui et ce fut avec un soupir de suprême soulagement qu’il les rendit à sa femme.

« Elles sont vraiment spirituelles, dit-il, et à peine coupables. C’est l’espèce de choses que Chateaubriand aurait pu écrire à Mme Récamier, et elle était le type même de la vertu féminine. Je ne puis que regretter qu’elles ne vous aient point été adressées chez vous.

— Ma folle poltronnerie a été la seule cause de cette erreur. Je pensais que vous m’empêcheriez de recevoir les lettres de M. Desmond, et elles étaient un très vif plaisir pour moi.

— Ma chère enfant, si vous aviez seulement regardé dans ma bibliothèque de Park Lane, vous eussiez trouvé cent volumes de lettres, depuis Pline jusqu’à ce jour, toutes préférables aux effusions de M. Desmond. Mais je crois qu’il y a un charme pour une femme à recevoir seule les confidences d’un homme. Chacun écrit de ces choses-là en sa vie, je l’ai fait moi-même.

— Et pouvez-vous me pardonner entièrement ?

— Vous pardonner ! Mais, ma chère enfant, vous avez été entièrement pardonnée depuis l’heure où nous nous sommes séparés. Je pensais qu’il était plus sage et qu’il valait mieux mettre fin à une union qui avait été acceptée trop légèrement. Il est possible que j’aie eu tort. Malheureusement j’avais épuisé mon fonds d’espérances avant de vous rencontrer, et j’avais acquis la malheureuse habitude de voir tout ce qu’il y a de pire dans toutes les situations de la vie. Je ne regardais point ces lettres comme une preuve évidente de faute, au contraire. J’étais tout à fait disposé à croire qu’elles pouvaient être innocentes. Mais je me disais que de telles lettres doivent être le commencement de la fin et je me dépêchais d’agir promptement pour conjurer une catastrophe imminente. Je ne désirais pas me donner en spectacle aux anges et aux hommes et être un mari abandonné par sa femme. Je me dis : Elle ne se sauvera pas, nous nous donnerons une poignée de mains, et nous prendrons chacun une route différente, sans bruit, sans tapage. C’était une politique égoïste, et moi aussi je suis réduit à dire encore une fois : Pardonnez-moi ! »

Après cela Jerningham ne parla plus du passé. Il parla de la santé de sa femme, de son voyage.

Il essaya de lui donner l’espoir d’une guérison en dépit de ses propres convictions ; rien de plus tendre et de plus délicat que sa façon de dire, soit avec Émilie, soit avec Mme Colton, qui venait de rentrer du jardin, et qu’il remercia avec énergie de son dévouement à sa femme.

Un quart d’heure après il était assis seul dans un wagon de chemin de fer, se dirigeant vers Londres par un train express.

« Elle est mourante, se dit-il à lui-même, il n’y a aucun doute. De tous les hasards du sort, c’est le dernier auquel je me fusse attendu. Et je serai libre, libre de me remarier, s’il me prenait l’envie de faire cette insigne folie, libre d’épouser Hélène, libre d’attirer le maximum du malheur sur une innocente fille pour me procurer le minimum du bonheur. Et cependant, ô mon Dieu ! quelle ivresse il pourrait y avoir dans une telle union, si je pouvais encore être aimé comme je l’ai été autrefois ! »

Il joignit les mains et l’extase d’un beau rêve brilla un moment sur sa figure.

Le soleil couchant répandait ses lueurs rouges sur la rivière que longeait le chemin de fer, et Jerningham se rappela un pareil soleil couchant aux teintes roses d’un jour d’été, il y a vingt-cinq ans, et aussi la douce figure d’une jeune fille le regardant transfiguré par l’amour le plus pur et le plus exalté.

XIII

Séparation opportune

Avant qu’Eustache eût eu la force de faire à demi le sacrifice de lui-même en se bannissant de cet Eden, connu sous le nom de Greenlands, le sort prit soin d’agir à sa place et amena son départ de la manière la plus simple et la plus naturelle.

Pour achever l’énorme travail de de Bergerac, il était nécessaire d’examiner certains manuscrits rares de la Bibliothèque Impériale de Paris, et les progrès journaliers de Thorburn dans le sanscrit le rendaient tout à fait apte à cet examen.

Pour un exilé, Paris était une ville maudite, mais pour ce jeune homme recommandé par Jerningham l’imprimerie Impériale s’ouvrirait.

De Bergerac avait longtemps réfléchi avant de demander cette faveur à son secrétaire ; il avait surveillé les progrès du jeune savant dans les dialectes orientaux avec un désir impatient.

Le moment était alors venu ; il sentait qu’Eustache était capable d’entreprendre le travail demandé, et il prit la première occasion pour le sonder à ce sujet.

« C’est un travail de plusieurs mois, dit-il ; mais Paris est en tout temps une agréable ville, et je ne pense pas que vous serez ennuyé d’y demeurer. Je puis vous donner des lettres d’introduction pour des gens aimables qui recevront très bien mon ami. Vous pourrez trouver un appartement aéré près de la bibliothèque et vivre facilement. Vos ressources limitées vous mettront à l’abri des tentations et des dissipations de la capitale, mais ne vous priveront pas de ses plaisirs les plus simples.

— Mon cher monsieur, vous êtes trop bon. Je ne serais que trop heureux de travailler à Paris pour vous et aux conditions les plus modérées. Je ne désire aucun plaisir. La vie est si courte et l’art est si long ! J’ai un désir impatient de réussir dans la seule carrière qui me soit ouverte.

— C’est une noble impatience, et je ne vous arrêterai pas dans votre voie ; donnez-moi quatre heures par jour pour ce travail comme vous me les donnez ici, et le reste du temps vous appartiendra. »

Après cette entrevue, il n’y avait rien qui pût s’opposer au départ de Thorburn. Il attendait seulement les instructions de Bergerac, et comme il était familiarisé avec tous les détails de ce qu’il avait à faire, ces instructions étaient très faciles pour lui et les fréquentes correspondances qu’il entretiendrait avec lui le rendraient capable de travailler en parfaite harmonie avec l’auteur du grand ouvrage.

Dans la semaine qui suivit la lecture qu’il avait faite du livre de son père, il dit adieu à ses amis de Greenlands et partit pour Londres, en route pour Paris, pourvu d’une lettre de Jerningham pour le chef de l’ambassade Anglaise, qui lui assurait sa libre entrée à la Bibliothèque Impériale.

Le visage d’Hélène lui dit qu’elle était fâchée de perdre son ami et son professeur ; mais la profondeur de ce chagrin, il ne pouvait pas la mesurer.

« Papa dit que vous serez vraisemblablement absent trois ou quatre mois, dit-elle. Comme je vais oublier mon grec pendant ce temps-là ! Papa ne peut jamais trouver un moment pour m’en faire lire maintenant et vous allez aussi oublier votre musique et votre piano, car je ne suppose pas que vous preniez la peine de l’étudier à Paris, et je n’aurai plus personne pour faire la basse de mes ouvertures. »

Eustache murmura n’importe quoi pour dire que cesser de jouer ces basses serait une désolation, un désespoir, mais il n’osa pas en dire davantage, de peur de se trahir.

« C’est heureux qu’on me fasse partir, pensa-t-il. Je ne pourrais garder le silence plus longtemps et je ne sais quand j’aurais eu le courage de m’arracher à cette vie si profondément douce ! »

Hélène leva des yeux pensifs vers lui avec étonnement, tandis qu’il restait devant elle en retenant sa main un peu plus longtemps qu’il n’était nécessaire.

Mais lorsque ses yeux, bleu foncé, rencontrèrent les siens, ils se baissèrent, et tous deux restèrent silencieux comme s’ils eussent été sous le charme.

Ce charme fut rompu par la voix de de Bergerac qui appelait du porche.

« Voilà dix minutes que la voiture attend, s’écria-t-il. Venez, Thorburn, si vous voulez prendre le train de 4 heures 40 à Windsor.

— Adieu, mademoiselle de Bergerac… Dieu vous garde ! Merci, mille fois merci pour toutes vos bontés pour moi ! » dit Eustache.

L’instant d’après il était parti.

« Mes bontés ! et il a été si bon pour moi ! » murmura-t-elle.

Elle alla à une croisée ouverte, regarda la voiture s’éloigner, et agita sa petite main blanche pour envoyer un dernier signe d’adieu au voyageur. Lorsque l’air ne retentit plus du trot des chevaux, du bruit de la voiture, et que tout fut rentré dans le silence, elle retourna à ses livres et à son piano, et s’étonna de trouver combien tout intérêt semblait se dérober à son existence depuis que Thorburn était parti.

« Qu’est-ce que papa va faire sans lui ? » se demanda-t-elle.

Le terre-neuve entra dans la pièce palpitant et triste, tandis qu’Hélène se parlait à elle-même.

Il avait suivi la voiture qui emportait Eustache et avait été renvoyé par le conducteur.

« Et que ferons-nous sans lui, Hephestus ? » demanda la jeune fille avec douleur en embrassant son favori.

Eustache trouva son oncle l’attendant pour dîner dans son confortable salon.

Sa gaie compagnie lui fit passer très agréablement la veille de son départ.

Les deux hommes parlèrent longtemps avec empressement du livre que tous deux avaient lu. Eustache dit à son oncle son idée sur un mariage fait en Écosse, et ils revinrent sur les passages significatifs de ce roman autobiographique avec beaucoup d’attention.

« Oui, mon cher enfant, je crois que vous avez deviné, dit Daniel à la fin, certaines indications vagues doivent certainement donner cette idée. Je ne sais pas combien de temps il faut que le domicile commun ait duré pour constituer un mariage écossais, et si moins d’une année suffit, car les lois sur la question du mariage ont toujours été très obscures, mais il est évident que cet homme se croyait sous la dépendance de ma sœur.

— J’aimerais à trouver l’endroit où ma mère a eu tant de chagrin, dit Eustache, voudrez-vous prendre quelques jours de congé lorsque je reviendrai de Paris, mon oncle ?… nous irons ensemble dans les Highlands pour chercher si nous le trouvons.

— Mon cher enfant, comment pouvons-nous l’espérer ?

— Au moyen de ce livre et en nous renseignant quand nous serons dans le voisinage.

— Le livre ne nous donne que des initiales.

— Oui, mais si les initiales sont exactes, comme il est plus que présumable qu’elles le sont, vous pourrez facilement reconnaître l’identité des lieux en vous aidant d’une bonne carte.

— J’en doute.

— Je vous assure que la chose est possible, dit Eustache vivement. Il y a plusieurs initiales qui indiquent les différentes localités ; supposons qu’elles soient vraies, et si nous arrivons à les trouver dans un certain rayon, nous pourrons facilement espérer que nous sommes sur la bonne trace. Nous avons les principales descriptions de l’endroit, dans un district sauvage et montagneux, des falaises escarpées, des sables, et des rivages solitaires. Voyez, j’ai pris note des endroits indiqués par des initiales, les voici :

1° H. H. Quartier général de Dion.

2° D. P. A. Un cap rocailleux surmonté par un petit temple classique.

3° Les ruines les plus intéressantes de A. A. Ces deux lettres paraissent donc être les initiales du pays. Voici nos indications, mon oncle ; la carte et le Guide des voyageurs doivent faire le reste. Vous prendriez autant de peine pour déchiffrer une proposition d’algèbre ou résoudre un problème d’Euclide. La destinée de ma mère est plus pour moi et vous touche davantage, je le sais, que tout ce que contient Euclide.

— Mais si vous trouvez l’endroit où les faits se sont passés, à quoi cela servira-t-il ?

— L’endroit peut me dire le nom de l’homme.

— Quoi ! Eustache, toujours cette ancienne folie de vouloir connaître ce qu’il vaut mieux ignorer !

— C’est le seul but de ma vie, mon oncle ; maintenant laissez-moi regarder votre carte d’Ecosse.

— Je n’ai aucune bonne carte à consulter. Non, Eustache, nous ne pouvons faire aucune tentative ce soir. Laissez-moi cette feuille de papier, et pendant votre absence j’essaierai de constater l’identité des lieux. Lorsque vous reviendrez nous prendrons quelques jours de congé pour aller ensemble en Écosse et nous ferons ce que nous pourrons. Ce sera une chose toute nouvelle pour moi de quitter Londres, et je ne puis dire combien il me sera agréable de prendre ce plaisir avec vous.

— Cher et véritable ami ! »

Ils se donnèrent la main pour signifier qu’ils adoptaient irrévocablement ce plan.

Le train-poste du matin transporta Eustache à Douvres, et le soir il dormait dans un petit hôtel près du Luxembourg.

Il trouva facilement un logement commode avec ses modestes ressources, et il commença à travailler à la grande Bibliothèque deux jours après son arrivée.

Les personnes auxquelles il porta des lettres d’introduction étaient des gens très distingués, mais Eustache évita avec soin d’accepter leurs invitations.

Ses journées devaient se passer à la Bibliothèque et ses soirées consacrées à son grand poème, qui s’avançait de jour en jour.

« S’il pouvait avoir du succès ! se disait-il. S’il allait tout de suite remuer le cœur de chacun comme toute vraie poésie doit le faire ? Cela me remplirait les yeux de larmes, accélérerait les battements de mon cœur et me tiendrait éveillé la nuit par une fièvre d’espérance et de ravissement. Mais pour tout cela il faut qu’il soit autre chose que de la rhétorique boursouflée. Les rêves et les pensées d’un homme peuvent avoir quelque valeur, mais la forme dont il les revêt peut être médiocre, commune, banale. »

Le poème que faisait Thorburn n’était pas un traité métaphysique mis en vers ni un poème épique ambitieux, avec la gravité de celui de Milton sans sa grandeur.

C’était un roman moderne en vers, une histoire d’amour, passionnée, tendre, tragique, et le cœur du poète se révélait à chaque ligne.

Sa vie à Paris, se passait sans événements ; les lettres qui arrivaient de Greenlands lui étaient bien chères, le nom d’Hélène s’y retrouvait souvent, on le regrettait, on souhaitait ardemment son retour.

« C’est comme si j’avais un foyer, se disait-il ; et je n’ose pas y retourner, à ce cher foyer, pour y confesser mon secret et me soumettre à un décret de bannissement ! »

Une lettre venant de Greenlands lui arriva six semaines après son installation à Paris.

Cette lettre lui apportait une nouvelle foudroyante ; Jerningham était veuf. La belle femme dont de Bergerac avait si souvent parlé à Eustache était morte à Madère.

 

« Ils se sont vus avant que sa femme ait quitté l’Angleterre, écrivait de Bergerac. Ils se sont quittés excellents amis. En vérité, jamais ils n’avaient eu de querelles. La raison de leur séparation n’a jamais été révélée au monde. Mais Harold est à peu près convenu avec moi qu’il avait eu tort. »

XIV

Sit Tibi Terra Levis

Pour Émilie, les fièvres de la vie s’étaient apaisées.

Le séjour sous un climat plus doux, la chaleur bienfaisante des brises du Midi, lui avaient donné un court répit, mais sa condamnation avait été prononcée depuis longtemps, et sa vie n’avait été qu’une question de quelques semaines de plus ou de moins.

Le voyage sur mer et les deux premières semaines passées dans l’île avaient été très agréables à Émilie ; Laurence l’accompagnait dans ce dernier voyage, et son affection, sanctifiée par les ombres du tombeau, suivait le déclin de ses jours.

Cela semblait la solution naturelle de l’énigme de son existence perplexe.

La mort seule pouvait facilement mettre fin à toutes ses difficultés et elle acceptait cette nécessité comme une délivrance bénie.

« Il m’est devenu facile, Laurence, de renoncer à vous, disait-elle, et de prier pour votre bonheur à venir avec une autre. Cette pauvre jeune fille, je sais qu’elle vous aime tendrement ! Elle vous respecte comme un être héroïque. Sur ma parole, monsieur, vous êtes trop heureux. Avec moi, si le sort nous eût unis, vous auriez été obligé de subir toutes sortes de jalousies et de caprices, et de cette simple Lucie vous recevrez la pieuse adoration qui généralement n’est accordée qu’aux saints. »

Mme Jerningham ne voulut pas permettre à Laurence de rester avec elle jusqu’à la redoutable dernière heure. Lorsqu’ils eurent séjourné une quinzaine dans l’île, épuisé les petites excursions, et admiré les vues des environs, elle persuada Desmond de retourner en Angleterre.

« Je sais que vous m’avez offert de rester plus longtemps, dit-elle, mais que devient l’Aréopage en votre absence ? J’ai toujours entendu dire que les sous-directeurs sont les plus incorrigibles de tous les gens, qu’ils insèrent des choses qu’ils ne devraient pas insérer, et vice versa. Vous pouvez vous trouver engagé dans quelque voie périlleuse en politique lorsque vous retournerez à Londres, ou découvrir qu’un de vos plus chers amis a été écorché vif par votre plus sauvage opérateur. Vous voyez, je suis beaucoup mieux. Au printemps je retournerai en Angleterre tout à fait transformée ! »

C’est ainsi que Mme Jerningham enjôlait son ami pour qu’il l’abandonnât.

C’était le dernier sacrifice qu’elle s’imposait, le sacrifice de son seul bonheur sur la terre.

Elle resta à la croisée regardant le bateau à vapeur comme il quittait l’île et son cœur se brisa.

Cette fois, il la quittait pour toujours.

Ainsi s’évanouit tout le bonheur qu’elle avait rêvé en ce monde.

Elle resta seule, assise, longtemps après le crépuscule, songeant à sa vie gâchée, perdue, pendant que Mme Colton croyait que sa malade dormait d’un sommeil paisible et bienfaisant.

Le médecin anglais qui suivait Mme Jerningham tous les jours trouva sa malade beaucoup plus mal lorsqu’il vint lui faire sa visite le lendemain matin du jour où Desmond était parti.

« J’ai bien peur que vous n’ayez commis quelque imprudence hier, dit-il, car vous n’êtes pas bien aujourd’hui.

— La journée d’hier a été une des journées les plus tranquilles que j’aie passées dans l’île, répondit Mme Jerningham. Je n’ai pas fait un pas dehors.

— Vous avez eu tort, car vous devez jouir du beau temps pendant qu’il dure. La pluie viendra bientôt et vous serez prisonnière. Mais après notre saison des pluies nous aurons un délicieux hiver, et le voyage d’Angleterre a fait de telles merveilles pour vous que j’attends réellement un grand bien d’ici au printemps.

— Voulez-vous dire réellement que vous pensez que je dois vivre, demanda Mme Jerningham en le regardant avec anxiété, pour traîner ma vie pendant des semaines, des mois, et peut-être des années ?

— Sur mon honneur, j’ai de fortes espérances comme je le disais à votre tante hier. Le mieux, depuis que vous êtes arrivée, a été si marqué que je puis tout espérer. Vous ne savez pas le bien que Madère peut faire à des poumons faibles.

— Alors, je désirerais n’y être jamais venue.

— Ma chère madame, vous… s’écria le médecin alarmé.

— Cela paraît horrible, n’est-ce pas, monsieur Ransom ? Mais, vous le savez, il vient un temps où la vie de chacun arrive à sa fin nécessaire : sa mission est finie. Il n’y a plus d’abri sur la terre, à ce qu’il semble. Le prêtre a dit : Ite missa est. C’est fini. Je ne désire pas prolonger ma vie au delà de son terme naturel, et il est venu. »

Le docteur Ransom regarda sa malade comme s’il doutait de sa raison ; mais il n’insista plus : il murmura quelques petits lieux communs encourageants et partit pour avertir Mme Colton que la malade était très abattue et qu’il fallait, s’il était possible, la remonter et la distraire.

« Je ne considère pas cela tout à fait comme un mauvais signe, dit-il gaîment. Cet abattement des nerfs est un symptôme très commun dans la convalescence. »

Pour remonter et distraire sa nièce, Mme Colton fit des efforts consciencieux et infatigables, mais elle échoua complètement.

Depuis le moment où Laurence était parti, Émilie était tombée dans cet état.

L’affaiblissement qui l’avait envahie était trop grand pour qu’elle pût recevoir de consolation humaine.

Elle ne trouvait quelque soulagement que dans des exercices religieux et dans de pieuses méditations.

Sa tante lui lisait les ouvrages des grands théologiens, et dans les éloquentes et nobles pages de Hooker et de Taylor, de Barrow et de South, aussi bien que dans les simples récits de l’Évangile, son âme faible trouvait comme un appui, un soutien.

Mais pour elle il n’y avait plus de consolations terrestres ; c’était fini.

Loin de son pays, seule sur une terre étrangère, elle attendait l’arrivée de cette épouvantable inconnue que nous devons tous rencontrer une fois, celle qui tient la clef de toutes les croyances. Une complète désolation d’esprit s’empara d’elle.

Elle était rejetée vers le monde spirituel et désirait ardemment trouver une demeure parmi ces régions obscures, comme le marin d’un vaisseau naufragé se jette sur une île déserte et est heureux de trouver n’importe quel refuge qui le mette à l’abri des colères du grand Océan.

Les lettres arrivaient à la malade solitaire et lui donnaient la preuve qu’elle n’était pas oubliée par le monde qu’elle voulait oublier, des lettres, des journaux, et des livres venant de Desmond, qui lui écrivait avec beaucoup de sollicitude et d’affection : des billets de condoléance s’informaient avec empressement de ses nouvelles, envoyés par quelques amis avec lesquels elle était sur un pied d’intimité.

Mais c’étaient seulement les derniers saluts que la vie envoie à celle qui est sur le bord de la mort, les derniers adieux donnés par des mains amies.

« Il est bon d’être livré à soi-même à la fin, pensait-elle en lisant les lettres de Desmond, et je ne crois pas que je l’aurais décidé à me quitter, s’il n’avait pas cru qu’il valait mieux pour moi rester seule ici avec ma tante. »

Dans cette supposition, Mme Jerningham ne se trompait pas, Desmond était trop homme du monde pour ne pas éviter toutes les choses qui pouvaient choquer les bienséances, et il avait pensé qu’il valait mieux ne pas prolonger son séjour à Madère avec la malade.

Il était donc retourné à Londres et avait repris son travail, qui lui sembla alors très fatigant.

Il n’était pas possible que cette complète séparation entre elle et lui eût lieu sans qu’il en ressentît un vrai chagrin. Un homme ne peut changer tout à coup.

Quelque profondément qu’il fût attaché à son nouvel amour, quelques frêles liens de la chaîne qui l’avait attaché si longtemps pesaient encore sur lui, quelque coin de son cœur gardait encore la première image aimée, et à l’amour passé le chagrin de la séparation prêtait une espèce de sanctification.

Avant de quitter l’Angleterre, Mme Jerningham avait pris la peine de s’occuper de l’avenir de Lucie.

La jeune fille eût été heureuse d’accompagner sa bienfaitrice à Madère, mais Émilie n’avait pas voulu y consentir.

« Vous avez pris assez de peine en me soignant, dit-elle tendrement, et nous devons essayer de vous trouver une résidence dans quelque aimable famille. Je ne veux pas vous exposer plus longtemps à la pénible influence de la société d’une malade. »

L’aimable famille fut facilement trouvée.

N’y a-t-il pas cent familles heureuses et désireuses d’élargir le cercle de leur foyer en y faisant entrer une étrangère bien douée ?

Mme Jerningham se montra très difficile dans le choix de la maison où elle voulait mettre sa protégée, et elle ne fut satisfaite que lorsqu’elle eut découvert la famille irréprochable d’un ministre à quelques milles au nord d’Harrow, qui consentit à recevoir Mlle Alford.

« Mais, chère madame Jerningham, n’eussé-je pas mieux fait d’aller chez la dame irlandaise ou chez quelque autre personne ayant besoin d’une gouvernante ? objecta Lucie. Je dois pourvoir à ma propre existence, vous le savez. Pourquoi serais-je un fardeau pour votre bonté ? Si je pouvais vous être utile, ce serait différent ; mais vous ne voulez pas que je sois votre garde.

— Ma chère enfant, vous n’êtes pas un fardeau ! C’est un plaisir pour moi de pouvoir sous quelques rapports assurer votre avenir. J’ai promis à M. Desmond que je serais votre amie. Vous devez me laisser accomplir ma promesse, Lucie. »

Lucie ne savait rien de l’entrevue qui avait eu lieu entre Émilie et Laurence, et elle ignorait aussi que Mme Jerningham avait entendu ce qui s’était dit pendant la demi-heure, qu’elle n’oublierait jamais, où Desmond avait laissé échapper son secret.

Ce que son avenir serait, elle ne pouvait se l’imaginer, et l’idée de la placer dans la famille d’un ministre d’Harrow lui semblait une généreuse folie de la part de Mme Jerningham.

Elle ne s’y soumit que pour lui plaire ; cela lui eût semblé peu gracieux de refuser une telle bonté, mais Lucie s’imaginait qu’elle eût été plus heureuse, si on lui eût permis de reprendre son ancienne lutte avec la fortune.

« Souvenez-vous que vous devez perfectionner votre éducation, Lucie, dit Mme Jerningham. Je désire que vous deveniez la plus accomplie des femmes bien élevées. »

Après cela elles s’embrassèrent et se séparèrent. Émilie respira plus librement lorsque la jeune fille l’eut quittée.

Cette compagnie de chaque jour et de toute heure avec son heureuse rivale n’avait pas été sans amertume.

« La pauvre petite créature a été très bonne pour moi, pensait-elle ; mais je ne puis oublier qu’elle sera la femme de Laurence lorsque je reposerai dans ma tombe, et que, quand le vent d’hiver soufflera dans les arbres du cimetière, que la pluie sans pitié tombera sur mon tombeau, ils seront tous les deux assis près de leur feu en regardant leurs enfants jouer, et qu’ils ne se souviendront plus que j’ai vécu. »

Lucie s’en alla à son nouveau logis peu de jours avant que Mme Jerningham et ceux qui la suivaient fissent voile pour Madère.

Entre Lucie et Laurence, il n’y eut pas d’adieux.

Mme Jerningham dit à Desmond ce qu’elle avait fait pour la fille de son ancien ami ; il l’approuva et la remercia, mais n’exprima aucun désir de voir la jeune fille ni d’être présenté à la famille avec laquelle elle allait vivre.

Il n’essaya pas de voir Lucie à son retour de Madère ; en cela il fut inspiré par une délicatesse extrême.

« Tant qu’Émilie vit, je lui appartiens, se disait-il. Je suis lié par un lien que rien ne peut rompre que la mort. »

Le moment où ce lien devait être rompu était proche.

Bientôt une lettre de Mme Colton, qui avait le cœur brisé, apprenait à Laurence qu’il était libre.

 

« Elle a parlé de vous quelques minutes avant sa mort, écrivait la tante d’Émilie. « Dites-lui que ma dernière prière a été pour son bonheur à venir », a-t-elle dit. Elle a beaucoup souffert la dernière semaine, mais son dernier jour a été très tranquille. Je ne pourrais jamais vous dire sa préoccupation pour les autres… pour vous, pour moi, pour Lucie, pour ses domestiques, et pour quelques pauvres de Hampton qu’elle connaissait un peu. Sa longue maladie a amené un grand changement béni et saint. Généreuse, affectionnée, douée d’un noble esprit, elle l’a toujours été, mais la piété de ses dernières heures a été plus grande que je n’aurais jamais osé l’espérer en me rappelant sa manière de penser un peu insouciante. Morte, elle était plus belle que vivante : il y avait un divin sourire sur sa figure que jamais je n’avais vu. J’ai reçu des instructions de M. Jerningham. Ma bien-aimée nièce sera enterrée dans le caveau de famille dans le comté de Berks. Oh ! monsieur Desmond, quel triste voyage pour revenir j’ai à faire ! Je ne sais comment je pourrai supporter le reste de ma vie sans elle, qui était plus pour moi qu’une fille. »

 

Les larmes de Laurence tombèrent sur cette lettre.

L’ancienne vision familière du petit jardin de Passy, sa jeune figure aristocratique, fine, son corps mince enveloppé de mousseline blanche, lui apparurent, il se souvint d’une après-midi d’été où ses lèvres avaient presque laissé échapper sa déclaration d’amour, sa demande de mariage qu’il avait retenue avec effort, en se rappelant ce que ses mentors du club lui avaient dit sur l’impossibilité de se marier dans son monde quand on n’était pas très riche.

« Voilà ce qui arrive lorsqu’on laisse diriger sa vie par la moralité des clubs ! » se dit-il avec amertume.

XV

Espérances secrètes

La nouvelle de la mort de sa femme tomba tout à coup sur Jerningham, mais non sans qu’il s’y attendît.

Il se hâta de tout arranger pour que les honneurs qui leur étaient dû fussent rendus aux cendres de cette descendante des Jerningham.

Les majestueuses portes du caveau qui n’avaient pas été ouvertes depuis la mort de son père s’ouvrirent pour recevoir le cercueil de sa femme.

Les cloches qui avaient sonné un joyeux carillon de bienvenue la première fois qu’elle était entrée à Greenlands sonnèrent longtemps et bruyamment le jour de ses funérailles.

Toutes les cérémonies et tout le respect qui auraient pu entourer les obsèques d’une épouse bien-aimée entourèrent le convoi de celle qui n’avait été que tolérée par son mari.

Jerningham conduisit le deuil à cette cérémonie calme, mais majestueuse.

C’était sa propre main qui avait adressé l’invitation qui conviait Desmond.

« Le monde répétera que nous nous tenions à côté l’un de l’autre à la porte de la voûte, pensa Jerningham, et les lèvres de la calomnie seront muettes sur l’amitié de la pauvre âme pour l’ami de son père. »

Desmond comprit et apprécia la délicatesse du sentiment qui avait inspiré Jerningham.

Même dans cette triste cérémonie il était bien qu’on offrit quelques gages à la société.

Cette divinité a son autel dans tous les temples, et on doit se la rendre favorable aussi bien aux fêtes d’un mariage qu’aux enterrements. Elle est la moderne représentante de ces déesses sans nom que les anciens appelaient propices et qu’ils adoraient avec une frayeur mortelle.

De Bergerac était présent à l’ouverture et à la fermeture du caveau, et en quittant l’église il invita Laurence à dîner, mais celui-ci refusa.

« Je viendrai dîner avec vous dans une semaine ou deux, si vous me le permettez, dit-il, mais aujourd’hui, c’est impossible, j’ai des affaires qui me rappellent à la ville. »

Ils se séparèrent ainsi : Laurence retourna chez lui et passa la soirée dans de tristes méditations en relisant les lettres qui lui avaient été écrites par la main de celle qui reposait maintenant, froide et rigide, dans le caveau de famille.

Il avait la photographie de la figure qu’il ne devait jamais oublier et quelques aquarelles de la rivière et des environs de Hampton, et c’était là tous les souvenirs de la morte.

Il les empaqueta soigneusement dans du papier blanc, scella le paquet avec plusieurs cachets, et le posa dans le tiroir le plus secret de son bureau.

« Ainsi finit l’amour de ma jeunesse ! dit-il. Grâce à Dieu ! l’amour de mon âge mûr peut avoir une fin plus heureuse ! »

Jerningham passa les deux premiers mois de son veuvage à l’étranger.

Pour quelques raisons particulières, il avait préféré s’éloigner de Greenlands et de ses amis du cottage pendant les premiers temps de ce deuil de convention.

Peut-être eût-il été moins disposé à quitter cette bien-aimée retraite, si Eustache avait toujours été dans la maison.

Le séjour de ce jeune homme à Paris menaçait de durer plusieurs mois.

Le travail qu’il trouvait à faire dans les vieux manuscrits et les rares livres orientaux augmentait tous les jours, et les notes qu’il prenait dans l’histoire générale semblaient devenir aussi volumineuses que la Rome de Gibbon.

Pauvre Gibbon ! De Bergerac avait consacré la plus grande partie de sa vie à examiner la collection de tous les matériaux nécessaires à son grand ouvrage, mais ces matériaux une fois réunis étaient plus difficiles à trier que ceux avec lesquels l’incomparable historien a construit son énorme monument, et il peut se faire que de Bergerac ne fût pas à la hauteur de Gibbon ; mais par son ardeur au moins il était son égal.

 

« Ne quittez pas Paris jusqu’à ce que vous ayez complètement examiné toute la partie de la Bibliothèque qui contient les livres orientaux, écrivait-il à son secrétaire, et s’il vous est nécessaire d’avoir un aide et un traducteur, n’hésitez pas à en prendre un. »

 

À ceci Thorburn répondit modestement que sa connaissance des langues orientales s’était augmentée de jour en jour, et qu’il avait été assez heureux pour rencontrer un savant qui, quoique assez mal vêtu, était très bien vu par tous ceux qui fréquentaient habituellement la Bibliothèque. Il l’avait décidé à travailler pour lui une heure ou deux chaque soir à des conditions très raisonnables.

 

« Je ne puis vous dire quel plaisir cela a été pour moi de surmonter les difficultés de ces langues, » écrivait-il à de Bergerac.

 

Et en vérité, pour ce jeune homme sans famille, chaque triomphe grammatical, chaque fatigant effort fait pour éclaircir les obscurités du Devanagari ou du Sanscrit avait été un travail d’amour.

Il n’avait ni richesse, ni rang à mettre aux pieds de la belle jeune fille qu’il aimait, mais par des études aussi arides que celles-là il pouvait prouver son affection à celle qui plus que tout autre lui était chère.

Des semaines et des mois s’écoulèrent au milieu de ces travaux qui lui plaisaient.

Les notes pour le grand ouvrage et le poème du Thorburn s’accumulaient simultanément, et le jeune homme n’avait pas une heure de loisir pour entretenir ses pensées sombres.

Il était plus heureux qu’il n’avait jamais cru pouvoir l’être loin de Greenlands.

Son travail était un plaisir pour lui, parce qu’il le faisait pour elle, puisque, s’il parvenait à en obtenir quelque réputation, il pourrait oser lui offrir ainsi un nom distingué.

Ces mois d’automne parurent à Hélène très ennuyeux.

Le secrétaire de son père était devenu une partie si capitale de leur intérieur qu’il y faisait un vide qu’il n’était pas facile de combler.

Le père et la fille regrettaient sa gracieuse figure, sa parole ardente, enthousiaste, son dévouement affectueux, mais jamais importun, pour tous leurs petits intérêts.

« Nous n’aurons jamais un tel ami, papa, » disait naïvement Hélène.

Ces paroles et le ton avec lequel elles étaient dites firent incliner de Bergerac à penser que les craintes de Jerningham n’étaient peut-être pas sans fondement.

« Tu le regrettes beaucoup, Hélène ?

— Plus que je ne l’aurais cru possible. Je ne pourrais regretter davantage personne, si ce n’est toi.

— Et cependant, lorsqu’il est arrivé ici, il n’était pour nous qu’un étranger, ma chère. En France, une jeune fille se garderait bien d’exprimer autant d’intérêt pour le secrétaire de son père. ».

La figure de l’innocente jeune fille devint pourpre.

Quoi ! avait-elle dit plus qu’il n’était convenable ?

Avait-elle mérité un reproche de ce cher père pour lequel sa vie n’aurait qu’une pensée : lui plaire ?

Après cela elle ne parla plus d’Eustache, mais le doux reproche de son père avait éveillé dans son esprit d’étranges appréhensions.

Jerningham retourna avant Noël à Greenlands et passa cette agréable saison au cottage.

Une tranquillité d’esprit qu’il n’avait pas connue depuis son enfance l’envahit dans cette calme demeure. Il était libre maintenant, et Eustache ne pouvait plus étaler devant lui l’insolent bonheur de la jeunesse.

« Ceci est véritablement un intérieur ! s’écria-t-il, comme il était assis auprès du foyer et entendait chanter les cantiques de Noël dans le jardin. Il y a plus de trente ans que Noël n’a été célébré dans la vieille maison là-bas. Je me demande s’il le sera encore pendant ma vie.

— Pourquoi pas ? répondit son vieil ami, vous êtes assez jeune pour vous remarier.

— Le pensez-vous, Théodore ? demanda vivement Jerningham.

— Oui, je le pense, qui pourrait le penser plus que moi ? Y a-t-il eu un mariage plus heureux que le mien ? Et je ne vous demande pas de hasarder autant que je l’ai fait en épousant une jeune fille de vingt ans plus jeune que moi. Il y a assez de belles veuves dans la société anglaise, des femmes qui dans la première partie de leur âge mûr conservent la fraîche beauté de leur jeunesse avec toutes les grâces qu’apporte l’expérience de la vie.

— Merci ! dit Jerningham froidement. Je ne me soucie pas de me confier le reste de mon existence à une personne d’un certain âge, quelque bien conservée qu’elle soit. Je puis bien vivre sans femme. Si jamais je me remarie, ce sera par amour. »

Il jeta un regard à Hélène ; elle était assise près du feu, son livre ouvert posé sur ses genoux ; ses yeux étaient fixes et rêveurs. Où ses pensées pouvaient-elles errer ? Harold ne le savait pas, mais il s’apercevait bien qu’elles ne lui appartenaient pas.

« Est-ce que l’heure est passée ? se demanda-t-il ; est-ce que mon heure est passée pour toujours ?

— Noblement parlé, mon ami, dit Théodore, vous vous remarierez par amour. Et pourquoi pas ? Dieu m’a donné une belle femme et sept années d’un bonheur plus complet qu’un homme puisse oser en espérer sur terre. »

Ils n’en dirent pas davantage sur ce sujet délicat, mais Jerningham trouva dans cette conversation un soulagement réel, car il s’aperçut que son vieil ami ne trouvait nulle extravagance à l’idée de chercher quelque chose de plus qu’un mariage de convenance dans une seconde union.

Après cela il vint au cottage avec une sorte d’espoir dans le cœur.

Hélène le recevait toujours avec la même douceur. Il était l’ami de son père et avait été son protecteur à l’heure de la mauvaise fortune.

Ce fait était toujours présent à son esprit et donnait à ses manières une tendresse qui était fatale à Jerningham.

De Bergerac les surveillait tous les deux, et un jour, par une espèce d’inspiration, le secret des fréquentes visites de son vieil ami lui apparut.

Le danger qui avait existé pour le jeune secrétaire existait aussi pour l’homme du monde fatigué, et la douceur et la simplicité de la jeune fille avaient gagné un cœur rassasié de tous les plaisirs factices de la vie.

Une semaine plus tard, le savant achevait sa brillante découverte ; Harold lui faisait une entière confession de sa faiblesse.

« Je sais qu’à présent je ne suis pour elle que le vieil ami de son père, dit-il, lorsqu’il eut raconté son histoire et qu’il eut découvert qu’il n’était ni surpris ni choqué par cette révélation ; mais laissez-moi un temps suffisant et je pourrai gagner le cœur pur qui déjà m’appartient par mon affection pour vous. Sentiment sérieux dans un homme qui n’est pas prompt à croire qu’il doit compter pour quelque chose. Ne me jugez pas sur mon passé, Théodore. Arrachez-moi à ce passé, car, sur ma vie, je suis un nouvel homme depuis que j’aime votre fille. Aimer une créature si pure est un baptême spirituel. Si je puis gagner ce cœur innocent, vous ne vous mettrez pas entre moi et mon bonheur, n’est-ce pas, mon vieil ami ?

— Si vous pouvez obtenir son cœur, non. Mais je ne veux pas sacrifier ma fille ni chercher à la persuader. Je vous avoue que l’incertitude de son avenir est une perplexité continuelle pour moi et que je serais heureux de le voir assuré. Je vous dirai même plus, je veux bien admettre que je serais fier de voir ma fille unique alliée à une famille aussi distinguée que la vôtre ; la châtelaine d’un château aussi splendide que votre Greenlands. Mais je ne l’influencerai pas, je ne lui dirai pas un seul mot pour la décider à faire une chose si solennelle. La différence entre vos deux âges est plus grande que celle qui existait entre ma chère femme et moi, et malgré tout, le monde a probablement mal auguré du résultat de notre union. Enfin, je répète, que si vous pouvez obtenir le cœur de ma fille je ne vous refuserai pas sa main. »

C’était tout ce que Jerningham désirait. Une femme qui, malgré elle, aurait été sacrifiée sur l’autel de l’ambition, n’aurait pas été une femme pour lui.

Il était trop vrai gentilhomme pour n’avoir pas reculé devant la brutalité d’une telle union.

Tout ce qu’il désirait était la permission de chercher à lui plaire, de l’obtenir, de lui offrir tant de choses pour compenser le seul désavantage évident de ses cinquante ans et de triompher en dépit de cette pierre d’achoppement.

« Le temps et moi sommes plus forts que deux ennemis, quels qu’ils soient ! » disait Philippe d’Espagne.

La principale confiance de Jerningham était dans le temps qui pouvait d’abord faire de sa société une habitude, puis une nécessité pour Hélène ; le temps qui pouvait la familiariser avec la différence de leur âge, au point que cette différence semblerait à peine exister ; le temps qui, en lui prouvant sa constance et son amour, devait finir par lui donner quelques titres à sa gratitude, un droit à sa compassion.

Le temps aurait peut-être fait tout cela pour Jerningham sans une petite circonstance : l’enjeu pour lequel il jouait avait déjà été gagné.

Il ne restait plus sur la table pour les joueurs rien à aventurer ni rien à gagner. Le cœur de l’innocente jeune fille s’était donné, sans en avoir conscience, à un adorateur silencieux, et pendant qu’Harold était suspendu à ses regards et étudiait ses moindres paroles, tous ses rêves et ses plus tendres pensées se transportaient au-delà du détroit vers l’infatigable exilé qui se frayait un chemin au milieu de la grande jungle de l’Arianisme à la Bibliothèque Impériale de Paris.

L’hiver passa et les premiers jours du printemps apportèrent des nouvelles à Jerningham.

Un noble Écossais, son parent, venait de mourir en lui laissant une belle propriété dans le comté de Perth. Il était nécessaire qu’il visitât ce nouveau domaine et prît certaines dispositions pour qu’il fût tenu dans un état convenable, mais il était très fâché de quitter Greenlands et le simple intérieur où il avait appris à être heureux.

« Je crois que je dois y aller, dit-il. Lord Pendarvoch était un avare connu, et je sais qu’il a laissé sa propriété dans un état pitoyable. Quand il y a plusieurs années, je suis allé pour la dernière fois dans le voisinage, il n’y avait pas une clôture digne d’un pays civilisé ou un mur d’enceinte qui pût garantir l’étable des bestiaux des voisins. Oui, je pense que je dois aller en prendre possession, serrer la main de tous mes dépendants, et y établir mon droit d’héritier de la vraie branche, quoiqu’il ne me vienne que d’une manière indirecte par la ligne féminine de l’ancienne maison. La mère de ma mère était la tante du dernier seigneur. »

Jerningham retomba dans sa rêverie.

C’était dans les premiers jours d’avril ; déjà des bourgeons verts éclataient dans le jardin à l’ancienne mode et il y avait une quantité de fleurs blanches comme la neige sur les poiriers et les pruniers ; mais les fleurs rouges des pommiers n’étaient pas encore ouvertes. Les tulipes et les jacinthes, les primevères et les polyanthes faisaient des bordures éclatantes, et de belles giroflées s’épanouissaient sur les vieux murs. Enfin, tout le jardin était égayé par toutes les joies du printemps.

« Vous souvenez-vous de ce que vous avez dit à propos de la Suisse, Hélène ? demanda tout à coup Jerningham après un assez long silence.

— Je me souviens de vous avoir beaucoup parlé de la Suisse.

— Et de votre désir de voir ce pays.

— Oui, en vérité ; mais c’est un trop brillant rêve. Papa convient que son livre est de l’espèce des livres qui ne sont jamais finis. William Mure de Caldvell n’a pas assez vécu pour finir le sien, vous savez, quoique le sujet fût borné comparé à celui qu’a choisi mon cher père, et l’ouvrage de Muller est resté inachevé. Comment pourrais-je jamais espérer d’aller en Suisse, puisque je ne me soucierais pas du plus beau pays, si mon père n’était pas mon compagnon de voyage.

— Nous persuaderons à votre père de publier le premier et le second volume de son ouvrage quelque jour, et alors nous partirons tous pour la Suisse. Mais en même temps permettez-moi de vous demander si vous n’avez jamais songé à l’Écosse.

— J’ai lu les délicieux romans de Sir Walter Scott.

— Naturellement ! s’écria Jerningham avec une vivacité involontaire, et ces charmants romans vous ont donné un ardent désir de connaître le pays qu’ils ont illustré, ce pays de montagnes et de plateaux où ont vécu Mac Gregor et Ravenswood, Lucie Ashton au cœur brisé et la sorcière Meg Merilies. Il ne faut pas penser à la Suisse avant que vous n’ayez vu les montagnes d’Écosse.

— Mais la neige ! avança Hélène.

— La neige ! En Écosse, je vous montrerai des pics de montagnes sur lesquels la neige n’a jamais fondu depuis Bruce ; et de ces montagnes couvertes de neige, vous plongez dans des abîmes éblouissants d’une effrayante blancheur et sur de vastes eaux où se jouent la lumière et les ombres. En Suisse, rappelez-vous-le, vous n’avez pas de mer.

— Mais ces immensités de glace… les glaciers ?

— Plus beaux dans les descriptions que dans la réalité, et elles admettent même qu’ils sont sales. Sur mon honneur, les hautes terres en Écosse sont comparables.

— Et puis ? demanda Hélène en riant, pourquoi ce soudain enthousiasme pour l’Écosse, monsieur Jerningham ? Ah ! j’oubliais, vous êtes maintenant propriétaire dans le Nord, et je suppose que ce n’est que l’explosion naturelle du sentiment de la propriété. »

Jerningham dédaigna de répondre.

« Hélas ! dit-il avec une solennité moqueuse, ne vous est-il jamais arrivé de penser que votre père avait besoin de changer de lieu, de se reposer un peu de sa monotone verdure des bois du comté de Berks… de ces éternels hêtres si étendus qui provoquent les allusions banales, toujours prêtes à sortir des lèvres, sur le rebattu Tityre ? que vous-même avez soupiré après des biens plus grandioses… des pics de montagnes neigeuses, et des grands lacs bleus… J’en suis certain, et ne pensez-vous pas que notre cher savant a besoin moralement et physiquement de quelque délassement que lui offriront la vue de pays inconnus et le souffle de nouvelles brises ; ou, en deux mots, ne pensez-vous pas que de courtes vacances au printemps passées dans les Highlands feraient grand bien à mon cher ami ? »

Le savant sortit du porche assez à temps pour pouvoir entendre la fin du discours de Jerningham. Le maître de Greenlands et Hélène s’étaient promenés de long en large sur la pelouse devant le cottage pendant cette conversation.

« Que disiez-vous, Harold ? » demanda le Français. Hélène s’empressa de répondre à sa question.

« Ah ! papa, M. Jerningham disait que vous aviez besoin de changer d’air et de pays et qu’un petit voyage en Écosse vous ferait un bien étonnant… et moi aussi, j’en suis sûre.

— Oui, Théodore, je désire que vous veniez avec moi à Pendarvock. Le château mérite à peine d’être vu, mais le pays environnant est superbe et Hélène m’a dit qu’elle avait un grand désir de voir les montagnes de l’Écosse.

— Oh ! monsieur Jerningham ! s’écria Hélène. Quand ai-je jamais dit cela ?

— Il n’y a qu’une minute, et vous savez quel bien indicible cela fera à votre père.

— Mais mon ouvrage ? avança le savant.

— Vous y reviendrez après votre petit congé avec une nouvelle vigueur. Vous me disiez l’autre jour que ces derniers temps vous aviez éprouvé une langueur, un dégoût du travail, qui dénotaient une faiblesse physique et…

— Ah ! papa, s’écria Hélène alarmée, vous ne m’avez pas avoué cela ! C’est bien vrai, vous aviez dernièrement l’air fatigué, Nanon l’a remarqué. Je vous en prie, allons en Écosse.

— Pouvez-vous refuser ? dit Jerningham.

— Quand ai-je jamais refusé quelque chose à cette chère enfant ?

— Et quand vous a-t-elle jamais demandé quelque chose que vous deviez refuser ? Allons, Théodore, c’est la première faveur que je vous ai demandée depuis longtemps. Il faut que j’aille à Pendarvock et je ne puis me décider à quitter cette maison où j’ai été si heureux, à moins d’emmener avec moi ceux qui me l’ont rendue si chère. »

Pour une femme du monde, le ton de ces paroles et le regard qui les accompagnait en auraient dit plus que des volumes.

Pour Hélène, elles ne signifiaient rien, si ce n’est que Jerningham était sincèrement attaché à son père et à elle.

Elle avait toujours pensé qu’il était un ami dévoué de son père, et il lui semblait très naturel qu’il la comprit dans cette amitié.

Elle aimait Harold mieux qu’elle n’aimait personne, excepté les deux êtres qui se partageaient également son cœur, et la ligne qui sépare les signes extérieurs de l’affection de l’amour est si étroite qu’Harold pouvait aisément s’y tromper et en concevoir une espérance qui, hélas ! n’était pas fondée.

Ses façons avec l’ami de son père étaient d’une extrême douceur. Elle acceptait ses tendres accents, ses regards admirateurs et aimants, comme les galanteries d’un homme beaucoup plus âgé qu’elle.

Son extrême innocence la rendait plus dangereuse que la coquette la plus raffinée.

En entendant parler d’un petit voyage en Écosse, ses yeux brillèrent et étincelèrent et elle se rangea tout à coup du côté de Jerningham.

Pour plusieurs raisons, ce plan lui semblait délicieux : la première et la principale de ces raisons était le bien qu’elle s’en promettait pour son père ; secondement, elle connaissait depuis longtemps les romans de l’enchanteur du Nord, elle y avait pris grand plaisir, et le son seul des noms Écossais faisait apparaître devant ses yeux et dans son imagination cent visions des livres qu’elle avait lus ; troisièmement, depuis le départ d’Eustache une ombre d’ennui s’était répandue sur Greenlands, son jardin, sa basse-cour, ses livres, son piano, la rivière, les bois, et sur le ciel même qui servait de voûte aux bois et à la rivière.

Tous les lieux qui leur étaient familiers avaient perdu leurs charmes, ses anciennes occupations étaient devenues fatigantes.

Elle s’imaginait qu’au milieu de nouveaux paysages elle sentirait moins l’absence de son compagnon, puis, après le souper qui suivit, elle se dit : « Combien il aurait aimé voir l’Écosse ! »

Un grand nombre d’arguments furent mis en avant pour convaincre de Bergerac.

Il avait l’horreur naturelle aux Français pour les pays étrangers, et une fois qu’il s’était établi dans son lit à Greenlands il ne se souciait pas d’en sortir, quelque merveilleuses que fussent les contrées éloignées qu’on l’invitait à visiter.

L’argument qui finit par prévaloir fut la figure suppliante d’Hélène ; le tendre père ne put résister.

« Mon cher amour, ce sera comme tu le souhaites. » Le reste fut facile.

Jerningham n’était pas homme à laisser pousser l’herbe sous les pieds. Il fut prompt à faire tous ses préparatifs, et trois jours après les voyageurs étaient sur le chemin de fer du Nord, filant à toute vapeur sur Édimbourg.

Ils passèrent trois jours à Édimbourg, puis continuèrent leur voyage dans des voitures commodes jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés au village et au château de Pendarvock, qui étaient situés à moitié sur le comté de Perth et à moitié sur le comté d’Aberdeen.

XVI

Au nord

Les voyageurs avaient quitté Greenlands depuis deux jours, lorsque Eustache y arriva.

Il avait fini ce qu’il avait à faire à Paris un mois plus tôt qu’il ne l’avait espéré, et il avait été heureux de retourner tout de suite en Angleterre pour terminer ses arrangements avec une maison de librairie qui, après beaucoup d’hésitation, s’était décidée à publier son poème sans qu’il hasardât son capital, tout en prévoyant qu’elle pouvait y perdre le sien.

De Bergerac n’avait pas manqué d’écrire à son secrétaire pour lui annoncer leur expédition d’Écosse, mais il n’avait écrit qu’une heure avant de partir, et sa lettre et son secrétaire s’étaient croisés entre Douvres et Calais.

Eustache arrivait à Greenlands ému, mais plein d’espérances.

Il n’avait pas oublié la promesse qu’il s’était engagé à faire à son excellent patron une confession entière, et aussi à accepter d’être exclu, si cela devenait nécessaire.

Son exil à Paris n’avait fait que différer l’heure maudite ; elle était arrivée maintenant, et l’arrêt serait promptement prononcé. Selon toute vraisemblance, Hélène et lui seraient séparés pour toujours.

Mais en même temps il allait la revoir, et c’était après ce bonheur indicible qu’il soupirait ; car il lui avait été impossible de dormir la dernière nuit qu’il avait passée à Paris.

Il ne pouvait songer qu’au seul plaisir après lequel il aspirait, celui de la revoir !

Son amour s’était augmenté heure par heure, jour par jour, durant ces longs mois d’absence.

Tandis que le train s’avançait à travers un terrain plat plein de poussière ou que le bateau à vapeur dansait sur les eaux brillantes de soleil, ce voyageur comptait les milles et calculait les minutes qui le séparaient du lieu chéri où reposait son idole.

Il savait que son oncle aurait été heureux de le voir, ne fût-ce que pour échanger quelques poignées de main, mais il ne put se décider à employer la demi-heure qu’il lui fallait pour aller trouver Mayfield.

Aussi vite qu’un cab put le mener, il courut d’une station à l’autre et fut assez heureux pour atteindre l’express de Windsor.

Il entrait dans les avenues ombreuses de Greenlands quatorze heures après son départ de Paris.

Comme le paysage lui paraissait frais et verdoyant ! les crocus et les jacinthes sur les prés, l’aubépine dans les haies commençaient à blanchir, les vieux arbres rugueux, les plumes gommeuses des marronniers étaient éparses sur la terre, et la forte odeur des lilas arrivait de loin, par bouffées.

« Et penser que cette propriété n’a nul charme pour son propriétaire ! » se disait-il avec étonnement.

Son cœur battit plus vite lorsqu’il ouvrit la porte du jardin du régisseur.

Là tout était radieux : les oiseaux chantaient gaiment sous le porche ; la grosse voix d’Hephestus retentit dans le vestibule, et le chien s’avança pour empêcher l’intrus d’entrer, mais son grognement se changea en une bruyante fanfare de fête lorsqu’il reconnut le voyageur.

Eustache fut heureux de cet accueil, il lui sembla d’un bon augure.

La porte était toute grande ouverte : il entra dans le vestibule avec le chien sautant et bondissant autour de lui.

Personne ne parut. Nulle voix ne se faisait entendre. Il ouvrit doucement la porte du salon et y entra.

Il s’attendait à voir Hélène penchée sur ses livres à une table près de la fenêtre ; mais Hélène n’y était pas et la pièce paraissait froide et triste.

Jamais il n’avait vu les livres si parfaitement rangés, le piano si soigneusement fermé ; aucun feu joyeux ne brillait dans le foyer, aucune fleur ne parfumait l’atmosphère.

Son instinct lui dit qu’il était survenu quelque chose d’extraordinaire dans cette douce maison.

Il tira la sonnette et une fraîche servante de campagne répondit à son appel.

« Ah ! Seigneur… miséricorde ! combien vous m’avez fait peur, monsieur ! dit-elle. J’ai presque cru que c’étaient les revenants qui commençaient à tirer les sonnettes comme ils font quelquefois.

— Est-ce que votre maîtresse a quitté le logis ? demanda Eustache.

— Oui, monsieur, et mon maître aussi. Ils sont partis tous les deux pour un mois ou plus pour l’Ecosse. N’avez-vous pas reçu la lettre que mon maître vous a envoyée, monsieur ? Je lui ai entendu dire qu’il vous avait écrit pour vous dire qu’il partait. »

Ils étaient partis pour l’Écosse ! Les trouver absents de Greenlands était déjà une surprise pour lui, mais il lui semblait qu’il était quasi-miraculeux qu’ils fussent allés en Écosse, dans ce pays qu’il était décidé à explorer pour chercher les lieux témoins des chagrins de sa mère.

« Pour quelle partie de l’Écosse votre maître est-il parti, Marthe ? » demanda-t-il à la servante.

La jeune fille secoua la tête d’un air désespéré et répliqua qu’elle ne l’avait pas entendu dire, qu’ils voyageaient, croyait-elle, avec M. Jerningham ; que ce gentleman avait hérité d’une propriété en Écosse et qu’ils étaient allés la voir.

C’est tout ce qu’elle savait.

Avec M. Jerningham !

Quoi ! c’était ce gentleman qui était le compagnon de voyage d’Hélène ?

Une soudaine angoisse jalouse déchira le cœur d’Eustache.

Qu’est-ce qui pouvait avoir amené ce voyage en Écosse ?

Après avoir obtenu de Marthe ces minces renseignements sur ce point, Eustache alla à la cuisine pour questionner Nanon, sans plus de succès.

La Française avait beaucoup de volubilité, mais elle ne put presque rien lui dire.

« Ils doivent visiter plusieurs endroits, dit-elle, mais je ne sais pas lesquels. Les noms barbares de ces pays sont sortis de ma mémoire. C’est loin, c’est très loin, et ils doivent être absents un mois. Mais, mon Dieu, que c’est triste sans la jeune dame ! »

Nanon l’avait soignée étant enfant, et jamais elles n’avaient été aussi longtemps séparées.

« Pour un mois…, c’est effrayant à penser !… » s’écria Nanon.

Elle invita Thorburn à se reposer, à dîner, à coucher, et à rester au logis aussi longtemps que cela lui ferait plaisir. M. de Bergerac avait laissé des instructions à ce sujet.

Mais le désappointement avait été trop cruel. Eustache ne pouvait supporter l’idée de rester une heure dans cette maison qui lui avait été si chère, maintenant que la déesse qui l’avait animée n’y était plus.

Il déclara qu’il avait une affaire particulière à Londres et qu’il devait y retourner immédiatement.

Il était pressé de tout arranger pour l’expédition en Écosse qu’il avait lui-même projetée avec son oncle, pressé de partir pour le pays où Hélène était allée, comme si là il eût été plus rapproché d’elle.

Avant de dire à revoir à la vieille Nanon, il fit un dernier effort pour lui arracher quelques renseignements.

« Sûrement, M. de Bergerac doit vous avoir laissé une adresse écrite, dit-il, au cas où vous auriez quelque chose à lui écrire.

— Non, monsieur ; si j’ai besoin de lui écrire, je dois remettre ma lettre à l’intendant de M. Jerningham. C’est tout. Ils vont d’un endroit à un autre, vous savez, monsieur. Ce n’est pas un seul endroit qu’il vont visiter, mais plusieurs. »

Eustache fut forcé de se contenter de cette réponse. Il ne pouvait pousser la curiosité au point d’aller trouver l’intendant de Jerningham et de lui demander où était son maître.

Et d’ailleurs quel avantage aurait-il à savoir où Hélène était allée ? Il n’avait pas le droit de la suivre.

Il se hâta de retourner à Londres et d’aller chez son oncle, où il fut condamné à l’attendre trois mortelles heures, en tournant et retournant ses livres avant que Mayfield fît son apparition.

On voyait à ses manières joviales qu’il venait de dîner, mais rien de plus ne témoignait qu’il sortait d’un repas et avait bu du Bourgogne.

« J’ai dîné à Saint James Street avec Joyce de l’Hermès et Farquhar du Zeus, dit-il. Mille fois le bienvenu, mon cher Eustache. Et vous venez ainsi tout droit de la station pour trouver votre fidèle Daniel ? Une telle attention émeut son vieux cœur coriace.

— Non, pas tout droit de la station, mon oncle, répondit le jeune homme d’un air un peu honteux, je suis allé d’abord dans le comté de Berks. M. de Bergerac et sa fille sont partis pour l’Écosse avec M. Jerningham.

— Qui a pu les amener à aller en Écosse dans une telle compagnie ?

— M. Jerningham vient d’hériter d’une propriété dans le Nord, c’est tout ce que j’ai pu apprendre des servantes du cottage. Cette excursion en Écosse doit être une idée toute nouvelle, car il n’en était pas question dans la dernière lettre de M. de Bergerac.

— Étonnant !

— Et maintenant, mon oncle, je désire que vous teniez votre promesse et que nous partions pour nos vacances dans les Highlands.

— Quoi ! nous devons courir la poste et partir en hâte pour les Highlands à la recherche de votre Hélène ?

— Non, à une plus noble recherche que celle-là.

— Hélas ! mon pauvre ami, sur ce sujet vous êtes plus fou que le prince Hamlet. Chacun a son coup de marteau. Mais je me suis engagé à être votre compagnon, et je tiendrai ma promesse. Êtes-vous réellement résolu à aller sur le territoire sur lequel s’est passé ce triste drame ?

— Déterminé comme le Destin, mon oncle.

— Qu’il en soit donc ainsi. Votre fidèle parent s’est mis à l’œuvre en votre absence et vous a facilité l’entreprise.

— Est-ce possible, cher oncle ?

— Il n’y a rien dans le monde qu’un homme ne puisse faire quand il y est bien décidé. Une nouvelle lecture attentive de l’autobiographie de Dion m’a rendu capable d’identifier la divine Carlitz du récit avec une dame qui prit la ville d’assaut quand j’étais jeune homme, et qui ensuite se maria à un noble excentrique. Une fois en possession de ce fait, il me fut facile de reconnaître dans son fidèle Achates l’aimable H. M. Elderton Hollis, un gentleman mêlé à toutes les boutiques dramatiques depuis un quart de siècle, toujours flottant, gai et débonnaire, il erre sans cesse sur les confins du monde théâtral. Je l’ai connu un peu. Enfin, pour arriver au but, je parvins à me trouver sur le chemin d’Hollis, au club, et après un coup-d’œil jeté sur l’horizon du théâtre du jour, j’arrivai au lieu commun ordinaire de la grande décadence de l’art dramatique. Où sont, m’écriai-je, nos Fawcet, nos Nisbett, nos Keeley, et nos Carlitz ? Je soupirai, et, à ce dernier nom connu, le vieux compagnon dressa les oreilles comme un chien courant qui entend : En avant ! « Ah ! mon cher Mayfield, quelle femme c’était ! s’écria-t-il. Vous savez naturellement que j’étais son secrétaire, son conseiller, son trésorier, je dois dire son ange gardien avant son brillant mariage, et maintenant elle a rompu avec moi, quoique je vous donne ma parole d’honneur que ce mariage ne se serait jamais fait si je n’avais pas arrangé ses affaires. »

— Cela justifie notre autobiographie ! exclama vivement Eustache.

— À la lettre. Je sympathisai d’abord avec Hollis, puis lui tirai les vers du nez. Je le trouvai très réservé au sujet du voyage dans le Nord, mais après avoir battu les buissons, je lui fis convenir que la dame que nous appelions encore Carlitz était en Écosse peu avant son mariage avec Lord V…, et sans s’en douter il laissa échapper que le lieu était à l’extrême nord d’Aberdeen. C’est beaucoup, mais je n’ai pu en obtenir davantage. En examinant la carte des touristes, j’ai vu un promontoire appelé Halko’s Head, dans le nord du comté d’Aberdeen, cela est vraisemblablement le H… H… du livre de Dion, et c’est là que nous devons diriger nos pas.

— Mon cher oncle, vous avez fait des merveilles !

— Et lorsque nous aurons trouvé l’endroit… après ?…

— Nous découvrirons le nom de l’homme.

— Qui sait ? La chasse des oies sauvages est un plaisir excellent pour la jeunesse, mais avril est un mois très froid en Écosse, et j’aurais désiré que le voyage se fit plus tard. »

Eustache aurait souhaité partir le lendemain matin, si cela eût possible, mais Mayfield avait besoin de deux jours pour ses travaux littéraires et pour s’entendre avec les éditeurs à propos de la copie qu’il devait envoyer à l’Aréopage et à un autre journal durant son absence, etc., etc.

« Il me faudra écrire en route, vous savez, Eustache, dit-il, le moulin ne s’arrête pas parce que j’ai besoin de quelques jours de vacances. »

XVII

Halko’s Head

Après dix-sept heures de voyage, Mayfield et son neveu arrivèrent à la ville de granit d’Aberdeen, ne s’étant arrêtés qu’un quart d’heure à Carlisle.

Les voyageurs étaient restés sur le quai de la gare à l’heure la plus froide, c’est-à-dire entre la nuit et le matin, exaspérés par la vue des feux qui flambaient dans les luxueuses salles d’attente.

Ils arrivèrent à Aberdeen à midi et employèrent le reste du jour et le lendemain à explorer la ville, la cathédrale en ruines, et les reliques éparses de la vieille cité ; la rue étroite où au-dessus de la boutique d’un épicier existe encore l’appartement habité jadis par le jeune Byron et sa mère.

Ils firent une excursion au vieux pont de Don, une jolie promenade de la ville, et y restèrent quelque temps à flâner en s’appuyant sur la muraille noire du pont de Balgounie ; ils parlèrent du poète dont un vers l’a rendu célèbre.

Chaque heure de retard était douloureuse pour Eustache. Il aurait voulu déjà être dans ce coin du comté où s’élevait gris et menaçant le promontoire orageux de Halko surplombant la grande mer bleue.

Ils avaient fait toutes les recherches possibles et savaient que Halko’s Head était un lieu très sauvage où il n’y avait que quelques cabanes de pêcheurs, mais on y allait quelquefois en été pour y pêcher du poisson et en manger.

Aucun chemin de fer ne menait jusqu’à Halko’s Head ; il s’arrêtait aux deux tiers du chemin, mais là ils devaient trouver, sans aucun doute, quelque moyen de transport.

« Nous marcherons s’il le faut, » dit Eustache gaîment.

Mayfield y consentit.

« Quoiqu’il y ait assez longtemps que je n’aie fait mes preuves comme marcheur, ajouta-t-il un peu incertain.

— Vous pouvez vous établir commodément dans une auberge, mon oncle, et faire de la copie pour vos voraces éditeurs pendant que je pousserai jusqu’à cet endroit.

— Peut-être sera-ce mieux ainsi, » répondit Mayfield d’un air pensif.

Il devinait que le jeune homme désirait faire la visite à ces tristes lieux tout seul.

Les souvenirs qui s’y rattachaient étaient trop douloureux pour réclamer la sympathie, trop cruels pour être partagés par une amitié ordinaire.

Après une soirée que l’infatigable journaliste avait passée à examiner une nouvelle traduction de Juvénal pour l’Aréopage, Eustache étant plus sombre que jamais, ils quittèrent Aberdeen le lendemain à l’aube et se firent conduire à la petite station la plus rapprochée d’Halko’s Head.

De là au village des pêcheurs, il y avait encore vingt-cinq milles, mais en prenant des informations, les voyageurs découvrirent qu’il y avait un endroit où ils pourraient faire halte dans un village, un bourg à huit milles plus loin et seulement à sept du sauvage promontoire.

On ne trouvait pas facilement de voiture à cette station éloignée, et les voyageurs décidèrent qu’ils feraient les huit milles à pied.

Le jour était beau et clair et leur route était tracée à travers le gazon court des plateaux élevés qui dominent la grande mer du Nord.

Ils atteignirent la petite ville au coucher du soleil et trouvèrent que la principale auberge était une hôtellerie un peu bien grossière, mais ne manquant pas de confortable.

Ils dînèrent là à l’écossaise, abondamment, et restèrent à fumer longtemps après le repas au large foyer où du schiste et d’odorantes bûches de pin faisaient un feu magnifique.

La conversation de son oncle ne parvint pas à distraire le jeune homme du seul sujet sur lequel il avait réfléchi si profondément ces derniers temps.

À sept milles de là se trouvait le lieu du monde où sa mère avait vécu et souffert, il y avait un quart de siècle.

Toute la journée il avait pensé à elle.

Le pays sauvage qu’il regardait était le paysage sur lequel ses tristes yeux avaient erré avec découragement, cherchant quelque faible étoile d’espérance, sans la trouver. Les vagues de la mer du Nord avaient répété en chœur le chant monotone de ses pensées mélancoliques.

« Oh ! ma-mère, se disait-il, et de tous tes rêves de jeune fille, de tous tes chagrins il n’y en avait aucun dont tu osasses parler au fils que tu aimais si tendrement ! Tu as même été condamnée à cette terrible peine : le silence ! Tu n’avais pas de confident pour tes souvenirs, nulle sympathie pour tes chagrins ! »

Il quitta tranquillement la montagne le lendemain au point du jour.

L’hôte et l’hôtesse étaient déjà à l’ouvrage, et Daniel dormait profondément dans son humble lit : une simple armoire dans le mur de la chambre où les voyageurs avaient dîné.

Eustache avait occupé une semblable armoire et n’était pas fâché d’échanger une couche où il étouffait contre la fraîche brise du Nord qui soufflait sur les montagnes rouges.

Le sentier qui menait de Killalochie à Halko’s Head traversait une contrée sauvage et pittoresque au-dessus de la mer.

De la route de la montagne Eustache regardait à travers les pointes des falaises qui formaient des précipices une large étendue de sable, le sable sur lequel son père inconnu avait marché effaré, inquiet le soir du jour où sa mère avait disparu.

Avant midi il entra dans le petit village, si on peut appeler village un groupe de grossières chaumières en pierres chancelantes habitées par des pêcheurs dont les filets sont suspendus à des murs bas en granit et qui s’étendent sur le gazon rabougri devant leurs maisons.

Deux ou trois chaumières mieux bâties se détachaient sur les limites de la petite colonie.

C’était Halko’s Head.

Eustache questionna un jeune pêcheur, lourd, grossier, avant d’être convaincu qu’il foulait la terre où sa mère avait fait la triste expérience de l’égoïsme et de la perfidie de son père.

Pour un artiste ou un poète, cet endroit avait un grand charme, mais pour le touriste ordinaire il paraissait aussi stérile qu’éloigné.

On ne pouvait trouver dans le nord des Îles Britanniques un paysage plus sauvage et moins fertile, et les pêcheurs et leurs robustes femmes semblaient à Eustache aussi extraordinaires que les habitants de l’Afrique Centrale.

Comment trouver la maison où sa mère avait vécu ?

Comment retrouver les gens qui l’avaient connue après un espace de vingt-quatre ans ?

C’était une question qu’il ne s’était pas encore faite lorsqu’il arriva en étranger au milieu de ces pauvres gens, sur le promontoire qu’il venait d’explorer.

Il s’avança vers le petit village, descendit une pente rapide avec des marches coupées dans la falaise qu’il reconnut pour l’Escalier du Diable du récit de Dion.

Il marcha pendant un demi-mille sur le sable, et alors il vit, brillant au soleil au-dessus de lui, le petit temple blanc où sa mère s’était si souvent assise, seule et pensive, en regardant la mer.

Du sable sur lequel il marchait, cette petite maison classique d’été était inaccessible, mais Eustache ne mit pas en doute que ce ne fût le temple décrit par Dion.

Comment il se faisait qu’une imitation aussi élégante de l’art classique que ce petit édifice pût exister au milieu de ces terres de bruyère, peuplées seulement par les coqs de bruyères et les pétrels, était une énigme qu’Eustache entendait résoudre.

Comme on ne pouvait approcher du temple par les dunes, le voyageur fut forcé de revenir sur ses pas et de remonter l’Escalier du Diable pour se rendre au village.

Là, il trouva une humble auberge.

Il y entra, y demanda à boire, n’importe quoi, et se mit à faire des questions.

Une matrone bien portante, frisant la cinquantaine, proprement vêtue, avec un jupon de tiretaine et une camisole de coton, une coiffe de mousseline blanche comme la neige et de robustes pieds nus, lui apporta son repas.

Il commença une conversation avec elle, quoique le dialecte de ladite dame l’embarrassât beaucoup et que sans son commerce assidu avec l’immortel romancier il n’aurait pas compris du tout.

Heureusement son intime connaissance avec les Gregoragh et les Douglas, sa longue amitié pour Caleb Balderstone et la douce Davie Deans, et plusieurs autres membres de cette famille immortelle, le rendaient capable de comprendre la plus grande partie des discours de celle qu’il interrogeait, quoique de temps à autre il lui fût difficile de se rendre intelligible pour elle.

Le fond de la conversation peut se résumer ainsi :

« Est-ce que les gens comme il faut du Midi viennent toujours à Halko’s Head ?

— Oui, quelques-uns, mais pas beaucoup. Il n’y a que trois maisons convenables pour de tels personnages… celle de la veuve Mac Farlane, le cottage au delà de l’Escalier du Diable, celle de Mme Ramsay, sur la route de Killalochie, et le rendez-vous de chasse de Lord Pendarvock ; mais on a laissé ce dernier tomber en décadence depuis plusieurs années. Il a été fermé depuis vingt-cinq ans, excepté de temps en temps, lorsque Milord l’a prêté à un de ses amis, qui y est venu chasser. Toutes les terres qui nous entourent aussi loin que vous pouvez voir appartiennent à Lord Pendarvock. Mais il vient de mourir, le pauvre vieux personnage. C’est une petite perte pour tout le monde, car il n’a été qu’un avare depuis sa jeunesse, où il a été assez dissipateur et assez désordonné, si ce qu’on dit est vrai. Cette petite maison en pierres sur la falaise a été posée là par Milord, qui en a apporté les pierres des pays étrangers. »

Voici donc le mystère du temple classique complètement expliqué.

Eustache, connaissait peu les Pairs du royaume, et Lord Pendarvock était pour lui comme tous les autres Lords, un nom peu familier.

« Vous vivez depuis plusieurs années ici, je suppose ? » dit-il à l’hôtesse.

Elle lui dit, en montrant agréablement ses dents, qu’elle n’avait jamais vécu autre part ! Elle avait respiré l’air pur de la montagne toute sa vie. Ses yeux s’étaient ouverts pour la première fois sur Halko’s Head.

Il continua à la questionner d’une façon précise, serrée, sur ses souvenirs concernant les étrangers qui étaient venus se fixer au village depuis vingt-quatre ans. Il lui décrivit le jeune couple : un gentilhomme et une dame.

« Mari et femme, » dit-il en rougissant un peu.

Après beaucoup de questions d’Eustache et de profondes réflexions de la part de la digne dame, un rayon de lumière se fit dans sa mémoire.

« Était-ce chez Lord Pendarvock qu’ils demeuraient ? dit-elle.

— Cela, je ne puis vous le dire. Mais, puisque vous dites qu’il n’y a que trois maisons convenables pour des étrangers de distinction, je suppose que c’était dans l’une de ces trois-là que la dame et le gentilhomme demeuraient. Ils y sont restés quelques mois. La dame était très jeune et très jolie. Elle partit soudainement et le gentilhomme la suivit quelques jours après.

— Aïe, aïe, pauvre créature ! je crois qu’elle avait l’esprit perdu ! » s’écria la femme en secouant la tête en signe de sympathie.

Ensuite elle dit à Eustache qu’un couple tel que celui qu’il venait de décrire avait habité pendant quelques mois le rendez-vous de chasse de Lord Pendarvock.

« La dame était si gentille qu’on n’en trouverait pas de pareille à plusieurs milles. Elle était triste et douce. Les derniers temps, le gentilhomme la négligea au point qu’elle s’enfuit un jour dans un accès de jalousie, comme on l’a cru, parce qu’on avait vu le gentilhomme se promener à cheval et en voiture avec une femme étrangère extraordinaire venant de Londres. Il avait cru qu’elle s’était noyée et avait été bien près, pendant une nuit et un jour, de devenir fou. Puis, alors, il lui arriva des nouvelles qui le tranquillisèrent, et il partit. »

Cela confirmait beaucoup l’histoire de Dion, mais la femme ne put en dire davantage à Eustache.

Elle n’avait jamais entendu le nom de ces étrangers du Midi, ou, si elle l’avait entendu, elle l’avait complètement oublié ; leur condition, d’où ils venaient, et comment ils avaient obtenu la permission d’occuper la maison de Lord Pendarvock elle l’ignorait également. Elle ne put indiquer à Eustache aucun habitant du village qui vraisemblablement en connût plus qu’elle. Depuis plusieurs années on ne prenait plus soin du rendez-vous de chasse. Lord Pendarvock venait de mourir. Son vieil intendant était mort six mois avant et un nouvel employé était venu du Midi, ils en sont tous maintenant, et lui avait succédé.

Le château de Pendarvock était à une journée de voyage de l’autre côté du comté.

Obtenir des informations plus complètes semblait impossible. Mais Eustache était bien décidé à ne rien négliger.

Pourquoi n’irait-il pas au château de Pendarvock, avant de quitter l’Écosse, voir les anciens serviteurs ? car il doit toujours y en avoir dans une grande maison, quelques changements que le temps et la mort puissent amener en vingt-quatre ans. Quelques-uns pourraient peut-être se souvenir de celui à qui Lord Pendarvock avait prêté sa maison cette année-là.

C’était au moins une chance, et Eustache résolut de la tenter.

Il questionna son hôtesse sur le chemin qu’il devait prendre pour Killalochie.

Elle lui dit qu’il y en avait deux : un par les dunes à la marée basse, le plus court des deux ; puis qu’il y avait un petit passage entre Halko’s Head et Killalochie qui était à sec à la marée basse.

« C’est un endroit que les étrangers vont voir, dit la dame à Eustache, parce qu’il y avait une caverne creusée au milieu de la falaise dans laquelle a vécu jadis un saint, une toute petite caverne, » dit la bonne femme.

Eustache remercia son hôtesse de sa politesse, la paya libéralement et lui souhaita le bonjour après avoir demandé son chemin pour la demeure abandonnée de Lord Pendarvock.

Il trouva cette habitation assez facilement.

Elle était bâtie dans un creux de la montagne à peu près à un quart de mille du village entre les chaumières des pêcheurs et le temple classique.

La maison était petite, mais bâtie dans le style gothique et avec quelque prétention au pittoresque.

Les doigts de la destruction qui effacent tout avaient cependant fait de leur mieux.

Le stuc s’était écaillé partout, les pierres étaient souillées par l’humidité et déparées par des taches de mousse, les boiseries pourries.

Une chétive plantation de pins abritait la maison du côté de la mer, et ils balançaient tristement leurs branches noires sous les brises du printemps, lorsqu’Eustache ouvrit la porte rouillée et entra dans le petit domaine.

Aucun élément de désolation ne manquait à ce triste tableau.

Une chèvre osseuse broutait pensivement l’herbe rabougrie, mais elle s’enfuit en entendant des pas.

Nulle barrière ne défendait la demeure abandonnée.

Eustache fit le tour de la maison et regarda par une fenêtre dont les volets étaient entr’ouverts comme si leurs fermetures s’étaient rouillées et étaient tombées avec le temps.

Dans l’intérieur, le voyageur vit un chétif mobilier, d’un assez vieux style, devenu blanc par la poussière.

Il tira la poignée d’une cloche et un son discordant retentit dans les offices éloignés, mais il n’espérait trouver aucun habitant.

Cette demeure portait sur son extérieur des signes irréfragables d’abandon.

Après avoir tiré la sonnette une seconde fois, Eustache essaya d’entrer par l’une des croisées ; une demi-douzaine de vitres brisées semblaient inviter la main d’un voleur.

Il saisit le châssis, poussa la croisée gothique en mauvais état, et entra.

La pièce dans laquelle il se trouva avait été autrefois joliment décorée, mais, excepté quelques traces de couleurs voyantes et d’or terni, il ne lui restait que fort peu de chose de sa première splendeur.

Le mobilier était usé et délabré et de la plus chétive espèce.

De frêles casiers à livres vides en bois peint et doré étaient aux deux coins de la cheminée.

Il essaya de se représenter son père et sa mère regardant par cette croisée.

La pièce avait pu être assez jolie vingt-cinq ans auparavant.

Sur le même palier il y avait une autre chambre dont la décoration paraissait moins détruite.

Au-dessus quatre chambres à coucher.

Là, le mobilier était empilé pêle-mêle comme dans une pièce de décharge. La vue qu’on avait des fenêtres était si magnifique qu’Eustache ne s’étonna pas qu’un noble Écossais eût choisi cet endroit pour y bâtir un nid.

Il se promena lentement à travers les pièces, se demandant où sa tête malade avait reposé, où son triste cœur avait étouffé sa douleur, où ses genoux repentants s’étaient courbés devant le ciel, que sa faute avait offensé. Il voulait retrouver la trace que ses pas avaient suivie sur le parquet quand elle allait s’accouder aux fenêtres.

Il s’attarda dans ces chambres poudreuses pendant quelque temps en songeant à la triste habitante dont la présence avait rendu cette maison aussi sacrée pour lui que la sainte demeure de Lorette aux fidèles pèlerins.

Et alors, doucement, lentement, il sortit, et s’arrêta seulement pour cueillir quelques branches d’églantier odorant qui avaient repoussé dans un coin abrité du jardin.

Avec ces branches sur son sein il retourna à la route qui menait à Killalochie et dirigea ses pas vers l’auberge.

Il regarda à sa montre comme il atteignait la route.

Il était trois heures, et à six il pouvait être avec son oncle qui songerait à peine à dîner avant cette heure.

« Je l’amènerai à cette maison, se dit-il, s’il désire la voir, et je suppose que ce sera un plaisir aussi douloureux pour lui que cela l’a été pour moi. C’est comme si on regardait une tombe. »

XVIII

Sans espérance

Entre Killalochie et Halko’s Head, la route était des plus solitaires.

Dans son voyage du matin, Thorburn avait rencontré environ trois personnes, de vigoureux montagnards qui lui avaient dit un bonjour cordial en passant.

Pendant les premiers milles de son retour, il ne rencontra personne, et, lorsqu’il s’assit pour se reposer sur un bloc de pierre, près de la jonction des deux routes, la vaste étendue de terre et de mer que dominait ce lieu était aussi déserte que si le monde venait d’être nouvellement créé et qu’il en fût le seul habitant.

On ne peut supposer que même pendant cette journée tout souvenir d’Hélène eût été banni de l’esprit du voyageur : il s’était trop longtemps complu à songer aux douces heures qu’ils avaient passées ensemble. Sa pensée était venue se mêler à ses autres pensées, à ses autres souvenirs.

Le long de cette route isolée, il avait eu tout loisir pour méditer, et maintenant, assis seul au milieu de ces montagnes, c’était à Hélène et à l’avenir qu’il pensait.

Il était désespéré.

Qu’allait-il devenir ? Seul, sans nom, lorsque sa tâche touchait à sa fin, il ne lui restait au monde que le manuscrit d’un poème et la demi-promesse d’un éditeur !

Pouvait-il raisonnablement prétendre à la main de la fille de de Bergerac ?

De quel droit pouvait-il faire sa demande à son père ?

Que pouvait-il promettre ?

Quelles espérances pouvait-il formuler ?

Aucune.

Pour résumer ses titres les plus sûrs, ses plus hautes aspirations, il ne pouvait que dire :

« Quelquefois, lorsque le démon qui me fait douter de moi-même cesse pour un moment de me tourmenter, je crois que je suis poète. Ai-je beaucoup de chances pour que le monde finisse par me juger tel ? Je n’en sais rien ; de rentes dans le présent ou en perspective, je n’en ai aucune. »

Comment n’aurait-il pas désespéré ?

Jerningham, il le savait, se servirait de son influence contre lui. Ce gentleman, il ne savait pourquoi, ne l’aimait pas ; et il savait aussi que ses conseils ne seraient pas dédaignés par son vieil ami.

« Non, il n’y a pas un rayon d’espérance à l’horizon noir de ma vie, pensa le jeune homme. Il vaut mieux pour moi ne jamais revoir Hélène. »

Le bruit des roues d’une voiture le tira de sa rêverie. Il leva la tête et vit un landau à deux chevaux s’approchant de lui par le chemin de traverse.

L’apparition d’un tel équipage dans ce lieu le surprit. Il se leva et regarda la voiture s’avancer et au même moment il reconnut ceux qui l’occupaient.

C’était de Bergerac, sa fille, et Jerningham.

Le Français, lui aussi, tout de suite reconnut son secrétaire.

« Holà ! arrêtez donc ! cria-t-il au cocher. Venez ici, jeune voyageur. Voir l’ombre du Cavalier de votre infortuné Charles Édouard, debout, près de cette pierre, ne m’aurait pas plus surpris. Montez donc. Il n’y a pas de raison, je suppose, Harold, pour qu’il ne prenne pas la quatrième place ? »

Jerningham salua avec un air qui signifiait que sur un sujet aussi indifférent il ne pouvait avoir un autre avis que celui de son ami.

« Quoi ! comme vous avez l’air étonné, Eustache ! s’écria de Bergerac, tandis que le jeune homme prenait sa place dans la voiture, comme un homme qui marche en dormant. Et cependant vous deviez vous attendre à nous voir. Vous m’avez suivi ici avec vos papiers ? Quel dévouement insensé ! Harold, dites à votre cocher d’avancer. »

Eustache était un peu revenu à lui-même pendant ce temps et avait échangé une poignée de main avec Hélène, dont le visage avait laissé voir une émotion non moins profonde que la sienne.

Les éloquents regards ne furent pas perdus pour Jerningham, qui surveillait attentivement les deux jeunes gens.

« Ainsi vous avez pensé que vos documents français étaient dignes de faire un pèlerinage en Écosse ? dit de Bergerac.

— Non, en vérité, monsieur. Cette rencontre est un heureux hasard pour moi. Je savais que vous étiez en Écosse, on me l’a dit à Greenlands, mais c’est tout ce qu’on a pu m’apprendre.

— Mais, dans ce cas, qui est-ce qui vous a amené ici ? s’écria le Français.

— Je suis ici avec mon oncle pour affaire.

— Pour affaire ! » exclama de Bergerac en regardant son secrétaire avec étonnement.

Harold regarda aussi le jeune homme avec un redoublement d’attention.

« Pour affaire ! répéta de Bergerac. Mais quelle affaire peut vous amener dans ces solitudes éloignées, aux limites extrêmes de notre civilisation ?

— Peut-être cela peut-il à peine s’appeler des affaires, répondit Eustache. Ce serait plus près de la vérité de dire que c’est un voyage de découvertes. Je suis revenu de Paris lorsque mon voyage a été fini, et j’ai trouvé Greenlands abandonné. Jusqu’à votre retour, mon temps était à moi. Mon oncle et moi avons eu l’idée de prendre des vacances et de venir ici.

— C’est au moins une coïncidence remarquable.

— Très remarquable, » dit Jerningham avec un regard soupçonneux.

Il n’était pas disposé à regarder cette rencontre comme une simple coïncidence.

Le jeune aventurier avait sans nul doute été informé du lieu où ils étaient, et il les avait suivis. Cependant l’endroit précis ne pouvait lui avoir été dit, car au delà des limites du comté d’Aberdeen, personne, pas même l’intendant de Jerningham, n’avait rien su de leurs mouvements.

« À moins qu’il n’y ait quelque communication secrète entre Hélène et lui, » pensa Harold.

Cela semblait tout à fait impossible. Soupçonner Hélène, soupçonner la jeune fille qu’il avait appris à adorer comme le vrai type de ce qu’il y a de plus accompli chez la femme, l’incarnation idéale de l’innocence ! Grand Dieu ! découvrir qu’il s’était trompé !

« Ce serait une fin digne de ma carrière », pensa-t-il tristement.

— Votre oncle voyage avec vous alors ? dit de Bergerac.

— Oui, il est en ce moment dans l’auberge là-bas, à Killalochie, où je dois le rejoindre. Aussi je dois vous demander la permission de ne pas m’emmener trop loin.

— Mais est-il tout à fait indispensable que vous le rejoigniez aujourd’hui ? Vous devez penser que je suis impatient de vous questionner sur les travaux que vous avez faits pour moi à Paris. Pouvez-vous dîner avec nous ? M. Jerningham, je le sais, sera charmé de vous voir. »

Ce gentleman s’inclina un peu froidement.

« Ne pouvez-vous pas nous donner cette soirée ? » continua de Bergerac.

Pour refuser cette invitation il aurait fallu qu’Eustache fût plus qu’un mortel.

Heureusement il avait dit à son oncle qu’il était bien possible qu’il trouvât des explorations à faire à Halko’s Head qui exigeraient plus d’un jour.

Il devait, dans ce cas, coucher au village.

Il était donc libre.

« Nous dînerons et nous coucherons à un village à dix milles d’ici, dit de Bergerac. À l’auberge on vous donnera un lit, sans aucun doute, et vous retournerez demain à Killalochie. »

Eustache accepta l’invitation, puis son patron lui raconta son voyage.

« Nous ne sommes restés nulle part, mais nous avons vu tout ce qu’il y avait de merveilleux à voir entre la Tweed et les montagnes, dit de Bergerac. Je commence à penser que Jerningham est le vrai Juif-Errant. Il connaît toute chose, chaque trace du camp des Pictes, chaque relique des premiers couvents de Sainte-Colombe à Sainte-Marguerite. Il y a une caverne sur la côte que nous irons voir avant de quitter le voisinage, une caverne creusée sur le front de la falaise, ayant une chambre extérieure et une intérieure dans lesquelles un saint écossais a passé les dernières années de ses pieux jours au milieu des goélands.

— Oui, j’ai entendu parler de la caverne de Halko’s Head, dit Eustache.

— Vous êtes allé à Halko’s Head ? demanda Jerningham.

— Je revenais de cet endroit lorsque votre voiture m’a recueilli.

— Pourquoi n’irions-nous pas à Halko’s Head, si cela mérite d’être vu ? demanda de Bergerac.

— Cela ne vaut pas une visite : une demi-douzaine de cabanes de pêcheurs sur un promontoire rocailleux, répliqua Jerningham.

— Et cependant M. Thorburn y est allé.

— Je ne réponds pas du goût de M. Thorburn, mais, si cela vous fait plaisir, nous pouvons aller demain à Halko’s Head. Je vous ai dit, lorsque nous sommes arrivés dans cette partie du comté, qu’il y avait peu de choses qui pussent intéresser toute autre personne qu’un chasseur.

— Mais j’étais décidé à voir le comté d’Aberdeen, reprit de Bergerac avec une plaisante insistance. Pourquoi ne le visiterions-nous pas, puisque nous explorons tous les autres comtés de l’Écosse ? J’ai lu de grandes descriptions des montagnes de Cairngorm et j’ai envie de les voir.

— Vous connaissez Halko’s Head, M. Jerningham ? demanda Eustache.

— Je connais chaque pouce de l’Écosse.

— Connaissiez-vous Halko’s Head il y a vingt-quatre ans ?

— Non, répondit-il brièvement, mais pourquoi me faites-vous cette question ?

— J’ai besoin de trouver quelqu’un qui ait connu cet endroit il y a vingt-quatre ans.

— Pourquoi ?

— Parce qu’une personne qui m’est très chère vivait là à cette époque.

— C’est une raison insuffisante pour avoir un si curieux désir, il me semble, répliqua froidement Jerningham. Mais vous êtes poète, monsieur Thorburn, et vous n’êtes pas gouverné par les seules lois de la raison. »

À ce moment, Hélène s’interposa et commença à faire des questions à Eustache sur son séjour à Paris : elle avait senti que le ton de Jerningham n’était pas affectueux et elle désirait détourner la conversation.

Les deux jeunes gens causèrent ensemble, et Jerningham les écoutait tout en les regardant. Il s’était imaginé qu’il gagnait rapidement du terrain pendant cette excursion dans le Nord, et maintenant il lui semblait tout à coup qu’il n’avait rien gagné, qu’il ne s’était point rapproché d’un pas du seul objet de ses désirs !

Quel plaisir ces deux jeunes gens semblaient trouver dans leurs faciles causeries !

Les écouter, les regarder, était-ce donc son lot, à lui ?

« Oh ! Dieu ! suis-je un vieillard ? » se demanda-t-il avec une profonde humiliation.

Lorsque la conscience que ses jours d’orgueil et d’espérance sont finis, que le sentiment qu’il n’y a plus pour lui ni roses, ni printemps, ni gloire, rien de ce qui est brillant dans la vie, tombe subitement comme un coup de vent sur un homme tel qu’Harold, cela lui produit l’effet d’un souffle desséchant de l’est qui brûle en quelques heures les moissons et les prés.

De Bergerac avait surveillé son ancien ami et sa fille avec plaisir durant ce petit voyage en Écosse.

Il lui semblait aussi à lui qu’Harold gagnait du terrain, et cela le réjouissait. Pour lui, le propriétaire de Greenlands ne lui paraissait pas un prétendant qu’on dût refuser ; car il ne connaissait rien de la triste nature et de la triste existence de son ami.

Les dix milles à faire sur une route faite de montées et de descentes prirent plus de deux heures, et il en était sept lorsque la voiture entra dans la petite ville où les voyageurs devaient dîner.

Tout à l’auberge avait été préparé pour eux.

Ils dînèrent dans une pièce qui dominait la mer, magnifique en cet endroit, et qui avait une porte vitrée qui ouvrait sur une espèce de terrasse.

De Bergerac et son secrétaire s’y promenèrent après le dîner, parlant des manuscrits orientaux au clair d’une lune de printemps pendant que dans l’intérieur de la chambre Hélène et Jerningham jouaient aux échecs sur un petit échiquier que les voyageurs avaient apporté.

« Et lorsque nous retournerons à Greenlands, ce qui sera dans une semaine, vous retrouverai-je à votre poste ? demanda amicalement de Bergerac ; beaucoup d’ouvrage reste à faire avant que mes deux premiers volumes soient prêts à être publiés. Jerningham m’a fortement recommandé de publier le premier et le second volume aussitôt qu’ils seront prêts. Nous aurons grandement à faire pour leur donner le dernier poli. J’ai beaucoup de notes que je dois intercaler dans le texte. Les lecteurs frivoles reculent devant les petits caractères. Vous n’êtes pas fatigué de votre travail, j’espère ? »

Sur ce, Eustache, n’y tenant plus, parla. Il sentit que le moment était venu.

« Fatigué de mon travail !… oh ! si vous saviez au contraire comme il m’a rendu heureux ! s’écria-t-il ; puis, en reprenant haleine, il ajouta : Mais j’ai bien peur de ne jamais plus habiter Greenlands. »

Puis il fit l’entière confession de sa faute.

Il dit comment cette passion insensée s’était emparée de lui pendant les heureux jours de l’année précédente.

« Je comptais mes chances lorsque vous m’avez rencontré aujourd’hui et fait monter dans votre voiture, dit-il, n’espérant pas rencontrer le doux visage de votre fille. Je me débattais avec mon désespoir, assis sur la route de la montagne. Parlez librement, cher monsieur, vous ne pourrez pas me dire des choses plus dures que celles que je me suis dites moi-même.

— Pourquoi vous dirais-je quelque chose de dur ? Ce n’est pas une faute d’aimer ma fille. J’aurais dû savoir qu’il était impossible de vivre près d’elle sans l’aimer. Mais ne me parlez pas de désespoir. Qu’est-ce que l’amour d’un jeune homme ?… Rien qu’une imagination que le premier souffle de la trompette de la renommée dissipe et envoie au bout du monde. Mon cher et jeune ami, je n’ai pas peur que votre cœur se brise, ou du moins que votre cœur brisé vous tue. J’ai eu le cœur brisé à votre âge. C’est une affaire de six semaines, et pour un poète un cœur brisé est la source la plus sûre de l’inspiration.

— Ah ! monsieur, au nom du ciel, ne badinez pas avec moi !

— Mon cher ami, je ne dis que la vérité. Je vous remercie de votre franchise, et en retour je serai aussi sincère. Je vous aime et je vous admire presque comme j’aurais aimé un fils… si vous pouviez donner à ma fille une position assurée… un certain intérieur confortable… quoique simple, je serais le dernier à m’opposer à votre mariage. Mais vous ne pouvez le faire. Vous êtes jeune, plein d’espérance, ambitieux ; le monde, comme dit notre poète, est une écaille d’huître que vous ouvrirez avec votre épée. Mais l’écaille d’huître est quelquefois impénétrable. J’ai vu les épées les plus brillantes s’émousser. Je suis un vieillard et un exilé, et je n’ai rien que des rentes viagères. Vous promettez un intérieur à ma fille dans l’avenir, mais je ne puis attendre l’avenir. Je suis un vieillard, et je dois laisser ma bien-aimée fille dans une situation sûre avant de mourir. Je veux, quand la Mort franchira mon seuil, lui dire : Sois la bienvenue, hôtesse inévitable ! La pièce est finie. Vale et plaudite.

— Dieu vous accordera de voir les petits enfants de vos enfants.

— Je ne m’oppose pas à votre souhait, mais lorsqu’il s’agit de petits-enfants, un homme est obligé d’être doublement circonspect. Quelles sont les suites d’un imprudent mariage dont le monde parle si légèrement ? Est-ce ma fille seulement que je condamnerais à la misère, à tous ses tracas ? Combien d’autres innocents à naître que je vouerais à l’infortune ? Pardonnez-moi si, sur ce sujet, je vous parais dur et mondain. Je ferais beaucoup pour vous prouver mon affection, mais l’avenir de mon enfant est la seule chose que je ne puis remettre au hasard.

— Vous êtes la bonté même, monsieur, répliqua Eustache avec la gravité de la résignation. Je pouvais à peine espérer une plus favorable réponse. »

Il n’en dit pas davantage.

Il avait, en réalité, nourri peu d’espoir, mais son angoisse n’en était pas moins poignante.

De Bergerac compatit à ce chagrin naturel, et avait conscience qu’en quelque sorte il avait eu tort de laisser ces deux jeunes gens ensemble.

« Si elle aussi allait souffrir ! pensa-t-il. J’ai vu son intérêt pour ce jeune homme, son regret lorsqu’il nous a quittés. Grand Dieu ! comment faire un choix vraiment sage pour l’enfant que j’aime tant ? »

Il regarda par la porte vitrée qui donnait sur la chambre où Hélène et Harold étaient assis ensemble à la pâle clarté de deux bougies.

La figure patricienne du gentilhomme et la fraîche beauté de la jeune fille formaient un charmant tableau.

De Bergerac n’avait pas le sentiment que l’union de ces deux êtres pût être une folie. Les qualités et les grâces de l’âge mûr s’harmonisaient bien avec l’innocente beauté de la jeunesse, et il lui semblait très naturel qu’ils s’épousassent.

« Pour rien au monde je ne la sacrifierais à l’ambition de son père, se disait-il, mais la voir maîtresse de Greenlands, savoir que sa vie serait à l’abri de tous les orages du sort serait pour moi une consolation à l’heure suprême. »

Eustache souhaita alors le bonsoir à de Bergerac, en trouvant une mauvaise excuse pour ne pas retourner dans le salon.

Ce fut en vain que l’excellent de Bergerac essaya de le consoler.

« Je vous remercie mille fois de votre bonté en cette occasion et dans toutes les autres, dit le jeune homme lorsqu’ils se donnèrent une poignée de main. Croyez-moi, je suis reconnaissant. Je serais fier et heureux d’aller travailler pour vous à Londres, si vous me le permettez ; mais je ne puis retourner à Greenlands… je ne puis revoir votre fille.

— Non, il est mieux que vous ne le fassiez pas, mais je ne veux pas me plaindre. Encore une fois, bonsoir, et que Dieu vous bénisse ! Je partirai demain au lever du jour.

— Et puis, lorsque vous retournerez à Londres ?

— Je resterai avec mon oncle. Je vous écrirai à Greenlands aussitôt que je serai arrivé. Bonsoir, monsieur.

— Bonne nuit, et que Dieu vous bénisse ! »

C’est ainsi qu’ils se séparèrent.

Eustache ne rentra pas immédiatement dans la maison ; il erra dans la petite ville, puis dans la campagne, où il épancha son chagrin dans la solitude.

Il était tard lorsqu’il retourna à l’auberge et qu’il se dirigea furtivement vers la chambrette mansardée qui lui avait été destinée.

Il resta là, sans dormir, jusqu’à ce que le coq mêlât son cri aigu au roulement retentissant des vagues.

À l’aube il se leva, s’habilla, et descendit doucement les escaliers où il trouva une jeune servante pieds nus, qui ouvrait les portes de la maison.

Il partit par une de ces portes ouvertes, sans qu’on s’en aperçût, pendant que la demoiselle aux pieds nus balayait un endroit mystérieux qu’on appelait Ben.

La matinée était sombre, il brouillassait ; mais est-ce que le désespoir s’aperçoit de ces choses ?

Le jeune homme partit sans déjeuner ; il n’espérait plus, savait à peine où ses pas le portaient.

Après avoir parcouru un mille il demanda où il se trouvait à la première personne qu’il rencontra.

Il était à quinze milles de Killalochie et à quatorze de Halko’s Head.

Il se décida à aller à Halko’s Head.

Il désirait voir ces lieux encore une fois et visiter le petit temple classique sur la falaise, qu’il n’avait pas visité la veille.

Il n’était même pas d’humeur à se trouver dans la société de son oncle, et il craignait de revenir à la petite auberge de Killalochie où le joyeux Daniel ne manquerait pas de le questionner. Il serait forcé de lui avouer son désappointement, si on pouvait appeler « désappointement » ce qui avait anéanti des espérances si fragiles.

« Une journée de solitude me sera bonne, pensa-t-il en se tournant du côté de Halko’s Head. Je puis retourner à Killalochie à la nuit tombante avant que mon oncle ait eu le temps de s’alarmer de mon absence. »

Le chemin lui prit plusieurs heures, et lorsque le voyageur entra dans le petit village de pêcheurs, la nature reprit le dessus en dépit de son désespoir.

Il commanda son déjeuner avec plaisir dans la petite auberge où il avait pris son lunch de la veille.

La même femme le servit : c’était la maîtresse de la maison, et il la questionna de nouveau sur la dame et le gentilhomme qui avaient occupé vingt-quatre ans auparavant la maison de Lord Pendarvock ; mais elle ne put lui rien dire de plus que la veille ; aucun nouveau fait ne lui était revenu à la mémoire dans cet intervalle.

Pendant qu’Eustache était assis seul après cette conversation sans résultat, la première angoisse du désespoir céda encore une fois au doux murmure de l’espérance.

Était-ce le cas, en vérité, de perdre tout espoir ?

De Bergerac demandait la sécurité de l’avenir ; ce qu’il ne pouvait pas offrir maintenant, mais, si son poème réussissait, la voie du succès lui serait ouverte, et avec du travail et de la persévérance il arriverait rapidement à se créer une position assurée dans la littérature. Un revenu comme celui de son oncle s’obtiendrait facilement. Il suffirait à entretenir un ménage tel que les goûts simples de de Bergerac ne le dédaigneraient pas.

« Pourquoi ne parviendrais-je pas à lui donner un intérieur comme celui qu’elle a à Greenlands, dit-il ; si elle m’aime, elle attendra. Ah ! si je pouvais seulement la voir et lui dire combien je l’aime ! »

Puis il se reprocha sa précipitation. Dans son envie d’agir honorablement, il s’était fait trop humble, trop petit garçon. Il avait demandé comme une faveur à un maître. Il avait au moins le droit de plaider sa cause auprès d’Hélène.

Il se dit que, si son poème obtenait du succès, il pourrait retourner à Greenlands encore une fois pour obtenir la permission de parler à son idole.

Oui, il pensa à la jeunesse d’Hélène. Ne pouvait-il pas parvenir à son but en peu d’années ?

Il se rappela ce que son oncle lui avait dit : « Si son cœur est digne d’être si ardemment désiré, elle vous attendra. »

Il tira un manuscrit de sa poche et en tourna les feuillets.

C’était un grand ouvrage, qu’il avait apporté avec lui en voyage pour le relire à loisir, mais auquel il n’avait encore que peu travaillé.

Il essaya d’y trouver une consolation. Si le monde pouvait seulement le connaître ! Il compara son talent avec celui des petits poètes du jour ; assurément il y avait quelque chose dans ces vers qui devait lui faire une place parmi les jeunes littérateurs.

Il quitta l’auberge peu après, et en se promenant lentement sur la falaise il se rendit au temple classique.

Cette journée d’avril était belle et le soleil brillait sur les vagues, quoi qu’il y eût de gros nuages noirs à l’ouest.

Le temple sur la falaise ne pouvait rien lui apprendre, mais c’était là que s’étaient écoulées les tristes heures solitaires de la vie de sa mère, et il le contemplait avec un tendre intérêt.

Les plantes de la montagne, quelques fleurs sauvages qui fleurissent au bord de la mer, s’étaient groupées et poussaient drues et épaisses autour des élégants piliers ioniens. La mousse grise et le lichen déparaient le marbre qui paraissait blanc à distance.

Eustache s’assit sur le banc de pierre effondré et pendant quelque temps s’oublia à regarder la mer en pensant tantôt à sa mère, tantôt à Hélène, parfois à ce père inconnu dont la faute ne lui avait pas laissé de nom.

Il fut tiré de sa longue rêverie par le doux retentissement des sabots d’un cheval sur le gazon, et, regardant du côté de la terre, il vit un cavalier qui s’avançait au trot vers le temple.

À quelques mètres, il mit pied à terre et prit son cheval par la bride. Avant cela, Eustache avait reconnu Jerningham, l’homme qui l’avait surpris lisant les Déceptions de Dion : celui qui lui ressemblait devait donc ressembler à son père, celui qui, par une suite de coïncidences, semblait enveloppé dans le mystère du passé qu’il voulait à tout prix pénétrer.

Si l’arrivée de Jerningham en ce lieu surprit Eustache, la présence d’Eustache ne sembla pas moins étonner Jerningham.

« On m’avait dit que vous étiez retourné à Killalochie ? dit-il.

— Non, je désirais voir cet endroit avant de quitter cette partie de l’Écosse.

— Je ne puis imaginer quel intérêt vous pouvez véritablement y trouver.

— L’intérêt des rapprochements, répondit Eustache, mais n’ai-je pas autant de raisons de me demander ce que vous venez faire ici, monsieur Jerningham ?

— Je puis facilement répondre à cette question. Un propriétaire désire généralement voir ses nouvelles propriétés. Cette maison d’été m’est échue avec tous les biens de mon parent Pendarvock.

— Lord Pendarvock était votre parent ! s’écria Eustache.

— Oui.

— C’est étrange.

— Qu’est-ce que cela a de si étrange ?

— Rien, excepté pour moi. Ce n’est qu’une conséquence de plus de certaines circonstances qui me concernent seul. Je suis venu dans cette partie de l’Écosse pour découvrir un secret du passé, monsieur Jerningham, et peut-être pouvez-vous m’aider à pénétrer ce mystère. Il y a vingt-quatre ans, Lord Pendarvock prêta le rendez-vous de chasse qui est là-bas à un gentilhomme dont j’ai besoin de savoir le nom. Pouvez-vous me dire si je trouverai à Pendarvock quelque vieux domestique qui puisse vraisemblablement répondre à mes questions. Vous-même connaissez-vous assez les amis de votre parent à cette époque pour m’en indiquer un qui puisse me donner les renseignements que je cherche ? »

Jerningham avait gravement écouté toutes ces demandes en détournant un peu la tête.

« Non, répliqua-t-il froidement. Je connaissais très peu les amis de Pendarvock. Je ne puis vous aider à trouver la personne qui peut lui avoir emprunté sa maison il y a un quart de siècle. Chaque homme fait table rase dans sa mémoire une douzaine de fois dans un tel espace de temps. L’existence serait insupportable, si nos souvenirs duraient aussi longtemps que vous le supposez. Quant aux anciens domestiques de mon cousin, ils sont tous morts ou idiots. Si vous désirez des informations, vous pouvez vous épargner la peine d’aller à Pendarvock et questionner ces colonnes de marbre. Elles vous en diront autant que les domestiques de Pendarvock.

— Ne me croyez pas obstiné, si je veux en tenter l’épreuve. Je suis décidé à ne pas laisser une pierre sans la retourner.

— Je ne puis comprendre votre désir de pénétrer les secrets du passé. Je commence à croire que vous cherchez quelque propriété perdue… peut-être complotez-vous de me déposséder ?

— Non, monsieur Jerningham, ce n’est pas une propriété que je cherche, c’est un nom perdu.

— Vous paraissez vous plaire dans les énigmes, je ne les aime pas.

— Je ne vous ennuierai pas plus longtemps en vous parlant de mes affaires. Ce temple est à vous, monsieur Jerningham. Je ne le reverrai peut-être jamais. Pardonnez-moi si je vous demande de ne pas le démolir. Laissez-le debout, pour moi il est aussi sacré qu’un tombeau. »

Harold regardait avec effroi celui qui parlait.

Une question vint sur ses lèvres, mais la voix lui manqua, et elle ne sortit pas.

Il était debout, pâle, sans souffle, pendant que le jeune homme courbait les genoux sur une des marches du temple et cueillait une poignée de fleurs sauvages qui entouraient les pierres.

« Vos amis et moi dînerons à Killalochie, dit-il brusquement pendant que la tête d’Eustache était encore courbée sous les fleurs. Nous retournerons tous les deux par la même route, je suppose.

— Je ne pense pas ; la marée est basse, et je me suis promis de retourner par les dunes.

— Pensez-vous que ce soit prudent de vous y aventurer ?

— Je m’en assurerai.

— Je vous conseille d’être prudent, le flux dans cette partie de la côte est dangereux ; au moins j’ai entendu beaucoup de gens le dire.

— Je n’ai pas peur, répondit Eustache avec un peu d’amertume. Un homme dont la vie est à peine digne d’être gardée peut défier la fortune.

— La vie à vingt-cinq ans vaut toujours la peine qu’on la garde. Suivez mes avis, monsieur Thorburn.

— Merci ! vous êtes trop bon, je suivrai vos avis. M. de Bergerac et sa fille doivent dîner à l’auberge de Killalochie où je suis forcé de rejoindre mon oncle aujourd’hui. Je ne pensais pas que je les reverrais avant de quitter l’Écosse. »

Après cela, Eustache dit adieu à Jerningham et partit dans la direction de ce rude escalier, appelé l’Escalier du Diable.

Harold attacha la bride de son cheval à une des colonnes de marbre et se promena de long en large sur l’herbe courte en réfléchissant tristement.

« Qu’est-ce que tout cela signifie ? se demanda-t-il. La présence de ce jeune homme dans cet endroit… ses recherches et ses questions sur les personnes qui occupaient la maison de Pendarvock il y a vingt-quatre ans… la même époque !… un lieu si éloigné… si rarement visité… une maison si peu souvent habitée ! Il est peut-être un de ses parents… un neveu sans doute. Et cependant est-ce vraisemblable ? Son père et sa mère sont morts il y a plus de vingt ans. Qui a mis ce jeune homme sur cette trace ? Et il a cueilli des fleurs sauvages et les a mises sur son cœur avec l’air d’un homme dont les souvenirs sont des plus tendres et des plus secrets. Et dans le comté de Berks, lorsque, à l’improviste, je suis tombé sur lui, il lisait ce livre… le malheureux récit de ma folie et de mon égoïsme. Oui, c’est bien ici… La dernière fois que j’y suis venu j’étais jeune et aimé. Moi qui maintenant suis suspendu aux regards d’une jeune fille moins charmante que celle qui, alors, m’adorait comme un dieu… Rien de ce que je possède, rien de tout ce que je pourrai faire rien pourra jamais conquérir un amour comme celui que j’ai méprisé. Oh ! Dieu ! combien un tardif remords est cruel !… Je l’ai laissée partir le cœur brisé et je ne sais pas si elle a vécu longtemps et comment elle est morte… Je ne puis penser qu’une créature si tendre ait pu survivre longtemps au chagrin et à la honte que je lui ai infligés. Nous nous sommes assis côte à côte ici, et je me suis fatigué d’elle. Si elle pouvait se lever devant moi pâle, flétrie, en lambeaux, je tomberais à genoux devant elle, je m’adresserais à elle comme à mon ange sauveur. »

Un froid coup de vent souffla sur la montagne au moment où Jerningham invoquait l’âme envolée. Il lui sembla que c’était un souffle du tombeau.

« Elle est morte ! se dit-il. Je l’appelle en vain ! »

Lui aussi, il s’arrêta pour cueillir quelques fleurs jaunies et les mit dans son sein.

Puis après un long et triste regard jeté à la maison d’été abandonnée, il remonta à cheval et s’avança doucement vers le rendez-vous de chasse délabré qui lui était échu avec le reste de la succession de son cousin.

À la porte de cet humble domaine il descendit encore et laissa sa monture brouter l’herbe odorante du jardin négligé, pendant qu’il entrait dans la maison à peu près de la même façon qu’Eustache y avait pénétré la veille.

Il traversa vite toutes les pièces et quitta la maison précipitamment. L’obscurité et la poussière blanche des chambres lui étaient presque intolérables.

« Pourquoi marcher à tâtons parmi les os desséchés et les crânes des morts ? » se demandait-il. « Aucun homme peut-il se permettre de retracer ses pas sur le terrain qu’il a foulé dans sa jeunesse ? Suis-je au-dessus de tous les hommes pour oser affronter les fantômes du passé ? »

Il remonta à cheval et partit sans jeter un regard derrière lui, comme s’il eût rencontré quelque fantôme dans cette demeure vide.

« Je ferai raser cette maison la semaine prochaine, se dit-il. Pourquoi laisserais-je éternellement debout le monument de mes fautes et de mes folies ? Et ce jeune homme, le protégé de Bergerac, m’a supplié d’épargner le pavillon d’été là-bas parce qu’il est sacré pour lui… pour lui ?… Pourquoi cela est-il sacré pour lui ? Quels rapports peut-il avoir avec cette triste histoire ? Et on dit qu’il me ressemble ! En vérité j’ai moi-même constaté cette ressemblance. Je le questionnerai sérieusement ce soir à Killalochie. »

Jerningham s’arrêta à Halko’s Head pour faire rafraîchir son cheval et demanda quelque chose à boire, heureux de laisser quelques pièces de monnaie à l’aubergiste.

Le temps avait changé et était devenu mauvais.

En regardant la mer du haut du promontoire, Jerningham vit que la marée s’était considérablement élevée depuis qu’il l’avait regardée des dunes.

« Quand la marée a-t-elle monté, mon garçon ? demanda-t-il au jeune homme qui lui avait amené son cheval.

— Après deux heures, monsieur.

— Deux heures !… Elle a commencé lorsque Thorburn était descendu sur les dunes, » pensa Jerningham.

Puis il questionna de nouveau le garçon.

« Je suppose que quelqu’un allant à Killalochie par les dunes, au retour de la marée, peut y arriver sûrement ? dit-il.

— Je ne sais pas, monsieur, mais les gens de Halko’s Head disent que l’on ne doit pas se mettre en route une heure avant que la marée monte, si on veut arriver à Killalochie les pieds secs.

— Grand Dieu ! s’écria Jerningham, et ce jeune homme ne connaît pas la côte ! »

Il laissa son cheval aux soins du garçon et s’en alla consulter un petit groupe de pêcheurs rassemblés devant une chaumière.

Ces hommes le confirmèrent dans ses tristes appréhensions.

Le chemin de Halko’s Head à Killalochie ne pouvait pas se faire entre le retour de la marée haute.

Entre les deux villages il n’y avait pas de chemin pour aller des dunes aux falaises, si ce n’est des endroits si périlleux et si difficiles qu’il était impossible de s’y aventurer. Les plus téméraires cueilleurs de fenouil de mer et les plus hardis chasseurs d’aigles du pays, seuls, l’osaient.

Ce qui était donc à peine possible pour un pêcheur était naturellement tout à fait impossible pour un littérateur de Londres.

« Voulez-vous me dire que la distance ne peut se franchir pendant ce temps ? » demanda Jerningham avec inquiétude.

La réponse fut affirmative.

« Alors il est perdu ! se dit Jerningham. Mais qu’est-ce que cela me fait à moi ?… Je ne suis pas son gardien. »

Il fit tout son possible cependant pour sauver l’imprévoyant promeneur du péril qu’il avait bravé : il offrit une belle récompense aux pêcheurs qui réussiraient à le sauver.

Ces hommes coururent à leurs bateaux et en cinq minutes ils les lancèrent et firent tout ce qu’ils purent pour lutter contre une grosse mer et les faire avancer.

Mais ceux qui étaient restés en arrière dirent à Jerningham qu’il n’y avait pas de chance que les bateaux pussent rattraper l’étranger, s’il était tant soit peu marcheur.

Ils lui dirent qu’il y avait un vent violent qui soufflait de la terre, et que c’était à peine si les rameurs pourraient lutter contre lui.

Jerningham se promena quelque temps en parlant aux deux hommes qui étaient restés sur le rivage.

Il les interrogea sur les mesures à prendre pour le salut de l’étranger, et ils lui assurèrent qu’en faisant partir des bateaux il avait fait tout ce qu’un mortel pouvait tenter.

Il fut obligé de se contenter de cela.

Que pouvait lui importer qu’Eustache fût vivant ou mort ? Et la fin prématurée de ce jeune homme ne serait-elle pas à son avantage ? Il avait vu trop clairement la veille que tout son dévouement, son désir passionné et attentif de lui plaire, ne l’avaient pas rendu aussi cher à Hélène que ce détesté secrétaire sans aucun effort était parvenu à l’être. Et toute l’ancienne envie, toute la vieille colère, étaient revenues dans le cœur d’Harold.

« Se désolera-t-elle de sa mort, se demanda-t-il, ou son amour pour lui n’est-il qu’une fantaisie de jeune fille qui périra avec son objet ? Elle paraissait assez heureuse pendant son absence, et j’espérais qu’elle l’avait oublié et qu’elle apprenait à m’aimer. Pourquoi n’ai-je pu gagner son amour ? Et il revient, et dès les premiers moments de son retour je découvre que toutes mes espérances étaient bâties sur le sable. La divine attraction de la jeunesse est du côté de mon rival, et tous mes rêves et toutes mes espérances sont autant de folies et d’illusions. »

Voilà ce que Jerningham pensait, tandis qu’il s’avançait sur son cheval, à travers les montagnes stériles, vers Killalochie, quoiqu’il allât au grand trot, parfois au galop. Les sombres nuages l’avaient devancé et l’orage le surprit à mi-chemin, et bientôt la pluie tomba à verse.

En un instant il fut trempé jusqu’aux os.

Le sentiment vulgaire d’humanité qui porte un homme à venir en aide à son plus grand ennemi lorsqu’il se trouve en grand péril rendait Jerningham pressé d’atteindre Killalochie.

Là peut-être apprendrait-il qu’il avait été trompé par les sombres présages des pêcheurs et pourrait-il trouver d’autres moyens de secours.

Il descendit de cheval devant la petite auberge une heure après avoir quitté Killalochie.

De Bergerac et sa fille y étaient arrivés quelque temps auparavant, et on informa Jerningham qu’on allait immédiatement servir le dîner.

« Retardez d’un quart-d’heure, dit-il au domestique. Je ne veux pas que mon ami et sa fille sachent mon arrivée. J’ai besoin de voir l’aubergiste par une affaire pressante. »

L’aubergiste était seul dans le comptoir et causait avec un gentleman entre deux âges, de belle tournure qui, appuyé contre un angle du mur, fumait un cigare.

« J’aurais vraiment souhaité que mon neveu fût en sûreté dans cette maison, dit ce personnage, car je crois que nous allons avoir une rude nuit. »

Jerningham dit ses craintes à l’hôtelier et demanda si le chemin de Halko’s Head à Killalochie par les dunes était réellement aussi périlleux que l’avaient dit les pêcheurs.

L’aubergiste confirma tout ce qu’on avait dit.

« N’y a-t-il rien à faire ? s’écria Jerningham. Un jeune homme que j’ai rencontré à Halko’s Head est parti pour revenir ici au retour de la marée ; j’ai envoyé des bateaux courir après lui, mais les mariniers semblent n’avoir aucune confiance.

— De Halko’s Head ! exclama le flâneur en ôtant son cigare de sa bouche et voyant l’air effrayé de Jerningham. J’attends mon neveu qui doit revenir de Halko’s Head. Connaissez-vous le nom du jeune homme que vous y avez rencontré !

— C’est le secrétaire de mon ami… M. Thorburn.

— Ah ! ciel ! s’écria Daniel, c’est mon enfant ! »

Pendant quelques minutes, il resta appuyé contre le mur sans pouvoir se soutenir, pâle comme un mort.

L’instant d’après, il lui demanda d’une voix rauque de l’aider, de le suivre, et il sortit de la maison en courant.

« Quel est cet homme ? demanda Jerningham.

— Il vient du Midi, monsieur, il s’appelle Mayfield.

— Mayfield, murmura le questionneur. De son sang !… »

Daniel rentra dans l’auberge.

« N’y a-t-il personne qui vienne m’aider ? cria-t-il, allez-vous laisser périr le fils de ma sœur et ne pas faire un pas pour le sauver ? »

L’hôtelier saisit le robuste bras de Daniel dans sa main musculaire.

« Vous devez vous-même vous tenir tranquille, dit-il, ce n’est pas vous qui pouvez servir de guide. Tout ce qu’on peut faire, je le ferai. Ce n’est pas en courant comme un fou dans la rue que vous sauverez votre neveu. Je connais le pays et je sais ce qu’on peut faire. Laissez-moi m’en charger.

— Oui, dit Jerningham avec autorité, vous ne pouvez rien, laissez agir ce brave homme à sa guise. Et vous pouvez compter, mon ami, que je promets cinquante livres à celui qui sauvera M. Thorburn. J’ai besoin de vous parler, monsieur Mayfield. Entrez ici. »

Il ouvrit la porte d’un petit salon et voulut y conduire Daniel, mais celui-ci s’échappa brusquement de son étreinte.

« Pensez-vous que je puisse causer de quelque chose pendant que sa vie est en péril ? s’écria-t-il.

— Oui, vous pouvez… vous devez parler de lui. Je vous dis qu’on n’a pas besoin de votre aide, vous ne pouvez rien faire. Les hommes qui connaissent la côte feront de leur mieux. Venez… Je veux et il faut que vous me répondiez. »

À demi traîné, à demi conduit, Daniel entra dans la petite pièce.

Des deux hommes, le journaliste était de beaucoup le plus fort ; mais à ce moment il était faible comme un enfant.

« Votre nom est Mayfield ?… Vous ne savez pas quels sentiments ce nom éveille dans mon cœur… en l’entendant prononcer en ce lieu, après ma rencontre avec le jeune homme que j’ai vu ce matin. Pour l’amour de Dieu, dites-moi si vous avez quelque lien de parenté avec M. Mayfield qui…

— Mon père tenait un cabinet de lecture à Bayham, répondit Daniel avec brusquerie et colère. Je suis journaliste et je gagne mon pain en écrivant dans les revues et dans les journaux.

— Et ce jeune homme… Eustache Thorburn… est le fils de votre sœur ?… Vous avez dû avoir plus d’une sœur ?…

— Non, je n’en ai eu qu’une.

— Et elle est morte !

— Oui, elle est morte.

— Et ce jeune homme… Eustache Thorburn… est le fils de votre sœur, Mme Thorburn ?

— Il est le fils de ma sœur, Célia Mayfield.

— Son père… M. Thorburn… est mort, je suppose ?…

— Je ne puis répondre à aucune question sur son père, répondit fermement Daniel, et je ne me soucie pas qu’on m’interroge ainsi dans un pareil moment.

— Pardonnez-moi ; votre nom réveille de pénibles souvenirs pour moi, et je pensais qu’il était possible que vous fussiez le parent de… Une question encore, et j’ai fini. Dans quelle année votre neveu est-il né ?

— Il est né le 14 Novembre 1844.

— Alors il n’a pas vingt-quatre ans… Vous êtes sûr de cette date ?

— Oui, j’en suis sûr ; et si vous désirez vous en assurer, vous pouvez examiner le registre qui contient l’acte de son baptême, dans l’église de Sainte-Anne, dans le quartier de Soho.

— Merci ! c’est tout ce que je demandais. Pardonnez-moi si je vous parais indiscret. Maintenant, allons à la jetée ensemble, et Dieu veuille que ce jeune homme nous revienne sain et sauf ! »

Daniel ne murmura nulle pieuse prière.

Il suivit Harold hors de la maison.

Ils descendirent silencieusement jusqu’à la petite jetée en bois où les bateaux pêcheurs étaient amarrés.

La marée était haute, la pluie fouettait leurs visages livides, frappés de terreur, les flots s’élançaient et venaient se briser sur les bois de la jetée.

Le propriétaire de l’hôtel était là ; il avait envoyé un équipage de bateaux à la recherche de l’étranger perdu.

« Ne pourrions-nous pas savoir s’il n’est pas revenu par un autre chemin ? » demanda Jerningham pendant que Daniel restait immobile comme une statue à regarder la mer.

Les hommes montrèrent du doigt les falaises perpendiculaires qui s’élevaient des deux côtes de la jetée : le seul passage tracé dans ces noires barrières pendant plusieurs milles le long de la côte était l’ouverture dans laquelle le petit port et la jetée avaient été élevés.

C’était par ce seul chemin qu’un voyageur pouvait atteindre le village, et aucun voyageur ne l’avait traversé depuis le retour de la marée.

Les deux hommes attendirent pendant plus d’une heure.

La pluie, durant cet intervalle, ne cessa pas de tomber tristement.

Jerningham allait et venait de long en large sur la petite jetée : il aurait à peine pu se rappeler une autre occasion où il se fût ainsi exposé à la fureur des éléments, ces durs et entêtés niveleurs ; mais il avait parfaitement conscience que la pluie fouettait son visage et qu’elle mouillait ses vêtements.

Le plus grand choc qui eût jamais troublé l’esprit de cet homme l’avait ébranlé ce jour-là.

En se promenant sur la jetée, il essaya de raisonner avec lui-même et d’envisager avec tranquillité les événements de la journée, mais ce fut en vain.

« J’ai un fils ! » se disait-il.

Puis avec un soudain frisson il jetait un regard d’horreur sur la mer sans pitié et reprenait : « J’avais un fils !… »

Pendant qu’il allait et venait ainsi, oubliant Mayfield et les patients pêcheurs, Daniel vint tout à coup à lui et posa sa vigoureuse main sur son épaule.

« Où est mon neveu, demanda-t-il ; où est le fils unique de ma sœur ? Vous l’avez vu ce matin à Halko’s Head, et là vous vous êtes séparé de lui. Pourquoi l’avez-vous laissé revenir par une route dangereuse pendant que vous êtes revenu en toute sécurité ? Allons, monsieur, répondez !

— Je ne connaissais pas ce danger. J’ai pris des mesures aussitôt que je l’ai connu. J’ai envoyé deux bateaux de Halko’s Head à la recherche de votre neveu. Dieu veuille qu’il revienne dans l’un d’eux !

— Ainsi soit-il ! » s’écria Daniel avec solennité.

Puis, pour la première fois, il sembla sortir de la torpeur qui l’avait envahi lorsqu’il avait compris le péril effroyable que courait Eustache.

Il commença à questionner secrètement les hommes sur la distance entre les deux endroits et sur le temps qu’on pouvait supposer qu’il fallait pour le voyage.

Selon les prévisions des pêcheurs les bateaux devaient déjà être arrivés.

Après ces questions, ces prévisions, ces hypothèses, le silence se fit de nouveau.

Daniel resta toujours à regarder la mer, mais sans effarement, sans stupeur.

La nuit arriva froide, humide, orageuse.

Les voix des matelots appelant les hommes qui étaient sur la jetée, parfois dominaient le bruit de la mer.

Un de ces hommes avait allumé une lanterne et elle se balançait en haut d’un mat, dans le vent.

À la lumière rouge de cette lanterne, Daniel vit les bateaux rentrer dans le port et les figures des hommes regarder en l’air ; mais il n’en connaissait aucune.

Il appela les hommes d’une voix enrouée.

« Est-il retrouvé ?

— Non.

— Ce sont les bateaux qui sont partis d’ici, murmura Jerningham, il peut avoir été recueilli par eux.

— Non, ils n’auront pu le trouver. Ces hommes sont partis il y a une heure et demie et sont revenus en côtoyant le rivage. Ah ! vagues cruelles et voraces ! bêtes brutes ! rugissez, engloutissez une bonne fois cette misérable terre ! Vous avez bien englouti mon enfant ! »

Il tomba sur ses genoux et posa son front sur la barre de bois de la jetée.

Jerningham n’essaya pas de le consoler.

« J’avais un fils, se disait-il, un fils né de la seule femme qui m’ait jamais aimé d’un amour, pur et désintéressé. Jamais je n’ai regardé mon enfant dormir, jamais je n’ai entendu ses confidences enfantines ; et je l’ai rencontré dans l’éclat de son âge viril, et je l’ai haï parce qu’il était beau, jeune, plein d’espérance, et pareil à moi dans mes beaux jours… et je me suis mis entre lui et la jeune fille qui l’aimait… moi, son père… et j’ai essayé de lui enlever son cœur ! Oh ! Dieu ! et penser à son enfance sans amour, à sa jeunesse sans protection, à son âge viril sans affection ! Mon fils ! et j’ai dépensé follement des milliers de livres pour de vieilles médailles, j’ai enterré le prix d’une demi-douzaine d’éducations à l’Université en des médaillons douteux ! Mon fils !… fait à ma propre image… mon véritable moi-même… l’image de mon éclatante jeunesse, l’incarnation de mes rêves et de mes espérances les plus nobles, les plus pures. Oh ! Célia, voilà la vengeance que le sort exerce contre celui auquel vous avez pardonné le mal qu’il vous a fait ! C’est ici, sur ce rivage désolé, que la pauvre fille a fui dans son désespoir… C’est ici qu’après vingt-quatre ans l’heure de la justice a sonné et que le châtiment est infligé. »

Ainsi se succédaient les pensées d’Harold Jerningham, tandis qu’il attendait vainement le retour du bateau qui continuait sa course désespérée.

Il arriva encore trop tôt ; il aperçut sa lanterne qui brillait à sa proue à travers l’obscurité et la pluie.

Non ! les pêcheurs n’avaient trouvé personne, nulle trace du voyageur perdu !

« S’il est retourné à Halko’s Head par les dunes, il peut y être retenu par la violence du temps ! s’écria Daniel tout d’un coup. Il ne reste que cette seule chance, ô Dieu ! et ce n’est qu’une chance. Quelle voiture puis-je trouver pour m’y conduire ? Je veux partir tout de suite.

— Il y a le cheval que je montais ce matin, dit Jerningham. Je vais aller à Halko’s Head.

— Pourquoi feriez-vous mon devoir à ma place ? demanda Daniel avec indignation. Pensez-vous que j’aie peur d’une route que je ne connais pas ou d’une averse quand je dois aller à la recherche du fils de ma sœur morte ? »

Jerningham ne répondit pas. Il aurait désiré aller lui-même au village des pêcheurs sur le promontoire pour voir si par miracle Eustache y était revenu ; mais lui, Jerningham, n’avait pas le droit de se mettre ainsi en avant ! Il n’y avait aucun lien reconnu entre lui et l’homme disparu. Il ne pouvait que suivre le désir naturel de Daniel.

On sut que le propriétaire de l’auberge À William Wallace possédait une voiture dont il parlait vaguement comme d’un tout petit cabriolet, et qui, ainsi que le vigoureux cheval qui la conduisait, était tout au service de M. Mayfield ; un domestique de l’auberge conduirait ce gentleman à Halko’s Head, et pouvait répondre qu’il y arriverait sain et sauf et le ramènerait sain et sauf à Killalochie, en dépit de l’obscurité et du mauvais temps.

Daniel fut trop heureux d’accepter cette offre, et en dix minutes le cabriolet, un vieux et lourd cabriolet, avec une capote ratatinée, graisseuse, porté par deux roues gigantesques, fut prêt à partir.

Le cocher monta sur son siège, Daniel arriva, et le cabriolet, le cheval osseux, la voiture massive partirent en pataugeant à travers la nuit.

Jerningham, debout à la porte de l’auberge, surveilla leur départ, puis, pour la première fois depuis son arrivée à l’auberge, il pensa au dîner qu’on lui avait préparé et aux amis qui devaient le manger avec lui.

Il monta au petit salon où il trouva Hélène seule attendant le retour de son père qui était descendu au port.

Elle était assise dans une attitude méditative, anxieuse, accablée.

« Ah ! que je suis contente que vous soyez venu ? s’écria Hélène avec empressement quand il entra dans la pièce. Vous pourrez nous dire ce qu’il y a de vrai dans cette affreuse rumeur. On dit ici que quelqu’un… un étranger… s’est perdu ce soir sur les dunes. Est-ce vrai ?…

— Ma chère Hélène… je… » commença Jerningham.

Mais la jeune fille l’arrêta avec un faible cri d’horreur.

« Oui, c’est vrai ! s’écria-t-elle, votre figure me le dit ; elle est affreusement pâle. Est-ce qu’il n’y a plus d’espoir… Le voyageur est-il réellement perdu ?

— Il ne faut pas supposer cela si vite, répondit Jerningham avec un calme qui ne lui coûta pas un petit effort. Tout cela n’est peut-être qu’une fausse alarme. Il peut avoir pris un autre chemin. Après tout, personne ne l’a vu descendre sur les dunes. Il n’y a aucune raison pour désespérer. »

De Bergerac entra dans le petit salon dans ce moment ; lui aussi était affreusement pâle.

« C’est épouvantable, Jerningham, dit-il ; il y a tout lieu de craindre que le pauvre enfant a été noyé. J’ai été parler aux hommes de la jetée… à ceux qui connaissent chaque pouce de la côte… et ils m’ont dit que s’il était revenu par les dunes il n’y avait aucun espoir. Pauvre enfant !

— Papa, avec quel ton tu parles de lui ! s’écria Hélène. Il est naturel que tu sois peiné du malheur qui frappe un étranger, mais tu parles comme si tu le connaissais… et il y a si peu de voyageurs dans cette partie de l’Écosse ! Ah ! pour l’amour de Dieu ! s’écria-t-elle les mains jointes en les regardant à tour de rôle, dites-moi, le connaissez-vous ?… Ton secrétaire était hier dans ce voisinage, papa, et son oncle l’a rencontré à Killalochie. Oh ! non, non, non, ce ne peut être lui… ce ne peut être monsieur Thorburn !

— Chère enfant ! pour l’amour de Dieu, contiens-toi… il n’y a rien de certain… il y a toujours de l’espérance jusqu’à ce qu’un malheur soit arrivé !

— C’est monsieur Thorburn !… s’écria Hélène, nul de vous ne peut le nier ! »

Un cri étouffé sortit de ses lèvres et elle tomba sans connaissance aux pieds de son père et de Jerningham.

« Comme elle l’aime ! murmura Jerningham en se penchant sur elle et en aidant son père à la porter dans la chambre voisine. Ainsi finit mon rêve ! »

À minuit, le pesant cabriolet ramenait Daniel. Il était allé dans chaque habitation de Halko’s Head, avait fait lever les pêcheurs endormis, mais nulle trace et nulle nouvelle d’Eustache.

Il revint après avoir épuisé tous les moyens possibles de retrouver celui qui avait disparu.

Jerningham était levé et l’attendait ; mieux que cela, il avait loué deux hommes, munis de lanternes.

Ils étaient dans l’auberge, prêts à accompagner Harold et Daniel pour explorer la côte, car la marée s’était alors retirée.

La pluie avait cessé et de faibles étoiles brillaient çà et là dans le ciel nuageux.

« Voulez-vous descendre aux dunes avec moi et ces hommes ? » demanda Jerningham lorsque Daniel eut dit ses efforts infructueux.

Daniel consentit à la proposition d’Harold presque machinalement.

Dans son profond désespoir, il avait cessé de se demander pourquoi Jerningham prenait un si tendre intérêt au sort de son neveu.

Il était heureux de faire quelque chose, il ne savait quoi, et s’en inquiétait peu, pourvu que cela ressemblât à l’action.

Mais depuis sa vaine tentative, toute espérance l’avait abandonné.

Ils descendirent aux dunes et ils errèrent là pendant des heures, examinant chaque anfractuosité, chaque détour de ces falaises hérissées qui s’élevaient au-dessus d’eux noires et sombres comme les murailles d’une prison.

Entre ces flots qui avançaient furieux et cette enceinte perpendiculaire, le voyageur ne pouvait trouver qu’un tombeau.

Les yeux fixés sur le sable, éclairés par la flamme vacillante de leurs lanternes, ils cherchaient quelques traces du malheureux disparu… un mouchoir, un gant, une bourse, un morceau de papier… mais ils ne trouvaient rien.

Jerningham se ressouvint des fleurs jaunes qu’il avait cachées dans son sein… avec ces pauvres souvenirs de la jeunesse de sa mère, il s’en était allé à une mort prématurée.

« Si les superstitions des prêtres ont quelque fondement et si jamais mon fils et moi nous nous rencontrons devant le trône du jugement, assurément je verrai ces fleurs dans sa main, » pensait Jerningham en se rappelant le dernier regard du gracieux visage qu’il disait ressembler au sien.

Il pensait aussi à une nuit semblable vingt-quatre ans auparavant, où sur la même côte et la terreur dans l’âme il avait erré… Alors ses craintes avaient été dissipées.

Ils parcoururent ces tristes sables jusqu’à l’aube, puis regagnèrent en hâte le petit port, la marée devant remonter une heure après.

Tandis que les vagues furieuses venaient se précipiter avec un mugissement rauque sur le rivage, chacun des explorateurs se disait que le voyageur disparu avait dû être surpris par ces mêmes monstres dévorants, toujours prêts dans leur férocité à détruire le genre humain.

Dans ce moment Daniel prit la mer en horreur ; il détesta et eut peur de ces vagues noires et roulant sans cesse et les regarda comme les ministres de la Mort et de la Désolation, comme les ennemis les plus implacables de la faiblesse humaine et de l’amour terrestre.

Avec l’aurore et le commencement d’un nouveau jour était venu un désespoir plus terrible même que celui de cette longue nuit obscure.

L’aube était pâle et froide, comme sale.

On avait tout fait : l’amour, les efforts humains ne pouvaient faire plus ; ils pouvaient cependant recommencer.

Si Eustache avait pris le fatal sentier sous les falaises, il était inévitablement allé à une mort certaine.

S’il avait changé d’idée au dernier moment et avait pris une autre direction, pourquoi n’était-il pas revenu à Killalochie ?

Était-il vraisemblable que lui, en tout temps si préoccupé des autres, se fût montré tout à fait indifférent à la tendresse de son oncle, sans se soucier du mal qu’il lui ferait ?

Pendant cette triste journée, la petite société n’avait eu autre chose à faire qu’à attendre à l’auberge de William Wallace.

Hélène et son père étaient restés seuls dans leur chambre ; la jeune fille pâle comme un marbre, mais très calme ; elle avait une douce résignation dans ses façons qui semblait indiquer le regret de l’explosion passionnée de chagrin qu’elle avait laissé éclater le soir précédent.

Peu de chose fut dit entre le père et la fille, mais l’affection de de Bergerac se manifesta pendant ce jour cruel par une tendresse exquise, discrète.

Ils ne parlèrent qu’une seule fois du sujet qui remplissait leur esprit à tous deux.

« Ma bien aimée, dit de Bergerac, il est trop tôt pour abandonner tout espoir.

— Ah ! papa, je ne puis espérer, mais j’ai prié pendant toute la nuit ; j’ai prié pour mon ami, pour mon ancien compagnon. Tu penses que je n’ai pas le droit d’être si chagrine… Tu ne sais pas combien il a été bon pour moi tout le temps que nous avons passé ensemble. Nul frère n’aurait pu être plus tendre pour sa sœur.

— Et tu pleures et tu pries pour lui comme s’il était ton frère, répondit tendrement le père, avec un chagrin aussi pur et des prières aussi saintes. Heureux l’homme qui est ainsi recommandé à Dieu ! »

Après cela ils restèrent plongés dans un silence profond, sans avoir conscience de la marche du temps, mais avec le sentiment que le jour se prolongeait sans fin.

C’était comme un jour de funérailles, et cependant une lueur indécise d’espoir ranimait les cœurs de ces deux affligés.

Des pas sur l’escalier, un soudain bruit de voix à la porte de l’auberge, donnaient la fièvre à Hélène.

Quelquefois elle se levait à demi de son fauteuil, sans souffle pour écouter. Le cri : le voici ! s’échappait presque de ses lèvres.

Mais les pas passaient, les voix qu’elle avait cru reconnaître un moment lui devenaient étrangères… et elle comprenait que ses espérances l’avaient trompée.

Il est si difficile à la jeunesse de ne pas espérer !

Les vagues ne pouvaient avoir dévoré tant de génie, tant de bonté ! même le dur Océan devait être trop miséricordieux pour détruire Eustache.

Telles étaient les pensées qui agitaient l’esprit d’Hélène.

Pendant que de Bergerac et sa fille étaient seuls, absorbés dans une inquiétude atroce, Daniel errait désespéré en allant et venant de l’auberge au port ou sur la route de Halko’s Head, tantôt prenant un chemin, tantôt en prenant un autre, mais revenant toujours à la porte de l’hôtellerie pour demander, avec une physionomie qu’il s’efforçait de faire calme et qui faisait pitié, si on avait entendu dire quelque chose de l’homme disparu.

La réponse était toujours la même. On ne savait rien.

L’hôtelier et les domestiques de l’auberge essayaient de consoler Daniel en faisant quelques faibles suppositions sur ce que le jeune homme pouvait être devenu ; d’autres n’essayaient pas de cacher la triste conviction où ils étaient.

« Ce n’est pas la première fois qu’un étranger a perdu la vie sur ces dunes, disaient-ils dans leur patois du nord. Bien des gens qui sont allés voir la caverne de Saint-Kentigern sans guide ont payé cher leur folie. »

Daniel entendit à peine cette remarque sur la caverne. Les craintes ou plutôt les certitudes de ces bonnes gens n’étaient pas plus sombres que les siennes. Il se disait qu’il ne reverrait jamais son neveu vivant.

« Peut-être le reverrai-je mort… je pourrai revoir sa belle figure battue et brisée contre ces infernales falaises, mais vivante, jamais ! oh ! non, jamais !… je ne reverrai plus celui qui était plus que mon fils… mon orgueil, mon espoir, mon amour ! »

Puis, il se rappelait combien il avait espéré tenir dans ses bras les enfants de son neveu… il avait presque senti la douce pression de leurs petits bras attachés à son cou.

« J’avais été créé pour finir mes jours sous le nom du vieil oncle Daniel, » se disait-il.

Maintenant ses rêves éveillés étaient finis. Cette brillante existence dans laquelle il avait trouvé si facile de recommencer sa propre jeunesse était brisée prématurément ; cette franche et chère camaraderie qui le rajeunissait lui était ravie jusqu’à la tombe et il devait cheminer seul, entre un sentier rempli d’imprimeurs maudits réclamant de la copie et d’insatiables éditeurs demandant que chaque premier article dénonciateur, chaque revue acerbe, chaque attaque satirique sur les vices sociaux du jour, soit plus fort et plus tranchant que le dernier.

Privé de son neveu, il ne restait à Daniel que des amis de taverne et le retour ennuyeux d’un travail journalier ; et la vieillesse, l’ennui, la solitude, avançaient vers lui rapidement à travers la poussière et l’agitation de sa vie.

Pendant que Daniel marchait sans but sur la triste route ou s’arrêtait sur la tranquille jetée, Harold était assis seul dans sa chambre et réfléchissait sur les événements terribles qui l’avaient assailli.

Un fils trouvé et perdu… trouvé seulement à l’heure même de sa perte… Quel châtiment d’un Dieu offensé ou d’une aveugle et inconsciente destinée, d’une gigantesque Némésis aux puissants bras d’airain frappant au hasard dans l’espace, tantôt comme une brute, tantôt comme la justice… car quel châtiment pouvait sembler plus mérité que celui-là ?

« J’aurais donné la moitié de ma fortune ou vingt ans de ma vie pour avoir un fils, se disait-il. Combien de fois j’ai envié le laboureur et sa nichée de bambins roses, la bohémienne en marche avec son baby à la figure basanée ! Le sort a mis un sceptre stérile dans mes mains. Si ma femme m’avait donné un fils, je pense que je l’aurais aimée. Et pendant tout ce temps j’avais un fils… un fils que j’aurais pu légitimer, puisque sa mère avait vécu comme ma femme sur le sol de l’Écosse. Oui, j’aurais mis les hommes de loi à l’œuvre et je l’aurais fait héritier de Greenlands, de Ripley, de Pendarvock… Je lui aurais donné la jeune fille qui l’aime… celle que j’ai aimée. Ce n’aurait pas été une honte pour moi de la laisser à mon fils… à la partie la meilleure et la plus jeune de moi-même. Et nous nous rencontrons… ce fils inconnu et moi, et avec dédain…, méfiance, nous nous tenons éloignés l’un de l’autre par une aversion instinctive. Aversion ! Est-ce de l’aversion ce qu’un seul mot peut changer en amour ? Voir ma jeunesse se refléter dans un étranger était une insolence… un plagiat… dans mon fils ce devait être le plus grand titre à mon affection… mon fils !… Il n’y a pas besoin que les dates viennent confirmer sa parenté. Ma paternité est écrite sur son visage. »

Puis ensuite la pensée qui était venue à Daniel vint aussi à Harold.

Il ne reverrait jamais plus sa figure vivante. La reverrait-il même morte… changée… défigurée par la férocité absurde des vagues ?

C’était trop espérer de la voir ainsi.

Retrouver le mort ainsi disparu était presque aussi impossible qu’il avait été de sauver le vivant.

XIX

Plus fort que la mort

Le jour qui suivit fut encore plus triste et sans espérance que le dernier.

Jerningham avait envoyé des éclaireurs de tous les côtés, et lui et Daniel avaient promis à tous ces hommes de fortes récompenses s’ils rapportaient des nouvelles du jeune homme disparu ; mais il n’arriva aucune nouvelle.

Les éclaireurs revinrent fatigués et découragés, et à la fin de ce second jour ils avouèrent sincèrement qu’ils ne pouvaient faire plus.

Ainsi finit la soirée, et des heures sans sommeil s’écoulèrent dans cette maison de deuil et de désolation.

Durant ces deux derniers jours, Jerningham et Hélène ne s’étaient pas rencontrés.

La jeune fille s’était retirée lorsque l’ami de son père entrait dans le petit salon dont ils avaient la jouissance en commun.

Elle redoutait de le voir, après le moment d’angoisse dans lequel elle avait trahi le secret que par-dessus tous les autres elle aurait voulu garder avec le plus de jalousie.

Elle évitait donc maintenant Jerningham et il en devinait la raison.

Son père n’essaya pas de lui cacher la vérité.

« Vous étiez plus sage que moi, mon cher ami, dit-il, lorsque vous m’avez averti du péril qu’il y avait à laisser ce jeune homme demeurer parmi nous. La veille seulement de sa malheureuse disparition il m’a fait la confession de son amour pour ma fille bien-aimée et a plaidé sa cause avec toute l’humilité possible et avec très peu d’espoir d’être accepté, j’en suis sûr.

— Et vous avez repoussé sa demande ?

— Pouvais-je faire autrement ? D’abord, je me considérais comme lié avec vous. Je n’avais pas de plus grande espérance que celle de vous voir obtenir l’amour de ma fille, et je croyais son cœur libre. En second lieu, ce jeune homme pour lequel j’ai une réelle affection ne m’offrait d’autre sécurité pour le bonheur de ma fille que son amour, et à mon âge on a perdu l’idée que l’amour véritable suffit pour payer les impositions, le loyer, le boucher, et le boulanger. Non, j’ai fait un refus positif à Eustache, et il m’a quitté le cœur brisé.

— Hélène connaît-elle la demande qu’il vous a faite ?

— Non, pas une syllabe. Je n’avais pas imaginé jusqu’à l’autre soir qu’il eût fait une si profonde impression sur elle. Je vois maintenant que c’est ainsi, et je crains que sa fin prématurée ne fasse cette impression plus durable.

— Oui, reprit Jerningham gravement, c’est une chose très à craindre. Mon cher ami, ne pensez pas à mon désappointement, quoique je vous avouerai sans honte qu’il est très cruel pour moi. Le rêve était si brillant… Ne pensons qu’au bonheur de cette chère enfant ou, si on ne peut l’assurer, qu’à la paix de son esprit. Ne serait-il pas sage de l’éloigner d’ici le plus tôt possible ?

— Assurément ; elle pense sans cesse au sort de ce pauvre jeune homme, et l’espérance d’avoir de ses nouvelles la tient dans une sorte de fièvre d’attente. Oui, il serait certainement mieux de l’emmener.

— C’est facile à faire. Vous l’emmènerez à Pendarvock. On vous y attend, vous le savez. Je resterai ici un jour ou deux de plus dans le faible espoir de voir reparaître l’homme disparu, puis j’irai vous rejoindre.

« Nous ne sommes qu’à quinze milles de Pendarvock, et vous pouvez aisément faire le voyage en changeant une fois de chevaux. Faut-il commander la voiture pour demain matin ?

— S’il vous plaît. Je vais en parler à Hélène. Je ne crois pas qu’elle fasse d’objections.

— Si elle en fait, vous devez tout essayer pour en triompher. Soyez certain que c’est une question capitale de l’éloigner de ce lieu de tristesse et de terreur. Croyez-moi, je ne suis influencé par aucun motif d’intérêt personnel lorsque je vous prie de l’emmener à Pendarvock. Si nous retrouvons ce jeune homme, je le ramènerai près d’elle. Il vous la demandera encore, et cette fois vous ne le refuserez pas.

— Harold !

— Oui, sans aucun doute, vous pensez que je suis fou. Pour moi, je ne puis que m’étonner de ne pas l’être. Je vous dis que, si Thorburn peut encore être sauvé il vous reviendra un homme nouveau, un autre homme, avec de nouvelles ambitions, peut-être même un nouveau nom. Oh ! en grâce ! ne me questionnez pas. Attendez que nous soyons sortis de cette épouvantable incertitude.

— Mon cher Harold, vous m’étonnez. Je pensais que vous détestiez mon secrétaire, et vous parlez de lui avec une émotion qui semble même étrangère à votre nature. Ce changement est des plus extraordinaires.

— Les circonstances qui l’ont amené ne sont pas des événements ordinaires. Je vous redis, en grâce ne me questionnez pas. Préparez Hélène au voyage, je vais donner les ordres nécessaires. Bonsoir ! »

Les deux hommes se serrèrent la main, et Harold partit en laissant son vieil ami tristement perplexe.

« Quel cœur cache cet homme sous une affectation de cynisme ! pensa de Bergerac. Il est fortement affecté par la mort prématurée de celui qu’il prétendait délester. ».

De Bergerac appela sa fille qui était dans la chambre voisine. Elle vint près de lui affreusement pâle, mais avec ce doux air de résignation qui rendait sa beauté si touchante.

« Ma bien aimée, dit le père tendrement, Jerningham désire que nous quittions ces tristes lieux demain matin de bonne heure pour nous rendre à Pendarvock, où l’on nous attend dans la matinée. Il restera encore quelques jours ici dans l’espoir de recueillir quelques nouvelles, mais il désire que nous partions immédiatement. Tu n’as nulle objection à cet arrangement, n’est-ce pas, ma chère Hélène ?

— J’aurais préféré que nous restions ici, papa.

— Mais, ma chère enfant, quel bien toi et moi pouvons-nous faire ici ?

— Aucun… aucun… mais j’aurais beaucoup mieux aimé rester ici.

— Mon enfant, c’est si inutile…

— Ah ! papa, je le sais, répondit-elle tristement ; je sais que nous ne pouvons rien, excepté prier pour lui, et j’ai prié sans cesse ; mais s’en aller… abandonner les lieux où il s’est perdu me semble si cruel et si lâche…

— Mais, ma bien chère, on n’abandonnera pas ces lieux, puisque Jerningham restera ici et ne négligera rien pour découvrir le sort de notre pauvre ami. Son oncle, M. Mayfield, y restera aussi. Que pourrions-nous faire de mieux qu’eux ?

— Je le sais, cher père, je sais que nous ne pouvons rien faire. Mais laisse-moi rester, je l’aimais si tendrement ! »

Ces mots s’échappèrent rapides de ses lèvres.

Elle devint pourpre.

« Ah ! papa, tu dois me trouver bien hardie ! dit-elle. Jusqu’à ce que ce chagrin fût tombé sur nous, je ne savais pas que je l’aimais. Je ne savais pas combien il m’était devenu cher dans les tranquilles et heureux jours que nous avons passés ensemble au coin du feu. Lorsqu’il nous a quittés, j’ai senti qu’il y avait toujours un vide dans mon existence, excepté lorsque j’étais avec toi. Mais je n’ai pas pensé plus que cela. C’est seulement lorsque j’ai entendu dire qu’il était perdu pour nous pour toujours que j’ai senti vraiment combien je l’aimais.

— Et il t’aimait, mon amour, aussi tendrement que profondément, répondit le père en cachant la figure rougissante de sa fille dans son sein.

— Est-ce qu’il te l’a dit, papa ?

— Oui, il me l’a dit le soir, la veille du jour où il est parti pour sa fatale excursion ; et maintenant, très chère fille, aie du courage, laisse-moi t’emmener, t’arracher d’ici.

— J’y consens, cher père, si d’abord tu veux m’accorder une faveur.

— Laquelle ?

— Laisse-moi voir l’endroit où il a péri, mène-moi sur les dunes par lesquelles il devait revenir et où il doit avoir trouvé la mort.

— Mon enfant aimée, quel bien cela peut-il te faire ?

— Oh ! aucun peut-être, s’écria Hélène avec impatience, mais c’est la seule chose qui puisse me décider à partir. S’il fût mort d’une mort naturelle, s’il eût été enterré, je t’aurais demandé de me mener sur sa tombe, et tu ne m’aurais pas refusée. Je te demande presque la même chose maintenant. Laisse-moi regarder cet horrible lieu où il a trouvé la mort.

— Il en sera ainsi, Hélène, reprit son père gravement, quoique j’aie peur de mal faire en cédant à un tel désir.

— Mon bien-aimé père ! si tu viens aux dunes avec moi à la marée basse, tu demanderas l’heure à laquelle nous devons partir.

— Pour l’amour de toi, je ferai toutes les folies ! Mais, Hélène, lorsque j’aurai accompli tes désirs, tu suivras les miens, n’est-ce pas, tu m’entends ?

— Tu m’emmèneras là où il te plaira. »

Dans la soirée, de Bergerac vit Jerningham qui s’informa de l’heure du retour de la marée et qui donna contre-ordre pour la voiture.

On lui dit que la marée reviendrait à une heure de l’après-midi et qu’en partant pour Halko’s Head avant midi on pourrait y arriver facilement.

« Hélène et moi désirons voir la côte de nos propres yeux, dit de Bergerac voulant en quelque sorte dissimuler la faiblesse de sa fille en ayant l’air de la partager, aussi avant de partir nous sommes décidés à explorer le chemin par lequel le pauvre garçon doit être revenu.

— Hélène veut aller avec vous ?

— Pourquoi pas ? Elle aussi désire voir cette fatale côte.

— Une étrange fantaisie !

— Il peut être plus sage d’y consentir.

— Qu’il en soit ainsi. Mais pour aller à Halko’s Head par la côte il y a sept milles. Hélène pourra difficilement aller aussi loin.

— Je pense qu’en cette occasion elle le pourra.

— J’irai avec vous, et nous prendrons un bateau dans lequel elle pourra finir le voyage, si elle est fatiguée. »

À midi, le lendemain, Hélène, son père, et Jerningham, suivis par une couple de rameurs dans un spacieux canot, partirent.

Hélène aurait infiniment préféré être seule avec son père, mais elle ne put trouver aucune objection à ce que Jerningham les accompagnât, et elle lui était reconnaissante de ce qu’il ne s’était pas opposé à son désir.

Elle marchait en silence près de son père, la main appuyée sur son bras, et regardant de temps en temps les falaises escarpées qui s’élevaient au-dessus d’eux, barrière éternelle et insurmontable entre les dunes et les plateaux supérieurs.

La journée était belle et claire et le soleil d’avril brillait sur la mer tranquille.

L’obscurité et la pluie, le vent et l’orage avaient assailli le voyageur, tous les éléments avaient conspiré contre lui.

Le petit groupe s’avançait lentement le long des dunes en ayant toujours le bateau en vue.

La vue des choses ne pouvait être que douloureuse.

Les falaises et le rivage ne disaient rien de celui qui avait péri dans leur affreuse solitude.

À quel endroit les vagues en s’élevant comme des montagnes l’avaient-elles surpris ?

Nul ne pouvait le raconter.

À mi-chemin entre Killalochie et Halko’s Head, ils arrivèrent à une espèce de séparation dans la falaise qui formait un passage étroit et profond, entre des rochers à pic qui avaient un quart de mille de longueur.

Là ils ne marchaient qu’avec difficulté, et Jerningham s’efforça de dissuader Hélène d’explorer ce lieu.

« M. Mayfield et moi sommes descendus là-dedans avec nos lanternes, dit-il. Croyez-moi, vous ne trouverez nulle trace. Le sol est si entièrement rempli de pierres dures et d’éclats de rochers qu’il est impraticable. »

En dépit de tout, Hélène persista avec une résolution virile qui fit impression sur Jerningham.

Cette simple jeune fille élevée à la campagne était encore plus admirable qu’il ne l’aurait pensé. Sa figure toujours calme, si arrêtée et cependant si douce, prenait à ses yeux une nouvelle beauté.

« Le noble sang se révèle, » pensa-t-il.

Ils entrèrent tous les trois dans le passage.

Jerningham ne l’avait vu auparavant qu’à la lueur rouge et incertaine des lanternes. Il lui avait semblé alors plus vaste, plus épouvantable, mais même au jour la profondeur et la solitude de ce lieu avaient une solennité lugubre. Ils avaient fait leurs recherches très scrupuleusement avec leurs lanternes, examiné chaque angle et chaque recoin des deux côtés des murailles de la falaise, chaque pouce du terrain pierreux, et n’avaient rien trouvé.

Ce jour-là Jerningham avançait avec insouciance, regardant à peine à droite et à gauche, n’espérant rien, ne craignant rien.

Les pensées de Bergerac étaient absorbées par sa fille.

C’était sa figure qu’il surveillait, son chagrin qu’il redoutait.

Aussi ce fut aux yeux de la pauvre enfant que fut laissé le soin d’apercevoir le premier signe d’espoir.

Un grand cri s’échappa de ses lèvres, un cri qui fit frémir le cœur de ses compagnons.

« Hélène, mon amour, qu’est-ce que c’est ? » exclama son père en la saisissant follement dans ses bras.

Elle s’échappa de son étreinte et avec son doigt elle désigna un point plus élevé.

« Regardez ! s’écria-t-elle, regardez !… Il y a là quelqu’un… Il est ici… Mort ou vivant, il est retrouvé !… »

Ils levèrent les yeux dans la direction qu’elle désignait, et là, flottant à la douce brise d’avril, ils virent quelque chose… un lambeau… un mouchoir blanc perdu à l’entrée d’une cavité de la falaise.

Cette cavité se trouvait à peu près à douze pieds au-dessus du sable et à première vue paraissait inaccessible.

« Il est là ! s’écria Hélène : je suis sûre qu’il est là !

— Oui, dit Jerningham en examinant la falaise, voici des enfoncements faits pour les pieds. Cela doit être la caverne du saint dont on nous a parlé. Oui, se trouvant surpris par la marée, il doit avoir cherché un refuge ici. Il est bien possible qu’il ait pu grimper jusqu’à cette ouverture.

— Je sais qu’il était regardé comme très fort en gymnastique en Belgique, dit de Bergerac avec empressement.

— Je vais courir chercher les marins, dit Jerningham. Ils nous attendent là-bas. »

Il désigna du doigt le bout du passage fait dans la falaise et se hâta de partir pour revenir plus vite.

« Holà ! s’écria Théodore, êtes-vous monté là-haut, cher Eustache ? »

Hélène tomba à genoux au milieu des pierres raboteuses et des herbes marines humides.

« Ô Père miséricordieux ! rends-le nous ! s’écria-t-elle en joignant les mains. Entends nos prières, dispensateur de tous biens, et rends-le nous… rends-le nous ! »

Son père la regardait les yeux remplis de larmes.

« Ma bien chère, dit-il en la relevant et la prenant dans ses bras, nous ne devons pas trop espérer. Par grâce, sois ferme ! Ce mouchoir ne peut rien signifier, ou s’il est là, il n’en est peut-être pas moins perdu pour nous.

— Appelle-le, cher père, dis-lui que nous sommes là.

— Hé !… holà !… cria le Français. Eustache, si vous êtes là-haut, répondez à vos amis. Holà !… Ho !… »

Il appela encore et répéta plusieurs fois son appel, mais il n’obtint pas de réponse.

« Comme ils sont longs à venir… oh ! comme ils sont longs ! » s’écria Hélène en regardant vers la mer avec désespoir.

Comme elle parlait Jerningham reparut à l’ouverture du passage avec les deux bateliers.

Ils coururent vers la caverne.

L’un d’eux portait une corde.

Ils étaient tous deux pieds nus, et escalader la caverne de Saint-Kentigern était une petite affaire pour eux ; mais chacun opina que, pour un homme du Midi, ce serait fort difficile.

« Un homme peut faire des choses désespérées lorsqu’il lutte pour conserver sa vie, répliqua Jerningham. Comment se fait-il que cette caverne ait échappé à nos recherches ? »

Les hommes répondirent vaguement que cet endroit était trop inaccessible pour qu’on y fît des recherches ; autant valait aller sur le sommet des pics.

Pendant que Jerningham faisait cette question, un des matelots planta sa gaffe dans la falaise. Aidé par Jerningham et enfonçant ses pieds et ses mains dans les trous qui avaient été pratiqués dans le roc, il monta comme un chat et parvint à l’entrée de la petite caverne, et suspendu là il regarda dans l’obscurité.

« Il y a quelque chose ici ! » dit-il.

Le second batelier, sur l’ordre de Jerningham, monta sur ses épaules et hissa son camarade jusque dans la caverne.

Il y eut une pause, un épouvantable intervalle de terreur et d’espoir, puis le batelier appela son compagnon resté au-dessous pour venir lui prêter la main, et l’instant d’après un corps flasque et inanimé dont les habits étaient blancs de poussière sortait de l’étroite entrée de la caverne et descendait doucement dans les bras vigoureux du batelier ; mais ce ne fut pas sans être aidé que son camarade reçut le fardeau ; Jerningham le déposa sur le châle d’Hélène qu’elle avait détaché et jeté sur le sol.

Mort ou vivant ?

Pendant quelques moments ce fut une question terrible.

Jerningham à genoux, près du corps affaissé, avait la tête penchée sur sa poitrine.

« Dieu soit loué ! dit-il tranquillement en posant la main sur le cœur du jeune homme, il bat ! »

Il essaya de sentir son pouls, mais un faible gémissement se fit entendre quand il abandonna son poignet.

« Son bras est cassé, dit Jerningham avec tranquillité ; puis il se tourna vers Hélène avec une animation inattendue, extraordinaire ; c’est vous qui l’avez trouvé, s’écria-t-il, je vous consacre sa vie !… »

À tout autre moment ces paroles eussent provoqué une question, mais il y a des instants où l’extraordinaire même passe inaperçu.

Les deux marins, aidés toujours par Jerningham, portaient le corps inanimé au bateau où on l’étendit mollement sur un lit fait de voiles pliées et d’un manteau.

On rendit le châle à Hélène qui s’en plaignit tristement.

« En vérité, je suis très chaudement habillée… je n’en ai pas besoin, » dit-elle.

Jerningham s’assit dans le bateau et mit la tête de son fils sur ses genoux ; il regardait cette figure toujours pâle, si terne, si livide, avec un chagrin profond.

Il lui était étrangement difficile de démêler ses sentiments et de comprendre le changement qui s’était opéré en lui depuis qu’il avait su qu’il avait un fils.

« Mon rival, disait-il, non, pas mon rival… mon image… celui que je puis montrer au monde en disant : Voilà ce que j’étais ! »

Avant qu’ils fussent arrivés à l’auberge de Killalochie, le village savait que le jeune homme disparu était retrouvé.

Des éclaireurs partis de la jetée avaient apporté l’heureuse nouvelle. On l’avait trouvé vivant. Chacun semblait le savoir par instinct.

À moitié chemin de la jetée à l’auberge, Mayfield les rencontra ; il chancela comme un homme ivre.

Il se précipita sur l’homme sans connaissance avec une tendresse de mère, de femme ; il poussa Jerningham de côté et se mit à la droite d’Eustache.

« Que personne ne se mette entre moi et mon enfant ! » s’écria-t-il d’une voix rauque.

Quelques pêcheurs coururent chercher le médecin du village, d’autres prévenir l’hôtelière de préparer la meilleure chambre.

Toutes les affaires de la vie commune furent suspendues en faveur de cet étranger échappé à la mort.

On l’apporta dans la meilleure chambre qui se trouva être celle de Jerningham. On le coucha sur le lit de son père, toujours sans connaissance.

Le médecin de la localité arriva : c’était un petit vieillard en lunettes ; il examina et sonda le corps inerte pendant que Daniel et Harold se tenaient près de lui pleins d’angoisses.

Ce dernier sortit précipitamment de la chambre, envoya chercher son domestique et lui ordonna de monter un des chevaux de la voiture, de galoper jusqu’à la station, et de prendre le premier train pour Aberdeen ; là de trouver et de ramener le meilleur chirurgien de la ville.

« Vous direz que c’est M. Jerningham de Pendarvock qui le demande, » dit-il au domestique qui obéit.

Pendant ce temps, le médecin du pays découvrit qu’un des bras était cassé. Il était pressé de le remettre ; mais Jerningham intervint pour l’en empêcher.

« J’ai envoyé chercher un autre chirurgien à Aberdeen, dit-il, et je préférerais que vous attendissiez pour avoir son aide. Ne pensez-vous pas qu’il serait mieux d’appliquer une lotion froide en attendant pour réduire cette enflure ? Il serait tout à fait impossible de remettre l’os pendant que le bras et l’épaule sont si gonflés. »

Le docteur y consentit avec un air de profonde sagesse et une gravité toute écossaise.

Quand il fut parti pour préparer la lotion, Jerningham et Mayfield se trouvèrent face à face de chaque côté du lit.

« Comment l’a-t-on retrouvé ? » demanda Daniel.

Jerningham lui raconta l’histoire de la promenade d’Hélène à la caverne de Saint-Kentigern.

« Dieu la bénisse ! exclama Daniel, et vous aussi pour l’intérêt que vous avez pris au sort de ce pauvre garçon. Il m’avait dit un jour que vous le détestiez. Il doit vous avoir mal jugé.

— Je ne sais pas. Je suis l’être le plus capricieux, le plus fantasque du monde. Je puis avoir eu des préventions même contre lui.

— Je vous remercie d’autant plus de votre bonté dans cette circonstance, répondit Daniel avec un sentiment de vive reconnaissance ; maintenant, il est inutile que nous vous fatiguions de nos ennuis plus longtemps. Il vit ! voilà l’important. C’est presque assez pour moi. Il est la seule personne que j’aie aimée dans le monde, et je combattrai pour garder mon trésor. »

Il jeta un regard vers la porte comme pour dire : laissez-moi seul avec mon neveu.

Jerningham comprit ce regard et y répondit.

« Vous voulez me bannir de cette chambre… alors je réclame le droit de le veiller avec vous.

— De quel droit ?

— Du droit d’un père !

— Le droit d’un père s’écria Daniel avec un rire amer. Ce jeune homme n’a pas de père. Il ne connaît même pas le nom de son père. Il est venu ici pour le découvrir, si c’était possible.

— Et il a trouvé un père… un père qui sera fier de le reconnaître !…

— Le reconnaître ! s’écria Daniel avec mépris. Croyez-vous qu’il vous reconnaîtra, lui ! Supposez-vous que sa haine pour vous n’a pas été sa religion ? Oui, c’est ainsi. Et vous voulez le reconnaître ? Vous avez brisé le cœur de sa mère, vous lui avez fait un héritage de honte ; puis, un beau jour, après vingt-quatre ans que ce pauvre cœur a été outragé, perdu, vous rencontrez votre fils sur votre chemin et c’est votre caprice alors de le reconnaître. Vous avez terni sa jeune et belle existence avec la flétrissure de l’illégitimité. Il peut refuser, lui, de reconnaître son père auquel la loi ne donne aucun droit.

— Il n’est pas question d’illégitimité dans ce cas, s’écria vivement Jerningham. Il est en mon pouvoir de prouver qu’il est légitime.

— Oui, par quelque argutie légale… Pensez-vous qu’il acceptera une telle réhabilitation ?

— Quelle autre réparation puis-je lui faire ?

— Faites lever les morts de leurs tombeaux, rappelez à la vie la jeune fille dont vous avez empoisonné l’existence en la vouant au remords ; faites revivre le libraire de la petite ville et sa femme, qui sont morts de la honte de leur fille ; redonnez au jeune homme les années de son enfance et de sa jeunesse pendant lesquelles il a senti le double aiguillon de la pauvreté et du déshonneur !… Faites toutes ces choses, et votre fils vous honorera. »

Jerningham resta silencieux.

« Laissez-moi le veiller avec vous ? demanda-t-il un instant après d’une voix éteinte.

— Pour m’aider à cela, vous serez le bienvenu, répondit Daniel. Et s’il plaît à Dieu de le sauver, je ne me mettrai pas entre vous et la voix de son cœur. Gagnez son affection, si vous pouvez, et je ne lui donnerai, croyez-moi, aucun conseil qui puisse vous nuire. »

XX

Réconciliés

Le chirurgien d’Aberdeen arriva tard le soir, et on attendit jusqu’au lendemain pour remettre le bras cassé.

Le malade avait alors le délire, et M. Ramsay, le grand homme d’Aberdeen, ayant entendu raconter l’histoire de la caverne de Saint-Kentigern, dit qu’une fièvre rhumatismale avait été produite par le froid et le séjour dans ce lugubre ermitage.

Pendant plusieurs jours et plusieurs nuits le malade fut entre la vie et la mort, tendrement veillée par son oncle et Jerningham, qui se relayaient comme gardes à son chevet.

Puis survint un heureux changement ; on annonça qu’il était hors de danger.

Le délire fit place à une sorte d’apathie languissante. Il semblait à peine reconnaître les personnes qui entouraient son lit, il était encore trop faible pour s’intéresser aux choses de la vie.

Pendant cette phase de la maladie. Jerningham persuada Daniel de retourner à Londres, où ses avides éditeurs réclamaient sa présence, et lui, cédant à ses arguments, laissa Jerningham maître du terrain.

C’était ce que le père désirait. Il voulait avoir son fils sous sa seule surveillance. Il voulait voir ses yeux obscurcis briller. Il voulait être son gardien, son valet, son compagnon, son ami, et quelque jour, lorsqu’il aurait obtenu sa reconnaissance, lui dire :

« Eustache, pardonne-moi, je suis ton père ! »

Jerningham avait trouvé le manuscrit du grand poème, il l’avait lu et avait trouvé dans ces pages les douloureux secrets de l’âme de son fils.

La lecture de cette œuvre l’avait rempli d’orgueil.

Lui aussi, il avait fait des vers, mais pas des vers comme ceux-là.

La grâce, la pureté d’un esprit non souillé par le vice, s’en dégageaient à chaque ligne et touchèrent le cœur de l’homme du monde le plus blasé.

« C’est le roman de sa propre vie qu’il a écrit là, dit-il. C’est presque une confession. Mais quelle différence avec la détestable confession que j’ai publiée à son âge, moi, dont l’ambition était d’être l’émule de Rousseau, de ce philosophe malheureux qui n’a jamais cessé d’avoir un cœur de laquais ? »

De Bergerac et sa fille quittèrent Killalochie pour se rendre à Pendarvock aussitôt qu’on eut déclaré le malade hors de danger.

Dès qu’il fut assez bien pour être déplacé sans inconvénients, Jerningham lui proposa de le conduire à Pendarvock ; il consentit à y aller, mais non sans montrer quelque étonnement.

« Vos amis, M. de Bergerac et sa fille, y sont, dit Jerningham.

— Vous êtes bien bon de désirer m’y mener, dit le malade. Mais je crois réellement que je ferais mieux de retourner à Londres, près de mon oncle. Je suis assez fort pour faire le voyage.

— Non, en vérité, vous ne l’êtes pas ; d’ailleurs j’ai à cœur de vous mener à Pendarvock.

— Vous êtes trop bon… combien y-a-t-il de temps que mon oncle est parti d’ici ?

— À peu près cinq semaines.

— Et depuis ce temps, qui m’a soigné… veillé ? La dernière semaine c’est vous, je le sais ; mais avant ce temps ?… J’ai un vague souvenir de vous avoir toujours vu là… dans ce fauteuil, près de mon lit. Oui, c’est bien vous qui m’avez soigné avec tant de tendresse, et je ne sais comment vous remercier. À Greenlands, je pensais que vous n’étiez pas mon ami, et cependant depuis tant de semaines vous vous êtes dévoué pour moi ! Comment serai-je jamais assez reconnaissant de tant de bonté ?

— Ma présence ne vous a pas été désagréable ? murmura le coupable gardien.

— Désagréable ! Je serais, en vérité, un misérable, si je n’étais pas reconnaissant… si je n’étais pas profondément touché de tant de sollicitude. Votre présence a été un bonheur ineffable pour moi… Votre figure m’est devenue aussi familière et presque aussi chère que celle de mon oncle. Pardonnez-moi d’avoir jamais pensé autrement et de vous avoir méconnu à Greenlands.

— Pardonnez-moi, Eustache, dit Jerningham avec ardeur.

— Vous pardonner ?… quelle offense ?…

— Ne me faites pas cette question. Prenez ma main dans la vôtre et dites : De tout mon cœur je vous pardonne. »

Le malade, un peu surpris, le regarda, mais ne repoussa pas la main qu’il lui tendait.

« De tout mon cœur je vous pardonne, quelque mal que vos préventions aient pu me faire.

— Il vous a été fait un plus grand mal que des préventions ne peuvent en causer. Regardez ces deux mains, Eustache, nul ne peut nier leur ressemblance. »

Le malade regarda celui qui parlait avec une surprise plus grande.

« Regardez ! s’écria Jerningham, regardez ces deux mains réunies. »

Eustache regarda les deux mains qui s’étreignaient : dans chaque détail de forme et de couleur la ressemblance entre elles était parfaite.

« Vous rappelez-vous ce que de Bergerac a dit la première fois que nous nous sommes rencontrés à sa table ? demanda Jerningham.

— Je me rappelle qu’il a dit quelque chose sur la ressemblance qui existait entre vous et moi.

— Une idée que vous avez repoussée.

— Je pense que c’est vous qui, le premier, avez repoussé cette idée, dit Eustache avec un faible sourire.

— C’est bien possible. J’ai été follement jaloux de vous ; mais cela n’existe plus maintenant… Savez-vous de quel droit j’ai veillé près de ce lit ?… Savez-vous pourquoi j’ai persuadé à votre oncle de vous quitter afin de vous soigner seul ?…

— Je ne puis en trouver la raison.

— Le droit que je réclamais était celui d’un père. Oui, Eustache, c’est sur les genoux de votre père que votre tête a reposé, lorsqu’après vous avoir arraché à la mort nous vous avons ramené au logis… C’est votre père qui vous a veillé nuit et jour pendant cette triste maladie.

— Ah ! Dieu ! s’écria Eustache avec un gémissement étouffé. Est-ce vrai ?

— Aussi vrai que vous et moi sommes ici face à face.

— Ne savez-vous pas que j’ai juré de vous haïr ? car je ne puis jamais avoir d’autre sentiment que celui de la haine pour l’homme qui a brisé le cœur de ma mère, je repousse et je répudie votre tendresse… nous sommes des ennemis naturels et nous l’avons été depuis le jour où j’ai appris ce que c’est que la honte !

— Je vous ai entendu soutenir la cause du Christianisme. Est-ce chrétien, Eustache ?

— C’est naturel.

— Et vous dites que le Christianisme est quelque chose de plus grand que la nature. Prouvez-le-moi, maintenant, à moi qui suis un païen. Faites-moi découvrir la supériorité de votre croyance sur mon vague panthéisme. Regardez-moi, moi, votre père, qui ne me suis jamais agenouillé devant aucun homme vivant et trop rarement devant Dieu, je m’agenouille devant votre lit et vous demande avec humilité de me pardonner. Je sais que je ne puis faire revenir les morts que j’ai offensés, je sais que je ne puis racheter le passé. Mais si la douce et bonne âme a trouvé un port tranquille d’où elle puisse regarder ceux qu’elle a aimés sur la terre, je sais qu’elle serait heureuse de me voir pardonner. Jugez-moi comme si votre mère était à votre côté.

— Elle vous pardonnerait, murmura Eustache, Dieu l’avait créée pour souffrir et pardonner.

— Et vous me refuseriez le pardon qu’elle m’aurait accordé ?… Vous m’avez pardonné tout à l’heure, quand nos mains étaient réunies… Pensez-vous que vous puissiez reprendre ce pardon ?… Vous l’avez prononcé. J’ai l’ancienne foi dans la puissance des mots qui ont été dits. Eustache, m’agenouillerais-je en vain devant mon fils ? »

Le jeune homme couvrit sa figure avec ses mains.

Il avait juré de haïr cet homme, son plus cruel ennemi, et cet ennemi avait pris un honteux avantage sur sa faiblesse et lui avait volé son affection.

Cette figure pâle et fatiguée, fatiguée par les tourments et les veilles des six dernières semaines, n’était pas la figure d’un ennemi.

Sa mère… oui, elle lui aurait pardonné, et les torts qu’il avait eus envers elle étaient plus grands que le mal qu’il lui avait fait ; et si par sa pénitence et son repentir elle avait gagné le ciel et pouvait regarder la terre, cela chagrinerait sa douce âme si elle les voyait désunis, séparés.

Il y eut une longue pause, puis le fils tendit la main à son père.

« Pour le mal que vous avez fait à ma mère, je vous ai détesté, dit-il. Par amour pour elle, je vous pardonne. »

Ce fut tout.

Le même jour ils partirent pour Pendarvock, et la nuit suivante Eustache dormait dans le château pittoresque qui abritait Hélène et son père.

Là, tout était harmonie et affection.

Le malade reprenait rapidement ses forces et passait ses soirées dans un long salon orné de boiseries, avec son père et ses deux amis.

Il leur raconta alors pour la première fois l’histoire de cette promenade qui avait été si près de lui coûter la vie ; comment, voyant que la marée montante allait l’atteindre comme il approchait du passage entre les deux falaises, il avait essayé de grimper à la caverne du saint et y était parvenu grâce à son habileté en gymnastique. Mais dans son dernier effort désespéré pour atteindre l’entrée de la caverne, il s’était cassé le bras, la douleur de la blessure l’avait fait évanouir. Des deux jours et des deux nuits passés dans cette étroite retraite, il n’avait aucun souvenir ; il ne lui était resté qu’un vague sentiment d’avoir souffert du froid et de la faim et d’avoir été tourmenté jusqu’à la folie par le perpétuel mugissement des vagues qui lui semblait comme le bruit du tonnerre.

Eustache resta un mois à Pendarvock.

Son grand poème parut et obtint dans la presse un rapide succès. Il fut jugé avec une bienveillance qu’on n’aurait pas été en droit d’attendre pour l’ouvrage d’un poète inconnu, si Mayfield et Jerningham n’avaient pas fait tous les deux cent mille démarches pour arriver à ce résultat inespéré.

Daniel, pour dire le vrai, écrivit de sa propre main plus d’un des articles qui mettaient au plus haut rang son neveu parmi les jeunes poètes.

Il ne restait plus alors que la grande question de légitimer ce fils.

Mais Jerningham, sur ce point, trouva Eustache irrévocablement décidé. Il refusait.

« J’accepterai votre affection avec toute la gratitude filiale, dit-il ; mais je ne recevrai aucun argent de vos mains, pas plus que je n’accepterai un nom que vous avez refusé à ma mère.

— C’est vous faire un tort irréparable. »

Ces arguments sur ce sujet furent souvent débattus entre le père et le fils, mais Eustache ne se laissa pas ébranler.

Il ne voulut rien recevoir de son père.

Quant au reste, sa carrière s’était brillamment ouverte, et ce que lui rapporta son poème lui permit d’entrer au Temple comme étudiant en droit.

Un jour de juin, Eustache vint à Greenlands pour renouveler sa demande à de Bergerac d’après les avis de Jerningham, et cette fois sa demande fut agréée.

« Jerningham m’a conseillé de ne consulter que le cœur de ma fille, et il est à vous, » dit de Bergerac.

Un mois après cette entrevue, un tranquille mariage se fit dans la petite église, sous la sombre voûte de laquelle reposait la pauvre Émilie, une cérémonie à laquelle assistait Daniel, radieux, avec un merveilleux gilet blanc et des moustaches fraîchement teintes.

De Bergerac confia pour toujours sa fille à son mari, pendant qu’Harold, debout près d’eux, était tout joyeux de son nouveau rôle de spectateur.

Les jeunes mariés commencèrent leur lune de miel le plus simplement du monde.

Ils allèrent habiter un joli petit logement à Folkestone ; mais un jour la jeune femme s’aventura à dire que Folkestone était un endroit dont il était possible que l’esprit humain se fatiguât.

« Si seulement tu voulais me mener en Suisse, demanda Hélène avec un doux sourire.

— Mon cher amour, tu oublies que, quoique nous soyions de tous les êtres créés les plus fortunés, nous sommes au point de vue spécial des aubergistes du Continent de véritables pauvres diables.

— Pas absolument, cher. Il y a une petite circonstance que personne n’a jugé utile de mentionner avant notre mariage, mais qu’il est aussi bien que tu apprennes maintenant. »

Elle lui tendit un papier qui avait un mauvais air juridique, alarmant.

C’était un acte de donation par lequel Harold Jerningham, d’une part, donnait à Hélène de Bergerac, la fille de son très cher ami, Théodore de Bergerac, le revenu d’une propriété rapportant quelque chose comme trois mille livres que, d’autre part, elle acceptait.

« Dieu du ciel ! il m’a trompé après tout ! s’écria Eustache.

— Il nous a raconté l’histoire de ta naissance, mon amour, ses remords et ta noble résolution de ne rien accepter de lui ; puis, il m’a supplié de permettre qu’une partie de sa fortune te vînt indirectement par moi. »

Un autre mariage aussi simple que la cérémonie du comté de Berks avait eu lieu après la mort de Mme Jerningham.

Pendant cette année Lucie avait vécu très tranquillement parmi ses nouveaux amis à Harrow, recevant quelquefois un paquet de livres nouveaux et un court et gracieux billet du rédacteur en chef de l’Aréopage. Il lui montrait seulement qu’il ne l’oubliait pas tout à fait.

Mais un jour il vint faire une visite inattendue au presbytère d’Harrow.

Il trouva Mlle Alford seule dans le joli jardin et il lui demanda tout bonnement d’être sa femme.

Il n’y eut pas besoin d’un nombre considérable de mots pour répondre à cette prière.

La rougeur de vierge, les paupières baissées de Lucie lui dirent, clair comme le jour, qu’il était encore pour elle le bien-aimé, le plus cher, le plus sage, le plus grand des êtres terrestres.

Pendant qu’Eustache et sa jeune femme se promenaient comme des enfants au beau milieu des Alpes et sur les bords des lacs suisses, Harold faisait des projets pour l’avenir de son fils.

« Il aura la maison de Park Lane et entrera au Parlement, décidait le père. Toutes mes anciennes ambitions revivront en lui. »

Mais, en dépit de ses beaux projets et de ses beaux rêves, il demeure toujours au fond de toute chose une amertume et comme un goût de cendres pour l’homme qui a cueilli les fruits de la mer Morte qui pendaient mûrs et rouges au-dessus des sentiers de la vie.

 


Ce livre numérique

a été édité par la

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en août 2022.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Isa, Michèle, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : M. E. Braddon, Un Fruit de la Mer Morte, tome second, Paris, Hachette, 1874. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Parc anglais 2, a été prise par Sylvie Savary.

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